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vendredi 26 février 2016

Critique 825 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 55 - LA COLERE DU MARSUPILAMI, de Fabien Vehlmann et Yoann


SPIROU ET FANTASIO : LA COLERE DU MARSUPILAMI est le 55ème tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Yoann, publié en 2016 par Dupuis.
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A la fin de leur précédente aventure, Spirou et Fantasio ont reçu de Don Cotralto des photos les montrant où ils capturaient le Marsupilami. Mais ils n'ont aucun souvenir d'avoir fait cela.
En se rendant au carnaval de Champignac-en-cambrousse, Spirou remarque que la simple évocation du Marsupilami déplaît au Comte. Des images du passé refont surface et il aboutit à une déduction simple mais extraordinaire : on leur a volé leurs souvenirs !
Grâce à une amie hacker en Aswana (voir tome 54, Le Groom de Sniper Alley), Spirou et Fantasio localisent Zantafio qui, traqué par la mafia rouge, avoue avoir utilisé la Zorglonde pour manipuler les deux amis.
Direction : la Palombie. En interrogeant des braconniers, Spirou apprend que le Marsupilami, ayant échappé à ses geôliers, se cache à nouveau dans la jungle. Avec Fantasio, Spip et Zantafio, ils s'y enfoncent, rencontrent les terribles indiens Awaks, affrontent le tsunami local (le Pororoca), et perdent la trace de Zantafio.
Le Marsupilami, lui, a senti que ses amis approchaient et part à leur rencontre. Mais l'animal est partagé entre deux sentiments : la joie des retrouvailles et une rancune tenace envers eux qui l'ont piégé. Va-t-il leur pardonner ? Et que prépare Zantafio, déterminé à le capturer pour le vendre à des laboratoires pharmaceutiques ?

Lorsque Franquin avait arrêté de produire la série, il avait conservé les droits d'auteur du Marsupilami, sa créature fétiche, avant d'en confier l'exploitation à un homme d'affaires, Jean-Claude Moyersoen. Pour des raisons qui n'avaient donc rien d'artistique, un des compagnons emblématiques de Spirou et Fantasio ne pouvait plus être utilisé par les équipes artistiques du titre depuis, tandis que l'animal a eu droit à sa propre (et souvent médiocre) série !

Finalement, en 2013, les éditions Dupuis ont à nouveau la permission d'intégrer le Marsupilami au sein des aventures de Spirou et Fantasio, et Fabien Vehlmann ne perd pas de temps pour annoncer qu'il va s'en servir pour le 55ème tome de la série. Néanmoins, pour ne pas doublonner avec la production de Colman et Batem, il précise qu'il ne s'agit pas de la même bestiole (on sait de toute façon qu'il existe plusieurs Marsupilamis depuis Le Nid des Marsupilamis, où Seccotine projetait le documentaire qu'elle avait réalisé sur ces animaux), et comme l'arrangement entre Marsu Productions et Dupuis est un contrat complexe, le lecteur est prévenu que la créature ne reviendra que ponctuellement dans les aventures de Spirou et Fantasio...  

Comme il le fait depuis qu'il écrit la série, Vehlmann avait donc glissé un cliffhanger à la fin du tome 54, suggérant que Spirou et Fantasio avaient, sans en avoir le moindre souvenir, ramené le Marsupilami en Palombie dans une cage. Il fallait pour le scénariste justifier l'absence de l'animal depuis 1970 et l'album de Fournier, Le Faiseur d'or (bien que Tome et Janry ont joué avec sa présence dans La Vallée des bannis en 1989, où on entendait dans la jungle le cri "Houba"... Mais en vérité exprimé par un animal au physique répugnant).

L'explication ne tarde pas dans cette histoire au rythme effrenée, qui marque, selon la volonté de Vehlmann, un retour au récit d'aventures au premier degré. Zantafio est passé par là et l'emploi de la Zorglonde a été son instrument (même si Zorglub ne figure pas dans l'intrigue). Le cadre de l'action se situe très majoritairement en Palombie, dans la jungle, après quelques pages à Bruxelles, Champignac-en-cambrousse et au Canada.

Dans le journal de "Spirou", Vehlmann a défini les contraintes de son projet : évoquer l'âge d'or de la série tout en restant accessible pour des lecteurs qui n'ont pas lu les albums de Franquin (et dans une moindre mesure de Fournier). De ce point de vue, le défi n'est pas complètement respecté car l'histoire abonde en références à des épisodes mémorables du passé, parfois de manière très précise (Spirou et les héritiers, Le Dictateur et le champignon, Le Nid du Marsupilami), parfois plus rapide (Le Faiseur d'or).

De même, il fait intervenir des personnages secondaires emblématiques comme Prunelle, le rédacteur en chef du journal de "Spirou", le dessinateur Lebrac, et De Mesmaeker (l'hommes d'affaires qui ne réussit jamais à finaliser la signature de contrats avec Fantasio). Il ne manque guère que Gaston et Mam'zelle Jeanne pour que la galerie soit complète ! Leur présence reste cependant souvent anecdotique et n'aboutit pas à des gags aussi drôles qu'espérés (même s'il y a une scène savoureuse dans la jungle où Spirou et Fantasio sont empêtrés dans leur hamac et parlent sans savoir que De Mesmaeker les entend, via une connexion vidéo internet, et croit qu'ils s'adressent à lui en le comparant au Marsupilami en colère).

En revanche, le coeur du récit avec la recherche du Marsupilami, les interactions entre Spirou (enthousiaste et entêté), Fantasio (fataliste et distrait) et Zantafio (déchu mais toujours en train de réfléchir à un mauvais coup), le subplot avec Spip (dont les réflexions sont toujours jubilatoires), est plus réussi et très entraînant. Le suspense a été habilement déplacé (l'enjeu n'est pas de savoir si on va revoir le Marsupilami mais quel accueil il réserve à Spirou et Fantasio) et aboutit même à un dénouement émouvant (mais que je ne vous dévoilerai pas) - un joli moment, à la fois logique et sensible, qui éclipse le cliffhanger glissé comme d'habitude dans la toute dernière case.

Yoann, critiqué par les fans qui lui ont reproché notamment son encrage un peu bâclé précédemment, a voulu soigné les finitions de ce nouvel album. Le résultat demeure pourtant inégal car son trait, nerveux, influencé par le Franquin des années 70, s'accommode mal du découpage plus rigoureux auquel il s'est astreint.

En effet, la quasi-totalité des planches est disposée sur quatre bandes et plus d'une dizaine de plans par page : cette densité empêche quelquefois à des scènes spectaculaires de bénéficier de l'espace qu'elles nécessitaient (notamment dans la dernière partie de l'histoire où l'action s'accélère au moment où le Marsupilami fait feu de tout bois, livrant une bataille épique contre une foule d'animaux de la jungle palombienne). C'est une petite régression après la narration graphique maîtrisée du tome 54, et alors que Yoann renouait avec des décors naturels qu'il apprécie pour les avoir appréhendés à l'époque où il illustrait Toto l'ornithorynque.

La colorisation de Laurence Croix est excellente, mis à part quelques erreurs bénignes parfois (la scène dans l'avion où, visiblement, des erreurs ont été commises pour distinguer les bras de Spirou et Zantafio).

Le bilan est donc un peu mitigé : La Colère du Marsupilami est un divertissement très satisfaisant et le script jongle avec adresse entre les contraintes du sujet (le retour de l'animal, sa situation entre le début et la fin et pour la suite de la série) et une vraie sensibilité (le traitement de Zantafio est une vraie réussite par exemple), mais graphiquement inégal. Compte tenu de la pression pesant sur les auteurs (en charge d'un titre important, dont c'est le 55ème tome, avec la réapparition du Marsu), c'est honorable, mais l'entreprise était en quelque sorte condamné à ne combler qu'à moitié pour un album aussi attendu. 

lundi 16 novembre 2015

Critique 752 : GREEN MANOR, TOME 3 - FANTAISIES MEURTRIERES, de Fabien Vehlmann et Denis Bodart


GREEN MANOR : FANTAISIES MEURTRIERES est le troisième tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Denis Bodart, publié en 2005 par Dupuis.
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(Extrait de La Petite Musique du Crime.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Denis Bodart.)

Cet album compte cinq histoires de sept pages chacune :

- 1/ Fin de Partie. Juin 1871. Le notaire de Lord Wyatt, traumatisé depuis une mystérieuse chute lors d'une promenade en solitaire, soumet aux membres du club une énigme sans réponse. Celui qui réussira néanmoins à la résoudre héritera de toute la fortune du lord.

