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samedi 17 février 2024

MASTERPIECE #3 (Brian Michael Bendis / Alex Maleev)


Emma, avec l'aide de Gleason, recrute son amie Skottie, en prison, pour grossir les rangs de son équipe en vue de l'attaque qu'elle va mener contre Katie Roots. Mais ses plans tombent à l'eau quand sa cible surgit, au courant de ses manoeuvres...


J'ai dit la fois précédente à quel point, presque par surprise, je m'étais attaché à cette série. Je n'en attendais rien sinon le simple plaisir de la réunion de Brian Michael Bendis et Alex Maleev : les deux partenaires qui réalisèrent un run marquant sur Daredevil ne sont plus sur le toit du monde et cette histoire est en quelque sorte celle de Masterpiece.


En suivant Emma, adolescente à qui on a révélé que ses parents étaient les plus grands voleurs du monde et sur laquelle un escroc qu'ils ont plumé jadis compte pour se venger d'une riche femme d'affaires, impossible de ne pas penser que Bendis et Maleev sont un peu eux aussi les anciens rois du monde face aujourd'hui à une nouvelle génération d'auteurs/artistes.


Cette dimension méta-textuelle apporte à Masterpiece non pas une forme d'hauteur (où Bendis et Maleev joueraient le rôle de professeurs, de vétérans, de sages) mais au contraire signe l'oeuvre d'une espèce de détachement. Loin de contempler les comics du haut de leur succès passé, le duo considère avec affection ce qu'ils deviennent et, à travers Emma, semblent nous dire : "ça va bien se passer".
 

Pourtant l'ambition n'est pas absente du projet puisque, dans ce troisième épisode où tout semble aboutir à une impasse pour Emma et ses amis face à des adversaires mieux informés, plus puissants qu'eux, on la voit se reprendre et trouver dans une sorte de brève "fugue" mentale l'idée qui va lui permettre de neutraliser pour de bon et Zero Preston et Katie Roots.

Bien entendu, en scénariste aguerri, ne comptez pas sur Bendis pour vous dévoiler cette idée : pas tout de suite, pas si vite. Nous sommes à la moitié de l'aventure. C'est donc un chapitre de transition, sans rien de spectaculaire, avec des dialogues formidablement ciselés. Masterpiece, soutenu par le dessin simple, épuré, direct de Maleev déjoue les attentes : c'est une bande dessinée qui refuse absolument l'esbrouffe, le tape-à-l'oeil, au point de presque jouer contre son camp.

Mais c'est raccord avec le propos et les héros, une bande improbable qui n'a a priori aucune chance, engagée dans une combat déséquilibré. Raconter ça ainsi, c'est surtout pour Bendis et Maleev s'assurer que Masterpiece ne met pas en scène des outsiders géniaux, dont le lecteur sait trop vite qu'ils peuvent gagner. Malin.

Peut-être aussi est-ce, comme je l'espère, peut-être prématurément (mais rêvons un peu), que c'est leur façon de ménager leur attelage pour préparer de futures aventures pour Emma, Gleason, Parangon, Lawrence, Skottie car en nous faisant si bien aimer ces personnages, Bendis et Maleev nous donnent envie de les suivre au-delà d'un arc de six épisodes.

samedi 13 janvier 2024

MASTERPIECE #2 (Brian Michael Bendis / Alex Maleev)


A qui veut Zero Preston veut s'en prendre ? Pourquoi a-t-il besoin de Emma ? Qui est le Parangon ? Comment Emma va-t-elle se sortir de cette affaire ?


Le mois dernier, nous faisions connaissance avec la nouvelle création de Brian Michael Bendis et Alex Maleev, une adolescente prénommée Emma qui apprenait que ses parents avaient été les plus grands voleurs du circuit. Une de leurs victimes, le richissime Zero Preston, en fit les frais et voulait à présent que la jeune fille l'aide à s'en prendre à quelqu'un, convaincu qu'elle avait hérité des talents de son père et de sa mère...

En même temps qu'on plongeait dans cette histoire, on retrouvait la verve, qu'on croyait perdue, éteinte, de Bendis depuis son départ de chez DC Comics, en même temps qu'il renouait avec l'artiste qui, certainement, le sert le mieux, Alex Maleev. Autant dire une sorte de résurrection pour ce tandem qui, normalement, devrait être à la tête d'une oeuvre aussi conséquente que celle de Ed Brubaker et Sean Phillips.
 

