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mardi 20 janvier 2015

Critique 560 : WONDER WOMAN, VOLUME 4 - WAR, de Brian Azzarello, Cliff Chiang, Goran Sudzuka et Tony Akins


WONDER WOMAN : WAR rassemble les épisodes 19 à 23 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (# 21-23) et Goran Sudzuka (# 19 avec Tony Akins et l'intégralité du # 20), publiés en 2013 par DC Comics.
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Sur une terrasse de building avec piscine (figurant le mont Olympe), Apollon parlemente avec Dionysos et Artémis sur son règne et les menaces qui le mettent en péril : en effet, il n'arrive pas à mesurer le danger réel que représente Wonder Woman et il est inquiet à propos d'une vieille prophétie annonçant que le dernier fils de Zeus (Zeke, enfanté par la mortelle Zola, amie de l'amazone) éliminera celui qui l'empêchera d'accéder au trône.
Cependant, à Londres, le groupe uni autour de Diana dresse un bilan de la situation (qui est complexe) : Orion, Héra, Lennox et Arés ont tous un point de vue différent au sujet du fils de Zola et Zeus mais aussi à propos de la conduite à tenir face à Apollon et ses alliés.
Enfin, le Premier Né affronte Poséidon qui détient son épée, sous le regard de Cassandre.

Ces nouveaux épisodes concluent la deuxième "saison" de la série telle qu'elle a été relancée par DC Comics et confiée aux bons soins de Brian Azzarello, qui en a tiré une version à la fois inattendue et percutante. C'est, comme pour son héroïne, l'heure de faire le point.

Pour les bons points, on peut dire que le scénariste et son dessinateur en chef, Cliff Chiang, ont réussi à redonner du lustre à un personnage qui n'avait pas eu droit à de tels égards depuis fort longtemps : Wonder Woman est redevenue une héroïne singulière, attractive, dans une production  divertissante et adulte, commercialement gagnante. Chiang, notamment, a su re-créer visuellement Diana en la relookant de manière sobre et efficace. Azzarello a modifié sensiblement des points concernant ses origines, ses pouvoirs, en l'intégrant à un vaste tableau où se mêlent les figures revisitées du panthéon grec mais aussi du Jack Kirby's Fourth World avec le retour des New Gods. A eux deux, ils ont tiré le meilleur de cette réinvention pour proposer une série qui en définitive se démarque nettement du lot commun des super-héros pour se diriger vers un fantastique baroque.

Dans le recueil précédent, Azzarello et Chiang sont parvenus au coeur de l'entreprise - la succession de Zeus sur le trône de l'Olympe sur fond de complots entre différentes factions de dieux convoitant la place du patron. Pourtant, la lecture des derniers chapitres aboutissait à un sentiment brouillon, parasité par un casting trop abondant, des lignes narratives confuses : la série allait s'en relever et savoir négocier la suite avec le même brio qu'au début de sa relance ?

Premier constat : ce recueil renoue avec un certain swing décapant comme aux premiers jours, c'est un "page-turner" très efficace.

Azzarello paraît résolu à faire le tri, ou du moins à être plus lisible, plus clair : la lutte de pouvoir est mise en avant et les belligérants sont facilement identifiables, avec des motivations qui sont plus nettes. C'est une bataille disputée mais passionnante, même si l'affrontement entre le Premier Né et Poséidon (qui perdu de sa superbe) puis celui où Apollon charge Artémis de régler son compte à Wonder Woman au lieu de le faire lui-même, après avoir assuré quelque temps auparavant qu'il n'en ferait qu'une bouchée, manque de conviction. On a alors l'appréhension qu'Azzarello ne se  contente que d'honorer le minimum syndical en matière d'action (alors que c'est un auteur réputé pour ses comics violents).

Mais il semble surtout que cela soit une manoeuvre, assez habile convenons-en, pour souligner le niveau de puissance du Premier Né et le degré de résistance de Wonder Woman. A priori le duel entre ces deux-là ne laisse guère de place au suspense tant le premier est supérieur mais cette idée que l'héroïne puisse être réellement, de façon crédible, vaincue offre une vision pour le moins dérangeante et donc accrocheuse.

