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jeudi 21 mars 2019

CAPTAIN MARVEL, de Anna Boden et Ryan Fleck


MCU, chap. XXI : Captain Marvel est donc le premier film mettant en scène une super-héroïne pour les studios Marvel, après 20 longs métrages. Mais si l'Histoire retiendra ce fait, le projet devait surmonter un autre obstacle : présenter les origines du personnage d'une manière différente pour ne pas lasser les fans. En confiant la tâche à deux cinéastes issues du milieu indépendant, Anna Boden et Ryan Fleck, avec une star oscarisée mais elle aussi révélée par l'art et essai, Brie Larson, Marvel réussit son pari brillamment.

 Yon-Rogg et Vers (Jude Law et Brie Larson)

1995. Hala, capitale de l'empire Kree. Hantée par un cauchemar récurrent (dans lequel elle survit à un crash aérien mais assiste au meurtre d'une femme par un alien), Vers, membre de la Starforce, se confie à son supérieur et mentor, Yon-Rogg. Il lui conseille d'en parler à l'Intelligence Suprême, qui apparaît à la jeune femme sous les traits de la victime de son mauvais rêve et l'invite à maîtriser ses émotions pour devenir un bon soldat.

 Vers

Vers a vite l'occasion de tester son tempérament car elle part en mission avec la Starforce pour exfilter un espion Kree chez les Skrulls (les aliens métamorphes apparaissant dans son cauchemar). Elle est piègée et capturée par Talos, le chef ennemi, qui sonde ses souvenirs à la recherche d'une information précise. Vers réussit à s'échapper en dérobant le cristal dans lequel les Skrulls ont enregistré ses souvenirs.

 Nick Fury et Vers (Samuel L. Jackson et Brie Larson)

Mais la capsule à bord de laquelle elle fuit s'écrase sur Terre. Vers tente de donner sa position à Yon-Rogg mais la communication est mauvaise et surtout interceptée par le S.H.I.E.L.D.. Alors que Nick Fury va l'arrêter, elle surprend un Skrull sur le point de tuer l'agent spécial et le poursuit. L'ennemi la sème mais Fury neutralise son adjoint, Phil Coulson, remplacé par un alien métamorphe. Cela le convainc d'aider Vers dans sa mission : récupérer un générateur supra-luminique convoîté par les Skrulls.

 Talos (à droite : Ben Mendelsohn)

En consultant le cristal pris aux Skrulls, Vers oriente ses recherches en direction du Projet Pegasus, où travaillait le Dr. Wendy Lawson, conceptrice du générateur. Avec Fury, elle pénètre dans ce complexe de l'USAF et consulte les archives pour découvrir qu'elle a vécu sur Terre six ans auparavant en tant que Carol Danvers. Elle serait morte avec Lawson à la suite d'un crash. Keller, le supérieur de Fury, prévenu apr ce dernier, débarque et tente de les éliminer, lui et Vers, révélant ainsi qu'il est un Skrull.

 Maria Rambeau et Carol Danvers (Lashana Lynch et Brie Larson)

Vers et Fury s'enfuient aux commandes d'un avion. Direction : la Lousiane, où réside Maria Rambeau, l'amie pilote de Carol Danvers. Les deux amies se retrouvent et s'expliquent sur les événements survenus six ans auparavant. Talos débarque mais obtient une trêve en fournissant l'enregistrement de la boîte noire de l'avion dans lequel Vers et Wendy Lawson se sont crashés : il révèle que Yon-Rogg a exécuté Lawson, une Kree du nom de Mar-Vell, ayant conçu le générateur pour les Skrulls afin qu'ils échappent à une sanglante répression des Kree.

 L'Intelligence Suprême Kree sous less traits du Dr. Wendy Lawson
alias Mar-Vell (Annette Bening)

Vers dont le vrai nom est donc Carol Danvers accepte d'aider Talos à retrouver la base secrète de Mar-Vell. Elle se situe en orbite au-dessus de la Terre, invisible. A l'intérieur se sont cachés la femme, le fils de Talos, et d'autres réfugiés Skrulls. Mais Yon-Rogg et son commando surgissent et décident de les exécuter. 

