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dimanche 13 novembre 2022

AMSTERDAM, de David O. Russell


Sept ans après Joy, David O. Russell revient enfin avec un nouveau long métrage : Amsterdam. Un film foisonnant, débridé, et pourtant inspiré de faits réels. Mais qui aura été un bide cuisant, malgré son scénario palpitant, drôle, épique, et son casting d'enfer. Une injustice.


1918. Pour prouver à ses riches beaux-parents sa valeur, Burt Berendsen part en France combattre durant la première guerre mondiale. Il est affecté au commandement d'un régiment de soldats noirs américains par le général Meekins et devient l'ami de Harold Woodsman, un des meneurs de ces troufions. Rapidement blessés, les deux hommes sont soignés par Valerie Voze, une infirmière excentrique qui collecte les éclats d'obus dans le corps de ses patients pour en faire des sculptures.


A la fin du conflit, les trois amis partent pour Amsterdam pour se remettre des atrocités qu'ils ont traversées. Harold et Valerie tombent amoureux, mais Burt veut rentrer en Amérique pour retrouver sa femme. Il est loin d'être accueilli en héros car il veut soigner les gueules cassées, ce qui déplaît à ses beaux-parents qui le fichent à la porte. Le sachant dans le besoin, Harold veut le rejoindre et ouvrir son cabinet d'avocat, mais Valerie se volatilise avant son départ.


15 ans plus tard, Harold et Burt n'ont plus jamais revu Valerie. Mais ils sont contactés par Elizabeth, la fille du général Meekins, qui veut qu'on pratique une autopsie sur son père revenu d'Europe et mort de façon suspecte durant le trajet. Burt examine le corps avec Irma St. Clair, une collègue, et découvre que Meekins a été empoisonné. Harold et Burt font part de ces conclusions à Elizabeth juste avant qu'un homme la pousse sous les roues d'une voiture et n'accuse les deux amis de l'avoir tuée. Ils prennent la fuite.


Traqués par la police, Harold et Burt cherchent à se disculper en trouvant qui les a recommandés à Elizabeth. Ils rappellent que, juste avant sa mort, Elizabeth a mentionné Tom Voze, un riche industriel du textile qui avait voulu rencontré son père en Allemagne. Ils réussissent à le voir, malgré la réticence de sa femme Libby, et découvrent que Valerie est sa soeur, résidant avec eux et soignée pour des troubles nerveux. Voze recommande à Burt et Harold de parler au général Dillenbeck, ami proche de Meekins, qui représente les vétérans.


Pendant que Burt tente de joindre Dillenbeck, Harold retourne voir Valerie. Ils repèrent l'homme qui a tué Elizabeth sortant de chez Tom et le suivent en ville jusqu'à une clinique privée qui pratique des stérilisations forcées sur des hommes et des femmes et appartient à une mystérieuse organisation, le Comité des Cinq. Ils s'enfuient pour rejoindre Burt à qui ils font part de leur découverte. Valerie insiste pour aller au Waldorf-Astoria parler à deux vieilles connaissances du temps passé à Amsterdam : Paul Canterbury et Henry Norcross, qui soupçonnent justement un coup d'Etat contre Franklin Delano Roosevelt par ce Comité des Cinq.


Quand enfin Dillenbeck accepte de recevoir chez lui Harold, Burt et Valerie, il leur explique qu'un homme vient régulièrement lui proposer une grosse somme d'argent pour convaincre les vétérans de participer à un opération militaire contre le gouvernement américain. Si les commanditaires de cette conspiration tiennent à rester anonymes, il ne fait pas de doute qu'il s'agit du Comité des Cinq. Pour les forcer à sortir de l'ombre, Dillenbeck accepte de prononcer le discours préécrit par l'émissaire au galas des anciens combattants que Burt organise. Norcross et Canterbury surperviseront la soirée pour procéder aux arrestations des comploteurs.


Le soir du gala, Voze et sa femme présentent Dillenbeck au Comité des Cinq dont ils font partie et qui veulent s'inspirer de la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et Mussolini en Italie pour  déloger Roosevelt. Le général feint d'abonder dans leur sens tandis que Valerie filme toute la scène. Mais une fois que Dillenbeck monte sur scène, il dénonce les conspirateurs, donnant le signal à Canterbury, Norcross et leurs agents pour les arrêter.
 

Ce coup de filet oblige cependant Valerie et Harold à quitter le pays. Mais Burt choisit de rester pour refaire sa vie avec Irma St. Clair. Dillenbeck déposera devant une commission du congrès mais les membres du Comité des Cinq disparaîtront dans la nature avant leur procès.

David O. Russell est un drôle de bonhomme : en 1999, il tourne Les Rois du Désert, film de guerre inspiré de faits réels, avec George Clooney. Mais la star fera la promotition du film à reculons, avouant des relations de travail très conflictuels avec le réalisateur. Depuis, une sale réputation colle aux basques de Russell et il lui faudra attendre le triomphe de Happiness Therapy en 2012 (qui vaudra l'Oscar de la meilleure actrice à Jennifer Lawrence) pour être réhabilité à Hollywood.

A partir de là, les acteurs se battent pour tourner sous sa direction, même en sachant qu'il est exigeant avec eux. Christian Bale et Jennifer Lawrence louent les qualités de cet auteur complet qui écrit des rôles bigger than life à ses stars. Pourtant, Russell ne renouera plus avec les cîmes au box office de Happiness Therapy, malgré les mérites de American Bluff et Joy.

Il aura donc fallu attendre sept ans pour qu'il revienne derrière la caméra pour un nouvel opus encore plus ambitieux et échevelé. Amsterdam s'inspire de faits réels encore une fois (comme Les Rois du Désert, American Bluff, Joy), le complot dît du Comité du Dollar Solide (Business Plot) fomenté en 1933 par des nationalistes américains pour évincer Franklin Delano Roosevelt et instaurer une dictature inspirée de celles de Hitler et Mussolini.