- 2/ La Petite Musique du Crime. 1867. Un gnome a priori inoffensif prétend être l'ange de la mort comme il le confie à un serviteur du club, en tuant au hasard et pour le plaisir en n'ayant jamais été pris. A moins qu'il n'élimine que ceux qui n'ont pas de chance pour opérer une sélection naturelle inspiré des théories de Darwyn.

- 3/ Dans la Tête de William Blake. Août 1827. Ayant appris le décès du poète William Blake, qu'il admirait, Lord Daniel Ballantyne aimerait pouvoir disséquer son cerveau en espérant y découvrir la source de son génie. Cette lubie agace Lord Buckner qui, pour donner une leçon au jeune médecin, concocte un canular qui va se retourner contre lui.

- 4/ Duel au Sommet. Mai 1859. Lord Bennett et Lord Turner sont deux chasseurs blasés, convaincus qu'aucun prédateur ne surpasse l'homme. Cette certitude leur inspire l'idée de se chasser l'un l'autre dans Londres pour savoir lequel est le meilleur.

- 5/ Le Testament. 1872. Le dernier membre de la famille Sanders raconte à des membres du club comment le testament de son grand-père a rendu fou et détruit toute sa famille.

Pour ce dernier tome (en date), Fabien Vehlmann fait rendre l'âme à Thomas Bellow, l'ancien serviteur du Green Manor's Club, qui prétendait en être l'âme incarnée, puis avait interné à l'asile de Bethlehem après une crise de démence. Il laisse derrière lui un cahier gribouillé d'écritures que le docteur Thorne s'emploie à déchiffrer, y découvrant de nouveaux récits.

Le procédé est malin parce qu'il donne une dimension littéralement légendaire au club et aux turpitudes de ses membres. Pour le scénariste, c'est aussi l'occasion d'effectuer une synthèse entre des histoires criminelles classiques avec des éléments empruntés au registre fantastique - en premier lieu parce que le lecteur se demande toujours si les "Mémoires" de Thomas Bellow sont véridiques ou pure invention.

L'imagination de Vehlmann pour bâtir des intrigues miniatures, aussi denses que drôles et énigmatiques, est fascinante et son aisance pour les écrire bluffante : il maîtrise si bien le format qu'on lit ses "historiettes criminelles" de manière quasi-hypnotique. Il y a là une forme d'énergie qui doit évidemment beaucoup à la concision de l'exercice mais aussi à la capacité de l'auteur à accrocher l'attention, à tenir en haleine et à boucler chaque chapitre avec un art consommé de la chute.

La caractérisation est soignée, les ambiances intenses, et, heureusement, subsiste un zeste d'humour bienvenu, quand bien même s'agit-il d'un humour noir. Mais quel plaisir ! La compagnie de ces monstres est un tel régal qu'on ne peut que déplorer en lire depuis si rarement : en effet, depuis 2005, date de parution de cet album, seuls deux nouveaux chapitres ont été produits. Vehlmann est certes bien occupé par ailleurs, entre l'écriture de la série Spirou et Fantasio (dessinée par Yoann) et de sa création Seuls (dessinée par Bruno Gazzotti), mais il ne semble pas responsable du quasi-abandon de Green Manor.

En effet, Denis Bodart, selon l'accord qui le lie à son partenaire depuis le lancement du titre, a le dernier mot sur les histoires qu'il mène à leur terme. Artiste prodigieux, encore une fois fournisseur de planches magistrales, il est à la fois exigeant et, apparemment, sujet à des doutes récurrents sur son talent.

Son perfectionnisme est évident à nouveau dans ces cinq nouvelles : on ne peut que répéter les qualités qu'il ajoute aux scripts de Vehlmann - représentations parfaites des protagonistes aux physionomies variées et irremplaçables, minutie des décors, découpage admirablement dosé (le sommet étant peut-être atteint dans Duel au sommet, avec la cascade de pièges que se tendent Turner et Bennett).

La colorisation est désormais partagée entre la fidèle Scarlett, Etienne Simon et Bodart lui-même, avec une fortune égale. 

Dans l'Intégrale, le cahier graphique disponible en supplément permet de découvrir l'épisode La Petite musique du crime (une des perles de ce troisième tome) intégralement crayonné, ce qui permet de constater à quel point l'encrage est fidèle. Mais, juste avant ces pages, on peut aussi voir le dessin de "l'ange de la mort" conversant avec le serviteur du club et s'apercevoir qu'ils ne ressemblaient pas du tout à ce qu'on trouve dans le chapitre finalisé. Tout Bodart est résumé dans ces différences de versions graphiques, qui expliquent aussi pourquoi il ne dessine pratiquement plus d'art séquentiel, obsédé par une exactitude absolue avec ce qu'il estime être la représentation des images que lui inspire le script. (Ainsi, sur le blog tenu par Tony Larrivière, on peut trouver une image d'une short-story intitulée Meteor Man, écrite par Vehlmann, ou une page inachevée d'un projet rédigé par Kid Toussaint, qui n'ont toujours pas été terminées et publiées...)

La perspective d'un quatrième tome de Green Manor semble donc au mieux lointaine, plus vraisemblablement compromise et même guère crédible. Les fans de cette série fabuleuse, et de son dessinateur en particulier, guetteront leur retour dans les pages de "Spirou"...

vendredi 13 novembre 2015

Critique 749 : GREEN MANOR, TOME 2 - DE L'INCONVENIENT D'ÊTRE MORT, de Fabien Vehlmann et Denis Bodart


GREEN MANOR : DE L'INCONVENIENT D'ÊTRE MORT est le deuxième tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Denis Bodart, publié en 2002 par Dupuis.
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(Extrait de Jeux d'enfants.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Denis Bodart.)

Cet album comporte cinq histoires de sept pages chacune :

- 1/ Jeux d'Enfants. Mars 1871. Le si gentil George, serviteur au Green Manor's Club, acceptera-t-il la proposition du machiavélique Lord Virgile de tuer sans risque un individu odieux qui lui gâche la vie ?

- 2/ La Marque de la Bête. 1885. Mark Abbott porte-t-il comme il le raconte à son ami Joseph Sharp, suite à une série de situations inquiétantes, la marque de la Bête le condamnant à devenir un monstre ?  

- 3/ Dernières Volontés. Eté 1875. L'intègre juge Sherman réussira-t-il à sauver de la potence à laquelle il l'a condamné un homme dont il a la révélation de l'innocence quand il est frappé par un infarctus ?

- 4/ L'Ombre du Centurion. Septembre 1897. Le spectre du Centurion qui tua le Christ va-t-il encore sévir à Londres après que le général Miller ait fait l'acquisition de son arme, la lance de Longinus ?

- 5/ Nuit Vaudou. Les lords du club, parmi lesquels Fulham, Milton et le docteur Straford, réussiront-ils à innocenter l'amie de leurs épouses, la femme de lord William, accusée de l'avoir tué alors qu'il était enfermé dans sa chambre fermée de l'intérieur ?

Comme pour le tome 1, la première édition dans la collection "Humour Libre" présentait un visuel de couverture différent - et moins réussi que celui de la collection "Expresso" plus tard : 

Fabien Vehlmann a avoué, non sans humour, sa fierté d'avoir ainsi intitulé ce deuxième tome, qui détourne le titre d'un ouvrage d'Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, paru en 1973. Pour ceux qui ne l'ont pas lu, il s'agit d'un opus collectant des aphorismes sur les effroyables vérités de l'absurdité de la condition humaine. Ainsi résumé, ça n'a pas l'air très drôle, et c'est vrai que Cioran se montre très désabusé, mais il manie savoureusement le paradoxe et l'autodérision, en ironisant sur toute idée de progrés et de bonheur : pour ce penseur sinistrement comique, nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance.

On comprend bien ce qui relie Cioran aux récits assassins de Vehlmann où on s'amuse de choses terribles en compagnie de lords apparemment distingués et fréquentables mais coupables d'atrocités quand ils ne sont pas occupés à dénouer des intrigues diaboliques.

Ce qui distingue ces cinq nouvelles histoires, c'est une influence légèrement plus fantastique, quoiqu'il s'agit plus de suggérer le paranormal que de l'utiliser vraiment, et jamais pour débrouiller les mystères posés à la fois aux lords du Green Manor's Club et au lecteur.

Ainsi, la malédiction dont se croit affligé Mark Abbott (dans La marque de la Bête) ou le pouvoir maléfique prêté à la lance de Longinus (dans L'ombre du Centurion) ne sont pas si avérés. La force de Vehlmann est de résoudre ses "historiettes criminelles" par la logique, de ramener à la rationalité ce qui semble lui échapper.

