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vendredi 23 février 2024

ULTIMATE SPIDER-MAN #2 ( Jonathan Hickman / Marco Checchetto)


Peter Parker a donc hérité des pouvoirs de Spider-Man et d'un costume ad hoc grâce à Tony Stark/Iron Lad. Le Daily Bugle, dirigé par Wilson Fisk, tout comme Ben Parker et J. Jonah Jameson s'interrogent sur la présence de cet individu masqué mais aussi de l'agresseur de Fisk. Et bientôt quelqu'un est au courant du secret de Peter...


Je me rappelle que, lorsque Brian Michael Bendis avait réécrit les origines de Spider-Man dans la première version de Ultimate Spider-Man en 2000, ses détracteurs lui reprochaient déjà de prendre son temps alors que Stan Lee et Steve Ditko avaient réglé ça en 18 pages. Nous étions alors en plein règne de la narration décompressée, une façon de faire qui allait marquer la décennie suivante et qui continue d'influencer le style de nombreux auteurs actuels.


Soyons honnêtes : ceux qui n'aiment pas la narration décompressée lisent quand même des comics écrits ainsi et plébiscitent des scénaristes qui la pratiquent (Warren Ellis fut un des premiers à la développer dans Stormwatch et The Auhority, et sur un plan strictement artistique Ellis demeure une référence peu discutée). Faire aujourd'hui, comme il y a un quart de siècle, le procès de la narration décompressée, c'est un peu comme avancer contre le vent ou refuser l'existence d'un courant d'écriture qui s'est imposé.


Autrement dit : Jonathan Hickman applique dans son Ultimate Spider-Man une narration décompressée. Il prend son temps, et certains diront même qu'il joue la montre. Ce deuxième épisode montre certes Spider-Man de la Terre 6160 en action, mais le développement de l'intrigue se fait à pas comptés, sans précipitation. L'auteur en est encore à questionner la validité même de son héros. Et en fait, on peut se demander si ce n'est pas ça d'abord, le sujet de cette nouvelle version : est-ce qu'en se découvrant des pouvoirs on devient automatiquement, naturellement un héros ? Ou bien s'interroge-t-on sur le fait qu'on soit fait pour cette vie ?


Dans le cas de ce Peter Parker, ces interrogations sont d'autant plus pertinentes qu'il est plus âgé que le Peter Parker de la Terre 616, qu'il est marié (et n'a pas encore révélé à Mary Jane Watson ce qu'il est devenu) et père de famille. On peut admettre, honnêtement, qu'il se demande s'il est fait pour ça, pour être un super héros, pour être Spider-Man (il n'a même pas imaginé son pseudonyme).

Hickman enfonce même le clou jusqu'à le montrer à la fois à son avantage, découvrant les capacités que lui donnent la morsure de l'araignée (il est plus fort, plus agile, plus rapide, plus endurant), mais aussi très emprunté, maladroit, gauche, voire pathétique (quand il rencontre à deux reprises le Shocker qui lui flanque une dérouillée en profitant de sa naïveté). En tout cas, il est très loin de s'impliquer dans des affaires plus compliquées, comme enquêter sur Wilson Fisk, ce Bouffon Vert qui l'attaque, et encore moins le complot contre lequel Iron Lad et ses Ultimates combattent.

Dans deux échanges, savoureusement dialogués, d'abord entre Ben et Jonah puis Fisk et un certain Mr. Britain (un membre du cercle du Créateur, certainement Brian Braddock, le Captain Britain de cette Terre), on mesure à quel point ce proto-Spider-Man et ce proto-Green Goblin sont des couvertures. Des histoires dans l'histoire. Pour Fisk, il s'agit de se servir de ce Spider-Man qui ne dit pas son nom pour dissimuler les attaques dont il est la cible de la part du Bouffon Vert. Pour Ben et Jonah, le Bouffon Vert est un sujet car il s'intéresse à Fisk tandis que Spider-Man est une distraction (dont Fisk se sert pour couvrir les agressions dont il est la victime). Hickman nous fournit une grille de lecture à son propre scénario, mais sans condescendance.

Marco Checchetto a pour tâche de donner corps à cela, c'est-à-dire de donner vie et chair à ce qui pourrait pour l'instant se limiter à des concepts, des idées. Son style s'y prête merveilleusement dans la mesure où son expérience des super-héros, dont il a dessiné un paquet d'aventures depuis qu'il est chez Marvel (et notamment sous la direction de Hickman) lui permet de produire des planches aux images fortes, intenses, dans des compositions dynamiques et des postures iconiques.

Même si Spider-Man est maladroit, on devine aisément son potentiel et on suit avec plaisir son apprentissage. Tout le monde en vérité dans ce début de série est engagé dans un parcours initiatique : Peter apprend à devenir ce dont on l'a privé, le Bouffon Vert n'est pas clairement un super vilain, Fisk se prend pour un roi en étant malgré tout débordé par ce qu'il subit, Ben Parker et J. Jonah Jameson doivent trouver un nom à leur nouveau journal et un angle inédit pour parler de ce qui se passe.

Checchetto n'est pas que bon dans le registre super héroïque. Il réussit merveilleusement une scène à la fois casse-gueule et cruciale comme celle où la petite May Parker découvre le secret de son père, ce qui aboutit à la toute fin de l'épisode à une suggestion sur l'aspect du costume de son père. Grâce à l'expressivité des personnages, à la justesse de la mise en scène, ce moment passe impeccablement alors qu'il aurait pu trahir chez l'artiste une fébrilité.

Alors, certes, ça ne va pas vite. Mais ce qui est dit et montré est tout de même superbement juste et dosé. On assiste, quasiment en temps réel, à la naissance d'un héros tout en voyant la mise en place d'éléments dramatiques amenés à être développés sur le long cours. En termes de storytelling, c'est à la fois très maîtrisé et audacieux. En termes visuels, c'est parfait. Hickman prouve son goût de l'expérimentation même dans le cadre d'un comic-book mainstream et embarque avec lui Checchetto qui sert, avec justesse, son script. Laissez-vous porter et vous vous régalerez.

samedi 13 janvier 2024

ULTIMATE SPIDER-MAN #1 (Jonathan Hickman / Marco Checchetto)


Que manque-t-il à Peter Parker ? Tandis que son oncle Ben décide de démarrer, avec volontarisme, une nouvelle aventure professionnelle et que New York se souvient du terrible attentat qui l'a meurtri il y a dix ans, Peter doit faire un choix...
 

On ne peut guère être plus clair que Jonathan Hickman : il n'a jamais été fan de Spider-Man et donc, en tant qu'auteur, il n'a jamais trouvé le bon angle pour l'écrire. Certes il l'avait intégré à ses Avengers, mais sans s'en servir (sans doute une concession faite à l'équipe éditoriale). Alors pourquoi, et comment, aujourd'hui, dans ce nouvel univers Ultimate l'auteur de runs sur X-Men et Fantastic Four se retrouve-t-il à rédiger les aventures du Tisseur ?

Tout d'abord, autant prévenir le lecteur qui débarquera, mieux vaut pour lui qu'il se procure la mini série Ultimate Invasion et le one-shot Ultimate Universe également écrits par Hickman : il y trouvera des éléments pratiques pour contextualiser ce qui se joue là et plus particulièrement pourquoi il n'y a pas de Spider-Man sur la Terre 6160. Sinon, je vous résume ça vite fait : le Créateur (la version Ultimate et sociopathe de Reed Richards) a investi ce monde parallèle en empêchant la naissance de plusieurs super-héros emblématiques mais en s'alliant à d'autres surhumains avec lequel il contrôlait la population mondiale avant que Howard Stark puis son fils Tony ne réussisse à les freiner provisoirement.
 

