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dimanche 16 juillet 2023

WE OWN THIS CITY : nouveau chef d'oeuvre du duo Simon-Pelecanos


Diffusé en 2022 sur HBO (et en France sur OCS), We Own This City est une nouvelle démonstration de force par le duo David Smion - George Pelecanos, déjà à l'oeuvre sur The Deuce et The Wire, et dont l'action se situe, comme pour cette dernière, dans la ville de Baltimore. Cette fois, les deux auteurs s'attachent à une histoire vraie, un énorme scandale dans la police corrompue durant les années 2003 à 2017. Passionnant et effrayant.

Attention : ce qui suit contient des spoilers !

Le résumé replace l'intrigue dans son ordre chronologique alors que la série a une narration éclatée.


2003 : Wayne Jenkins intègre les forces de police en uniforme de la police de Baltimore. Un collègue expérimenté lui conseille d'oublier tout ce qu'on a pu lui enseigner à l'académie s'il veut avoir une chance de survivre dans la rue. 2004 - 2006 : l'exercice sur le terrain rend Jenkins de plus en plus brutal. Son collègue, Sean Suiter, est témoin des vols qu'il commet lors d'arrestations arbitraires sur des suspects afro-américains et sur lesquels leur hiérarchie ferme les yeux. Suiter de voit proposer par Jenkis 50 000 $ en échange de sa complicité. Daniel Hersln un autre agent en uniforme, mis en cause dans plusieurs affaires de violences policières, est muté dans la brigade de Jenkins.


2010 : Jenkins et sa bande multiplient les irrégularités. Il forme avec Hersl, Momodu Gondo, Jemell Rayan un véritable gang aux méthodes dignes des malfrats qu'ils sont pourtant chargés d'arrêter, mais leurs supérieurs ne les freinent pas compte tenu de leurs excellents résultats, s'inscrivant dans une politique de chiffres. 2015 : les officiers David McDougall et Gordon Hawk des Narcotiques enquêtent sur une série d'overdoses à l'héroïne qui les met sur la piste des dealers Aaron Anderson et Antonio Shropshire. Ils surveillent leurs résidences et surprennent un soir Momodu Gondo et Jemell Rayan pénétrer de force chez Anderson pour le dévaliser.
 

McDougall et son collègue Scott Kilpatrick découvrent après avoir mis Shropshire sur écoute qu'il est en affaire avec Gondo pour faire tomber Anderson. Suivant la piste Gondo, ils comprennent que Jenkins revend la drogue saisie mais qu'il escroque aussi les finances de la mairie en faisant payer des heures supplémentaires non remplies pour sa brigade. L'avocate du Bureau des Droits Civiques Nicole Steele arrive à Baltimore pour rédiger un rapport sur la réforme de la police après la mort de Freddie Gray, possiblement tué par la police lors d'un banal contrôle d'identité, et qui a provoqué de graves émeutes.


Nicole Steele au cours d'entretiens qu'elle mène auprès de divers responsables de l'administration locale identifie Daniel Hersl comme l'archétype du flic corrompu et violent mais couvert par la hiérarchie, malgré près d'une cinquantaine de plaintes contre lui. 2016 : Sean Suiter a intégré la brigade criminelle et enquête sur le meurtre d'un paisible père de famille afro-américain. Il fait équipe avec Jaquan Dixon, un jeune agent en uniforme qui connaît bien le quartier où se sont déroulés les faits et qui lui permet de parler avec d'éventuels témoins. Steele se rend compte que les procès sont régulièrement renvoyés à cause de défaut de jurés car beaucoup ne veulent pas témoigner contre des policiers ou ne croient plus dans le système judiciaire. Elle rencontre Hersl qui refuse de répondre à ses questions, niant toute erreur de sa part sur le terrain.