Le scénariste n'a rien perdu de cet humour malicieux qui faisait le régal du premier tome (et qui se glisse dans ses oeuvres les plus réussies). Pourtant, il évite les bons mots, préférant miser sur les situations, les ambiances et la caractérisation des personnages : la densité de ses short-stories est admirable et témoigne de références souvent pointues (y sont cités Platon, les légendes arthuriennes, la culture vaudou, et même Gaston Leroux - dans le dernier épisode, évoquant Le Mystère de la chambre jaune, mais avec une chute désopilante de cynisme).

Ces miniatures jubilatoires sont mises en images avec la virtuosité habituelle de Denis Bodart. Il faut bien examiner chacun de ses plans pour en apprécier les détails qui ajoute à l'humour de l'ensemble, car l'artiste ajoute de discrets effets aux scripts (les onomatopées des lords fumant la pipe - "Mp, mp" - ou la visualisation d'un son - quand lady Lisbeth William se mouche, un phylactère montre une trompette à soufflet).

Je suis toujours admiratif de la manière dont Bodart croque ses gentlemen à qui il donne des trognes extraordinairement expressives et raccords avec leur personnalité : il est sensible que si le dessinateur prend tant de temps pour produire chaque épisode, c'est parce qu'il "caste" soigneusement chaque rôle, en accumulant les versions jusqu'à trouver la physionomie parfaite. 

Regardez aussi avec quelle prodigieuse habileté il campe un de ces notables : leur allure est instantanément identifiable, tout à tour vaniteux ou accablé, malfaisant ou trop gentil. Le soin avec lequel il habille chaque protagoniste est au diapason : Bodart ne cherche pas le photo-réalisme mais la qualité de la reconstitution, en veillant à ce que tout vive. Le même traitement vaut encore pour les décors, dont chaque élément, vu sous tous les angles, est d'une justesse sans pareil.

Les couleurs de Scarlett complètent magnifiquement ces louanges graphiques, avec une palette nuancée qui valorise le dessin et le sujet. La complémentarité entre tous les auteurs de cette bande dessinée font sa réussite.

Si "c'est le savoir-vivre qui distingue l'assassin de la victime", comme Vehlmann l'affirme en exergue de ce tome 2, c'est la constance dans le brio qui fait de Green Manor un titre si goûteux. 

mercredi 11 novembre 2015

Critique 747 : GREEN MANOR, TOME 1 - ASSASSINS ET GENTLEMEN, de Fabien Vehlmann et Denis Bodart


GREEN MANOR : ASSASSINS ET GENTLEMEN est le premier tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Denis Bodart, publié en 2001 par Dupuis.
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 (Extrait de Green Manor : Delicieux frissons.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Denis Bodart.)

L'album compte un prologue (de trois pages) et six histoires (de sept pages chacune) :

- Prologue. 1899. Le Dr Thorne se rend à l'hôpital psychiatrique de Bethlehem à Londres pour y examiner un patient, Thomas Bellow, ancien serviteur au Green Manor's Club. Il prétend être l'âme et l'incarnation de cet établissement où bien des intrigues criminelles se sont joués...

- 1/ Délicieux frissons. Octobre 1879. Le Dr Byron pose la question suivante aux membres du club : peut-il y avoir un meurtre sans meurtrier ni victime ? Et il y apporte une réponse qui glacera tous ceux qui l'entourent...

- 2/ Post-scriptum. Août 1882. Le détective Johnson est défié par Sir Montgomery qui affirme qu'il ne pourra empêcher un crime dont il lui communique la date, l'heure et le lieu.

- 3/ Modus operandi. Septembre 1882. L'inspecteur Gray explique pourquoi il a échoué à arrêter le tueur en série John Smith, qui continuera à sévir... Avant de trouver une idée contre cela.

- 4/ 21 Hallebardes. Mars 1893. Le doyen de l'Université de Kingston et son meilleur ami se demande si le meurtre peut être considéré comme un des Beaux-Arts et s'ils pourraient en réaliser le chef d'oeuvre en s'en prenant à Conan Doyle.

- 5/ Sutter 1801. Le restaurateur de tableaux Eric Kaye découvre comment un tableau vieux de plusieurs années peut apporter la preuve d'un meurtre... A moins que son propriétaire n'y soit généalogiquement mêlé.

- 6/ La Ballade du docteur Thompson. 1878. Le professeur Bright participe à l'enquête sur un meurtre qu'il est accusé d'avoir commis mais dont le cadavre de la victime se promène dans les rues de Londres une nuit entière...

Tout d'abord, ce premier tome a connu deux éditions puisque Dupuis l'a d'abord publié dans sa collection "Humour Libre" avec la couverture ci-dessous : 

Un visuel bien moins attractif que le suivant...

Ce détail éclairci, il convient de présenter ce titre atypique apparu pour la première fois dans les pages de la revue Spirou en 1998 et qui ne devait être qu'un one-shot à l'origine.

Green Manor, c'est d'abord la rencontre entre un auteur et un artiste que dix années séparent : 

- d'un côté, Fabien Velhmann, né en 1972, dont ce fut le premier coup d'éclat. Après avoir participé à un concours d'écriture en 1996, dont il est écarté pour ne pas avoir respecté le format exigé, il persévère en envoyant des sujets à "Spirou". Un an plus tard, ses efforts convainquent la rédaction de lui donner sa chance. Et donc en 98, il rédige le premier épisode de Green Manor, suivi, la même année, par le lancement de la série Seuls. En 2006, Les Géants pétrifiés, son Aventure de Spirou par..., dessiné par Yoann, anticipe sa désignation comme scénariste officiel de la série Spirou et Fantasio, avec le même partenaire.

- De l'autre, Denis Bodart, né en 1962, débute en 1985. Il est révélé par Célestin Speculoos puis Nicotine Goudron, écrits par Yann, avant de participer à la reprise du Chaminou, de Raymond Macherot. En 94, avec Chris Lamquet, il anime Les Aberrants. Quatre ans après, il s'associe à Vehlmann pour Green Manor.

Le prologue introduit le lecteur dans un asile où est interné un ancien laquais de ce club de gentlemen dont la passion est d'imaginer (et parfois de commettre) des crimes sophistiqués ou d'enquêter à leur sujet (et parfois de les résoudre). Le procédé donne une dimension légendaire aux récits de manière très habile, qui fait douter le lecteur de la plausibilité des causeries des lords habitués du Green Manor : s'agit-il réellement d'actes vraiment perpétrés par des notables londoniens ? Ou n'est-ce que le délire d'un ancien serviteur de ces bourgeois britanniques ?

L'autre spécificité du projet tient à son format puisque Vehlmann propose une collection de short stories, de nouvelles en bandes dessinées, sans lien entre elles, et qui tiennent en très peu de pages (sept maximum pour ce premier tome). Le scénariste apprécie cet exercice car il oblige à la concision et à l'efficacité en produisant une intrigue dense, souvent teintée d'humour noir et absurde. Mais c'est aussi un défi narratif que de concocter ces fictions criminelles dont la résolution est toujours rationnelle.

La construction est pratiquement immuable : un adhérent du club commence à raconter une histoire dont il a été un acteur (souvent), un témoin (parfois), un auditeur (le reste du temps). Cette histoire implique un autre membre de l'établissement, régulièrement un rival, ou alors un complice, ou encore la victime. La mort qui frappe doit être résolue, voire empêchée, innocentant ou accablant le narrateur ou son adversaire. Le cadre est le Londres de l'époque victorienne, à la fin du XIXème siècle, précisé à l'occasion par des références à d'authentiques célébrités (comme Conan Doyle dans 21 Hallebardes).

Le résultat est un régal absolu à la lecture : Vehlmann maîtrise parfaitement ces figures de style en élaborant des embrouilles criminelles à la fois compactes et logiques, souvent très drôles. Très rapidement, il sait camper des personnages savoureux, pathétiques, diaboliques, attachants, que leur imagination conduit au pire (des meurtres complexes aux mobiles les plus divers, du plus mesquin au plus farfelu) comme au meilleur (la résolution d'affaires criminelles par des moyens ingénieux ou radicaux). On jubile littéralement en tournant les pages tout en se forçant presque à ne pas les lire trop vite pour mieux les goûter.

Ce délice rare est souligné par la virtuosité des dessins de Denis Bodart. L'homme est rare et extrêmement exigeant, envers lui-même et son partenaire (Vehlmann reconnaît volontiers que l'artiste est l'âme de la série - est-ce pour cela que son nom précède celui du scénariste sur les couvertures des albums ?) : si, en sept ans, seize histoires seront produites, depuis 2005, seuls deux nouveaux épisodes ont été publiées ! (Mais Bodart s'est aussi consacré à d'autres projets, dont Indeh, écrit par Philippe Nihoul, hélas ! abandonné... Et des illustrations commerciales.)

