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lundi 21 mars 2016

Critique 844 : L'HOMME QUI NE DISAIT JAMAIS NON, de Didier Tronchet et Olivier Balez


L'HOMME QUI NE DISAIT JAMAIS NON est un récit complet écrit par Didier Tronchet et dessiné par Olivier Balez, publié en 2016 par Futuropolis.
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Alors qu'elle est encouragée par une collègue, Violette, une hôtesse l'air sur un vol Air France à destination de Lyon, exerce ses talents d'apprenti-profiler en dressant les portraits psychologiques de passagers. L'un d'eux, un jeune homme, est toutefois insondable.
Une fois à l'aéroport, Violette retrouve cet inconnu devant un distributeur de billets, visiblement complètement perdu. Elle lui offre son aide mais s'étonne quand, pour s'identifier, il a besoin de consulter son passeport. Il s'appelle Etienne Rambert mais avoue n'avoir aucun souvenir de qui il est et ce qu'il fait là.
Violette l'accompagne jusqu'à son domicile, dont l'adresse figure sur ses papiers, après lui avoir proposé de devenir le sujet de sa thèse. Chez lui, Etienne ne réalise toujours pas. Sur son lieu de travail, il est houspillé par son associé puis une de ses collègues se jette sur lui dans un bureau pour qu'il lui fasse l'amour. A la banque, le directeur, avec qui il est ami, l'informe qu'il a fait d'importants retraits. Puis de retour dans sa maison, son père lui reproche son insouciance et le soutien qu'il a apporté à sa mère alors que ses parents sont en train de divorcer.
Violette passe la nuit avec Etienne et se donne à lui. Le lendemain matin, une agent immobilière vient faire visiter la maison à un client. Ils sont obligés de quitter les lieux précipitamment, mais quand Etienne descend dans son garage, il découvre les cadavres d'une femme et d'un chien, qu'il dissimule à Violette.
Il décide alors de quitter la France pour gagner Quito, la capitale de l'Equateur, car il a un billet pour cette destination dans son sac, et se sépare de Violette. Mais la jeune femme continue à le suivre, résolue à percer son mystère...  

J'ai repéré cet album dans la rubrique "BD Boutik" du journal de "Spirou" et, alors que j'ai l'habitude de tergiverser avant de procéder à l'achat d'une nouveauté, je me le suis procuré rapidement, mu par une curiosité rare. L'interview de son scénariste, Didier Tronchet, m'avait mis l'eau à la bouche et, en effectuant une recherche sur son dessinateur, Olivier Balez, j'ai été séduit par le graphisme du projet.

Après avoir dévoré ces 140 pages, j'ai été un peu dérouté par le résultat. D'abord à cause d'un détail qui m'a troublé...

Ceux qui suivent mes critiques sur ce blog savent que je suis un grand fan de Jérôme K. Jérôme Bloche de Dodier, dont la fiancée du héros, Babette, est aussi une hôtesse de l'air. Or il apparaît que Violette, l'apprentie profiler de L'homme qui ne disait jamais non, lui ressemble étrangement : c'est donc comme si cette histoire était un curieux spin-off de JKJB avec sa copine dans le premier rôle.

L'intrigue, elle aussi, ne déparerait pas dans la série de Dodier tant Tronchet, loin ici de ses productions emblématiques (comme Raymond Calbuth ou ses "romans graphiques" comme Houppeland), a imaginé un récit qui évoque les enquêtes du détective de son homologue. La figure de l'amnésique est un classique du genre policier et un sujet d'étude idéal pour une étudiante en psychologie à l'imagination nourrie par de nombreuses fictions littéraires et cinématographiques et adepte de théories plus ou moins fantaisistes. Violette romance l'existence d'Etienne Rambert au moins autant qu'elle cherche à la décrypter et comme son cobaye se montre, comme le définit son ami Xavier, "pas contrariant" (comme l'indique le titre, il acquiesce à tout), elle se montre très (trop) enthousiaste.

La passivité du jeune homme installe une relation biaisée avec son escorte : il est d'abord totalement dépendant d'elle et, avec son look étrange de petit garçon (bermuda, tee-shirt, veste), il se comporte comme un enfant égaré avec elle. Puis Tronchet cède à une certaine facilité en en faisant des amants, puis en confirmant que l'amnésie d'Etienne a bel et bien été provoquée par un drame de nature criminelle. A plusieurs reprises ainsi, le scénario cite le film d'Hitchcock, La Maison du docteur Edwardes (1945, avec Gregory Peck et Ingrid Bergman), mais la référence est écrasante car ce one-shot n'en partage pas toute la qualité.

En vérité, en se dirigeant vers le décor exotique et inattendu de Quito en Equateur, l'histoire rebondit, mais sans réellement en profiter autant qu'espéré. La dernière partie et le dénouement, avec une explication en bonne et due forme, se révèle on ne peut plus classique, un fait divers convenu et qui épargne assez largement ses protagonistes. 

Néanmoins tout cela se laisse gentiment lire. Le faux rythme, et le graphisme élégant y participent grandement. Pourtant, là encore, au risque de paraître difficile, j'ai été un peu déçu quelquefois par le dessin d'Olivier Balez. Son trait invite à des rapprochements divers : un peu de Dupuy & Berberian, un peu de Mazzucchelli (celui de Cité de Verre surtout)... Visuellement on cherche là aussi une identité plus définie.