 Captain Marvel 

Soumise à un interrogatoire à distance par l'Intelligence Suprême, Carol trouve les ressources mentales pour se détacher de son emprise et réveiller ses puissants pouvoirs, acquis en ayant détruit le générateur de Mar-Vell autrefois. Elle décime le commando et permet à Fury d'évacuer les Skrulls. Puis elle défie la flotte Kree emmenée par Ronan l'accusateur, qui préfère battre en retraite après la destruction d'un de ses vaisseaux.

Captain Marvel

De retour sur Terre où Yon-Rogg s'est crashé, Carol le renvoie à Hala en faisant porter le message qu'elle y retournera afin de négocier la sauvegarde de la Terre et des Skrulls. Puis elle confie à Fury un pager amélioré grâce auquel il pourra la contacter en cas d'urgence. Captain Marvel escorte les Skrulls jusqu'à une planète d'accueil.

Deux scènes supplémentaires ont lieu au milieu puis à la fin du générique de fin :

- Captain Marvel apparaît devant Steve Rogers (Captain America), Natasha Romanoff (Black Widow), Bruce Banner (Hulk) et James Rhodes (War Machine) après qu'ils aient récupéré le pager de Fury, désintégré par Thanos (dans Avengers : Infinity War).

- Goose, le chat recueilli par Fury et Carol lors de leur fuite du Projet Pegasus, recrache le Tesseract, fournissant l'énergie du générateur de Mar-Vell, sur le bureau de Fury.

La présentation d'un nouvel héros Marvel est devenu un exercice en soi. S'il est nécessaire pour que le grand public, peu ou pas familier avec les personnages issus des comics, il a fini par lasser les fans, pour qui ce préliminaire est inutile. Par ailleurs, la forme varie peu, prisonnière de sa linéarité narrative.

Aussi quand Anna Boden et Ryan Fleck avec leur co-scénariste Genova Robertson-Dwort ont promis que cette origin story surprendrait, l'espoir le disputait à la perplexité.

Ce n'était pas le seul pari du projet. Si l'an dernier Black Panther (avec le premier super-héros noir) a été un énorme carton au box office, le résultat m'a laissé (et pas que moi) sur ma faim. En soulignant le caractère féministe de l'entreprise, Marvel s'est attiré les quolibets des commentateurs sur les réseaux sociaux, ceux qui pointaient qu'il avait fallu attendre vingt films pour avoir une héroïne en vedette, et les autres (authentiques trolls) qui attaquaient le studio sur le nom du personnage (Captain Marvel ayant d'abord été le pseudo d'un héros de Fawcette Comics puis DC, qui sera bientôt à l'affiche sous le titre Shazam !).

Passons sous silence le fait aussi que de gros malins reprochèrent, dès la première bande-annonce mise en ligne, à Brie Larson de ne pas assez sourire... On a décidément les polémiques que mérite l'époque.

Bon, je l'admets, je suis bon client des films Marvel, ce qui ne m'empêche pas d'être critique à leur égard (comme je l'ai donc été avec Black Panther). Surtout je suis admiratif de la réussite du studio, de la rigueur de son plan pour construire patiemment un univers cinématographique (là où Warner fait n'importe quoi avec le catalogue DC), ponctuant ces "phases" successives de films-sommes (la série Avengers, dont le quatrième, Endgame, sortira le 24 Avril prochain). Avec un succès insolent.

Bien entendu, on peut discuter de la qualité stylistique de ces longs métrages, où la personnalité des réalisateurs compte moins que la cohérence éditoriale du studio (d'où l'exclusion de cinéastes plus inventifs). Mais c'est une logique qui n'a pas instauré Marvel (par le passé, de grands studios imposaient leurs directors une esthétique maison et contrôlaient la carrière d'acteurs à coups de contrats d'exclusivité pendant des années).

En "débauchant" deux indépendants comme Boden et Fleck, on pouvait être curieux de voir ce qui en sortirait. Les deux réalisateurs ont eu de bonnes relations avec le studio qui, en retour, semble leur avoir laissé la liberté d'oser une construction narrative plus souple.

