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dimanche 16 septembre 2012

Critique 348 : QUAI D'ORSAY, CHRONIQUES DIPLOMATIQUES - T. 2, d'Abel Lanzac et Christophe Blain



Le phénoménal succés du tome 1 de Quai d'Orsay, Chroniques Diplomatiques obligeaient ses auteurs à réaliser une suite, mais en vérité la fin ouverte du premier album permettait tous les espoirs. Néanmoins, c'es un exercice redoutable de livrer un prolongement à un telle réussite... Mais Christophe Blain et Abel Lanzac ont récidivé et transformé l'essai avec brio, en proposant une nouvelle plongée détonante, comique et parfois effrayante des coulisses de la diplomatie internationale.
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La couverture mérite déjà qu'on en souligne la qualité, comme un préambule au contenu du livre : on la croirait conçue pour le très chic New Yorker, inspiré par Sempé, et résume parfaitement le motif de cette saga. Alexandre Taillard de Vorms nous tourne le dos, regardant par une vaste fenêtre des buildings d'une mégalopole, métaphore de la tâche énorme qui l'attend, mais dans une posture conquérante avec ses mains sur les hanches, ses épaules haussées, sa tête rentrée.
C'est qu'il s'agit de tout l'enjeu de ce deuxième volume : Taillard de Vorms va-t-il (et si oui, comment) réussir à empêcher la guerre que veulent lancer les Etats-Unis contre le Lousdem (soit l'Irak), soupçonné de dissimuler des armes de destruction massive ?
L'arrivée à New York.

Le récit est découpé en 8 chapitres, dont les titres sont autant d'annonces, parfois cryptiques, du programme qui attend les deux protagonistes de cet opus, Taillard de Vorms donc et Arthur Vlaminck, une de ses plumes, mais également toute l'équipe du Ministère des Affaires Etrangères, une bande de vieux cadors de la diplomatie, à la fois au service de leur supérieur et dépassé par le défi qu'il s'est lancé, constamment sur la brêche. Qu'on en juge : 1/ United Nations Plaza (le voyage à New York pour préparer la riposte aux Américains et leur projet guerrier) ; 2/ Conséquences graves (l'art de ménager les susceptibilités au conseil de sécurité par les éléments de langage) ; 3/ Le labyrinthe (le parallèle entre le combat diplomatique à mener et la légende de Thésée et le Minotaure, qui élève Taillard de Vorms au rang de figure mythologique) ; 4/ 1441 (le rôle des services de renseignements français pour éviter les fuites du Ministère des Affaires Etrangères) ; 5/ Noël (comment les fonctionnaires du Ministère rusent pour avoir des vacances lors des fêtes de fin d'année) ; 6/ La schnouff (la découverte du rapport des autorités lousdéménites sur leur armement) ; 7/ Moscou (les manoeuvres pour convaincre les Russes de faire front contre les Américains) ; et 8/ 14 Février (la date du discours tant attendu de Taillard de Vorms aux Nations Unies).
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Dans le premier tome, Lanzac et Blain décrivaient de manière caustique et énergique le bouillonnement qui agitait le Ministère des Affaires étrangères et son locataire, le théâtral Alexandre de Taillard de Vorms, entrecoupé par le ballet de ses conseillers. La nouvelle recrue, Arthur Vlaminck, engagé pour rédiger des notes et discours (les "éléments de langage"), était le témoin de ce manège et un acteur encore discret, le personnage auquel le lecteur pouvait s'identifier.
Avec cette suite, nous sommes dans le feu de l'action et l'objectif se dessine : l'intervention aux Nations Unies du Ministre, incarnant la position de la France, contre une guerre au mobile purement politique, symbolisant aussi la lutte du vieux continent européen (et par extension de ses alliés) contre l'Amérique belliqueuse. L'action se déplace des couloirs du Ministère aux voyages à l'étranger, dans une effervescence croissante à mesure que la déclaration du Ministre approche.
Le Minotaure.

Le ton est plus dramatique tout comme l'enjeu : Alexandre de Taillard de Vorms ne doit plus seulement gérer de petites crises mais empêcher une guerre contre le Lousdem. Blain et Lanzac expédient leurs héros à l’ONU, à Moscou, et surtout nous éclairent, de façon à peine voilée, les arcanes du pouvoir, les négociations, les alliances, la bataille diplomatique qui secoua les Nations Unies fin 2002 – quand la France s’opposa aux Etats-Unis contre une entrée en guerre immédiate en Irak.
"Trompe-la-mort".