Face à Nicole Steele, le commissaire Davis exprime son dégoût sincère pour des agents comme Hersl mais nuance cela en expliquant que depuis l'affaire Freddie Gray, la police a besoin d'hommes de terrain comme lui car d'autres policiers, constamment filmés par des piétons, ont peur d'être poursuivis lors d'arrestations de routine. C'est ce qui explique pourquoi la possibilité d'une réforme est mal acceptée. Suiter arrête le coupable du meurtre sur lequel il enquêtait avec l'aide de l'agent Dixon. Steele interroge la victime de brutalités commises par Hersl. Plusieurs arrestations injustifiées lui ont coûté son travail. Puis elle parle avec Brian Grabbler, un ex-officier devenu instructeur à l'académie de police, qui a écrit un livre sur les dérives du système. La nouvelle maire, Catherine Pugh, refuse d'augmenter le budget de la police au profit d'oeuvres sociales et exige de Davis qu'il fasse des économies. Celui-ci comprend que ses jours à la tête de l'institution sont comptés.
 

2017 : Les agents du FBI collaborent avec les agents McDougall et Hawk pour monter un dossier solide contre Jenkins et ses hommes à partir de leurs nombreuses compromissions. Ils procèdent à l'arrestation de Gondo puis Rayan qui avouent tout et chargent Jenkins en échange de remise de peine. Suiter est convoqué à son tour pour déposer mais se suicide avant le procès.. L'élection aux Présidentielles de Donald Trump écoeure Nicole Steele qui préfère démissionner en comprenant que jamais le projet de réforme de la police ne sera validée par la nouvelle administration fédérale. Jenkins est arrêté à son tour. Le procès est accablant pour toute la brigade et de lourdes condamnations sont prononcées. Pourtant, cette purge n'aura pas enrayé le fort taux de criminalité à Baltimore, qui reste un des plus élevés du pays.

Durant le générique de fin du sixième et dernier épisode, à mesure que les sentences tombent, on peut voir à l'écran les photos côte à côte des acteurs et des personnes qu'ils ont interprétées dans la série en même temps que la durée des peines qu'on leur a infligés. Ainsi Wayne Jenkins a écopé de 25 ans de prison pour plusieurs chefs d'inculpation.

We Own This City est donc avant tout le portrait de ce policier dont la série retrace le parcours sur une quinzaine d'années. Il a valeur d'exemple. C'est à la fois la force et la limite du show qui, de fait, se focalise essentiellement sur des ripoux et donne le sentiment qu'il n'y a qu'une minorité de flics honnêtes à Baltimore. Toutefois, au fur et à mesure que se reconstitue ce vaste réseau, on comprend que Jenkins n'a été que le révélateur de cette gangrène, celui qui a le mieux intégré un système déjà pourri et n'a pas su s'arrêter, sombrant dans une forme de délinquance d'état et entraînant avec lui toute son équipe, déjà bien contaminée.

Cette matière, très dense, très romanesque, très noire, était idéale pour David Simon et George Pelecanos, deux maîtres du récit policier moderne, qui ont gagné leurs galons avec The Wire, dont l'action se déroulait déjà à Baltimore. En s'emparant de cette histoire authentique, ils ne font pas seulement oeuvre d'historiens mais aussi de sociologues en dressant, à partir d'un groupe d'individus, le portrait d'une cité livrée à des prédateurs féroces, se fichant pas mal des codes d'honneur de leur métier puisque d'autres avant eux en ont largement profité. Le mal est profond et finalement Jenkins et compagnie n'auront été que les derniers en date à l'incarner.

A cet égard, la scène la plus édifiante de la série se situe dans l'épisode 5, en 2016. Nicole Steele, l'avocate du Bureau des Droits Civiques, venue à Baltimore pour rédiger un rapport afin de réformer les forces de police après de graves émeutes consécutives à la mort suspecte d'un jeune afro-américain, et après avoir parlé avec tout ce que l'administration locale compte de responsables, rencontre Brian Grabbler. C'est un ancien officier de police respecté, à l'intégrité reconnue, qui a signé un livre sur la déliquescence de Baltimore et de la police dans tout le pays depuis les années 1980. Il s'est retiré pour devenir instructeur à l'académie de police.

Il raconte succinctement mais clairement comment, selon lui, tout a fini par déraper, sans grand espoir de corriger la trajectoire. Dans les années 80, le gouvernement, pour enrayer les ravages de la drogue à travers le pays, a lancé une vaste campagne baptisée "war on drugs". Les policiers ont vu leur liberté d'action accrue, leur matériel augmenté, la justice a accordé plus de mandats de perquisition et d'arrestation. Il fallait endiguer un fléau qui menaçait non seulement la population mais l'économie du pays. Et les résultats ont été là. Mais ensuite les forces de l'ordre ont obtenu de conserver leurs privilèges et la justice a été encouragé à être toujours aussi punitive. Les minorités ethniques en ont fait les frais jusqu'à ce que des faits divers concernant des bavures policières deviennent de plus en plus médiatisés. Un vent de révolte a soufflé, la défiance contre la police et la justice s'est amplifié, le pays ne s'est jamais remis de cette fracture.

