Affichage des articles dont le libellé est Greg Capullo. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Greg Capullo. Afficher tous les articles

lundi 9 juillet 2018

BATMAN #50, de Tom King et Mikel Janin


Avant de vous parler du n°1 de la nouvelle série Catwoman, il faut passer par le #50 de Batman, écrit par Tom King et dessiné par Mikel Janin plus une prestigieuse liste d'artistes invités. Bien que la presse et les sites spécialisés ont éhontément spoilé une partie de l'épisode à la suite d'un article du "New York Times", le dénouement permet quand même d'apprécier le contenu en confirmant bien que le scénariste n'en a pas fini avec le couple - après tout, King a annoncé avoir un plan courant sur cent numéros et il n'en est qu'à la moitié...


Batman et Catwoman arrêtent, un énième fois, le petit malfrat Kite-Man quand le Dark Knight propose à sa partenaire d'avancer la date de leurs noces au soir suivant, sur le toit d'un immeuble comme eux qu'ils arpentent régulièrement, et en toute intimité afin de préserver leur double identité.


Batman trouve le juge Wolfman dans un bar et lui demande ensuite d'officialiser le mariage. Catwoman libère de l'asile d'Arkham sa meilleure amie, Holly Robinson, pour qu'elle soit témoin.


De son côté, Bruce Wayne demande à son fidèle majordome Alfred Pennyworth d'être son témoin, plutôt que Dick Grayson ou Clark Kent, car ils sont amis depuis toujours. Selina Kyle s'habille pour la cérémonie tandis que Holly n'en revient toujours pas que Wayne soit Batman et qu'il s'apprête à s'engager.


En route pour le lieu de leur union, Selina s'interroge sur son droit à être heureuse après la vie qu'elle a eue, souvent dans l'illégalité et contre Batman. Bruce a le même questionnement et révèle à Alfred avoir rédigé une lettre pour Selina où il lui explique pourquoi il veut d'elle pour femme - sans savoir qu'elle a écrit une missive où elle expose les raisons pour lesquelles elle doit y renoncer.


En effet, si Batman a appris à aimer celle qui fut son adversaire, Catwoman en est arrivée à la conclusion qu'en étant son épouse, elle risquerait de le détourner de la mission qu'il s'est fixée - protéger Gotham - et qu'il pourrait le lui reprocher un jour.
  

Aussi choisit-elle de se sacrifier par amour pour préserver leur couple et permettre à son compagnon de ne pas avoir à préférer sa moitié ou sa cité. Ce que, cependant, chacun ignore, c'est que le doute qui a rongé Selina Kyle, inspiré par de subtiles allusions de Holly Robinson, est un piège tendue par Bane et les ennemis du Dark Knight qui comptent bien que le héros sera brisé par cet échec amoureux...

Je n'ai plus consacré d'entrée au Batman écrit par Tom King depuis le #24 (sans compter l'Annual #2) car j'ai repris la lecture de la série en français, dans la revue éditée par Urban Comics, "Batman Rebirth", qui n'en est qu'au 25ème épisode. Je me rattraperai quand je disposerai de l'arc entier traduit de War of Jokes and Riddles.

Mais, en soi, ce n'est pas gênant puisqu'on savait déjà que Batman avait demandé Catwoman en mariage, et on se doutait de la réponse (même si elle arrive plus tard) de la belle voleuse. Depuis deux ans, donc, King a préparé le terrain pour ces noces en réfléchissant aux conséquences sur l'entourage du héros, les préparatifs de la cérémonie. Pour aboutir à ce 50ème chapitre, soit à la moitié du plan qu'il a prévu sur le titre (mais, vu les chiffres de vente qu'il atteint deux fois par mois, DC cherchera certainement le moment venu à le convaincre de rester).

En vérité, très vite, le lecteur devine que, bien entendu, rien ne va se passer comme prévu, moins à cause de l'intervention d'un vilain (le Joker a été neutralisé auparavant) que du fait des futurs mariés eux-mêmes pour qui cette étape constitue un moment décisif. Il règne dès les premières pages une sorte de fausse euphorie mais de vraie malaise, en tout cas un doute évident pour l'un des tourtereaux.

Comment transcrire cela subtilement, sans éventer la raison trop vite, et surtout sans dévoiler ce qui se cache plus profondément derrière tout ça ? King a recours au procédé qui faisait déjà la réussite de l'arc I am Suicide : une narration épistolaire. Le dispositif est particulièrement habile car il permet à la fois d'avancer crescendo mais aussi de placer les pages réalisées par les dessinateurs invités pour l'épisode.

Chacune de ces guest-stars se fend d'une pleine page et il y a vraiment du beau monde : Becky Cloonan, José-Luis Garcia-Lopez, Jason Fabok, Frank Miller, Lee Bermejo, Neal Adams, Tony Daniel, Amanda Conner, Rafael Albuquerque, Andy Kubert, Tim Sale, Paul Pope, Ty Templeton, David Finch et Jim Lee. On peut en apprécier certains plus que d'autres, mais l'affiche a de la gueule. On regrettera juste l'absence de David Mazzucchelli - mais DC a-t-il seulement cherché à lui proposer de dessiner quelque chose pour l'occasion ?

Pour ma part, je distinguerai la participation de :  

 Mitch Gerads
 Clay Mann
 Joelle Jones
 Greg Capullo
Et LE chef d'oeuvre du lot : Lee Weeks.

Mikel Janin se charge du reste avec son habituel talent : dire qu'au début, quand il a été annoncé sur la série, je doutais qu'il convienne à Batman ! Aujourd'hui, il s'est imposé non seulement comme le partenaire parfait pour King, mais au-delà comme un des artistes marquants du personnage et de ses aventures. Sa mise en scène est toujours élégante, ses effets bien dosés, sa narration lisible et efficace, c'est complet, solide, beau.

Selina Kyle refuse donc d'épouser Bruce Wayne et ses raisons sont à la fois logiques, imparables, sans être définitives, car on devine aussi que, non, cette histoire n'est pas terminée. Parce que Batman n'en restera pas là. Parce qu'elle l'aime quand même. Mais surtout parce que l'épisode se conclue sur un twist magistral qui relance complètement la machine, la fait rebondir spectaculairement et inaugure un deuxième acte dans le run de King qui impose que Batman finira par découvrir ce que ses ennemis ligués ont manigancé. Alors, on pourra s'attendre à une vengeance terrible, à laquelle Catwoman participera inévitablement, et qui serait le terrain idéal pour réunir les deux amants... Avant un autre mariage ? N'allons pas trop vite (mais pourquoi pas ? Après tout même Superman a une famille désormais).