Hickman a fait le tour de deux grandes séries classiques avec Fantastic Four et Avengers, puis il a relancé la franchise X-Men mais sans réussir à aller au bout de ses idées à cause de l'impact sur l'édition de comics par la pandémie de Covid. Désormais, il préfère consacrer son énergie chez Marvel à des univers de poche où il est libre de ses mouvements, sans avoir à composer avec des events, des crossovers. C'est la continuation de ce dont il rêvait pour X-Men : être à la fois un scénariste et une sorte d'editor.

Pourtant la relance de l'univers Ultimate n'était pas son projet initialement (mais celui de Donny Cates, empêché pour d'autres raisons, extra-professionnelles). Mais Hickma a de la ressource et surtout c'était l'occasion pour lui, une nouvelle fois, de bâtir son propre monde au sein de Marvel. Et tout cela repose sur une idée somme toute étonnamment simple : c'est un what if...? où on jouerait à savoir ce qui se serait passé si des héros emblématiques n'avaient pas existé avant d'organiser leur naissance.


Les editors ont parfois de drôles de manies : chez DC, du temps de Dan Didio, ce dernier ne pouvait pas supporter que Dick Grayson/Nightwing survive aux Crisis et a manigancé plusieurs fois pour le sortir de la photo. Chez Marvel, Joe Quesada refusait que Peter Parker/Spider-Man soit marié, craignant que les lecteurs ne s'identifient plus à un héros installé en couple tout comme il ne voulait pas que le tisseur connaisse le succès professionnel pour les mêmes raisons.

Quesada parti, Hickman s'ingénie donc à écrire son Spider-Man en s'autorisant tout ce qu'on interdit aux auteurs du tisseur dans l'univers classique : ici, il s'agira d'un trentenaire marié et père de deux enfants, et même s'il n'est pas riche, il ne vit plus comme un éternel étudiant fauché obligé de livrer des photos au Daily Bugle pour subvenir à ses besoins et ceux de sa tante May. D'ailleurs il n'y a plus de tante May chez Hickman : elle est morte dans l'attentat vu à la fin de Ultimate Universe qui s'est déroulé il y a dix ans au moment où cet épisode débute.
  

Je ne vais pas vous dresser la liste exhaustive des changements apportés par Hickman pour distinguer sa version de Spider-Man, mais avec un premier chapitre de 45 pages, il prend le temps de poser le décor et les personnages. Il y a surtout une ambiance très bluesy, mélancolique, particulièrement intense et poignante. Car le thème central, c'est la dépossession : peut-on manquer d'une vie qu'on n'a pas eue, dont on n'a même pas conscience qu'on aurait pu la vivre ? Autrement dit : Peter Parker peut-il souffrir de n'avoir jamais été Spider-Man alors qu'il n'a jamais su qu'il aurait pu le devenir ?

Porté par des planches sublimes de Marco Checchetto, qui campe des personnages écrasés par le chagrin, le deuil, le manque, dans un New York en plein hiver, le récit ne ressemble à rien de ce qu'on pouvait attendre pour une production Spider-Man. Et finalement, n'est-ce pas le but pour une version Ultimate Spider-Man ? Ici, c'est le contrepied total du run de Brian Michael Bendis, qui revenait et revisitait le personnage à sa source : Hickman et Checchetto ne livrent pas non plus une sorte de The Dark Knights Returns pour Spider-Man mais plutôt une relecture adulte et néanmoins totalement originale, profondément attachante.

Parce qu'ils ont su investir le personnage et le projet avec un regard détaché, sans affect, les deux auteurs le revitalisent, le revisitent avec beaucoup d'humanité. Cela souligne les changements dans l'écriture de Hickman (qui abandonne ici, comme dans G.O.D.S., les data pages) et se veut plus proche des personnages. Checchetto apporte avec son trait élégant et nerveux ce surplus d'humanité indispensable. Et l'un dans l'autre, on finit ce premier numéro ému mais aussi plein d'excitation.

jeudi 7 avril 2022

DEVIL'S REIGN #6, de Chip Zdarsky et Marco Checchetto


Devil's Reign s'achève - presque - avec ce sixième épisode. Presque car il reste encore un numéro "Omega" pour conclure cet event et établir le nouveau statu quo de Daredevil et quelques autres personnages directement impactés par l'histoire de Chip Zdarsky. Marco Checchetto finit en beauté ce récit à ranger parmi les bonnes sagas de Marvel ces dernières années.


Les civils et les Thunderbolts sous l'emprise de l'Homme Pourpre affrontent les super-héros. Dans ce chaos, Daredevil reçoit un appel de Kristen McDuffie qui lui dit que Wilson Fisk a tué Matt Murdock.
 

Quittant le champ de bataille, Daredevil laisse ses amis se débrouiller. Mais Joseph, le dernier fils de Zebediah Kilgrave, arrive pour défier son père. Luke Cage lui prête main forte.


Elektra stoppe Fisk et Typhoid Mary sur le point de quitter New York. Daredevil surgit et s'en prend au Caïd pendant que Elektra s'occupe de Mary.


Prêt à tuer son adversaire, Daredevil ira-t-il jusqu'au point de non-retour ?

Tout n'a pas été parfait dans la manière dont Chip Zdarsky a racontée son histoire mais, au final, c'est quand même un sentiment positif qui l'accompagne. Parce qu'on a l'impression que le scénariste a pu écrire ce qu'il avait en tête et qu'il a mené Daredevil là où il le désirait, prêt à s'engager dans une nouvelle direction, plutôt radicale.

Cela méritait-il un event ? Ou plutôt : un event était-il le véhicule idéal pour cette histoire ? Disons que je suis partagé. Ces six épisodes ne manquent pas de souffle ni d'ambition et impliquer une palanquée de personnages n'est pas injustifié. Toutefois, je crois que tout cela aurait pu être contenu dans la série Daredevil sans perdre en efficacité ni en intensité.

Au rayon des échecs, je relèverai surtout la piste du candidat concurrent à Wilson Fisk pour la mairie. L'éviction de Tony Stark au profit de Luke Cage est intelligente, mais a été traitée par-dessus la jambe, car on devinait que Stark prenait mal le soutien de ses camarades envers Cage plutôt qu'envers lui. Néanmoins, cela a le mérite de replacer Luke Cage dans une position plus intéressante, alors que Stark n'a pas besoin de ça - ne serait-ce que parce qu'il existe une série régulière Iron Man et pas de série Luke Cage depuis belle lurette ? Maintenant, il faudra voir ce que Marvel a en rayon pour Cage car s'il s'agit juste de le traiter comme le futur maire de New York sans lui accorder plus de place que de la figuration dans plusieurs séries, ça sera décevant. Depuis Bendis, Cage est trop sous-exploité.

Sans aller jusqu'à parler d'échec, on ne peut qu'être frustré par la grande bataille finale, qui s'avère aussi brouillonne qu'expédiée. C'est une sorte d'étape obligée, et le surcroit de puissance accordé pour l'occasion à l'Homme Pourpre promettait quelque chose d'épique. Mais on sent bien que Zdarsky n'était guère inspiré par l'exercice et même avec le retour dans la mélée des 4 Fantastiques et de Moon Knight (dont la détention au Myrmidon a été aussi escamotée dans l'event pour produire des tie-in), on reste sur notre faim. C'est là la limite de l'event et c'est pour cela que je pense que cette histoire aurait aussi bien fonctionné comme un arc dans la série Daredevil parce qu'alors cette grande bataille n'aurait pas eu besoin d'être autant mise en avant.

Malgré ces réserves, comme je l'écrivais plus haut, on finit la lecture de Devil's Reign avec une impression positive parce que l'ensemble est bien mené, plaisant, et laisse les principaux protagonistes dans des situations prometteuses. Il est cependant difficile et délicat d'en dire vraiment plus sans trop déflorer l'issue de ce sixième et dernier épisode.