Captain Marvel n'est donc pas un récit linéaire classique : il introduit l'héroïne déjà investie d'une partie de ses pouvoirs, mais amnésique, reconditionnée par des aliens belliqueux. Séparée de son commando, Vers va poursuivre la mission engagée et découvrir ce qu'elle cachait - et, ce faisant, apprendre qui elle est vraiment.

Vers, c'est la fin du nom Danvers et Carol Danvers a d'abord été une pilote de l'USAF en qui une savante Kree a placée sa confiance pour sauver un générateur permettant à une race extra-terrestre injustement persécutée de fuir vers un nouvelle terre d'accueil. Irradiée par l'énergie du dispositif, Carol en a absorbée la puissance mais a subi un lavage de cerveau pour la réprimer. En apprenant ce qu'on lui a fait et qui sont les vrais méchants  de cette intrigue, elle change de camp et de nature, assumant ses pouvoirs et un statut inédit.

En situant l'histoire dans le passé (1995), le scénario ne mise pas simplement sur l'effet nostalgique, même s'il s'amuse de l'époque décrite (avec les balbutiements d'Internet, l'incompétence du SHIELD face à des menaces extra-terrestres, et une bande-son référencée). Le script donne une perspective à l'Histoire du MCU, comme auparavant avec Captain America (et la seconde guerre mondiale) ou Ant-Man (avec la genèse du SHIELD). En pleine expansion depuis le premier film Avengers (2012), le studio a exploré l'espace mais aussi le temps pour cartographier la position de ses personnages et établir le contexte dans lequel ils ont grandi avant de nous apparaître. Captain Marvel est un jalon supplémentaire dans ce travail d'établissement.

Ensuite, comme en 1995, le film repose sur un duo digne des buddy movies, un couple improbable et complémentaire, facilitant par l'humour qu'il produit la sympathie du public. Vers/Carol Danvers et le jeune Nick Fury forment un binôme impeccable, à l'alchimie indéniable, soutenu par des seconds rôles bien campés (Lashana Lynch - sur laquelle beaucoup de geeks fantasment en pensant qu'elle et Carol sont amantes - , Ben Mendelsohn en chef Skrull surprenant - car ce n'est pas un méchant comme dans les comics - , Annette Bening dans un triple rôle épatant - et qui enrichit la galerie d'acteurs prestigieux ayant contribué au MCU).

Le spectacle est plaisant pendant les 3/4 du film, qui file vite et bien. Le spectateur est accroché par l'intrigue, ses rebondissements. Mais ce n'est rien comparé au crescendo final qui voit Captain Marvel véritablement naître à l'écran, y compris dans le changement de couleurs de son costume (habilement intégré), et déployant une puissance de feu qui confirme qu'elle est bien la plus puissante de toutes (l'argument avancé en prévision de son renfort aux Avengers dans Endgame et leur revanche contre Thanos). C'est sans doute le point décisif du film : non seulement faire connaître un personnage moins célèbre que Iron Man, Thor, Captain America, Spider-Man, mais surtout l'imposer comme un atout majeur, l'as du jeu de cartes. Et ça, sans forcer.

Si le rôle-titre était promis à Yvonne Strahovski par Joss Whedon quand il pilotait les deux premiers Avengers, l'avoir finalement confié, après de longues discussions avec l'intéressée (qui veillait aussi bien à la qualité de son écriture qu'aux conséquences qu'un tel film allait avoir sur sa carrière), à Brie Larson devient une évidence dès les premières minutes. La comédienne n'est pas seulement, donc, une interprète subtile de drames auteuristes, elle s'inscrit avec naturel et autorité, mais surtout beaucoup de malice, en star d'actioneers. Un casting parfait parce que Larson ressemble à Carol Danvers, physiquement, mais aussi moralement (son engagement dans les mouvements #metoo puis time's up en attestent... Au point que, durant la promotion du film, elle a obtenu de pouvoir être interviewée par d'autres journalistes que des mâles blancs de 40 ans... S'attirant la colère de quelques machos conservateurs frustrés).

