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dimanche 14 décembre 2014

Critique 541 : BOUNCER, TOMES 8 & 9 - TO HELL & AND BACK, de Alexandro Jodorowsky et François Boucq

(Couvertures et extraits de BOUNCER, TOMES 8 et 9.
Textes de Jodorowsky, dessins de Boucq.)

BOUNCER : TO HELL AND BACK est le quatrième cycle de la série formé par les tomes 8 et 9, écrits par Alexandro Jodorowsky et dessinés par François Boucq, publiés en 2012-2013 par Glénat.
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"Pretty John" et trois de ses hommes de main viennent à Barro-City pour y prendre en charge un malfrat et le conduire au pénitencier de Deep-End. Mais avant cela, ils vont boire un verre à l'Infierno saloon et Pretty John s'adonne à son vice favori en fouettant des prostituées contre quelques billets. La situation dégénère lorsque Sakayawea, l'indienne qu'a épousé le barman Job, s'interpose et se fait tuer.
Le Bouncer est mis au courant par Blabbermouth mais Pretty John, ses hommes et leur prisonnier sont déjà repartis. Le manchot obtient du juge un mandat d'arrêt pour ramener Pretty John et organiser son procès.
Une fois sur place, le Bouncer, après un trajet particulièrement périlleux, comprend que sa tâche ne sera pas aisée : le pénitencier de Deep-End est isolé de tout, dans une région hostile, et sert en fait de refuge à des criminels de la pire espèce qui ont négocié leur séjour avec le directeur, Ugly John, le père de Pretty John, contre le versement d'une partie de leurs butins.
Détenu à son tour, le manchot doit composer avec la femme d'Ugly John, aussi belle que vénéneuse, pour rester en vie. Il peut cependant compter sur le soutien à l'extérieur de Faucon Noir, un indien rencontré en route, mais peut-on revenir de l'enfer ?

Après un troisième cycle d'une nullité absolue, le tandem Jodorowsky-Boucq allait-il clore leur série sur une meilleure note en choisissant une nouvelle fois un récit en deux parties, éditée cette fois non plus chez les Humanoïdes Associés mais chez Glénat.

Il serait excessivement généreux d'affirmer que ces deux derniers tomes de Bouncer redressent complètement la barre, mais cependant il faut admettre que cette histoire est bien meilleure. Elle aurait largement tenu en un seul volume, sa narration étant trop décompressée (pour donner plus de place aux dessins, même si ceux-ci faiblissent sur la fin), et tous les tics déjà signalés dans les épisodes précédents  ne sont pas gommés. Mais il y a du mieux.

D'abord, Jodorowsky nous épargne à nouveau ses délires mystico-fumeux, alors que quelques passages laissaient craindre le pire (quand les indiens sont au rendez-vous, il faut se méfier de ce qu'en fait ce scénariste). L'influence du western spaghetti, dans sa veine la plus noire, est prédominante, et le début du périple du Bouncer pour Deep-End, dans des paysages enneigés, évoque fortement le chef d'oeuvre de Sergio Corbucci, Le grand silence (avec Jean-Louis Trintignant).

Une fois de plus, le tableau qui est dépeint de l'Ouest américain n'est pas flatteur : aucun personnage ne suscite la moindre sympathie, on a affaire à une collection de brutes, de crétins, de dégénérés, dont le nombre est tel et dont les exactions sont si infâmes qu'elles vous laissent avec le coeur au bout des lèvres à la fin. Le procédé n'aurait pas été si fréquent dans la série, on aurait considéré cela comme une audace certaine, mais avec Jodorowsky, cela ressemble davantage à de la complaisance, une volonté puérile et lassante de choquer le lecteur. C'est dommage, mais là se trouve le signe d'une production qui a abusé des mêmes effets, dévoilant par là-même la faiblesse de l'inspiration de son auteur.

L'intrigue met du temps à entrer dans le vif du sujet puisqu'il faut attendre la fin du tome 8 pour que le Bouncer soit dans les murs du pénitencier où tout va se jouer vraiment. Les deux tiers du tome 9 sont excellents et le décor ne manque pas de fasciner : cet ancien monastère devenu prison et cour des miracles, avec une arène où se disputent d'effroyables jeux du cirque, ses enceintes où sont livrées en pâture à des détenus monstrueux des filles mises aux enchères, son terminal ferroviaire rappelant les sinistres camps de concentration nazis, tout ça a de la gueule.
Et que dire des maître de ce lieu dément ? La supercherie entourant le passé d'Ugly John est bien amenée (bien malin qui la découvrira avant sa révélation), les relations entre la femme d'Ugly John, son fils et le Bouncer, la vraie nature de Pretty John (un peu "too much", mais on n'est plus à ça près lorsqu'on l'apprend), constituent autant d'éléments dramatiques très puissants.