Pour tout cela - une partie graphique fastueuse, un récit imprévisible (malgré les spoilers), les promesses pour le futur, l'émotion de l'histoire elle-même, le tournant que constitue ce chapitre - , Batman #50 est bel et bien l'événement qu'il devait être, autrement plus renversant que celui de X-Men : Gold #30

mardi 28 novembre 2017

REBORN : BOOK ONE, de Mark Millar et Greg Capullo


Vous qui passez par là en curieux occasionnel ou en lecteur fidèle, vous aurez donc compris que je suis en ce moment dans une période Mark Millar. J'ai souvent apprécié ses travaux, en particulier chez Marvel (je ne lisais plus de comics quand il a percé chez DC Comics), mais depuis qu'il a franchi le Rubicon et s'est fait une place au soleil avec son propre label, hébergé tantôt ici, tantôt ailleurs (mais désormais fixé chez Netflix), ses propositions d'histoires et le prestige de ses collaborations aiguisent l'appétit encore plus. Sa récente collaboration avec Greg Capullo pour ce Reborn n'échappe pas à la règle.


Âgée de 78 ans, Bonnie Black est hospitalisée pour des troubles cardio-pulmonaires. Veuve depuis la mort de son mari en 2002, abattu par un sniper fou à Minneapolis, elle a perdu foi en un quelconque au-delà mais cela ne l'empêche pas de regretter par avance d'être séparée de sa fille Barbara et de sa petite-fille Felicity une fois qu'elle sera partie. Une nouvelle attaque la conduit en salle d'opération où elle semble succomber... Sauf qu'elle se réveille sur un champ de batailles extravagant où on la reconnaît comme la sauveuse d'Adystria. Son père, Tom, vient alors jusqu'à elle, rajeunie de 53 ans !   

Bonnie est conduite à Adystria où elle est accueillie comme le Messie et son père lui explique la situation : ce monde est celui où arrivent les morts mais il est divisé en deux provinces en guerre. Le conflit est mené par Lord Golgotha depuis ses Terres Sombres mais une prophétie affirme que Bonnie sera la seule à pouvoir le vaincre et ainsi à rétablir la paix. Elle accepte, bon gré mal gré, cette tâche mais avant elle veut retrouver son mari, Harry, et se donne un mois pour cela - après quoi elle défiera l'ennemi. Elle part sur-le-champ avec Tom chez la Reine des Fées, qui se trouve être sa plus vieille amie sur Terre, Angela White, devenue une créature très puissante mais indifférente à la guerre car ce monde ne ressemble pas au paradis promis par la Bible. Cependant, le général Frost (qui fut le chat de Bonnie) obtient de Golgotha la permission de tuer Bonnie.


Le périple de Tom et Bonnie se poursuit jusqu'à ce qu'ils soient capturés par Trader Koti, un marchand d'esclaves qui compte vendre la jeune femme à Golgotha en la remettant à Frost. Mais elle trouve un moyen spectaculaire de s'échapper avec son père. Sur les quais toutefois, ils se trouvent encerclés jusqu'à ce qu'un sorcier leur ouvre une issue. Mais il s'agit d'un piège car ils atterrissent dans le donjon de la Montagne Noire des Souhaits.
   

Pour se tirer de là, Bonnie libère les prisonniers mais ceux-ci la trahissent en les assommant, elle et son père. Ils sont conduits, enchaînés, en haut de la montagne pour y être sacrifiés par Il Mago et Ruby l'impératrice des étoiles (une autre connaissance terrestre de Bonnie). Le général Frost arrive pour exécuter lui-même le père et surtout sa fille (à qui il n'a jamais pardonné de l'avoir fait stériliser). Pourtant, à nouveau, grâce une ruse, elle retourne la situation, formant un voeu maléfique qui tue tous ses adversaires puis Tom se libère de leurs chaînes de la même façon.


Après de nouveaux territoires, souvent hostiles, traversées, le duo retrouvent Rob-Boy, leur chien, qui a pisté où était Harry, le mari de Bonnie. Mais une fois sur place, ils découvrent un village dévasté par Arimathea, le dragon à tête de lion de Golgotha qui a enlevé plusieurs hommes dont Harry. Qui plus est Bonnie apprend que ce dernier a refait sa vie ici avec Sarah, mère de leurs deux enfants. Il est temps, décide-t-elle, d'en finir avec Golgotha - que Harry reconnaît comme le sniper qui l'avait abattu en 2002 à Minneapolis !


Bonnie et son père se présentent devant Golgotha et sa cour, composée de la lie de l'humanité (voleurs, criminels, terroristes). Arimathea attaque le premier mais Estelle surgit alors pour l'écarter et libère ses fées pour éloigner les renforts qui se pressent autour des visiteurs. Bonnie et son père affrontent Golgotha qui veut tuer la jeune femme pour ouvrir un portail dimensionnel afin d'envahir le monde des vivants. A l'hôpital, Bonnie, en réanimation, préfère alors se laisser mourir pour empêcher le plan de son ennemi de se réaliser et le tuer. Estelle n'a pas survécu à la bataille et son âme s'envole pour un autre plan dimensionnel, Harry retrouve Sarah et ses enfants tandis que Bonnie s'installe sur son trône de reine d'Adystria.

C'est un curieux mélange qu'a concocté Mark Millar avec cette aventure surnaturelle sur le thème de la vie après la mort. Bien qu'il soit spécifié qu'il s'agit d'un Book One, ce qui suggère une suite, le récit est complet (comme Huck) - mais contrairement à d'autres de ses productions (comme Empress, qui s'achève sur un twist concernant un personnage important : à ce jour, Millar n'a donné suite qu'à un seul titre lui-même, Kick-Ass, et va le décliner avec un nouveau personnage reprenant cet alias l'an prochain, toujours avec John Romita Jr au dessin. Mais à quand la suite d'Empress, de Reborn quand on sait l'agenda bien rempli de Stuart Immonen ou Greg Capullo ? A moins que ces histoires soient confiés à de nouvelles équipes comme ce sera le cas avec Hit-Girl en 2018 ou Kingsman actuellement...).

Le point commun de Reborn avec Huck, c'est que leur héros placé dans une situation périlleuse doit combattre pour s'y adapter et affronter des interlocuteurs malveillants. Huck était une bonne âme dont la générosité et les pouvoirs une fois dévoilés l'obligeaient à faire face à la médiatisation et au passé de sa mère, dans lequel se trouvait l'origine de ses dons extraordinaires. Bonnie Black va elle aussi devoir composer avec un rebondissement bouleversant.