C'est bien agrèable aussi de profiter de Samuel L. Jackson autrement qu'en "fil rouge" du MCU. Rajeuni par la grâce des effets spéciaux (c'est sidérant), il affiche une complicité irrésisitible avec sa partenaire et peut donner à Fury une épaisseur bienvenue, révélant que le maître espion a été un simple fonctionnaire étranger aux surhumains.

Enfin, avec une partition idéale pour lui qui n'est jamais meilleur que dans l'ambiguïté, Jude Law compose un excellent Yon-Rogg, méchant mais pas que de cette histoire, et dont l'incarnation existe vraiment face à Larson et Jackson (dont c'était d'ailleurs la réunion après Kong : Skull Island).

En vérité, il ne faut pas évaluer les films Marvel à leur qualité cinématographique pure - ce sont les maillons d'une longue chaine, il est forcé qu'ils soient standardisés. Mais en termes de plaisir, de divertissement, Captain Marvel est un des meilleurs crus. Pas de doute, Carol Danvers est là pour un moment, et pas seulement parce qu'elle fait la loi au box office. 

dimanche 12 juin 2016

Critique 917 : SHERLOCK HOLMES 2 - JEU D'OMBRES, de Guy Ritchie


SHERLOCK HOLMES 2 : JEU D'OMBRES est un film réalisé par Guy Ritchie, sorti en salles en 2011.
Le scénario est écrit par Michelle et Kiera Mulroney, d'après les personnages créés par Arthur Conan Doyle. La photographie est signée Philippe Rousselot. La musique est composée par Hans Zimmer.
Dans les rôles principaux, on trouve : Robert Downey Jr. (Sherlock Holmes), Jude Law (John Watson), Noomi Rapace (Sima), Jared Harris (James Moriarty), Stephen Fry (Mycroft Holmes), Kelly Reilly (Mary Watson), Rachel McAdams (Irene Adler), Eddie Marsan (Lestrade).
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Consacré comme le détective le plus perspicace de son époque, Sherlock Holmes suit, seul depuis que son compère, le Dr John Watson, a déménagé pour s'installer avec sa future épouse, Mary, Irene Adler car il veut connaître l'identité de l'homme qui l'emploie depuis la précédente affaire qu'il a résolue (voir Sherlock Holmes 1).
James Moriarty et Irene Adler
(Jared Harris et Rachel McAdams)

C'est ainsi que Holmes va être confronté au professeur James Moriarty dont il a la conviction de son implication dans une série d'attentats en Europe - attentats qui pourraient précipiter le déclenchement d'une guerre mondiale. Mais quel profit en retirerait cet érudit diabolique et d'apparence pourtant respectable ?
John et Mary Watson
(Jude Law et Kelly Reilly)

Les investigations de Holmes le conduisent jusqu'à un établissement louche dans lequel il décide d'organiser l'enterrement de la vie de célibataire de Watson. Laissant le docteur se livrer à une partie de cartes, le détective inspecte l'étage où il a repéré un individu déjà remarqué sur les lieux d'un précédent attentat. C'est ainsi que Holmes fait connaissance avec une diseuse de bonne aventure gitane, Sima, menacée par un tueur car son frère serait lié à un projet criminel en relation avec les manigances de Moriarty, même si la jeune femme est sans nouvelles de son proche depuis des mois.
Sima et Sherlock Holmes
(Noomi Rapace et Robert Downey Jr.)