Cette histoire méconnue fournit à Russell la matière pour une vraie fresque de 2h 15 menée sur un train d'enfer. En regardant le film, on a souvent l'impression que le cinéaste cherche à noyer le poisson en multpliant les péripéties périphériques et en alignant un acteur connu pour chaque rôle, y compris le plus petit.

Avec quelques-uns, comme Wes Anderson, Quentin Tarantino, David O. Russell est un des rares cinéastes actuels à attirer autant de grands noms pour parfois de simples caméos. Cela se retourne parfois un peu contre ses films car le spectateur attend forcément un figurant prestigieux en soutien des rôles principaux et finit par moins voir les personnages que les vedettes qui les incarnent. Mais il serait ingrat de reprocher à Russell sa distribution étincelante, d'autant qu'il dirige chacun avec le même souci, jamais pour laisser à quiconque le plaisir égoïste et égotiste de faire son numéro.

Et puis, donc, derrière ces apparats, il y a un récit qui file vite et qui est finalement facile à assimiler. Burt, Harold et Valerie sont trois amis à la vie, à la mort, qui se sont rencontrés dans les conditions les plus abominables. Comme dans un film d'Hitchcock, ils sont précipités dans une intrigue d'espionnage où ils font figures de coupables idéaux mais le spectateur sait qu'ils sont innocents. On n'a donc aucun mal à sympathiser avec eux et à espérer qu'ils s'en sortent, même si les élements jouent contre eux, qu'il s'agit de David contre Goliath.

L'intrigue s'égare parfois mais retombe toujours sur ses pieds. Il y a une folie quasi-fellinienne dans ce film, qui se permet tout, avec des mouvements de caméra virtuoses, des dialogues virevoltants, des embardées narratives complètement délirantes. Qui prend son temps puis accélère subitement. Qui conjugue hédonisme et improvisation européens (toute la séquence, magique, à Amsterdam) et grand spectacle hollywoodien (le final au gala, véritable tour de force, parfaitement minuté). Visuellement, ke film est horriblement beau, avec son défilé de gueules cassées dont Russell prend le parti, osé, d'en rire plus que de chercher à tirer des larmes, de personnages lunaires embarqués dans une aventure qui les dépasse mais qui se dépassent pour en sortir. C'est euphorisant, tout sauf sobre.

Et c'est peut-être ce qui explique que Amsterdam se soit ramassé. Car il faut accepter cette exubérance, ce flot d'informations, cette histoire tentaculaire et improbable (même si elle est vraie), ce casting de malade. Si on ne tolère pas cet côté ovni, alors Amsterdam peut vite être fatigant, lassant. Mais pour ma part, c'est un régal, une sorte d'anomalie joyeuse, bordélique, au milieu de productions formatées. Avec un vrai souffle.

Il en faut pour mener un tel nombre de stars : Rami Malek, Anya Taylor-Joy, Matthias Schoenearts, Alessandro Nivola, Mike Myers, Michael Shannon, Zoe Saldana, et ça, ce ne sont que les seconds rôles ! Russell offre même un petit rôle à la chanteuse Taylor Swift, qui est épatante.

Mais le trio majeur de Amsterdam est formé par trois acteurs au top. Moi qui ne suis pas un fan de Christian Bale, il n'y a que chez Russell que je le trouve bon. Le cinéaste arrive comme nul autre à le rendre drôle et à exploiter son jeu basé sur la performance physique (ici, il joue un médecin borgne et toxico) pour que cela ne cannibalise pas le film. John David Washington est excellent aussi, beaucoup plus sobre, et c'est justement par ce contraste que son duo avec Bale fonctionne si bien. Enfin Margot Robbie (brune ici) est elle aussi meilleure qu'ailleurs : son personnage est foldingue, ce qui fait craindre à une redîte de sa Harley Quinn, sauf qu'elle n'est pas en roue libre et surtout soutenue par deux partenaires de haut niveau (on peut d'ailleurs imaginer que si Jennifer Lawrence avait été dispo, Russell l'aurait choisi une nouvelle fois et cela aurait sans doute abouti à une autre interprétation, mais c'est une autre histoire). Ces trois-là sont en tout cas extrêment attachants, marrants, mémorables.

Russell rebondira-t-il après cet échec commecial ? Tant qu'il aura le soutien d'acteurs bankables, sans doute. La question est plutôt de savoir quand il trouvera un projet qui le motivera suffisamment et comblera les stars prêtes à s'investir pour lui. Il serait très dommage que ce réalisateur en reste là.

dimanche 21 novembre 2021

LAST NIGHT IN SOHO, de Edgar Wright (critique avec spoilers !)


Trois and après son enthousiasmant Baby Driver, Edgar Wright est de retour avec Last Night in Soho. Et le cinéaste signe là son oeuvre la plus noire, mais avec la même virtuosité. On peut s'étonner que le film n'ait pas rencontré son public, tout en nuançant cet échec par la situation actuelle de crise sanitaire (qui ne motive pas les spectateurs à retourner dans les salles de cinéma). Mais on peut facilement parier que cette pépite gagnera un statut d'oeuvre culte avec le temps.


Eloise "Ellie" Turner vit en Cournouialles et adore la pop culture des années 60. Elle rêve de devenir styliste comme a failli l'être sa mère, qui, sujette à des troubles mentaux, s'est suicidée quand Ellie était enfant. Lorsqu'elle est admise dans une école de monde, elle part pour la capitale. Mais sur place, elle doit subir les railleries de ses camarades de classe, en particulier Jocasta, avec qui elle partage une chambre à la cité universitaire. Seul John est sympathique avec elle.


