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mercredi 4 janvier 2023

THE NICE HOUSE ON THE LAKE #12, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


Sorti la semaine dernière, j'avoue avoir eu la flemme d'écrire la critique du dernier numéro de The Nice House on the Lake de James Tynion IV et Alvaro Martinez. Mais est-ce vraiment le dernier numéro ? La réponse est dans la question : non. Et après une parution vraiment très longue et usante, j'avoue que cela a provoqué ma frustration.



Je ne vais pas spoiler le contenu de cet épisode, et d'ailleurs je vais tâcher pour ces critiques de 2023 d'être loquace dans cette aprtie, conscient que, souvent, n'en dis trop et que, pour ceux qui attendent la vf, ce n'est agréable de lire une analyse qui dévoile trop l'histoire.


Dans le cas particulier d'un dernier épisode, c'est d'autant plus pénible de subir ce qu'on appelle "le coup de l'ouvreuse".  Mais The Nice House on the Lake s'avère surtout, peut-être pas déplaisant, mais très frustrant à ce niveau, car la fin est reportée.


C'est le seul secret que je m'autorise à divulguer : non, la mini-série écrite par James Tynion IV et dessinée par Alvaro Martinez ne se conclut pas avec ce douzième épisode. Il s'agit en fin de la fin d'un "Cycle Un". Et, comme je le dis parfois quand je suis agacé, ce n'est pas ce que j'avais acheté, encore moins que ce que les auteurs avaient promis.


On pourrait me rétorquer que Tynion IV et Martinez n'avaient pas non plus dit le contraire, mais rien, dans leurs propos ni dans les communications de DC Comics, ne laissaient entendre que The Nice House... compteraient plus de douze numéros et que l'histoire se développerait sur plusieurs Cycles.

Pour tout dire, même si cela peut paraître exagéré, je trouve le procédé malhonnête. Surtout que The Nice House... a connu une publication très étalée : pour rappel, elle a commencé en Juin 2021. Alors, certes, il ne s'agit pas d'une dérive éditoriale comme on en voit chez Image Comics où certaines séries sont en stand-by pendant des mois, voire des années, souvent sans un mot des auteurs ou de l'éditeur. Mais provenant de DC, c'est tout de même un peu contrariant car ce n'est pas dans leurs habitudes.

Et puis le DC Black Label au sein duquel The Nice House... a été proposé s'est fait une spécialité des mini-séries en huit, dix, douze épisodes. DC avait convaincu Tynion IV de publier cette histoire chez eux alors que le scénariste avait déjà envie d'aller voir ailleurs (chez Substack en l'occurrence), mais sa popularité représentait une perte pour l'éditeur qui voulait continuer à l'exploiter, et le scénariste voulait absolument que Alvaro Martinez desssine The Nice House... et l'artiste était sous contrat d'exclusivité avec DC.

Jusqu'au onzième épisode, tout laissait croire que l'histoire serait résolue dans un dernier numéro, qui plus sollicité avec une pagniation double (40 pages). Or, quand on arrive à la fin, et qu'un carton indique "End of Cycle One", je ne me suis senti trompé. Je ne sais objectivement pas si j'ai envie de lire une suite, même si évidemment Tynion IV et Martinez ont accompli un travail remarquable, que dans l'ensemble cette histoire a été captivante, et que ce qui pourrait arriver ensuite est prometteur.

Mais si c'est pour embarquer dans douze nouveaux épisodes, publiés de la même manière, et s'achevant avec l'annonce d'un Cycle 3, non. Car The Nice House... a des défauts et présente des difficultés non pas insurmontables mais pénibles.

La première concerne sa partie graphique. Alvaro Martinez a changé de style avec cette mini-série, se passant d'encreur et collaborant étroitement avec la coloriste Jordie Bellaire pour aboutir à un résultat visuel à la fois étonnant et complexe, audacieux et exigeant. Je le dis sans détour : je préférai quand Martinez était encré par Raul Fernandez (sur Detective Comics et Justice League Dark), qui accomplissait un travail formidable. C'était certes plus classique et rien ne dit que visuellement The Nice House... aurait été aussi réussi avec Fernandez, mais cela aurait été certainement plus lisible.

Car le souci que j'ai eu tout au long de ma lecture, pour le dessin, c'est pour identifier les personnages. Le casting de la série est fourni avec pas moins d'une douzaine de personnages, et hormis le premier épisode, rien ne vient nous rappeler qui est qui ensuite. Il faut soit avoir une bonne mémoire, soit prendre des notes (ce que j'ai fait et ça n'a même pas été suffisant). Le traitement graphique choisi par Martinez et Bellaire rend difficile d'identifier les protagonistes en dehors de quelques-uns, et encore grâce à des astuces simples (couleurs de peau, de cheveux). Cette confusion dessert beaucoup le projet.

En fait, je me demande si les responsabilités ne sont partagées car Tynion IV écrit aussi, pour Image Comics, une série (ongoing celle-ci), The Department of Truth, illustrée par Martin Simmonds (et quelques guests sur des épisodes stand-alone). Or Simmonds a également un graphisme très exigeant, avec une utilisation des couleurs très spéciale. J'avais lu les premiers épisodes avant de laisser tomber tant c'était pénible. Mais je m'interroge du coup sur la volonté de Tynion IV à demander à ses dessinateurs un dessin exigeant, raccord avec l'ambiance de ses récits, mais plus difficile pour le lecteur habitué et préférant un graphisme plus classique.

Clairement, ce n'est pas/plus ma came. Déjà je trouve que Mitch Gerads récemment abuse de l'infographie (dans sa colorisation) mais là, des "expériences" post-Sienkiewicz comme Simmonds ou Martinez-Bellaire, c'est trop compliqué pour moi. Je ne veux pas lire de comics où je dois décrypter les images pour savoir qui est qui. Je ne demande pas non plus qu'on me rappelle tout le temps le nom des personnages, mais on doit pouvoir trouver un juste milieu.

The Nice House... est une BD spectaculaire sur le plan visuel et je pourrais en dire beaucoup de bien apr ailleurs (je crois n'avoit pas été pingre sur ce coup en critiquant les épisodes). Mais au bout du compte, j'en ressors un peu fatigué, avec le sentiment d'avoir été détourné de l'essentiel : la clarté, la lisibilité, des vertus cardinales pour moi.

Quant à Tynion IV, c'est un auteur sur lequel j'ai toujours autant de mal à me faire un avis définitif. Il n'est pas dénué de talent et s'est bien émancipé de Scott Snyder dont il a été longtemps la seconde main, celui que DC appelait pour boucler des scripts pour la star. Il a également pris un virage indépendant, en rejoignant la plateforme Substack et, avant cela, en signant un énorme carton avec Something is killing the Children (et ses spin-off).

De fait, cela rend The Nice House... encore plus singulier puisqu'il est évident que le projet n'était certainement pas prévu pour DC par Tynion IV. Même au sein du DC Black Label, il faut un peu "tâche" puisqu'il ne met pas en scène de super-héros, même de manière décalée. Je doute même qu'au temps de Vertigo il ait eu plus sa place. 

Pourtant, le bilan est mitigé. Au rayon qualité, malgré donc des délais entre les épisodes (surtout après les six premiers), je n'ai jamais songé à arrêter, ou attendre que ce soit fini pour écrire une critique qui reviendrait sur les épisodes publiés entre temps. C'est peut-être bête, mais c'est un signe de qualité, car parfois en s'embarquant sur douze épisodes, un moment de mou et vous êtes découragé, vous vous demandez si ça va se redresser, et surtout si vous aurez la motivation pour reprendre la rédaction des critiques de la mini-série.

Le récit est suffisamment riche en rebondissements pour assurer une lecture qui fidélise. Tynion parvient à mixer le story-driver et le character-driven de façon convaincante (malgré le fait, donc, qu'on puisse avoir du mal à toujours dire qui est qui et que, sans aucun doute, tout ça aurait pu êtr raconté avec un, deux ou même moitié moins de personnages). A mon avis, il y a sans doute un tiers de la série dispensable, c'est parfois un peu lent, trop décompressé. A la rigueur, dix épisodes maxi, ça passait très bien. Mais huit, ça aurait été parfait.

Toutefois, je serai plus réservé sur d'autres aspects, comme le fait que les personnages intègrent finalement trés vite leur situation. Tout comme leur manque de curiosité vis-à-vis de ce qui se passe au-delà de la maison. Comment peut-on raisonnablement comprendre qu'aucun d'eux ne tente une expédition au-delà des limites de la propriété pour ne serait-ce que vérifier que le reste du monde est totalement dévasté ?