Millar nous la présente d'abord de nos jours, vieille femme seule et éplorée, septuagénaire veuve mais triste à l'idée de quitter ce monde en causant le chagrin de sa petite fille à laquelle elle est très attachée. La vie a tout pris à Bonnie : ses parents (dans des circonstances dramatiques), son mari (dans une événement atroce), sa meilleure amie (hospitalisée comme elle). Lorsqu'une nouvelle attaque cardiaque, elle est résignée à partir.

Mais la voilà transportée dans un monde fantastique et revenue à ses 25 ans, considérée comme une sorte de Messie : l'au-delà selon Millar ressemble à un décor d'heroic fantasy avec toute sa panoplie - guerriers en épée et armure, dragons, monstres, sorciers, gueux et seigneurs, et un méchant démon (dont l'alter ego sur Terre fut intimement lié au calvaire de Bonnie Black). Le dépaysement est d'autant plus total et intense que sa représentation est assurée par Greg Capullo (disponible après un long run - presque cinq ans sans interruption - sur Batman, écrit par Scott Snyder, durant la période "New 52" de DC).

Encore une fois, Millar a réussi à attirer dans un de ses projets une pointure des "Big Two" mais il lui a écrit un script sur mesure. Capullo a une carrière étonnante : il est repéré jeune par les fondateurs d'Image Comics, à qui il servira de "petite main" en collaborant avec Jim Lee, Whilce Portacio, Todd McFarlane. Puis, contrairement à ses mentors, il migre vers Marvel où il se fait remarquer mais dans une période de crise (à la fin des années 90, toute l'industrie des comics et "la Maison des Idées" traverse de sévères turbulences économiques, frôlant la banqueroute). Capullo décide alors de se retirer pour exercer ses talents dans d'autres domaines (le jeu vidéo notamment) : son exil durera neuf ans, une éternité.

Puis il accepte de replonger dans les comics quand McFarlane lui soumet le script de The Haunt (une version horrifique de Spider-Man) écrit par Robert Kirkman (le scénariste à succès de The Walking Dead). L'expérience est compliquée par l'emploi du temps de McFarlane, encreur sur ce projet mais aussi directeur de publication pour son propre label. Mais DC a remarqué la ponctualité et le style de Capullo et lui fait signer un contrat d'exclusivité pour illustrer le Batman de Snyder : la suite est connue, ce sera un immense succès.

Influencé par les maîtres tels que Frank Frazetta et John Buscema, attiré par le baroque et l'horreur, Capullo était donc l'artiste idéal pour illustrer pareille histoire et il ne fait pas les choses à moitié : ses créatures sont insensés, ses décors très fouillés, ses designs (voir ci-dessous) étudiés comme des synthèses du genre exploré par Millar.     

    



La trame de Reborn est classique, linéaire : une héroïne, un peu désorientée mais qui s'adapte vite, d'un côté ; un affreux méchant, de l'autre, et jusqu'à leur duel, spectaculaire, sanglant et brutal, chargé en symbolisme (le prix du sacrifice, la transmission, le fait d'assumer un rôle de sauveur), un voyage épique, coloré (mention spéciale à la colorisation de FCO Plascencia, complice habituel de Capullo), foisonnant (magnifique encrage de Jonathan Glapion, le partenaire du dessinateur depuis Batman).

Millar en fait voir à son héroïne qui la sauveuse désignée par une prophétie, détentrice de capacités à combattre qui vont se révéler progressivement, tout en devant composer avec l'abandon de sa vie terrestre. De quoi faire vibrer le lecteur, même s'il attend de manière convenue (et conventionnelle) la victoire du Bien sur le Mal. Comme dans Empress, on pourra juste déplorer le peu de place finalement réservé à Golgotha avant le combat ultime (alors que, comme Morax, il ne manque pas de charisme et que ses scènes transpirent d'un puissant malaise - avec bains de sang littéralement ou fornication, suggérée, avec son dragon à tête de lion !). Mais l'auteur a habitué les clients de son "Millarworld" à des BD feel-good depuis un moment maintenant, où le but de l'aventure compte finalement moins que le périple lui-même (agissant comme un révélateur mouvementé pour le personnage principal à s'adapter à sa nouvelle vie).

C'est surtout pour cela, cette dimension divertissante associée à la force graphique et à la simplicité accrocheuse de la narration, que Reborn, comme ses devanciers et ses successeurs, est un plaisir de lecture : simple à aborder, exploitant de manière efficace des genres très codifiés, cette série de six épisodes est immédiatement séduisante, épargnant tout effort pour le lecteur comme elle semble aussi aisément produite par ses auteurs. 

lundi 25 septembre 2017

BATMAN, VOLUME 05 : ZERO YEAR - DARK CITY, de Scott Snyder et Greg Capullo


Après avoir traité des épisodes 21 à 26 de l'arc Zero Year - Secret City, abordons à présent la suite et fin de cette histoire avec les chapitres 27 à 33 sous titrés Dark City.


Tandis que le Sphinx pirate le réseau électrique de Gotham menacée en outre par un ouragan, Batman s'échine à l'en empêcher mais il doit pour cela échapper aux forces de polices lancées à ses trousses par le commissaire Loeb, jaloux de la popularité grandissante du justicier auprès de la population. Ce dernier reçoit alors le renfort inattendu de James Gordon, qui s'avère n'être pas, comme il le soupçonnait, un énième flic ripou depuis son enfance mais qui a saisi la nécessité d'une alliance face à la catastrophe annoncée.


Batman sait que le Sphinx a prévu son échec et, pour l'éviter, dispose d'un atout en la présence de Karl Helfern, un scientifique qui travailla pour les entreprises Wayne avant de tester ses produits sur lui et se transformer littéralement en monstre. Grâce à ses découvertes, il a fourni une arme supplémentaire à Edward Nygma : un poison fumigène dispersé au besoin depuis des dirigeables au-dessus de Gotham. En tentant de neutraliser le renommé "Dr. La Mort", Batman ne peut brouiller la machinerie mise en marche par le Sphinx et assiste impuissant au black-out de la ville que l'ouragan vient submerger. 