Tout le bien qu'on pouvait penser de ce premier épisode de Masterpiece se confirme ce mois-ci et, déjà, on se prend à espérer que Bendis et Maleev n'en resteront pas aux six épisodes prévus. Car cette série a le potentiel pour durer : on s'attache aux héros, l'intrigue est captivante, les dialogues claquent, les dessins sont superbes. Et Bendis et Maleev ne sont jamais aussi bons qu'ensemble tout bêtement.

Dans ce numéro, on fait la connaissance de ce mystérieux individu qui a neutralisé les espions de Zero Preston attachés à la surveillance de Emma et la présentation qu'en font Bendis et Maleev est simplement jubilatoire. D'ailleurs, tout l'épisode est au diapason et il y a un mot-valise mais justifié ici pour définir cette impression : Masterpiece est un comic-book cool. C'est même un sommet du genre.


Ni Bendis ni Maleev ne forcent à vrai dire leurs talents, mais ils n'en ont pas besoin car c'est d'une fluidité imparable. Les deux créateurs s'entendent parfaitement, ils tirent dans la même direction et ils n'ont rien à prouver. Ce registre leur convient idéalement, mieux encore que sur Scarlet, leur précédent creator-owned. Ils font ce qu'ils savent faire le mieux, c'est-à-dire une histoire conduite par les personnages (characters'driven), avec des compositions virtuoses (le flashback sur Parangon, l'intro de l'épisode en forme de faux film, puis trois pages sur la composition d'une équipe rêvée puis réaliste puis réel).

Il paraît que Bendis veut écrire des suites à Cover (avec David Mack) et Pearl (avec Michael Gaydos), sans lâcher l'univers étendu de United States of Murder (avec Michael Avon Oeming) : encore des BD avec ses complices les plus fidèles. Il a raison, comme le prouve la réussite qu'est Masterpiece et ses retrouvailles avec Maleev : on n'es riche que de ses amis. Et finalement, en ayant abandonné les Big Two et leurs séries les plus populaires, en préférant une forme de discrétion (au risque de l'oubli), Bendis s'offre une retraite paisible mais pas moins passionnante, en tout cas choisie et inspirée. Voilà qui me donne envie de replonger à ses côtés.

jeudi 14 décembre 2023

MASTERPIECE #1, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


Masterpiece marque les retrouvailles de Brian Michael Bendis et Alex Maleev. Ce sont aussi mes retrouvailles avec eux, ce duo qui m'a tant plu par le passé. Et cerise sur le gâteau, c'est un creator-owned, publié par Dark Horse Comics, qui est désormais la nouvelle maison du scénariste. S'il est encore trop trop pour savoir s'il s'agira effectivement d'un chef d'oeuvre, c'est déjà entraînant.


Emma est une brillante étudiante que le FBI vient arrêter en plein cours. Elle est conduite chez Zero Preston, un richissime producteur de films qui lui apprend que ses parents étaient de redoutables voleurs l'ayant dépouillé d'un milliard de dollars. Mais il ne souhaite pas se venger d'eux mais de quelqu'un d'autre. Et compte sur Emma pour l'aider...


Quatre après Event Leviathan chez DC Comics, Brian Michael Bendis renoue donc avec son complice Alex Maleev pour cette création originale. Il s'est passé beaucoup de choses depuis leur précédente collaboration.


Souvenez-vous : en 2017, Bendis surprenait tout le monde en quittant Marvel dont il avait été l'architecte principal depuis le début des années 2000, aussi bien dans l'univers classique que dans la gamme Ultimate de l'éditeur. Et pour passer chez DC qui lui offrait d'écrire le titre de ses rêves : Superman.


Mais l'aventure a tourné court : sans démériter, Bendis a animé les aventures de Superman dans ses deux séries pendant un an et demi, puis un changement de direction chez Warner, propriétaire de DC, a tout bouleversé. Pour résumer, un vaste plan social a abouti à une vague de licenciements et à la rupture de contrats d'exclusivité pour nombre d'auteurs, parmi lesquels se trouvait Bendis.

