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vendredi 28 octobre 2022

ROGUES #4, de Joshua Williamson et Leomacs


Après quatre mois d'attente, le dernier numéro de Rogues est enfin disponible depuis une semaine. Joshua Williamson achève, c'est le cas de le dire, sa mini-série dans le sang et les larmes, à la manière d'une vraie série noire, radicale, implacable, très violente. Leomacs s'est fait aider par quatre acolytes pour complèter les pages de cet ultime épisode, sans que cela se remarque, et pour conserver au projet son ambition.


Coincés dans la banque de Gorilla City, ce qui reste des Lascars se demande comment en sortir. Captain Cold donne l'enfant de Grodd à sa soeur puis, avant de sortir parlementer, glisse un mot à Heatwave.


Grodd négocie avec Cold : s'il répare le pistolet du Maître des Miroirs et récupère son or, il laissera filer les Lascars. Cold préfère détruire l'arme. Bronze Tiger entraîne Golden Glider vers l'issue de secours.


Grodd ordonne à ses policiers de tuer les Lascars à l'intérieur de la banque. Mais Heatwave qui a couvert le fuite de Bronze Tiger et Golden Glider se fait sauter avec l'immeuble.


Grodd fou de rage affronte Cold et le tabasse. Cold tente de récupérer son fusil mais Grodd le récupère et l'endommage. L'arme se dérègle et explose, tuant le gorille et pétrifiant la ville sous la glace.


Bronze Tiger et Golden Glider regagnent la jungle et rendent le fils de Grodd à sa mère. C'est alors que les agents de la D.E.O. de Cameron Chase interviennent...

Est-ce que ça pouvait finir autrement ? Non si on respecte les codes de la série noire, ce qu'est cette mini-série Rogues. Car Joshua Williamson a beau s'être servi des Lascars, les ennemis de Flash, pour son histoire, en vérité il s'agit depuis le début d'un polar dans les règles de l'art.

La série noire manie les clichés et ce qui fait la différence, c'est le style de l'auteur. On trouve donc un certain nombre de figures imposées dans ce genre de littérature popularisée par de grands noms comme David Goodis, auquel on pense en lisant Rogues. La faune de la série noire, ce sont des gangsters en bout de course qui avancent vers la mort de manière inéluctable en pensant réussir un dernier coup. Le poids de la fatalité dicte les événements et le lecteur observe les efforts vains de ces anti-héros pour y échapper.

Ainsi Captain Cold a-t-il convaincu d'anciens super-vilains retirés de tenter une dernière fois leur chance en leur faisant miroiter un fabuleux pactole, trop beau pour être vrai. Parce qu'ils n'avaient plus rien à perdre ou qu'ils n'en pouvaient plus de leur existence ou qu'ils étaient nostalgiques de leur âge d'or, ils l'ont tous suivi. 

Sa soeur (Golden Glider), son ami (Heatwave), son complice (Bronze Tiger) sont tous ceux qui ont survécu à ce casse impossible à Gorilla City où Gorilla Grodd cachait son trésor et plus encore. En passant, Joshua Williamson a tissé un subplot sur fond de magouilles politiques avec le flic Sam qui rêvait de détrôner le caïd maître de la ville tandis que le bras droit fidèle de ce dernier, Grimm, veillait à ce que la domination de nantis soit préservée en pensant prendre la place de son chef s'il était évincé.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Williamson a fait preuve d'une radicalité bienvenue, sans chercher à sauver qui que ce soit. En cela, il est resté fidèle au genre qu'il a embrassé, même en y incorporant des éléments super-héroïques, davantage là pour épicer le plat que pour honorer le folklore. Et, ce faisant, il a usé à fond des licences permises par le Black Label car nulle part qu'ici une telle intrigue n'aurait pu voir le jour.