Lorsqu'il reprend connaissance plusieurs semaines (mois ?) après, Bruce Wayne découvre Gotham transformée et sous le joug du Sphinx qui l'a coupée du reste du pays, empêchant qu'on y entre ou en sorte. Il a en outre promis de rendre la cité à ses habitants si l'un d'eux lui posait une énigme qu'il ne réussirait pas à résoudre. Mais le lieutenant Gordon fait de la résistance, bientôt rejoint par un commando des forces spéciales infiltrées et de Batman : tous ensemble, ils se liguent pour couper le système de surveillance et de répression du Sphinx et trouver où il se cache. Ceci fait, c'est l'heure de l'explication entre le dark knight et son ennemi mais la lutte qui les oppose obligera le premier à se servir autant de ses méninges que de ses muscles... Et décidera du futur de Bruce Wayne comme simple affairiste philanthrope ou protecteur de Gotham.

Avec ce second acte, Greg Snyder entre vraiment dans le vif du sujet et orchestre une spectaculaire lutte entre Batman et le Sphinx. On reconnait là à la fois la qualité et le défaut majeurs de ses scripts : un arc trop long (plus de dix épisodes quand même) avec un "ventre mou" et, c'est selon, soit un début, soit une fin plus percutants. L'An Zéro permet de vérifier tout cela, qui met longtemps à décoller, s'enlise un peu avec l'introduction d'un vilain intermédiaire, puis, ici, aboutit à une dernière ligne énergique.

Le scénariste se montre adroit quand il s'agit de révéler les connections, parfois anciennes, entre le héros et ses ennemis, et de ce point de vue, le lien qui unit le Dr. La Mort à Batman est amené et développé de manière étonnante. L'apparence horrible de ce savant fou permet à Greg Capullo de se déchaîner, en se rappelant certainement du temps où il travailla sur les créations de Todd McFarlane, Spawn, ou de Robert Kirkman, The Haunt, où l'épouvante côtoyait les codes super-héroïques classiques (avec, dans les deux cas, une référence appuyée à Spider-Man).

L'apocalypse qui s'abat sur Gotham est restituée avec toute la démesure exigée, et, le temps d'une pleine page (voir-ci-dessus), Capullo se fend d'un bel hommage à The Dark Knight de Frank Miller et Klaus Janson (Batman, en contre-jour, exécutant un saut tandis qu'un éclair zèbre le ciel).

Puis Dark City débute vraiment quand Bruce Wayne (dont les circonstances dans lesquelles il a été repêché après le passage du cyclone et hébergé-soigné sont totalement escamotées !) découvre, aussi stupéfait que le lecteur, la Gotham sur laquelle règne désormais le Sphinx. La colorisation, à la palette toujours étonnamment acidulée (avec des dominantes de vert, de rose, mêlées au marron et au gris) de FCO Plascencia, contribue beaucoup à l'ambiance d'étrangeté de cette séquence où la cité paraît presque hospitalière (si on excepte bien sûr le joug de Edward Nygma et ses jeux du cirque promis à quiconque ose le défier). Il est rapidement dit que la végétation galopante provient des recherches de Pamela Isley, autrement dît la future Poison Ivy (méchante que n'utilisera pourtant jamais Snyder durant son run... Mais qu'il a convoqué sur sa série actuelle, All-Star Batman).

La suite et fin est un efficace jeu du chat et de la souris où une poignée de résistants, conduit par Batman, va tenter de neutraliser le Sphinx. Snyder instille un suspense classique mais solide, avec une menace supplémentaire (l'armée américaine risque de bombarder Gotham pour la libérer). Jusqu'au final attendu mais, je dois l'avouer, bluffant.

Une des singularités de Batman vient du fait qu'il n'a pas de super-pouvoirs : c'est un détective (dont on peut voir ici les tâtonnements et les échecs répétés) et surtout un stratège, volontiers paranoïaque (ce trait aboutira, lorsque Grant Morrison écrivit ses aventures à l'über-Batman, qui se méfie de tout, tout le monde et prévoit tout, surtout le pire, même à tort). De fait, il n'est guère aimable, et sa jeunesse, dans ces épisodes, n'arrange guère son portrait où il est présenté comme arrogant, têtu, ingrat, péremptoire. Lorsque, enfin, il est face au Sphinx, on est en droit d'attendre davantage qu'une simple baston et Snyder ne déçoit pas : le duel est autant cérébral que physique (la bagarre est d'ailleurs rapidement expédiée puisque Nygma n'est pas physiquement dangereux contre un athlète comme le dark knight).

En somme, cette re-lecture des origines de Batman ne fait définitivement pas oublier le magnum opus de Miller et Mazzucchelli. On peut même juger l'entreprise superflu, longuette... Mais pas sans panache. Snyder peut remercier Capullo pour ses découpages fabuleux, son trait si dynamique, et compter sur son final inspiré. Il ne lui reste plus qu'à apprendre la concision et nul doute alors qu'il aura franchi l'étape qui distingue le bon scénariste de l'excellent auteur (mais, au vu de ses récentes productions, ça n'a pas l'air d'être encore au programme...).

dimanche 24 septembre 2017

BATMAN, VOLUME 04 : YEAR ZERO -SECRET CITY, de Scott Snyder et Greg Capullo


Les éditions Eaglemoss ont récemment lancé une collection intitulée La Légende de Batman, qui propose des albums censés couvrir des aventures du Dark Knight de ses débuts à sa fin (quand bien même, sur ce dernier point, il ne faut pas le prendre au pied de la lettre puisque le héros est encore publié et ne risque pas d'être annulé de sitôt...). A raison de deux fois par mois, en tout cas, voilà de quoi rassasier le "Bat-maniaque" avec de beaux albums cartonnés contenant une saga entière.

Logiquement (quoiqu'en faisant mentir la promesse d'une histoire entière en un seul volume puisqu'il en faudra deux), l'éditeur a choisi de démarrer par les 13 épisodes du récit Batman : L'An Zéro écrits par Scott Snyder et dessinés par Greg Capullo, publiés en 2014. Et bien que je suis pas un fan du scénariste, pour 12 Euros les deux tomes, j'ai sauté sur l'occasion.


Avant tout, il faut rappeler que le run de Snyder s'inscrit dans la période des "New 52" de DC Comics, fameux reboot qui a redéfini durant cinq ans la continuité de leurs séries : dans ce contexte, les super-héros n'existent que depuis cinq ans. 
Et donc, cinq ans avant l'émergence des justiciers masqués, Bruce Wayne revient incognito à Gotham City où, enfant, ses parents, de riches notables, ont été assassinés par un voleur. Âgé désormais de 25 ans, il s'est installé dans un appartement miteux, mais transformé en vrai bunker, de Crime Alley, là même où le drame s'est produit, avec le soutien de son majordome, Alfred Pennyworth, ancien médecin militaire. 