La confrontation entre Daredevil et le Caïd tient ses promesses : c'est une bagarre âpre, violente, brutale. La réaction de DD face à son ennemi juré montre bien tout le déchirement qui tiraille le justicier à l'heure d'en finir et Zdarsky s'en sort intelligemment. Surtout, il offre aux deux adversaires une porte de sortie originale. En particulier pour Daredevil que la mort de Mike Murdock permet de reconsidérer radicalement son parcours de héros. Le scénariste reprend une piste narrative qu'il avait semblé laisser en jachère dans la série Daredevil et qui, en fait, sera au coeur du prochain volume qui débutera en Juin prochain. Toutefois, je reste indécis sur le choix de m'engager dans ce nouveau run car Zdarsky m'a trop habitué à de bons débuts pour ensuite s'enliser.

D'un autre côté, avec les héros aux prises avec l'Homme Pourpre et ses "sujets", l'issue impacte donc surtout Luke Cage. Le voici désormais assuré d'être élu maire de New York (c'est le seul spoiler que je m'autorise, d'autant que le dessinateur Dan Panosian a sorti une variant cover pour Devil's Reign qui dévoile déjà cet élément). Pour le reste, c'est en somme la routine : ni les Avengers, ni les Fantastic Four, ni les Champions, ni Spider-Man (encore incarné par Ben Reilly dans cet event) ne connaissent de conséquences liés à cette histoire. Et Marvel a visiblement tenu à contenir ces répercussions puisque l'event lui-même n'aboutira qu'à la relance de Daredevil et au retour d'une série Thunderbolts (dont les membres seront chargés de nettoyer le bazar laissé par tout ce qui vient de se passer).

Le dernier point à observer concerne la partie graphique. J'avais quelque appréhension sur la capacité de Marco Checchetto à tenir ses délais et même à compléter cette saga tout seul, étant donné qu'il a été infichu de produire plus de cinq épisodes d'affilée sur Daredevil depuis le début du run de Zdarsky. C'est récurrent chez cet artiste par ailleurs excellent mais qui, comme beaucoup d'autres, peinent à ménager ses efforts pour enchaîner les chapitres.

Qu'on ne s'y trompe pas : je suis un fan de Checchetto. Mais c'est toujours frustrant de suivre un artiste qui n'arrive pas à être régulier. Checchetto s'en sortirait sans doute mieux avec le soutien d'un encreur, mais c'est délicat de priver un dessinateur du contrôle total de ses images, surtout à l'heure où la majorité travaille numériquement. C'est d'ailleurs tout le paradoxe de l'époque qui veut que chacun dispose désormais d'outils sophistiqués, censés faire gagner du temps par la richesse de leurs applications, mais qui souligne surtout les retards pris par ceux qui les utilisent. A contrario, certains dessinateurs qui sont restés fidèles au crayon, à l'encre/au feutre et au papier sont souvent plus performants...

En tout cas, Checchetto n'aura pas flanché et il rend même une copie plus que satisfaisante au terme de ce projet. Il a livré un effort généreux et efficace, animant des personnages avec caractère, et produisant son comptant de scènes épiques. Le morceau de bravoure de cet épisode, la bagarre entre Fisk et DD, est vraiment impeccable, et permet de mesurer le talent narratif de Checchetto dans ce genre d'exercice. En outre, il faut noter, chose non négligeable, que ce dernier chapitre avoisine les 40 pages, et ne souffre d'aucun temps mort, d'aucune baisse de régime : jusqu'au bout, vraiment, Checchetto aura régalé les fans et sa prestation figure parmi les meilleures qu'on ait lue sur un event ces dernières années. Sans oublier les couleurs, superbes, de Marco Meniz (qui a su mettre en valeur le trait de Checchetto).

Même si, en soi, cet ultime numéro de Devil's Reign en dit déjà beaucoup sur ce que va devenir Daredevil (ou du moins sur le chemin qu'il va emprunter dans ses prochaines aventures), je reste cureieux de ce que racontera Devil's Reign Omega. Et, qui sait, peut-être lme laisserai-je tenter en Juin par la relance du titre du Diable Rouge...

jeudi 10 mars 2022

DEVIL'S REIGN #5, de Chip Zdarsky et Maarco Checchetto


Le pénultième épisode de Devil's Reign est un bon condensé de ce qu'aurait pu être cet event et de ce que, finalement, il est. Chip Zdarsky a laissé beaucoup de choses en plan (peut-être développées dans des tie-in, mais c'est un autre problème) pour se diriger vers une conclusion très convenue sur la forme. Reste un divertissement efficace quoique brouillon. Et les dessins de Marco Checchetto, qui aura tenu la baraque avec une constance qu'on ne lui connaissait plus depuis longtemps.


Jessica Jones et les Champions viennent au secours des enfants de l'Homme Pourpre appréhendés par les Thunderbolts. Les héros ne peuvent en sauver qu'un à cause de l'intervention de l'Abomination, trop fort pour eux.


Otto Octavius transfère l'énergie des enfants Kilgrave dans le corps de leur père. Ceci fait, Fisk peut se débarrasser du Dr. Octopus dont il contrôle les adjoints venus d'une dimension parallèle. Puis il libère l'Homme Pourpre à qui il commande de supprimer tous les héros, quel qu'en soit le prix.


Prévenu de troubles en ville par Kristen McDuffie, Daredevil rassemble les héros pour intervenir contre les Thunderbolts sous le contrôle mental de l'Homme Pourpre. Ils sont immunisés grâce à des brouilleurs psychiques conçus par Spider-Man en urgence.


Alors que le chaos règne en ville, Mike murdock pénètre chez Matt où il a dissimulé une pierre des Nornes grâce à laquelle il espère pouvoir empêcher la situation de complètement dégénèrer. Mais le Caîd lui tombe dessus en le prenant pour Dardevil...

Arrivé à ce stade, n'importe quel event se ressemble peu ou prou. On a droit à une cascade de scènes empiriques plus qu'à une véritable narration, un enchaînement de moments chocs qui culmine avec un (ou même deux) cliffhanger(s) pour annoncer la fin de l'event.

Sur ce plan, Chip Zdarsky fait le boulot proprement. La tension monte et la chaos explose avec beaucoup d'efficacité. Les lignes narratives convergent avec la capture des enfants de l'Homme Pourpre, l'éviction du Dr. Octopus, le rassemblement des héros, une énorme bataille urbaine, et le destin d'un personnage périphérique qui se noue tragiquement.  C'est sans aucune surprise, tout se déroule comme du papier à musique, mais ça a le mérite d'être clair, net.

Malgré tout, Devil's Reign n'aura pas échappé à l'écueil de tous les events (ceux de Marvel en tout cas) et Chip Zdarsky aura été impuissant à en changer le mécanisme. Rappelez-vous : au début, Wilson Fisk, animé d'une rage féroce et d'une frustration énorme, décidait de déclarer hors-la-loi tous les justiciers de New York et ambitionnait même de se présenter à l'élection présidentielle pour étendre cette mesure, tout ça parce qu'il avait constaté que des dossiers sur la véritable identité de Daredevil avait disparu et que ses souvenirs avaient été effacés (sans qu'il sache comment).

Munis d'une équipe de Thunderbolts, dont il faisait un usage semblable à celui de Norman Osborn après Secret Invasion (c'est-à-dire une milice chargée d'appréhender tous les contrevenants, y compris en usant de la force léthale), le Caïd obligeait les héros à prendre le maquis. Mais Tony Stark suggérait alors une riposte à la mesure de cette répression en se présentant contre Fisk à la mairie de New York. Les héros préféraient cependant que Luke Cage soit le candidat adverse.

C'était prometteur et original, tout n'allait donc pas se résumer à de la baston, même si la partie chasse à l'homme subsistait (avec des prisonniers célèbres comme le Fantastic Four, Moon Knight) et des résistants improbables (comme les jeunes Champions). Mais Zdarsky s'est à la fois éparpillé et sans doute fait recadrer par son editor (dont on sait tous l'interventionnisme incorrigible, car ils sont obligés de superviser moults tie-in - pas moins d'une vingtaine pour Devil's Reign).