La façon dont à mi-parcours Walter efface les souvenirs de ses invités pour tenter de rattraper ses erreurs de jugement m'a paru, avec le recul, une astuce narrative trop facile, et c'est aussi pour cela que je pense qu'avec moins d'épisodes The Nice House... aurait gagné en densité et en efficacité, en se dispensant de ce genre de tour de passe-passe.

Enfin, la chute de ce Cycle 1, sans rien spoiler, aurait pu ressembler au dénouement d'un épisode de La Quatriième Dimension ou Au-Delà du réel suffisamment flippant, en mettant à profit la pagination plus abondante de ce dernier épisode pour expliquer pourquoi dans les prologues de chaque numéro on voyait les invités dans un décor en feu. Mais le fait qu'un Cycle 2 soit annoncé (sans toutefois préciser quand sa publication débutera - sans doute dans le courant 2023, mais aussi certainement pas avant que Martinez ait dessiné assez d'épisodes d'avance) ruine l'effet parce qu'il est alors évident que Tynion IV va vouloir expliquer, résoudre.  Or, je pense que parfois ce genre d'histoire gagne à ne pas êtr trop explicitée et même à laisser le lecteur sur le cul, avec une chute ou un twist vertigineux ou angoissant.

Mais, sans vouloir être lourdingue, ça ne m'a pas convaincu ni convenu. Pour que j'ai envie d'un Cycle 2, il aurait fallu un cliffhanger plus dingue que celui-ci, et au-delà une écriture plus acérée et des dessins plus "faciles". Et donc que DC et les auteurs préviennent qu'il y aurait une suite. Pas suffisant pour gâcher ce que j'ai aimé dans The Nice House on the Lake, mais assez agaçant pour me rendre chafouin.

mardi 15 novembre 2022

THE NICE HOUSE ON THE LAKE #11, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


The Nice House on the Lake touche aussi à sa fin : le mois prochain verra la conclusion de cette mini-série à la publication (trop) erratique. C'est d'ailleurs le seul gros reproche qu'on adressa à l'histoire créée par James Tynion IV et Alvaro Martinez : difficile de rester accroché à un récit qui paraît de façon aussi décousue. Mais ne boudons pas notre plaisir...


Les manipulations de Ryan dans la salle de contrôle de Walter ont eu un effet désastreux : Naya est morte car sa faculté à se régénérer à cessé. Rick est effondré. 


Mais surtout, comme les autres, il se souvient de tout à nouveau. Reg décide de prendre les choses en main et, avec quelques autres, de gagner l'autre maison pour s'expliquer avec Walter.


C'est justement quand les autres sont partis que Walter réapparaît aux côtés de Rick qui lui demande de ressuciter Naya. Walter en est incapable. Alors Rick exige de savoir qui est responsable de la mort de Naya.


Walter se déplace auprès de Ryan et lui explique ce qu'elle a provoqué. Elle a désormais entre les mains la solution : soit tuer ou effacer les souvenirs de tout le monde. Soit le tuer.

Tout est donc en place pour un dénouement prometteur. Et je ne doute pas que James Tynion IV a su garder le meilleur pour la fin. Cette fin qui s'est faite attendre, non pas parce que The Nice House on the Lake est trop longue mais parce qu'elle a été éditée un peu en dépit du bon sens.

Ce sera vraiment l'occasion de se rattraper quand l'intégralité sera disponible en recueil (et comme en vo, Urban Comics a décidé que cette histoire serait en deux tomes dans sa collection Indies, avec un format plus grand, mais un prix total de 35 Euros comme il l'avait initialement pensé pour un seul gros volume). 

Avec ses multiples pauses, donc une de plusieurs mois, son casting fourni, son style graphique exigeant et son intrigue noueuse, The Nice House on the Lake se prête en vérité très mal à une lecture en floppies. A chaque fois que je découvre un nouvel épisode, c'est un effort pour me replonger dans ce récit noir, tortueux, à l'esthétique difficile.

Pourtant, et c'est ce qui m'a fait tenir, qui m'a empêché de dériver, ce que raconte Tynion IV reste relativement simple, et avec la perspective de la fin, cette direction se souligne. Dans le précédent épisode, Ryan s'introduisait, à l'insu (ou pas ?) de Walter dans l'étrange salle de contrôle où il manipulait les capacités physiques et mentales de ses invités. En se servant des commandes de façon hasardeuse, elle déclenchait une tragédie puisque, au même moment, le reste de la bande s'amusait à tester leur résistance à la mort en se tirant dessus.

Naya, poussée à participer à ce jeu macabre et dangereux par Rick, tombait sous les balles sans se relever... Car Ryan, sans le savoir, venait de la priver de sa capacité à ressuciter. L'épisode ce ce mois-ci s'ouvre donc sur la conséquence de ce drame avec Rick totalement dévasté tout comme le reste du groupe. Car le geste de Ryan a eu un autre effet, au moins aussi terrible : tous se souviennent de tout !

L'emprise de Walter sur la mémoire de la bande n'opère plus. Ils savent donc que leur hôte les a trahis, s'est joué d'eux, depuis toujours, qu'il les a piégés dans cette maison. Toutes les lignes narratives convergent tandis que Walter disparaît et reparaît opportunément. Reg entraîne ses amis jusqu'à la seconde maison pour une explication avec Walter qui lui se présente devant Rick pour lui avouer qu'il ne peut ramener à la vie Naya mais qu'il n'est pas non plus responsable de son décès.

Conclusion : d'un côté, la bande menée par Reg va chercher Walter pour exiger des comptes ; de l'autre, Rick va chercher Ryan pour la tuer. Et c'est sans compter avec Norah qui a poussé Walter à bout pour qu'il la libère de la seconde maison. Et Ryan donc à qui Walter donne un choix à faire : soit tuer tout le monde, soit effacer à nouveau leur mémoire, soit le tuer.

Tynion IV mène vraiment son affaire magistralement, il y a un crescendo intense dans cet épisode, tout est en place pour un final explosif. Et comme chaque épisode depuis le début nous a montrés chacun des invités dans un décor d'apocalypse, évoquant le meilleur et le pire de Walter, on est maintenant tout près de savoir ce qui a abouti à ces introductions post-apocalyptiques et à l'éparpillement de la bande.

Maintenant, abordons le dessin. Alvaro Martinez avec la coloriste Jordie Bellaire ont produit un travail sensationnel sur cette mini-série, la transformant en autre chose qu'une simple mini-série bien foutue. L'ambiance des planches, la puissance visuelle de l'histoire, leur doivent beaucoup et ont ajouté une forte plus-value au script de Tynion IV.

Cependant leurs parti-pris ont un revers : celui d'une lisibilité difficile. Car Martinez, qui a été cet artiste si élégamment encré par Raul Fernandez et colorisé par Brad Anderson (sur Detective Comics et Justice League Dark), s'est passé d'encreur pour assumer cette tâche et a conçu avec Bellaire un look très particulier pour The Nice House....

Du coup, en toute franchise, c'est aussi à cause de ça que découvrir chaque épisode de la série avait de quoi provoquer une certaine fébrilité. Car, honnêtement, même si je trouve le résultat saisissant, ce n'est pas toujours facile de lire The Nice House.... A la fin de ce numéro, on trouve ceci :


Un dessin représentant donc tous les personnages de l'histoire, avec leur identité, leur métier, le symbole auquel ils sont attachés (symboles qui resteront comme un des éléments les plus dispensables de la série). Ce document a sûrement été produit par Martinez seul, dessin et couleurs, et on reconnaît distinctement les protagonistes, avec un traitement graphique plus classique, contrasté. Lisible.

Il me semble, mais ça n'engage que moi, que The Nice House... aurait quand même gagné à être un peu plus sobre esthétiquement car entre le trait de Martinez, beaucoup plus expérimental que sur Detective Comics ou Justice League Dark, et la colorisation très poussée de Bellaire, il a souvent été compliqué de savoir qui était qui, à plus forte raison de s'en rappeler quand plusieurs mois s'étaient écoulés entre deux épisodes. On a quand même dix personnages principaux plus Walter (donc onze) plus Reg (donc douze), avec un dessin et des couleurs radicaux, dans une intrigue exigeante... C'est quand même hard.

Je crois qu'en ayant dessiné la série un chouia plus sobrement, au niveau du trait et des couleurs, on n'aurait pas beaucoup perdu ni en force ni en audace. Surtout, ça aurait été tellement plus simple pour identifier et se souvenir des personnages. Ce sont les gros bémols de ce projet pour moi : une esthétique plus simple, et une périodicité mieux contrôlée (par exemple, si, comme pour The Human Target de King/Smallwood, Tynion, Martinez et Bellaire avaient fait un gros break de six mois, ou un peu plus même, pour livrer d'un seul jet les six derniers épisodes, ça aurait parfait, bien mieux en tout cas que six premiers épisodes d'un jet et ensuite une publication aussi chaotique).