Christophe Blain, qui a aussi écrit et dessiné des bandes dessinées de genre comme Isaac le pirate ou Gus, en transpose graphiquement les codes (ceux de l'aventure, de l'épopée, du western) dans le cadre politique. Son Taillard de Worms, gonflé à bloc, habité par le combat d'une vie, incarne alors le justicier et Arthur Vlaminck son serviteur, à la fois dévoué et souffre-douleur.
Son dessin traduit avec une force impressionnante et irrésistible (son génie de la gestuelle est prodigieux) la vigueur, la tension et la roublardise du duel confrontant Taillard de Vorms et son homologue américain Jeffrey Cole – reprise de l'affrontement Dominique de Villepin et Colin Powell – , mais aussi et surtout les cadences frénétiques auxquelles sont soumis ses collaborateurs, leurs rivalités, leurs complicités, la folie qui les guette à tout moment.
Les fiches.
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Même si l'effet de surprise a disparu, le charisme de Taillard de Vorms, l'humour "hénaurme" des situations, le dynamisme de la narration, l'énergie du dessin emportent encore une fois l'adhésion. 
"Vlon !"

Le mix endiablé de la grande Histoire et des faits les plus triviaux, l'originalité du cadre, l'envergure du héros : tous ces ingrédients, parfaitement maniés et dosés, font de ces 2èmes Chroniques Diplomatiques de Quai d'Orsay une réussite imparable. Vite une suite !

dimanche 3 octobre 2010

Critique 168 : QUAI D'ORSAY, CHRONIQUES DIPLOMATIQUES - TOME 1, d'Abel Lanzac et Christophe Blain

D'ordinaire je lis les livres sans me soucier de leur réputation et je fuis volontiers les grilles de lectures pour aller de-ci, de-là, au gré de ce qui passe, préférant choisir les ouvrages par rapport à ceux qui les font plutôt que par rapport à leur sujet. Toutefois, il arrive quand même qu'un bouquin vous fasse de l'oeil et que ce qu'on en dise finisse par vous ouvrir l'appétit. Si, en plus, il est signé par au moins un artiste qui vous a enthousiasmé auparavant, il devient difficile de résister.
C'est ainsi que j'ai voulu lire ce Quai d'Orsay - Chroniques diplomatiques, synthèse de tous les critères précités : d'excellents échos, un sujet intriguant, un dessinateur accrocheur. Autrement dit : une BD ayant pour cadre la vie politique, réalisé par l'auteur des formidables Isaac le pirate et Gus.
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L'histoire a pour protagoniste Arthur Vlaminck, un jeune politologue, plutôt de gauche, qui est recruté par le ministère des affaires étrangères d'un gouvernement de droite. Il a pour mission de rédiger les discours du ministre, ou plutôt les "langages" : la distinction a son importance car cette tâche englobe à la fois de la communication et la parole d'Etat. C'est donc d'abord une histoire de mots et de ce qu'ils produisent, de la manière dont on s'en sert, de l'impact qu'ils ont, de ce qu'on veut leur faire dire sur la conviction de l'orateur mais aussi sur les usages à respecter.
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Il n'y a aucun mystère : le ministre représenté dans Quai d'Orsay et nommé Alexandre Taillard de Worms n'est autre que Dominique de Villepin, dont la silhouette est reconnaissable entre mille et dont l'emphase verbale est à peine pastichée. Mais pastichée avec beaucoup de talent, sans facilité.
Et il s'avère que l'ennemi de Nicolas Sarkosy fait un fabuleux héros de bande dessinée ! Le scénario est d'abord l'oeuvre d'Abel Lanzac (un pseudonyme), qui a travaillé dans l'entourage proche de l'ex-premier ministre et locataire du Quai d'Orsay durant le quinquenat de Jacques Chirac : le sens du détail est criant de vérité et la description des cabinets remplis de conseillers (plus ou - souvent - moins utiles) est jubilatoire, mais c'est surtout le portrait de Taillard de Worms/de Villepin qui est saisissant et drôlissime.
Acteur excessif, cabotin, décalé (comme le résume Vlaminck, "c'est X-Or. Il t'emmène dans son monde pour mieux te vaincre"), déboulant dans les pièces comme une bourrasque à grands coups de "Vlon !", il suscite de grands éclats de rire comme peu de héros comiques en provoquent.
A travers cette figure hors du commun, c'est la relation du fonctionnement effarant d'un ministère (et ses liens avec les autres bureaux du gouvernement) qui est dépeinte : tout le monde semble naviguer à vue, avec pour principale ambition de marquer les assistances lors de discours et de gagner du temps quand des tensions internationales éclatent (principalement en Afrique).
Le mélange de complexité pour les situations géo-politiques et de vulgarité pour la façon d'y faire face est comparé à plusieurs reprises à la bande dessinée ("c'est comme Tintin"), ou comment trouver des répliques simples à des questions compliquées. Des références alternatives à Star Wars représentent Taillard de Worms à Dark Vador et Vlaminck à son disciple, témoignant de la fascination trouble qu'éprouve le "ghost writer" pour son employeur.
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Sans Christophe Blain, qui a co-signé le scénario (qui tient moins en une intrigue - sinon celle de la rédaction du discours parfait - qu'en une succession de séquences) et réalisé les dessins, cet album n'aurait pas la même puissance comique.
Son graphisme nerveux et son génie de la gestuelle donnent au projet une facture exceptionnelle : il prouve une fois encore l'étendue du registre de cet artiste.
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Piquant et singulier, hilarant et inattendu, ce Quai d’Orsay est un des chefs d’œuvre parus cette année.