Lorsque Wayne Jenkins intègre les forces de police en 2003, c'est un rookie qui ne connaît rien à rien. Pourtant dès son premier jour, lors du briefing, un collègue chargé de le former lui explique que pour survivre, il doit oublier tout ce qu'il a appris à l'académie. La série ne dit pas si Jenkins a été l'élève de Grabbler, mais il est possible qu'il ait suivi les cours d'un flic plus intègre que ceux avec qui il travaillera, un flic qui a servi dans les années 80 ou 70, avant "war on drugs", avant le point de non-retour.

Entre ce qu'il a appris sur les bancs de l'académie et dans les rues de Baltimore, Jenkins a cependant vite compris où était son intérêt, d'abord pour effectivement rester en vie puis ensuite mieux gagner sa vie que comme simple agent en uniforme jusqu'à être plus riche qu'un commissaire, plus riche que le trafiquants qu'il arrêtait. Il n'était pas le seul, la série le montre sans détour : Hersl contrôle abusivement des conducteurs afro-américains et n'hésite pas à les dépouiller ou à déposer de la drogue pour les compromettre. Une fois que juge et avocats choisissent les jurés pour les procès intentés contre les policiers, tout le monde se défile en prétextant ne pas pouvoir être objectif durant les auditions des témoins et des flics. Les poursuites traînent et finissent pas souvent être classées. Au point qu'un assistant du procureur s'installe directement au dépôt du poste de police et fait signer aux prévenus un papier attestant qu'ils ne feront pas de procès contre les forces de l'ordre pour arrestations arbitraires contre leur remise en liberté immédiate.

Ce genre de scènes sont tellement ahurissantes qu'elles provoquent un rire consterné. Aucun scénariste ne peut inventer quelque chose comme ça. Tout comme aucun auteur ne peut inventer les malversations de plus en plus audacieuses de Jenkins et ses hommes qui finissent par revendre de la drogue saisie chez des dealers pour leur profit, par se faire payer des heures sup' non travaillées (qui plus est à des tarifs exorbitants). L'appétit vient en mangeant, dit-on, et ces ripoux sont des goinfres. Mais leur rapacité sera la cause de leur chute.

Simon et Pelecanos détaillent patiemment les efforts du FBI et de flics des narcotiques pour remonter la piste de ces agents corrompus. C'est un labeur procédurier, où il ne faut rien négliger, tout consigner, procéder à des écoutes téléphoniques jour et nuit, des filatures, être sans cesse sur le qui-vive, très patient et prudent. C'est aussi là qu'on mesure le mérite de cette narration éclatée, qui va et vient d'une époque à l'autre, d'une année à une autre, qui avance puis recule : sans cela, l'ennui risquerait de saisir le téléspectateur qui, là, au contraire, s'interroge sur les chances de réussite de ces agents pour coincer leurs collègues corrompus tout en assistant à des scènes d'exactions scandaleuses.

On voit aussi avec le personnage de Nicole Steele à quel point la résistance au changement est puissante et souvent fondée sur des aberrations administratives. Le commissaire Davis est un type sympathique et honnête mais qui profite aussi du succès d'hommes comme Hersl et Jenkins face à une criminalité galopante parce qu'ils remplissent des quotas imposés par les autorités au niveau fédéral. Dès lors qu'importe qi tout n'est pas impeccable, réglo, tant que les résultats suivent et que les représentants du gouvernement sont contents. Quant à la maire de Baltimore, elle refuse tout net, une fois élue, d'augmenter les moyens de la police (pour remplacer les brebis galeuses notamment) car elle a promis à ses électeurs et ses soutiens financiers d'oeuvrer d'abord pour le social (comme si la police ne faisait pas aussi du social...). A la fin, on apprend, à peine surpris, que Catherine Pugh, l'édile de Baltimore, a été elle-même jugée un an après les faits, avec le nouveau commissaire, pour fraude fiscale.