Je ne boude pas mon plaisir : j'ai lu cette histoire avec intérêt, je la trouve excellente, et j'ai confiance dans l'équipe pour un épilogue à la hauteur. Mais quand Urban va proposer la vf en deux tomes, je relirai ça à tête reposée pour vraiment mieux en profiter.

mercredi 28 septembre 2022

THE NICE HOUSE ON THE LAKE #10, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


Après quatre mois d'absence, The Nice House on the Lake revient enfin, et, espérons-le, cette fois sans nouvelle interruption. Carr, pour se plonger dans ce dixième épisode, soit vous devez avoir une excellente mémoire, soit il vous faut relire les derniers chapitres pour savoir où en est l'histoire de James Tynion IV et Alvaro Martinez. Le résultat est excellent, mais pâtit de cette publication, disons, compliquée.


En ayant mis la main sur des armes à feu dans la maison, les invités de Walter ne résistent pas à tester leur capacité à guérir de leurs blessures, voir à défier la mort.


Au même moment, Walter fait visiter à Norah la salle des commandes de la deuxième maison. Il peut ainis contrôler le facteur guérissant des invités et trafiquer leurs mémoires. Sauf pour un d'entre eux...


Walter et Norah discutent du moyen de contrôler l'élément qui résiste à son contrôle mais aussi de la nécessité pour lui à tout révéler. Norah se trouble soudain. Et Walter le remarque et s'emporte.


Car Ryan, qui les a épiés, a pénétré à son tour dans la salle des commandes et s'en sert. Dans la première maison, Naya Radia se prête au jeu morbide de ses camarades. Et c'est le drame...

Cette dernière phrase fait penser à un commentaire dans un mauvais doc de M6/W9, sauf qu'il se passe effectivement quelque chose d'affreux à la fin de cet épisode, un événement qui risque bien de faire basculer la série alors que celle-ci approche de la fin. L'effet est d'autant plus vertigineux que la scène se passe hors-champ. Mais je m'arrête là sinon je vais spoiler.

Quatre mois se sont écoulés depuis la parution du précédent épisode de The Nice House on the Lake. Et si on va plus loin, on se rend compte que la série a démarré il y a... Quatorze mois ! Vous allez me dire (et je me le dis moi-même sans ça) que ça fait un chouia long, mais si le résultat est et reste bon, pourquoi s'en plaindre ? En vérité, le problème est ailleurs et il pèse sur la série, qu'on le veuille ou non.

Le DC Black Label est un espace de liberté pour les auteurs les plus en vue de l'éditeur, qui peuvent y produire des histoires souvent détachées de la continuité, et même du registre super-héroïque - comme c'est le cas avec The Nice House.... On peut féliciter DC et ses editors pour cela, et pour laisser le temps aux auteurs de faire leur boulot sans avoir l'obligation de respecter la cadence mensuelle - même si, à l'occasion, certains titres ont quand même eu des fill-in (comme sur Batman-Catwoman de Tom King et Clay Mann, ce dernier ayant été suppléé - à contrecoeur - par Liam Sharpe sur quelques numéros).

Mais dans la grande majorité des cas, c'est ainsi. On peut interpréter cela comme une volonté de DC de faire de son Black Label ce qu'était autrefois Vertigo, sans toutefois égaler cette colection, qui proposait des projets bien plus fous et qui révélait des talents au lieu d'être réservé aux stars déjà confirmées.

Pour en revenir à The Nice House... et à sa publication, il est bon de rappeler qu'à l'origine James Tynion IV n'avait pas spécialement prévu de le faire publier par DC. Le succès de son creator-owned Something is killing the children (chez Boom ! Studios) l'incitait déjà à abandonner le work-for-hire. Mais comme le scénariste avait conçu cette mini-série avec le dessinateur Alvaro Martinez (son partenaire sur Justice League Dark) et que celui-ci était encore sous contrat avec DC, un arrangement fut trouvé pour héberger The Nice House....

On peut donc affirmer que Tynion IV a été copieusement chouchouté par DC qui ne voulait pas laisser filer un potentiel best-seller au parfum de production indé. Et encore aujourd'hui on remarque à quel point The Nice House... déparaille dans les mini-séries du Black Label car on n'y trouve aucun personnage du DCU, ce n'est pas une histoire de super-héros.

Le Black Label étant devenu ce qu'il est (c''est-à-dire un label avec de plus en plus de titres), DC s'est adapté à sa production, laissant des mini-séries prendre du retard pour conserver un niveau de qualité élévé et attirer de nouveaux auteurs (ou en convaincre certains de renouveler l'expérience). Ainsi, des titres comme Rogues (par Joshua Williamson/Lemoacs), Catwoman : Lonely City (par Cliff Chiang) récemment ont vu leur planning bouleversé. 

Dans certains cas, il a été convenu avec certaines équipes créatives des pauses dans la parution, souvent à mi-chemin de l'histoire, pour donner le temps aux artistes de livrer les épisodes qu'il leur restait à dessiner. C'est ce qui s'est passé avec Dark Knights of Steel (par Tom Taylor et Yasmine Putri) ou The Human Target (par Tom King et Greg Smallwood), quand certains titres n'ont pas été tout simplement reportés afin de trouver une fenêtre de sortie appropriée (comme avec Danger Street de Tom King et Jorge Fornés).

Et c'est là qu'on en revient à The Nice House... : si DC avait, simplement, interrompu la publication au sixième épisode pendant six mois (comme pour The Human Target), alors Alvaro Martinez aurait eu le temps de produire ses épisodes tranquillement et le lecteurt aurait repris le cours de la série avec l'assurance d'avoir la seconde moitié du récit d'une traite. Au lieu de quoi, on eu six épisodes, puis deux, puis plus rien pendant quatre mois. Et on croise désormais les doigts pour la suite... Mais le n°11 ne sortira qu'en Novembre et le 12, normalement, en Décembre.

Ces retards ne sont pas dûs qu'à Martinez : on devine évidemment, en voyant ses planches une nouvelle fois extraordinaires, qu'il a tout donné. C'est envoûtant, effrayant, le découpage est admirable, et les couleurs de Jordie Bellaire sont exceptionnelles. Non vraiment, The Nice House... est une série visuellement hors du commun, avec une ambiance intense, un look sidérant. C'est une expérience esthétique, audacieuse, mais jamais gratuite, jamais m'as-tu-vu, toujours en phase avec le récit, son atmosphère, sa narration.

Seulement, Martinez a aussi profité des interuptions pour faire quelques conventions, signer des autographes, dessiner pour des fans, sortir un artbook. C'est une partie du métier d'aller à la rencontre des lecteurs, c'est de la promo, et ça fait plaisir aux artistes de voir les fans. Je n'ai aucun problème avec ça, et si DC laisse faire, c'est qu'ils savent l'impact que ça aura sur la périodicité du titre.

En revanche, en tant que lecteur, c'est un peu plus embêtant, car The Nice House... n'est pas un comic-book très facile à suivre, avec son casting très riche, son intrigue très tordue, sa narration spéciale. A chaque arrêt de plusieurs mois, il faut faire l'effort de se replonger dans cette histoire noire, cauchemardesque, exigeante. Il faut avoir en tête les rebondissements, reconnaître les personnages - ce qui n'est pas du tout évident avec le traitement graphique et la façon d'écrire de Tynion IV (qui, comme beaucoup de ses confrères, n'offre aucun résumé des épisodes précédents ni trombinoscope pour rappeler qui est qui - c'est aussi la responsabilité des editors de la série, Marquis Draper, Chris Rosa et Marie Javins !).

Prenons un exemple simple et qui, je pense, parlera à tous ceux qui suivent The Nice House... en floppies : je ne me souvenais plus du tout que Ryan épiait Walter et Norah depuis le précédent épisode - et pour cause, en quatre mois, j'ai lu beaucoup d'autres choses et il est impossible (sauf si vous êtes hypermnésique) de se rappeler de ça. J'ai dû donc de replonger dans mes singles et mes propres critiques avec leur résumé, car j'étais à la rue, paumé. Je défie quiconque de ne pas être dans la même situation.