Même si les notes biographiques de Bodart sont succinctes, j'ai pu apprendre qu'il revendiquait des influences diverses comme celles de Raymond Macherot (le créateur de Clifton ou Chlorophylle, dont il reprit à la fin des années 80 Chaminou), Morris (le père de Lucky Luke), Jordi Bernet (qui immortalisa Torpedo) et Will Eisner (le génie à l'origine du Spirit et d'innombrables romans graphiques). Son trait est effectivement traversé par celui de ces grands noms de la BD tout en aboutissant à un résultat personnel.

Le génie de Bodart éclate d'abord dans les gueules de ses lords, fruits de nombreuses versions : l'expressivité, non seulement des visages, mais de la gestuelle des personnages est extraordinaire, flirtant avec la caricature sans jamais y céder complètement (pour ne pas transformer la série en une parodie). Le soin apporté aux costumes témoigne aussi de la maniaquerie documentaire sur laquelle s'appuie l'artiste.

Recourant volontiers à la modélisation (par le biais d'outils informatiques ou même de sculptures, y compris pour les personnages), la composition de ses images révèle aussi une exigence correspondant à la minutie des décors. Qu'il s'agisse d'orchestrer des scènes en intérieurs (majoritaires) ou en extérieurs, Bodart sait parfaitement doser ses plans sans les saturer d'informations visuelles mais en donnant suffisamment d'éléments au lecteur pour qu'il s'y attarde.

Ce mélange entre le semi-réalisme des personnages et la véracité des décors produit, souligné par une colorisation très nuancée (signée Scarlett), une esthétique très pensée, où seul l'encrage varie parfois (on notera que le trait se fait plus fin pour les histoires Modus operandi et Sutter 1801, certainement une expérimentation temporaire).

Ces six premières "charmantes historiettes criminelles" sont également rassemblées dans une somptueuse Intégrale parue en 2010, avec la couverture ci-dessous :

Un peu coûteuse (35 E) mais tellement belle, et agrémentée d'un cahier graphique remarquable.

Quel que soit l'édition que vous pourrez vous offrir, ne vous privez en tout pas de lire Green Manor, une des meilleures productions modernes et originales de Dupuis. A bientôt pour parler du tome 2...

vendredi 30 octobre 2015

Critique 739 : WONDERTOWN, TOME 2 - GUILI-GUILI A WONDERTOWN, de Fabien Vehlmann et Benoît Feroumont


WONDERTOWN : GULI-GUILI A WONDERTOWN est le second tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Benoît Feroumont, publié en 2006 par Dupuis.
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Cet album compte quatre histoires :

- 1/ Méfiez-vous des blondinettes (12 pages). Lili et Edgar ont raison de se méfier quand la jolie serveuse de la soupe populaire entraîne Pat sous une tente. Transformé en ours, le pauvre garçon va tout faire pour ne pas finir comme descente de lit, pourchassé par cette blondinette psychopathe.

- 2/ Rififi dans les égouts (14 pages). Pat est devenu l'homme à tout faire de la chanteuse Camille que tous les hommes de la ville désire. Mais la belle cache un terrible secret qui va conduire Pat jusque dans les égouts, peuplées de bien vilaines créatures.

- 3/ Des papotis sur l'escalier (6 pages). Pendant que Pat tente de semer deux gangsters, Lili, Tim et Edgar devisent fielleusement sur la personnalité de leur protecteur auquel il reproche de vouloir se faire remarquer sans arrêt et de les surprotéger.

- 4/ Plunk (14 pages). Pat et ses amis sont choisis par la protectrice de Little Estony pour défendre le quartier de la convoitise du maître de Wondertown au cours d'une partie de basket ball littéralement endiablée contre la bande à Milo.

Ces quatre nouvelles histoires concluent prématurément cette série injustement boudée en son temps par le public. C'est d'autant plus frustrant qu'on voit bien que son scénariste avait des projets pour une suite au terme de l'ultime récit.

Si le premier tome était inégal mais néanmoins réjouissant, ce nouvel opus est une réussite totale : Fabien Vehlmann a su tirer les enseignements de ces précédentes short stories et a concocté un programme plus abouti.

Avec une histoire en moins, le scénariste a compensé le nombre par une pagination un peu plus conséquente, dépassant pour les 3/4 la dizaine de pages. Le résultat, ce sont des intrigues plus mouvementées, qui exploitent plus franchement l'aspect fantastique et développent les ressorts comiques qui en découlent. Pat est aussi davantage mis en avant et en difficulté : tour à tour métamorphosé en ours, amoureux d'une chanteuse dont l'apparence est trompeuse, pourchassé par deux gangsters, ou à la manoeuvre dans une partie de basket ball magique, on compatit pour lui tout en se régalant de ses mésaventures.

Il paraît évident que si la série s'était prolongée, Vehlmann aurait certainement précisé des éléments relatifs à la situation de la ville de Wondertown, pourquoi la magie en est une partie essentielle, et le lecteur aurait probablement visité de nouveaux quartiers, dûment baptisés (comme ici Little Estony). Tout cela ajoute au regret associé à la fin du titre qui affichait un potentiel consistant... L'auteur avait su pourtant rapidement équilibrer l'étrange à l'humour avec un zeste de romance (voir la déclaration de Lili à Pat dans l'épisode Méfiez-vous des blondinettes) : en vérité, l'échec de Wondertown interroge celui qui découvre la série aujourd'hui car elle avait tout pour plaire - originale, drôle, rythmé.

Les dessins de Benoît Feroumont ont aussi subtilement gagné en assurance, notamment dans le découpage beaucoup plus nerveux : sa formation dans le dessin animé porte pleinement ses fruits dans des scènes de poursuite, abondantes dans ce second tome (Pat fuyant la furie de celle qui l'a transformé en ours, Pat s'aventurant dans les égouts, Pat essayant de semer les deux porte-flingues auquel il a grillé la politesse quand il a voulu se désaltérer, Pat dribblant pendant le match de basket).

L'autre force de Feroumont réside dans l'expressivité qu'il sait donner à ses personnages, aussi à l'aise quand il s'agit de dessiner un jeune homme, des femmes ou des enfants. La rondeur de son trait accentue sans trop exagérer les grimaces et moues diverses des visages, souligne la gestuelle de chacun sans sombrer dans l'outrance.

Et, même si les décors manquent encore parfois de finitions (une petite paresse d'ailleurs reconnue par l'artiste, qui s'est appliqué à améliorer cela depuis pour Le Royaume), la colorisation de Christelle Coopman soigne les ambiances de ces courts récits se déroulant sur plusieurs saisons distinctes (en hiver, en été) et souvent à la tombée du jour (à l'exception de Des papotis sur l'escalier, un épisode qui peut se lire comme un hommage à Will Eisner et ses fameuses séquences de discussions sur les perrons d'immeubles de New York).

Quel dommage que Wondertown en soit resté là... Mais, même si c'est une maigre consolation, quel plaisir de découvrir cette ville drôlement inquiétante traversée par l'attachante bande de Pat.

jeudi 29 octobre 2015

Critique 738 : WONDERTOWN, TOME 1 - BIENVENUE A WONDERTOWN, de Fabien Vehlmann et Benoît Feroumont


WONDERTOWN : BIENVENUE A WONDERTOWN est le premier tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Benoît Feroumont, publié en 2005 par Dupuis.
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(Extrait de Wondertown : Le Cabaret du lutin.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Benoît Feroumont.)

L'album comprend cinq histoires :

- 1/ Le Cabaret du lutin (10 pages). Pat est engagé comme coursier et doit livrer un colis au Cabaret Voltaire, mais il ne doit l'ouvrir sous aucun prétexte. La tentation est trop forte quand une voix provient de l'intérieur du paquet. Mais cela va lui causer bien des ennuis dans un cabaret où se divertit la pègre de la ville...

- 2/ Stupeur et grognements (9 pages). Pat convainc la bande d'orphelins qui l'accompagne de dormir dans la maison abandonnée des Bradighan, qu'on dit hantée. Il aurait mieux fait d'écouter ses amis car les machines  dans le jardin sont effectivement possédées...

- 3/ Maudits amoureux ! (7 pages). Une vieille sorcière aigrie lance un mauvais sort à deux amoureux dans un square. Témoins de la scène, Pat et la petite Lili doivent tout faire pour séparer le couple... Quitte à s'attirer la colère d'une bonne fée !

