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mardi 22 juillet 2014

Critique 483 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 43 - VITO LA DEVEINE, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : VITO LA DEVEINE est le 43ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1991 par Dupuis.
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Alors qu'il affronte une terrible tempête dans l'océan Pacifique à bord de leur voilier, Spirou doit aussi remonter le moral de Fantasio, au 36ème dessous après une brève romance avec Noa Noa, rencontrée à Papeete et qui lui a préféré un marin aventurier.
Le lendemain, la mer s'est calmée et les deux amis approchent d'un atoll où, aux jumelles, Spirou repère un naufragé. Ils vont le secourir mais ils ignorent qu'il s'agit en fait de Vito Cortizone (le mafiosi rencontré dans le tome 39, Spirou à New York), échoué là après le crash d'un hydravion piloté par Von Schnabel, qui l'aidait à transporter un mystérieux chargement.
Profitant qu'ils ne le reconnaissent pas (car il a maigri et sa barbe a poussé), Vito la déveine va convaincre Spirou et Fantasion de récupérer sa cargaison au fond des eaux du lagon et tenter de s'enfuir ensuite avec leur voilier...

Avec cette critique, j'achève mon passage en revue du run de Tome et Janry sur la série, soit 14 albums, certainement les plus inspirés depuis ceux de Franquin. Et je ne suis pas mécontent de terminer par un si bon opus.

Tome orchestre de savoureuses retrouvailles entre les deux héros et un des méchants les plus jubilatoires qu'il a intégré au titre, Vito Cortizone (qui reviendra encore dans les deux albums suivants - et que s'apprête à réutiliser Fabien Velhmann dans Spirou et Fantasio 54).
Mais avant cela, le scénariste installe son intrigue d'une manière déjà intéressante puisqu'on y voit un Fantasio très déprimé après une déconvenue amoureuse : la situation sentimentale du compère de Spirou a rarement été évoquée, et par extension on a pu s'interroger sur celle de Spirou lui-même (comme souvent dans les tandems masculins, certains n'ont pas manqué de prêter aux personnages une liaison homosexuelle. Pour ma part, j'avoue que cela ne m'intéresse pas dans la mesure où cela n'impacte pas l'intérêt de la lecture ou la caractérisation des héros. Il faut savoir ne pas trop psychanalyser la bande dessinée, comme si celle-ci recelait toujours des messages cachés.). 
Il n'empêche, assister au spectacle d'un Fantasio accablé alors qu'il est connu pour son tempérament volcanique est original et souligne du coup le caractère dynamique de Spirou, toujours prompt à lui remonter les bretelles (pour lui faire la leçon ou l'encourager). Cela écarte aussi un peu une de mes hypothèses favorites qui est que Fantasio en pince pour Seccotine (qui en pincerait aussi pour lui ? Ou pour Spirou ?... Ou aucun des deux...) car j'ai souvent vu dans leurs disputes nourries par leur rivalité professionnelle de reporters l'expression d'une secrète attirance...
A la fin de l'histoire, Tome renverse cet déprime en faisant douter Spirou, ce qui est également très marrant.

Pour le reste, donc, les retrouvailles avec Vito Cortizone tiennent toutes leurs promesses : entre la malchance qui poursuit le gangster et sa bêtise irrésistible, l'incroyable veine de Spirou et Fantasio (qui survivent aux tempêtes, requins, pièges, etc), on assiste à un flux tendu de péripéties évoquant des aventures antérieures (comme la plongée angoissante que fait Spirou, rappelant Le repaire de la murène, tome 9 ; Les hommes-bulles, tome 17 ; ou Les hommes grenouilles, tome 1).
Ce huis-clos à ciel ouvert réussit l'équilibre parfait entre la comédie (fournie par l'opposition entre les personnages) et le suspense (dans un cadre sauvage), le tout sur un rythme endiablé, riche en gags visuels.

Et visuellement, Janry produit un de ses meilleurs travaux : il a un authentique génie quand il s'agit d'animer ses personnages dans des décors exotiques (voyez comment il dévoile l'aspect de l'atoll, en forme de tête de mort). Avec la colorisation magnifique de Stéphane De Becker (qui aura été un partenaire précieux tout au long du run des deux auteurs), on est vraiment saisi par la beauté de l'environnement tout en étant captivé par les ambiances qu'il procure.
En matière d'atmosphère, la séquence précitée de la plongée de Spirou qui inspecte l'hydravion de Von Schnabel, outre qu'elle montre le talent de Janry pour représenter l'appareil et les fonds marins, est traitée avec un découpage formidable, où la variété des dimensions des cases et la densité de leur nombre (pouvant aller jusqu'à une quinzaine par pages) injecte une tension haletante.

Cet album, comme la grande majorité de ceux réalisés par Tome et Janry, permet une nouvelle fois de mesurer la qualité de leurs efforts, payants car grâce à eux Spirou et Fantasio ont vécu une période exceptionnelle. Merci, et bravo, messieurs !  

lundi 21 juillet 2014

Critique 482 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 35 - QUI ARRÊTERA CYANURE ?, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : QUI ARRÊTERA CYANURE ? est le 35ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1985 par Dupuis.
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Fantasio ramène, mécontent, un appareil photo au magasin où il l'a acheté et exige d'être remboursé. Le directeur intervient et lui en offre un autre en échange.
Spirou découvre l'engin : il s'agit d'un robot qui prend effectivement des photos mais aussi s'enfuit aussitôt. Les deux héros et Spip le prennent en chasse jusqu'à ce qu'il leur échappe en montant dans un car partant pour Champignac-en-Cambrousse.
Le robot gagne la gare désaffectée de la bourgade où Spirou et Fantasio découvrent une jeune femme ligotée, un sac sur la tête. Libérée, elle leur fausse à son tour compagnie. Aussitôt après, Caténaire, l'ancien chef de gare, surgit, catastrophé et il explique pourquoi aux deux héros : ils viennent de libérer Cyanure, une androïde qu'il a créée et qui a développée un caractère très agressif contre les humains !

Les débuts du run de Tome et Janry (il s'agit de leur troisième album, après Virus et Aventure en Australie) sont, il faut bien le reconnaître, avec le recul, inégaux. Il faudra en vérité attendre les deux épisodes suivants (L'horloger de la comète et Le réveil du Z) pour que la série (re)décolle et aligne les réussites.

Qui arrêtera Cyanure ? n'est pas un bon opus : son point de départ a mal vieilli, comme toutes les histoires qui comportent trop de références à l'époque de leur conception. On y paie encore en francs, et le thème de la robotique (malveillante) renvoie à une période qui fait un peu ricaner les habitués des ordinateurs portables et autres tablettes et smartphones d'aujourd'hui.
Le scénario n'est d'ailleurs pas bien épais et se contente d'étirer sur 44 pages une course-poursuite contre cette fameuse Cyanure, dont la silhouette inspirée par Marilyn Monroe, mais au caractère sanguin, dispense des scènes d'action peu palpitantes. Le dénouement du récit est aussi vite expédié que son début (même si la toute dernière image laissait la porte ouverte à une suite, qui n'est jamais venue - Cyanure ayant sombré dans les limbes où finissent bien des personnages secondaires de la bande dessinée).
Même les dialogues, qui fourniront par la suite le piment des aventures de Spirou et Fantasio écrites par Tome, avec son goût des calembours bien connu, n'ont pas (pas encore) cette saveur humoristique qui accompagnait si bien le feu nourri des rebondissements et la caractérisation bien sentie de l'auteur.
C'est vite lu, certes, mais vite oublié aussi car tout simplement pas mémorable.

Au dessin, Janry maîtrise déjà bien les deux héros, et quelques figures familières comme le maire de Champignac, Duplumier, Dupilon. Mais Cyanure, qui a pourtant pour modèle une des actrices les plus attrayantes de l'histoire du 7ème art, n'est pas très aboutie : c'est en fait un curieux choix de l'avoir aussi nettement typée car cela n'ajoute rien au personnage et au récit, c'est juste une furie bien roulée, alors qu'elle aurait pu être encore plus dangereuse et intéressante en jouant sur son potentiel de séduction couplé à sa nature belliqueuse.
Le découpage est très nerveux, les compositions soignées, mais on sent bien que Janry ne tourne pas encore à plein régime : comme son scénariste, il semble encore en rodage, prêt à lâcher les chevaux, mais ne disposant pas de l'histoire qui le lui permet.