A partir de là, il faut que le scénariste s'y entende pour convaincre le lecteur que Diana ne pourra venir à bout de cet adversaire redoutable qu'en usant de ruse et d'intelligence, avec le renfort de ses amis (même si, dans l'affaire, les actions d'Arès manquent quelque peu de panache)... Et il faut bien admettre que ce qu'Azzarello a retrouvé en rythme, il l'a perdu en intensité. D'où cette persistante faiblesse à passionner le lecteur car la psychologie des personnages n'a jamais été suffisamment développée pour contrebalancer l'action classique.

L'autre souci, c'est que la qualité graphique qui faisait merveille auparavant est en décalage avec l'évolution de l'intrigue. Les styles similaires dans l'élégance d'artistes comme Chiang et Goran Sudzuka (qui a en quelque sorte pris la place de doublure officielle tenue jusqu'alors par Tony Akins, même si celui-ci réalise encore quelques planches) ne convient guère à une bande dessinée qui misent sur des confrontations physiques. 

Demeurent des ambiances, des décors, des designs très originaux, mais il manque du punch et de variété dans l'exercice si spécifique des combats de comics super-héroïques, avec des ennemis qui se balancent des coups, atterrissent plusieurs mètres plus loin, se relèvent et repartent à l'assaut.

Malgré ces réserves, il y a quand même un mieux notable avec le précédent album, en particulier dans les scènes intermédiaires : Wonder Woman administre à Orion une réplique bien sentie sur son comportement machiste d'une manière surprenante, Cassandre révèle la raison de son conflit avec Lennox et cela est pertinent pour qui sera capable de resituer le personnage dans la mythologie. Une source de jubilation pour les fans de Kirby et de son Quatrième Monde correspond à l'usage du "boom tube" dans une séquence visuellement mémorable. Et la fin du 23ème épisode est très impressionnante tout en étant graphiquement dans la retenue, avec un découpage magnifique.

Il est clair que la série, qui avait démarré formidablement, connaît une stagnation, voire une régression ;  ses auteurs, engagés dans un récit très dynamique, préférant toujours l'intrigue à ses acteurs (parfois réduits à des sujets sans substance, à l'image de Zeke, un bébé qui traverse les batailles les plus acharnées sans que ses protecteurs semblent s'en préoccuper outre mesure). Visuellement aussi, les partis pris du début ne sont plus aussi convaincants, malgré une esthétique toujours séduisante mais avec une sérieuse carence dans le punch.

Tout cela finit par former un ensemble bancal, avec des personnages desquelles on se détache. Dommage, même si un sursaut n'est pas exclu car l'équipe artistique ne manque pas d'atouts. Reste à savoir si elle saura faire les bons choix pour redresser la barre...

Critique 559 : WONDER WOMAN, VOLUME 3 - IRON, de Brian Azzarello, Cliff Chiang, Tony Akins et Goran Sudzuka


WONDER WOMAN : IRON rassemble les épisodes 13 à 18 et l'épisode 0 de la série, écrits par Brian Azzarello, publiés en 2012-2013 par DC Comics.
Les dessins sont signés par Cliff Chiang (#0, 15-16 et 3 pages du # 18), Tony Akins (# 14, avec Rich Burchett ; # 17, avec Amilcar Pinna) et Goran Sudzuka (#18, avec 7 pages par Tony Akins).
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- # 0. Dans ce récit, on découvre la jeunesse de Wonder Woman qui, à travers un rite initiatique sur l'île de Thémyscira, doit prouver sa bravoure. Elle attire l'attention du dieu de la guerre qui décide de lui inculquer l'art du combat en lui donnant pour mission de tuer le Minotaure.

Comme pour toutes les séries du "New 52", un épisode 0 a été produit pour permettre aux lecteurs de mieux situer les origines des héros DC : Brian Azzarello s'acquitte de cet exercice en adoptant une narration étonnamment rétro (alors que jusqu'à présent son run brillait par son approche atypique), en utilisant une voix off, des récitatifs. Ce procédé semble avoir été choisi pour adresser un clin d'oeil  à la genèse même de Wonder Woman, rappeler sa longévité comme personnage, et distinguer ce qui y est raconté de ce qu'on a déjà lu jusqu'à présent sous la plume d'Azzarello.
Mais ce "gadget" ne dispense pas son auteur de raconter des choses importantes pour mieux appréhender l'héroïne, notamment la relation qui l'a uni à War, présenté comme son tuteur, son mentor - une relation conflictuelle, qui souligne déjà le caractère affirmé de la jeune femme (quand le Minotaure est à sa merci mais qu'elle refuse de le tuer).
Cela légitime surtout la formation de guerrière de Diana, mais révèle aussi son empathie, ce qui en fait une figure dotée d'un vrai relief. C'est la première fois que la part psychologique du personnage est abordée avec cette importance, au sein d'une série où l'action prime.