Ellie décide de louer une chambre de bonne louée par Mlle Collins dans les quartier de Soho. La nuit venue, elle rêve qu'elle est projetée dans les années 60 et entre dans le "Café de Paris" où elle remarque une belle jeune femme blonde, Sandie, qui aborde Jack, un dénicheur de talents, pour décrocher une audition. C'est le coup de foudre et ils entament aussitôt une liaison passionnée, finissant la nuit dans la chambre qu'occupe aujourd'hui Ellie.


Le lendemain, en classe, Ellie dessine la robe que portait Sandie dans son rêve. Pour payer son loyer, elle postule comme serveuse dans un bar de Soho et est engagée. Elle remarque un vieil homme qui la dévisage et que le barman surnomme "la sangsue" à cause de sa réputation de séducteur passé. Ellie, le soir, se couche et retourne dans les années 60. Elle suit Sandie et Jack dans un cabaret, le "Rialto", où la jeune femme passe une audition avec succès. Inspirée par ces visions, Ellie, le lendemain, va chez le coiffeur et se fait teindre en blonde comme Sandie puis adopte un look rétro. "La sangsue" tente de l'aborder mais elle l'ignore, apeurée.
 

Lors d'un nouveau rêve, Ellie découvre que les ambitions de Sandie se brisent. Jack l'incite à coucher avec un producteur puis d'autres hommes. Elle s'y soumet en espérant que cela lui permettra de décrocher un contrat de chanteuse - en vain. Bouleversée, Ellie est en proie à des hallucinations dans la journée où elle croit voir les clients de sandie. Remarquant sa détresse, John invite Ellie à une fête pour Halloween mais Jocasta drogue sa boisson. Croyant voir Jack et Sandie, elle panqiue. John se propose de la reconduire chez elle. Elle l'invite dans sa chambre et se donne à lui mais dans un miroir, elle voit Jack tuer sauvagement Sandie. Ses cris alertent Mlle Collins et force John à se carapater.


Convaincue que "la sangsue" est Jack, Ellie le dénonce à la police mais on ne la prend pas au sérieux. Elle se rend aux archives d'une médiathèque pour consulter des articles de presse dans l'espoir d'en trouver un sur la mort de Sandie. A la place, elle découvre une série de crimes irrésolus sur des hommes dans le quartier de Soho. A nouveau, Ellie croit voir les fantômes de clients de Sandie et panique, elle dégaine une paire de ciseaux pour se défendre et manque de peu de blesser Jocasta.


Pour confondre "la sangsue", elle essaie de le piéger au bar en l'assaillant de questions sur son passé et celui de Sandie.  Agacé, il s'en va mais un taxi le percute. Une ambulance arrive et la propriétaire du bar révèle à Ellie qu'il s'appelait Lindsay et qu'il était policier autrefois, amoureux de Sandie qu'il avait tenté de sauver de la prostitution comme d'autres filles perdues. Horrifiée par sa méprise, elle part en courant et tombe sur Jack qui, passant par là, a cru que l'ambulance était là pour elle.


John raccompagne Ellie chez elle. Elle veut quitter Londres sans délai et va chercher ses affaires dans sa chambre. Elle frappe à la porte de Mlle Collins pour la prévenir et la vieille dame l'invite à boire un thès en lui expliquant avoir reçu la visite de la police. Elle s'allume une cigarette puis révèle à Ellie être Sandie. Elle a tué Jack et les clients auxquels il la vendait, refusant la main tendue de Lindsay, préférant se venger pour ses rêves brisés. John, inquiet, frappe à la porte de Mlle Collins. Ellie le met en garde mais il se fait poignarder. La cigarette de Mlle Collins tombe parterre. Un incendie se déclare. Ellie monte à l'étage, poursuivie par sa logeuse qui, quand elle arrive dans la chambre de sa locataire, fait face aux spectres de ses victimes. Ellie s'éclipse, laissant Mlle Collins périr dans les flammes alors que les pompiers arrivent.


Quelque temps plus tard, Ellie est acclamée après avoir présenté ses créations lors d'un défilé organisé par son école. Félicitée par sa grand-mère, venue des Cornouailles, et John, elle aperçoit sa mère dans un miroir puis Sandie qui lui envoie un baiser.

Sans Quentin Tarantino, peut-être que Edgar Wright n'aurait pas réalisé Last Night in Soho : les deux cinéastes sont amis de longue date et partage le même goût pour la pop culture et le premier a soufflé au second le titre de son nouvel opus. Wright travaillait sur cette histoire depuis des années, en butant sur le nom qu'il allait lui donner.

L'autre déclic a eu lieu, pour Wright, quand il a vu Once Upon a Time... In Hollywood : bluffé par la reconstitution de la Californie de la fin des années 60 dans le chef d'oeuvre de Tarantino, il a alors su qu'il pourrait faire de même avec le Swinging London. Mais, contrairement à son confrère, l'anglais n'entendait pas réécrire l'histoire pour lui donner une happy end. Au contraire.

Bien qu'il adore la pop culture et les 60's, Edgar Wright avec sa co-scénariste Kristy Wilson-Cairns a voulu en montrer la face cachée. Pour tout le monde, c'est une époque d'insouciance, mais en vérité elle a été traversée par des événements dramatiques partout dans le monde. La légéreté ambiante n'était qu'une façon de supporter de nombreuses horreurs et, à cet égard, les témoignages de ses acteurs, Diana Rigg (dont ce fut le dernier rôle et à qui le film est dédié) et Terence Stamp, n'ont fait que confirmer le sentiment du cinéaste.