Parfois, la série n'échappe pas à un one-man show Jon Bernthal, mais il faut reconnaître que l'acteur du Punisher est fantastique dans le rôle de Wayne Jenkins. Il en fait des caisses, surtout à la fin de son parcours, affublé d'un bouc et d'une coupe au bol improbable, mais quelle présence, quelle charisme ! 

Heureusement, le reste du casting est beaucoup plus sobre et on retiendra notamment les prestations de Jamie Hector dans le rôle du detective Suiter, de Wunmi Mosaku dans celui de l'avocate Steele, et de David Corenswet dans celui de l'agent MacDougall (décidément, James Gunn a bien choisi son futur Superman). Et bien entendu, on aura une pensée pour l'immense Treat Williams, dont ce fut le dernier rôle, celui de l'instructeur Brian Grabbler, qui, en une scène, marque tout le show de son talent.

We Own This City : encore un chef d'oeuvre pour David Simon et George Pelecanos.

dimanche 17 septembre 2017

BABY DRIVER, d'Edgar Wright


Baby Driver est le "dream movie" de son réalisateur-scénariste, Edgar Wright, un projet qu'il avait en tête depuis une vingtaine d'années, mais qu'il a longtemps reporté avant d'en tirer un script convenable et de convaincre ses producteurs.

Griff, Darling, Baby et Buddy (Jon Bernthal, Eiza Gonzalez, Ansel Elgort et Jon Hamm)

Baby a été piégé il y a quelques années en volant la voiture d'un caïd d'Atlanta, Doc, qui, pour lui faire payer son geste, en a fait le chauffeur des casses qu'il organise. Prodige du volant, le jeune homme a un secret pour semer les flics : il cale sa conduite automobile sur des morceaux de musique qu'il écoute en roulant - ce qui lui permet aussi de couvrir les acouphènes dont il souffre depuis l'enfance.

Debora et Baby (Lily James et Ansel Elgort)

Baby sera  délivré de son engagement auprès de Doc au prochain braquage. Que compte-t-il faire ensuite ? S'occuper de son père adoptif, sourd-muet et paraplégique, avec lequel il habite dans un petit appartement, à qui il compte offrir de meilleures conditions de vie. Et vivre sa romance naissante avec Debora, une ravissante serveuse, qui rêve de quitter Atlanta et cajoler Baby, qui lui a confié avoir perdu ses parents dans un accident de la route.

Baby et Doc (Ansel Elgort et Kevin Spacey)

Après un nouveau coup, qui a réussi de justesse à cause de Bats, un voleur assassin, Baby se croit enfin libre. Mais Doc le rappelle vite, le considérant comme son porte-bonheur, pour un braquage audacieux qui les rendra tous riches. Pour cette occasion, Baby refait équipe avec Buddy et sa fiancée, Darling, et, hélas ! l'incontrôlable Bats.  

Buddy, Darling, Baby et Bats (Jamie Foxx)

Les vies de Joe, son père adoptif, et de Debora menacées par le gang, Baby accepte de rempiler une dernière fois tout en étant déterminé à filer une fois sa part du butin en poche et en s'employant à ce que le sang d'aucun innocent ne soit versé.

Baby

Mais la situation dégénère et Baby essaie de décamper en catastrophe, mettant Joe à l'abri, et venant chercher Debora, tout en réclamant la protection de Doc. C'est sans compter sur un membre du gang résolu à contrarier ses projets et la police prête à tout pour l'épingler...

Baby Driver

Baby réussira-t-il quand même, une fois encore, à s'en sortir ?

Cette histoire de braqueurs, dont le vrai héros est un gateway driver (le chauffeur d'un gang de voleurs qui attend au volant d'une voiture que ses complices le rejoignent, leur méfait commis, pour prendre la fuite en semant la police lancée à leurs trousses), s'est doublée d'une forme de retour quasi-nécessaire, de rebond presque thérapeutique pour le cinéaste qui, en 2014, après huit ans à développer Ant-Man pour Marvel Studios a abandonné l'affaire suite à des désaccords créatifs. Or, le long métrage sur l'Homme-Fourmi était déjà conçu comme un film de braqueurs (le résultat final, signé Peyton Reed, en a conservé le concept). L'éternel "film d'après" de Wright est devenu sa revanche, avec un succès critique et (surtout) public en prime.