On peut zapper ce 35ème tome, même si connaître cette phase de l'apprentissage de Tome et Janry éclaire ensuite sur les épisodes autrement plus efficaces qu'ils signeront. 

mardi 15 juillet 2014

Critique 479 : SPIROU ET FANTASIO, TOMES 36-37 - L'HORLOGER DE LA COMETE - LE REVEIL DU Z, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : L'HORLOGER DE LA COMETE est le 36ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1986 par Dupuis.
Cet album forme la première partie d'une histoire à suivre dans le tome 37.
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Le Comte de Champignac doit s'absenter quelques jours pour aller soigner son petit-neveu Aurélien et il confie les clés de son château à ses deux amis, Spirou et Fantasio (Spip est aussi là, pour profiter de ce cadre bucolique propice au repos).
Fantasio tond la pelouse du parc puis fait un peu de ménage dans la demeure de leur hôte lorsqu'il casse par accident une grosse bouteille de chloroforme qui l'endort avec Spirou. Ils se réveillent péniblement quelques heures mais une explosion retentit à l'extérieur : un vaisseau a atterri dans l'entrée du château et le pilote qui en sort se présente comme Aurélien, le neveu du Comte... En provenance d'un lointain futur ! Il s'est donné pour mission de recueillir des échantillons de germes afin d'enrayer la désertification de la planète plus tard, et sa quête doit commencer par la Palombie.
Mais bien entendu, le voyage ne sera pas de tout repos et va même entraîner les héros jusqu'au XVIème siècle !
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SPIROU ET FANTASIO : LE REVEIL DU Z est le 37ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1987 par Dupuis. 
Cet album représente une suite au tome 36.
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Fantasio a tiré un article du voyage dans le temps qu'il a effectué en compagnie de Spirou, Spip et Aurélien de Champignac, mais le directeur de l'information du journal doute de la véracité de ce récit. Il soumet le reporter aux questions de deux experts tout en le faisant boire abusivement. Fantasio se blesse en tombant dans l'escalier.
Spirou veille sur son ami après sa sortie de l'hôpital quand ils reçoivent la visite du snouffelaire, l'animal mutant d'Aurélien de Champignac, envoyé pour leur demander de l'aide. Peu après, d'étranges touristes envahissent la maison de nos héros qui découvrent, sidérés, qu'ils sont en 2062 !
So-Jah, l'assistant d'Aurelien, vient à leur secours et leur explique la situation : Zorglub  (ou plutôt son fils) règne désormais sur le monde, à la tête d'une nouvelle armée de zorglhommes, et contrôlant le temps. Il retient le petit-neveu du Comte à qui il compte soutirer le moyen d'aller dans le passé pour recruter de nouveaux soldats...

A peine trois albums après leur prise en main de la série, Tome et Janry affichent leurs grandes ambitions en embarquant leurs lecteurs dans un dyptique. En effet, si à la fin du premier de ces épisodes, on peut estimer que l'affaire est pliée, on comprend qu'il est nécessaire d'avoir lu le tome 36 pour apprécier pleinement le tome 37.

L'horloger de la comète brode sur un thème rebattu, le voyage dans le temps, sur un rythme trépidant : le scénario de Tome introduit le personnage du petit-neveu de Champignac, renvoie Spirou et Fantasio (et Spip) en Palombie, les expédie au XVIème siècle... On n'a pas le temps de souffler et l'auteur mise sur les surprises permanentes du récit pour empêcher justement le lecteur de trop gamberger. On est dans une pure fantaisie, une aventure absurde, drôle et palpitante.

Privé de l'usage du Marsupilami, Tome joue avec le souvenir de la bestiole grâce à deux éléments. D'abord, il y a le snouffelaire, une curieuse créature, croisement d'un fox à poil ras et d'un porc, d'une hallucinante laideur mais quand même très drôle, référence explicite aux monstres de Franquin et envie manifeste d'inventer un animal improbable et mémorable : curieusement, en dehors de ces épisodes, il ne sera plus jamais employé (et les successeurs de Tome le laisseront en 2062 comme Aurélien de Champignac). Ensuite, le voyage en Palombie fait espérer à une apparition du Marsu mais, évidemment, il n'en sera rien... Ce sera toujours un regret que Tome n'ait jamais pu disposer de l'étonnant animal (qui va toutefois faire son retour dans la série dans le futur tome 55 puisque Dupuis a racheté Marsu Productions qui en détenait les droits. Espérons que Fabien Vehlmann orchestre brillamment ce come-back tant attendu !).
La chute de l'histoire semble assurer que tout est rentré dans l'ordre et la dernière case boucle la boucle de manière à la fois malicieuse et angoissante...

Mais Le réveil du Z relance tout avec, en prime, la réapparition de Zorglub. Dès la page 0 (si, si), Tome procède à un rappel des grands classiques que furent Z comme Zorglub et L'ombre du Z (tomes 15 et 16) avec une page à la fois ironique et grandiloquente, digne d'un teaser de film d'épouvante, très réussie. A titre personnel, j'ai toujours considéré que le personnage de Zorglub gagnait à être présenté comme un authentique cinglé maléfique et pas simplement un rival grotesque de Champignac (encore moins un gentil dévoyé), et c'est pour cela que j'ai toujours trouvé que Greg et Franquin n'en avaient pas tiré le maximum (pire encore quand on lit ce que Franquin en fit dans Panade à Champignac). S'il avait été développé ainsi dès le départ, il aurait été l'égal de Zantafio, supérieur peut-être même en dangerosité contre Spirou et Fantasio.
Toutefois, avec cette nouvelle histoire, le scénariste ruse quelque peu avec ce célèbre adversaire puisqu'il met en scène son fils. L'idée en vaut bien d'autres, surtout que le récit ménage de spectaculaires effets, avec un futur flippant à souhait, et à nouveau une cascade de situations haletantes sur un tempo soutenu.
Entre de nouveaux calembours (comme le nom de l'assistant d'Aurélien, So-Jah) et une longue séquence d'évasion (pages 35-43), avec au milieu de tout ça l'invention (là encore restée sans suite) du "Manomol", on s'amuse et on vibre : c'est une nouvelle réussite.

Et les dessins là-dedans ? Hé bien, Janry tient la grande forme : qu'il s'agisse de designer le vaisseau spatio-temporel d'Aurélien (en forme d'anneau de Möbius : très bien vu) ou la jungle palombienne au XVIème siècle avec les conquistadors et les indiens, il accomplit des merveilles dans L'horloger de la comète
Le défilé de situations cocasses et dramatiques permet de valoriser l'expressivité des personnages et de varier les ambiances, et l'artiste nous gratifie de superbes planches (comme celles où Spirou, Fantasio et le descendant du Comte s'échappe du fort en pleine nuit).
Pourtant, dans Le réveil du Z, Janry se surpasse en ayant le loisir de créer entièrement un environnement futuriste cauchemardesque, avec des décors urbains dignes de Blade Runner, des machineries imposantes, une horde de zorglhommes, une horloge géante (hommage évident à The Big Clock de John Farrow, avec Ray Milland et Charles Laughton).
Le snouffelaire est aussi admirablement réussi : son look est tordant et fait tout passer, y compris des gags de pétomanie explosive.

Au final, ces deux albums ne valent peut-être pas le tandem ultérieur de La frousse aux trousses-La vallée des bannis (chef d'oeuvre de Tome & Janry sur la série) mais forment quand même un fameux ensemble. Encore deux épisodes de haute volée dans un run de grande classe.  

dimanche 13 juillet 2014

LUMIERE SUR... JANRY (& TOME)

 Le scénariste, TOME...
... Et le dessinateur, JANRY.
En 1998, Tome et Janry, l'équipe artistique aux commandes de Spirou et Fantasio, préparaient leur 15ème album (le 47ème de la série) intitulé Zorglub à Cuba. Mais cet épisode ne sera jamais achevé. Pourquoi ? 
L'échec critique et public du tome 46, Machine qui rêve, mais aussi la mort de Philippe Vadooren, rédacteur en chef du "Journal de Spirou", et de mauvaises relations avec son successeur, vont porter un coup fatal au projet. Pourtant, en 2008, on découvre lors d'une exposition à Bruxelles les huit premières planches (en noir et blanc) de cette histoire qui devait mettre en scène le nouveau retour de Zorglub. Puis en 2011, elles paraissent dans l'hebdomadaire, en couleurs, à l'occasion d'un numéro spécial sur le thème "come-back".
La rumeur a longtemps couru que Tome et Janry finaliseraient leur histoire qui serait éditée dans la collection "Une aventure de Spirou par..." (aka "Le Spirou de...", où on trouve notamment Le journal d'un ingénu d'Emile Bravo ou Les marais du temps de Frank Le Gall).

