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jeudi 30 mai 2019

HEROES IN CRISIS #9, de Tom King et Clay Mann


C'est la conclusion de Heroes in Crisis, sans doute un des sagas événementielles les plus ambitieuses produites par DC. Mais il faut bien l'admettre, cette fin déçoit énormément car Tom King la résoud de manière rocambolesque et surtout moralement très discutable - pour ne pas dire impossible. C'est très beau, grâce à Clay Mann. Mais vraiment imbitable.


Au Sanctuaire, le Wally West du passé et son moi futur se font face. Le Flash du futur a accepté d'être sacrifié pour couvrir les meurtres de son ancien moi avant que la Justice League ne vienne l'arrêter.


Mais Harley Quinn, Blue Beetle, Batgirl et Booster Gold les interromptent juste à temps. Harley découvre aussi que Poison Ivy est toujours en vie grâce au Flash du futur qui a déposé un échantillon d'elle dans la rivière de Gotham, où elle a "repoussée", sous une nouvelle forme.


Le futur Flash explique au Wally West qu'il n'a pas à commettre un nouveau meurtre pour réparer ses fautes. Il doit trouver à qui parler pour apaiser ses tourments, et faire admettre qu'il ne peut supporter d'être un symbole.


Booster Gold a une idée pour soulager le Wally West du passé : en se rendant au XXVème siècle et en le clonant super-rapidement, il peut berner la Justice League en lui faisant croire qu'il s'agit de son moi futur qui s'est donné la mort après avoir tué les patients du Sanctuaire.


Superman et Barry Allen viennent arrêter Wally West que Batman et Wonder Woman enferment dans une cellule du Hall de Justice. Booster Gold profite de sa liberté avec Blue Beetle tout comme Harley Quinn avec Poison Ivy. Le Flash du futur continue de courir et créé une réalité alternative.

Pour bien comprendre le problème de cette conclusion, il faut d'abord appréhender le souci de la construction d'Heroes in Crisis qu'elle met à jour. Conçu d'abord comme une saga en sept parties, le récit de Tom King a été enrichi, avant le début de sa publication, de deux épisodes supplémentaires. Il ne s'agissait pas de chapitres terminaux, comme des additions à la conclusion de l'histoire, mais d'épisodes intégrés.

Or passer de sept à neuf épisodes influe complètement sur la structure de l'ensemble. On se rend maintenant compte que les épisodes concernés sont problablement ceux dessinés avec la participation de Lee Weeks et Mitch Gerads (les #3 et #6 en particulier), qui s'attardaient sur des actions précédant le massacre ou sur des patients en particuliers.

L'autre bizarrerie, on le constate a posteriori, c'est que finalement les deux derniers volets de la saga ont brillé par l'absence de personnages comme Superman, Wonder Woman et surtout les deux limiers que sont Batman et Flash/Barry Allen. On ne peut que s'étonner que ces deux détectives soient invisibles au moment-clé de la résolution, en particulier quand Batgirl, disciple de Batman, est directement impliquée, mais aussi quand Wally West sort du bois.

Lorsqu'on voit le temps passé avec Booster Gold et Harley Quinn et le soin avec lequel Tom King a entretenu le doute sur leur culpabilité, c'est un peu "tout ça pour ça". Etait-il judicieux de faire d'eux les protagonistes de cette affaire ? Dans un premier temps, oui. Mais une fois Blue Beetle et Batgirl de la partie, ce fut au détriment des autres enquêteurs (Batman et Flash/Barry Allen), et là, ça coince.

Mais, finalement, tout cela paraît dérisoire au vu du message véhiculé par la conclusion elle-même. Et là, le problème est beaucoup plus épineux. Il devient même inacceptable car il dépasse de simples questions de narration (y compris dans le plan imaginé in fine par Booster Gold).

On n'est en effet pas loin, de façon étrange, troublante, de ce qui s'est joué dans Daredevil #5 de Chip Zdarsky et Marco Checchetto, lorsque Luke Cage, Jessica Jones et Iron Fist expliquaient à Daredevil, accablé par l'homicide involontaire qu'il a commis, que, ben, ça fait partie des risques du métier de justicier, parfois on tue quelqu'un dans le feu de l'action, etc. Daredevil ne peut supporter cette justification et quitte ses amis Defenders.

Or c'est exactement ce que dit Booster Gold (et ce qu'approuvent Blue Beetle, Batgirl et Harley Quinn, mais aussi le Flash du futur) à Wally West. Il a tué des dizaines de patients du Sanctuaire en pleine crise d'angoisse, sans même s'en rendre compte sur le moment...Mais hé, ça peut arriver de péter un plomb, et qu'il y ait des morts (qui, de toute façon, ne sont pas importants puisque c'étaient tous des héros de seconde zone) ! Alors, t'inquiètes pas, on est solidaires, on va t'aider en te clonant vite fait afin de mystifier la Justice League. Tu t'en tireras avec un peu de prison, puis tu parleras à un thérapeute de ta famille qui te manque, du poids que cela représente d'être vu comme un symbole d'espoir, et ça ira mieux.

Tant pis si, dans le lot, Wally West a tué aussi un de ses meilleurs amis (Roy Harper/Arsenal), que son moi futur continue de courir en créant une réalité parallèle, et que le Sanctuaire accueille de nouveaux patients après que son existence (et ses défaillances aient été rendues publiques)...