Comme Devil's Reign avait démarré avec l'éternel animosité du Caïd contre Daredevil, ce dernier allait recentrer l'intrigue en en (re)devenant la vedette, quitte à laisser des éléments narratifs plus intéressants en friche. On a alors assisté à l'abandon de plusieurs pistes qui s'annonçaient passionnantes, comme le duel Luke Cage-Wilson Fisk au profit de rebondissements sans suite (la révélation maladroite où on découvrait que Tony Stark avait été arrêté et remplacé par le Caméléon). Même dans le camp des méchants, la mini-série débordait de toutes parts avec le Dr. Octopus qui avançait ses pions et qui se voit dans cet épisode dégagé sans ménagement. Jusqu'à ce que le Caïd se rappelle providentiellement qui se cache sous le masque de Daredevil et ne s'engage (et le récit tout entier avec lui) dans une vengeance breaucoup plus convenue, prétexte à une grosse baston finale.

C'est dommage, mais était-ce évitable ? Sans doute pas. La faute aux trop nombreux tie-in qui ont dispersé sans doute des éléments de l'event pour inciter (obliger) le lecteur compulsif à tout acheter pour tout savoir. La faute à l'équipe éditoriale qui a préféré sans doute recadrer l'histoire pour un épilogue plus basiquement spectaculaire et manichéen. Peut-être aussi la faute à Daredevil lui-même qui n'est sans doute pas un personnage (et par extension une série) susceptible d'amorcer un event classique (on se souvient de l'échec artistique que fut Shadowland) où l'essentiel tient à un grand raout de super-héros face à un adversaire que, par définition, un seul héros ne peut vaincre.

La forme de cet épisode trahit tout ça : il ne s'agit plus de raconter quoi que ce soit mais de préparer la fin de l'event. Parfois on a droit à des moments bien sentis (l'emprise de l'Homme Pourpre sur toute la population, la furie déchaînée sur Mike Murdock qu'il prend pour Matt). Parfois aussi c'est tout bonnement grotesque (le baroud de Jesscia Jones, l'intervention de l'Abomination, l'évocation de la campagne électorale de Luke Cage - des scènes trop expédiées, des développements escamotés). Un résumé de l'écriture de Zdarsky, qui est capable d'idées inspirées, mais aussi incapable de leur donner l'ampleur ambitionnée.

On peut heureusement compter sur Marco Checchetto pour profiter du spectacle. Le dessinateur italien qui n'a pas dû aligner plus de cinq épisodes d'affilée depuis qu'il officie sur Daredevil affiche toujours une forme épatante et devrait finir le sixième chapitre en beauté.

Checchetto est généreux dans l'effort, ne rechignant pas à enchaîner des pages avec une figuration importante et/ou dans des décors soignés, avec de l'action à revendre. L'exercice qui consiste à illustrer un event est épuisant, et il a essoré bon nombre d'artistes. Tout le monde n'a pas, loin s'en faut, le ressort d'un Stuart Immonen ou d'un Valerio Schiti pour produire sans retard des épisodes épiques. 

A son niveau, Devil's Reign est sans doute moins exigeant que d'autres events (six épisodes, c'est un arc classique). Mais Checchetto a fait le taf avec sérieux. Il excelle à représenter des personnages charismatqiues, même si avec des scènes moins hâchées ses efforts auraient été encore plus appréciés car c'est un narrateur qui s'épanouit dans des variations rythmiques. Le cadre urbain est fait pour lui, et c'est tout simplement agréable de le voir croquer, même un peu, des héros comme Captain America, les Champions, les FF, ou des méchants comme Doc Ock, l'Home Pourpre, les Thunderbolts. En plus il bénéficie d'un coloriste, Marcio Méniz, qui ne cherche vraiment pas à tirer la couverture sur lui, avec une palette très sobre.

Plus que quelques semaines d'attente pour découvrir la conclusion de Devil's Reign, pour laquelle auteurs et editors nous ont promis des bouleversements (on peut déjà, nénanmoins, en deviner quelques-uns...). Il sera alors temps de voir si ces promesses seront tenues et de savoir si ça vaut le coup d'aller jusqu'à Devil's Reign : Omega.

vendredi 11 février 2022

DEVIL'S REIGN #4, de Chip Zdarsky et Marco Checchetto


Avec ses épisodes qui sortent à une fréquence rapprochée, l'histoire de Devil's Reign semble se dérouler quasiment en temps réel. C'était un pari pour Marvel mais l'idée est avisée. Chip Zdarsky peut maintenir la pression, essentielle pour son récit. Et Marco Checchetto tient le coup, en livrant des pages très abouties.


Depuis deux semaines maintenant, New York vit sous la surveillance de drones conçus par le Dr. Octopus. Daredevil ne sait plus où donner de la tête entre Foggy à l'hôpital et Mike Murdock qui lui demande son aide. Il confie à Kristen McDuffie son envie d'en finir avec Wilson Fisk.


A la prison du Myrmidon, les héros détenus entreprennent de s'évader sous l'impulsion de Sue et Reed Richards. Fisk fait libérer son fils, Butch, de prison mais celui-ci refuse d'être associé à son père qui, à cause de ses mesures répressives, contrarie son business.


Les Thunderbolts sont chargés de retrouver les enfants de l'Homme Pourpre. Mais le Rhino est mal à l'aise avec cette mission et s'arrange pour avertir les Champions. Miles Morales le fait savoir aux héros qui ont pris le maquis et Jessica Jones, excédée, décide de sauver les enfants.


Malgré son succès, Fisk reste insatisfait car il ne se rappelle toujours pas de la véritable identité de Daredevil. Pourtant, la mémoire va lui revenir de façon aussi providentielle qu'inattendue alors qu'il est réconforté par sa femme, Typhoid Mary...

Comme on pouvait s'y attendre (le craindre ?), Devil's Reign a renoncé à interroger le problème sur lequel son histoire était bâtie, à savoir : sont-ce les super-héros le remède à la super-criminalité ou la cause ? Le spectacle est devenu plus convenu et s'est converti entre une lutte plus sournoise entre Wilson Fisk qui a déclaré l'illégalité des justiciers et ces derniers qui ont pris le maquis pour réfléchir à un moyen de détrôner le Caïd.

C'est un peu dommage, mais est-ce étonnant ? Non. Pour traiter d'un tel sujet, il aurait fallu non pas un event, mais une mini-série où Chip Zdarsky aurait eu le temps, entre deux scènes d'action, de creuser des maux et des bienfaits dûs aux super-héros. Un event a des priorités qui s'accommodent mal du débat, il faut aller vite, à l'essentiel, et se diriger vers une résolution simple, efficace, un peu grossière et facile aussi.

Le divertissement donnait des signes d'essoufflement dans le précédent épisode où, entre l'agenda propre du Dr. Octopus et une mission absurde décidée par quelques héros, le récit semblait perdre son Nord. Cette fois, Chip Zdarsky a préféré, quitte à être moins ambitieux et global, resserrer la vis.

Puisque Devil's Reign est parti en quelque sorte de Daredevil, alors c'est par lui qu'il faut recommencer. Et le diable de Hell's Kitchen n'est pas dans son assiette (Zdarsky aime visiblement l'écrire ainsi) : l'épisode s'ouvre après une ellipse de deux semaines, durant laquelle New York est passée sous le contrôle effectif de Octopus dont les drones surveillent les faits et gestes de tout le monde. La vision est saisissante. Un dialogue, bien senti, entre Fisk et Octavius souligne le rapport de force nouveau qui s'est établi entre eux, le Caïd reconnaissant qu'il a obtenu la paix grâce à Octopus qui pourrait donc légitimement convoîter sa place de maire. Mais Fisk, on le sait, a d'autres ambitions (la présidence des Etats-Unis) et d'autres préoccupations (mettre la main sur les enfants de l'Homme Pourpre).