Le mariage de Watson se déroule sans problèmes, même si entretemps Holmes a décidé de défier Moriarty en lui rendant visite à l'université où il enseigne. Les egos démesurés des deux hommes, que seul le sens moral distingue, aboutit à des menaces réciproques : le professeur affirme que rien ni personne ne l'arrêtera et le confondra, le détective jure qu'il se dressera contre ses funestes projets. Moriarty promet alors que Watson, après Irene Adler, dont Holmes est sans nouvelles, souffrira des dommages collatéraux de leur affrontement.
Moriarty et Holmes

Holmes rattrape Watson et Mary lors de leur voyage de noces et écarte la jeune femme pour la protéger. Les hommes de main de Moriarty passent à l'attaque mais le détective et son ami leur échappent de justesse pour rejoindre Sima et ses acolytes gitans qui leur ouvrent la route, en évitant les frontières, pour suivre Moriarty.
Mycroft Holmes
(Stephen Fry)

De nouveaux mouvements se produisent - en Inde un magnat du coton est ruiné par un scandale, en Chine un trafiquant d'opium décède d'une overdose, aux Etats-Unis, un aciériste meurt. La poursuite conduit Holmes et ses comparses à Paris, puis en Allemagne et, enfin en Suisse où Mycroft, le frère du détective, ponte des services secrets britanniques, assure la sécurité d'une conférence de chefs d'Etats et d'ambassadeurs. C'est là que resurgit Moriarty dont Holmes a compris qu'il voulait provoquer la guerre pour amasser une fortune en fournissant des armes aux divers belligérants.
Holmes et Watson

Qui, du détective ou du professeur, aura le dernier mot ? 

Comme je l'écrivais dans la critique du premier film, Guy Ritchie n'est certainement pas un grand cinéaste, mais c'est un réalisateur habile et qui a su, en acceptant de se plier aux contraintes du film de commande, tirer les leçons de ses erreurs. Cela se vérifie encore plus avec cette suite qui est meilleure que le premier épisode mais aussi supérieur à tout ce qu'a pu filmer jusqu'alors le réalisateur britannique.

Explosif, le résultat l'est encore, et ce, dès le début car le film s'ouvre par une déflagration qui semble résumer la philosophie de la production : faire plus fort, ce qui correspond à ce que finance Joel Silver.  

L'intrigue de Sherlock Holmes : Jeu d'ombres reste certes tortueuse mais quand même mieux tricotée et lisible que celle du précédent opus, où le mélange d'enquête et d'occultisme (fusse-t-il bidon) convainquait à moitié. Ici, les attentats qui ponctuent l'aventure permettent à la fois de jouer sur la menace qui plane sur l'Europe et l'aspect dérisoire et prétentieux des efforts de Holmes pour déjouer une guerre. Le procédé est malin et efficace, alimentant l'histoire sur plus de deux heures sans égarer le spectateur ni l'ennuyer.

Ritchie n'a presque qu'à dérouler ce scénario qui, en multipliant les fracas, oppose surtout deux adversaires passionnants à observer dans leur propre querelle d'ego : Michelle et Kieran Mulroney ont, il est vrai, utilisé le méchant le plus emblématique, charismatique et coriace du génial détective en la personne du professeur Moriarty. Ce criminel est l'égal, sinon le supérieur, de Holmes dans sa capacité à avancer en ayant toujours un coup d'avance. Mais le film le traite avec une sorte de distance froide, implacable, très intelligente : ennemi souvent cité dans les romans de Conan Doyle mais finalement peu montré, il est un redoutable cerveau déléguant pour mieux progresser, sûr de lui.

Alors que, depuis le premier film, Holmes est présenté et ici confirmé comme un intellectuel qui éprouve le besoin de se dépenser physiquement, n'hésitant pas à faire le coup de poing (et d'ailleurs pratiquant diverses formes de combats en parallèle à ses enquêtes), vêtu comme une sorte de gypsy (qui va rencontrer d'authentiques gitans durant ses investigations) débraillé, mal rasé et hirsute, Moriarty contraste par son aspect apprêté, ses manières suaves, sa détermination glaçante. Une des réussites du film est de nous convaincre qu'il peut vaincre Holmes et que Holmes est dépassé à la fois par cet homme mais aussi par l'ampleur de ses exactions.