Par contre, Jodorowsky radote sévèrement avec d'autres personnages comme le trio des Skulls, qui renvoie directement à la trinité des Villalobos à la solde de Clark Cooper dans le deuxième cycle, des assassins aussi redoutables qu'énigmatiques, mais dont le caractère mystérieux cache mal la redite et l'absence de caractérisation. Idem pour Ugly John, même si on ne voit jamais son visage défiguré, mais qui rappelle lui le mari de la veuve noire dans le tome 7.

De même, l'évasion du pénitencier ne satisfait qu'à moitié : elle occupe en définitive trop de place dans le récit et son symbolisme est trop affecté (après les montagnes enneigés, le désert de feu). Le dénouement est également expédié (un comble pour des albums dépassant la cinquantaine de pages).

Visuellement, les planches de Boucq sont toujours le point fort de la série. L'artiste nous gratifie encore d'images mémorables et spectaculaires, mais cela ne dissipe pas complètement une impression de fin de course.
La systématisation de grandes vignettes, qui ont fortement contribué à l'identité esthétique de la série, est devenue une arme à double tranchant : Boucq y représente des paysages confondants de beauté, à l'atmosphère intense (les séquences dans les montagnes sont superbes, le pénitencier est un tour de force).
Toutefois, cela trahit un manque certain de diversité dans le découpage, qui peut même devenir emprunté lors de scènes d'action (des affrontements rapprochés surtout, car quand il s'agit de tout faire péter en plans larges, là, par contre, on en prend plein les yeux - voir la destruction du pénitencier).

Et puis il y a la manière dont il tire le portrait de la majorité de ses personnages, aux physionomies souvent difformes, monstrueuses, aux traits soit osseux soit volumineux.
Cette galerie de "freaks" est devenue tellement récurrente dans le travail de Boucq en général qu'elle finit par faire douter le lecteur sur sa capacité à dessiner des individus autrement qu'avec des pommettes saillantes, des nez aquilins, etc. 
Au fond, l'artiste a ses "trucs", mais ceux-ci deviennent trop voyants dans le cadre d'une série étalée sur 9 tomes. Le résultat ne manque pas d'attrait, il est même souvent impressionnant, mais guère varié.

Il semble qu'avec ce diptyque la série ait connu son terme puisque aucun nouveau tome n'est dans les tuyaux et que Boucq ait même renoué avec Jerome Charyn pour un one-shot. Bouncer se conclut donc en n'estompant pas le sentiment d'être un western maladroit, boursouflé, très inégalement écrit, dont la partie graphique demeure la principale attraction.    

vendredi 5 décembre 2014

Critique 535 : BOUNCER - INTEGRALE, TROISIEME CYCLE : LA VEUVE NOIRE & COEUR DOUBLE, de Alexandro Jodorowsky et François Boucq


BOUNCER : INTEGRALE, TROISIEME CYCLE rassemble les tomes 6 et 7 de la série, LA VEUVE NOIRE et COEUR DOUBLE, écrits par Alexandro Jodorowsky et François Boucq, publiés en 2008 et 2009 par Les Humanoïdes Associés.
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 (Couverture et extrait de BOUNCER, TOME 6 : LA VEUVE NOIRE.
Dessins de Boucq.)
 
 (Couverture et extrait de BOUNCER, TOME 7 : COEUR DOUBLE.
Textes de Jodorowsky, dessins de Boucq.)