La progéniture de Zebediah Kilgrave fournit une autre scène excellente, plus loin, quand le Rhino exprime son malaise en avouant aux Champions la mission affectée aux Thunderbolts. On comprend alors que l'enjeu des deux prochains épisodes sera, entre autres, de savoir qui, le premier, trouvera les enfants et les protégera/éliminera. Ce sera aussi l'occasion pour les héros, obligés de se cacher, d'agir de manière moins impulsive et, disons-le, idiote, que dans l'épisode 3. D'autant que ça bouge du côté du Myrmidon et ses détenus : reconnaissons à Zdarsky qu'il orchestre bien les différents mouvements de ses personnages.

Mais, bien entendu, c'est la fin de l'épisode qui apporte un coup de théâtre essentiel, quoique trop appuyé, trop providentiel. Le Caïd se souvient à nouveau de qui est Daredevil et Zdarsky cite même Born Again, saga culte de Frank Miller David Mazzucchelli - il n'a peur de rien ! Malgré tout, ce rebondissement est assez excitant et je me demande si on n'en verra pas les véritables conséquences après Devil's Reign (peut-être dans le numéro Omega qui conclura l'event, voire dans le relaunch de la série Daredevil, avec le héros obligé de continuer à opérer dans la clandestinité ou même de quitter NYC).

Marco Checchetto atteint avec ce quatrième numéro ce qui, d'habitude, est un peu sa limite de production. Pourtant, l'artiste italien en a encore sous le crayon, preuve sans doute qu'il avait pu prendre de l'avance dans son travail.

Ce qui est avéré, c'est qu'on ne sent jamais Checchetto à la recherche d'un second souffle. Ses planches sont belles, généreuses, il jongle habilement avec plusieurs ambiances, plusieurs décors, et un casting fourni sans s'économiser. Bien entendu, les scènes avec Fisk et celles avec Daredevil retiennent le plus notre attention, et j'aime particulièrement son Caïd sur les nerfs, tendu, jusqu'à l'explosion finale dans un climax très théâtral (avec pluie diluvienne, éclairs dans le ciel, toits de la ville en arrière-plan).

Une fois encore, je reviens à la scène avec le Rhino et les Champions que je trouve excellente. La puissance imposante du Rhino est fantastiquement rendue tout comme le moment suivant où il avoue son malaise à traquer des enfants (en se confiant à des héros eux-mêmes à peine sortis de l'enfance). Zdarsky et Checchetto rendent justice à ce personnage complexe, un des vilains les plus sous-estimés de l'univers de Spider-Man.

Il y a comme ça, dans cet épisode, de vrais bons moments, avec une caractérisation inspirée, servie par des dessins ax petits oignons. Checchetto sait parfaitement cadrer, traduire les expressions et émotions, il renoue avec son meilleur niveau.

Devil's Reign doit conclure maintenant en beauté, et il reste deux épisodes pour ça. Croisons les doigts pour que Zdarsky soit à la hauteur, comme l'est Checchetto.   

jeudi 27 janvier 2022

DEVIL'S REIGN #3, de Chip Zdarsky et Marco Checchetto


Nous voici à mi-chemin de Devil's Reign avec ce troisième épisode et, comme c'est la coutume, on peut déjà tirer quelques enseignements de l'histoire que nous racontent Chip Zdarsky et Marco Checchetto. En tant qu'event, c'est moyennement solide mais tout de même efficace, avec des imperfections qui apparaissent (avec peut-être un risque de courir trop de lièvres à la fois). Mais on va rester positif car l'ensemble présente de vraies qualités narratives et visuelles.


La Chose et la Torche Humaine font irruption dans un commissariat pour en délivrer Spider-Man (Ben Reilly), passé à tabac par des flics revanchards et pro-Fisk. Une fois dehors, pourtant, les trois héros se demandent où aller puisqu'ils sont hors-la-loi et recherchés.


Le lendemain, dans la journée, Luke Cage officialise sa candidature pour l'élection municipale et Foggy Nelson répond aux journalistes qui s'interrogent sur ce choix alors qu'il est dans le viseur du maire. A la prison du Myrmidon, Kirsten McDuffie rend visite à Sue Richards qui s'inquiète du cours des choses.


Fisk, lui, est en compagnie de son plus précieux détenu, l'Homme Pourpre qui lui explique que son amnésie au sujet de l'identité secrète de Daredevil a dû être causée par ses enfants. La progéniture de Zebediah Kilgrave est en cavale mais le Dr. Octopus est trop occupé pour les traquer.


Divisés sur la suite à donner à leurs actions, les héros qui ont pris le maquis sentent l'influence de l'Homme Pourpre. Daredevil les convainc d'enlever Fisk, reclus à l'hôtel de ville. Mais l'opération dégénère quand le groupe est attaqué par Octopus et sa bande...

Après deux premiers numéros d'excellente facture car Chip Zdarsky osait poser quelques questions qui fâchent sur la responsabilité des super-héros vis-à-vis de la criminalité concentrée dans New York, le tout sur fond de chasse aux sorcières par le Caïd bien préparé, Devil's Reign accuse un peu le coup pour son troisième chapitre, plus classique.

Le scénario a en effet posé des bases intéressantes mais peine à les exploiter, à les développer. Fisk est toujours aussi enragé mais Zdarsky court trop de lièvres à la fois et s'égare un peu en révélant l'agenda personnel du Dr. Octopus qui a attiré dans notre dimension certains de ses doubles hybridés avec des héros connus (Wolverine, Hulk, Ghost Rider). 

Otto Octavius compte ainsi profiter du chaos qui règne dans la communauté des héros et de l'obsession de Fisk pour les neutraliser pour, une fois cet affrontement règlé, s'emparer du siège de maire. Du coup, l'officialisation de la candidature de Luke Cage passe trop inaperçue et la scène, qui se veut vibrante, manque cruellement d'intensité. Pour moi, c'est une mauvaise idée : Zdarsky rajoute un vilain à l'équation dont son histoire n'a pas besoin, alors que le risque avec un vilain de l'envergure d'Octopus, c'est bien qu'il vole la vedette, même au Caïd.

Par ailleurs, alors que Devil's Reign se déroule actuellement, l'event contredit quelques séries en cours, comme si Zdarsky ou l'editor du projet n'avaient pas pris la peine de s'aligner sur les travaux en cours de leur camarades. J'en veux pour preuves que, par exemple, le Dr. Octopus qui agit ici est trop différent de celui qui vient de repointer le bout de ses tentacules dans The Amazing Spider-Man (en aidant May Parker) ou, pire encore, en montrant Ben Reilly passé à tabac et sans nulle part où aller, une fois que Ben Grimm et Johnny Storm l'ont sauvé, alors qu'il est employé par la puissante Beyond Corporation qui ne laisserait sûrement pas son tisseur dans une telle panade.

C'est dommage. Mais l'addition de petites erreurs, d'incohérences de ce type nuisent à la mini-série. Fisk détient l'Homme Pourpre qui dénonce ses enfants (certes le père et ses rejetons se vouent une haine réciproque) mais là où ça cloche, c'est que Kilgrave pourrait/devrait être utilisé bien plus nocivement par Fisk contre les héros en cavale. Zdarsky s'inspire (ou copie) Fatalis Imperator, une histoire (brillante) de David Michelinie et Bob Hall (parue en 1987) dans laquelle Fatalis mettait le monde entier sans dessus-dessous grâce au même Homme Pourpre. Mais Zdarsky n'est pas Michelinie...