L'encrage, au pinceau aboutit à un trait épais et épuré qui profite à l'expressivité, mais pas toujours au soin des décors, quelquefois schématiques (à l'exception de superbes pleines pages). La composition des images comporte des maladresses fréquentes soulignées par un découpage désinvolte (la scène de la fuite de Violette et Etienne dans la nuit de Quito). Là où Balez est le plus efficace, c'est lorsqu'il s'en tient à des cadrages simples, économes, quand il emploie le bon vieux "gaufrier". Mais dès qu'il s'en échappe, il est beaucoup moins à son avantage, et quelques passages ne fonctionnent absolument pas, visuellement et narrativement (le bref moment onirique avec la statue).

La colorisation assurée par l'artiste, avec ses à-plats aux tons majoritairement chauds, est positivement opportune et contribue à de belles ambiances.

L'homme qui ne disait jamais non ne tient donc pas toutes les promesses que je lui avais prêté : c'est une lecture plaisante mais qui ne transcende pas son propos ni dans son développement écrit ni dans son traitement visuel. C'est frustrant, mais cela rappelle qu'acheter et lire une BD est toujours un pari pris sur une intuition dérisoire.

mercredi 16 décembre 2015

Critique 773 : JE NE SUIS PAS N'IMPORTE QUI ! de Jules Feiffer


JE NE SUIS PAS N'IMPORTE QUI ! est un recueil de six histoires écrites et dessinées par Jules Feiffer, publié en 2007 par Futuropolis.
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(Extrait de Passionella.
Textes et dessins de Jules Feiffer.)

L'album compte six récits complets :

- 1/ Passionella (48 pages). Ella est une ramoneuse de cheminées au physique disgracieux et à l'existence morne. Elle perd son emploi, remplacée par une machine d'entretien. Rêvant de devenir une star de cinéma glamour, elle est exaucée quand la bonne fée de son quartier qui s'adresse à elle à travers son poste de télévision et se transforme en Passionella, créature aux formes plantureuses.
Sa carrière décolle rapidement mais elle reste frustrée car elle n'a personne avec qui partager son bonheur, jusqu'à ce qu'elle rencontre Flip, le prince, un tombeur qui lui conseille de prendre des cours de comédie pour obtenir des rôles plus intéressants.
Elle convainc les producteurs de financer un film où elle jouera une ramoneuse de cheminées, qui lui vaudra de gagner un Oscar et l'amour de Flip. Mais celui-ci a aussi un étonnant secret...

- 2/ Harold Swerg (32 pages). Harold est un employé de bureau aux capacités physiques exceptionnelles mais qui n'éprouve aucun plaisir à les exploiter. Lorsque la Russie présente ses meilleurs champions aux Jeux Olympiques, Harold est sollicité pour le vaincre. Il accepte sans conviction mais se contente de les égaler car cela ne l'intéresse pas de gagner...

- 3/ La Lune de George (32 pages). George vit sur la lune sans savoir qui il est ni d'où il vient ni comment il est arrivé là. Il cherche un sens à son existence, sans succès. Lorsqu'il remarque une fusée en approche du satellite, il comprend qu'il n'est plus seul mais s'interroge sur ses voisins de l'espace. Méfiant, il se prépare à les recevoir...

- 4/ La Machine Solitaire (40 pages). Walter Fay n'aime personne car personne ne l'aime. Il se fabrique une machine capable de l'apprécier sans rien attendre de lui. Gagnant ainsi en assurance, il renoue avec les mondanités et rencontre la belle Mercedes qui s'installe chez lui. Quand elle découvre la machine abandonnée dans un placard, elle le prend pour un mannequin de couturière et un cadeau de Walter... 

- 5/ Munro (52 pages). Munro n'a que quatre ans quand il est appelé sous les drapeaux. Il essaie, en vain, de faire comprendre aux officiers et aux médecins leur méprise. Ce n'est qu'en croisant de nouveaux appelés et en pleurant que les adultes admettent leur erreur. Mais gare à lui s'il se montre capricieux : sa mère saura le raisonner en évoquant l'armée...

- 6/ La Relation (14 pages). Un couple se morfond lorsqu'une fleur touche l'homme. Il s'énerve et en casse la tige, ce qu'il regrette aussitôt. La femme le console et ils s'étreignent. Mais ils se tournent à nouveau le dos ensuite. Jusqu'à ce qu'une fleur touche la femme... 

Il existe bien des manières de catégoriser la bande dessinée et ses auteurs. L'une d'elles consisterait à distinguer ceux qui développent leur art dans les cadres de cette discipline et proposent des scénarios et des dessins pour la faire progresser, et ceux qui incarnent à eux seuls une expression unique, singulière, formulent une proposition narrative et esthétique à part.

C'est dans cette seconde catégorie que se situe Jules Feiffer car son oeuvre ne ressemble à rien de ce que ses confrères ont pu produire : c'est un créateur de récits et de formes unique dont la lecture offre une expérience à nulle autre pareille.

Le choc est d'autant plus remarquable que Feiffer est un inconnu en France alors qu'il est un auteur renommé en Amérique. Sa biographie, présentée à la fin de cet ouvrage, présente l'homme et son impressionnant parcours : né en 1929, il suit des études au New York Pratt Institute (qui comptera comme autres élèves Jack Kirby, Daniel Clowes, Joseph Barbera...) de 1947 à 49. Il est repéré par Will Eisner dont il devient l'assistant avant d'écrire des épisodes du Spirit.

Feiffer créera durant cette période son propre personnage, Clifford (qui croisera le Spirit dans une aventure de ce dernier). Puis il s'émancipe en collaborant pour "Village Voice" auquel il fournira pendant 42 ans (!) une page hebdomadaire. Hugh Hefner, le fondateur de "Playboy", le recrute pour son magazine.