Comme pour Baby Driver, Wright a choisi un personnage juvénile, innocent. Mais surtout vulnérable. Dès la première scène, Héloise "Ellie" voit de drôles de choses dans les miroirs, ce qui introduit un élément subtilement fantastique. Par la suite, cela va aller crescendo. On suit donc cette jeune fille à Londres où elle fait des études de stylisme : elle est à part, ses références s'inspirent des années 60, elle écoute les Kinks et idolâtre Audrey Hepburn, ce qui lui vaut les quolibets de ses camarades, mais l'intérêt de ses professeurs et d'un gentil garçon, John.

Ellie loue une chambre chez une vieille dame et là, le film opère une première bascule. Lorsqu'elle rêve, la jeune fille est propulsée dans le Londres de la fin des années 60 où elle marche dans les pas d'une starlette aspirante chanteuse, Sandie, que va prendre sous son aile Jack, un séduisant rabatteur. Très vite, le cauchemar éclipse la fantaisie : Sandie est forcée de se prostituer. Ellie est bouleversée et va tenter de savoir ce qui s'est passé quand elle voit le meurtre de la starlette par son amant.

Wright ne cache pas ses références : on pense à Répulsion, de Roman Polanski (1965), puis les giallos, les polars d'épouvante italiens populaires dans les années 70. Il reproduit de façon incroyable, bluffante, les mises en scène de Polanski et Dario Argento dans des scènes marquantes, mais jamais gratuitement. Le cinéaste joue avec l'exercice de style mais, certainement grâce à la contribution de sa co-scénariste Kristy Wilson-Cairns, il le double d'un commentaire remarquable post-#MeToo, enregistrant les violences subies par les femmes, les coulisses glauques de l'industrie du spectacle, la figure prédatrice des hommes de pouvoir (de ce point de vue, Jack est un méchant aussi séduisant qu'abject). Mais il traite tout ça avec recul et même une pointe d'humour grotesque bienvenue (le rôle de Mlle Collins et la révélation concernant son identité).

Dans sa première partie, il me semble aussi que le film rend hommage à Little Nemo de Winsor McCay que j'ai toujours considéré comme une BD non seulement fondatrice mais cauchemardesque (avec les rêves psychédéliques avant l'heure de son héros et ses aventures délirantes). Plus généralement, dans sa deuxième partie, l'histoire prend la forme du conte, avec sa jeune héroïne assaillie par des fantômes, sa structure spiralique, sa descente aux enfers. Enfin, le troisième acte ne recule pas devant un certain grand-guignol, que vient à peine modérer la fin (comme un écho du Once Upon a Time... In Hollywood de Tarantino, plus sentimental sur ce coup que Wright). C'est donc étourdissant (pour reprendre le mot que la grand-mère d'Ellie à propos de la découverte de Londres) mais plus amer qu'acidulé.

Plongés dans cette critique du romantisme de l'époque, les acteurs contribuent décisivement à la réussite du projet. J'ai déjà cité Diana Rigg et Terence Stamp, témoins de ce temps passé, sans illusions, mais qui par leurs seules présences permettent de crédibiliser le propos. Matt Smith est fascinant en amant diabolique (aux antipodes de son rôle de Dr. Who). Mais bien sûr, ce sont les deux comédiennes principales qui concentrent tout l'intérêt.

On a beaucoup mis en avant, durant la promo du film, Anya Taylor Joy : l'actrice a changé de statut depuis le carton sur Netflix de la série Le Jeu de la Dame (The Queen's Gambit) et elle est absolument parfaite ici encore. Blonde, coiffée d'une choucroute typique des chanteuses de pop 60's, dans sa robe rose vaporeuse, elle personnifie le glam et la déchéance avec une intensité peu commune. Pourtant, en étant tout à fait franc, il me semble que Thomasin McKenzie lui vole la vedette. Révélée en 2018 (dans Leave no Trace, de Debra Zanick ) elle a bien grandi pour devenir une ravissante jeune femme. Son visage angélique fascine, mais surtout la maturité de son jeu, pour elle qui est de toutes les scènes et passe dans par tous les états, bluffe. Réussir à éclipser Taylor Joy est une sacrée performance, mais elle tient aussi tête à Stamp et Rigg sans problème. J'espère vraiment que, malgré l'échec commercial du film, sa prestation lui assurera de futures grands rôles.

Et puis bien sûr, il y a la photo, magnifique de Chung-hoon Chung, la musique rassemblée par Steven Price et Wright (la bande originale est juste insensée). Last Night in Soho est un putain de bon film, peut-être le meilleur de son auteur (en tout cas avec Scott Pilgrim). Si vous l'avez raté ou s'il n'est pas arrivé jusqu'au cinéma près de chez vous, sautez sur le DVD dès qu'il sera dispo (c'est pour bientôt) !  

*
Le film a inspiré plusieurs superbes fan-arts à des spectateurs. J'ai trouvé cette affiche alternative sur Twitter, mais j'ai oublié de noter le nom de son auteur. Et encore une fois, je regrette que les distributeurs et les producteurs ne choisissent plus de promouvoir les films avec des posters comme ça.

lundi 15 mars 2021

LE JEU DE LA DAME (tHE QUEEN'S GAMBIT) (NETFLIX)


Je n'avais pas rédigé de critique du Jeu de la Dame à l'époque de sa diffusion par manque d'énergie, mais je m'étais promis de le faire, quand j'en aurai la motivation. Cette adaptation du roman de Walter Tevis par Scott Frank, produite par Netflix, est depuis devenue un vrai phénomène. Pourtant son sujet était risqué. Mais porté par une écriture et une réalisation magistrale et incarné par une actrice phénomènale, on ne peut que rendre les armes.