La ville est la proie de pillages menées par le gang de Red Hood dont Wayne devine que les petits méfaits couvrent une opération d'envergure. Pour tenter de la deviner, il agit d'abord sous de fausses identités afin d'infiltrer sa bande mais ni ses ruses ni sa détermination ou son courage ne suffisent à neutraliser cette armée criminelle contre laquelle la police, gangrenée par la corruption, ne fait rien.

Red Hood réussit, lui, à débusquer Bruce Wayne et détruit son repaire où il le laisse pour mort. Le jeune homme parvient à gagner le manoir familial où il a une révélation : pour terroriser ses ennemis, il se déguisera en chauve-souris car l'animal l'avait effrayé enfant dans une grotte du domaine. Et pour forcer Red Hood à sortir du bois, il le défie publiquement en tant que Bruce Wayne (que tout le monde croyait mort depuis plusieurs années en voyage au bout du monde). Les deux adversaires s'affrontent dans l'usine chimique A.C.E. d'où Batman sort vainqueur... Juste avant qu'une nouvelle menace n'apparaisse en la personne d'Edward Nygma alias le Sphinx, ancien employé de Wayne entreprises qui veut plonger Gotham dans un black-out alors qu'un ouragan approche...

En avant-propos, Scott Snyder prend soin de préciser son projet : en appelant Zero Year sa saga, il sait qu'il s'expose à l'ire de fans pour qui l'origine définitive de Batman a été formulée par Frank Miller et David Mazzucchelli en 1986-87 dans Batman : Year One. Quatre épisodes inégalés (et inégalables). Son intention n'est pas d'effacer ce chef d'oeuvre ni de tenter de le dépasser mais de mettre ce récit à jour. 

Ce qu'on devine surtout, c'est que Snyder avance en terrain miné mais qu'il ne peut résister à l'envie de revisiter les origines du héros, et de se mesurer à Miller et Mazzucchelli. De nombreux auteurs, établis, aiment régulièrement challenger leurs maîtres (Grant Morrison veut en découdre depuis des années avec Alan Moore par exemple). Les "New 52" ont souligné ce désir en modifiant la ligne temporelle des séries, en réduisant leur ancienneté, comme une tentative expérimentale de faire table du passé : ainsi, réécrire le passé, les débuts de Batman était trop tentant pour celui qui écrivait sa série avec un succès critique et public considérable. Soit, donc, on accepte de lire cette tentative avec indulgence, soit on la méprise et mieux vaut alors passer son chemin en estimant le projet vaniteux.

Ce qui distingue fondamentalement la démarche de Snyder de celle de Miller il y a trente ans, c'est que Miller avait épuré et voulu ancrer Batman dans la réalité. Par contre dans Zero Year, il n'est plus du tout question de rendre crédible les éléments constitutifs du personnage qui est immédiatement plongé dans une action dense, spectaculaire et colorée - et encore, une fois lu les six chapitres de Secret City, on n'a même pas lu la moitié de l'histoire !

Avant même que débute littéralement Secret City, les épisodes 21 à 25 forment effectivement une sorte de long prologue mettant en scène l'affrontement entre Bruce Wayne/Batman et Red Hood. Présenté ainsi, on pourrait penser que ce sont des chapitres dispensables, mais Snyder ne propose pas qu'un amuse-bouche : cette bataille prépare le duel entre Batman et le Sphinx, qui tire les ficelles en coulisses puisque, employé par l'oncle de Bruce Wayne au sein de son entreprise, il fournit en équipement Red Hood pour qu'il terrorise la population et persuade celle-ci d'abdiquer toute résistance. La police, corrompue jusqu'à l'os, ne s'oppose que mollement, préférant traquer Batman quand il apparaît enfin.

Dans The Killing Joke, Alan Moore et Brian Bolland, en 1988, liait la création du Joker à Red Hood : le premier est un ex-ingénieur devenu comédien mais dont la carrière est un échec et qui accepte d'endosser l'identité du second pour aider deux voleurs minables. La nuit du casse, surpris par Batman, les malfrats sont appréhendés sauf leur complice qui échoue dans un bassin de produits toxiques qui vont le transformer en Joker. On retrouve une scène identique ici mais sans savoir qui est vraiment Red Hood - sauf qu'il est évident qu'il s'agit d'un vrai chef de gang et pas d'un remplaçant (par contre, je ne sais pas si, avant ou après cette saga, Snyder a fait de son Red Hood le Joker malgré tout).

Le dessin, sous les influences de Frank Frazetta et John Buscema, de Greg Capullo, encré par Danny Miki (et avec les couleurs, étonnamment acidulées, de Dave McCaig puis FCO Plascencia) servent à merveille ce scénario bondissant, irréaliste et explosif. Rafael Albuquerque signe aussi quelques planches de l'épisode 25 (pour combler un petit retard de Capullo, qui est pourtant un artiste très ponctuel ?). 

Capullo donne au script de Snyder un rythme échevelé et son style réaliste mais qui s'autorise quelques extravagances empruntés à l'épouvante et au cartoon, avec une exagération des proportions, des expressions, et un découpage inspiré. On ne s'ennuie pas et on accepte les quelques boursouflures d'une histoire qui aurait quand même gagné à être plus condensée. Ce n'est pas que ce soit bavard ou lent, mais il y a là une exploitation de la matière un peu complaisante, qui prend son temps, qui veut tout expliquer, tout relier. Faire confiance au hors-champ, à la suggestion, à l'ellipse, plutôt qu'à une déconstruction parfois artificielle (et dont on ne devine le sens à la fois progressivement et tardivement), c'est justement ce qui faisait la force imparable du Year One de Miller - lequel réussissait à faire défiler une année entière en la faisant ressentir intensément alors qu'ici, cet An Zéro semble tour à tour durer seulement quelques semaines comme plusieurs mois...

Il est évident que toute l'entreprise va vraiment décoller dans la deuxième partie, Dark City, avec un méchant bien plus retors en la personne du Sphinx. A suivre donc...

vendredi 12 août 2016

Critique 980 : BATMAN #45, de Scott Snyder et Greg Capullo


BATMAN : SUPERHEAVY, PART FIVE est le 45ème épisode de la série, écrit par Scott Snyder et dessiné par Greg Capullo, publié en Décembre 2015 par DC Comics.
*

L'ex-commissaire Jim Gordon, qui remplace Batman depuis que Bruce Wayne a perdu la mémoire suite à son dernier combat contre le Joker, est en fâcheuse posture. Alors qu'il a infiltré le repaire des Cochons-Diables, un gang en affaires avec l'énigmatique Mr Bloom, fournisseur de graines donnant des super-pouvoirs, il est pris au piège et enfermé dans un four crématoire.
Réussissant à s'en sortir, il est quand même sanctionné par Geri Powers, qui l'avait recruté, et qui lui annonce qu'il va être remplacé. Mais lors de la conférence de presse où il doit se retirer, Gordon remarque un invité imprévu...