On peut interroger les motivations du geste de Captain Cold quand il détruit le pistolet du Maître des Miroirs, refusant le marché que lui propose Gorilla Grodd et condamnant du même coup les Lascars ayant survécu. Williamson refuse toute facilité, ne recourant pas par exemple à une voix-off explicative, préférant laisser au lecteur le choix d'interpréter ce climax avant l'heure. Cold a sans doute agi par orgueil, ne voulant pas offrir à Grodd le plaisir de récupérer son or et d'avoir repris son ascendant. Peut-être aussi s'est-il rendu compte que quitter Gorilla City sans butin, c'était forcément retourner à la vie médiocre qu'il a voulu fuir en s'engageant dans cette aventure, et qu'il fallait mieux mourir avec panache ici que minablement ailleurs. Ou alors a-t-il fait cela mu par une pulsion suicidaire, quitte à entraîner sa soeur, Heatwave et Bronze Tiger dans la tombe.

La série noire emprunte volontiers au western quand il s'agit de donner à ses protagonistes une fin grandiloquente. C'est ainsi qu'on peut envisager le baroud d'honneur de Heatwave qui préfère, lui, ouvertement tuer le maximum d'ennemis en y passant que d'être tué ou fait prisonnier. On a aussi le coeur serré sur la fin quand il s'agit de suivre Golden Glider et Bronze Tiger, mais je m'en tiendrai là pour ne pas vous spoiler.

Leomacs a eu du mal à terminer cette mini-série puisque les crédits mentionnent pas moins de quatre pencilers venus en renfort. On se doit donc de citer Luca Finelli, Adriano Turtulici, Daniele Miano et Federico Tardino. Mais on ne peut pas dire pour autant que leurs contributions soient visibles car chacun s'est visiblement efforcé de se fondre dans le style de Leomacs. 

En vérité, on peut supposer que ces quatre assistants ont dû aider l'artiste principal à compléter les décors, notamment sur des pleines et doubles pages bien fournies. Leomacs produit des scènes brutes, violentes, assez saisissantes, qui traduisent parfaitement l'âpreté des affrontements et le désespoir des actions. La fureur qui gagne Grodd est effrayante et son duel avec Cold est absolument terrible. 

Pourtant il n'y a aucune complaisance, aucun esthétisme flatteur ou séduisant dans ces pages. Les morts sont certes flamboyantes mais surtout affreuses. Ce sont des méchants qui s'entretuent, sans plaisir, sans merci, sans grâce. Ils meurent comme ils ont vécu, par le feu, par les poings, inspirés par l'envie de faire mal, l'ivresse de la rage. Il n'y a aucune grandeur, aucune noblesse dans leurs fins. Et Rogues là encore fait honneur à la série noire où les personnages rencontrent leur destin dans des conditions pathétiques.

Peu client de Williamson d'habitude, il m'a ici épaté et je trouve que ce genre d'entreprise lui convient mieux que ce qu'il écrit dans des publications mainstream. Le mélange d'éléments fantastiques et criminels aboutit à une franche réussite. Et visuellement, ça claque, Leomacs est un artiste bluffant, parfait dans ce genre de parutions parallèles. La version française de Rogues paraîtra chez Urban Comics le 13 Janvier 2023 : retenez cette date si vous voulez lire une mini-série qui vaut le détour.

samedi 16 juillet 2022

ROGUES #3, de Joshua Willaimson et Leomacs


On n'avait plus de nouvelles de Rogues depuis Avril dernier et le quatrième et dernier épisode n'est prévu que pour Septembre. Malgré ces retards, cette mini-série ne déçoit pas et comble même toutes les attentes. Ce troisième chapitre est encore une fois excellement écrit par Joshua Williamson et dessiné par Leomacs, littéralement en feu. 


Captain Cold a été arrêté par Sam Simeon, officier de police de Gorilla City et petit-fils de Gorilla Grodd. Mais il veut se débarrasser de ce dernier et passe un marché avec Leonard Snart pour ça.


Snart et les Lascars attaquent contre la banque de Gorilla City. Tandis que Heatwave, Bronze Tiger, le Charlatan et Golden Glidder restent à l'arrière, Magenta, le Maître des Miroirs et Captain Cold foncent.