Il reste une suite de scènes qui, individuellement, sont efficaces, menées sur un rythme soutenu, mais dont la somme a du mal à aussi bien fonctionner que dans les deux précédents épisodes (on peut aussi, encore, incriminer l'excès de tie-in qui, comme d'habitude, donne l'impression qu'il manque des éléments à la série principale, notamment dans le nombre de fugitifs, le sort de ceux qui sont en prison, la nature des dossiers de Fisk contre les héros, etc.).

Marco Checchetto est, par contre, dans une grande forme. Non seulement il défend excellemment le script en l'illustrant de la manière la plus puissante et fluide possible, mais encore son dessin retrouve la solidité qu'il semblait avoir perdu depuis un moment.

Les pages se suivent et toutes réservent de belles trouvailles, avec des compositions dynamiques et soignées. Les personnages sont mis en scène avec une volonté de rendre justice à leur charisme. Quand l'action s'emballe, le résultat reste lisible et pêchu, même si Checchetto se ménage sur les décors et ne rechigne pas à user de quelques raccourcis (en jouant sur les ombres et lumières pour s'économiser). C'est malin mais pas honteux si on tient compte de l'exigence que réclame l'exercice.

La colorisation de Marco Meniz mérite elle aussi une mention car elle reste sobre, au service du trait de Checchetto et des ambiances, avec notamment la scène finale, le soir venu, donnant au combat de rue un côté blême bienvenue.

J'ai envie de dire qu'on va maintenant entrer dans le dur. Soit Zdarsky a encore quelques bonnes cartouches à tirer et son event tiendra ses belles promesses, d'autant que Checchetto a la patate. Soit, comme ça a souvent été le cas avec les events Marvel, la suite et fin de l'histoire confirmera cette désagréable impression que l'auteur a été trop gendarmé par l'editor, diluant les enjeux de l'affaire dans une énième bataille à l'issue prévisible et aux conséquences minorées. 

jeudi 30 décembre 2021

DEVIL'S REIGN #2, de Chip Zdarsky et Marco Checchetto

 

Après une excellente entame, Devil's Reign poursuit sur sa lancée avec un deuxième épisode aussi réussi. C'est vraiment la bonne nouvelle en provenance de Marvel et de Chip Zdarsky : un event maîtrisé, palpitant, au propos efficace. Marco Checchetto affiche aussi un brio retrouvé. 


La chasse aux justiciers lancée par Wilson Fisk ne ralentit pas et même Elektra ne réussit pas à effrayer le Caïd. Danny Rand est arrêté par Crossbones. Luke Cage, Jessica Jones et Tony Stark ont donné rendez-vous à Captain America et Miles Morales au manoir des Avengers pour un débrief secret.


Cependant, Spider-Man (Ben Reilly) est attiré dans un traquenard au "Daily Bugle" par le Maître de Corvée et Whiplash. Après avoir neutralisé ce dernier, il est pourtant dominé et appréhendé. Dans la prison sous-marine du Myrmidon, Reed et Sue Richards doivent se défendre contre d'autres détenus.


Au Baxter Building, Doctor Octopus explique à Fisk comment exploiter les pouvoirs de l'Homme Pourpre pour manipuler l'opinion en vue de sa réélection. Elektra, en cavale, est prise en chasse par Kraven.


Dans les sous-sol du manoir des Avengers, Luke Cage explique à Tony Stark qu'il est un meilleur candidat pour battre Fisk aux élections. Otto Octavius découvre un portail dimensionnel dans le labo de Reed Richards qui contient de quoi servir son propre agenda...

Ces dernières années, j'ai eu ce qu'on pourrait appeler une "event fatigue" (formule employée par l'ex-editor-in-chief de Marvel, Axel Alonso, quand il avait voulu faire croire aux lecteurs qu'il allait publier moins de sagas événementielles). J'en avais marre de ces grands raouts prétextes à des combats dévastateurs, souvent entre super-héros et j'ai définitivement raccroché après Fear Itself.

L'event est un exercice éditorial autant que scénaristique, mais il me semblait que les editors dictaient de plus en plus leurs histoires aux auteurs (Fear Itself, tel qu'imaginé par Matt Fraction, était d'abord une aventure entre Captain America et Thor, avant de devenir un blockbuster obése). C'était peut-être déjà le cas avant, mais il me semblait que House of M de Bendis ou Civil War de Millar étaient plus personnels. Seul Secret Wars de Hickman a renoué avec la direction d'un scénariste (qui avait réussi à convaincre Marvel de mettre au pas toutes ses séries).

Je ne suis pas convaincu que le prochain event me séduira, mais Devil's Reign, dont je n'attendais pas grand-chose, puisque je n'ai pas apprécié le run de Chip Zdarsky sur Daredevil, déjoue plaisamment mes craintes. Voilà une saga qui, même si elle a vu un nombre grostesque de tie-in se greffer sur son intrigue, est auto-contenue et très efficace.

Wilson Fisk (qui est le véritable centre du projet : le Règne du Diable, c'est le sien, et le diable ne renvoie pas à Daredevil comme on pouvait initialement le penser)  a décidé de déclarer hors-la-loi tous les justiciers de New York en arguant qu'ils attirent plus de catastrophes que de bienfaits à la ville. Déjà, ça, c'est un point intéressant car, même si la motivation de Fisk n'est pas noble (il se sert de cela pour mieux s'en prendre à Daredevil), il pose une vraie question de fond sur la dangerosité des surhommes et les menaces qu'ils créent par leur seul présence. Envoyés par le maire de New York, des Thunderbolts, en renfort des forces de police, arrêtent vite plusieurs super-héros pour mise en danger de la vie d'autrui et réquisitionnent leurs Q.G., places fortes susceptibles d'abriter des armes.

Chip Zdarsky mène son affaire sur un rythme très soutenu et il ne mollit pas avec ce nouvel épisode qui s'ouvre avec l'arrestation musclée de Danny Rand (ex-Iron Fist). Ce sera bientôt le tour de Spider-Man (actuellement Ben Reilly). Le Baxter Building des Fantastic Four devient le théâtre des expériences du Dr. Octopus. Face à cette situation de crise dont l'intensité est très bien traduite, les héros en cavale prennent le maquis. Tony Stark a proposé de se présenter comme candidat à la mairie contre Fisk mais Luke Cage, soutenu par ses amis (Daredevil, Captain America, Miles Morales), le convainc qu'il sera un meilleur adversaire (car il n'a jamais porté de masque, reste populaire auprès du peuple). Elektra est en fuite après que le Caïd lui a révélé être au courant d'un de ses secrets (qui pourrait tout lui coûter). Reed et Sue Richards doivent survivre en prison.

Vous connaissez la fameuse loi de Hitchcock : "meilleur est le méchant, meilleur est le film". Zdarsky s'en est souvenu visiblement car il écrit Fisk comme un formidable antagoniste, qui a patiemment préparé son coup, payant (cher) pour collecter des secrets concernant les héros, s'entourant de vilains revanchards et minutieux, avec des compétences précises (à même de vaincre toutes sortes de justiciers). L'ambiance oppressante au possible est électrisante, on sent vraiment que personne n'est à l'abri, et on devine même les germes d'une possible division chez les fugitifs (il est évident que Stark prend mal le fait que ses amis lui préférent Cage).

Marco Checchetto renoue avec son meilleur niveau après des années à courir après. Le dessinateur italien a beaucoup donné depuis qu'il est chez Marvel mais, comme d'autres, son ascension lui a coûté des plumes et, depuis qu'il illustre Daredevil, il a eu des difficultés croissantes pour enchaîner les épisodes. 

Dans ces conditions, le savoir aux commandes (graphiques) d'un event s'avérait casse-gueule car plus d'un artiste s'y est grillé. Dessiner un casting très fourni, des décors variés, des scènes de combat spectaculaires exige beaucoup d'efforts dans des délais serrés. Il faut du talent mais aussi une sacrée discipline.