Le massacre d'un groupe d'indiens Nacache (la tribu dont le père du Bouncer était issu) entraîne le manchot de l'Infierno saloon de Barro-City dans une nouvelle aventure à hauts risques. Au coeur de cette intrigue, il découvre la rivalité entre les Harten, deux soeurs jumelles : d'un côté, Evelyn, la nouvelle institutrice du pueblo, et de l'autre, Carolyn, surnommée "la veuve noire", qui est à l'origine de ce bain de sang.
Le mobile de cette sombre affaire : une source d'eau qui irrigue toute la région, et pour laquelle un mercenaire fou, Axe-Head, et un ancien officier nordiste, Gallagher, avec ses hommes, sont prêts à éliminer tous ceux qui se dressent sur le chemin de Carolyn Harten.
Le Bouncer, sachant son neveu, Seth, menacé car il habite au-dessus de la source, accepte d'intervenir après que Evelyn lui ait promis de se donner à lui. Mais ses investigations lui réservent bien des surprises...

Pour le troisième cycle de la série, Alexandro Jodorowsky revient à une histoire en deux parties. Dans une interview donnée à CanalBD, François Boucq est revenu, à l'époque de sa parution, sur la conception du titre, et cela peut instruire le lecteur curieux.

En effet, à l'origine, Bouncer est né de l'envie de son dessinateur de réaliser un album de Blueberry - le fameux projet Blueberry 1900, que prévoyait d'écrire Jean Giraud, et qui n'a jamais vu le jour. Ayant déjà collaboré avec Jodorowsky (sur la mini-série Face de Lune), dont chacun sait l'amitié qui le liait à "Moebius" depuis la série de L'Incal, Boucq l'a sollicité pour rédiger un western original.

Ce qui est intéressant, et en quelque sorte le plus satisfaisant avec ces deux nouveaux épisodes, c'est que le scénariste nous épargne ses élucubrations pseudo-mystiques pour imaginer un mix détonant de mélodrame, d'enquête quasi-policière et de western. Pas, donc, de scènes de fumette où un personnage se met à comprendre le sens de la vie ou la clé de l'énigme.

Malheureusement, si Jodorowsky semble s'être raisonné, il ne faut s'y fier qu'avec modération, car pour le reste il s'agit bien de mauvaises bandes dessinées, certainement les deux plus mauvais volumes de la série (même s'il m'en reste encore à lire deux, formant une nouvelle saga).

Ce qui frappe en premier, c'est l'addition de personnages médiocres : la caractérisation est abominable, exécutée à gros traits, un vrai défilé de brutes dégénérées, de héros abrutis, de vilains vulgaires, et de femmes dépeintes indignement. On a droit ainsi à un tueur fou avec le fer d'une hache resté planté dans le crâne, un ancien chirurgien affreusement défiguré, des indiens d'abord avisés puis avinés, deux soeurs (ou presque...) qui soulèvent leurs jupons à la première occasion pour manipuler des hommes...
Jodorowsky souligne la grossièreté de son approche par un symbolisme d'une lourdeur grotesque (voir la planche extraite du tome 7 ci-dessous, avec cette gorge d'un canyon qui prend la forme d'un corps de femme pour figurer l'obsession du Bouncer : quelle subtilité !), des dialogues indigestes (une fois encore, il faut supporter le langage fleuri de Yin Li, avec des allusions sentimentalo-sexuelles d'une bêtise sans fond). Pire encore : si Bouncer n'a jamais été une grande série, au moins se déroulait-elle sur un bon rythme, or cette fois, bien qu'on soit revenu à une construction en deux parties, c'est mou et les rebondissements sont téléphonés.   

Il me paraît impossible de lire ce troisième cycle sans être énervé ou ne pas ricaner devant la nullité de son écriture. On est vraiment à des lieues de Blueberry, l'inspirateur initial de Bouncer, ou alors c'est le pire ersatz qu'on puisse imaginer de ce glorieux fleuron du western en bande dessinée. A Jodorowsky, il manque tout ce qui composait le talent d'un conteur du calibre de Charlier : la capacité à mener de front une histoire solidement bâtie avec des protagonistes qui synthétisaient les clichés du genre et possédaient une identité dépassant le classicisme et échappant à une modernité floue, savoir mixer la facture la plus américaine du western avec l'irrévérence des italiens. Ici, on n'a droit qu'à une bouillie avec une galerie de monstres de foire qui pourrait être originale si elle n'était pas mise en scène avec une complaisance malsaine, une volonté puérile d'enfiler des moments choquants (mais qui sont plus ridicules qu'autre chose en vérité).