Ils atteignent la salle des coffres et découvrent la gigantesque réserve d'or de Grodd. Le Maître des Miroirs ouvre un portail tandis que Magenta y fait passer les lingots.


Mais l'effort tue Magenta. Le Maître des Miroirs accuse Captain Cold de l'avoir sacrifiée sans scrupules et ferme le portail. Grimm lance l'assaut par une entrée secrète et tue le Maître des Miroirs.


Captain Cold s'enfuit, rejoint par ses autres acolytes. Au palais présidentiel, Grodd apprend que les Lascars sont dans la banque et détiennent un otage précieux : son fils nouveau-né !

Même si c'est parfois agaçant d'attendre un épisode, c'est aussi un bon test pour savoir si l'histoire tient le coup et vous reste en mémoire. Et de ce point de vue, Rogues passe brillamment ce test car on replonge dans l'histoire sans difficulté, en se rappelant qui est qui, et où chacun en était la dernière fois où on l'a vu.

Joshua Williamson est vraiment à son meilleur sur cette mini-série dont le format des épisodes, plus long que la normale (une cinquantaine de pages) convient bien à sa narration dense. On sent qu'il en a sous le pied et qu'il a construit un récit solide, riche en péripéties et en rebondissements, avec des personnages forts.

Bien que ce chapitre réserve des moments consistants avec Grodd, Sam Simeon, Grimm, Boka (la femme de Grodd) et Brokk (leur enfant), le scénario ne perd pas de vue que le coeur de la série est bien les Lascars et leur braquage fou. Or, Captain Cold est en mauvaise posture.

Mais première surprise : Simeon est prêt à fournir les plans de la banque où se trouve l'or convoité par les Lascars si Cold et ses complices le débarrassent de Grodd. Cela prend un relief particulier car Williamson, après nous avoir montré que Grodd était toujours ce gorille cruel et brutal, a aussi prouvé qu'il était un mari aimant et un père attentionné.

Lorsque l'assaut de la banque a lieu, on a droit à une longue séquence, qui occupe l'essentiel de l'épisode et qui est un vrai tour de force narratif puisque les Lascars se séparent en deux groupes : le premier se chargeant de neutraliser les agents de sécurité dans la banque et ceux qui se massent à l'extérieur ; et le second qui atteint la salle des coffres et la réserve d'or, effectivement monumentale.

Leomacs impressionne : ses planches ont une énergie incroyable et l'artiste ne lésine pas sur les moyens. Jamais il ne néglige le décor au profit de l'action et les personnages sont formidablement expressifs. On peut lire la jouissance de Golden Glidder, l'assurance de Bronze Tiger, le sadisme de Heatwave, ou l'exubérance du Charlatan, dans un déchaînement de violence.

Il faut bien dire que ça ne rigole plus, les vieux Lascars démontrent qu'ils sont encore redoutables, comme stimulés si près du but. Jusqu'à présent, la série nous les présentait comme des quasi has-been, un peu ridicules, surplombés par la figure de Cold, revanchard. Mais, à présent qu'ils sont dans le feu de l'action, ils sont dessinés comme s'ils retrouvaient leur jeunesse et on constate que leur dangerosité ne s'est pas émoussée.

Pourtant, comme dans tout bon roman noir, tout va vite dégénèrer. La mort de Magenta fait basculer le récit dans une série de règlements de comptes où Cold puis le Charlatan sont dépeints comme des individus ignobles, sans scrupules. La détresse du Maître des Miroirs puis la colère de Golden Glidder produisent des scènes intenses, poignantes, sauvages. Le sang coule. Les passions s'exacerbent.

Leomacs, encore une fois, fait feu de tout bois : son style réaliste mais aux subtiles exagérations souligne ces dérapages successifs et appuient le tragique de la situation du gang des Lascars. Désormais enfermés dans la banque, encerclés, leur or disparu dans la dimension des miroirs, ils découvrent l'origine réelle de la fortune de Grodd (qui est en fait un baron de la drogue) et doivent négocier leur fuite. Pour cela, Cold n'hésite pas à exploiter un nourrisson, le propre fils de Grodd dont la femme se trouvait dans la banque au moment de l'attaque.