La presse a été divisé au sujet de ce Baby Driver, dont le titre renvoie évidemment à la chanson de Simon & Garfunkel (qu'on entend à la fin du film), et les journalistes n'ont pas fait dans la demi-mesure, entre délire extatique et accablement sévère. Sommet du film cool pour les uns, divertissement sans fond pour les autres, le cinquième opus d'Edgar Wright ne mérite ni la foudre ni une hola : c'est simplement un faux blockbuster, une série B estival, fun, décomplexé et très distrayante, s'articulant autour d'un dispositif original et habilement exploité.

On a rapproché ce film au La La Land, authentiquement magistral lui, de Damien Chazelle, sorti au Printemps dernier, parce qu'à sa manière Baby Driver est aussi une espèce de musical où les numéros chantés-dansés sont remplacés par des courses-poursuites et des fusillades avec la musique comme colonne vertébrale narrative. Ce cousinage est plus juste que la référence aux films de Tarantino chez qui l'utilisation de la musique ressemble plus à une playlist qui se superpose à l'action, de manière ironique (voire cynique), et parce que Wright visualise la violence de façon beaucoup plus cartoony que QT (c'était déjà le cas, encore plus nettement, dans son adaptation géniale de Scott Pilgrim, son chef d'oeuvre).

Pourtant, ce drôle de polar romantique dévoile des subtilités plus intéressantes que son concept. Ainsi, dans le premier acte, Baby est représenté moitié comme un autiste virtuose, moitié comme un frimeur agaçant (toute cette ambiguïté est résumée dans le magnifique plan-séquence où il quitte le repaire de Doc, va chercher quatre cafés pour le gang, remarque Debora, la suit, la perd de vue, revient au QG). Puis, lors du (normalement) dernier coup auquel il participe pour son patron, de petits bugs commencent à se manifester (Baby tombe amoureux de Debora, s'attachant à une jeune fille qu'il transforme en fait, sans se méfier, en cible vivante et moyen de pression sur lui ; et sa route croise celle de Bats, un psychopathe qui justifie de ne laisser aucun témoin derrière lui par la conviction qu'il vole ceux qui dépouillent d'abord des gens comme lui). Enfin, le dernier casse tourne à la catastrophe totale avec la mort de plusieurs membres du gang, la vengeance déchaînée d'un des survivants, la fuite désespérée). Il devient facile d'interpréter le récit de cette chute inexorable comme la métaphore de ce qu'a vécu Wright avec les studios Marvel : un indépendant super-doué rattrapé par le système, ses contraintes, le destin peut-être, et qui doit vraiment se rendre pour se sauver.

Formellement, la mise en scène est épatante, moins ébouriffante que celle de Scott Pilgrim (où le cinéaste faisait feu de tout bois), mais avec des morceaux de bravoure jubilatoires (les courses-poursuites sont effectivement superbes, même si celle qui ouvre le film est inégalée ensuite). On peut en revanche déplorer une fin assez ratée, trop morale et sucrée à la fois : quand on raconte une histoire de voyous, dont le héros, malgré ses activités illégales, est sympathique, soit on lui offre une issue positive (au mépris du châtiment), soit on lui donne une dimension romantique, plus fatale mais aussi plus légendaire. En tout cas, on ne cherche pas à ménager la chèvre et le chou.

Le casting mélange des seconds rôles mémorables, très bien dirigés (Jon Hamm et la bomba Eiza Gonzalez, Jamie Foxx très bon, Kevin Spacey royal), et jeunes pousses prometteuses (Ansel Elgort, impeccable en driver taiseux et sentimental, Lily James aussi acidulée qu'un bonbon). Il s'agit moins pour ces acteurs de composer des personnages que d'incarner des archétypes, comme leurs "noms" l'indiquent (Baby, Bats, Buddy, Darling, Doc ne sont que des pseudos iconiques, et même Debora est un clin d'oeil à un morceau de Marc Bolan).

C'est lorsqu'il est à fond dans le symbole, le respect des codes, quand il colle le plus à son concept, que Baby Driver est le plus jouissif et le plus expérimental aussi, comme une version gracieuse de Fast and Furious ou bubble-gum de Drive