Après les intermèdes de l'épisode se situant dans le passé (co-écrit par Brian Azzarello et dessiné par Jock - Batman #44) et de l'Annual #4 (écrit par James Tynion IV et dessiné par Roge Antonio), la série reprend son cours normal et c'est heureux.

Scott Snyder avance toujours pied au plancher alors que son arc narratif arrive à mi-chemin. Une fois Jim Gordon sauvé, avec une séquence brillante et délirante (où l'armure de Batman vient à la rescousse et où elle tabasse les membres du gang à coup de cadavres de requins !), le personnage doit faire face aux conséquences de son initiative en apprenant son renvoi.

Le scénariste glisse deux scènes qui renvoient à une série du "Bat-verse" - We are Robin - et à la situation de Bruce Wayne, un peu dispensables, mais qui témoignent d'une volonté honorable de lier son histoire aux autres titres (d'après ce que je sais, cet effort n'est pas manifeste chez d'autres auteurs). Il n'y a guère de doute que tout ça finira par le retour du vrai Batman, mais en attendant c'est toujours aussi plaisant d'assister aux mouvements laborieux de Gordon dans ce rôle qu'il est le premier à trouver trop grand pour lui.

Le final de l'épisode annonce nettement que l'arc narratif va tourner autour d'un affrontement plus direct entre le néo-Batman et Mr Bloom. Reste à voir comment Snyder va impliquer Bruce Wayne, mais c'est alléchant.

Même jubilation de retrouver Greg Capullo aux dessins (comme j'ai eu l'occasion de le dire, j'apprécie moins Jock et Roge Antonio ne m'a pas convaincu) : l'artiste exploite des idées de découpage très inventives (vision subjective, jeu sur le noir qui entoure certaines pages, tout ça est très rythmé, très vif, très efficace.

Et, avec l'encrage détaillé de Danny Miki et les couleurs de FCO Plascencia, la série a un look immédiatement identifiable, tour à tour flashy et lugubre.

L'acte II peut démarrer dès le mois prochain.
*
Cet épisode est disponible en vf dans la revue "Batman Univers" n°6.  

mercredi 20 juillet 2016

Critique 956 : BATMAN #43-44 + ANNUAL #4, de Scott Snyder, Brian Azzarello, James Tynion IV, Greg Capullo, Jock et Roge Antonio


BATMAN : SUPERHEAVY, PART THREE est le 43ème épisode de la série, écrit par Scott Snyder et dessiné par Greg Capullo, publié en Octobre 2015 par DC Comics.
*

Jim Gordon retrouve Bruce Wayne, bien vivant mais ayant tout oublié de sa vie comme Batman après son dernier combat contre le Joker, et travaillant désormais dans une maison pour jeunes aux côtés d'une de ses anciennes amantes, Julie Madison. L'ex-commissaire lui révèle être le nouveau Batman et, convaincu que son prédécesseur sous ce nom, est encore capable de l'aider, lui donne une des "graines" de Mr Bloom pour qu'il l'analyse.
Leur rencontre est observée par Alfred Pennyworth et Clark Kent/Superman (dont la double identité a été publiquement dévoilée récemment). Dans la Batcave, le majordome de Wayne explique pourquoi il ne souhaite pas que Bruce redevienne Batman et impose ce choix à son interlocuteur quand il proteste.
Le nouveau Batman retourne, sans prévenir sa hiérarchie et Geri Powers, dans le quartier des Narrows pour inspecter la planque du gang de feu Gigi Cheung. Mais il s'y fait piéger... Tout comme Oswald Cobblepot/Le Pingouin lors d'une négociation avec Mr Bloom.

Le cliffhanger de l'épisode 42 (en fait déjà suggéré dès le #41) confirme donc que Bruce Wayne n'est pas mort. C'était prévisible et peu exploité d'ailleurs, donc un peu décevant, il faut bien l'admettre. Mais l'état dans lequel on retrouve le personnage le présente profondément changé (et pas seulement parce qu'il arbore une barbe fourni) : sa situation est protégée en quelque sorte par son fidèle Alfred, dont l'explication avec Superman sonne juste.

Sur ce plan, délicat, Scott Snyder réussit quand même bien son coup. L'épisode s'articule en quatre parties bien distinctes et successives : les retrouvailles assez lunaires entre Gordon et Wayne, le dialogue entre Alfred et Clark Kent, le retour de Gordon/Batman dans le quartier de Narrows (avec une issue très compromise), et la rencontre du Pingouin avec Mr Bloom. L'apparition du vilain de cet arc narratif ne déçoit pas : il en impose, avec un look flippant à souhait - j'ignore s'il s'agit d'une création originale ou d'une nouvelle version d'un ancien méchant, mais l'effet est garanti.

Et Greg Capullo n'est évidemment pas pour rien dans cette réussite. Il réussit deux séquences sensationnelles - la fusillade dans le repaire du gang, avec des requins ; et l'épilogue, saisissant. Le dessinateur est vraiment dans une forme éclatante, avec des partenaires à l'encrage et aux couleurs, qui savent le compléter. En ayant consulté quelques-uns de ses anciens travaux (sachant qu'il avait abandonné les comics pendant plusieurs années), son évolution est stupéfiante et il n'est donc pas étonnant que, son run sur Batman terminé désormais, Mark Millar ait voulu collaborer avec lui (une mini-série en creator-owned chez Image Comics, Reborn, paraîtra à partir de la rentrée).

Après ça, l'histoire va dévier, le temps d'un épisode et pour son quatrième Annual.
*

BATMAN : A SIMPLE CASE est le 44ème épisode de la série, co-écrit par Scott Snyder (histoire originale et co-scénario-dialogues) et Brian Azzarello (co-scénario-dialogues) et dessiné par Jock, publié en Novembre 2015 par DC Comics.
*

Il y a cinq ans de cela, Batman, alors en activité depuis seulement un an à Gotham, enquêta sur la mort maquillé en règlement de comptes d'un jeune afro-américain, Peter Duggio, originaire du quartier de Corner.
Le justicier interroge le Pingouin, sans grand succès, avant d'orienter ses recherches sur la victime, qui gérait l'épicerie de son père, située dans les 4/5èmes, entre les territoires de deux gangs. Pour protéger son commerce, il avait contacté un certain jardinier, fournissant des graines donnant des super-pouvoirs - mais tuant aussi ses consommateurs à petit feu... 