C'est bien dommage, parce que, une fois, qu'on est au point, l'épisode est captivant. La découverte de cette salle des commandes, la suggestion que Walter dépend d'individus qui seraient très contrariés en apprenant qu'il ne maîtrise pas tout, le jeu macabre des invités qui s'amusent à se tirer dessus et à ressuciter, l'intrusion de Ryan dans la salle des commandes et tout ce qui s'ensuit jusqu'à la fin, conséquences directes de cette intrusion... Tout ça est absolument terrifiant, électrique. Et donc le cliffhanger est glaçant, irréversible.

Ce sont ces sentiments extrêmes qui perturbent le plus : d'un côté, la frustration de ne pas pouvoir suivre cette série dans des conditions sinon normales, du moins plus confortables ; et de l'autre, la forte impression produite par chaque épisode, la sensation qu'une fois finie, en relisant tout ça à tête reposée, ce sera la confirmation que The Nice House on the Lake est une grande BD. Mais mal éditée.

samedi 4 juin 2022

THE NICE HOUSE ON THE LAKE #9, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


C'est avec un sentiment étrange qu'on lit ce neuvième épisode de The Nice House on the Lake puisqu'on ignore à quand la série reprendra - mais j'y reviendrai. Car, en attendant, l'épisode en question est excellent. James Tynion IV fait bouger les choses, sans avoir l'air d'y toucher, et à la fin on ne demande qu'à voir ce qui va suivre - même si, donc, il faudra attendre. Alvaro Martinez, avec Jordie Bellaire, continue d'illustrer magistralement ce cauchemar en quasi huis-clos.



Ryan a donc découvert que Norah était retenue dans la seconde maison et celle-ci l'informe de la nature extra-terrestre de Waltr, qui a effacé les souvenirs du groupe et auquel il ne faut pas se fier.


Dans la première maison, Arturo Pérez, l'acupuncteur, s'installe dans la cabane dans les arbres que Reg a conçu. Il promet à ce dernier de lui rséerver sa première séance.


Le soir venu, Walter rejoint Norah dans la seconde maison. Elle lui répéte que le groupe lui en voudra de lui avoir menti quand il apprendra la vérité. Mais elle peut aider à faire passer la pilule...


Et au même moment, dans la première maison, Reg et Arturo font part de la stupéfiante découverte qu'ils ont fait lors de la séance d'acupuncture pratiquée dans l'après-midi...

Ce neuvième épisode est franchement épatant et James Tynion IV relance son histoire de main de maître alors qu'on pouvait trouver que la série patinait un peu. Toutefois, l'évolution de l'intrigue jusqu'à un double cliffhanger saisissant nous laisse dans une grande frustration.

Vous allez dire : c'est le jeu. Et c'est vrai : un bon scénariste se doit de frustrer ses lecteurs pour que ceux-ci aient envie de revenir au prochain numéro, avec l'espoir d'en savoir plus, que les héros progressent. Mais la frustration ici est d'une nature différente.

En effet, ce neuvième épisode est le dernier qu'on lira au moins jusqu'en Septembre ! En consultant les sollicitations de DC Comics (le calendrier des sorties prévues dans les prochains mois), le titre n'apparaît plus en Juillet ni en Août. J'ai interrogé Alvaro Martinez sur Twitter à ce sujet sans qu'il me réponde. Donc, en étant optimiste, je table sur un dixième épisode en Septembre. Mais sans aucune garantie. Récemment, le dessinateur a renoué avec les séances de dédicaces dans des conventions et on pouvait s'attendre en conséquence à ce que ce n°10 ne soit pas pour Juillet. Mais il semble bien que The Nice House on the Lake connaisse à nouveau un long hiatus.

D'habitude, je ne fais pas grand cas de ces délais car ce qui m'importe, plus que d'avoir ma dose mensuelle de comics, c'est que la qualité soit au rendez-vous, que l'intégrité de la série soit conservée. De ce côté-là, peu de danger puisque The Nice House... est un creator-owned, il appartient donc à ses auteurs, James Tynion IV et Alvaro Martinez, et donc DC n'a pas le droit de leur imposer des fill-in. Par ailleurs, l'éditeur a consenti des efforts pour que le scénariste, qui a lâché toutes ses autres séries chez lui, publie ce projet au sein du Black Label plutôt que sur Substack (et incidemment chez un éditeur indépendant type Image ou Boom ! ou Dark Horse). Donc, DC est prêt à accorder à Tynion et Martinez le temps qu'il faut pour sortir la suite et fin.

Mais je trouve quand même ça terriblement ingrat pour le lecteur car ces interruptions à répétitions sans savoir à quand s'effectuera la reprise gâche quelque peu la lecture. C'est dommageable pour une histoire comme celle de The Nice House... avec son casting fourni, son intrigue labyrinthique, son ambiance chargée. Il faut à chaque fois faire l'effort de s'y replonger, de se refamiliariser avec tout ça, et ce n'est pas évident. C'est là qu'on mesure l'avantage à attendre (même si, là aussi, c'est long) la vf chez Urban Comics où on pourra lire les douze épisodes dans un seul recueil.

D'une manière plus générale, cela donne à réfléchir au modèle du Black Label. Strange Adventures (King/Gerads + Shaner) tout comme Mister Miracle (King/Gerads) avaient terminé leur publication en devenant bimestriel, afin que les artistes n'aient pas à bacler ou soient remplacés. Batman/Catwoman a vu débarquer Liam Sharp pour suppléet Clay Man au bout du sixième épisode (alors que ce dernier planchait depuis plus d'un an sur la mini-série !). The Human Target (King/Smallwood) a été clairement programmé en annonçant sa reprise après uun hiatus de six mois - c'est l'exemple le plus semblable à The Nice House..., avec Catwoman : Lonely City, où Cliff Chiang a promis la suite et fin en Août prochain.

Ne sachant donc rien sur la date du retour de la mini-série, on ne peut que subir. Je le répéte : c'est dommage de ne pas avoir plus de visiblité, de la part des auteurs comme de l'éditeur. Je n'ai rien à reproché sur le fond à James Tynion IV : ce numéro est excellent encore une fois. Le fait que Ryan connaisse la situation de Norah et les mensonges de Walter tout comme ce que découvrent, au terme d'une séance d'acupuncture, Reg et Arturo, qui partagent ça avec le groupe, relancent la partie de manière très efficace.

Idem en ce qui concerne cette scène parfaite entre Walter et Norah où le premier est mis devant le fait accompli (ses manigances finiront pas lui causer l'inimitié de ceux à qui il a voulu offrir une chance). Ryan étant toujours dans le coin, elle assiste à leur sortie la nuit venue et les suit dans un endroit vraiment très zarbi : c'est redoutablement accrocheur, digne des meilleurs cliffhangers de Lost (auquel The Nice House... fait souvent penser).

Visuellement, c'est une série extraordinaire. Alvaro Martinez expérimente et teste les limites de son art et du lecteur. C'est très fort, très audacieux, et le traitement des couleurs par Jordie Bellaire ajoute à cette expressionnisme rarissime. Pour tout cela, The Nice House... évoque ce qui se faisait sous la houlette de Karen Berger aux grandes heures du label Vertigo. Perso, si le résultat me désarçonne quelquefois et que la lisibilité n'est pas toujours évidente, je soutiens quand même ces prises de risque graphique chez un gros éditeur qui a l'immense mérite de donner un tel espace de liberté à ses meilleurs auteurs (tandis qu'en face, chez Marvel, cela n'existe absolument pas).

Comment ne voulez-vous pas être agacé après ça ? On a envie de lire la suite, vite, ou du moins dans un délai raisonnable, ou en tout cas en sachant quand cette suite sera disponible. Ne rien savoir à ce sujet, c'est vraiment le pire des suspenses. Je ne vais pas faire un caprice de vo-iste (c'est un choix assumé d'avoir priviligié ce type de lecture et de fréquence), mais pour le coup, je m'en mords un peu les doigts.

samedi 23 avril 2022

THE NICE HOUSE ON THE LAKE #8, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


The Nice House on the Lake entre dans son dernier quart avec ce huitième épisode. Le récit de James Tynion IV évolue tranquillement, sur un rythme de sénateur, et on lit tout ça avec parfois un ennui poli, comme si la machine était grippée après le hiatus de la série. Néanmoins, grâce notamment au dessin extraordinaire d'Alvaro Martinez, on se laisse porter jusqu'à un cliffhanger qui nous réveille opportunément.


Sarah Radnitz se souvient qu'au début, lorsqu'elle a rencontré Walter, elle ne l'a pas aimé. Il semblait tester tous ceux dont il faisait la connaissance. Aujourd'hui, elle mesure à quel point c'était vrai...


Tandis que le groupe est encouragé à bâtir de nouvelles installations complémentaires à la maison, les objectifs de chacun différent. Walter est encouragé par Sarah à être moins dirigiste et plus à l'écoute.