Dans les années 60, Feiffer écrit son premier roman (Harry, salaud avec les femmes) ; une série d'articles qui composeront le livre de référence The Great Comic Books Heroes ; une comédie musicale (Little Murders) ; et le scénario du film Ce Plaisir qu'on dit charnel réalisé par Mike Nichols.

Il alterne ensuite bandes dessinées et pièces de théâtre tout en manifestant son opposition à Richard Nixon, la guerre au Viêtnam, Ronald Reagan. En 1980, on lui doit l'adaptation de Popeye mise en scène pour le cinéma par Robert Altman, et plus tard le script de I Want to go home d'Alain Resnais.

Au début du XXIème siècle, il abandonne le dessin politique pour se consacrer à l'illustration pour la jeunesse. Feiffer est consacré en 1986 par le Prix Pulitzer puis par l'Académie des Arts et Lettres en 1995.

Jules Feiffer n’est donc vraiment pas n’importe qui ! Et c'est cet illustre inconnu chez nous dont on découvre six récits complets, réalisés dans les années 50-60, qu'a traduit François Cavanna (le créateur de "Charlie Hebdo").

Il s'agit d'une collection de contes dont les héros servent de véhicules à des réflexions philosophiques malicieuses ou fatalistes sur la place de l'individu dans la société. Dans Passionella, Feiffer s'est inspiré de Marilyn Monroe pour une métaphore brillante sur les apparences et la superficialité du showbiz. Harold Swerg est une satire subtile, pince-sans-rire, sur le complexe de supériorité des grandes puissances. La Lune de George nous interroge sur le sens de la vie et la notion de territoire. 

La Machine solitaire a été initialement publié dans "Playboy" et Feiffer l'a conçu comme une réponse au "féminisme" de Hugh Hefner. Munro est le chef d'oeuvre du recueil : cette fable, absurde et cruelle, sur la bêtise militariste et l'enfance sacrifiée sera adapté en court métrage et remportera l'Oscar. Enfin, La Relation est une séquence muette étrange et pessimiste sur la vie de couple.

Dessinées d'un trait simple et spontané, expressif et épuré, rehaussé de lavis, les planches ont été reproduites à partir de fac-similés car les originaux ont été perdus. Mais le résultat demeure d'une force admirable, dont la sobriété offre un contrepoint idéal au style des histoires, dont le sens ne se révèle qu'à la dernière page, de manière allusive mais éloquente.

Il y a donc, en plus de la qualité narrative et graphique, une valeur documentaire dans ce livre dont la découverte se révèle comme un présent précieux : on lit cet album émerveillé comme si on mettait la main sur un trésor dont l'originalité et l'intemporalité éblouissent. 

lundi 23 novembre 2015

Critique 759 : LA BOÎTE NOIRE, de Tonino Benacquista et Jacques Ferrandez


LA BOÎTE NOIRE est un récit complet adapté du roman éponyme écrit par Tonino Benacquista, publié par Gallimard, par le scénariste et dessinateur Jacques Ferrandez, publié en 2000 par Futuropolis.  
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Laurent Aubier a 35 ans et est réparateur de photocopieurs quand, une nuit, il a un accident de la route sur la route des Goules dans les Pyrénées. L'autre conducteur, qui l'a percuté, meurt.
Après un coma de dix heures, il se réveille, veillé par une infirmière, Janine, qui a consigné dans un carnet tout ce qu'il a dit quand il était sans connaissance. Il s'agit de l'expression du patient durant le "coma vigile", un véritable délire verbal qui donne accès à sa "boîte noire", son inconscient.
De retour chez lui, Laurent lit et relit ce rapport qui revient sur trente ans d'interdits, de souvenirs, dont le sens ne peut être décrypté que par lui seul. C'est ainsi qu'il mène une enquête sur lui-même, découvrant aussi bien avec lequel de ses amis l'a vraiment trompé son ex-fiancée Sophie que le rachat d'un gros trust par une petite compagnie et le secret de ses origines.
C'est ainsi que, après avoir essayé diverses méthodes, Laurent apprend qu'il est un enfant adopté dont la mère biologique est morte très jeune après une liaison avec un bourgeois qui veut justement le retrouver...

La Boîte Noire, avant de devenir une bande dessinée, a d'abord été une des cinq nouvelles du recueil Tout à l'ego (publié par Gallimard) écrit par le romancier et scénariste Tonino Benacquista (le recueil sera d'ailleurs rebaptisé La Boîte noire et autre nouvelles quand il sera réédité en format de poche). Puis cette histoire inspirera un film (médiocre) réalisé par Richard Berry, avec dans les rôles principaux José Garcia et Marion Cotillard en 2004.

Ce matériau romanesque ne pouvait que séduire un artiste complet comme Jacques Ferrandez, révélé dans le 9ème Art par Les Enquêtes de l'inspecteur Raffini et surtout par sa saga Carnets d'Orient (chez Casterman) sur l'Histoire de l'Algérie du XIXème au XXème siècle. Il consacrera aussi deux albums tirés de Jean de Florette et Manon des sources d'après les oeuvres de Marcel Pagnol.

Benacquista et Ferrandez, c'est une de ces rencontres heureuses et rares entre un romancier et un bédéaste : à chacune de leurs collaborations, une réussite comme en témoignent Victor Pigeon, La Maldonne des sleepings et surtout leur chef d'oeuvre, L'Outremangeur.