Williamson nous réserve donc un final de toute beauté, d'autant que Cameron Chase, la chef du D.E.O., apparaît dans le prologue de l'épisode et découvre que Snart a filé pour Gorilla City. Tout est là pour un bouquet final explosif, que Leomacs illustrera avec sa maestria habituel. Vivement Septembre (en croisant les doigts pour qu'il n'y ait pas de report) !

samedi 30 avril 2022

ROGUES #2, de Joshua Williamson et Leomacs

2 600ème entrée !


Après un premier chapitre jubilatoire, le nouveau numéro de Rogues ne déçoit pas. Joshua Williamson s'écalte visiblement avec cette histoire sur le retour aux affaires des Lascars, embarqués dans un projet de casse insensé. De son côté, Leomacs nous gratifie de planches fabuleuses, qui élèvent cette production vers des sommets.
 

Les Lascars arrivent au Buredunia où ils se font passer pour une équipe en tournage. Pour atteindre Gorilla City, ils descendent le fleuve en continuant à se fier au plan de Captain Cold.


Mais lorsque ce dernier leur montre, dans la jungle, ce qu'il croit être le repaire de Gorilla Grodd, l'équipe déchante. Le Charlatan, toutefois, trouve un passage secret souterrain qui remotive les troupes.


Cependant, à Gorilla City, situé sous terre, et devenue une opulente city, Grodd mène ses partenaires à la baguette, rechignant à de nouveaux échanges économiques avec les humains.


Parmi les fidèles de Grodd, Grimm se charge, enc roisant Strakk, un dissident, de le raisonner, même quand celui-ci pointe les inégalités sociales de la ville.


De leur côté, les Lascars ont repéré la banque centrale de la ville en remarquant un défilé de fourgons blindés. Cold et ses acolytes se séparent pour tenter d'en savoir plus sur leur cible...

Rogues est vraiment une mini-série réjouissante, qui mixe polar et super-pouvoirs avec sa bande de fripouilles sur le retour. Joshua Williamson avait fait très fort avec le premier épisode, il renouvelle l'exploit avec ce deuxième.

Ce numéro est divisé en deux parties bien distinctes. Dans la première, on retrouve les Lascars qui débarquent en Afrique, dans un pays fictif en proie à des tensions politiques. Des militaires s'affichent, armes en main, la population civile vit dans un désoeuvrement complet - ce qui émeut évidemment Lisa Snart.Golden Glider. Mais Leonard Snart/Captain Cold a d'autres préoccupations. Ce n'est pas son genre de verser dans le sentimental et l'humanitaire, lui est venu piller le trésor de Gorilla Grodd. En passant, il se moque bien de l'argent que l'expédition coûte au Charlatan, même si le bâteau qu'a loué ce dernier est quasiment une épave.

On est donc dans un pur récit d'aventures, dans un cadre exotique, mais qui ne ferme pas les yeux sur la réalité des pays du tiers-monde. Les Lascars s'engagent dans la descente d'un fleuve digne d'African Queen (John Huston, 1951) avec son équipage peu recommandable. Pourtant la traversée est l'occasion pour quelques-uns de nos anti-héros de se rapprocher - et Snart remarque bien que sa soeur et Bronze Tiger deviennent intimes. Le Maître des Miroirs est, lui, toujours dans le cirage depuis que le gang l'a retiré de sa clinique de désintox, et Magenta est aussi bien à côté de ses pompes (réutiliser ses pouvoirs après si longtemps lui cause des migraines carabinées).

La caractérisation est soignée, et Williamson s'amuse beaucoup mais sans ridiculiser ses personnages pour lesquels il a une évidente tendresse. Le groupe s'enfonce bientôt dans une jungle touffue qui met les organismes et les sentiments à l'épreuve. Tel Achab obsédé par Moby Dick, Snart refuse d'entendre les découragements de ses compères, qui doutent de l'existence du trésor dont il parle et ont peur d'affronter Gorilla Grodd. Leur réaction quand ils arrivent, croient-ils, à bon port est éloquente, à la fois désopilante et pathétique.