Beth Harmon perd sa mère à l'âge de neuf ans quand elle met fin à ses jours. Placée dans un orphelinat, la fillette est, comme les autres pensionnaires, mise sous calmants pour la contrôler. Elle fait la connaissance de l'agent d'entretien, M. Shaibel, à qui elle demande de l'initier aux échecs. D'abord réticent, il découvre que l'enfant est très doué et la présente à M. Ganz, qui dirige un club. Mise au défi de battre tous les inscrits, Beth démontre une maîtrise impressionnante. Le revers de la médaille, c'est qu'elle devient dépendante aux calmants, qui l'aide à se concentrer. Son amie Jolene lui en fournit avant que Beth ne soit prise en flagrant délit de vol dans la pharmacie de l'orphelinat...


Après avoir survécu à une overdose, Beth est interdite de pratiquer les échecs - d'ailleurs Shaibel ne veut plus la voir. Arrivée à l'adolescence, elle est enfin adoptée par les Wheatley mais découvre vite que Alma, l'épouse, est alcoolique car son mari, Allston, est souvent absent pour son travail. Beth reprend les échecs et se perfectionne seule. Pour s'inscrire à un tournoi local, elle emprunte quelques dollars à Shaibel en lui promettant de le rembourser si elle gagne. Lors d'une partie, elle est charmée par Townes mais n'hésite pas à le battre. Elle inflige, en finale, une correction à Harry Beltik, le champion en titre. Alma apprend la victoire de Beth et lui propose de financer a participation au tournoi de Cincinatti.


Beth remporte le tournoi de Cincinatti et reverse 15% de ses gains à Alma. Ensemble, elles parcourent alors le pays et Beth devient une vedette dans ce milieu masculin. A la compagnie des filles de son âge, elle préfère la compétition, et dissimule son addiction aux calmants en falsifiant les ordonnances de Alma.. A Las Vegas, pour l'U.S. Open, elle retrouve Townes mais découvre son homosexualité, ce qui la trouble assez pour qu'elle perde en finale contre le prodige Benny Watts.


Alma apprend à Beth que Allston a refait sa fait et ne rentrera pas à la maison, mais cela va leur permettre de continuer à participer à des tournois, y compris hors des Etats-Unis. Elles s'envolent ainsi au Mexique. Beth y a l'opportunité de rencontrer un Grand Maître russe, Vassily Borgov, et découvre qu'il conspire contre elle, avec d'autres joueurs russes. Malgré ses efforts, elle est effectivement écrasée par ce champion, mais surtout, elle perd Alma, victime de son alcoolisme. Elle la rapatrie et doit affronter Allston, qui a subi un sérieux revers de fortune. Beth lui rachète la maison familiale pour qu'il la laisse tranquille définitivement.


A nouveau seule, Beth refuse plusieurs invitations à des tournois lorsque Harry Beltik la contacte. Depuis qu'elle l'a battu, il a abandonné la compétition mais veut entraîner Beth. Elle l'invite à s'installer sous le même toit qu'elle et en fait osn amant occasionnel. L'année suivante, Beth atteint une nouvelle fois la finale dans l'Ohio contre Benny Watts. La veille de leur match, il la défie lors de parties rapides où il l'humilie en lui montrant ses faiblesses. Logiquement, elle essuie une nouvelle défaite le lendemain mais Benny lui offre de l'accompagner à New York City où il pourra lui apprendre ses secrets. 


Beth apprend le russe en même temps qu'elle s'entraîne avec Benny mais aussi deux des amis de ce dernier, Hilton Wexler et Arthur Levertov. Dans leur cercle se trouve aussi Cleo, une mannequin qui attire Beth et avec laquelle elle passe une nuit dehors la veille d'une partie contre Borgov. La sanction tombe : c'est une nouvelle défaite. Beth quitte New York pour retourner chez elle où elle consomme drogue et alcool. Elle congédie Beltik qui voulait qu'elle suive une cure de désintoxication. C'est alors que Jolene, son amie à l'orphelinat, réapparaît...


Grâce à Jolene, Beth se ressaisit et se rend aux obsèques de Shaibel. En visitant sa loge, elle découvre qu'il collectionnait toutes les coupures de presse à son sujet, ce qui la bouleverse. Elle se sèvre et ambitionne de participer aux championnats du monde en Russie. Bien qu'elle ait besoin d'argent pour le voyage et le séjour, elle refuse l'aide d'une association religieuse et anti-communiste que lui a recommandée Benny. Jolene sacrifie alors toutes ses économies pour payer le déplacement de Beth. Sur place, elle élimine les uns après les autres tous ses concurrents et sa popularité auprès du peuple grandit. Escorté par un agent du département d'Etat américain, elle retrouve Townes, qui couvre la compétition pour un journal, et, grâce à lui qui est en contact avec Benny, Beltik et leurs amis joueurs, échafaude une stratégie pour la finale contre Borgov. Bien qu'en difficulté malgré tout, Beth remporte le match grâce à une ouverture audacieuse, le Gambit de la Reine. Faussant compagnie à son escorte, elle se mêle à des joueurs de rue et accepte de disputer une partie contre l'un d'eux, pour le plaisir.

En cherchant des photos pour illustrer cette entrée, et en revoyant l'affiche de la série, j'ai pu remarquer qu'elle avait été diffusée au mois d'Octobre dernier déjà. Le temps file. A cette époque, après avoir vu les sept épisodes du Jeu de la Dame, j'avais manqué d'énergie pour en parler ici mais je m'étais promis que, dès que possible, je rattraperai le coup.