Pour le livre qui nous intéresse présentement, il s'agit d'un récit troublant sur le thème de l'identité, qui peut faire penser au magistral Cité de verre, roman de Paul Auster ensuite adapté par Paul Karasik et David Mazzucchelli. On y retrouve une construction empruntée au polar et de nombreuses phrases du script confirme cette référence : ainsi Laurent Aubier dira-t-il de sa quête qu'"à force de me chercher, je suis devenu quelqu'un d'autre. Une sorte de flic de l'âme ou pire, un détective qui n'ira jamais au bout de son enquête".

L'intrigue se déploie avec beaucoup d'efficacité au fil des découvertes que fait le héros sur son passé, parfois anecdotiques, puis aux conséquences terribles : le scénario distille ses informations tout au long des 54 pages de l'album avec fluidité et entraîne le lecteur dans une descente aux enfers vertigineuse. Chaque étape est réaliste et peut se lire aussi comme la relation d'une addiction, ainsi que le formule le héros quand il reconnaît devenir "accro à sa propre psyché" : progressivement, il essaie pour atteindre la vérité des expédients de plus en plus limites, de l'hypnose à diverses drogues puis l'alcool et une tentative de suicide.

Le trait très spontané de Ferrandez, qui a aussi signé des carnets de voyage, le formant ainsi à la pratique d'un dessin sur le vif, convient admirablement à cette expérience. Les lignes ne sont pas toujours droites, mais expriment ainsi parfaitement les fissures, les failles, qui marquent son héros.

Ce style, on peut l'interpréter surtout comme la volonté de Ferrandez de viser moins un beau dessin (même si ses images ont une vraie beauté, avec des passages en couleurs directes à l'aquarelle superbes) qu'un dessin juste. Le découpage est classique, parfois traversé par des pages aux allures de fresque sur le monde intérieur de Laurent Aubier, visions baroques et fulgurantes dans lesquelles le lecteur cherche lui aussi un sens aux symboles (tous ne sont pas expliqués). Les cases sont parfois bordées par des extraits manuscrits extraits du fameux carnet remis au héros par l'infirmière qui a consigné ses confidences comateuses, un procédé visuel là encore simple mais immersif.

On atteint la conclusion de cette aventure avec le sentiment d'avoir lu une histoire peu commune, traité avec intelligence : n'est-ce pas la meilleure preuve qu'on a affaire à une grande BD ?

samedi 22 août 2015

Critique 694 : MATTEO, TROISIEME EPOQUE (AOÛT 1936), de Jean-Pierre Gibrat


MATTEO : TROISIEME EPOQUE (AOÛT 1936) est le 3ème tome de la série écrite et dessinée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2013 par Futuropolis.
Cet album fait suite au Premier Cycle
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Troisième époque (Août 1936)
Le gouvernement du Front Populaire dirigé par Léon Blum instaure les congés payés. Après 18 ans passés au bagne de Cayenne, Mattéo est à nouveau un homme libre, même si la peine qu'on lui a infligé a laissé des traces physiques et morales. 
Installé en région parisienne, il y a retrouvé son ami Paulin et Amélie, l'infirmière dont il avait fait la connaissance lors de la première guerre mondiale puis qui l'avait aidé à approvisionner en médicaments les russes lors de son séjour à Petrograd en pleine révolution. Ensemble, conduit par Augustin, le nouveau fiancé de la jeune femme, ils descendent à Collioure pour profiter des vacances et revoir la mère de Mattéo.
Mais l'ancien militant anarchiste va aussi croiser de nouveau le chemin de Juliette, la fille qu'il a aimée autrefois. Louis, son fils, est, comme elle va le lui révéler, le fruit de ses amours avec Mattéo, même si le garçon a embrassé les idées politiques de Droite de la famille De Brignac.
La situation est orageuse en Europe : Hitler a accédé au pouvoir en Allemagne, Mussolini en Italie, et Franco en Espagne. Mattéo restera-t-il longtemps indifférent à la guerre civile de son pays natal ?

On avait quitté Mattéo en fâcheuse posture au terme du Premier Cycle, après qu'il se soit rendu aux gendarmes et qu'il ait été condamné à 20 ans de bagne pour désertion. Jean-Pierre Gibrat effectue un bond de dix-huit ans en avant quand débute cette Troisième époque, une astuce narrative qui lui permet d'évoquer, avec sa sensibilité coutumière,  une période historique emblématique, celle du Front populaire, avec la semaine de travail de 40 heures, l’allocation chômage, l’école obligatoire jusqu’à 14 ans, les congés payés. Mais l'auteur nous fait ressentir dès les premières pages que ces moments d'insouciance précède une nouvelle tragédie.

On ne peut parler de ce tome 3 de Mattéo sans commencer par noter le dessin, une nouvelle fois somptueux. L'été inspire merveilleusement Gibrat : il arrive avec brio à suggérer le vent caressant les robes légères, la tendresse des baisers, les verres partagés lors de pique-nique ou aux tables des bistrots, la brise dans les cheveux, les virées à vélo, la chaleur aoûtienne, les nuits paisibles.

Toutes les pages vibrent de cette sensualité qui ne sombre jamais dans la vulgarité ni la mièvrerie, les décors du Sud-Ouest sont sublimés par le trait fin et élégant, les couleurs vives et lumineuses de Gibrat, dont les plans respirent d'une vie étonnante.