Les dessins de Boucq assurent-ils au moins ? Ils conservent en tout cas une puissance certaine, particulièrement quand l'artiste représente les décors de cet Ouest foutraque mais pourtant majestueux : on ne peut que rêver à ce qu'il aurait pu tirer de ce cadre et de ces figures iconiques avec de meilleurs récits.
Mais Boucq n'est pas innocent dans cette affaire puisqu'il a aussi précisé qu'en commençant son partenariat avec Jodorowsky, celui-ci ayant appris que ses récits complets écrits par Jerome Charyn (La femme du magicien et Bouche-du-diable), conçus dans la douleur (mais pour des résultats bien plus impressionnants), avait tout fait pour contenter les fantasmes de son dessinateur, acceptant même qu'il s'implique directement dans l'élaboration des scénarios.
On en arrive donc à une bande dessinée où le plaisir de l'artiste passe avant le souci de livrer une histoire probante. Il n'est pas question de dire que le script doit primer sur l'image, mais bien de rappeler que ce sont des éléments dépendant l'un de l'autre : un récit mal dessiné est ennuyeux, de superbes dessins sans histoire à la hauteur ne font qu'un bel artbook. 
Boucq s'est sans doute amusé à créer ces personnages qui donnent des airs de cour des miracles à ce western dont il rêvait, mais a-t-il vraiment réfléchi à la qualité propre des intrigues dans lesquels ses chers "freaks" s'agitaient ? On peut en douter car s'il reste un graphiste hors pair, il n'est ici rien de plus qu'un virtuose fabriquant des planches plus aptes à épater le gogo qu'une bande dessinée en bonne et due forme.

Quel gâchis ! Mais en même temps, c'est là la confirmation que Bouncer n'est pas un grand western - tout juste passable narrativement, et tenant d'abord sur ses impressionnantes illustrations. Les deux tomes suivants relèveront-ils le niveau ? La mission s'avère délicate.  

vendredi 28 novembre 2014

Critique 531 : BOUNCER - INTEGRALE, DEUXIEME CYCLE : LA JUSTICE DES SERPENTS, LA VENGEANCE DU MANCHOT & LA PROIE DES LOUVES, de Alexandro Jorodrowsky et François Boucq


BOUNCER : INTEGRALE DEUXIEME CYCLE rassemble les tomes 3 à 5 de la série, LA JUSTICE DES SERPENTS, LA VENGEANCE DU MANCHOT et LA PROIE DES LOUVES, écrits par Alexandro Jodorowsky et dessinés par François Boucq, publiés en 2003-2005-2006 par Les Humanoïdes Associés.
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(Couverture et extrait du tome 3, LA JUSTICE DES SERPENTS.
Textes de Jodorowsky, dessins de Boucq.)
(Couverture et extrait du tome 4, LA VENGEANCE DU MANCHOT.
Dessins de Boucq.)
(Couverture et extrait du tome 5, LA PROIE DES LOUVES.
Textes de Jodorowsky, dessins de Boucq.)

Le riche Clark Cooper possède déjà de nombreuses terres aux alentours de Barro-City et il entend maintenant acquérir l'Infierno, le saloon où travaille le Bouncer. Mais son propriétaire, le mystérieux Lord Diablo, constamment alité et cachant son visage brûlé sous un masque, refuse de lui céder son établissement. Sentant sa fin proche, il le lègue au Bouncer. Le videur demande ensuite à une des prostituées de l'endroit, Noémie, de l'épouser et elle accepte.
Mais, le jour de leur mariage, en sortant de chez le tailleur, elle retrouve son premier amour, Tom, un ancien esclave affranchi qui a servi dans l'armée nordiste durant le guerre de sécession et qui vient de découvrir un filon d'or dans les environs.
Atteint en plein coeur par cet événement, le Bouncer n'a plus goût à rien et s'enivre jusqu'à plus soif, avant d'être recueilli par une jeune chinoise, Yin Li, fille de la tenancière d'une fumerie d'opium.
L'assassinant du bourreau de Barro-City va bouleverser la situation : le Bouncer hérite, à contrecoeur, de cette charge ingrate et doit pendre Noémie et Tom, accusés (et déjà condamnés sans procès) du meurtre d'un des fils de Clark Cooper.
Convaincu d'une machination, le Bouncer mène l'enquête pour retrouver Garrack, un tueur à la solde de Cooper, qui sait ce qui s'est vraiment passé.
Mais pendant ce temps, d'autres notables de la ville (le maire, le juge, le banquier, le shérif) sont à leur tour victimes du tueur aux serpents, qui bénéficie, à l'insu de tous de la protection de Lord Diablo et qui s'avérera très proche du Bouncer.
Un nouveau bourreau arrive alors à Barro-City et c'est une femme, mais pas n'importe laquelle : la fille du précédent exécuteur local, déterminée à retrouver son meurtrier -  qui agit pour venger la tribu Nacache, résidant à l'origine dans cette région et exterminée par les fondateurs de la ville...