Cliff Chiang illustre cela parfaitement grâce à un trait épuré qui lui permet de représenter Diana de manière crédible dans ses jeunes années, dans un cadre à l'exotisme bien dosé, des ambiances fortes mais subtiles. Son encrage un peu épais, avec des zones noires profondes, donne une texture particulière à l'histoire qui ressemble à ce dont on peut se souvenir, sans être encombré de détails. Et encore une fois, le design des personnages est remarquablement original, évitant tous les clichés de l'imagerie du panthéon et des amazones.

- # 13-18. Zola accouche  et donne naissance à un garçon, de fait un nouvel héritier de Zeus. Mais sa progéniture est aussitôt kidnappée et Wonder Woman lui promet de la retrouver. Elle est accompagnée pour cela de Lennox, War, Hera, Siracca, Milan, Orion (l'un des New Gods de Jack Kirby), Strife, et quelques autres. De son côté, Apollo organise une réunion de dieux. Par ailleurs encore, en Antarctique, des chercheurs découvrent la tombe du Premier Né, qui va opérer son retour en force.

Mine de rien, ces épisodes marquent la deuxième année de la série depuis sa relance, et force est de constater que le niveau baisse sensiblement après une première "saison" très accrocheuse. En même temps, c'était assez prévisible au vu des efforts consentis par Azzarello au cours des 12 premiers chapitres pour revitaliser le personnage et développer une intrigue épique.
Avoir réussi à donner un véritable nouvel élan à Wonder Woman, qui en impose à nouveau, en la débarrassant de tout ce qui en faisait une héroïne ayant moins d'aura que d'autres vedettes du DCU (comme Green Lantern, Batman), voilà assurément le meilleur de la série : on lit à présent les aventures d'une femme forte, charismatique, qui n'a pas peur de se battre, mais qui comporte une vraie noblesse (parce qu'elle ne tue pas sans raison en premier lieu). Elle a depuis le début été un soutien infaillible pour Zola et ses origines modifiées en font désormais l'égale des dieux qui se mettent parfois en travers de son chemin.
Brian Azzarello a atténué tout ce qui pouvait conférer trop de glamour au personnage, sa féminité n'est plus un élément déterminant (notamment en ayant écarté très vite la relation mère-fille entre Hyppolita et Diana).
En vérité, Wonder Woman est moins une série super-héroïque qu'une histoire avec des surhommes, des dieux, des monstres, ce qui la distingue du tout-venant par leur ambiguïté morale et physique. L'intrigue développée ne se révèle que progressivement, nourrissant un authentique suspense.

Bien entendu, le projet doit aussi beaucoup à la conception graphique de Cliff Chiang. Cet artiste au style plutôt raffiné n'a pas hésité à soigner les composantes visuelles les plus horrifiques du récit et à relooker un casting abondant.

Mais cette charge de travail ajoutée à une capacité de production déjà moyenne a son revers : en ne dessinant pas tous les épisodes, parfois en se contentant juste d'en signer quelques planches, il doit céder la place à des collaborateurs occasionnels plus ou moins doués.
Dans le présent recueil, il n'intervient que sur trois épisodes sur sept : c'est frustrant quand on voit avec quel brio il représente un dieu comme War (avec ses membres continuellement ensanglantés comme stigmates de ses victimes de guerre - une idée simple mais intelligente et impressionnante). Son trait anguleux et un peu gras renforce cette apparence brute, conforme à l'ancienneté des divinités. Le Premier Né est également une réussite, qui est immédiatement mémorable.

Mais cela n'excuse pas d'autres éléments : par exemple, le costume de Diana possédait un raffinement séduisant au début mais qui, à la longue, est devenu un peu absurde pour la même raison (le collier ou le bandeau à son bras gauche en forme de WW tous les deux). Chiang pêche aussi par le manque de variété dans l'expressivité de ses personnages ou ses décors urbains.