- 4/ Sur le chantier de la guerre (8 pages). Pat décroche un nouveau job a priori simple : il doit monter leur repas à des ouvriers au sommet d'un gratte-ciel en construction. Mais en haut de la tour, des indiens se livrent à une terrible guerre à cause d'un calumet perdu. Pat va tenter, à ses risques et périls, de jouer au médiateur...

- 5/ Mauvais temps sur Wondertown (12 pages). Devenu barman dans un café, Pat est témoin des tours que le jeune Tim accomplit depuis qu'il a récupéré la baguette magique du Great Raymond, un prestidigitateur dont le dernier numéro (faire disparaître une voiture) a causé sa chute. La situation devient critique quand Milo, le bras-droit de Mr Jack, le parrain de la mafia de Wondertown, dénonce Pat et Tim...

Avant que Fabien Vehlmann ne devienne le scénariste de Spirou et Fantasio et que Benoît Feroumont connaisse le succès avec Le Royaume, les deux auteurs unirent leurs forces pour produire Wondertown dans les pages du journal de Spirou, il y a tout juste dix ans. Hélas ! l'expérience tourna court et ce titre s'arrêta après deux albums contenant 9 histoires en tout et pour tout.

Bien entendu, comme on peut s'en apercevoir avec ce premier tome, cette production accuse quelques faiblesses, mais elle a conservé un charme délicieux, une fantaisie qui ne méritait pas un tel échec.

Vehlmann a toujours apprécié les récits complets en peu de pages, l'équivalent de nouvelles en bande dessinée : il s'est prêté à cet exercice dans Le Diable amoureux et autres films jamais tournés par Méliés (dessiné par Frantz Duchazeau), Des Lendemains sans nuages (dessiné par Bruno Gazzotti et Ralph Meyer) et surtout Green Manor (dessiné par Denis Bodart - dont je vous parlerai bientôt). 

Le scénariste aime, comme il l'a expliqué dans le journal de Spirou, le fait de devoir tout donner en disposant de peu d'espace, et surtout on trouve dans cette contrainte l'essence de son style, sa marque de fabrique : c'est un auteur qui aime raconter des histoires sur le fait justement de raconter des histoires - Les Cinq conteurs de Bagdad (également illustré par Duchazeau) en était la brillante démonstration, le récit étant lui-même rythmé en courts chapitres comme autant de péripéties. 

Le reproche majeur qu'on peut adresser à ce premier tome de Wondertown tient au fait que Vehlmann oublie un peu trop de caractériser ses personnages : on connait tout juste le prénom du héros adulte, Pat, d'un des gamins orphelins qui le suit dans ses aventures (Tim). Même souci pour le cadre de l'action : on n'a la confirmation que Wondertown se situe aux Etats-Unis qu'à la quatrième histoire (avec les révélations du chef indien). Quant à l'époque où est censé se dérouler tout ça, on ne peut que la deviner (les années 30, durant la prohibition). Bref, ce défaut de contextualisation pénalise le projet.

Mais, ces réserves mises à part, difficile de ne pas être séduit par cette bande dessinée : Vehlmann s'y montre à son avantage car il manie parfaitement des éléments de genre. Wondertown s'inscrit dans les cadres du fantastique et de la comédie : lutin grossier, maison hantée, machines possédées, amoureux victimes d'une sorcière, indiens en guerre à cause d'une étourderie, voitures qui pleuvent sur un bas-quartier... On ne s'ennuie pas avec ces mini-intrigues délirantes, variées, menées sur un rythme soutenu.

Vehlmann pimente le tout de dialogues malicieux où le héros, Pat, est le premier à admettre qu'il se compromet bêtement : le lecteur sait donc en même temps que lui que les choses vont rapidement se gâter et prendre des proportions à la fois spectaculaires et amusantes. Les commentaires fatalistes des gamins qui le suivent soulignent cet état de fait de façon savoureuse.

Fort de son expérience dans le dessin d'animation, Benoît Feroumont injecte beaucoup de tonus à ces scripts déjà dynamiques. Certes, parfois, ses cases manquent de décors, même s'il prend toujours soin de bien situer l'action, en réussissant à planter le cadre avec une efficace économie. Mais souvent les arrière-plans sont davantage remplis par les couleurs de Christelle Coopman (la compagne de l'artiste) et Dino Sechi que par des éléments distinctifs.

Néanmoins, le résultat demeure toujours très vivant et agréable visuellement : Feroumont a un trait rond et très expressif, il sait animer des personnages adultes comme des enfants, les physionomies des premiers et seconds rôles sont variées, et leur gestuelle est bien étudiée, avec juste ce qu'il faut d'exagération.

Le dessinateur glisse même quelques jolies trouvailles comme les ombres portées de Pat, Gilda, Lili, et des amoureux maudits (pages 26-27) ou une scène en continuité séquentielle très astucieuse (page 38), témoignant de son inventivité narrative - qu'il améliorera dans le tome 2 et qui profitera à sa série Le Royaume.

Bien qu'inégal et souffrant de quelques lacunes, ces cinq premières histoires de Wondertown sont un délice qui donnent envie de réhabiliter cette série prématurément annulée. Le second tome ne fera que confirmer l'originalité et la qualité de ce titre à la bonne humeur communicative.

mardi 23 décembre 2014

Critique 546 : SEULS, TOME 1 - LA DISPARITION, de Fabien Vehlmann et Bruno Gazzotti


SEULS : LA DISPARITION est le premier tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Bruno Gazzotti, publié en 2005 par Dupuis.
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Du jour au lendemain, tous les adultes et adolescents disparaissent de la cité de Fortville, et sans doute du monde entier. 5 enfants, d'âges, d'origines et de conditions différentes, se rencontrent : Dodji, un orphelin noir qui cache ses fêlures sous un air de dur à cuire ; Leïla, une jeune maghrébine douée pour les sciences et la technologie ; Terry, le plus jeune du groupe et fils d'un couple divorcé ; Camille, une blondinette première de la classe mais peu sûre d'elle ; et Yvan, un geek timide.
Ensemble, ils essaient à la fois de survivre face à cette situation extraordinaire  et de comprendre ce qui s'est passé... 
Les héros de SEULS : (de gauche à droite)
Terry, Yvan, Dodji, Camille et Leïla.

Depuis sa création, la série imaginée par Fabien Vehlmann est devenue un petit phénomène d'édition : le scénariste l'a lancé à une période charnière de sa carrière, après diverses difficultés rencontrées sur d'autres projets antérieurs (qui, malgré des qualités évidentes, ne rencontraient pas toujours le succès espéré).

L'argument est à la fois simple, doté d'un fort potentiel et efficacement développé. Les références à une série télé comme Lost sont évidentes et assumées, la situation de départ évoque spontanément celles des rescapés sur leur île déserte mais incapables de comprendre ce qui leur arrive et obligés de s'organiser pour faire face à mille épreuves (de la plus élémentaire - subsister - à la plus complexe - savoir ce qui s'est passé).

Mais Vehlmann ne s'est pas contenté de livrer une sorte de version jeunesse de Lost : son histoire possède une identité forte, une intrigue et des rebondissements accrocheurs, des personnages attachants. Ces derniers évitent les clichés souvent liés à l'enfance telle que représentée dans la bande dessinée, avec des héros naturellement manichéens : ici, nous avons cinq protagonistes aux tempéraments bien campés et très divers, issus de milieux très variés, et réagissant à ce qu'ils rencontrent avec ce qu'il faut de naturel et de ressource.

Il semble que le souci de Vehlmann ait d'abord consisté à écrire d'abord de bons personnages puis ensuite à les confronter à un problème devant lequel ils sont aussi décontenancés que le lecteur : en progressant dans le récit au même rythme que les héros, notre attention est captée et retenue sans problème, au gré de péripéties tour à tour spectaculaires (les animaux échappés du cirque) et ordinaires (conduire une voiture, préparer un repas). Tous ces éléments sont très bien gérés, par un scénariste qui donne le meilleur de lui-même, à l'évidence plus à l'aise dans le cadre de cette histoire qu'il a lui-même bâtie que dans celui de travaux de commande (comme sur la série Spirou et Fantasio, où ses prestations sont plus inégales, comme s'il ne parvenait pas à s'approprier tout à fait ces icônes de la bd belge) : rien de que très normal, même si on peut attendre plus de facilité de la part d'un narrateur aussi expérimenté (malgré son jeune âge, Vehlmann est un auteur très productif, évoluant dans plusieurs registres).