Pour cette deuxième saga de la série, Alexandro Jodorowsky a vu plus grand en développant une intrigue courant sur trois tomes. Si cette nouvelle ambition est notable, les ingrédients ne changent cependant guère avec (déjà) la mise en pratique d'une formule qui va à la fois souligner l'identité du titre et se systématiser. On y retrouve des éléments chers au scénariste, pour le meilleur et le pire, mais aussi le souci de creuser davantage la mythologie de son héros et de lui réserver un lot d'épreuves encore plus corsé que dans le premier cycle.

Commençons par évoquer les aspects désagréables du récit. Tout d'abord, Jodorowsky ne peut évidemment pas nous épargner quelques séquences pseudo-mystiques pour valider des pans entiers de son histoire : j'ai déjà, dans ma critique de la première Intégrale, exprimé le mal que cela m'inspirait, mais cela n'empêche pas de continuer à être gênant, surtout qu'on voit arriver ces moments de loin et que leur efficacité est toujours aussi nulle.

La déchéance (bien qu'elle soit finalement assez vite expédiée) du Bouncer, après les retrouvailles (grossièrement mises en scène) de Noémie et Tom (dont le passé commun nous vaut un flashback assez affligeant, mélange détonant de niaiserie dans les dialogues et de trivialité dans la représentation), le conduit à l'ivrognerie puis dans une fumerie d'opium où, bien entendu, vous l'aurez deviné, il va avoir quelques hallucinations gratinées (ce Bouncer, censé être un gros dur, est quand même un grand sentimental à l'imagerie digne des pires clichés, avec des serres d'oiseau qui lui arrache le coeur).
A la fin du tome 5, Jodorowsky en remet une couche avec les révélations de White Elk, l'indien vengeur, et un rituel de sa tribu avec les serpents dont il se servira pour se venger, puis un autre cérémonial filial qui confirmera le rôle de protecteur sacré du Bouncer.

Ce prêchi-prêcha me donne envie de ricaner tant il est présenté avec un manque sidérant de subtilité, charriant avec lui des symboles grossiers sur la filiation, la rédemption, la justification de la vengeance, les affres de l'amour. Autant de clichés dont la série, si elle s'en passait, sortirait bonifiée.

Le dernier grief que j'adresserai à Jodorowsky est son traitement du personnage de Yin Li, à qui il donne un langage boursouflé de métaphores d'une mièvrerie qui se veut poétique mais qui ne réussit qu'à être grotesque et lourdingue. Les chinois parlent ici d'une manière aussi ridicule et finalement méprisante que les noirs à une certaine époque. C'est un étrange sort que leur fait là un auteur lui-même étranger dont on est en droit d'attendre qu'il ne fasse pas s'exprimer des ethnies de façon aussi caricaturale.

Si l'on passe sur ces défauts, pourtant, ce deuxième cycle des aventures du Bouncer a quand même assez belle allure. Deux tomes auraient suffi à raconter tout ça, et l'intrigue est inutilement emberlificotée, mais le rythme y est et on ne s'ennuie pas, grâce à une alternance habile entre action et exposition/résolution. Lorsque les deux fils narratifs se nouent (avec d'un côté l'affrontement contre Cooper et l'enquête sur ce qui est vraiment arrivé à son fils aîné, et de l'autre le mobile de l'assassin au "coral verde"), Jodorowsky parvient à une explication à la fois rapide et inspirée.

Un autre point fort est le personnage, secondaire mais percutant, d'Antoine Grant, le nouveau bourreau (éphémère) de Barro-City, qui relance opportunément l'histoire, une figure de femme étonnante, outrancière et radicale, mais d'un charisme indéniable, qui existe fortement et immédiatement.
Autant Jodorowsky peut parfois complètement foirer son affaire pour caractériser un protagoniste et lui faire impacter le récit, autant, là, il prouve qu'il est capable de camper un second rôle mémorable, altérant en profondeur la distribution du jeu.