Le scénario devait raconter comment Zorglub entreprenait de transformer Cuba en la plus grande prison du monde, grâce à l'usage de sa zorglonde qui aurait effrayé les détenus voués à jouer les gladiateurs modernes comme dans un jeu vidéo. Spirou et Fantasio, qui suivaient Zorglub, entreprennent alors de déjouer son plan...

Graphiquement, Janry conservait le style adopté pour Machine qui rêve (avec toutefois des pages au fond à nouveau blanc).

Hélas ! il paraît vain d'espérer que cet album soit un jour achevé. Mais voici les fameuses 8 premières (et alléchantes) pages (en anglais) :

 
 
 
 
 
 
 

vendredi 6 juin 2014

Critique 463 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 39 - SPIROU A NEW YORK, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO A NEW YORK est le 39ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1987 par Dupuis.
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Les temps sont durs pour tout le monde, les bons comme les méchants : à New York, le parrain de la mafia, Don Vito Cortizone doit faire face à la pègre chinoise, dont le chef, le mystérieux Mandarin, lui a jeté un sort qui lui donne une poisse terrible, tandis que de l'autre côté de l'Atlantique, Spirou et Fantasio doivent composer avec des fins de mois difficiles.
Mais quand Fantasio manque de s'étouffer avec une clé dans une portion d'une pizza de chez "Lucky Pizza", boîte justement dirigée par Cortizone, Spirou découvre dans l'emballage un message avec un numéro de téléphone. Il l'appelle et apprend qu'ils ont gagné le gros lot : un million de dollars !
Une fois à New York, pourtant, les deux héros découvrent la machination de Cortizone qui leur promet le magot si, grâce à leur chance incroyable, ils réussissent à le débarrasser du Mandarin, dont les hommes, après un attentat raté contre Spirou et Fantasio, ont enlevé Spip...

Attention ! Chef d'oeuvre ! Je me rappelle très bien avoir lu cet album à l'époque de sa parution et déjà il m'avait emballé. Je peux vous assurer qu'il est toujours aussi bon 27 ans après et même qu'il figure parmi les meilleurs du run de Tome et Janry mais aussi de toute la série.
Le récit est bâti sur un grand classique des aventures de Spirou et Fantasio où on les voit déplacés en territoire inconnu et hostile (même s'il ne s'agit pas de leur premier voyage aux Etats-Unis, rappelez-vous des Chapeaux Noirs de Franquin...). Il rencontre alors un personnage peu recommandable mais aussi pathétique que malfaisant, et c'est le coup de génie de Tome : la création de Don Vito Cortizone. Ce mafieux malchanceux, grotesque mais coriace et imaginatif sera le grand adversaire qu'attendaient les deux héros depuis des lustres, un individu nuisible capable d'égaler les meilleurs ennemis de Spirou et Fantasio, comme Zantafio ou Zorglub. Il s'impose d'emblée avec sa trogne irrésistible et reviendra dans deux autres histoires ultérieures (Vito la déveine, tome 43, et Luna fatale, tome 45).
L'histoire est infernale, menée sur un rythme endiablé, avec une cascades de gags hilarants, c'est assurément un des albums les plus savoureux de la série, mais aussi un des plus typés, avec sa guerre des gangs italo-chinoise, et un des plus spectaculaires, avec une succession de scènes palpitantes culminant avec les acrobaties nocturnes auxquelles doivent de prêter les héros pour accéder au repaire du Mandarin (Tome a-t-il voulu adresser un clin d'oeil à Iron Man en baptisant son autre méchant comme l'ennemi juré du héros de Marvel ?).
Tome, grand amateur de calembours et jeux de mots, s'en donne à coeur joie avec des renvois en bas de page ou de case ("La poisse - La poissa"), les lieutenants de Vito comme Don Gio E Dragone, Don San Convitione, les hommes de main du Mandarin comme Ding et Dong, Li Mah Song. Les dialogues sont vifs, plein de gouaille, et d'innombrables saynètes absurdes parsèment le récit (un colporteur chinois qui s'installe le matin devant Wall Street avec des porte-bonheur puis le soir avec des revolvers pour les spéculateurs ; un blanc qui fait fortune, perd tout, devient le valet de son ancien majordome noir qui est devenu riche puis ruiné à son tour). 

Janry allait-il être à la hauteur d'un scénario aussi enlevé ? Oui, et même plus car il enrichit le script avec des trouvailles visuelles extraordinaires : son New York, en particulier les quartiers de Little Italy et Chinatown, sont superbement représentés, avec dans le cas du second une double case montrant une avenue bordée d'une multitude de boutiques aux enseignes qui se répondent ("Aux mille bonheurs", "Porte-bonheur", "Au Dragon verni", "SOS veinard" à gauche, "Revolver", "Au Dragon flingueur"" à droite).
C'est aussi l'occasion pour le dessinateur de croquer une galerie de tronches d'affreux jojos incroyable, au sommet de laquelle on a Vito Cortizone, avec sa moustache fine, sa silhouette trapue, ses gros cigares, digne de Zabaglione (cf. Les Voleurs du Marsupilami, tome 5).
Et jusqu'à la fin, il anime Spirou et Fantasio magistralement, avec un dénouement en hommage à Vacances sans histoires (in Le Gorille a bonne mine, tome 11) et un match de "car-ball".

Peut-être a-t-on là le sommet du duo Tome et Janry. En tout cas, cette aventure new-yorkaise est un pur régal, drôle, haletante et excellemment réalisée. 

mardi 27 mai 2014

Critique 456 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 46 - MACHINE QUI RÊVE, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : MACHINE QUI RÊVE est le 46ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1998 par Dupuis.
C'est le dernier album réalisé par cette équipe artistique.
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Alors qu'il part en vacances au soleil, Fantasio reçoit un coup de fil de Seccotine sollicitant son aide sur un reportage, mais il lui promet l'aide de Spirou. En retrouvant son amie, le héros en apprend sur l'enquête qu'elle mène sur un laboratoire pharmaceutique qui mène de mystérieuses recherches. Spirou accepte d'infiltrer l'endroit en se proposant comme cobaye.
Mais une fois dans la place, une responsable lui conseille discrètement de fuir au plus vite. La curiosité du rouquin est la plus forte et il découvre alors un pièce secrète... Quand il reprend connaissance, il est complètement désorienté et traqué de toutes parts - par des hommes armés chez lui, par la police qui le considère comme un fugitif dangereux. Même Seccotine le trahit. Et Fantasio est injoignable.
Spirou décide de jouer son va-tout en retournant au labo, dans la gueule du loup. La vérité qui l'y attend va bouleverser son existence...

Trois ans après Luna Fatale, Tome et Janry livrent ce qui sera leur ultime épisode de la série et vont surprendre tout le monde, aussi bien les fans de leur run que ceux de la série avec une aventure à nulle autre pareille : Machine qui rêve sera - reste - l'album le plus étonnant des aventures de Spirou et Fantasio. Un coup de poker incroyable, imprévisible, incompris et sans suite. Une tentative radicale de faire évoluer le titre qui ne sera pas admise par la critique, les lecteurs, l'éditeur.