Contrarié, Walter, à la nuit tombée, quand tout le monde dort, gagne la seconde maison où il retient Norah. Elle lui explique que ce qu'il a fait sera découvert et les autres ne lui pardonneront pas.


43 jours après son arrivée dans la maison, Ryan confie à Reg avoir remarqué que Walter l'évite désormais. Elle sort se promener et rejoint la seconde maison où elle fait une découverte choquante...

Et cette découverte, bien entendu, je vais m'abstenir de vous la révéler mais, soyez-en sûr, elle va avoir des conséquences sur la suite et fin de la série. James Tynion IV sait soigner ses sorties et rien que pour cela on sera indulgent avec ce qui a précédé dans cet épisode.

Car, avouons-le, on s'ennuie un peu. Cette impression diffuse depuis la reprise de la série, après son break éditorial, se confirme ici : la machine semble grippée, comme si le scénariste cherchait un deuxième souffle pour accrocher à nouveau le lecteur. C'est le piège, inévitable, d'une série qui mise beaucoup sur l'ambiance. Et où le lecteur en sait (un peu) plus que les protagonistes.

La narration choisie par Tynion est casse-gueule car quand on décide de donner au lecteur des éléments qu'ignorent les héros de l'histoire, le risque réside dans le fait qu'on a le sentiment que lesdits héros ne comprennent pas assez vite la situation. Ou que le scénariste gagne du temps.

Puisqu'on sait que The Nice House on the Lake comptera douze numéros, forcément on s'interroge sur la capacité de l'auteur à tenir sur la durée. Que prépare-t-il dans la dernière ligne droite ? Il est acquis, vu les premières pages de chaque épisode, se déroulant après le coeur du récit, que ça ne s'est pas bien terminé. On voit à chaque fois un membre du groupe des amis de Walter évoluer dans un cadre flou mais apocalyptique, vêtu de haillons, parfois armé, et monologuant sur sa rencontre avec Walter, l'impression première qu'il lui a fait, et le bilant de tout ce qui s'est passé ensuite.

Si à chaque fois l'épisode s'ouvre sur un personnage isolé, ça signifie que l'histoire a vu le groupe éclater et que le projet de Walter a échoué. Dans cet épisode, on suit Sarah Radnitz, qui, dans la vie d'avant, officiait en qualité de consultante - un terme assez vague mais qui l'identifie comme quelqu'un dont l'avis compte pour des décisionnaires. C'est aussi un poste qui engage l'individu qui l'exerce puisqu'il est payé pour sonder, avoir une opinion, qualifier qualités et défauts.

A cet égard, Sarah témoigne avec une acuité intéressante puisqu'elle explique n'avoir pas apprécié Walter de prime abord. Elle le trouvait condescendant, comme s'il jugeait, jaugeait, toisait les autres. Puis elle a baissé la garde, comme les autres. Au coeur de l'épisode, les deux personnages ont un échange instructif : Walter évoque son envie de satisfaire ses amis même dans la situation extraordinaire et tragique dans laquelle ils sont désormais, et pour cela il les encourage dans divers projets (constructions d'un hangar, d'un spa, d'un observatoire - même si ce dernier semble embarrasser Walter -, d'une ferme). Mais Sarah le reprend, en douceur, car, estime-t-elle, en voulant trop bien faire, l'attitude de Walter peut paraître plus dirigiste qu'encourageante. Or, un leader se doit de rester à l'écoute de chacun, quitte à laisser faire.

Plus tard, Walter rejoint Norah dans la seconde maison où il la retient et elle complète le discours de Sarah en pointant l'hypocrisie de son hôte. Forcément qu'un jour, et peut-être arrivera-t-il plus vite qu'il ne le pense, le groupe découvrira ce qu'il a fait. Toutes ses bonnes intentions ne péseront pas lourd face à l'incompréhension et à la colère que cela suscitera alors. Walter s'emporte, perdant, comme c'est l'usage, son apparence humaine, persuadé de ne manipuler les autres que pour leur bien. Mais c'est justement là son hypocrisie (son aveuglement même) : il ne fait rien pour le bien des autres, il fait tout pour son bien à lui, depuis le début de cette aventure où il a piégé ses amis en détruisant le monde et en les cloitrant dans cette villa paradisiaque.

Un troisième grain de sable va encore plus enrayer la machine de Walter et c'est Ryan qui l'incarne. Ella a remarqué, sans comprendre pourquoi, que Walter l'évitait désormais. En voyant cela, elle s'est rendu compte de manière blessante de sa position dans le groupe dont elle est la benjamine et la dernière recrue. Elle se confie à Reg qui ne trouve pas les mots pour la rassurer, aussi sort-elle prendre l'air. Ses pas la conduisent, inconsciemment, jusqu'à la seconde maison où, donc, elle va découvrir quelque chose de bouleversant.

Tout cela mériterait d'être plus dynamique, et même si l'épisode est ponctué de splash-pages avec les plans des futures installations, on a l'impression que Tynion avance avec le frein à main, comme s'il se retenait pour ne pas aller trop vite. C'est dommage, et peut-être (mais, pour le savoir, il faudra attendre le dernier épisode) en vérité sa série est-elle un peu trop longue ou manque-t-elle de matière pour douze épisodes. Mais bon, ça devrait quand même bouger davantage le mois prochain.

En revanche, si le déroulement de l'action pêche un peu par manque de tonus, la série reste incontournable par sa qualité graphique. Alvaro Martinez éblouit à chaque fois et ce numéro ne fait pas exception à la règle.

Il y a une forme d'expressionnisme fascinant dans le traitement du dessin, quelque chose de brut, mais aussi de finement ouvragé. L'image est souvent sombre, avec des à-plats noirs profonds, et les sources lumineuses dans chaque plan sont précieuses. Mais ça ne signifie pas que c'est pénible à lire car c'est toujours étonnamment clair. Tout ce qui ressort est comme dégagé à l'acide, ainsi qu'on procède en verrerie.

Par ailleurs, le soin apporté aux expressions des visages, aux attitudes, à tout le body language est épatant. On sent que Martinez a eu à coeur de donner à chacun des protagonistes une véritable identité à ce niveau-là, sans doute pour compenser le fait que ce casting fourni pouvait parfois égarer le lecteur qui a plus l'habitude d'identifier les héros sur des bases plus simples comme les visages ou les costumes. Moi-même, parfois, je ne sais plus trop qui est qui, et en fait, c'est le groupe tout entier qui devient une entité, avec un narrateur différent à chaque épisode, comme une balise pour se repérer.

Ajoutez à cela que la colorisation de Jordie Bellaire épouse cette exigence graphique, avec des jeux de teintes anti-naturalistes, qui brouillent les cartes encore davantage. Il est certain qu'une fois qu'on pourra (re)lire The Nice House on the Lake d'un trait, ce sera certainement plus facile (et pour ma part, j'attends la vf, en un seul volume, chez Urban Comics, même si ça risque de ne paraître qu'en 2023 à ce rythme - car la série va faire un nouveau break après le #9... Et on ne sait toujours pas quand sortira le #10 !).

Bref, pour résumer, un épisode un peu cahin-caha. Si le titre mérite qu'on persévère, il faut tout de même reconnaître que c'est un cran en dessous du premier acte.

mercredi 9 mars 2022

THE NICE HOUSE ON THE LAKE #7, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


Après cinq mois d'interruption, The Nice House on the Lake revient. Nous avions laissé les héros de cette mini-série, le cerveau lavé par Walter, leur "ami", en fait un extraterrestre, qui les avait invité dans sa superbe demeure près d'un lac pour les protéger de la fin du monde et en faire ses cobayes. Un coup de théâtre allait changer le cours de la partie et James Tynion IV et Alvaro Martinez reprennent exactement là où les choses en étaient en Novembre dernier. Le jeu peut reprendre, plus pervers que jamais.


Les habitants de la maison ont tout oublié, à nouveau. Mais, à présent, Walter vit parmi eux tandis que Norah Jacobs a disparu. Walter suggère, pour aller de l'avant, de compartimenter la maison entre un espace de travail et un espace de vie.


Où est passée Norah ? Elle est prisonnière dans la deuxième maison, où fut retenu avant elle Reginald "Reg" Madison. Elle, se souvient de tout. Et pense savoir pourquoi Walter l'a écartée. Jadis, lors de leur rencontre, elle s'appelait Norman, a changé de sexe depuis, désorientant Walter.


Alors que les autres s'organisent dans la première maison, Reg dessine les plans pour réaménager l'esapce habitable en deux sections. Il évoque Norman/Norah et les sentiments que Walter avait pour lui/elle. Walter se trouble et fait oublier cela à Reg.