Tony Akins supplée donc Chiang avec un talent inégal. Le remplacement est plus convaincant avec Goran Sudzuka (qui fut déjà la doublure de Pia Guerra sur Y the last man, écrit par Brian K. Vaughan), un artiste méconnu et mésestimé qui mérite mieux que ce rôle de fill-in.

En s'étoffant, la série a aussi instauré une distance avec ses lecteurs, principalement à cause d'une distribution trop riche (jugez-en plutôt : Aphrodite, Apollo, Arès, Artémis, Demeter, Dionysus, le Premier Né, Héphaïstos, Héra, le Haut-Père des New Gods, Orion, Lennox, Siracca, Stryfe, War, Zola...) : tout ce monde ne peut pas exister avec le même relief.

Azzarello, avec la venue au monde du bâtard de Zeus, fruit de ses amours avec Zola et les diverses machinations du panthéon pour tirer profit de l'absence du père des dieux, a fort à faire pour animer tout cela et le rendre intéressant. L'apparition du Premier Né complexifie encore une fresque déjà fournie. Du coup, on a le sentiment que Diana se démène avec beaucoup trop de monde contre elle, elle paraît submergée comme l'est le lecteur.

Pour toutes ces raisons-là (scénario proche de l'obésité, inconstance graphique), ce troisième volume déçoit mais, et c'est tout le paradoxe de la série, donne toutefois envie de découvrir comment le scénariste, ses dessinateurs et son héroïne vont pouvoir s'en sortir.

lundi 19 janvier 2015

Critique 558 : WONDER WOMAN, VOLUME 2 - GUTS, de Brian Azzarello, Cliff Chiang et Tony Akins


WONDER WOMAN : GUTS rassemble les épisodes 7 à 12 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (#7-8 et 11-12) et Tony Akins (# 9-10), publiés en 2012 par DC Comics.
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Diana (aka Wonder Woman), Hermès et Lennox se rendent à Florence en Italie pour obtenir l'aide d'un autre dieu : l'héroïne veut acquérir une série d'armes bien spéciales pour tenir tête aux adversaires qu'elle compte dans le panthéon. 
Son arsenal à disposition, elle suit Hermès aux enfers pour passer un marché avec Hadès : il s'agit de récupérer Zola (enceinte des oeuvres de Zeus, dont on est toujours sans nouvelles) qu'il retient en otage. Par ailleurs, Stryfe tente de nouer une alliance avec Arès, et Héra veut se venger de Wonder Woman. Apollon, de son côté, oeuvre aussi à de sombres desseins...

Après le premier volume (Blood), Brian Azzarello reste sur ses positions et continue à remodeler, de manière toujours aussi énergique, le personnage et l'univers de Wonder Woman : pas de doute, ces nouveaux épisodes secouent toujours autant l'image de l'amazone et de ses entreprises tout en confirmant que l'auteur développe une intrigue sur le long terme. Pour cela, il profite à fond de l'opportunité offerte par le reboot des comics DC, sans se préoccuper de la continuité en place avant la mini-série Flashpoint à l'origine de cette refonte, ne conservant que ce qui lui est utile (l'île du Paradis, les amazones, le panthéon des dieux grecs, et l'inévitable affrontement sur fond de guerre de succession à cause de la disparition énigmatique de Zeus).

Si on cherche du divertissement, de l'action et de la singularité dans l'écriture, on est aussi bien servi dans ce deuxième tome que dans le premier : le rythme ne faiblit pas et la lecture est donc facile, la succession de péripéties, de coups tordus, va crescendo, et le casting s'élargissant offre des potentialités très prometteuses et déjà mémorables. 

La série s'enrichit de "subplots", ces pistes narratives secondaires (comme la grossesse de Zola, quasiment arrivée à son terme, et qui réserve une surprise). Mais Azzarello donne la primauté à l'action, au mouvement, qui définit plus que tout les comportements de Diana (et de ses alliés ou ennemis). Pas d'introspection ici, mais quand même des dialogues mordants qui révèlent des caractères bien trempés, à la mesure de situations très tendues (comme lorsque Diana est mise à l'épreuve par Hadès).

C'est en particulier la redéfinition des dieux grecs qui illustre le mieux la méthode Azzarello : comme pour Wonder Woman, il en brosse des portraits originaux, mordants. Ainsi, de manière habile, on se demande à quoi s'attendre avec les prochaines divinités que rencontreront Diana et Hermès, et dans quel environnement. La diversité des décors  est au diapason de cette "revue d'effectifs", mais si on voyage dans cette série, on n'est jamais perdu, chaque station faisant l'oeuvre d'un soin particulier : l'Italie, les Enfers, Damas, l'Olympe sont rapidement identifiables et mémorables. 