Le premier choc est esthétique : Janry y modifie sensiblement son style pour aller dans un registre semi-réaliste, et le coloriste Stéphane De Becker traite la majorité des pages avec une palette réduite de couleurs souvent froides (dominée par le le bleu) ou crépusculaires (des tons marron, ocre, orange, sienne, sépia). Ces deux éléments indiquent qu'on n'est pas dans une histoire légère, ce ne sera pas une aventure de plus pour rire au fil de péripéties spectaculaires, mais un récit cauchemardesque, à l'ambiance étrange, inquiétante, oppressante - jusqu'à la dernière page, très troublante.
En optant pour une représentation hors des sentiers battus des personnages, Janry souligne aussi plus fortement leur caractérisation : Spirou apparaît comme un jeune homme et non plus comme un ado ou post-ado (encore moins un gamin), Fantasio avec sa calvitie habituelle semble un peu plus âgé que lui mais en définitive leur différence d'âge semble moins marquée qu'à l'ordinaire (même si Spirou et Fantasio n'ont jamais été aussi distincts sur ce plan que Tintin et le capitaine Haddock par exemple, plutôt plus proches d'Astérix et Obélix). Seccotine est montrée en mini-jupe, très féminine, sexuée, séduisante. Spip est quasiment absent, en tout cas il n'intervient jamais dans l'histoire de manière déterminante et il est donc ramené visuellement à un écureuil domestique et muet relativement réaliste en proportions.
Toutes les planches sont aussi découpées sur fond noir, signalant là aussi qu'on n'est pas dans un divertissement mais un récit de genre, dramatique. Ce fond noir permet en outre de détacher les décors de leurs traits habituels : parfois ils sont très détaillés (comme le bâtiment vu de l'extérieur du labo), parfois il sont à peine suggérés, comme estompés par une brume persistante ou se fondant dans la nuit faiblement fendue par les lumières de phares, réverbères ou autres lampes et sources de lumière. L'effet est saisissant, comme si le Franquin des Idées Noires avait appliqué son style dépressif pour une aventure du groom - d'ailleurs, l'aspect vestimentaire est aussi important car Spirou est habillé le plus souvent d'un costume-cravate sépia-marron dans l'histoire.
On peut encore aujourd'hui imaginer la stupeur des lecteurs en voyant ces pages à l'époque : cette Machine qui rêve a conservé un look transgressif, si différent, comme personne n'a osé le reproduire depuis (y compris dans des albums hors série, comme dans la collection "Une aventure de Spirou et Fantasio par..."). Quelques détails datent la réalisation de l'album, comme l'usage de téléphones mobiles au design démodé (et désignés comme des "mobilophones") ou du poste de télé chez Spirou (qui est un modèle standard de 98), mais l'ambition graphique ne tenait pas tant dans le pari d'un Spirou futuriste que plongé dans un cadre brouillé, d'habitude familier et rassurant et devenu bizarre et menaçant.

Tout cela a contribué à faire de ce tome une sorte de récit à part, paraissant avoir été occulté par les auteurs suivants, alors qu'il est pourtant numéroté comme un épisode régulier et donc s'inscrivant dans la continuité officielle de la série.

Le scénario a aussi défrisé parce qu'il n'est donc jamais drôle mais aussi parce qu'il est complexe. Des questions graves comme les expérimentations scientifiques, pharmaceutiques en particulier, illégales y sont abordés sans ironie et ayant des conséquences dramatiques. L'absence du savant en chef de la série, le Comte de Champignac, pour une intrigue en relation pourtant directe avec le thème principal démontre la volonté de Tome d'écarter tout élément un tant soit peu pittoresque, qui aurait suggéré une distanciation humoristique. Pas de méchant classique (et "raccord" avec l'argument) comme Zorglub non plus.
Machine qui rêve s'inscrit dans ce que j'ai appelé le "cycle de l'identité" du run de Tome et Janry, c'est l'album qui pousse le plus loin le curseur dans cette réflexion sur qui est Spirou, au point de jouer avec les noms de personnages. Ainsi Seccotine insiste pour qu'on ne l'appelle plus ainsi mais par le prénom de Sophie, et il est mentionné dans le dialogue entre Spirou et Fantasio au début de l'histoire qu'ils s'adressent ainsi l'un à l'autre comme s'il ne s'agissait pas non plus de leurs vrais noms - la dernière page s'achève d'ailleurs par une question de Sophie/Seccotine au héros pour savoir quel est son prénom. Débaptiser ainsi des figures aussi iconiques ou en tout cas suggérer qu'on ne les connaît que par des pseudonymes est très osé et déroutant - mais logique dans la trame d'un tel récit où il s'agit de savoir qui est qui et pourquoi il faut s'interroger là-dessus.
Le livre poursuit aussi une ligne narrative abordée dans Luna Fatale en sexualisant Spirou (quoique toujours de manière sage). Cette fois, on a droit à un baiser entre Seccotine et le héros - c'est elle qui le lui donne, et cela a son importance puisqu'elle le fait après être revenu sur le statut de célibataire endurci de Spirou, et aussi parce que, au terme de l'aventure, elle choisira de partir accompagnée de telle manière qu'il est évident qu'elle cherche davantage que donner une nouvelle chance à celui qui la suit qu'à entamer une relation avec lui. 
Et puis on peut aussi réfléchir au fait que cet épisode est en vérité bien plus une aventure de Spirou, seul, qu'avec Fantasio (qui n'apparaît qu'au tout début et à la toute fin, et sans impacter davantage l'histoire que Spip) : livré à lui-même, Spirou fait preuve de la combativité qu'on lui connaît mais cédera aussi à un moment à la panique, au découragement, risquant plusieurs fois d'être tué et n'y échappant que miraculeusement (même s'il sera blessé). 
L'intrigue proprement dite est conduite avec une maîtrise certaine de la part de Tome : sa volonté manifeste de désorienter autant son héros que ses lecteurs, traduite par des ellipses brutales, une tonalité inquiétante, des dialogues minimalistes (pour ce qu'ils contiennent d'informations mais aussi dans la contribution à la caractérisation) au point d'avoir des planches muettes à plusieurs reprises, est brillamment concrétisée. 
Mais c'est au risque de produire un récit où il faut accepter de ne pas en savoir plus que le héros et même une fois arrivé au dénouement de rester avec des opacités, des interrogations sans réponses, des personnages redirigés. La complexité du dispositif choisi par Tome est parfois peut-être trop radicale, à la mesure de l'établissement d'une histoire pareille à laquelle personne n'était préparé. L'auteur, en cas de retour positif, aurait-il poursuivi dans cette veine, inventant un Spirou plus sombre, adulte, aux aventures plus étranges, impactant du même coup ses relations avec les autres personnages et conquérant un nouveau public (ou au moins un public disposé à le suivre sur cette voie) ? On ne le saura jamais, mais ç'aurait été intéressant à lire (plus que que ce qu'ont fait depuis Morvan, Yann et Vehlmann), quitte à ce que Tome continue ses expériences dans une série parallèle.

La fin du run de Tome et Janry se matérialise donc par un album incomparable, comme si Spirou traversait un film de David Lynch ou un roman de Philip K. Dick. Cette tentative de bouleverser profondément la série et son héros reste un expérience intense, puissante, troublante, et parce qu'elle n'a été tentée qu'une fois, elle restera mémorable. Finalement, ce qu'ont essayé les auteurs n'était-il pas moins de choquer les lecteurs que de tester la capacité d'une icône à être métamorphosée ? Si oui, la morale de l'histoire interroge le fan comme l'amateur de bd sur son conservatisme et un personnage sur la possibilité d'évoluer au-delà de la sensibilité de ceux qui l'animent. 

lundi 26 mai 2014

Critique 455 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 45 - LUNA FATALE, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : LUNA FATALE est le 45ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1995 par Dupuis.
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(Illustrations issues du dossier de presse de l'album, par Janry.)

A New York, les gangs des quartiers de Little Italy et de Chinatown se livrent une guerre sans merci, et les chinois ont, semble-t-il, trouvé une arme redoutable : un filtre d'amour qui rend fou d'amour les mafieux et les pousse à s'entretuer pour une même femme, l'envoûtante Soupir-de-Jade.
Vito "la déveine" Cortizone a alors une idée : utiliser sa jolie fille, Luna, pour kidnapper un célibataire qui sera capable à la fois de résister au sort des chinois et de leur voler ce filtre. Qui sera assez fort pour cette mission ? Spirou !
Mais comment le convaincre d'aider Vito ? En enlevant aussi Fantasio !