En effet, les voilà qui se trouvent devant quelques gorilles perchés dans des arbres. Rien de semblable avec la cité promise. La cosnternation est aussi grande chez les personnages que pour le lecteur. Mais bien entendu, cela n'est qu'un simulacre, vite mis à jour par le Charlatan - quoi de plus logique de la part de quelqu'un habitué à dissimuler au public le secret de ses tours. Fin de la première partie.

Williamson enchaîne aussi sec sur le second acte. Il aurait pu différer encore longtemps l'apparition de Gorilla Grodd mais au contraire il l'introduit via une splash-page, en majesté, révélant du même coup la réalité de la situation. Gorilla City a bien changé et son maître, dont on pensait qu'il était assis sur un tas d'or dont il ne faisait aucun usage, préférant la conquête du pouvoir au plaisir de la fortune, s'est mué en un édile affairiste, qui mène son monde d'une main de fer.

Entouré d'autres gorilles qui aimeraient bien encore plus faire fructifier leur business, Grodd fait vite la démonstration que personne d'autre que lui ne décide avec qui transiger. Williamson réussit, après avoir dressé un portrait des Lascars à la ramasse, à croquer son méchant de manière terrifiante. Le contraste fonctionne à fond et annonce clairement que Captain Cold et ses complices n'auront pas la tâche facile.

Mais le scénariste ne s'arrête pas là et introduit une dimension supplémentaire via un personnage secondaire, Grimm, le bras-droit indéfectible de Grodd. Cette éminence grise croise un de ses amis qui déplore les injustices sociales frappant d'autres singes en ville. Ce Strakk s'impose en un éclair comme un protagoniste intéressant qui renvoie aux premières pages de l'épisode, quand Lisa Snart constatait dépitée l'état dans lequel la population civile du Buredunia vivait. Il y a donc un discours social qui se dessine dans cette histoire, assez inattendue, mais accrocheuse.

Leomacs est un dessinateur extraordinaire qui, comme je l'avais dit le mois dernier, donne une sensibilité européenne à ce comic-book. En effet, son travail témoigne d'une exigence graphique qui dépasse les standards habituels de ce type de production.

Le fait qu'on suive des personnages qui n'évoluent pas à l'image dans des costumes bariolés qu'on leur connaît d'habitude trouble déjà. Qu'ils soient montrés plus âgés joue aussi beaucoup. Mais il n'y a pas que ça. C'est l'ensemble du récit qui baigne dans une ambiance plus expressive et sensible qu'à l'accoutumée et que le dessin souligne en insistant davantage sur les échanges entre les personnages que sur l'action.

Le trait de Leomacs emprunte naturellement à des artistes de notre côté de l'Atlantique : on pense évidemment à Jean "Moebius" Giraud, mais aussi à François Boucq parfois. Le plaisir évident qu'a l'artiste à représenter une jungle bien épaisse, ou la ville dans toute son opulence témoignent d'une volonté de ne pas s'économiser sur des images que les comics mensuels ont tendance à négliger, faute de temps pour le dessinateur.

Ensuite, quand, dans la deuxième partie de l'épisode, nous sommes en compagnie des gorilles intelligents, Leomacs s'échine, brillamment, à les croquer avec une méticulosité incroyable, réussissant à les distinguer sans estomper leur nature animale. Il porte une attention particulière à leurs habits, qui trahissent leur rang dans la cour de Grodd, vêtu lui d'un costume trois-pièces impeccable, tel un caïd dont seule la cicatrice à un oeil trahit le passé criminel.