Le scénario pose aussi un regard sur le renouvellement démographique des amazones d'une façon si détonante, si osée, qu'on peut, même sans être (comme c'est mon cas) un spécialiste de Wonder Woman, être assuré que ça n'avait jamais été dit auparavant (la séquence fera date).

Visuellement, Cliff Chiang demeure l'artiste en chef de cette version, quand bien même encore une fois il ne signe pas l'intégralité des épisodes de cet album. 
Sa qualité la plus frappante réside à nouveau dans la représentation déroutante qu'il donne des dieux grecs, que ce soit Hadès (et son trône) ou Apollon, mélangeant des éléments modernes et d'autres plus traditionnels, jouant avec les clichés pour mieux les personnaliser, en empruntant au registre horrifique ou fantastique ou animal. Cette approche peut déconcerter au point de réclamer un temps d'adaptation au lecteur mais ensuite il est acquis que cette interprétation aboutit à un impact durable, très dépaysant, avec des ambiances puissantes. 

Le découpage est simple, des pages constituées de peu de cases en moyenne selon une grille qui n'a rien de fantaisiste (4 à 5 vignettes disposées en bandes classiques), mais cela participe aussi à la vigueur du récit. 
Esthétiquement, ni Chiang ni Tony Akins (qui réalise des remplacements très honorables, même si son trait n'a pas un rendu aussi abouti et singulier que celui de son partenaire, avec un encrage un peu trop appliqué de Dan Green) ne sont de stricts artistes réalistes, leurs images ne regorgent pas de détails superflus, mais ce type de graphisme sert superbement ce type de narration. Plutôt qu'une imitation photographique, on a là une recherche pour rendre accessible ce qui est par définition étrange, farfelu, effrayant, dans ce cortège de mythologie revisitée, d'emprunts à l'épouvante, d'héroïne improbable (car il faut bien avouer qu'avec son costume, Wonder Woman sort de l'ordinaire).

Il faut aussi dire un mot des magnifiques couvertures que signe Cliff Chiang (que ce soit pour les épisodes qu'il dessine ou ceux qu'il délègue à Akins) et qui manie un second degré étonnant en faisant référence aux portraits des pin-ups des années 50, mi-pulp, mi-pop, avec une Wonder Woman fixée dans des poses iconiques, valorisant sa bravoure, son audace, mais avec un zeste bienvenu de dérision.

On ne sait pas trop où cette aventure va nous mener, mais les talents d'Azzarello, Chiang et Akins suffisent à nous laisser embarquer dans ce périple traversé par des créatures étranges et une héroïne qui a gagné dans l'opération une véritable nouvelle jeunesse, une attractivité indéniable. Dans ce projet, l'intrigue compte (pour l'instant du moins) plus que la psychologie des personnages, mais la série n'oublie pas de donner à Wonder Woman une crédibilité et une féminité tout à fait à part.

lundi 15 décembre 2014

Critique 542 : WONDER WOMAN, VOLUME 1 - BLOOD, de Brian Azzarello, Cliff Chiang et Tony Akins


WONDER WOMAN : BLOOD rassemble les épisodes 1 à 6 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (#1-4) et Tony Akins (#5-6), publiés en 2011 par DC Comics.
Cette nouvelle série s'inscrit dans le reboot des titres édités par DC Comics sous le nom de "New 52", conçu pour permettre aux lecteurs un nouvel accès aux séries.
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Dans la région de la Virginie, une femme avec un manteau de plumes de paon tue un cheval avec une faux : des entrailles de l'animal sont extraits deux centaures. Ces créatures attaquent la ferme voisine où un homme aux chevilles, le dieu Hermès, conseille à Zola, une jeune femme enceinte, de fuir. Grâce à la clef qu'il lui tend, elle est téléportée à Londres dans la chambre à coucher de Diana alias Wonder Woman. Elle se réveille et repart aider Hermès contre les centaure, une autre jeune femme. Cette dernière revêt son habit de Wonder Woman et repart grâce à la clef et avec Zola pour combattre les centaures. C'est le début d'un imbroglio dont l'enfant qu'attend Zola est l'enjeu : il est en effet l'héritier de Zeus, le père des dieux, dont le panthéon et sans nouvelles, ce qui va attiser les convoitises pour le remplacer...