Une fois tout le monde endormi, Walter quitte la première maison et s'enfonce dans les bois environnants pour rejoindre la deuxième maison et Norah. Bien qu'il jure comprendre son ressentiment, il lui demande son aide pour la suite...

On pouvait légitimement se poser deux questions à la fin du sixième épisode de The Nice House on the Lake. La première : la série allait-elle souffrir d'une interruption de cinq mois ? Autrement dit : le lecteur aurait-il toujours envie de se replonger dans cette histoire ? La seconde : comment James Tynion IV et Alvaro Martinez, justement, allaient rebondir, proposer un second acte aussi passionnant et intense que le premier ?

Pour ne pas être perdu, il faut comprendre et admettre le principe narratif sur lequel a misé Tynion IV à partir de ce septième épisode. Celui d'une sorte de Reset, de Réinitialisation. En effet, c'est comme si l'histoire repartait avec une mise à jour. En apparence, rien n'a changé : la fin du monde a toujours eu lieu, une dizaine de personnes sont coincés dans une somptueuse maison près d'un lac, et tentent encore de composer avec la situation, entre résignation et combativité, acceptation et volonté d'aller de l'avant.

Mais un élément majeur, fondamental a changé : Walter, celui qui les attirait dans ce lieu et dont, nous, lecteurs, savons qu'il a provoqué la fin du monde, qu'il est un extraterrestre avec des pouvoirs mentaux très puissants et une apparence véritable différente de celle que ses amis lui connaissent, Walter donc vit désormais en compagnie de ses invités. Ceux-ci, la dernière fois que nous les avons vus, venaient de retrouver, dans une seconde maison à proximité, Reginald Madison dit "Reg", qui, il y a quelques années, avait appris le plan de Walter et l'avait aidé à le réaliser. Mais en mesurant, une fois celui-ci accompli, l'ampleur de l'horreur commise, Reg était prêt à contre-attaquer avec le soutien des invités. Malheureusement, Walter l'avait anticipé et avait fait oublier tout cela à tout le monde.

Retour donc à la première maison pour tous, y compris Walter. Pour tous ? Pas tout à fait et c'est l'autre élément de taille à prendre en compte : Norah Jacobs n'était plus là et personne ne le remarquait. Reg avait pris, numériquement, sa place. Walter conseille à ses invités de compartimenter l'espace de la maison : un pour y vivre, un autre pour réfléchir et travailler au moyen de se sortir de là - par exemple en essayant de communiquer avec l'extérieur, où, peut-être, restaient des survivants. Chacun se répartit alors les tâches, qui pour confectionner une antenne capable d'augmenter le signal émetteur, qui pour réaménager la maison, etc. Walter est à la baguette, et personne ne se doute évidemment qu'il est manipulé par ce dernier. C'est Molly Reynolds, la comptable du groupe, qui narre cet épisode dans la scène d'ouverture (en flash-forward comme d'habitude, dans un paysage désolé) et le passé (quand Walter assemblait encore le groupe).

Et puis, donc, Norah Jacobs. Elle n'est pas morte. Non, elle aussi a pris la place de quelqu'un : c'est elle qui, maintenant, est prisonnière de la deuxième maison, où fut retenu Reg. Elle n'a rien oublié, elle sait que Walter l'a écartée et a lavé le cerveau des autres pour vivre avec eux. Et elle se souvient, en criant sa rage dans sa geôle, du passé. Autrefois, Norah s'appelait Norman, c'était un homme, très proche de Walter. Celui-ci lui avait confié aimer autant les femmes que les hommes, troublé par Norman autant que Norman était troublé par Walter. Mal dans sa peau, sentimentalement frustré, Norman a entrepris sa transition pour changer de sexe et d'identité, pour devenir Norah. Peut-être pour séduire Walter, peut-être pour être enfin elle-même. Jusqu'à l'invitation à la maison près du lac, jusqu'à la fin du monde...

Il faut savoir, à ce stade, que ces informations sur Norah ne sont pas qu'une volonté de Tynion IV de faire un effort pour la représentatitivé de ses héros. Il ne s'agit pas, autrement dit, d'écrire un transexuel pour complèter une sorte de groupe représentant tous les genres. Tynion IV lui-même a affiché publiquement sa bisexualité et milite pour les droits de la communauté LGBTQ+. On peut donc aisément deviner que Norah est un personnage emblématique de la cause qu'il défend, mais surtout une créature métaphorique dans un récit qui joue beaucoup sur la notion de transition - d'un lieu à l'autre, d'un personnage à un autre, d'un être d'une planète à un être d'une autre, d'une situation à une autre.

Tout The Nice House on the Lake est fait de transition : une invitation dans un endroit paradisiaque/la fin du monde, des humains/un extraterrestre, une maison/ une autre maison, etc. Norah est à cet égard l'incarnation la plus vibrante, déchirante, de cette notion de transition, dans ce qu'elle suggère et ce qu'elle établit. Est-ce qu'au fond Walter ne fait pas tout ce qu'il fait pour Norah ? C'est une piste (même si ça métonnerait que ce soit la seule), car comme on peut le voir dans la dernière scène de cet épisode, Walter revient vers Norah, essuie ses remontrances, puis sollicite son aide pour que "tout se passe bien", que tout se réalise selon ses plans. Mais quels plans exactement ? Que veut vraiment expérimenter Walter avec son groupe d'"amis", la fin du monde, le fait de leur laver le cerveau dès qu'il est contrarié, etc. ?

Sur ces interrogations Alvaro Martinez porte un regard toujours aussi impressionnant. Car The Nice House on the Lake est une oeuve aussi remarquable sur le plan narratif que graphique. Le style du dessinateur espagnol a complètement changé pour ce projet, se passant d'encreur, et évoluant à mille lieues du folklore super-héroïque dans lequel on pouvait déjà admirer ses planches.

Martinez doit jongler avec un casting important et donc donner à chaque personnage un physique identifiable rapidement. Personnellement, si je trouve que ses efforts en la matière sont louables, j'apprécierai volontiers que les protagonistes dialoguent plus souvent entre eux en rappelant au lecteur leur prénom car ce n'est pas toujours évident de s'en rappeler, surtout après cinq mois sans les avoir fréquentés. Cette réserve ne s'applique pas qu'à cette seule série, beaucoup d'auteurs aujourd'hui semblet parfois oublier que le lecteur ne peut pas tout mémoriser, quand il a de quoi mémoriser (car il arrive aussi que des scénaristes oublient purement et simplement de spécifier le nom de certains characters).

C'est aussi une série exigeante car elle ne laisse pas au lecteur l'occasion de souffler. Tynion IV et Martinez maintiennent une pression constante qui est certes épatante, mais qui, disons-le, par les temps qui courent, est étouffante. Lorsque la série a débuté, nous étions encore en pleine pandémie, et maintenant qu'elle reprend, c'est la guerre en Ukraine. Il faut être bien disposé pour lire ça, sans quoi c'est très pesant. Il n'y a strictement aucune légèreté, aucun humour là-dedans. Je sais bien que ces personnages sont dans un endroit après avoir vu le monde dévasté et donc ils n'ont certainement pas le coeur à blaguer, mais c'est une lecture en apnée.

Pourtant, la force de cette mini-série, sa qualité, c'est de vous accrocher avec une intrigue et des images puissantes, addictives. Il reste cinq numéros pour en connaître le fin mot et, sauf monumental dérapage, les auteurs ont toutes les cartes en main pour signer un néo-classique des comics.

mercredi 1 décembre 2021

BATMAN : FEAR STATE OMEGA #1, de James Tynion, Riccardo Federici, Christian Deuce, Guillem March, Ryan Benjamin et Trevor Hairsine

 

Cette fois, c'est la bonne : James Tynion IV tire sa révèrence et quitte Batman avec ce numéro Fear State Omega. C'est le bilan de sa dernière saga et même de l'année écoulée, forcément contrastée, entre tentatives de redynamiser la série et échecs patents. Pour la peine, il est soutenu par cinq dessinateurs qui se partagent les chapitres rétrospectifs du numéro, un procédé habile.



Batman convoie l'Epouvnatail dans son nouveau lieu de détention. Les deux hommes font le point : Molly Miracle a été incarcérée à Blackgate, payant pour tout le Collectif Insensé. Simon Saint est aussi en prison et son entreprise est sous la surveillance d'Amanda Waller.


Sean Mahoney s'est enfui et a quitté Gotham. Poison Ivy a renoué avec Harley Quinn mais a rompu avec la Jardinière et réfléchit au meilleur usage futur de ses pouvoirs. Catwoman doit également penser à son implication dans Alleytown mis à mal par le GCPD, le Magistrat et ses rivaux.