Pour leur avant-dernier album, Tome et Janry persistent et signent en explorant une nouvelle facette rarement exploité de Spirou pour définir son identité : sa sexualité. En effet, que savons-nous réellement du personnage sur ce plan ? Il n'est pas question de suggérer une relation ambigüe avec Fantasio - ce sont deux amis - , mais sinon c'est un "vieux garçon", un célibataire auquel on n'a jamais connu d'amoureuse (en tout cas dans sa série officielle, puisque Emile Bravo dans Le Journal d'un Ingénu, plus tard, imaginera un amour de jeunesse entre une soubrette et le groom lors de la seconde guerre mondiale.). A la rigueur, on peut penser qu'il n'est pas indifférent au charme de Seccotine (d'ailleurs Morvan et Yann mettront en scène un baiser entre eux dans Aux Sources du Z, tome 50), mais les chamailleries de la reporter du "Moustique" avec Fantasio inciteraient presque davantage à croire que l'attirance se joue entre ces deux-là plutôt qu'envers la jolie blonde et l'héroïque rouquin.  

Donc, placer Spirou non seulement en face d'un danger classique (les triades chinoises, la mafia italienne, la menace de mort contre Fantasio) mais aussi d'une fille offrait à Tome la possibilité de creuser cet aspect. Tout comme dans Le Rayon Noir, le scénariste aborde frontalement le sujet mais sans lourdeur : Spirou rencontre une première fois Luna Cortizone en la dépannant (d'une crevaison de pneu), elle l'embrasse tendrement pour le remercier sur une joue, il rougit, mais devant retrouver Fantasio, il s'éclipse.
Une fois avec Fantasio, Spirou découvre l'exposition de photos de son ami, organisée au profit d'une bonne oeuvre : tous les clichés sont des nues artistiques (mais sensuelles). Le héros assiste au vernissage sans faire de manières, vannant même son acolyte. 
Puis les voilà en boîte de nuit avec trois ravissantes créatures, dont l'une drague franchement Spirou et l'entraîne à l'extérieur pour l'embrasser. Mais c'est un piège monté par Luna.
Déplacés à New York, Spirou et Fantasio apprennent le plan de Vito "la déveine", avec ses ingrédients soulignant la ligne sexuée de l'intrigue : le filtre d'amour, Soupir-de-Jade, et Luna qui viendra lui prêter main-forte (contre l'avis de son père). Pour savoir si elle peut lui faire confiance, la jeune femme obtient du héros qu'il l'embrasse... Et il ne se défile pas. La scène est très bien amenée et suggestive (Spirou n'est visiblement pas insensible à cette brunette, même s'il la trouve un peu trop nerveuse avec un flingue).
L'astuce imaginée par Tome pour permettre aux mafieux de résister au filtre d'amour est aussi éloquente (des lunettes fumées, un symbole malicieux pour signifier qu'on ne verrait bien, selon l'expression célèbre de Saint-Exupéry, qu'avec le coeur). Tandis que Vito sera appréhendé par la police (aux mains des Irlandais de New York, prêts désormais à en découdre avec les chinois), Luna réussira à filer, non sans avoir salué une dernière fois notre héros (là encore, ostensiblement heureux pour la belle).

Hélas ! Tome n'aura pas le loisir de réutiliser Luna et donc d'approfondir l'idée d'une relation sentimentale avec Spirou, et les successeurs du scénariste n'ont plus fait appel à ce personnage ni aux possibilités qu'elle offrait. Mais l'expérience était intéressante, bien conduite, témoignait de la volonté affirmée de l'auteur de dépasser les conventions de la série - tout en respectant ses autres codes (l'histoire se déploie comme une course-poursuite très spectaculaire, riche en action, en suspense, et ce qu'il faut d'humour - surtout présent via des calembours, une des spécialités de Tome).

Graphiquement, la bande dessinée quand elle évolue dans le registre "jeunesse", avec un dessin non réaliste et une direction mi-aventure, mi-comique, a toujours des difficultés à représenter le beau sexe. Janry (qui a pour lui d'avoir réussi à bien traiter Seccotine dans Aventure en Australie, tome 34) est parvenu à créer une vraie jolie fille avec Luna, sans sombrer dans la caricature (ce n'est pas une bimbo aux formes exagérées, mais une créature jeune et séduisante), tout à fait crédible pour susciter le trouble chez Spirou.
L'abondante galerie de figurants (chinois et italiens) du récit lui permet également de nous régaler avec des trognes savoureuses. Et les décors sont encore une fois très soignés.
Le découpage reste aussi d'un dynamisme impeccable : il n'y a pas à dire, mais les albums dessinés par Janry étaient bigrement efficaces et peaufinés.

Un autre excellent opus dans ce run émérite. Le suivant allait provoquer un électrochoc dont la série et ses fans se souviennent et discutent encore...

dimanche 25 mai 2014

Critique 454 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 44 - LE RAYON NOIR, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : LE RAYON NOIR est le 44ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1993 par Dupuis.
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Le Comte de Champignac reçoit avec excitation un mystérieux paquet d'un de ses collègues, le docteur Gustav Tablod-Borg. Il montre à Spirou et Fantasio (et Spip !) qu'il s'agit d'un élément d'une machine capable de faire muter les cellules, mais après avoir assemblé l'appareil, la démonstration échoue à cause d'un court-circuit (provoqué par l'ivrogne Célestin Dupilon, mais ça, ils l'ignorent).
Déçu mais impatient de tester cette invention, le Comte décide de partir en ville chez un ami disposant des installations nécessaires. Spirou doit veiller sur le laboratoire du savant et retrouver sa souris qui lui sert de cobaye. C'est ainsi que, à nouveau à cause de Dupilon, le héros va être victime de la machine et entraîné dans une série de quiproquos qui vont semer une belle pagaille...

L'équipe artistique l'ignore mais quand paraît Le Rayon Noir, il ne lui reste plus que deux autres albums à réaliser avant d'être remplacée. Pourtant, avec le recul, il est troublant de constater à quel point ces ultimes aventures par Tome et Janry annoncent ce qui va arriver. En effet, ce 44ème tome et les deux suivants constituent des histoires très (trop ?) audacieuses, même si elles s'inscrivent dans une sorte de cycle dont La Jeunesse de Spirou (tome 38) serait le prologue et qui ont toutes en commun de réfléchir à la question de l'identité.

Dans La Jeunesse de Spirou, Tome imaginait (surtout dans le récit qui donnait son titre au livre) les origines du héros (un orphelin abandonné devant les portes de l'hôtel "Moustic" devenant un écolier turbulent). Ici, le scénariste imagine ce que serait Spirou s'il était noir : la bande dessinée franco-belge a toujours été mal à l'aise avec la question des races et des couleurs de peau, représentant les étrangers comme des individus moins évolués que les européens blancs (on retrouve une gaucherie semblable quand il s'agit de figurer la sexualité des héros inventés pour un public jeune, avec des auteurs coincés entre la censure et leur propre maladresse). Cela a même abouti à des polémiques qui durent encore et divisent aussi bien les fans que le grand public et les intellectuels (l'exemple extrême étant Tintin au Congo d'Hergé et ses terribles lourdeurs).
L'intrigue, ici, compte en vérité moins que ce qui paraît avoir motivé Tome pour développer son récit, en montrant que Spirou, devenu méconnaissable en ayant changé de couleur de peau, est victime d'un délit au faciès, mis en prison (avec Vito "la Déveine" Cortizone, mafieux italien et raciste), puis Fantasio pareillement accablé, jusqu'à cette scène démontrant l'absurdité des griefs que les autorités et la population font aux "colorés" quand le rayon noir touche plusieurs habitants de Champignac-en-Cambrousse lors d'un pugilat.
Le scénariste souligne que l'héroïsme de Spirou (et la bonté des individus) ne se limite pas à leur apparence, mais que le racisme ou, à tout le moins, la suspicion se révèlent rapidement dès que l'autre est différent. C'est un propos tenu avec subtilité et humour, dans une histoire efficace, à la chute malicieuse (qui suggère que tout cela a été un test provoqué sciemment par le Comte, lui-même souvent ciblé comme un sorcier, donc un être causant le désordre, mal vu par ses voisins). Même si la morale de tout ça n'égratigne pas trop le village, Tome ose quand même pointer du doigt que ses habitants, modestes ou notables, ne sont pas d'une tolérance exemplaire...

Janry est mis face à un défi visuel intéressant dans ce projet puisqu'il doit représenter les héros, et quelques autres personnages, avec un look correspondant aux effets du rayon noir. Il s'en sort superbement et sa version black de Spirou puis Fantasio est finement imaginée, sans sombrer dans une caricature facile (tout comme d'ailleurs les dialogues de Tome, qui évite de faire parler son casting en "petit nègre", ce qui n'a jamais été marrant).
Par ailleurs, le dessinateur effectue toujours un effort pour imprimer à ses planches un rythme très vif via un découpage très dense (plus de dix cases par pages, souvent douze). Cela prouve que la force de la série tient aussi dans la rigueur de sa narration, le volume d'images soutenant celui du texte.