Transféré sur Justice League, le scénariste n'y aura pas fait long feu et encore moins preuve d'inspiration. Son imprint, Wonder Comics, au sein duquel on suivait Young Justice, Wonder Twins, Dial H for Hero, Naomi, fut supprimé dans la foulée. DC ne retint pas plus longtemps Bendis qui trouva vite refuge chez Dark Horse où il transféra ses propriétés (Scarlet, The United States of Murder Inc., Powers, Pearl, Cover).

Et depuis ? Pas grand-chose. Celui qui fut un temps le maître du monde chez Marvel continuait de produire mais ses projets passaient sous le radar des critiques et du public. Qui a lu The Ones (dessiné par Jacob Edgar) ? Bendis était-il fini ?

Je l'avoue, même moi qui fut un grand fan, je me suis progressivement désintéressé de ce qu'il écrivait. Je juge son passage chez DC globalement passable (son run sur Superman est le plus intéressant, mais celui sur Action Comics a vite sombré, Event Leviathan et sa suite sont pénibles, Young Justice quelconque, et ses creator-owned très inégaux). Je n'ai jamais compris son départ de chez Marvel (où Fantastic Four lui tendait les bras et où de toute façon on lui proposait ce qu'il voulait).

Tandis que Mark Millar a fait fortune en vendant son label à Netflix et en passant récemment de Image Comcis à Dark Horse lui aussi, Bendis semblait s'être perdu. Jusqu'à l'annonce de Masterpiece et sa réunion avec Maleev.

Ce premier épisode (sur six) nous présente Emma, une jeune fille qui n'a jamais connu ses parents, et qui apprend qu'ils étaient les plus grands voleurs du monde. Une de leurs victimes enlève Emma mais a renoncé à se venger de ses géniteurs, estimant même que ce fut un honneur d'être leur cible. En revanche, il croit que Emma a hérité des talents familiaux et donc peut l'aider à s'en prendre à quelqu'un d'autre.

C'est immédiatement prenant et le rythme est soutenu, on ne s'ennuie pas une minute. Les dialogues sont un régal, Bendis n'a pas perdu la main de ce côté. L'héroïne a du répondant tout en étant légitimement surprise. L'équilibre entre l'extraordinaire (la révélation sur ses parents, le projet de Zero Preston) et l'ordinaire (elle est vexée que Gleason, qui s'occupe d'elle, lui ait menti tout ce temps, ses relations avec Lawrence Ferra, son meilleur ami, son trouble face à cet inconnu qui neutralise des agents du FBI qui la surveille et qui lui demande de la suivre si elle ne veut pas être l'instrument de Preston éternellement) est parfait.

Et puis comment ne pas attendre quelque chose de spécial de Maleev ? Voilà un artiste constamment en mouvement, et sa complicité avec Bendis a fait des miracles par le passé (sur Daredevil ou Scarlet). Sauf que pour l'artiste aussi, c'est un retour à quitte ou double. On n'a pas lu des planches dessinées par lui depuis un bail, il gagne sa vie en produisant des commissions art qu'il poste avant sur Twitter (et qui prouve qu'il a conservé intact son talent, notamment d'aquarelliste).

Maleev, ici, confirme l'évolution de son style entamé depuis des années, vers plus de simplicité. Ceux qui n'aimeront pas pointeront du doigt des décors parfois légers, un découpage très classique. Mais moi, j'aime beaucoup ce que je considère comme une épure. Il va à l'essentiel et certains plans sont d'une beauté implacable.

Le dessinateur n'a pas le trait le plus dynamique du monde, la scène d'affrontement entre l'inconnu à la canne et les agents du FBI semble se dérouler au ralenti. Tout a un côté un peu figé, comme si Maleev soignait surtout l'image qui allait résumer au mieux ce que le script lui donne. Mais encore une fois, ce n'est pas commun, ça ne ressemble à personne d'autre, c'est immédiatement identifiable. Et cet aspect finalement très théâtral(isé) a quelque chose de fascinant dans sa manière de fixer le moment et de capter l'attention.

Si je n'ai pas caché ma déception sur la tournure de la carrière de Bendis et ma frustration vis-à-vis de celle de Maleev, tout en en voulant pour la façon cavalière qu'a eu DC de les traiter, c'est un vrai plaisir de lire Masterpiece, de les retrouver, et pour quelque chose de qualité. Vite la suite !