Même si son encrage paraît parfois un peu léger, Checchetto livre une prestation épatante. Son poids fort reste la gestuelle des personnages, avec lui pas besoin de beaucoup de temps et d'espace pour qu'un héros ou un vilain en impose. Qu'il s'agisse de Spider-Man surgissant dans la rédaction du "Daily Bugle" pour défier Whiplash et le Maître de Corvée, ou dans un registre plus calme, d'un dialogue entre Tony Stark et Luke Cage, Checchetto donne une spécifit" corporelle unique à ses "acteurs", le lecteur identifie immédiatement les rapports de force entre deux individus.

L'autre atout de l'artiste, c'est qu'il n'a aucun mal à s'approprier ces personnages puisqu'il les a à peu prés tous déjà dessinés. C'est l'avantage d'avoir oeuvré à la fois sur des team-books (comme Avengers World) et des titres solos (comme Punisher). Il tient bien son casting. Tout comme le cadre urbain lui convient parfaitement (là encore grâce à ses runs sur Punisher ou Daredevil). C'est en tout cas très agréable à lire, avec un découpage nerveux.

Il n'ya aucune raison de douter que Devil's Reign confirme son rang de bonne surprise. Mais surtout, il prouve, pour l'instant, qu'un bon event doit reposer sur une idée forte bien développée plutôt que sur un concept étiré jusqu'à le vider de sa substance par des interférences éditoriales.

vendredi 10 décembre 2021

DEVIL'S REIGN #1, de Chip Zdarsky et Marco Checchetto


Devil's Reign est le nouvel event Marvel : il comptera six épisodes qui seront publiés en trois mois. Il s'agit aussi du climax du run de Chip Zdarsky sur Daredevil. Pour l'occasion, le scénariste renoue avec Marco Checchetto, avec lequel il avait relancé la série sur le diable de Hell's Kitchen. Bien que je n'ai pas été convaincu par leur prestation jusqu'à présent, j'ai quand même voulu tenter l'aventure. Et, ma foi, ça démarre très bien.


Wilson Fisk tient une conférence de presse sur le parvis de la mairie de New York. Evoquant les différentes batailles dont la ville a été le théâtre, il décréte, avec effet immédiat, que tous les justiciers masqués, qu'ils jugent responsables du chaos, hors-la-loi.


Les arrestations débutent, menées par les Thunderbolts. Mais lorsque ceux-ci s'en prennent à Miles Morales, Captain America s'interpose et Daredevil avec Elektra et Spider-Man aident à les évacuer. Après quoi, DD explique la raison véritable pour laquelle Fisk agit ainsi.


Le maire ne se contente pas d'appréhender des vigilantes. Il use de recours légaux pour déloger les 4 Fantastiques du Baxter Building. Sue Richards avertit in extremis Ben Grimm et Johnny Storm de ce qui se passe et ils fuient avec Valeria et Franklin.


Après une visite à son fils, Butch, à qui il assure faire tout cela pour le protéger, Fisk prépare son prochain mouvement en s'en prenant à l'Homme-Pourpre. De leur côté, Luke Cage et Jessica Jones, avec leur fille, sur le départ, sont abordés apr Tony Stark qui a une solution pour contrer Fisk...

Je ne veux pas vous ennuyer en répétant les griefs que j'ai contre la manière dont Chip Zdarsky s'est occupé de Daredevil depuis deux ans et presque trente épisodes. Pour le dire vite, je trouve qu'il a démarré très fort (en rendant le diable de Hell's Kitchen responsable du meurtre d'un cambrioleur) puis s'est ensuite enlisé pour boucler le héros en prison et lui substituer Elektra sous le pseudo du justicier. Ajoutez à cela l'incapacité pour le titre à avoir un dessinateur stable et vous obtenez une lecture laborieuse. Bien que mon avis soit, je le sais, minoritaire, j'avais préféré le run de Charles Soule.

Mais à vrai dire, il me semble que depuis la fin de l'ère Mark Waid/Chris Samnee, qui s'était achevé d'une manière presque définitive, Marvel semble perdu, ne sachant dans quelle direction entraîner tête à cornes. Zdarsly comme Soule ont fait un choix pas si différent l'un de l'autre en renouant avec une veine noire, qui n'a rien d'original puisqu'elle porte le sceau de Frank Miller.

Quand Devil's Reign a été annoncé, j'ai donc été surpris. A ma connaissance, c'est la première fois qu'un event tourne autour de Daredevil. J'étais aussi méfiant puisque Zdarsky prévenait qu'il s'agissait du point culminant de son run. Marvel promettait aussi que cette saga en six chapitres serait auto-contenue, sans tie-in - finalement, elle en compte une vingtaine, impactant les titres les plus inattendus (X-Men en particulier).

Pourtant, après avoir lu le premier épisode de Devil's Reign, je dois reconnaître que je suis positivement surpris. C'est très bien raconté, l'argument de départ est accrocheur et ne nécessite pas vraiment d'avoir lu les épisodes de Daredevil (un résumé de la situation est quand même fourni au début) et le rythme est haletant.

Il y a un air, assumé me semble-t-il, de Civil War dans Devil's Reign puisque Fisk décréte tous les super-héros de New York, dont il est le maire, hors-la-loi. Le pire, c'est qu'il s'appuie sur des raisons valables : en effet, la ville est le théatre régulier d'affrontements destructeurs entre super-héros et super-vilains, menaçant d'innocents civils et engendrant de considérables dégâts matériels. C'est effectivement intolérable et grave. Et, d'un point de vue  narratif, c'est un problème rarement traité dans les comics.

Mais évidemment, l'ex-Caïd n'agit pas ainsi pour de nobles raisons. Daredevil est sa cible principale : il possédait des documents relatifs à son identité secrète et le justicier vient de sortir de prison. Dans le run de Charles Soule, on apprenait comment DD grâce aux enfants de l'Homme Pourpre avait effacé de la mémoire collective le secret de son alias. Zdarsky avait ensuite suggéré que cet enchantement avait visiblement des faiblesses puisque Elektra se souvenait que Matt Murdock était le diable de Hell's Kitchen. Fisk aussi sent que quelque chose cloche et la disparition des documents compromettants qu'il détenait sur son ennemi le conforte dans son malaise. Il emploie donc les grands moyens pour déguiser sa vengeance en une affaire de sécurité publique.

Zdarsky fonce pied au plancher et c'est très bien, d'autant que deux épisodes paraîtront chaque mois. Il enchaîne les scènes-choc avec notamment la réquisition du Baxter Building par le Dr. Octopus, l'intervention musclée des Thunderbolts (qui sont à la fois une équipe de super-vilains aux ordres du maire et un ensemble d'agents de la paix lourdement armés) contre Moon Knight, Miles Morales, Captain America. Ce dernier renoue avec son rôle de défenseur des libertés civiques en prenant le maquis, comme dans... Civil War. D'autres anciens résistants comme Luke Cage, Jessica Jones se rebellent et défient même Fisk. Cerise sur le gâteau : Tony Stark trouve une forme de réhabilitation après avoir été partisan de l'enregistrement des super-héros jadis lorsqu'il avance une solution astucieuse et légale.

Ce sentiment de sans-faute jubilatoire est souligné par la prestation survoltée de Marco Checchetto au dessin. L'italien, qui a rarement été capable d'aligner plus de cinq numéros d'affilée depuis qu'il officie sur Daredevil (et donc, par conséquent, souvent suppléé, parfois par de bons remplaçants - Jorge Fornes - , parfois par de piètres intérimaires - Mike Hawthorne), affiche ici une forme épatante.

Avec son style réaliste et nerveux, il traduit à merveille le climat très tendu et ne se ménage pas pour nous gratifier de beaux morceaux de bravoure. Le sauvetage de Miles Morales et Captain America, la prise du Baxter Building, la cavale de la Chose et de la Torche Humaine avec Valeria et Franklin Richards, le coup de gueule de Luke Cage : tout ça ponctue de manière très énergique et vibrante le récit.