Une expérience bien menée, culottée mais maîtrisée : une preuve supplémentaire que Tome et Janry n'avaient pas peur de faire bouger les lignes sans sacrifier le divertissement. De l'entertainment intelligent en somme.

Critique 453 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 38 - LA JEUNESSE DE SPIROU, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : LA JEUNESSE DE SPIROU est le 38ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1987 par Dupuis.
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Spip en a ras-le-bol ! Sans cesse obligé de suivre Spirou et Fantasio dans leurs rocambolesques et dangereuses aventures, l'écureuil a décidé de vider son sac et de révéler quelques secrets sur le passé agité de son maître et son acolyte pour démontrer leurs inconséquences.
D'abord, il est temps de dévoiler quel galopin était Spirou lorsqu'il était encore enfant. Puis comment il a failli provoquer un incident diplomatique. Ensuite, il faudra revenir sur les bizarreries rencontrées à Champignac-en-Cambrousse. Et enfin, raconter comment une réunion de savants amis du Comte ont provoqué une série de catastrophes malgré leurs bonnes intentions...

En 1987, lors d'un interview, le dessinateur Janry expliqua que, pour ne pas froisser les fans (et leurs parents), il était préférable d'éviter dans la série Spirou et Fantasio certains sujets, comme le sexe et la religion. Pourtant, pour s'amuser, en préparant le nouvel album, l'artiste et son scénariste, Tome, commencent à réaliser des saynètes humoristiques dans "Le Journal de Spirou", de une à six pages, mettant en scène le héros enfant, décrit comme un garnement, entouré de ses camarades et professeurs d'école : c'est la naissance du Petit Spirou.

Ce 38ème tome, intitulé La Jeunesse de Spirou, sera le moteur pour lancer une véritable deuxième série consacré au groom en culottes courtes. Sur cette jeunesse proprement dite, Tome ne consacre qu'un des quatre petits récits de l'album, sur une douzaine de pages composée en forme d'hommage irrévérencieux aux fameuses Histoires Vraies de l'Oncle Paul écrites par Jean-Michel Charlier, ici campé par un membre de l'équipe éditoriale du "Journal de Spirou" complètement ivre un soir de fête pour les 45 ans d'existence de l'hebdomadaire. Mais, dans ces planches on trouve déjà une bonne partie de ce qui alimentera Le Petit Spirou, avec cet humour potache et décalé, où il est dit que des "libertés avec la vérité historique" ont été prises. En prime, le scénariste n'oublie pas de saluer ceux qui, à ses yeux, ont vraiment compté dans la conception de la série (Robert Velter/Rob-Vel - "le plus ancien titulaire, avec son épouse, de la classe de maternelle" - , Joseph Gillain/Jijé - "un grand artiste qui a, aujourd'hui, quitté la petite école" - , "Monsieur Franquin, professeur en philosophie comique", et "Monsieur Fournier, professeur de poésie"... Nic et Cauvin ou Yves Chaland sont zappés).

Les trois autres histoires sont plus classiques, et mettent en scène un Spirou déjà adulte, tel qu'on le connaît, pris pour le groom d'un hôtel un soir de réveillon ; puis dans un récit humoristico-horrifique à Champignac-en-Cambrousse avec Célestin Dupilon, l'ivrogne lunaire du coin ; et enfin, toujours dans la bourgade, lors d'une réunion d'amis du Comte parmi lesquels s'est glissé un espion.
Le résultat est inégal mais réserve quelques scènes savoureuses comme lorsque, dépité, Spirou est obligé de reprendre du service comme chasseur dans un palace, ou, mieux encore, quand Dupilon est littéralement métamorphosé (au sens kafkaïen) par une potion du Comte.
C'est surtout l'occasion pour Tome de renouer avec des histoires brèves, comme Franquin en livrait pour boucler certains de ses albums, et d'animer Spirou, Fantasio et le Comte dans le décor de Champignac-en-Cambrousse au lieu de les envoyer courir mille dangers au bout du monde.
L'idée de se servir de Spip comme narrateur et intermédiaire entre chaque chapitre est aussi astucieuse puisque, si le brave écureuil est toujours du voyage, c'est souvent à contre coeur, préférant sa tranquillité (et son lot de noisettes, comme il le réclame aux lecteurs à la fin).

Janry dessine tout ça avec son énergie coutumière : il réussit d'entrée de jeu à inventer une forme enfantine très aboutie à Spirou (qu'il perfectionnera ensuite dans la série consacrée, même si ce titre sombrera vite dans des gags faciles, devenant un produit dérivé très dispensable, plus superflu que farfelu).
L'épisode avec la mésaventure de Dupilon et la présence de braqueurs est l'autre grande réussite du recueil, avec des enchaînements dans le découpage très efficaces, dignes de Franquin.
Les segments deux et quatre sont plus convenus et sans étincelles visuelles.

C'est un album de transition, mais tout de même intéressant car il interroge, même légèrement, la question de l'identité de Spirou, un thème avec lequel les auteurs rejoueront à trois reprises ensuite (dans Le Rayon Noir, tome 44 ; Luna Fatale, tome 45 ; et Machine qui rêve, tome 46).     

jeudi 22 mai 2014

Critique 452 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 42 - SPIROU A MOSCOU, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO A MOSCOU est le 42ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1990 par Dupuis.
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Sur le point d'embarquer pour des vacances au soleil, Spirou, Fantasio et Spip sont enlevés par les services secrets français. Direction : Moscou. En vol, ils sont briefés sur l'histoire du pays et la criminalité mafieuse qui y sévit actuellement.
Sur place, ils apprennent enfin pourquoi on les a réquisitionnés de force : il s'agit d'aider le KGB à arrêter un certain Tanaziof, prétendu descendant du tsar Nicolas II, à la tête d'un réseau terroriste qui veut renverser le pouvoir en place en s'emparant de la dépouille de Lénine. En échange de leurs services, deux prisonniers français, qui ont atterri sur la Place Rouge pour une opération publicitaire, seront libérés.
Spirou, Fantasio et Spip s'engagent dans une haletante course-poursuite qui va les opposer à un vieil ennemi...

Tome a toujours pris plaisir à malmener nos héros en les envoyant au bout du monde, dans des contrées hostiles et souvent réels (l'Antarctique, le Népal, New York...). Or, lorsqu'il a l'idée d'expédier Spirou et Fantasio (et Spip !) en Russie, nous sommes en 1990, à l'aube de l'éclatement du bloc soviétique consécutif à la chute du mur de Berlin : c'est encore l'époque où l'aventure derrière le rideau de fer autorise quelques clichés, qui alimentent aussi bien des histoires dramatiques que plus fantaisistes.
Au début de son histoire, le scénariste offre au lecteur et à ses héros un petit cours d'histoire en accéléré particulièrement savoureux (avec un foisonnement de gags visuels qui vont se répéter durant tout l'album - repérez entre autres les lunettes noires que portent tous, et j'insiste bien en disant tous les espions soviétiques...) qui permet d'être immédiatement dans le bain (glacé, ça va de soi).
Le méchant choisi par Tome est iconique et renverra les fans à de nombreux récits classiques du passé de la série - je ne vous dis pas qui c'est, mais les amateurs d'anagrammes le devineront facilement en lisant le résumé ci-dessus. Bien qu'il soit toujours délicat de manier des ennemis inventés par le génial Franquin sans se contenter de reproduire les mêmes recettes que le maître ou en essayant de les employer de façon décalée sans garantie de rester efficace, c'est là un modèle du genre et on mesure à quel point le personnage est véritablement l'équivalent de Olrik (dans Blake et Mortimer de Edgar Jacobs) pour Spirou et Fantasio, et donc un adversaire plus direct que Zorglub (chez qui la dimension pathétique atténue le maléfique).
La maîtrise dans la conduite de l'histoire est aussi une leçon : ça file à toute allure, on est comme aspiré par la succession de péripéties à laquelle sont confrontés nos héros, et pourtant Tome réussit encore, au milieu de tout ça, à glisser des dialogues savoureux (avec encore quelques calembours fameux - et il se fait plaisir avec les patronymes russes), des plaisanteries inventives, des clins d'oeil parodiques. C'est un pur régal : on s'amuse, on frémit, on vibre - du grand Spirou !