Cet épisode détone immédiatement grâce (ou à cause, selon qu'on aime ou non son style graphique, et, dans une moindre mesure, sa narration écrite) aux dessins de Jock : l'ambiance est radicalement différente de celle produite par Capullo et aboutit à des planches à mi-chemin entre l'illustration et l'expérimentation. L'artiste insère des (fausses) coupures de presse à ses images, joue avec le lettrage, et la colorisation reconnaissable entre mille de Lee Loughridge ajoute au climat déroutant, avec des tonalités où dominent le noir, le gris et le brun, comme s'il s'agissait effectivement d'un document d'époque.

Scott Snyder, qui signe toujours l'histoire et une partie des dialogues, s'est adjoint les services d'un de ses collègues, réputé pour son goût des séries noires, Brian Azzarello (à qui on doit la saga 100 Bullets, mais aussi un run mémorable de Wonder Woman).

Il semble évident pourtant que c'est Azzarello qui ait pris le dessus dans la rédaction : l'emploi d'une voix off inspiré par le roman criminel, renouant avec les detective stories, diffère très nettement de celle de Snyder, plus tournée sur les réflexions que se fait le héros sur ses capacités et ses actions. Ici, Batman enquête, déduit, remonte la piste de Mr Bloom, déjà, donc, présent à Gotham, dans un coin appelé Blossom Row où la nature a repris ses droits.

Cette révélation apprend donc que ce dealer au coeur de l'intrigue de l'arc Superheavy opère depuis longtemps, assez discrètement pour que Batman ne l'ait jamais arrêté en cinq ans, profitant aussi sans doute des méfaits commis par d'autres vilains. Que Bruce Wayne, désormais amnésique, soit incapable de l'apprendre à Jim Gordon est un twist très vicieux.

Néanmoins, et c'est le gros bémol de cet épisode, on ne sait rien de l'origine des pouvoirs de Mr Bloom, de son identité réelle. J'espère que Snyder y reviendra en temps et en heure. C'est frustrant, mais ça donne encore plus envie de suivre cette intrigue.
*

BATMAN : ANNUAL #4 - MADHOUSE est écrit par James Tynion IV et dessiné par Roge Antonio, publié en Novembre 2015 par DC Comics.
*

Reconverti momentanément en nouvel asile pour les criminels auparavant détenus à Arkham, le manoir Wayne est rendu à son propriétaire après le transfert de ses derniers locataires. Mais en revenant chez lui pour décider s'il va garder cette demeure ou permettre à Geri Powers (qui a racheté les biens et les entreprises Wayne) de la vendre, Bruce est piégé et harcelé par le Sphinx, Gueule d'argile et Mr Freeze, après avoir été séparé d'Alfred et Julie Madison.
Les trois vilains, ignorant que leur cible a été Batman, mais sachant qu'il a perdu la mémoire, veulent se venger de celui qu'il considère comme le mécène du justicier. Comment ? En le traumatisant assez brutalement pour qu'il devienne aussi fou qu'eux...

Les Annuals d'une série sont souvent ces gros épisodes (ici, pas moins de 40 pages) censés être des bonus pour les fans, mais s'avérant des suppléments dispensables, d'autant qu'ils sont sont rarement réalisés par l'équipe artistique de la série.

Celui-ci, le quatrième, est inégal. L'argument exploité par James Tynion IV (qui a auparavant déjà écrit des tie-in à Batman, et même signé un spin-off consacré à un membre de la Cour des Hiboux, Talion, qui fit long feu) n'est pas inintéressant - trois ennemis de Batman, ignorant qu'ils ont piégé son (ex) alter ego, Bruce Wayne, veulent se venger de lui en le rendant fou. La situation est savoureuse puisqu'on peut légitimement estimer que Wayne a sombré dans la folie en devenant Batman, poursuivant dans une quête morbide et sans fin tous les individus comme l'assassin de ses parents (cette thèse d'un Batman finalement aussi cinglé que ses ennemis a été synthétisée avec une maestria indépassable par Alan Moore dans Killing joke).

Pourtant, est-ce que ça méritait ce gros chapitre parallèle de 40 pages, aux rebondissements convenus, au rythme alternatif, et au graphisme moyen (Roge Antonio a un style qui ressemble à celui de Rafael Albuquerque, mais sans des finitions aussi maîtrisées) ? La réponse est dans la question.

Plus indécis est l'impact de cette épreuve sur Bruce Wayne pour la suite de l'arc Superheavy ? Il faudra attendre le retour de Scott Snyder et Greg Capullo aux manettes pour l'estimer - et donc la parution de "Batman Universe" #6 le mois prochain. Stay tuned !
*
Ces épisodes sont disponibles, en vf, dans la revue "Batman Univers" n° 4 et 5.

mardi 19 juillet 2016

Critique 955 : BATMAN #41-42, de Scott Snyder et Greg Capullo


DC SNEAK PEEK : THE ROOKIE est un prologue de huit pages à l'arc narratif Superheavy, écrit par Scott Snyder et dessiné par Greg Capullo, publié en Août 2015 par DC Comics.
*

Batman est porté disparu et considéré comme mort depuis son dernier affrontement contre le Joker (voir Endgame, Batman #35-40, Novembre 2014-Avril 2015). Gotham se remet lentement de l'attaque toxique du clown du crime et pleure son héros.  En partenariat avec la mairie et la police, l'entreprise Powers International, dirigée par Geri Powers, fabrique une armure perfectionnée et cherche qui la portera pour protéger la ville. L'ancien commissaire Jim Gordon est appelé pour ce job...

Ce prologue a à la fois le mérite de résumer les événements précédant le nouvel arc narratif qu'entame le scénariste Scott Snyder - fidèle à sa réputation, il lance une histoire en dix chapitres ! - et de présenter celui qui, donc, va devenir le nouveau Batman. 

La concision avec laquelle cela est réalisé est très appréciable et très efficace, et le choix du remplaçant est aussi logique (du fait de sa proximité historique avec Batman) que surprenant (à cause de son âge, de sa condition physique). Ce qui ravit surtout, c'est que le héros devient plus faillible, improbable, et donc introduit un suspense sur ses capacités à remplir sa mission.

Greg Capullo dessine ça sobrement, parvenant même à susciter une étonnante émotion avec la double page montrant les habitants de Gotham, une lampe-torche en main, projeter le "Bat-signal" dans le ciel. Le design de l'armure est également inattendu.