L'artiste joue sur la profondeur de champ pour conter cette parenthèse estivale et sentimentale, avec des perspectives profondes, des visages pleins de reliefs. Si l'on veut être tatillon, on peut remarquer que Gibrat ne fait pas subir à ses héroïnes les affres du temps, mais ce serait un reproche injuste, superflu : ses personnages ont une telle allure, une telle vérité qu'on se fiche de les voir marquer par quelques rides qui les rendraient plus réalistes. 

Le scénario ne déçoit pas même si ce 3ème tome est moins mouvementé que les deux du Premier Cycle. L'auteur en profite pour creuser encore davantage la personnalité de ses héros et de Mattéo en particulier.

C'est un individu passionnant auquel a donné corps Gibrat : après avoir cassé des cailloux au bagne, il est devenu tailleur de pierres à Paris. Après avoir été un militant anarchiste, aux convictions idéologiques prononcées, il est désormais plus désabusé. Mais pas brisé. C'est comme si, tout au long de cette histoire, il attendait l'occasion de repartir défendre la cause, même si elle est perdue d'avance.

Mattéo est une figure diablement attachante, qui se trompe souvent, mais qui gagne justement en humanité grâce à ses erreurs, ses failles, sa vulnérabilité. Lorsqu'il retrouve Juliette, le lecteur sait intuitivement que leur amour est voué à l'échec, et parce qu'on espère que sa relation avec Amélie l'emporte finalement. Tout cela, Gibrat sait le traiter avec finesse, humour aussi - comme quand Mattéo découvre qu'il est père et le caractère ("un petit con... Un sacré merdeux") : moment savoureux, magnifiquement écrit.

Les seconds rôles sont aussi soignés, comme Paulin, dont le chagrin d'amour est déchirant après plusieurs scènes aux répliques épiques, ou Augustin, ce socialiste-radical mais au fond corseté par son tempérament modéré.

S'inscrivant à la fois dans une veine plus sociale et plus romantique, ce nouveau tome d'une série qui devrait en compter cinq est une nouvelle démonstration de force de la part de Gibrat, dont le génie graphique est au diapason de son scénario, intelligent, aux dialogues inspirés. Mattéo est une grande et belle BD qu'il ne faut vraiment pas rater. Une BD importante.

jeudi 20 août 2015

Critique 692 : MATTEO, PREMIER CYCLE - EDITION INTEGRALE, de Jean-Pierre Gibrat


MATTEO : PREMIER CYCLE rassemble en un seul volume l'EDITION INTEGRALE des deux premiers tomes des la série écrite et dessinée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2012 par Futuropolis.
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MATTEO : PREMIERE EPOQUE (1914-1915) est le premier tome de la série écrite et dessinée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2008 par Futuropolis.
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Première époque (1914-1915).
A Collioure, dans les Pyrénées, au début de la guerre de 14-18, après l'assassinat de Jean Jaurès, la France est sur le pied de guerre. Persuadés que le conflit sera rapidement réglé, les soldats partent sur le front, insouciants. 
Mattéo, fils de réfugiés espagnols, dont le père était un anarchiste, se montre plus circonspect et affiche fièrement son antimilitarisme, ce qui a le don de déplaire à celle dont il est amoureux, la belle Juliette, qui, elle, est éprise de Guillaume De Brignac, fils de bonne famille, engagé dans l'aviation.
Echappant à la mobilisation grâce à ses origines, Mattéo en éprouve rapidement de la culpabilité car son meilleur ami, Paulin, souffre sur le théâtre des batailles et passe pour un lâche aux yeux de Juliette et des autres villageois. 
Il décide alors de s'engager au même moment où Paulin revient, mutilé, et malgré les protestations de sa mère. 
Mattéo découvre alors l'horreur de la guerre, des tranchées, le mépris affiché par les officiers qui envoient leurs hommes à une mort certaine. Après avoir été blessé, il est hospitalisé et fait connaissance avec une jeune et jolie infirmière, Amélie. 
A la faveur d'une permission, il revient chez lui pour apprendre que Juliette a épousé Guillaume. Il noie son chagrin et son amertume avec Paulin, avec lequel il provoque une esclandre chez les De Brignac. La gendarmerie annule sa permission et le renvoie sur le front. Mais, Paulin le saoule pour, avec sa mère, le conduire en barque jusqu'en Espagne : Mattéo est dés lors un déserteur, qui, s'il est pris, sera condamné à mort par la France.
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MATTEO : DEUXIEME EPOQUE (1917-1918) est le deuxième tome de la série écrite et réalisée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2010 par Futuropolis.
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Deuxième époque (1917-1918).
Exilé en Espagne depuis deux ans, Mattéo rend régulièrement visite à sa mère à qui il annonce qu'il part en Russie avec Gervasio, ancien ami anarchiste de son père. Il fait également part de son projet à Juliette, en espérant qu'elle l'accompagnera car elle est désemparée depuis que Guillaume a été gravement blessé dans le crash de son avion.
A Petrograd (Saint-Petersbourg), Gervasio devient cuisinier et Mattéo photographe pour le compte des révolutionnaires. Mais la réalité de la situation est complexe car plusieurs factions se disputent le contrôle du pays : les bolcheviks (communistes), les socialistes révolutionnaires et les anarchistes. Le neveu de Gervasio, Dimitri, est un apparatchik qui partage son combat et son lit avec Léa, jeune femme aussi séduisante que radicale dans ses convictions et très ambitieuse. Mattéo et elle deviennent amants.
Lors d'une fusillade en ville, Gervasio est gravement blessé. Mattéo part en France pour récupérer des médicaments grâce à Amélie avec laquelle il est resté en contact. Léa ne tarde pas à le rejoindre et lui avoue, juste avant de regagner Petrograd, que Gervasio a succombé à ses blessures.
Ecoeuré et las, Mattéo décide de rentrer à Collioure où il retrouve Juliette désormais mère d'un garçon et veuve (Guillaume s'étant suicidé). Il se rend finalement aux gendarmes mais échappe au peloton d'exécution pour désertion, écopant d'une peine de vingt ans de travaux forcés.