Clownhunter reproche à Batman d'être responsable du chaos en ville sans apporter de réponses. Ghost-Maker propose à Clownhunter de le former pour être plus efficace en renonçant à une justice expéditive et sans intégrer la Bat-famille.


Avant de livrer l'Epouvantail à sa nouvelle psychothérapeute, Chase Meridian, Batman lui explique que, chacun à leur manière, ils ont cru pouvoir changer, contrôler Gotham. Mais Jonathan Crane n'a pas compris que c'est une ville qui change ses habitants et pas le contraire.

C'est l'heure pour James Tynion IV de ranger ses jouets et de confier Batman à son successeur, Joshua Williamson. Il s'en acquitte dans ce long épilogue d'une quarantaine de pages en mettant en scène un dialogue entre Batman et l'Epouvnatail durant le trajet qui mène du commissariat central de Gotham jusqu'au nouvel asile de la ville.

Le procédé vaut ce qu'il vaut, mais il est plaisant à lire. Au fond, le scénariste oppose deux conceptions du contrôle : Batman, comme il l'explique à la fin de l'épisode, a tiré une leçon de l'année chaotique qu'il vient de traverser (depuis Joker War). Il a voulu, comme l'Epouvantail, contrôler Gotham, la changer, mais a fini par admettre que c'était impossible. Cet enseignement lui a été inspiré par une instropection : le drame originel qui a décidé de sa vocation super-héroïque (l'assassinat de ses parents) l'a conduit à vouloir traquer les criminels de toutes sortes en leur faisant peur, une méthode finalement similaire à celle de Jonathan Crane avec ses toxines. 

En élaborant l'Etat de la Peur (Fear State), l'Epouvantail a voulu plonger Gotham dans la terreur afin de mieux la soigner ensuite comme un thérapeute, un traitement de choc pour une ville constamment plongée dans le chaos. Sa méthode était juste plus radicale, globale que celle de Batman. Mais comme le justicier, elle a échoué.

Est-ce à dire que Gotham est incurable ? En tout cas, c'est une ville résiliente, qui se relève de toutes les épreuves, et c'est un trait de caractère qu'elle partage avec Batman, mais pas avec l'Epouvantail. James Tynion IV prolonge donc une idée formulée par certains auteurs de la série : Gotham est un personnafge autant qu'une métropole et lorsqu'on écrit Batman, on écrit Gotham.

Durant le trajet qu'ils parcourent du commissariat central jusqu'au nouvel asile (en vérité, Batman empêche l'évasion de Jonathan Crane par des sbires qu'il avait conditionnés pour stopper le fourgon de police qui devait le convoyer), les deux antagonistes dressent une sorte de bilan non seulement de leur affrotnement récent mais aussi de l'année écoulée, ce qui temporalise la run de Tynion, avec une année passée entre Joker War et Fear State.

Batman détaille le sort de plusieurs personnages liés à ces événements : Molly Miracle et Simon Saint sont incarcérés. La première paie pour le Collectif Insensé qui a participé à la déstabilisation générale en s'attaquant aux médias, mais son séjour à Blackgate va sûrement lui permettre de convertir des détenus. Le second a tout perdu : son entreprise est désormais au main d'un conseil d'administration surveillé par Amand Waller (et il y a là de la matière pour une intrigue de la série Suicide Squad).

Poison Ivy a renoué avec Harley Quinn mais chasse la Jardinière de son éden dans les sous-sols de Gotham. C'est la drôle de fin d'une histoire qui n'a jamais eu lieu puisqu'il est évident que Tynion IV devait certainement revenir sur le passé commun de Pamela Isley et cette Jardinière et il y a peu de chances qu'on revoit cette dernière dans le futur. A force de vouloir peupler la Bat-galerie de nouveaux personnages, Tynion a eu les yeux plus gros que le ventre et en laisse un paquet sur le carreau (car j'ai aussi des doutes au sujet de Molly Miracle, Sean Mahoney, Clowhunter, Ghost-Maker) : peut-être ne pensait-il pas, en les créant, partir de Batman et de DC si vite, mais en même temps personne ne l'a mis dehors, c'est lui qui a choisi de tout plaquer pour Substack et ses creator-owned.

Sean Mahoney prend le maquis et quitte Gotham. Clownhunter accepte que Ghost-Maker devienne son tuteur. Tous ces noms, je me répéte, sont condamnés aux oubliettes, à mon avis. Joshua Williamson n'a rien dit à leur sujet pour sa reprise de la série et l'histoire qu'il veut développer, et je ne vois personne s'y intéresser pour les intégrer à une autre série, une équipe. Tout ça fait beaucoup de casse. Mais entre des designs moches et des rôles improbables, comment les exploiter ? Le problème de tous ces personnages, outre qu'ils sont des seconds rôles oubliables, c'est qu'ils sont morts-nés : Tynion a échoué à leur donner une épaisseur, un intérêt, une fonction, il a échoué à les rendre indispensables. Ils manquent tous de l'étoffe dont on fait des personnages avec un avenir : Tynion n'a écrit ces personnages que pour lui, et comme il s'en va, ils vont disparaître. Personne ne les regrettera, trop nombreux, trop artificiels.

In fine, Tynion introduit Chase Meridian dans l'histoire. Il s'agit en fait d'une psy qui avait fait son apparition dans le film Batman Forever de Joel Schumacher en 1995, incarné par Nicole Kidman. Une addition inattendue, qui rend perplexe, mais qui, bizarrement, pourrait, elle, servir car, Arkham détruit, elle devient la nouvelle thérapeute des super-vilains de Gotham, à la tête d'un nouvel asile.

Comme pour Batman : Fear State Alpha, Riccardo Federeci rempile au dessin et livre des planches très détaillées (quoique aux décors fantômatiques - l'avantage d'ilustrer des scènes à l'intérieur de la Bat-mobile roulant dans un brouillard à couper au Batarang). 

Chaque segment du scénario en relation avec un des acteurs de Fear State est ensuite dessiné par un artiste différent : Christian Deuce officie sur les pages impliquant Molly Miracle, le Collectif Insensé, Simon Saint et Amanda Waller. Du bon travail, propre.

Ryan Benjamin imite Jim Lee avec les pages consacrées à l'évasion de Sean Mahoney. Sans intérêt, paresseux.

Guillem March, fidèle à son goût pour les super-vilaines (cf. Gotham City Sirens), s'occupe de la scène avec Catwoman Poison Ivy, Harley Quinn et la Jardinière. Pas mal, mais convenu.

Enfin, Trevor Hairsine livre la prestation la plus intéressante avec Clowhunter et Ghost-Maker. Nerveux, efficace.

On n'aura pas à attendre pour découvrir la nouvelle équipe créative à la tête de Batman puisque le #118 sortira dans une semaine pile. Joshua Williamson sera très attendu et aidé par l'excellent Jorge Molina pour un premier arc de quatre épisodes.

vendredi 19 novembre 2021

THE NICE HOUSE ON THE LAKE #6, de James Tynion Iv et Alvaro Martinez


James Tynion IV et Alvaro Martinez avaient promis que ce sixième épisode serait un tournant pour The Nice House on the Lake, de quoi faire gamberger les lecteurs pendant la pause de quatre mois que va connaître la publication de la série. La promesse est tenue, même si, étrangement, on finit la lecture avec un goût de trop-peu, comme si on en attendait plus. Mais c'est déjà fort. Et on sera au rendez-vous pour la reprise en Mars 2022...


Le groupe vient de découvrir que leur ami Reginald était à l'intérieur de la deuxième maison. Un orage éclate alors et Reg invite ses amis à s'abriter à l'intérieur. Là, il les a écoutés et a retranscris leurs conversations, découvert tous leurs secrets. Et là encore, il a réfléchi au moyen de sauver le monde...
 

Reg est le plus vieil ami de Walter. Il l'a rencontré au lycée et en état amoureux. Mais Walter refusait qu'ils se voient chez ses parents, alors Reg a organisé une soirée en compagnie d'un ami, Norm, chez lui. Ce soir-là, Walter leur a révélé sa vraie nature et leur a annoncé la fin du monde.


Norm n'a pu supporter le choc et Walter a effacé tout souvenir de la soirée dans son esprit. Reg, par contre, a soutenu Walter en comprenant sa mission de sélectionner des étudiants, les meilleurs dans leurs domaines, pour être étudiés par ses semblables.