Entretemps, The Queen's Gambit est devenu un phénomène qui a dépassé Netflix. Non seulement ce fut un des plus gros succès de la plateforme de streaming, mais surtout, au-delà, la série a permis au roman dont elle est adaptée de redevenir un best-seller et surtout au jeu d'échecs de gagner énormément d'adpetes (sauf moi, qui préfère les dames). Elle a aussi remporté quelques récompenses et sacré sa vedette féminine.

Tout le monde peut s'accorder sur le fait que c'est un triomphe inattendu mais pas immérité car la série est d'une grande qualité. Il faut dire que ce n'est pas n'importe qui qui s''est mis en tête de la transposer pour le petit écran (après une première tentative avortée, il y a quelques années, au cinéma) puisque le scénariste n'est autre que Scott Frank. Souvenez-vous, le western Godless, également sur Netflix, un chef d'oeuvre, c'était lui déjà. 

Lorsque la série débute, on découvre l'héroïne au amtin de sa première partie contre Vassily Borgov, ce Grand Maître de l'Union Soviétique, après une nuit bien arrosée. Beth Harmon se précipite jusqu'à la table et on sait déjà que le match sera à sens unique. Puis on remonte le temps : Beth a neuf ans et sa mère se suicide en tentant de la tuer aussi, au volant de sa voiture. La fillette survit et est placée dans une institution aux méthodes glaçantes puisqu'on oblige les pensionnaires à prendre des calmants pour les contrôler. Très vite, elle devient accro.

Bien que, rapidement après, la petite Beth rencontre M. Shaibel et le persuade de l'initier aux échecs, la série reste ambiguë : va-t-on avoir droit à une histoire traitant de la toxicomanie en plus de la pratique des échecs ? Beth deviendra-t-elle une championne grâce au renforts de stupéfiants avant de connaître un déclin entrevenu dans le prologue ? C'est une fausse piste, mais une vraie amorce pour traiter du génie.

Car si l'addiction de Beth est montrée sans fard, il ne fait pas de doute que la fillette puis l'adolescente et la jeune femme qu'elle devient, est une prodige. La prise de calmants lui permet de visualiser les mouvements des pièces sur les 69 cases de la table, mais ce n'est pas ce qui explique son talent exceptionnel pour comprendre le jeu, anticiper les coups, décrypter les stratégies de ses adversaires et imposer sa supériorité. Cependant, l'histoire souligne à quel point la nature fragile, traumatisée par le circonstances de la mort de sa mère puis de son existence de fille adoptée, de Beth influe moins sur ses capacités de joueuse que sur sa détermination, sa clairvoyance, sa lucidité. Parce qu'elle est toujours au bord du précipice, les échecs provoquent chez elle des montées d'adrénaline aussi fortes que des baisses de régime vertigineuses, des doutes terribles.

Cette prodige est fascinante parce qu'elle reste humaine, ce n'est pas un ordinateur sur pattes que rien n'arrête dans son ascension. On est épaté par ses victoires acquises dans un milieu machiste, où ceux qui la défient la jugent avec dédain, ne la prennent pas au sérieux, mais on est aussi touché par cette créature qui ne maîtrise plus rien une fois qu'elle a quitté la partie. La vie ne lui épargne rien, ni la mort de sa mère adoptive et aimée, ni la découverte de l'homosexualité d'un garçon séduisant et attentionné dont elle s'éprend, ni les humiliations répétées contre Benny Watts et surtout Borgov, ce Grand Mâitre implacable qui est un peu sa baleine blanche (référence à Moby Dick de Herman Melville).

En parallèle des parties, avec leur lot de victoires et de défaites, on assiste aussi à l'évolution de Beth comme femme. Cela se traduit par son apparence et la production design est particulièrement soignée. D'abord affublée d'une coupe de cheveux et de tenues atroces, Beth devient coquette, puis, plus que cela, authentiquement élégante et séduisante. Il ne s'agit pas seulement d'une envie de plaire chez elle, mais bien d'une volonté de s'affirmer esthétiquement et moralement. D'ailleurs, elle fuit la compagnie des filles de son âge dont les préoccupations futiles l'indiffèrent. Il ne s'agit pas de snobisme mais Beth ne se reconnaît pas parmi ses semblables qui veulent d'abord avoir une vie confortable, donc faire un bon mariage, élever des enfants, bref s'inscrire dans la norme sociale des années 60. Beth veut gagner son indépendance, dans sa vie privée comme dans son parcours de championne.

Scott Frank écrit donc son héroïne comme une sorte de pionnière, qui s'affranchit des codes de la société en ne se conformant pas aux diktats de son époque mais aussi s'impose dans un milieu dominé - ou plutôt privatisé par les hommes. Elle gagne le respect des uns, le mépris des autres, mais suit son chemin, avec une résolution qui force le respect. Toutefois, si, avec l'aide des drogues, elle lit le jeu avec une clairvoyance bluffante, elle connaîtra longtemps des difficultés à maîtriser son destin. La disparition d'Alma puis sa défaite initiale contre Borgov la font basculer dans l'abîme. Il faudra le retour, un brin providentiel il est vrai, de son amie Jolene pour qu'elle remonte à la surface. Pourtant, la série évite le cliché d'en faire des amantes (même s'il est clair que Beth est bisexuelle), comme le prouvent les retrouvailles à Moscou entre Beth et Townes.

Le dénouement est certes convenu, mais difficile d'y résister car l'ultime face-à-face entre Beth et Borgov tient toutes ses promesses, intense à souhait, et la toute fin du dernier épisode, avec les joueurs de rue, est superbe, certifiant, sans dialogue inutile, que la jeune femme a franchi un cap décisif. Une libération. Une catharsis.