Dans le cadre de l'opération dite "New 52", DC Comics a opéré une refonte en profondeur de la quasi-totalité de ses séries à la suite de la mini-série événementielle Flashpoint, écrite par Geoff Johns. 
C'est au scénariste Brian Azzarello qu'est revenu la mission de réécrire le personnage de Wonder Woman en repartant de zéro et le moins qu'on puisse dire est qu'il a proposé une version audacieuse de cette héroïne. 

D'abord, il faut souligner l'efficacité de l'histoire : elle se lit vite mais possède une réelle densité, ce qui procure au lecteur le sentiment d'avoir affaire à un projet bien élaboré, bâti sur des fondations solides, avec un vrai point de vue. 

Ensuite, Azzarello inclut dans sa narration des effets inattendus, en particulier horrifiques, ce qui donne un aspect proche des comics indépendants à cette production "mainstream". Pourtant, par la grâce des graphismes successifs de Cliff Chiang (# 1-4) et Tony Akins (# 5-6), cela ne sombre jamais dans une représentation complaisante de la violence et de ses détails sanguinolents : il en résulte même une étrange poésie. Ces deux artistes possèdent en effet un style plutôt réaliste mais avec une simplicité dans le trait qui ôte aux images toute vulgarité, ainsi dessinées ces compositions sont plus facilement visibles, tolérables, échappant aux simples clichés du "gore".

Enfin, Azzarello prend soin de distiller les révélations sur Diana d'épisode en épisode, de manière fluide, parfaitement assimilable. Tout est inscrit dans l'action, on ne s'arrête pas pour assister à l'exposition des psychologies et des origines des protagonistes, tout est intégré : le lecteur découvre donc progressivement qui est qui, d'où il vient, son rôle dans une intrigue construite pour le long terme. 
Le scénario reste cependant fidèle aux bases de son héroïne mais en les redéfinissant subtilement : on retrouve donc la communauté des amazones sur une île isolée mais liée au panthéon des dieux grecs. C'est l'apport essentiel d'Azzarello à la série.

Pour appuyer cette originalité, Cliff Chiang a aussi réalisé les designs de ces dieux en leur donnant des apparences très originales, ce qui éloigne là aussi le titre des standards esthétiques des récits super-héroïques. 

Tout cela apporte à la série une tonalité unique, qui la démarque de sa précédente version (initiée par George Pérez) et du tout-venant des comics publiés par DC ou Marvel

Comme relevé plus haut, la prestation de Cliff Chiang compte considérablement dans la singularité de cette nouvelle version, en faisant une des plus atypiques de tout le "reboot" de l'éditeur. 
Par exemple, il a opté pour une Wonder Woman au look très étudié, en conservant des aspects familiers (et certainement imposés par DC) comme le maillot de bain une-pièce ou les étoiles sur la culotte et l'aigle stylisé du bustier. Mais il lui a rajouté des bottes à talons hauts, légèrement augmenté la taille de ses bracelets, plus un collier et un bracelet au biceps gauche. 
Il dote Diana d'une morphologie  athlétique mais qui n'en fait pas une simili-top model trop sexy, aux formes trop suggestives. Tout cela aboutit à une héroïne plus crédible qu'à l'accoutumée, plus sérieuse, plus grave. 

Ses pages sont simplement découpées, avec parfois quelques audaces (comme la double-page ci-dessus). Tony Akins reste dans cette ligne, même si son trait n'a pas la même élégance que Chiang (mais la série est obligée de recourir à un "fill-in artist" car le titulaire du poste ne peut assurer une cadence mensuelle).

De l'autre côté, Azzarello a évité tout le prêchi-prêcha pacifiste associé à l'héroïne, préférant en donner une interprétation nettement plus offensive, à la fois dans la confrontation physique mais aussi dans le tempérament.

Brian Azzarello et Cliff Chiang ont procédé à un lifting courageux et tonique du personnage en n'en conservant que le strict nécessaire. Pour le reste, le fan de longue date comme le nouveau venu auront tout le loisir d'apprécier ce regard neuf sur une héroïne qui a rarement été traitée avec autant de vigueur.