Et puis, bien sûr, il y a les dessins de François Boucq. Dire qu'il est phénoménal est encore bien peu, car l'artiste produit une nouvelle fois des planches ahurissantes.
Avec lui, l'Ouest acquiert une dimension spatiale tout à fait bluffante, et il est visible qu'il a pris du plaisir à représenter les environs de Barro-City avec ses canyons aux cimes aiguisées, ses plaines arides, ou le pueblo lui-même, qu'il montre en pleine expansion, avec des quartiers entiers, des bâtiments richement détaillés. Son sens de la composition, dans des vignettes aux dimensions importantes, fait, pour ainsi dire, le reste : une scène comme le duel entre les Villalobos (trois mercenaires mexicains engagés par Cooper) et le Bouncer fournit à Boucq l'occasion de découper l'action en virtuose. Et la cavalcade finale du Bouncer contre l'ombre portée d'un massif rocher, avec des perspectives admirablement maîtrisées, est un autre grand moment.

Les trognes des caractères masculins offrent encore une fois au dessinateur le loisir de goûter à son savoir-faire en la matière, mais il sait aussi croquer des femmes aux physiques très divers avec la même facilité (Yin Li a beau être mal écrite, Boucq la traite avec infiniment plus d'élégance).

Cette deuxième Intégrale demande un effort au lecteur, pour excuser les maladresses d'un Jodorowsky à la limite de l'auto-caricature, mais offre aussi son quota de morceaux de bravoure, surtout graphiques. Peut-être est-ce aussi pour mieux doser leurs effets que Boucq et son scénariste enchaîneront ensuite avec encore deux autres cycles mais de deux tomes chacun.        

lundi 24 novembre 2014

Critique 530 : BOUNCER, INTEGRALE PREMIER CYCLE - UN DIAMANT POUR L'AU-DELA & LA PITIE DES BOURREAUX, de Alexandro Jodorowsky et François Boucq


BOUNCER, INTEGRALE PREMIER CYCLE rassemble les deux premiers tomes de la série, UN DIAMANT POUR L'AU-DELA et LA PITIE DES BOURREAUX, écrits par Alexandro Jodorowsky et dessinés par François Boucq, publiés en 2001-2002 par Les Humanoïdes Associés.
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 (Couverture et page extraites du tome 1, Un diamant pour l'au-delà.
Textes de Jodorowksy, dessins de Boucq.)
 
(Couverture et page extraites du tome 2, La pitié des bourreaux.
Textes de Jodorowsky, dessins de Boucq.)

Ralton, Blake et le "Bouncer" sont les trois fils d'un prostituée qui s'était établie dans le pire des pueblos, Barro City, où elle finit par s'établir comme propriétaire d'un bar-bordel. Jalouse d'une actrice courtisée par un notable, elle persuada ses enfants de voler le diamant qu'il lui avait promis, l'oeil de Caïn. Mais, ensuite, obligés de se cacher pour ne pas être suspectés, les trois frères et leur mère se déchirèrent jusqu'au drame qui aboutit à sa mort et à la mutilation de deux des frères (l'un perdant un oeil, l'autre un bras).
Après la guerre de sécession, Ralton, officier sudiste en fuite, entreprend de réclamer le diamant à Blake qui lui jure pourtant ne pas l'avoir. Seth, le fils de Blake, assiste, impuissant, au massacre de sa famille et va demander l'aide de son oncle, le "Bouncer, videur d'un saloon à Barro City, pour se venger.
Le manchot mais néanmoins émérite pistolero initie son neveu aux armes et attend le retour au printemps de son frère Ralton et son gang. Entretemps, Seth tombe amoureux de l'institutrice nouvellement en poste à Barro City, avant de découvrir qu'elle est sa cousine. Le jeune garçon sacrifiera-t-il son amour en mémoire de ses parents ? Ou renoncera-t-il à tuer son autre oncle ?

J'ai toujours aimé le western, aussi bien en bande dessinée qu'au cinéma (et même quelquefois en roman), j'ai même découvert le 9ème art en lisant Lucky Luke, et c'est donc régulièrement que j'y reviens quand j'ai envie, en quelque sorte, de me ressourcer. Blueberry (par Charlier et Giraud), Comanche (par Greg et Hermann), Chick Bill (par Tibet), jusqu'à Texas Cowboys (par Trondheim et Bonhomme), sont autant de titres que j'ai appréciés.