Netflix est parfois durement critiqué pour l'inégalité de ses créations originales car la plateforme communique volontiers sur les moyens qu'elle met à la disposition de ses projets les plus ambitieux en attirant de grands noms (Scorsese, Fincher...), alors qu'elle produit par ailleurs des films et séries beaucoup plus moyens. Le Jeu de la Dame semble avoir malgré tout eu un joli budget comme en atteste la qualité de la reconstitution des 60's, avec des costumes et des coiffures, des décors et des accessoires sans fausse note. La réalisation est également superbe, avec une photo très nuancée. L'argent est sur l'écran.

Si le casting ne comporte pas de célébrités, tous les acteurs sont parfaits, avec une mention spéciale à Thomas Sangster-Brodie dans le rôle de Benny Watts. Mais de toute façon, tout le show est au service de son interprète principale, la fantastique Anya Taylor-Joy.

J'ai longtemps été méfiant envers elle car elle s'est fait une spécialiste des compositions borderline dans plusieurs longs métrages. Ce côté "performeuse" me fatigue souvent car tout tend à un jeu très maniéré. En campant une prodige des échecs toxicomane, elle s'aventurait dans une expérience du même style. Pourtant, grâce à une direction rigoureuse, elle livre une prestation irréprochable, très sobre, magnétique et même sensuelle. Anya Taylor-Joy rend les échecs sexy, elle hypnotise le spectateur avec ses grands yeux, et impose sa présence dans chaque plan, éclipsant tous ses partenaires sans donner l'impression d'un quelconque effort. La comédienne s'est beaucoup investie dans son personnage et Scott Frank l'a laissé participer à la conception de la série pour qu'elle se l'approprie. Cette collaboration a été récompensé par un Emmy award, fort mérité.

Si, étonnamment, vous êtes passé à côté de The Queen's Gambit, par manque d'intérêt ou par refus de céder à l'effet de mode, alors surmontez cela, vous ne le regretterez pas. Qui sait, vous aussi, vous pourriez avoir envie de vous mettre aux échecs...

mercredi 15 août 2018

PUR-SANG (THOROUGHBREDS), de Cory Finley


Tourné il y a deux ans, Pur-Sang (aussi référencé fréquemment sous son titre original : Thoroughbreds, pour une fois traduit littéralement) n'est sorti en salles qu'en 2018. Le film de Cory Finley doit son exploitation tardive en France certainement à la présence d'Olivia Cooke au générique de Ready Player One (le dernier Spielberg) et d'Anya Taylor-Joy (l'autre comédienne qui monte). Quoiqu'il en soit, cette teen comedy noire vaut qu'on s'y arrête pour sa qualité formelle et son humour macabre irrésistible.

 Lily et Amanda (Anya Taylor-Joy et Olivia Cooke)

Amanda est une adolescente issue de la grande bourgeoisie du Connecticut. Mais elle doit sa renommée à un geste de cruauté ahurissant puisqu'elle a euthanasié son pur-sang avec un couteau.
Quelque temps après, elle est reçue chez , Lily, elle aussi riche mais plus populaire, qui fut sa meilleure amie jusqu'au décès du père de cette dernière. La mère d'Amanda l'a payée pour qu'elle tienne compagnie à celle-ci en révisant ensemble. La situation ne pose pas de problème à Amanda qui explique à Lily qu'elle n'éprouve aucun sentiment - ce que les psys ont diagnostiqué comme un trouble du comportement relatif à la mort de son cheval.

Lily, son beau-père Mark (de dos) et Amanda (Anya Taylor-Joy, Paul Sparks et Oliva Cooke)

Lily, d'abord perturbée par ces aveux, invite à nouveau Amanda, cette fois sans être payée. Les deux filles retrouvent de bons rapports et ainsi Lily peut confesser qu'elle déteste son beau-père, Mark, qui impose ses décisions à sa mère, qu'il a convaincue de l'envoyer en pension alors qu'elle a décroché une place dans une prestigieuse université. Pour Amanda, la seule solution consiste à éliminer Mark, ce qu'elle aurait été disposée à faire si l'euthanasie de son cheval n'avait orienté les soupçons sur elle. En revanche, elle peut aider son amie à commettre un homicide sans être inquiétée par la police.

Lily, Tim et Amanda (Anya Taylor-Joy, Anton Yelchin et Olivia Cooke)

Après l'avoir repéré dans une fête où il tentait de vendre de la drogue, les deux filles abordent Tim qui, bien que très ambitieux, est d'extraction plus modeste et sensible à une grosse rétribution pour la mission qu'elles veulent lui confier. Ensemble, ils répètent le plan échafaudé par Amanda, un crime sans failles. Mais le soir prévu pour le commettre, Tim leur fait faux bond. Elles décident de ne pas le relancer, estimant que, de son côté, il ne les dénoncera pas vu ses activités illégales.

Lily et Amanda

Au pied du mur, Lily comprend qu'elle devra se débarrasser elle-même de Mark. Un soir qu'elles regardent un film ensemble, elle explique à Amanda avoir drogué sa boisson avec du Rohypnol, la "drogue du violeur". Ainsi comptait-elle tuer son beau-père puis placer l'arme du crime dans les mains de son amie qui ne se serait souvenue de rien. 

Amanda et Lily

Amanda accepte d'assumer le meurtre et boit tout le contenu de son verre. Elle s'endort peu après profondément. Lily va chercher dans la cuisine des gants et un couteau puis monte dans la chambre de Mark. Elle en redescend couverte de sang qu'elle essuie sur Amanda. Avant d'aller se débarbouiller, elle fond en larmes dans les bras de son amie inconsciente. 

Amanda

Plus tard. Lily se rend à un entretien avec un ami de feu Mark pour son admission à l'université et croise à cette occasion Tim, devenu voiturier dans l'hôtel où elle descend. Il lui présente ses condoléances et lui demande si elle a des nouvelles d'Amanda. Celle-ci a été internée en hôpital psychiatrique, assumant comme promis la responsabilité du crime, ses rêves peuplés de chevaux, comme elle le lui a écrit dans une lettre. lettre que Lily prétend ne jamais avoir lue.