Rogues #2 s'achève sur un cliffhanger plus percutant que le #1, signifiant qu'on va entrer dans le dur de l'affaire. C'est trés engageant, surtout si cela se poursuit avec le même mélange d'humour et d'intensité.

mercredi 23 mars 2022

ROGUES #1, de Joshua Williamson et Leomacs


Ce n'est pas parce que je n'ai pas aimé ses épisodes de Batman que je n'allais pas donner une seconde chance à Joshua Williamson, d'autant que son nouveau projet, publié au sein du Black Label de DC, était alléchant. Mini-série en quatre chapitres de 48 pages chacun, Rogues s'intéresse au sort des Lascars (Rogues en v.o.), ennemis emblématiques de Flash. Le récit se situe dix ans dans le futur, quand les malfrats ont pris leur retraite. Le tout est superbement mis en images par Leomacs, pour un résultat épatant.


Leonard Snart, anciennement connu sous l'alias de Captain Cold, vit désormais dans un mobil'home où il reçoit la visite de son agent de probation, qui s'assure qu'il file droit. La journée, il travaille dans une cartonnerie où ses employeurs, sous couvert d'une promotion, se moquent de lui.


Humilié, Snart n'en peut plus et ressort son arsenal. Il va voir sa soeur, Lisa, ex-Gloden Glider, elle aussi retirée eet devenue assistante sociale. Il parvient à la convaincre de l'aider à recruter un gang pour un coup fumant.


Le Charlatan, Bronze Tiger, Heatwave, Magenta, Heatwave et Golden Glider reforment les Lascars et Captain Cold leur explique son plan : voler la réserve d'or de Gorilla Grodd. Convaincus que c'est une mission-suicide, tous pensent à se défiler mais Snart insiste et les gagne à sa cause.


Reste à enrôler le dernier membre de la bande : le Maître des Miroirs. Mais celui-ci est en cure de désintoxication dans une clinique sous haute surveillance, et complètement assommé par les tranquillisants...

Si vous aimez les histoires de braqueurs avec un zeste de comédie, alors Rogues va vous combler comme moi. Car c'est une lecture jubilatoire que celle de ce premier épisode (sur quatre). Une très agréable surprise qui tranche avec les titres d'habitude plus sombres et sérieuses du Black Label de DC Comics.

Evacuons tout de suite le "dossier Joshua Williamson". Jusqu'à présent, je n'ai pas été conquis parce que j'ai lu de sa part. En même temps, l'honnêteté me force à reconnaître que je n'ai pas lu non plus beaucoup de ses histoires. Enfin, le bonhomme est en train de prendre une importance énorme chez DC qui lui a confié la tâche de structurer leur univers depuis quelques mois, à la suite de Scott Snyder.

Fort de tout cela, soit on zappe tout, capricieusement, de ce que produit Williamson, soit on s'entête un peu pour voir s'il va finir par proposer quelque chose qui me séduit. Quand j'avais entendu parler de cette mini-série, Rogues, dont j'avais parlé dans une entrée sur les News Comics, je m'étais dit que ce pourrait être une bonne petite histoire, d'autant qu'elle serait publié sur le Black Label, donc hors continuité.

Comme les "Elseworlds" d'autrefois, DC autorise ses auteurs à écrire des sujets alternatifs dans cette collection. Et souvent les scénaristes aiment explorer la temporalité, examiner ce que deviendraient les personnages si le temps passaait vraiment. L'exemple le plus célèbre reste Kingdom Come de Waid et Ross. Rogues n'a pas la même ambition mais s'inscrit dans ce mouvement.

On suit donc d'abord Leonard Snart/Captain Cold. Il y a dix ans de ça, lors d'une soirée dans un bar mal famé, il avait entendu parler d'une extraordinaire trésor gardé par Gorilla Grodd, de l'or à ne plus savoir quoi en faire mais que cet ennemi de Flash ne dépensait pas car il était plus attiré par le pouvoir que par l'argent. Aujourd'hui, Snart a vieilli et on devine, de manière habile, que sa chance a tourné : il habite dans un mobil'home et a fait de la prison, un agent de probation lui rend des visites à l'improviste pour s'assurer qu'il se tient tranquille. La journée, il travaille dans une cartonnerie de Central City où il reçoit même une promotion, avant d'entendre ses patrons se moquer de lui dans son dos.