Après avoir consacré deux sagas de deux tomes pour chacune à la seconde guerre mondiale (Le Sursis et Le Vol du corbeau), Jean-Pierre Gibrat remonte plus loin dans le temps en consacrant une nouvelle série avec, pour son premier Cycle, la première guerre comme cadre. Un troisième épisode, situé en 1936, est paru depuis et confirme que l'entreprise n'est pas terminée.

Comme à son habitude, c'est moins la reconstitution historique qui intéresse Gibrat que l'évocation d'une époque troublée et de la terrible guerre qui l'agite à travers le parcours d'un jeune homme qui le motive. De ce point de vue, certains pourront faire la fine bouche en déplorant que l'auteur ne sort pas vraiment de sa zone de confort. Mais ce serait une opinion sévère pour cette oeuvre sensible et puissante à la fois.

Mattéo parle d'abord du sort des réfugiés espagnols qui se sont installés en France au début du XXème siècle : fils d'un anarchiste, le héros vit avec sa mère, une femme qui cache derrière une attitude sévère son affection pour lui, et travaille dans les vignes de la riche famille locale, les De Brignac. Il aime Juliette, qui, elle, est amoureuse de Guillaume, le fils de ces notables, à la figure rendue encore plus brave depuis qu'il s'est engagé dans l'aviation militaire.

Cette petite histoire se mêle à la grande en s'ouvrant sur l'assassinat de la mort de Jean Jaurès (le 31 Juillet 1914), qui va entraîner l'entrée en guerre de la France dans le conflit mondial. Tout le monde croit alors que l'affaire sera rapidement réglée contre les allemands, à l'exception justement de Mattéo, dont les opinions anarchistes l'incitent à la prudence contrairement à son meilleur ami Paulin qui part la fleur au fusil se sacrifier pour l'honneur du pays.

Quand Gibrat envoie, après un enchaînement de désillusions (elle-mêmes premières d'une longue série), son héros sur le front, la violence barbare nous saute au visage avec la même force qu'à celui de Mattéo. Le procédé est simple mais fonctionne parfaitement et l'auteur prouve encore une fois combien il le maîtrise (c'est déjà ainsi que s'articulaient Le Sursis et Le Vol du corbeau).

Mais Gibrat n'écrase pas le lecteur avec l'horreur des combat, il nuance son propos d'un humour acide, à la verve énergique, grâce à des dialogues et une voix-off qui permettent d'introduire une distanciation salutaire. L'humanité dont cela irrigue le récit lui évite de sombrer dans le cours d'Histoire ou le pamphlet anti-militariste (même s'il n'y a aucun doute que l'auteur n'affiche aucune complaisance envers les officiers qui sacrifient leurs soldats, comme en témoigne son portrait de "Viande Dure", le commandant du régiment de Mattéo).

Les rebondissements s'enchaînent sur un rythme soutenu, Gibrat osant même quelques déviations (comme lorsque Mattéo se voit déjà abattu par un peloton d'exécution), et quand la première époque s'achève, tout est relancé, dans une direction inattendue, à la fois drôle et dramatique pour le héros.

Le tome 2 entraîne le récit en Russie mais demeure palpitant. Nous voilà plongé en pleine Révolution d'Octobre, mais sans que le romanesque n'enjolive la réalité. Au contraire, on découvre une situation très complexe que Gibrat ne détaille pas trop pour entretenir chez le lecteur le même sentiment de confusion que chez son héros : les querelles intestines et sanglantes entre bolcheviks, socialistes et anarchistes dans Petrograd enneigée donnent à voir l'ambiguïté de l'époque et les dérives qu'elles engendreront.

L'auteur créé une figure féminine charismatique comme il les affectionne avec Léa, jeune femme aussi séduisante (comme toutes les héroïnes de Gibrat) que radicale politiquement. Le mélange de charme et d'arrivisme qu'incarne ce personnage produit un double effet : on comprend pourquoi Mattéo s'en entiche tout en sachant qu'elle symbolise ce qu'il y a de plus redoutable chez les révolutionnaires. Une réflexion du héros résumera bien cette impression : "la Révolution, c'est la guerre avec des prétentions d'idées".

Au terme de ce premier Cycle, Gibrat choisit un dénouement moins tragique que celui du Sursis, plus dans la veine de celui du Vol du corbeau. Cela ouvre la voie à une troisième époque donc tout en conservant le réalisme de l'histoire puisque Mattéo paie un prix élevé pour sa conduite. Un équilibre délicat, magistralement opéré.

Visuellement, même si c'est difficile à croire après les sommets atteints par ses deux précédentes sagas, cette nouvelle série est encore plus somptueuse : Claude Gendrot, l'éditeur de Futuropolis, révèle, dans les bonus attachés au second tome, une partie de la technique atypique adoptée par le dessinateur.

Gibrat signe ses planches en les crayonnant de manière poussée puis en les colorisant directement à l'aquarelle sur une table lumineuse, avec un encrage léger effectué au... Stylo Bic ! Le résultat est prodigieux, d'une finesse incroyable. Le trait fabuleusement expressif de l'artiste est rendu encore plus prononcé et délicat à la fois, par la grâce d'une palette aux nuances superbes.