Une bonne partie de l'intrigue relègue donc Watson au second plan, même si, grâce au talent de Jude Law (vraiment excellent), le docteur conserve une présence forte et singulière. De même Irene Adler, toujours campée par  Rachel McAdams, disparaît rapidement (sans qu'on soit cependant certain que son personnage soit mort). Mais le casting réserve une bonne surprise en inventant la tireuse de cartes tzigane Sima, à laquelle Noomi Rapace donne un charme certain (quand bien même on peut regretter que la production n'ait pas attribuée, comme prévu initialement, le rôle à une française, ce qui aurait été moins exotique qu'une suédoise) : le rôle échappe au faire-valoir féminin en tout cas et pimente la relation toujours aussi drôlement équivoque du couple Holmes-Watson.

L'action est riche et abondante dans l'histoire et Ritchie a sur varier ses effets d'une manière plus satisfaisante que dans le premier volet : le script n'abuse déjà pas des fameuses répétitions mentales de combat de Holmes, à partir de quoi on a également moins de ralentis-accélérations (ou, quand c'est le cas, à meilleur escient - comme en témoigne la fuite des héros dans la forêt bombardée, merveilleusement montée). Parfois encore, toutefois, on déplore ses champ-contrechamp trop rapides (alors que filmer simplement dans un même plan deux, ou trois, personnages dialoguant est tellement plus efficace, surtout avec des acteurs de ce calibre).

Le film enchaîne ainsi des scènes d’action avec ces trois héros dans un déluge de bullet time, faisant osciller dangereusement le spectateur entre épilepsie et nausées. Retrouvant ses tics de mise en scène, Ritchie souligne chaque geste d’un combat par douze effets à la seconde (changement d’angle, de profondeur…), manière pompière de signifier son appartenance au genre.

Mais, de même que la partition superbe de Hans Zimmer accompagne ces rocambolesques péripéties, jusqu'au duel final directement emprunté à La chute du Recheinbach, le face à face entre Robert Downey Jr. (cabotinant encore beaucoup, mais sachant se retenir avec à-propos) et Jared Harris (terrifiant à souhait, un casting judicieux préféré au recrutement d'une vedette), arbitré par Stephen Fry (grandiose en frère aîné des Holmes) tient ses promesses, ponctué par des scènes vraiment drôles (le voyage en poney). 

On en reprendrait volontiers une tasse, même si les auteurs, interprètes et producteurs mesurent l'effort à accomplir pour réussir ce qui serait une trilogie (voire une franchise) ayant revivifié avec autant de dynamisme que la série de la BBC le détective le plus célèbre de la littérature.

dimanche 5 juin 2016

Critique 911 : SHERLOCK HOLMES, de Guy Ritchie


SHERLOCK HOLMES est un film réalisé par Guy Ritchie, sorti en salles en 2009.
Le scénario est écrit par Lionel Wigram, Michael Robert Johnson, Anthony Peckham, Simon Kinberg, d'après les personnages créés par Arthur Conan Doyle. La photographie est signée Philippe Rousselot. La musique est composée par Hans Zimmer.
Dans les rôles principaux, on trouve : Robert Downey Jr (Sherlock Holmes), Jude Law (Dr John Watson), Rachel McAdams (Irene Adler), Mark Strong (Lord Blackwood), Eddie Marsan (Inspecteur Lestrade). 
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John Watson et Sherlock Holmes
(Jude Law et Robert Downey Jr)

Sherlock Holmes et son comparse, le Dr John Watson, interrompent une messe noire dirigée par lord Blackwood, qui a déjà assassiné cinq jeunes femmes. Il est remis à l'inspecteur Lestrade. Le criminel est jeté en prison puis rapidement jugé et condamné à mort par pendaison. Son dernier souhait est de voir Holmes avant son exécution pour lui dire qu'il reviendra d'entre les morts pour se venger et terminer sa mission. Watson acte ensuite le décès de Blackwood.
Lord Blackwood
(Mark Strong)

Watson, après cette affaire, quitte Holmes pour s'installer avec sa fiancée, Mary Morstan. Le détective s'ennuie jusqu'à ce que Irene Adler, celle qui a été à la fois son adversaire la plus coriace et son amour secret, resurgisse pour lui proposer une grosse somme d'argent afin de mener une nouvelle enquête. Il devine qu'elle agit pour un commanditaire suffisamment dangereux pour qu'elle lui obéisse et qui est à la recherche d'un homme roux.
Lestrade
(Eddie Marsan)