Du bon boulot avant d'entrer dans le vif du sujet. 
*

BATMAN : SUPERHEAVY, PART ONE est le 41ème épisode de la série, écrit par Scott Snyder et dessiné par Greg Capullo, publié en Août 2015 par DC Comics.
*

Jim Gordon a donc accepté d'être le nouveau Batman et, pour cela, a renoncé à la cigarette, eu droit à une opération des yeux, et suivi un entraînement physique. Equipé d'une armure et encadré par deux adjoints dans un vaisseau d'où il se jette sur le théâtre des combats, il doit vite faire ses preuves pour rassurer Geri Powers, les autorités et la population.
Il commence par affronter dans le quartier mal famé des Narrows un monstre d'énergie pure qui sert en fait de diversion pour le gangster Precious Precious qui a pris le joueur de base-ball Dodger Valera en otage.

Superheavy se réfère à la catégorie des "poids lourds" dans la boxe et renvoie, ici, à l'allure massive du nouveau Batman avec son imposante armure dans laquelle Jim Gordon s'est glissé. On peut aussi y lire la volonté de Scott Snyder d'avertir le lecteur qu'il va l'entraîner dans une saga au long cours (dix épisodes !) comme il les affectionne.

C'est donc avec prudence, sinon avec méfiance, que je me suis engagé dans la lecture de cet arc narratif car, précisément, c'est toujours la longueur des histoires de Snyder qui a fini par me lasser : je ne suis tout simplement jamais arrivé au bout d'un seul de ses récits.

Pourtant, là aussi, comme lors de mes précédentes tentatives, il démarre très fort, pied au plancher, avec un épisode spectaculaire, gorgé d'action. Ce qui me fait espérer aussi, c'est une dose d'humour que je ne soupçonnais pas chez le scénariste : les commentaires de Gordon sur l'aspect de l'armure ("Bat-rabbit", à cause de ses deux antennes sur le casque, qui ressemblent effectivement à des oreilles de lapin, ou les propositions de couleurs qu'on lui soumet) et les doutes de l'inspecteur Harvey Bullock dynamisent le propos dans une narration qui progresse entre flash-backs et action au présent.

Jim Gordon est le premier à douter de ses compétences pour un tel rôle et Snyder les traduit, via une voix off, avec bon sens : flic de terrain, habitué à arpenter les rues de Gotham, l'ex-commissaire de police domine dorénavant la ville lorsqu'il est parachuté pour aller combattre un monstre d'énergie pure... Mais ses réflexes reviennent vite quand il devine l'origine de son adversaire, ses motivations et la bonne manière de le neutraliser. Il en résulte un héros plus humain, là où Bruce Wayne était un prodige des échecs, anticipant plusieurs coups.

Greg Capullo semble lui aussi revivifié par ce nouveau Batman à animer, même si l'artiste affiche une régularité impressionnante depuis le début de son run avec Snyder - signant 39 épisodes depuis 2011 ! Il est plus à son avantage dans les scènes de baston, auxquelles il sait donner un souffle et une force impressionnantes, avec un découpage classique (des cases occupant généralement toute la largeur de la page) mais des compositions originales (parfois proches de l'abstraction, l'image se résumant à un détail minimaliste mais immédiatement évocateur - les yeux de Batman notamment).

Quand il doit mettre en scène les passages dialogués, Capullo est plus sage, et ses finitions plus expédiées, couvrant avec des à-plats noirs des parties d'un décor qu'il ne sait manifestement pas comment meubler. Mais l'encrage très précis de Danny Miki et la colorisation de Fco Plascencia (où dominent parfois des teintes étonnamment douces) imposent ces choix esthétiques de manière habile.

Vite, la suite !
*

BATMAN : SUPERHEAVY, PART TWO est le 42ème épisode de la série, écrit par Scott Snyder et Greg Capullo, publié en Septembre 2015 par DC Comics.
*

Le nouveau Batman est à nouveau envoyé dans le quartier des Narrows où il doit faire face à Gigi Cheung, désormais doté de pouvoirs sur la matière (en magnétisant le silicate).
Auparavant, Jim Gordon, qui l'avait arrêté encore vivant, a appris que Precious Precious est mort subitement : son autopsie a permis de trouver sur lui un minuscule implant, une sorte de graine à l'origine de ses facultés surhumaines mais aussi de son décès. 
C'est aussi ce qui va se produire avec Gigi Cheung qui a juste le temps de prononcer le nom de celui qui lui a donné ses pouvoirs : Mr Bloom...

L'intrigue prend corps avec ce nouvel épisode où la répétition de la mise en scène est en fait un moyen pour Scott Snyder d'orienter aussi bien les investigations de Jim Gordon que celles du lecteur : il y a à Gotham, et particulièrement dans le quartier des Narrows, livré à lui-même depuis longtemps - et donc à divers gangs, malfrats, trafiquants - quelqu'un qui fournit des pouvoirs contre de l'argent... Et sans informer ses clients que ses "graines" les tueront s'ils sont arrêtés par la police.

Le scénariste baptise ce dealer Mr Bloom, comme le verbe éclore, fleurir, mais se garde de le montrer, entretenant un mystère accrocheur. Ce personnage de "jardinier", vendant des pouvoirs à des chefs de gangs ou à leurs hommes de main, fait penser étrangement à l'argument exploité dans le premier arc de la série Astonishing Ant-Man avec le Marchand de Pouvoirs (voir Marvel Saga 1), même si les styles de Nick Spencer et de Scott Snyder n'ont rien à voir. Considérons cette idée commune comme un exemple de zeitgeist...

Tout cela ne manque en tout cas pas de rythme ni d'intensité et les dessins de Greg Capullo y contribuent pour une large part. Ses pages ont vraiment une énergie exceptionnelle, c'est l'oeuvre d'un artiste accompli mais aussi ayant développé une complicité rare avec son scénariste. L'encrage, les couleurs, les compositions, les cadrages : tout témoigne de l'osmose entre les différents contributeurs de la série, rendue possible par la stabilité établie au cours de cette quarantaine d'épisodes.

Le temps dira si le run de Synder et Capullo, au-delà de sa durée, est vraiment digne des classiques de la série, mais en l'état, la lecture des chapitres de Superheavy est un plaisir indéniable.
*
A noter que ces épisodes sont disponibles dans la revue "Batman Univers" n° 1 et 2, mais aussi dans l'album Batman, tome 8 : La relève, 1ère partie (#41-45 & Annual #4), tous deux publiés par Urban Comics.