Et Janry est lui aussi comme fouetté par le climat moscovite : il nous gratifie de séquences virtuoses (comme le carambolage au début, ou le vol de la dépouille), orchestrées avec un sens de la narration impeccable. Si on examine un peu attentivement le découpage du dessinateur, on peut s'apercevoir de sa densité avec des planches d'une dizaine de cases, qui témoignent à la fois de la rigueur du script et de celle de Janry pour doser ses effets, sans jamais rien rogner sur la lisibilité et l'impact des gags ou rebondissements (avec des chutes de pages admirablement amenées).
C'est aussi l'opportunité pour lui de croquer une collection de gueules épatantes, un exercice qui le rapproche presque plus de Morris que de Franquin., et de soigner les décors, qui restituent à merveille l'architecture moscovite mais aussi des ambiances accrocheuses, propices au suspense.

Une nouvelle grande réussite dans un run de haut niveau. 

mardi 20 mai 2014

Critique 450 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 33 - VIRUS, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : VIRUS est le 33ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1984 par Dupuis.
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Fantasio enquête sur les docks une nuit pour y photographier un mystérieux cargo, le HK Glacier. Il découvre successivement que le navire est mis en quarantaine et qu'un de ses passagers, qui vient de s'en échapper, n'est autre que John Héléna (l'ex-capitaine du "Discret" avec qui Spirou et Fantasio se sont affrontés dans Le Repaire de la Murène, tome 9, et Spirou et les Hommes-Bulles, tome 17).
Spirou et Fantasio conduisent Héléna chez le Comte de Champignac pour qu'il l'examine. L'affaire se corse quand le mycologue confirme à ses amis que le virus dont souffre leur adversaire est une bactérie mutante coriace.
Les héros s'envolent pour l'Antarctique, direction : la base où des scientifiques étudient ces dangereuses germes, située à proximité d'une autre installation, et qui risque d'être la cible de gens mal intentionnés alors en possession d'armes terribles...

(Re)lire Virus, c'est d'abord un vertigineux flashback pour le fan de Spirou et Fantasio puisque, mine de rien, l'album date d'il y a trente ans (ça ne me rajeunit pas puisque je l'avais découvert à cette époque, quand j'avais onze ans). C'est aussi la première histoire signée par le tandem Tome et Janry, qui allait devenir les auteurs attitrés de la série pendant quinze ans, après bien des péripéties éditoriales (l'abandon de Fournier, l'échec de l'équipe Nic et Cauvin, le rejet du projet Coeurs d'Acier d'Yves Chaland, des querelles internes entre les partisans d'une modernisation de la série et ceux qui voulaient entretenir son glorieux passé...). 

Bon, il faut bien avouer que si cela reste plaisant, on voit bien que c'est un (re)démarrage pour tout le monde. Le scénario veut recoller au run de Franquin avec une aventure riche en rebondissements, un décor dépaysant et hostile, l'utilisation d'un méchant (ici mal en point) emblématique (John Héléna). Tome mène son affaire avec vivacité mais sans folie : on est encore loin des scripts plus ironiques, avec des dialogues endiablés (et truffés de calembours) et un tempo soutenu de bout en bout. Le récit souffre d'arythmie, avec des scènes explicatives qui ralentissent notablement le propos, et d'autres où ça va plus vite mais jamais assez longtemps, et jamais avec trop de délire (pour ne pas braquer le lecteur convalescent comme ses héros ?).
Par ailleurs, le décor choisi (le pôle Nord) et ses bases ne sont pas vraiment pleinement exploités, ou n'offre pas un cadre suffisamment propice au spectacle : l'erreur vient du fait que lorsqu'on trouve Spirou et Fantasio (et Spip et le Comte) au début de l'histoire, on est déjà en hiver. Du coup, lorsque l'action se déplace, on n'a pas de contraste (puisqu'on se retrouve au milieu des étendues glacées et des blizzards) pour apprécier à sa juste valeur le choc (littéralement thermique) que sont censés éprouver les héros. Quand on emploie la délocalisation du récit pour marquer la vraie aventure, il faut au moins que le lecteur comme le héros ne soient pas dans un endroit qui prolonge celui où ils étaient avant.
Enfin, Tome se complique un peu la vie (et la nôtre) quand il veut lier l'affaire des virus avec une corruption de ministres par une entreprise spécialisée (la FarmArm). Bref, il y a trop de petits éléments qui ne fonctionnent pas ensemble ou à la suite pour que le récit soit satisfaisant. Ce n'est pas désagréable à lire, il y a des gags sympas (avec Spip, bien animé), mais cette reprise sent la production un peu trop bridée (par l'équipe éditoriale, et aussi, sans doute, par ses auteurs prudents).

Janry, au dessin, fait preuve des mêmes défauts que Tome au scénario. Son style n'a pas encore atteint la maturité qui lui assurera l'adhésion des fans et l'assurance sur des planches mémorables. 
Il s'en sort bien quand il s'agit de représenter Spirou, Fantasio, Spip, le Comte, Héléna, avec un trait nerveux en droite ligne avec celui du Franquin de la fin des 60's, et quand il doit traiter des décors, il est déjà très capable... Mais dessiner le grand Nord, qui plus est balayé par le blizzard, est piégeux car, à part des traits de vitesse dans des cases blanches, il n'y a pas grand-chose à faire. Du coup, on a un sentiment de vide, d'une bande dessinée sans beaucoup à voir.
Et puis, Janry, qui s'illustrera ensuite par sa faculté à donner vie à des seconds rôles (et des figurants) aux trognes bien senties, n'est pas encore le dessinateur inspiré qu'on a appris à connaître. Beaucoup de personnages sont ici pauvrement designés, sans vrai caractéristique qui permettent qu'on s'en souvienne, sans charisme.

Il ne faut pas être trop sévère ou exigeant : c'était il y a trente ans, Spirou allait renaître après une période pénible, l'équipe éditoriale jouait gros, et les auteurs étaient inexpérimentés. Virus n'est donc pas un très bon cru, mais l'album a presque valeur de document pour apprécier les débuts de Tome et Janry, les deux hommes qui redonnèrent tout son lustre au groom le plus fameux de la bd franco-belge.     

mercredi 14 mai 2014

Critique 444 : SPIROU ET FANTASIO, TOMES 40 & 41 - LA FROUSSE AUX TROUSSES & LA VALLEE DES BANNIS, de Tome et Janry


SPIROU ET FANTASIO : LA FROUSSE AUX TROUSSES est le 40ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1988 par Dupuis. C'est le premier volet d'un dyptique qui se poursuit et s'achève avec le tome 41, La Vallée des Bannis.
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Spirou donne une conférence sur ses aventures mais c'est un échec. Pourtant, elle devait servir à financer une expédition avec Fantasio (et Spip !) dans une province reculée du Népal, le Touboutt-Chan, où disparurent deux scientifiques, Adrien Maginot et Günter Siegfried, avant la 2nde guerre mondiale.
C'est alors qu'un des spectateurs de la conférence, le Dr Placebo, rend visite aux deux amis et leur propose de payer leur voyage à la condition qu'ils emmènent avec eux un groupe de malades atteints d'une forme persistante de hoquet, espérant que ce périple qui s'annonce riche en émotions fortes pourra les en guérir.
En effet, le Touboutt-Chan est au centre d'un conflit entre des rebelles indépendantistes et l'armée régulière, sans compter que c'est dans ces contrées hostiles que se situerait la mythique vallée des bannis où un cruel envahisseur mongol aurait exilé des paysans refusant de renforcer ses troupes au XIIIème siècle et où Maginot et Siegfried se seraient également perdus.
Spirou et Fantasio acceptent cette offre et sur place, sont aidés par un guide, Gorpah, qui, autrefois aurait aussi été celui d'un célèbre reporter belge flanqué d'un chien blanc et d'un marin porté sur l'alcool et les jurons...