J'avais déjà lu ces deux tomes, qui forment un récit complet et le début d'une série toujours en cours, de Bouncer il y a plusieurs années, bien que je ne sois pas un grand fan de son scénariste, le fameux Alexandro Jodorowsky. Encore que le problème que j'ai avec lui tient moins à ses talents d'auteur, car il sait se montrer un conteur efficace, qu'à sa personnalité : pour moi, c'est juste un mariole adepte de shamanisme et de tarot, aux discours fumeux, une sorte de baratineur qui a su embobiner de grands dessinateurs (au premier rang desquels Jean "Moebius" Giraud) et une flopée de critiques et lecteurs. Il m'agace, il me fait ricaner, c'est peut-être injuste, sévère, mais que voulez-vous, chacun a des auteurs comme ça qui le crispent.

Cependant, comme je l'ai dit, je lui reconnais un vrai don pour imaginer des histoires accrocheuses, atypiques, baroques, explorant les genres les plus divers. Bien entendu, (trop) souvent, ses pseudo-envolées mystiques viennent parasiter ses sagas et nuisent à des récits qui s'en passeraient facilement, mais quand il arrive à se retenir, cela donne des bandes dessinées efficaces, spectaculaires, rehaussées par de grands artistes capables de sublimer ses histoires échevelées.

Bouncer, même si tous les arcs narratifs ne se valent pas et si la série n'est pas exempte de quelques passages grotesques dans cette veine ésotérique à la mords-moi-le-crayon, demeure une belle oeuvre, plutôt sobre de la part d'un tel énergumène. Les deux tomes qui constituent ce premier cycle résument parfaitement ce qui fonctionne quand Jodorowsky arrête ses pathétiques pitreries et qu'il a un partenaire capable.

L'intrigue est franchement délirante, d'une grandiloquence incroyable, plus excessive que le plus radical des westerns "spaghetti", avec ses personnages mutilés, sa fratrie sanglante, ses rebondissements invraisemblables,  sa violence gratuite, sa complaisance sexuelle. Pourtant, ça marche car Jodorowsky mène son affaire à toute allure, sans laisser au lecteur le temps de cogiter. Lorsqu'il freine pour jouer sur un certain sentimentalisme (la romance entre Seth et sa cousine) ou nous infliger une étape psychotrope (avec le personnage de Crazy Butterfly - le nom lui-même laisse augurer du pire, et on n'est pas déçu avec un flash-back puis une initiation tout à fait dispensables), le scénariste gâche presque tout, et il faut quelques pages pour se laisser entraîner à nouveau.

Mais si ça tient, c'est aussi (surtout) parce qu'encore une fois "Jodo" a su convaincre un dessinateur de première classe de l'accompagner, et il a eu, là, la main particulièrement heureuse en ferrant François Boucq
En matière de folie, Boucq a largement de quoi en remontrer à son partenaire, il suffit de lire les albums complètement barrés qu'il signe lui-même, mais aussi (plutôt) les récits complets qu'il a réalisés avec le romancier Jerome Charyn (La femme du magicien, Bouche du diable).

Il y a chez cet artiste une énergie démesurée qui transcende n'importe quelle histoire (y compris quand il s'engage dans des séries beaucoup plus sages comme Le Janitor d'Yves Sente). Avec ses personnages osseux, aux physiques hors normes, aux gueules inoubliables, ses décors inscrits dans des perspectives à l'infini, Boucq dessine un western grandiose, infernal, aux paysages bluffants, aux protagonistes mémorables.
Pour cela, il s'appuie en outre sur un découpage digne du cinémascope, avec des cases occupant toute la largeur de la page (et même de doubles pages), avec des angles de vue vertigineux (plongées et contre-plongées impressionnantes, parfaitement maîtrisées), et un souci du détail pour la représentation des costumes, des armes, des bâtiments, des animaux, stupéfiant.

Bouncer est "too much" par bien des aspects, et il convient d'en lire les sagas en se ménageant un peu de temps entre chacune pour ne pas être saturé par cette outrance. Mais l'alliance entre le maniérisme calculé de Jodorowsky et la dinguerie virtuose de Boucq aboutit à une bande dessinée spectaculaire, souvent étourdissante.