C'est alors que Lestrade fait appel à Holmes : la tombe de Blackwood a été profanée et il aurait été vu par un témoin en train d'en sortir. Accompangé de Watson, le détective trouve dans le cercueil du criminel l'homme que lui a demandé de trouver Irene. 
Holmes et Watson inspectent le domicile du mort, un scientifique dont les recherches sont liées à celles de l'occultiste Blackwood. Après avoir affronté des canailles protégeant le laboratoire, ils sont arrêtés par la police. Mary, la fiancée de Watson, paie sa caution, tandis que Holmes est libéré par trois notables londoniens, parents de Blackwood, qui lui demandent en échange de retrouver le sorcier. 
Mary Morstan
(Kelly Reilly)

Mais deux de ces trois dignitaires sont assassinés ensuite et Holmes persuade Watson de lui prêter main forte. Ils ignorent que Blackwood est effectivement bien vivant et rallie à son projet de prendre le contrôle du Royaume-Uni plusieurs membres éminents du Parlement réunis au sein d'une secte. 
Les investigations de Holmes et Watson les mènent jusqu'à un abattoir où Blackwood retient Irene en otage. Une fois celle-ci libérée, ils quittent les lieux qui sont ravagés par une série d'explosions. Un policier prévient Holmes que les autorités le recherchent. 
Irene Adler
(Rachel McAdams)

Pour tenter de saisir les manoeuvres de Blackwood, Holmes se drogue, ce qui augmentent ses capacités déductives mais le plonge ensuite dans un bref coma. A peine remis de leurs blessures, après un bref séjour à l'hôpital, Irene et Watson le retrouvent dans sa planque où il leur fait part de ses conclusions : Blackwood va attaquer le Parlement ! Tandis que Watson et Irene s'éclipsent sur l'ordre du détective, Lestrade arrive pour l'arrêter.  
Holmes réussit à s'échapper et rejoint Watson et Irene qui ont localisé la bombe chimique de Blackwood dans les sous-sols du Parlement. Le criminel affronte le détective qui sauve la vie d'Irene et dévoile comment leur adversaire s'y est pris pour simuler sa propre mort, provoquer celles de ses proches.
La jeune femme donne à Holmes l'identité de l'homme qui l'avait employé et qui va certainement vouloir les supprimer maintenant, ce qui n'effraie pas le détective.

Guy Ritchie était, en 2009, plus connu pour être le mari de Madonna que pour être un cinéaste digne d'intérêt, sauf si vous juger Snatch comme un bon film (ce qui n'est pas mon cas). Aussi a-t-il été bien inspiré, d'un point de vue financier mais aussi artistique, d'accepter de devenir le simple metteur en scène de cette commande ambitionnant de dépoussiérer une des icones de la littérature policière : rien moins que Sherlock Holmes - qui allait connaître un an plus tard sur BBC One un autre impressionnant lifting, incarné par le génial Benedict Cumberbatch.

Déjà influencé par Tarantino dans ses opus précédents, Ritchie l'est encore ici car son traitement évoque une relecture très pulp de la créature de Arthur Conan Doyle : le scénario, touffu à l'extrême, avec son intrigue affreusement compliquée, s'accorde au style survitaminé du cinéaste, chargé de raconter tout ça en un peu plus de 120 minutes. 

Interprété par un Robert Downey Jr, plus cabotin que jamais, mais dont le jeu a le mérite de ne pas s'inscrire dans le registre convenu immortalisé par Basil Rathbone ou Peter Cushing, Holmes est cependant très fidèle à la description qu'en rédigea Doyle : on le voit pratiquer la boxe, pratiquer le violon, ne pas hésiter à se droguer, et arborer un look vestimentaire qui le fait ressembler à un bohémien faussement négligé. Cette énergie tranche avec la vision devenue caricaturale du détective gal et imperturbable qui fume la pipe en exprimant ses déductions à haute voix d'un ton professoral.