Il faut admirer des pages représentant les paysages des Pyrénées dans toute leur flamboyance, puis le théâtre des combats dans la Somme avec des dégradés de gris déchirés par les éclats d'obus et le feu des canons, et puis le séjour à Petrograd avec ses immeubles marrons et ses chaussées enneigées, et enfin le passage à Paris dont les rues grouillent d'une vie indifférente à la proximité de la guerre finissante.

Jean-Pierre Gibrat s'impose une nouvelle fois comme un des grands maîtres de la bande dessinée franco-belge avec ce nouveau titre, dont la sensibilité narrative n'a d'égale que l'ampleur graphique. C'est fort, c'est beau : un "instant classic" comme disent les anglo-saxons.

jeudi 18 septembre 2014

Critique 509 : PAGE NOIRE, de Frank Giroud, Denis Lapière et Ralph Meyer


PAGE NOIRE est un récit complet, écrit par Frank Giroud et Denis Lapière et dessiné par Ralph Meyer, publié en 2010 par Futuropolis.
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Après avoir quitté la ferme de son père au Texas, dont elle refusait de s'occuper, Kerry Stevens, une jeune femme, est devenue critique littéraire au magazine "Tales and Writers" à New York. Son ambition est de rencontrer l'écrivain Carson McNeal, un auteur de best-sellers dont le style l'impressionne mais qui vit retiré du monde.
En rusant, Kerry a accès à une adresse où sont envoyés ses relevés de droits d'auteur depuis le siège de sa maison d'édition. Elle se rend ainsi dans un patelin, Blue Falls et approche un certain Lewis Shiffer, qui reçoit le courrier de McNeal et qui est peut-être le romancier lui-même. Elle réussit à se rapprocher de lui jusqu'à ce qu'ils deviennent amants et lui accorde une interview exclusive. Kerry découvre ainsi le dernier manuscrit sur lequel il travaille, "Le Diable et la Poupée", l'histoire d'une jeune palestinienne amnésique suite à un traumatisme durant son enfance, en pleine guerre...  
Or, cette histoire, c'est exactement celle de Afia Maadour, une ancienne toxicomane et prostituée, qui vient de sortir de prison, et qui cherche à se rappeler son passé pour se venger d'un soldat qui a tué toute sa famille...
 
Ce one-shot d'une centaine de pages est un objet curieux dans sa réalisation et sa présentation. Il a été écrit par deux auteurs vedettes, d'un côté Frank Giroud (les sagas Le Décalogue et Quintett) et de l'autre Denis Lapière (le récit complet Un peu de fumée bleue... , le dyptique La dernière des salles obscures, la série Clara), qui se sont véritablement partagés le travail tout en veillant à livrer une histoire cohérente.

Concrètement cela signifie que Giroud s'est occupé de toutes les scènes mettant en scène Kerry Stevens tandis que Lapière s'est chargé de celles avec Afia Maadour. L'expérience narrative est en soi une gageure, mais le projet est doté de grandes ambitions dramatiques à travers les thèmes qu'il brasse.

Le genre du récit est trouble : on peut l'assimiler à un polar puisque les deux héroïnes enquêtent chacune de leur côté - Kerry pour retrouver McNeal, Afia pour localiser son bourreau - , mais des éléments familiers de la série noire sont absents (pas de policiers, à peine un détective). En vérité, puisque le sujet traite aussi de littérature, du rapport entre le réel et la fiction, et n'hésite pas à citer plusieurs auteurs ayant vraiment existé (comme Robert Louis Stevenson, Ernest Hemingway et surtout John Steinbeck), on peut aussi penser à la "série blême", cette variation de la série noire où s'illustra William Irish avec des romans et nouvelles dont les personnages principaux étaient souvent des femmes aux prises avec des situations extraordinaires les révélant à elles-mêmes. 

Pourtant, cette belle mécanique, bien huilée et efficace, donne le sentiment d'une bande dessinée en deçà de son vrai potentiel : avec des protagonistes pareils, une intrigue aussi ciselée, des notions aussi puissantes que la vengeance/le pardon/la culpabilité/la quête de vérité, on pouvait espérer mieux que ce résultat qui manque un peu de nerf, d'intensité, d'ambiguïté. 

C'est que Giroud comme Lapière n'ont pas su ménager suffisamment leur suspense : on devine trop vite la relation entre le trio de héros, en particulier on se doute rapidement que les pages consacrées à Afia ne sont pas un dispositif suggérant une histoire dans l'histoire. Cela pourrait encore passer si, au moment inéluctable où les trames se rencontrent, cela aboutissait à un effet renversant, éclairant d'un jour nouveau la personnalité de Carson McNeal et désorientant le lecteur, mais ce n'est pas le cas car, là encore, on se doute depuis un bon moment que le mystérieux écrivain ne se cache pas pour une raison artistique et noble.

Le concept même de Page Noire se mord la queue en voulant à la fois produire un récit palpitant et une mise en abyme troublante. C'est "juste" une bonne histoire, mais ce n'est jamais une histoire suffisamment surprenante pour que le lecteur ressente des émotions aussi intenses que ses héroïnes.
Ce qui est rageant, c'est qu'il est fort possible que, seul aux commandes, Frank Giroud en aurait tiré un divertissement tortueux et habile, ou que Denis Lapière en aurait fait un album émouvant et subtil, mais le style des deux ne produit pas l'étincelle attendue, comme si leurs talents conjugués se neutralisaient.