Les teen movies ont mauvaise réputation, en particulier depuis la série des American Pie avec ses blagues bien grasses et navrantes sur la sexualité, alors que dans les années 80, le genre avait encore une certaine respectabilité grâce à John Hughes (Breakfast Club, La Folle Journée de Ferris Bueller). Malgré tout, c'est un passage quasi obligé pour les jeunes comédiens avant d'accéder à des films plus honorables et des rôles plus valorisants, à moins qu'ils ne décrochent la timbale en décrochant la vedette d'une lucrative franchise qui les rendra bankables.

Mais, parfois, un cinéaste inspiré s'essaie à l'exercice en le subvertissant, ne visant pas la gaudriole mais lui appliquant un traitement plus subtil, une esthétique, un ton. C'est ce que réussit Cory Finley avec Pur-Sang (Thoroughbreds) qui, dès sa brève scène d'ouverture, muette et glaçante, promet de tordre le coup aux clichés attachés à ce type de longs métrages.

Tout est dans le regard qu'on porte donc et de regards, il est question dans cet opus, à commencer par ceux de ses formidables actrices, des jeunes femmes qui ont une grosse côte en ce moment chez les directeurs de casting à Hollywood. 

D'un côté, Anya Taylor-Joy a fait son trou depuis un petit moment grâce à son éclosion dans The Witch, un film d'épouvante en costumes bien emballé. Le succès a été tel que la comédienne s'est depuis fait une sorte de spécialiste des personnages à l'air ingénu mais au comportement borderline. C'est en quelque sorte la nouvelle Christina Ricci, et peut-être finira-t-elle par figurer au générique d'un Tim Burton. Avec son teint pâle et son jeu minimaliste que concentre ses yeux légèrement en amande, elle capte l'attention avec un minimum d'effets saisissant. Ici, en jeune fille bien comme il faut mais consumée par la haine qu'elle éprouve envers son beau-père (qui le lui rend bien en la traitant comme un parasite qu'il veut à tout prix éloigner - encore un rôle sympa pour Paul Sparks, aussi trouble que dans les séries The Girlfriend Experience et Sweetbitter), elle est renversante.

De l'autre, Olivia Cooke, la sensation du moment à Los Angeles puisqu'elle tient un des premiers rôles du récent Ready Player One, le dernier blockbuster de Steven Spielberg. Mais cette jeune femme navigue aussi dans le cinéma indépendant où ses prestations lui valent des critiques élogieuses pour sa finesse frémissante (This is not a love story où elle incarne une ado atteinte d'un cancer, Katie says goodbye dans l'habit d'une serveuse abusée sexuellement). Avec sa bouille enfantine et ses deux grands yeux ronds, elle ressemble à une actrice du muet, étonnamment expressive même quand elle arbore une moue blasée, indifférente, comme ici. Au début, on est aussi déconcerté que Lily quand elle explique ne plus rien ressentir, mais elle tient la note pendant quasiment cent minutes et impressionne.

Si j'insiste sur l'interprétation, c'est parce que le cinéaste a visiblement bien compris qu'il dirigeait deux Stradivarius qui allaient imprimer leur mélodie et leur rythme à son histoire. Il en ressort que Pur-Sang démarre sagement comme la chronique de deux amies du lycée qui renouent après le drame traversé par l'une (le décès de son père, maintenant remplacé par un beau-père honni) et l'acte monstrueux commis par l'autre (l'euthanasie laborieuse de son cheval).

Puis, insensiblement, le récit vire à l'absurde lorsque, l'air de rien, Amanda suggère de tuer Mark qui gâche la vie de Lily. En basculant dans la comédie criminelle, sans être écrite pour chercher le rire mais en le provoquant justement par l'énormité de l'enjeu, le film devient imparable autant qu'intriguant. La préparation de l'homicide par ces deux gamines froidement résolues aboutit à une suite de moments savoureux, avec d'abord le recrutement d'un petit dealer fanfaron.

Et, là, une émotion étrange, inattendu, hante le propos car Anton Yelchin qui joue Tim tient là son dernier rôle. Ce jeune acteur, prometteur, est mort en 2016 dans des circonstances particulièrement cruelles (il a été écrasé par sa propre voiture dont il n'avait pas suffisamment serré le frein à main dans une pente après en être sorti et s'être trouvé derrière). La chevelure hirsute, la barbe de trois jours, il ressemble de manière troublante à Patrick Dewaere et son interprétation fébrile évoque aussi le français.

Le personnage disparaît vite, pour ne resurgir qu'à la fin, mais Pur-Sang se déroule alors avec une gravité imprévue. Le spectateur sait que les deux filles vont aller au bout de leur funeste projet tout en devinant que celui-ci sera réalisé au prix d'un sacrifice. Cory Finley filme le crime en le laissant hors-champ de façon magistrale en un plan-séquence glaçant. Un choix de mise en scène payant, là où n'importe qui d'autre aurait cédé à l'envie de tout montrer. L'épilogue n'en est que plus perturbant.

Formellement, le long métrage se distingue par une photo incroyablement léchée signée Lyle Vincent, exploitant superbement le décor quasi-unique de la maison où vit Lily, avec des plans longs, composés avec un grand soin. La musique minimaliste et crispante à souhait de Erik Friedlander participe au malaise avec beaucoup d'efficacité aussi.

On entre dans cette histoire avec un sourire amusé en s'attendant à un conte gentiment pervers. On en sort secoué par sa beauté plastique, son intensité dramatique et son interprétation de haut vol. Epatant.