On pourrait presque reprocher le côté "united colors" de ce groupe de jeunes héros si on ne sait pas que Vehlmann et son dessinateur n'avaient pas initialement décidé, par exemple, de faire de Dodji un noir, ce qui donne un relief particulier non seulement au personnage mais aussi à la série (plus que rares sont en effet les bd franco-belges - et même d'ailleurs - avec un premier rôle échappant au gentil petit blanc de type occidental). C'est l'autre force de Seuls que d'imposer ce casting sans que cela paraisse artificiel.

La seconde qualité tient à l'aspect surnaturel, qui n'est jamais surjoué : ce premier épisode tient parfaitement son rôle en étonnant le lecteur face à cette situation mais sans le noyer sous des effets fantastiques spectaculaires. La disparition de tous les adultes suffit amplement à nous accrocher. L'exploitation de ce qui suit est au diapason et Vehlmann sait parfaitement doser les moments d'émotions que traversent ses héros (la détresse, l'incompréhension, la curiosité, la nécessité d'être unis) en ménageant quelques traits d'humour subtils (amenés par le jeune Terry ou par une scène comme celle où Camille et Yvan font cuire du riz).

Bruno Gazzotti est l'autre gagnant de l'entreprise : pour dessiner Seuls, il a choisi d'abandonner une production dont le succès lui assurait un plus grand confort (Soda, écrit par Tome, d'abord mis en images par Warrant, désormais par Dan). Et il a été inspiré de prendre ce risque car il est impeccable.

Non seulement il soigne ses décors (dès les premières pages, la vue d'ensemble sur Fortville est impressionnante, très crédible), aussi bien en ce qui concerne les extérieurs (les rues de la ville, le quartier pavillonnaire, la fontaine, le cirque installé dans le parc, la maison des parents d'Yvan) que les intérieurs (abondants de détails inspirés, comme en témoigne là encore le mobilier de chez Yvan). Il sait aussi représenter les véhicules avec talent (le cabriolet de la mère d'Yvan).

Mais c'est surtout sa manière de visualiser les enfants qui fait mouche : chacun a un physique propre, mémorable et crédible, un habillement réaliste, des attitudes et expressions qui sont justes. Gazzotti sait capter aussi bien la joie qui s'empare du groupe quand il s'amuse dans la fontaine que le découragement qui saisit l'un ou plusieurs de ses membres. 

Le découpage est classique, mais cela n'empêche pas l'artiste de bonifier le script grâce à des vignettes intelligemment disposées et dans lesquelles se glisse une trouvaille plus efficace qu'un dialogue (ainsi lorsqu'on découvre que Dodji a allumé les lampes de certains bureaux dans l'immeuble où travaille le père d'Yvan pour qu'on puisse lire dans la nuit les lettres S-O-S sur la façade).

Voilà une autre série, qui comme le Esteban de Matthieu Bonhomme, est devenu, et c'est mérité, un des fleurons du journal de Spirou : la qualité de son écriture, la maîtrise de ses dessins, l'originalité de son sujet et l'efficacité de son traitement fonctionnent aussi bien sur la cible visée (un lectorat jeune) que pour des amateurs de bonne bande dessinée, quelle que soit leur génération.   

dimanche 7 décembre 2014

Critique 538 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 54 - LE GROOM DE SNIPER ALLEY, de Fabien Vehlmann et Yoann


SPIROU ET FANTASIO : LE GROOM DE SNIPER ALLEY est le 54ème tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Yoann, publié en 2014 par Dupuis.
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Spirou et Fantasio reçoivent la visite de leur vieil adversaire, le mafieux malchanceux Don Vito Cortizone, qui leur apprend avoir aidé Seccotine pour qu'elle vienne au secours du groom dans sa précédente aventure (cf. Dans les griffes de la Vipère). Aujourd'hui, il réclame la participation dans une affaire délicate des deux héros pour rembourser cette dette.
Il s'agit alors pour Spirou et Fantasio d'aller dans un pays d'Afrique où vient juste de s'achever une terrible guerre civile, l'Aswana, pour y explorer la labyrinthe d'Ibn Sina, où serait caché le mythique trésor d'Alexandre le grand, sur lequel l'oncle de Cortizone a fait des recherches depuis sa cellule de prison en Amérique.
Une fois sur place, les deux amis découvrent d'abord que la situation de la région n'est pas encore apaisée puis doivent ensuite faire preuve de ruse pour rejoindre le fameux dédale. Ils sont escortés par une autre ancienne connaissance, le mercenaire militaire Poppy Bronco (cf. La Face cachée du Z, tome 52), mais ils ne devront qu'à leur ingéniosité et leur courage de survivre à cette équipée dont le vrai trésor ne ressemble pas à ce qui était prévu...

Depuis que Fabien Vehlmann a hérité de l'écriture des Aventures de Spirou et Fantasio, il a toujours peiné à me convaincre complètement : la faute à des intrigues trop simplistes (Alerte aux Zorkons, tome 51) ou des tentatives maladroites pour y glisser un commentaire sociétal (Dans les griffes de la Vipère), sans parler de son choix de transformer la série en feuilleton en introduisant dans chaque tome un élément qui conduira au suivant (La face cachée du Z, tome 52, en étant l'exemple le plus clair mais aussi le moins abouti).
Néanmoins, c'est un scénariste adroit, plus à son avantage quand il se contente d'imaginer une suite de péripéties assaisonnées de gags plus ou moins légers, avec un sens certain du rythme et une volonté d'aborder le titre et ses héros sans complexe mais avec le souci de respecter ce qui a précédé (en particulier la grande époque de Franquin).
Il n'en reste pas moins que pour ce 4ème épisode sous sa direction le fan exigeait un produit peut-être plus modeste mais surtout plus régulier et efficace, un effort mieux dosé.

Originellement intitulé Le Labyrinthe d'Ibn Sina (pourquoi diable ne pas l'avoir conservé alors que ce Groom de Sniper Alley correspond beaucoup moins au contenu ?), ce 54ème tome est de loin le meilleur qu'ait écrit Vehlmann. C'est aisément explicable quand on voit qu'il a presque entièrement choisi de renoncer à ce qui nuisait à ses précédents albums sur la série pour se "contenter" d'un récit d'aventures et d'humour plus inspiré, même si bourré d'influences (revendiquées cela dit).

Le récit est découpé en deux actes : si cela casse sa narration, le procédé a le mérite dans sa seconde partie d'en souligner plus les force que les faiblesses de l'ensemble. Ainsi Vehlmann aborde-t-il, de manière à peine déguisée, le conflit en Irak en entraînant Spirou et Fantasio dans la région fictive de l'Aswana, mais il ne s'en sort pas très bien en passant de considérations pertinentes sur les conséquences de la guerre civile à des pages dont les gags paraissent singulièrement déplacés (des enfants jouant au football en tenant leurs prothèses dans leurs mains pour shooter).
Le scénariste ne réussit pas à renouer avec la bonne distance, entre parodie et réflexion, que Franquin (dans Le Dictateur et le champignon) ou Emile Bravo (dans Le Journal d'un ingénu), parce qu'il ne sait visiblement pas trancher entre son envie de faire (sou)rire et celle de d'exprimer son point de vue plus sérieusement sur ce drame.   
Malgré tout, Vehlmann ose et parvient cette fois à placer une scène complètement surréaliste et qui donne son titre à l'album, quand Spirou est coincé dans ladite Sniper Alley où, pour ne pas être abattu, il doit esquiver les tirs en dansant à la manière de Michael Jackson. C'est très drôle et audacieux.

Puis l'histoire entre dans un deuxième temps, beaucoup mieux maîtrisé mais aussi beaucoup plus classique, quand Spirou, Fantasio, Poppy Bronco et Spip s'engagent dans le labyrinthe. Vehlmann déploie une belle inventivité pour dresser des pièges dans ce décor qui renvoie aux récits d'aventures façon "Indiana Jones" (pour ne citer qu'un exemple récent et mémorable), on devine même qu'il aurait volontiers développé ces épreuves mais qu'il a dû en résumer un bon nombre faute de place (dommage, d'autant plus que Spirou et Fantasio à l'époque de Franquin s'accommodait bien d'une pagination supérieure au standard des 46 planches).
La découverte et la révélation de la nature réelle du trésor sont également astucieuses, prenant justement le parti de surprendre mais c'est une belle trouvaille.
Enfin, la chute de l'histoire est, comme d'habitude depuis que Vehlmann écrit la série, une amorce pour le tome suivant. Ceux qui suivent l'actualité du groom et les déclarations du scénariste (et les propriétés de Dupuis) savent déjà depuis quelque temps qu'une célèbre créature va faire son retour dans le 55ème épisode et on ne peut qu'être impatient à cette perspective (même si c'est un sacré défi pour l'équipe artistique).