Walter a séquestré Reg dans cette seconde maison depuis le grand cataclysme. Et Reg veut sauver le monde car il connaît les méthodes de Walter et ses semblables. Mais Walter apparaît alors en sommant Reg d'arrêter ça...

J'écrivais en préambule que j'étais un peu resté sur ma faim en terminant cet épisode, mais je ne voudrais pas créer de malentendu. The Nice House on the Lake est une excellente série, sans aucun doute une des meilleures qu'on puisse lire actuellement, avec une qualité d'écriture et de dessin indéniable. Ce sixième épisode, par lequel on atteint la moitié de l'histoire, ne fait pas exception.

Mais si je devais quand même émettre un bémol, il concernerait en vérité un mal plus répandu dans les comics : celui de l'effet d'annonce. Pour promouvoir leurs séries, les auteurs peuvent soit compter sur leur éditeur quand ils produisent un titre qui fait partie des des plus exposés (Batman chez DC, Spider-Man chez Marvel, par exemple) ; soit faire eux-mêmes les efforts nécessaires pour attirer les lecteurs et les garder.

Dans le cas de The Nice House on the Lake, on est dans une configuration particulière car DC a fait l'effort de publier cette histoire sans qu'elle entre dans leurs plans. Il ne s'agit pas d'une série super-héroïque, elle ne fait pas partie de la continuité. Mais parce que James Tynion IV est un scénariste vedette de DC (même maintenant qu'il est sur le départ) tout comme Alvaro Martinez est un dessinateur de premier plan (et encore sous contrat d'exclusivité), l'éditeur a tout fait pour ne pas laisser la concurrence publier cette série (qu'on aurait plus attendu chez Image ou Dark Horse).

Cela confère à The Nice House... un côté oeuvre de prestige hors concours. Deux auteurs stars à qui on a accordé des privilèges et pour lesquels l'éditeur a consenti à une publication exceptionnelle. D'une certaine manière, cela a équilibré le rapport de force naturel entre artistes et employeurs : chacun a sa part du gâteau et doit en contrepartie faire un effort. DC en acceptant une parution coupée en deux, par un break de quatre mois (le temps pour Tynion et Martinez d'avoir le temps de bien travailler, sans pression). Mais Tynion et Martinez s'acquittent d'une bonne partie de la communication autour de leur série (car DC mise naturellement bien davantage sur ses valeurs sûres).

Et c'est là qu'est le piège : une fois le lecteur pris dans les filets de Tynion, Martinez et DC, il faut encore le garder, le convaincre de continuer à suivre cette histoire, qui plus est avec une coupure de quatre mois entre le #6 et le #7. Quel est alors l'argument le plus utilisé pour allécher le fan ? La promesse d'un cliffhanger si énorme qu'il lui donnera envie d'y revenir en Mars prochain.

De ce point de vue, ce n'est pas seulement la fin de l'épisode qui déçoit un peu, mais finalement tout l'épisode qui échoue à créer une tension suffisante, équivalente à ce qui a précédé. On a des réponses, et de nouvelles questions, mais rien de vraiment sensationnel, en tout cas pas aussi fracassant que promis.

Formé d'un prologue, d'un long flashback, et d'un épilogue, l'épisode introduit Reg, le 11ème invité de la maison. L'invité surprise, et dans la seconde maison, qui ne ressemble pas vraiment à une maison mais à une construction mystérieuse, dont le référence évidente est le monolithe noir de 2001 : L'Odyssée de l'Espace, l'incontournable totem de toute la s.f. moderne. Reg qui explique au reste du groupe ce que nous savions déjà : Walter est un alien, ses semblables ont provoqué la fin du monde, les invités de Walter sont des cobayes, des sujets d'étude. A moins que... A moins que le monde puisse encore être sauvé. Que le groupe puisse affronter Walter et retourner la situation.

Tout est là depuis le début : cette impression d'une télé-réalité horrifique, le doute sur le cataclysme subi par notre planète, la nature extra-terrestre de Walter, le côté laboratoire, le décor étrange et inquiétant... L'autre référence indéniable de The Nice House..., c'est Lost, cette série télé qui a durablement marqué l'Histoire du média (malgré tous ses défauts), et dont on retrouve des éléments entièrement transposés ici (la maison à la place de l'ïle, la catastrophe inaugurale, le groupe de héros, la dimension fantastique, plus de questions que de réponses... Et le risque, énorme, que tout ça n'aboutisse qu'à un pétard mouillé vu l'ambition du projet). Toutefois, l'avantage de la BD sur la série télé, c'est que dans le format de la mini-série en comics, il n'y a qu'un seul scénariste et il part avec une histoire bouclée (là où une équipe d'auteurs, développant une saga sur plusieurs saisons, est soumise à plus de fluctuations et avance même parfois sans savoir comment finira l'histoire).

Donc, oui, c'est frustrant, surtout pour un épisode annoncé comme un tournant, un choc. Mais ce n'est pas affolant car Tynion a déjà son scénario, il sait déjà comment il va conclure son histoire, il reste six épisodes et tout ça est suffisant pour rassurer. De plus, sans spoiler la fin de l'épisode, on voit déjà que Walter et ses pouvoirs ne sont pas infaillibles, et que l'introduction de Reg sera certainement déterminante. En vérité, l'épisode fonctionne comme le cadran d'un vieux téléphone où il faut à chaque fois repartir de zéro pour composer un nouveau chiffre. C'est exactement ce qui se passe à la fin de cet épisode : tous les personnages reviennent à la case départ, mais l'un d'entre eux semble avoir conservé un fragment, une trace parcellaire de ce qui vient de se passer. Il y a fort à parier que c'est à partir de ça que le deuxième acte de la série va travailler, un peu comme quand on se réveille avec la gueule de bois, confus, sans souvenir clair de la soirée précédente.

Alvaro Martinez avec la coloriste Jordie Bellaire, qu'on ne peut pas dissocier de la réussite graphique de la série, produit une nouvelle fois des planches dingues. Juste dingues. Les effets de texture, la palette utilisé, mais aussi le découpage (particulièrement virtuose sur des doubles pages ahurissantes) font que la série affole le lecteur et a de quoi bouleverser le plus blasé des fans. C'est du grand art.

Le dessin n'est ici pas qu'un prolongement du script, il en est une interprétation puissante. La surprise provient du fait qu'on n'attendait pas Martinez dans ce registre ni même à ce niveau : l'espagnol était jusqu'à présent un excellent dessinateur, mais il a franchi un cap en se passant d'encreur et en s'affranchissant de tout ce qu'il avait fait auparavant.

Souvent, les dessinateurs de comics super-héroïques s'avèrent plein de lacunes techniques, académiques, dès qu'ils doivent dessiner des personnages ordinaires, des décors soignés. Ils ont l'habitude des héros en costumes moulants dans des environnements fantaisistes qui sont programmés pour être d'ailleurs détruits dans des batailles épiques. Loin de moi l'idée de dire que c'est facile : c'est un vrai savoir-faire, qui exige des compétences singulières.

Mais il est cependant indéniable que beaucoup d'artistes spécialisés dans les super-héros, au bout d'un moment, ne savent vraiment bien dessiner que ça. Ils ne cherchent plus à faire autre chose puisque c'est à ça qu'ils sont bons. On peut dire la même chose de certains artistes de BD comiques, historiques, etc. Chacun a sa zone de confort et en devient une sorte de spécialiste.

Aussi, quand, comme Martinez ici, on voit quelqu'un partir dans tout à fait autre chose et yn exceller avec la même aisance, si ce n'est en étant meilleur, alors là, on est sûr de tenir un très bon, un excellent dessinateur, qui a appris à dessiner, qui sait dessiner  - c'est-à-dire qui n'est pas limité par un genre, un registre, qui a lebagage technique pour dessiner n'importe quel script. Tout comme, je crois, on peut vérifier qu'un dessin est solide s'il tient le coup à l'épreuve du noir et blanc, on peut aussi dire la même chose si l'artiste est aussi à l'aise et convaincant dans le registre super-héroïque, avec le folklore inéhrent au genre, qu'hors de ce registre. Et je vais même plus loin : je crois que le meilleurs dessinateurs sont ceux qui, comme les musiciens, ont fait leurs gammes, ont appris en quelque sorte le solfège, quitte à ensuite réussir dans un genre musical au détriment des autres - autrement dit : si vous dessinez bien les choses ordinaires, vous réussirez à dessiner su super-héros. Le contraire est moins évident.

Bon, maintenant,, il va falloir être patient et attendre Mars 2022 pour connaître la suite de The Nice House on the Lake. On ne manquera pas de belles et bonnes choses à lire entre temps, mais tout de même, on comptera les jours avant de retrouver Walter et ses amis...