Ces petites humiliations vont décider Snart à basculer à nouveau dans le grand banditisme et préparer le casse du siécle, en dérobant l'or de Gorilla Grodd. Williamson déroule son récit de manière très classique avec le recrutement de complices, eux-mêmes ayant subi les outrages du temps, s'étant rangé des voitures, plus ou moins résignés. Les portraits que le scénariste tire de ces anciens super-vilains est souvent drôle et cruel à la fois : Le Charlatan (Trickster en vo) se produit devant des mémés énamourés et a eu recours à la chirurgie esthétique pour gommer les traces du temps. Bronze Tiger donne des cours de self-défense. Magenta dépend de médicaments pour contrôler ses crises d'angoisse susceptibles de réveiller ses terribles pouvoirs magnétiques. Heatwave collabore à des arnaques à l'assurance en mettant le feu à des bâtiments. Golden Glider, la soeur de Snart, est assistante sociale. Et le Maître des Miroirs est dans une clinique où on l'a assommé avec des calmants.

Cette équipe de bras cassés veut se défiler quand elle apprend ce dans quoi Cold veut les entraîner, puis se ravise en pensant à la retraite dorée que leur offrirait ce magot inéspéré. On ne voit pas le temps passer et lorsque l'épisode s'achève, on a du mal à croire qu'on a englouti ses presque cinquante pages. Le pire, c'est que, sans doute, on a trouvé sympathique ce groupe de fripouilles, pas tellement pour eux-mêmes, mais parce qu'au fond, ils ne vont pas s'en prendre à des innocents (quoique les policiers venus les arrêter à la clinique...) mais à plus méchant qu'eux. Williamson est malin.

Mais Rogues ne serait pas aussi enthousiasmant sans son dessinateur. Leomacs n'est pas une vedette mais il a tout pour le devenir. Révélé en 2019 par la mni-série écrite par Joe Hill (le rejeton de Stephen King, à qui DC a donné son propre label), Basketful of Heads (une histoire délirante où une fille, poursuivie pas des malfrats, les décapite avec une hâche magique), Massimiliano Leonardo de son vrai nom est un dessinateur italien au talent énorme.

On peut observer, en passant, que de plus en plus d'artistes formés en Italie sont recrutés aux USA (comme Matteo Scalera, Matteo Buffagni, Gigi Cavenaggo, ou même Goran Parlov qui a été remarqué pour ses BD chez l'éditeur Bonelli). Ce n'est pas un hasard : tous ont de solides bases techniques, les fumetti sont une école exigeante où il faut tenir les délais, savoir dessiner, encrer, lettrer, coloriser, et s'adapter à tous types de récits (western, fantastique, polar...).

Leomacs n'a donc pas ce qu'on pourrait paresseusement appeler un style comics. C'est sans doute pour ça que jusqu'à présent il a surtout oeuvré sur des histoires horrifiques (comme Basketful of Heads) ou Rogues, qui aborde la figure du super-vilan de façon biaisée.

Son trait est précis et expressif, ses images sont détaillées avec des compositions parfaites. Son découpage est classique avec quelques moments plus étonnants (comme la planche ci-dessus où on voit Leonard et Lisa Snart évoluer dans une rue dans un mouvement décomposé mais dans une seule image). Les décors sont réalistes et fournis, chaque protagoniste a fait l'objet d'une étude fouillé pour qu'on sente l'âge qu'il a, à travers ses attitudes, les marques tu temps sur son visage. On peut situer que ces Lascars ont la cinquantaine, ce qui en fait des vétérans sans être des vieillards et qui justifient qu'ils ne soient pas trop entamés physiquement, notamment chez les deux femmes du groupe. Aller plus loin aurait été risqué car alors l'histoire aurait pu sombrer dans la caricature : il faut qu'on croie encore à leur efficacité, à leur dangerosité même.

Tout ça fait un excellent début. Le pitch est prometteur et Williamson accroche le lecteur avec beaucoup de maîtrise, on sent qu'il en a gardé sous le pied. Lemoacs est exceptionnel dans sa partie. Bref, ça sent très bon, même si les Rogues vont avoir fort à faire.