Visuellement, Page Noire bénéficie d'un grand dessinateur en la personne de Ralph Meyer, qui, pour adapter originalement le projet, a adopté une technique audacieuse. 
Il a ainsi dessiné, selon le contexte, différemment : pour le parcours de Kerry, un graphisme au trait classique, avec une mise en couleurs de Caroline Delabie (qui aurait mérité d'avoir son nom sur la couverture) en à-plats de bleus et verts ; pour celui d'Afia un traitement en couleurs directes par Meyer lui-même dans des lavis à dominantes brunes et rouges. 
Meyer est un des innombrables artistes influencés par Jean "Moebius" Giraud, mais son talent lui a permis de digérer cela pour produire un dessin réaliste, expressif, aux détails bien dosés. Lorsqu'il passe en couleurs directes, son sens du volume est parfois un peu englouti par un manque de nuances, mais le rendu n'en demeure pas moins beau, avec des ambiances évoquant justement la confusion du personnage concerné.
 
Vous l'aurez compris : ce n'est pas une totale réussite. La lecture est agréable, la production efficace. C'est toujours frustrant de lire une BD et, une fois finie, de constater qu'elle n'a pas exprimé tout son potentiel, malgré une équipe artistique prestigieuse.
 

jeudi 8 mai 2014

Critique 440 : LE SOMMEIL DE LEO, de Jean-Claude Denis

LE SOMMEIL DE LEO est un récit complet écrit et dessiné par Jean-Claude Denis, publié en 2006 par Futuropolis.
Melvin Méricourt dirige une petite entreprise de confection de meubles en carton. Ce patron, jeune et dynamique, est quand même un dragueur impénitent et prétentieux. Sa secrétaire, Anita, est secrètement amoureuse de lui, même si sa meilleure amie, Sophie, lui conseille de se méfier. Après un passage au journal télévisé, Melvin est reconnu et retrouvé par un ancien camarade de lycée, Léo, un doux rêveur qui vient de perdre sa fiancée et son job mais voudrait renouer des liens avec lui.
Sophie organise une soirée où elle invite Anita, Melvin et Léo au spectacle d'un hypnotiseur. La prestation est si efficace que Léo reste en transe après le spectacle, incapable désormais d'agir de manière autonome. Melvin est alors obligé de veiller sur lui en l'hébergeant. Mais c'est alors que tout déraille : un gros contrat lui échappe, et une belle traductrice sur qui il avait des vues s'intéresse au cas de Léo...

Jean-Claude Denis s'est fait connaître avec la série de récits complets dont son personnage emblématique, Luc Leroi, était le héros ; ses histoires s'inscrivaient dans le registre de la comédie sous l'influence de Woody Allen.
Puis, le scénariste et dessinateur a commencé à réaliser des "romans graphiques", narrativement plus ambitieux, comme Le Pélican, Quelques Jours à l'Amélie ou La Beauté à Domicile, révélant un auteur plus subtil et complexe. Le Sommeil de Léo, paru en 2006, appartient à cette catégorie (tout en réservant un caméo à Luc Leroi (page 72).

L'intrigue est à la fois étrange et habile : Léo est si efficacement hypnotisé qu'il ne peut rien faire par lui-même, prisonnier de son subconscient, et Melvin, son ancien camarade au lycée, qui l'a toujours méprisé, doit s'occuper de lui au moment où une série de crises vont le toucher (difficultés en affaires et amour). Melvin est décrit comme un type odieux, suffisant et séducteur, mais la situation l'oblige à composer : on savoure le supplice infligé par l'auteur à un personnage aussi déplaisant, comme une série de leçons dont on espère qu'elles vont le changer. Mais Jean-Claude Denis n'est pas du genre à écrire des fables où tout finit comme on l'attend.
Si Melvin sera bien puni, il n'en sortira pas vraiment transformé, et Anita, sa secrétaire, pardonnera vite à ce mufle, aveuglée par son amour pour lui. En revanche, il accorde à Léo une issue plus positive et assez malicieuse. Léo est une sorte de héros par défaut du récit, un procédé originalement employé, qui le voit ouvrir et fermer l'histoire, incarnant une sorte de boulet pour lequel on éprouve une immense sympathie car il en fait baver à Melvin, mais d'une manière innocente, inconsciente.
Cet aspect atypique qui fait du Sommeil de Léo ni vraiment une comédie ni un drame donne un bon aperçu de la singularité du regard que Jean-Claude Denis porte sur les êtres et les choses, par le biais d'un récit inattendu. On ne voit pas passer les 94 pages de cette histoire qui repose d'abord sur la caractérisation amusée des personnages, le ton doux-amer des situations, et une grande fluidité dans l'écriture.

Le dessin de J.-C. Denis n'a rien d'impressionnant, son trait est même parfois tremblant, avec des proportions maladroites, mais cette modestie formelle sert le propos en misant d'abord sur la justesse des expressions, des décors bien étudiés, et une mise en couleurs privilégiant les teintes chaudes et douces.
Ce n'est donc pas spectaculaire, et peut-être qu'entre les mains d'un artiste plus complet, le résultat serait plus efficace, mais il y a une vraie cohérence entre le fond et la forme, pour ne pas distraire le lecteur avec un graphisme qui ferait de l'ombre au récit.

L'album est très réussi, original et facile à la fois. Cerise sur le gâteau, il faut aussi souligner la qualité de la publication par Futuropolis, avec notamment un papier superbe, une impression exemplaire (notons-le car l'éditeur n'a pas toujours été aussi soigneux).