Tout comme son partenaire, Yoann a suscité, chez moi, des réactions partagées en ce qui concerne son travail de dessinateur sur la série depuis qu'il en a la charge.
Ces sentiments ne sont toujours pas mieux définis même s'il faut admettre là aussi qu'il y a du mieux. La colorisation a déjà changé puisque c'est Laurence Croix qui s'en occupe désormais et elle le fait bien, en utilisant une palette plus claire, qui profite au trait de Yoann.
L'artiste maîtrise mieux aussi l'animation des héros (quand bien même on pourrait souhaiter qu'il les personnalise encore plus, mais sans doute doit-il composer avec des contraintes éditoriales pour ne pas trop altérer le look des personnages). En ayant la possibilité de ramener Poppy Bronco, un second rôle très efficace sur le plan comique, Yoann s'amuse et il représente aussi très bien Don Vito Cortizone. Le casting moins fourni que dans les tomes précédents a de toute évidence permis au dessinateur de mieux se concentrer.

Le décor du labyrinthe et le design des pièges ont été encore une fois conçus par Fred Blanchard et c'est la grande réussite de l'épisode (dans une série comme Spirou et Fantasio, le traitement des sites impacte considérablement la lisibilité de l'intrigue, comme en témoignent des endroits mémorables comme Champignac, le manoir du comte, la jungle de Palombie, le temple de Bouddha, la vallée des bannis, etc).

Tout n'est pas parfait, on l'aura compris, mais il y a dans ce 54ème opus une sorte de modestie qui profite bien au projet. Spirou renoue avec sa veine la plus classique dans le registre de l'aventure exotique et le récit est efficace à défaut d'être renversant, bien mis en image. On a presque envie de dire "encore un petit effort de ci, de là" (un peu plus de folie dans la réalisation et de liberté dans l'édition) et, qui sait, la série renouera peut-être avec ses plus grandes heures.

lundi 5 mai 2014

Critique 438 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 53 - DANS LES GRIFFES DE LA VIPERE, de Fabien Vehlmann et Yoann

LES AVENTURES DE SPIROU ET FANTASIO : DANS LES GRIFFES DE LA VIPERE est le 53ème tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Yoann (avec les designs de Fred Blanchard), publié en 2013 par Dupuis.
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Le "Journal de Spirou" est poursuivi en justice par des parents de jeunes lecteurs qui accusent l'hebdomadaire de mettre leurs enfants en danger parce qu'ils rejouent les aventures du groom. Condamné à verser des dommages et intérêts, c'est la ruine assurée. Mais Spirou rencontre Gil Coeur-Vaillant, le détective-explorateur, idole de sa jeunesse, qui lui offre son aide. Il s'agit de signer un contrat avec le fonds d'investissement "Viper Corporation" qui paiera l'amende contre quelques services.
Hélas ! C'est un piège et Spirou et ses amis sont désormais les jouets d'un affairiste...

On prend les mêmes et on recommence... Pour leur troisième épisode, le duo Vehlmann-Yoann affiche un bilan mitigé (un premier effort sympathique, un deuxième moins bon). Que penser de ce Dans les Griffes de la Vipère ?

C'est un bon cru, du niveau de leur premier album. Fabien Vehlmann a choisi de gommer l'aspect humoristique pour se diriger dans le registre plus classique (prudent ?) de l'aventure saupoudrée d'un zeste satire sur l'alter-mondialisme. A coups de procès, de condamnation, de manipulations financières, de chasse à l'homme, de collaborationnisme, jusqu'à la fin ouverte (avec la réapparition d'un méchant de l'ère Tome & Janry), l'intrigue file à toute allure et ce rythme soutenu rend la lecture en vérité plus digeste et distrayante (même si le public le plus jeune ne saisira peut-être pas toutes les nuances critiques du scénario  qui le représente les lecteurs comme des indics en herbe).

Vehlmann emploie un dispositif similaire à ses deux précédents épisodes : très vite, Spirou se retrouve enfermé dans un lieu (après la jungle de Champignac-en-Cambrousse et la station lunaire, c'est cette fois une île, propriété d'un milliardaire) puis ensuite, c'est une longue course-poursuite, jusqu'à une résolution providentielle (un peu trop d'ailleurs, mais ça passe. Attention quand même à ne pas systématiser ce procédé...).
Trois tomes, à chaque fois la même construction, ce n'est certes pas très original, mais Spirou renoue avec l'aventure, le dépaysement ; ce mouvement lui redonne de la fraîcheur et du suspense, de la légèreté et de l'action.
C'est au détriment de l'humour et, en cela, Vehlmann n'est pas encore parvenu à reproduire le savant mélange que réussissait si bien certains de ses prédécesseurs (comme Tome ou Franquin).  Sans doute faut-il voir dans cette histoire un premier tournant : le scénariste est plus à l'aise avec le côté bondissant du héros qu'avec ses éléments comiques. Clairement, ici, désormais, le groom-reporter est la vedette de la série et Fantasio passe au second plan : ce sera intéressant de voir si, dans l'avenir, ce positionnement sera conservé ou si leurs nouvelles aventures rééquilibreront leur duo...

Après avoir employé le Comte de Champignac et Zorglub, Vehlmann convoque cette fois Seccotine. son rôle a évolué, passant de la craquante journaliste avec laquelle se chamaillait Fantasio et qui troublait Spirou à un second rôle d'abord complice des ennemis du héros puis qui le regrette puis dont on découvre finalement qu'elle est de mèche avec un autre méchant. Cela aussi demandera à être précisé, mais ce serait dommage que Seccotine ne revienne pas vite.

La prestation de Yoann au dessin est bien meilleure que dans le tome précédent : il réussit mieux à représenter Spirou, Fantasio et Spip, mais il est encore gauche avec Seccotine (même si c'est la première fois qu'il l'anime).
Les méchants sont encore une fois traités sur une monde semi-cartoony : c'est inégal (plus abouti avec Gil Coeur-Vaillant que pour le patron de Viper, qui n'a pas un physique aussi mémorable que les meilleurs ennemis de Spirou).
La petite Ninon est craquante.
Les designs de Fred Blanchard (qui ont dû principalement concerner les décors de l'île Marmelade) sont eux aussi en net progrés (même si, à vrai dire, on se demande pourquoi Yoann ne créé par lui-même ces éléments).

Le résultat est donc plutôt encourageant : ce n'est pas encore la panacée mais il y a du mieux, incontestablement. Le prochain tome est annoncé comme un pur récit d'aventures, inspiré par Indiana Jones, avec la jungle, des temples maudits, etc. Programme alléchant, qui, espérons-le, verra pour de bon les auteurs définir la tonalité de leur run (en attendant le retour attendu du Marsupilami, que Dupuis a récupéré et qui sera la vedette du tome 55...). 

dimanche 4 mai 2014

Critique 437 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 52 - LA FACE CACHEE DU Z, de Fabien Vehlmann et Yoann

LES AVENTURES DE SPIROU ET FANTASIO : LA FACE CACHEE DU Z est le 52ème tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Yoann (avec les designs de Fred Blanchard), publié par Dupuis en 2011.
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A la fin de leur précédente aventure (tome 51 : Alerte aux Zorkons), Spirou et Fantasio retapaient le château du Comte de Champignac (après que celui-ci et le village voisin de Champignac-en-Cambrousse aient failli être dévasté par un champignon particulièrement néfaste), tandis que Zorglub, à l'origine des évènements mais après avoir contribué à réparer le désordre causé, s'envolait pour la Lune, afin d'y achever un projet secret.
Ce projet, Spirou, son écureuil Spip, Fantasio et le Comte de Champignac le découvrent après que Zorglub les aient drogués pour les transporter sur la face cachée de la Lune où il a pu poursuivre ses recherches (et rêver à de futurs délires de conquête) en échange de ses services pour un parc de loisirs pour millionnaires.
Les choses se gâtent rapidement quand, après avoir tenté d'échapper à des radiations solaires, Spirou se met à régresser à l'état de bête féroce, aux trousses de laquelle la direction de la station lance ses agents de sécurité et que la base est victime d'un sabotage - mais qui en est responsable ?

Avant de me plonger dans ce tome, j'ai relu le précédent, conçu par la même équipe créative : j'avais gardé d'Alerte aux Zorkons un bon souvenir, l'album n'était pas sans défaut (un scénario un peu léger surtout) mais sympathique. Et son scénariste, Fabien Vehlmann, promettait que la suite serait plus copieuse, suggérant que la série deviendrait un vrai feuilleton, chaque nouveau volet comporterait des références à ceux d'avant.