Cette histoire, la 8ème menée par le tandem Tome et Janry, est aussi la 40ème de la série et forme le premier acte d'un dyptique poursuivi et conclu avec le livre suivant, La Vallée des Bannis, paru l'année suivante. Elle fut initialement pré-publiée dans "Le Journal de Spirou" sous le titre Angoisse à Touboutt-Chan, qui fut certainement modifié pour ne pas réduire l'aventure à un calembour. En effet, au-delà de quelques effets comiques très réussis, c'est un authentique récit d'aventures que proposent les auteurs. 

L'ambition de Tome de développer une intrigue sur deux volumes renoue avec les grandes heures de la série, comme lorsque Franquin et Greg signèrent Z comme Zorglub-L'Ombre du Z ou Fournier Kodo le Tyran-Des Haricots Partout.
Le scénariste, et son dessinateur, maîtrisent alors à la perfection leur sujet et ont su redonner tout son lustre à Spirou et Fantasio comme titre et comme personnages (quitte à empêcher d'autres auteurs, à l'époque, de proposer des versions alternatives car, au sein de la rédaction du magazine "Spirou", s'agitaient deux clans, les "modernes" qui voulaient aller de l'avant sans nostalgie, et les anciens qui estimaient qu'on pouvait encore rendre hommage aux travaux de Rob-Vel ou Jijé. Ce furent les modernes qui gagnèrent la partie... A l'époque puisqu'aujourd'hui, Dupuis a compris l'intérêt de développer les deux tendances).
Avec le recul, on ne peut d'ailleurs que donner raison à l'équipe créative de l'époque puisque La Frousse aux trousses est un chapitre magistral : la situation évoque bien sûr l'occupation chinoise au Tibet, mais distribue également des répliques très marrantes (avec moult jeux de mots quand il s'agit de faire parler les rebelles locaux) et des clins d'oeil savoureux (comme, dès la première planche, où le texte dit : "Spirou, lui, n'a pas à craindre la monotonie d'un destin banal. Emboîtons-lui le pas et suivons-le dans un de ces récits passionnants qui font depuis toujours la joie des petits, le bonheur des grands, la fortune d'un éditeur inspiré et l'avancement de notre contrôleur fiscal..."), ainsi qu'une suite de rebondissements trépidants, spectaculaires jusqu'à l'avant-dernière page où nos héros sont apparemment perdus.
C'est aussi l'occasion d'ironiser avec le plus fameux concurrent du groom, Tintin, via le personnage de Gorpah, caricature gratinée de Tharkey, le sherpa de Tintin au Tibet, qui reprend des noms d'oiseaux familiers du capitaine Haddock. Réjouissant et finalement bon enfant, mais ça résume bien la différence entre Spirou et la créature d'Hergé : une certaine forme d'insolence, d'impertinence, malicieuse, jamais méchante, mais qui donne une distance.

Les dessins de Janry sont exceptionnels. L'artiste a un don fabuleux pour immerger le lecteur dans les ambiances avec des décors très ouvragés, dès l'ouverture de l'album (et même dès la couverture, d'un dynamisme exemplaire), aussi à l'aise pour les environnements urbains que sauvages.
C'est aussi un "faiseur de tronches" de première force, qui, animant avec brio Spirou, Fantasio et Spip (qui a toujours droit à des saynètes très inspirées pour souligner son caractère de paresseux contrarié mais philosophe), soigne les seconds rôles en leur donnant une allure immédiatement identifiable et mémorable. On peut même se demander si, avec La Frousse aux Trousses, Janry n'a pas cherché à rendre hommage à une autre histoire d'expédition célèbre, au casting aussi corsé - je veux parler de Lucky Luke : La Diligence, de Morris et Goscinny.
En tout cas, la vivacité de son trait, ses compositions hyper-toniques, sont dignes du grand Franquin (celui de la 2ème moitié des années 60 et des 70's).

La suite et fin de cette saga ne démérite aucunement et, même, surpasse encore cette première partie, comme nous allons le voir tout de suite...
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SPIROU ET FANTASIO : LA VALLEE DES BANNIS est le 41ème tome de la série, écrit par Tome et dessiné par Janry, publié en 1989 par Dupuis.
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Spirou, Fantasio et Spip se sont lancés à la recherche de deux explorateurs disparus, Siegfried et Maginot, dans une contrée particulièrement hostile, surnommée la vallée des bannis, en référence à une peuplade paisible, les Boutchiks du Nord de l'Himalaya, qui se rebella contre l'armée mongol de Gengis Khan au XIIIème siècle. 
Malheureusement, nos héros sont à leur tour coincés dans cet endroit et doivent affronter une nature très agressive, au premier de laquelle se trouve un moustique qui rend fou ceux qu'il pique - et manque de chance, Fantasio va être sa victime, déterminé dès lors à éliminer Spirou !

Pour le 9ème album en 5 ans, Tome et Janry ont produit un authentique chef d'oeuvre, digne de figurer aux côtés des meilleurs opus de Franquin. On retrouve là une quantité d'éléments qui font tout le sel des aventures de Spirou et Fantasio, conduits avec maîtrise, mis en images avec brio : un vrai régal.

Les héros de Rob-Vel ont souvent vécu leurs meilleures sagas quand ils se trouvaient dans des décors exotiques, réels ou fictifs, mais propices à une succession d'affres qui éprouvait leur amitié. Tome ne perd pas de temps avant de proposer une situation qui va dresser l'un contre l'autre Spirou et Fantasio, ce dernier étant pris d'une crise de jalousie démente qui le motive à carrément supprimer son ami. Cela génère une série de combats, de coups fourrés, et alimente un suspense très efficaces (on se demande à la fois si Spirou va maîtriser Fantasio après avoir survécu à ses agressions, puis si Fantasio va se remettre).
L'autre axe autour duquel tourne le récit concerne la raison pour laquelle les héros se sont retrouvés dans cette vallée des bannis : Tome imagine une expédition scientifique à l'issue dramatique avec malédiction à la clé, et on se prend à y croire puisque la situation se répète aujourd'hui pour Spirou et Fantasio. Le parallèle est malin, mais le scénariste ne s'arrête pas là puisqu'il prend la peine (et le temps en y consacrant trois pages) de raconter les origines de la légende entourant l'endroit et des gens qui y échouèrent. En bâtissant aussi soigneusement les fondations de son intrigue, il montre qu'il ne s'agit pas seulement de s'amuser avec les codes du "survival" (un sous-genre où les protagonistes luttent pour se tirer d'un mauvais pas dans un décor sauvage et inamical) : Spirou et Fantasio ne sont pas arrivés là par simple malchance mais pour une mission précise, qui les renvoie à leur esprit d'aventuriers.
Les péripéties s'enchaînent sur un rythme soutenu, dans un cadre fourni (la faune et la flore du coin ont elles aussi droit à une page entière de descriptions, pleine d'humour et d'imagination), et Tome invoque même au détour d'une scène le Marsupilami (sans qu'il apparaisse puisque Franquin en avait ôté l'usage à ses successeurs sur la série - c'est bien dommage car, avec une histoire comme celle-ci, la présence de l'étonnant animal aurait été un piment supplémentaire). La fin est pleine de malice, ironique et même un peu macabre.

Au dessin, Janry fait des merveilles : la richesse de ses illustrations pour représenter la jungle, les bestioles peu avenantes qui la peuplent, est extraordinaire. Il s'est visiblement follement amusé et le lecteur ne pourra être qu'impressionné par l'inventivité et la précision avec laquelle il a traité tout ce décor.
Avec neuf albums au compteur, le dessinateur a aussi désormais l'expérience d'un artiste s'étant totalement approprié les personnages et jouant à fond avec eux : il anime un Fantasio possédé avec une vigueur jouissive, qui procure de grands moments comiques (comme lorsqu'il se met à répéter "Fantasio Magazine"). Spip a aussi droit à ses moments et l'écureuil est campé avec maestria.
Il y a des séquences narrativement superbes, visuellement traduites avec un grand talent, comme lorsque Spirou explore les galeries sur les parois desquelles est gravé l'histoire du peuple Boutchik, avec le héros brandissant une torche, ce qui créé des effets d'éclairage expressionnistes et une ambiance très intense... Pour aboutir à une quinzaine de cases noires (quatre bandes) où les onomatopées et les phylactères révèlent la qualité du lettrage.   

Je le répète, mais La Vallée des Bannis est un vrai chef d'oeuvre, un des meilleurs albums de la série et un des sommets du run de Tome et Janry, qui comblera tous les fans de Spirou.