Pourtant, à côté du numéro parfois un peu grotesque de Downey Jr, la prestation de Jude Law et, plus surprenant, de Rachel McAdams, tous deux extraordinaires en Watson et Irene Adler, rendent justice à leurs rôles qui ne se résument plus à ceux du fidèle assistant et de l'alter ego féminin de Holmes. La manière dont le film suggère, au milieu d'effets plus bruyants, l'homosexualité du détective, autant attiré qu'effrayé par cette femme, et que son acolyte n'a plus peur de remettre à sa place est très bien inspirée, et finement traduite par les deux acteurs.

Le scénario et la direction artistique mettent en avant l'aventure et l'action plutôt que la cérébralité, comme en témoigne un procédé récurrent qui montre Holmes détailler son action avant de la mettre en pratique, le spectateur vérifiant à quel point il sait aussi bien anticiper qu'attaquer - Holmes est ici autant une tête qu'un corps, autant un héros mental qu'un héros physique. De même, l'intrigue mélange avec une fantaisie décomplexée les sciences occultes et déductives : dans un cas comme dans l'autre, Blackwood et Holmes sont dépeints comme des individus s'estimant supérieurs et plus avisés que la moyenne. Le pseudo-sorcier veut reprendre en main l'Angleterre, le détective veut continuer à imposer ses caprices aux besogneux policiers : dans les deux cas, ils défient l'autorité, la toisent avec arrogance (brutalement pour Blackwood, sarcastiquement pour Holmes).

On aura remarqué que les producteurs ont imposé un américain (Robert Downey Jr) dans le rôle du plus célèbre enquêteur britannique et, si ce choix répond d'abord au fait que RDJ est devenu l'acteur le plus bankable du moment (depuis sa résurrection commerciale dans l'armure d'Iron Man), on peut aussi l'interpréter comme la volonté de confier ce personnage à un comédien qui ne le vénère pas, se l'approprie sans manière et lui imprime une personnalité plus contrastée, plus outrée même. Holmes est ainsi capricieux et jaloux - il ne supporte pas que Watson le quitte pour une femme (les héritiers de Doyle ont d'ailleurs fait pression pour que, contrairement au voeu de Downey Jr, Holmes ne soit pas explicitement considéré comme un homosexuel, mais il semble au moins bisexuel si l'on observe bien son attitude envers Watson et Irene Adler).

Pour exister face à lui, le Dr Watson de Jude Law est aussi affûté intellectuellement et, malgré sa claudication, également très vif physiquement, se battant, tirant au pistolet, crapahutant dans des caves, abattoirs, docks, ironisant sur les gamineries du détective. Bien sûr, ce n'est pas aussi subtilement drôle que ce qu'on devinait dans le chef d'oeuvre mutilé de Billy Wilder (La vie privée de Sherlock Holmes) mais cette version communique une bonne humeur rafraîchissante, tonique et humaine.

La réalisation de Guy Ritchie oscille entre un maniérisme parfois dommageable (avec un montage trop haché, des effets trop appuyés - ralentis, accélérations) et un vrai souci esthétique (superbe photo du français Philippe Rousselot, qui réussit à bien intégrer des plans complètement générés par l'informatique, et à restituer l'ambiance urbaine, grouillante, crasseuse de Londres sans sombrer dans le steampunk). Le réalisateur semble toutefois éprouver un sincère attachement pour ses héros et un souci pour exposer clairement une histoire tellement boursouflée qu'elle traduit une peur ridicule sinon du vide, du moins des temps morts ou calmes (c'est le défaut de nombre de productions de ce genre : les producteurs préfèrent submerger le spectateur d'informations, de rebondissements, plutôt que de les laisser respirer de crainte qu'ils ne s'ennuient).

Il reste encore à saluer la magnifique partition écrite par Hans Zimmer, aux accents tziganes et aux rythmes entraînants, pour dire que ce Sherlock Holmes est un spectacle parfois bêtement agité mais aussi souvent jubilatoire : le succès qui l'a couronné explique aussi qu'il a rapidement connu une suite (Jeux d'ombres, en 2011), que TMC rediffusera d'ailleurs Jeudi prochain.