Malgré ces bonnes dispositions, de la part des auteurs et de la mienne, c'est tout de même une déception. Le dispositif mis en place par Vehlmann - lier les épisodes - n'est ni nouvelle ni très bien mené, surtout qu'il s'appuie sur un récit qui souffre encore une fois d'un développement a minima.
Si on décortique en effet attentivement la construction de cette aventure, elle imite celle de Alerte aux Zorkons, c'est une sorte de huis-clos : Spirou et sa bande sont prisonniers d'un territoire hostile (hier, la jungle dévorante de Champignac-en-Cambrousse ; aujourd'hui, la station lunaire), une fois encore aux prises avec Zorglub, et le dernier quart du livre a la fâcheuse tendance à n'aligner qu'une collection de pages de gags (délirants mais plus ou moins drôles) avant une résolution express et la promesse d'une suite en prise directe avec ce qu'on a lu.
Vehlmann a pour lui une certaine habileté dans la conduite du récit, auquel il donne beaucoup de rythme, si bien que les défauts de son entreprise ne sont pas immédiatement visibles, le lecteur étant emporté par la succession de rebondissements. Mais sa science est à la limite de la roublardise, ce qui chagrine quand on connaît l'inventivité et l'imagination dont il sait faire preuve sur d'autres de ses projets.
On aura mauvaise grâce à prétendre qu'on ne lit pas cela avec plaisir, mais on espère mieux.

La caractérisation est tonique : si Spirou a bénéficié de l'écriture de Vehlmann en ayant plus de tempérament, il étire trop sa transformation en garou mutant (18 pages quand même sur 46 dans cet état). Cette idée a pour conséquence directe de réduire l'impact de Fantasio et du Comte. En revanche Spip hérite de bons passages.
Vehlmann apprécie Zorglub et l'utilise bien comme un méchant ici dépassé par les partenaires lui ayant permis de poursuivre ses nouvelles recherches. Sa rivalité avec le Comte est exploitée à fond et sa présence sur deux épisodes de suite rappelle de grandes aventures (Z comme Zorglug-L'ombre du Z mais aussi Le réveil du Z).
Les personnages féminins sont en revanche encore une fois ratées et dispensables : Vehlmann a la volonté de "sexualiser" la série mais n'a pas encore trouvé le bon moyen (peut-être en ramenant Seccotine, ou en imaginant une créature aussi valable que Luna Cortizone ?).

Mais finalement, là où l'auteur est le plus à l'aise, c'est quand il peut se lâcher sur des seconds ou troisièmes rôles lui autorisant toute lattitude pour son projet de critique : le chef de la sécurité, Bronco, se voit gratifié de nombreux renvois à des titres d'ouvrages imaginaires savoureux ("Bronco s'ennuie au Kosovo", "Mille cacahouètes sur le Koweit", "Ouvre la bouche et dis Aaah, Al-Qaïda", "Bronco joue et gagne à la montagne"...), ou encore le champion de basket canadien macho et jaloux (avec à la clé une séquence d'action très réussie).

Visuellement, Yoann rend aussi une copie en deçà du tome précédent. Fred Blanchard, qui a à nouveau signé les designs des décors et des vêtements, est également moins inspiré pour la station lunaire, tout comme la colorisation est assez terne. 
Un point m'a particulièrement frappé : lorsque Yoann représente Spirou et Fantasio, ou dans une moindre mesure le Comte ou Zorglub, il le fait à la manière de Franquin dernière période, avec un trait rond et nerveux, qui convient bien au récit très mouvementé (même si je préfère le trait plus propre des aventures des années 50), mais quand il dessine les seconds rôles, il les dote d'attributs semi-réalistes, de physionomies plus proches de caricatures. Cela parasite quelque peu la lecture et demanderait d'être repensé à l'avenir.
Hélas, aussi, comme Vehlmann, Yoann rate ses personnages féminins (on verra, dans le tome 53, le retour de Seccotine : ça aura valeur de test décisif).

La promesse d'un album plus abouti n'est donc pas tenu : La Face Cachée du Z est inférieur narrativement et esthétiquement à Alerte aux Zorkons. Mais le tandem Vehlmann-Yoann a un potentiel évident et leur prochain album verra si celui-ci se réalise mieux. Rendez-vous donc Dans les Griffes de la Vipère...     

mercredi 5 janvier 2011

Critique 199 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 51 - ALERTE AUX ZORKONS, de Vehlmann et Yoann



Les Aventures de Spirou et Fantasio : Alerte aux Zorkons est le 51ème album de la série éditée par Dupuis, sorti en 2010. Il voit l'arrivée d'une nouvelle équipe créative aux commandes : Vehlmann et Yoann.
Ils avaient déjà signé un hors-série de la collection "Le Spirou de..." intitulé Les Géants Pétrifiés
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Cette aventure renoue clairement avec les classiques de la série : Spirou y revêt son costume de groom, l'action se déroule à Champignac et mixe action et humour, et les références à Franquin abondent.

Zorglub déclenche une catastrophe écologique qui vaut à Champignac d'être mis en quarantaine et transformé en jungle à la faune et à la flore monstrueuses. Spirou, Fantasio et Spip mènent l'enquête alors que l'armée s'apprête à détruire la zone.
Les héros traversent la région de Champignac-en-cambrousse totalement métamorphosée et envahi par une jungle où évoluent des monstres aussi moches que bêtes (les fameux zorkons) en cherchant à la fois à comprendre ce qui a produit ceci et à retrouver le comte, le seul à pouvoir corriger cela.
Le dinosaure (du Voyageur du Mésozoïque) va leur être d'une précieuse aide quand Spirou et Fantasio, le comte et deux charmantes touristes suédoises tenteront de s'échapper de la zone. Mais, après provoqué ce chaos à la suite d'une simple maladresse en visitant le labo du comte, c'est à Zorglub que la bande devra son vrai salut : grâce à la zorglonde, les militaires sur le point de raser la région sont écartés et les héros pourront rendre à l'endroit son aspect initial avec l'aide de potions préparées par le comte.
Reste tout de même à savoir pourquoi finalement Zorglub disparaît avec les suédoises en direction de la Lune - mais ce sera pour une prochaine histoire.
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Vehlman a reconnu sur son blog avoir écrit en pensant à Franquin, pour dynamiser son récit, et à Tome, pour l'humour potache. Conteur habile, il a abordé le titre avec décontraction mais avec le souci de s'amuser et d'amuser les lecteurs. On peut le remercier pour cela tout en regrettant deux points : d'abord, qu'il n'ait pas proposé un pitch plus développé (l'argument tient sur un timbre poste), et ensuite, qu'il conclut l'ouvrage un peu hâtivement en suggérant que la suite sera plus soignée.
Pourtant, en considérant le plaisir que procure cette aventure aux dialogues sarcastiques et à la vitalité rafraîchissante, difficile de vraiment en vouloir au scénariste, et même mieux car l'album gagne à être relu pour savourer les clins d'oeil ça et là. Vehlmann fait allusion à la calamiteuse retcon de Yann et Morvan dans le tome 50, donne à Spip quelques réparties franchement drôles, insuffle à Spirou de revigorantes colères, rend à Fantasio ses râleries et son goût du reportage à sensations, et fait du comte non plus un sage face à Zorglub mais son égal en dangerosité potentielle (le désordre de l'un rivalisant avec la mégalomanie de l'autre) : tout ça est très bien vu et traduit, la série y gagne en modernité sans tomber dans le piège de l'irrévérence gratuite.
On ne s'ennuie pas une seconde durant ces 52 planches. C'est bon enfant, exotique, spectaculaire, très distrayant.
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Yoann renoue avec la vigueur du Franquin de QRN sur Bretzelburg et Panade à Champignac (sans la virtuosité du découpage) et de Janry. Il donne du caractère à ses personnages, soignant particulièrement les expressions, rajeunissant un peu le Comte et insufflant de l'élégance à Zorglub (qui finit d'ailleurs par emballer les deux jolies suédoises rencontrées en chemin).
Le design des monstres et les décors ont fait visiblement l'objet d'une attention particulière et Yoann a collaboré avec Fred Blanchard pour cela. L'album témoigne d'un soin évident, d'une réelle exigence à la fois dans la volonté de renouer avec des références classiques et d'être contemporain.
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Sans être un album ébouriffant digne des grandes heures de la série, Alerte aux Zorkons est bel et bien le véritable album de la réconciliation : souhaitons à Vehlmann et Yoann de rester assez longtemps sur le titre pour nous continuer à nous régaler.
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Bonus :
1/ Pourquoi Spirou porte-t-il toujours son costume de groom ?

 
 2/ Edito du "Journal de Spirou" n°3924 :
3/ Une semaine avec Spirou :
 4/Gaston :
 5/ Noël à Champignac :