Mais Checchetto se montre aussi à l'aise quand il faut calmer le jeu, notamment dans une scène de dialogue entre Wilson et Butch Fisk. C'est l'occasion de donner une perspective passionnante au projet puisque le fils du Fisk, qui le remplace comme Caïd, n'aime pas son père, qu'il estime responsable de la mort de sa mère, tout en admettant qu'il faut l'aider dans sa croisade sinon Wilson perdra son poste de maire et voudra récupérer sa place de patron de la pègre.

Il faut maintenant croiser les doigts pour que Zdarsky confirme ce beau départ, maintienne à la fois le cap et le tempo, et pour que Checchetto garde ce niveau graphique sur les trois mois de parution. Si c'est le cas, alors Devil's Reign sera une grande réussite - même si je souhaite que le scénariste abandonne Daredevil ensuite.

vendredi 24 juillet 2020

DAREDEVIL #21, de Chip Zdarsky et Marco Checchetto


Back in red : enfin, après tout ce temps, Daredevil enfile à nouveau son costume rouge ! Chip Zdarsky aura fait patienter les fans mais il ne déçoit pas en signant un épisode puissant. La bataille de Hell's Kitchen fut un sommet de son run, mais le début de ce nouvel arc intitulé Truth/Dare, dans un tout autre registre, en impose aussi. Et Marco Checchetto est dans la même forme que son scénariste. Il semblerait bien que l'Acte II de la série promette de grands moments.


Après avoir affronté aux côtés du détective Cole North, de Typhoid Mary et de Wilson Fisk, les mercenaires des Stromwyns, Daredevil prend tout le monde de court en annonçant se livrer à la police pour le meurtre de Leo Carraro.


Le Caïd reçoit un appel des Stromwyn mais leur raccroche au nez tandis que North conduit Daredevil au poste, mais en étant disposé à le laisser fuir avant. En route, Foggy Nelson leur barre la route et tente de raisonner Matt Murdock.


Daredevil rentre chez lui, où l'attend, comme prévu, Spider-Man, qui l'avait mis en garde s'il remettait le masque. Mais le tisseur est pris de vitesse en apprenant ce que va faire son ami. Il se retire. Daredevil repart pour le commissariat.


Là-bas, Foggy a obtenu un arrangement avec le procureur Holcher. Mais celui-ci exige de savoir qui se cache sous le masque de Daredevil avant de le poursuivre...


Le vingtième épisode de Daredevil avait été comme une libération avec sa baston épique et le retour en force de l'homme sans peur. Son twist final demeurait à la fois inattendu et logique car Matt Murdock agissait alors comme un homme responsable, assumant ses actes, refusant de se cacher plus longtemps, même en ayant remis son masque de justicier. Chip Zdarsky ne se défile pas quand, cette fois, il raconte les conséquences de ce qu'il a établi.

C'est donc un numéro beaucoup plus calme mais tout aussi intense. Daredevil se livre à la justice pour être jugé du meurtre de Leo Carraro, cette faute qui le hante depuis des mois. Cette attitude est à la fois digne et résignée : le procès auquel il accepte d'être soumis, c'est la manière, unique, d'être jusqu'au bout ce qu'il est, mais aussi d'admettre que Daredevil le dépasse tout en le restant, et enfin de savoir si oui ou non il a tué un homme, s'il est déclaré coupable pour cela. Le justicier et l'homme de loi, Daredevil et Matt Murdock, n'ont jamais été si un et indivisible.

Zdarsky manoeuvre très intelligemment en ne zappant aucune scène attendue. Cole North réticent à l'idée de menotter et de conduire DD au commissariat, Foggy qui essaie de raisonner son ami, DD qui s'explique avec Spider-Man qui l'avait prévenu de ce qui l'attendait s'il revenait, un échange avec le procureur (peut-être le moment le plus critique du lot), et l'arrestation en bonne et due forme.

Le scénariste s'appuie aussi, encore, avec respect, sur ce que son prédécesseur sur le titre, Charles Soule, a permis de poser comme acquis, à savoir le statut légal d'un super-héros, et donc la possibilité qu'il soit poursuivi sans avoir à se démasquer publiquement. Je défends le run de Soule, bien qu'il ne soit pas populaire, parce que j'estime qu'il n'est pas franchement pas si mauvais que beaucoup le prétendent et surtout parce qu'il a, comme ceci, établi des points que d'autres auteurs n'ont jamais clarifié. Si cela avait été fait avant, le sort de beaucoup de héros clandestins dans une saga comme la première Civil War aurait été bien différent.

Il y a en effet un côté très romancé er romantique dans le rôle du super-héros et cela arrange bien auteurs et lecteurs. Il s'agit tout de même de types (et de filles) masqués, parfois armés, ou dotés de super-pouvoirs, qui courent les rues et arrêtent des gens sans aucun insigne. Aux Etats-Unis, on appelle cela le "citizen's act", la possibilité de procéder à une appréhension en attendant l'arrivée des forces de l'ordre. Mais cela conduit à une forme de justice parallèle où tout un chacun peut prétendre jouer au redresseur de torts ou estimer appliquer la loi. Les risques de dérive, avec une forme d'auto-défense abusive, ne sont pas loin, et peut-être est-ce aussi pour cela qu'on assiste si régulièrement à des bavures policières par des flics qui se sentent le droit d'arrêter et même de tuer sur un soupçon.

Je me rappelle aussi d'un texte de Warren Ellis qui pointait la folie sous-jacente de tout super-héros. Pour justifier cela, accepter qu'il y ait des histoires avec ces individus en habits colorés, il fallait sans doute les regarder comme des reliques, des avatars des chevaliers en armure, arborant les armes de leur royaume (de leur quartier), mais sans excuser la violence de leurs méthodes ou comprendre l'excentricité de leur apparence. Joseph Michael Straczynski soulignait aussi l'aspect totémique des super-héros en notant que souvent leurs ennemis correspondaient visuellement à ce que les justiciers véhiculaient (Captain America contre des nazis, Spider-Man contre des vilaines bestioles, Thor contre d'autres divinités, etc). Tout cela appartient aux codes des comics mais est rarement interrogé d'une manière aussi directe que ce que fait ici Zdarsky (sans doute parce qu'on pense que ce genre de commentaires sur le genre super-héroïque est réservé aux oeuvres plus prestigieuses comme Watchmen).

Marco Checchetto avait lâché les chevaux lors de la bataille de Hell's Kitchen, mettant en scène des combats de toute beauté, régalant le lecteur avec des chorégraphies et des morceaux de bravoure qui font le sel des comics.

Il transforme en quelque sorte l'essai en prouvant, si besoin était, qu'il est aussi à l'aise quand il s'agit de maintenir la pression avec des scènes plus intimistes. Le découpage de l'épisode contribue à ce séquençage : Daredevil enchaîne les moments, brefs mais intenses, avec un interlocuteur à la fois - North, Foggy, Spider-Man, Holcher. Et à chaque fois, Checchetto donne à ces scènes une charge particulière, notamment par rapport au cadre où elles se situent - dans l'habitacle d'une voiture, à travers une vitre, dans un appartement plongé dans le noir, dans un bureau. A chaque fois, Daredevil ne peut échapper à celui qui s'adresse à lui et le personnage est économe de ses mots, mais pas de sa détermination. Il est sage avec North, muré dans le silence avec Foggy, offensif avec Spidey, affligé avec Holcher. Checchetto traduit ces étapes avec maestria grâce à des valeurs de plans, des compositions simples mais justes et efficaces.

En refermant cet épisode, on est à la fois soufflé et bousculé. Voici le personnage et la série plongés dans une tourmente inédite. Quelle qu'en soit l'issue, on peut vraiment penser qu'après ça, Daredevil ne sera plus le même.