C'est tout simplement ahurissant que Tom King ait osé penser nous qu'on allait gober ça. Qu'est-ce qui lui a pris ? On reste sidéré par l'amoralité, la légèreté de ce dénouement, de ces explications (au point que le plan de Booster Gold avec un clone devient risible). Surtout, qu'est devenu le sujet initial - le stress post-traumatique chez les super-héros considéré à partir de la crise meurtrière de l'un d'eux ? C'est comme si le scénariste, mais aussi le staff éditorial de Heroes in Crisis l'avaient égaré en cours de route. De la part d'un homme et d'un auteur comme King, la surprise (désagréable) de cette fin laisse pantois. Un vrai faux pas.

Elément aggravant : l'épisode est très beau visuellement. Clay Mann et son coloriste Tomeu Morey signent des planches, parmi les plus magnifiques de la saga. L'essentiel se passe dans un champ mais il se dégage des plans une paix, une tranquillité, une émotion sobre dignes des tableaux de Norman Rockwell.

Le souci là encore, c'est qu'en illustrant ce dénouement ainsi, cela ajoute à la confusion. C'est en quelque sorte obscène de mettre en scène l'issue d'une tragédie pareille dans un cadre aussi magnifié et de manière aussi sereine. Les héros présents font leur petite combine sordide dans un paysage trop bucolique, de petits arrangements entre amis - mais des amis encore une fois bien dépourvus de sens moral (que des idiots comme Beetle ou Booster s'y prêtent, ou qu'une cinglée comme Harley et sa copine ressuscitée y adhèrent, à la rigueur, mais Batgirl, héroïne d'une intégrité absolue...).

L'épisode (long de trente pages) accumule, entre deux scènes de dialogues, les confessions face caméra de plusieurs héros (plus d'une quarantaine - ce qui suggère que toute la communaut fréquente le Sanctuaire depuis le drame et la réouverture du lieu), mais sans que ça ne nuance ce qui vient de se négocier entre Wally West et ses complices. King réussit à glisser quelques réflexions acides (sur la Bat-family et les Robin en particuliers), méta (Red Tornado et ses aspirations très proches de celle de Vision, tel que l'a traité... King chez Marvel) ou sentencieuses (le dernier mot, terrible, de Jim Corrigan/le Spectre). Mais le procédé semble soudain décalé, comme s'il racontait une autre intrigue, en définitive plus télégraphique mais aussi plus directe sur les PTSD.

Et si finalement, c'étaient dans ces "gaufriers" de neuf cases, austères, laconiques mais plus décalés et intimistes, que Heroes in Crisis était le plus juste, et le plus impeccable. Pas de quoi faire neuf épisodes (ni même sept), mais une radioscopie infiniment plus originale et juste que ce que cette histoire prétendait explorer.
  
La variant cover de Ryan Sook.

mercredi 24 avril 2019

HEROES IN CRISIS #8, de Tom King, Mitch Gerads et Travis Moore


Tom King l'avait promis : ce huitième et avant-dernier numéro de Heroes in Crisis révélerait l'identité du meurtrier du Sanctuaire, tandis que le dernier épisode expliquerait son mobile et la résolution de l'intrigue. C'est donc l'heure de la première révélation et, avec Mitch Gerads et Travis Moore, l'auteur interroge à nouveau la réalité alors même que le coupable faisait partie des suspects les plus probables.


Wally West enregistre sa confession vidéo à l'attention de Lois Lane. Il avoue avoir commis le massacre au Sanctuaire, où il était admis depuis trois semaines. Rongé par la solitude, écrasé par le symbole de l'espoir qu'il incarnait, il revient sur son acte.


Une question taraudait le jeune homme. Pourquoi, dans cette structure, ne parvenait-il pas à guérir ? Pourquoi ces simulations thérapeutiques ne le soulageaient pas ? Et si tout n'était que façade, illusion ? Il fallait qu'il sache. Il a agi en conséquence.
  

Mais sans être prêt à ce qu'il allait apprendre en piratant l'ordinateur du Sanctuaire, en accédant aux témoignages des autres patients. Recevoir toute la souffrance des autres a achevé de le briser car, non, il n'était pas seul dans son cas.


Sortant du bâtiment en courant, il en déclencha l'alarme. Les patients s'approchaient de lui pour le réconforter. Ironiquement, lui qui souffrait de sa solitude ne souhaitait plus qu'être seul alors. L'énergie de la Force Véloce échappa à son contrôle et tua les résidents.


Il maquilla alors la scène de crime pour tromper Batman et Flash en détournant la technologie temporelle de Booster Gold afin que lui et Harley Quinn croient que l'autre était le meurtrier. Ainsi gagna-t-il cinq jours : le temps de réparer le mal fait. Et de se confesser.

Wally West était un des suspects dans l'affaire du massacre du Sanctuaire, au moins depuis que Booster Gold en compagnie de Blue Beetle avait remarqué, sur les vidéos de sécurité, que Flash II y apparaissait plus vieux de cinq jours que les autres victimes.

Tom King avait annoncé, à l'avance aussi, que le nom du coupable serait dévoilé pour le pénultième épisode de sa saga, juste avant le dénouement de l'intrigue. Il s'agit donc ici d'un homicide multiple involontaire. Mais surtout d'un cas qui évoque celui de celui de Scott Free dans la maxi-série Mister Miracle du même auteur.

Scott Free tentait de se suicider, soi-disant pour savoir s'il pouvait échapper même à la mort, en vérité parce qu'il souffrit d'une dépression profonde (à cause de la mort de son ami Oberon, des séquelles d'une enfance passée sur Apokolips, peut-être aussi de l'influence de l'équation d'antio-vie détenue par Darkseid). A mesure qu'il devait composer avec la guerre entre son monde, New Genesis, et celui de son père adoptif tyrannique, Apokolips donc, son existence était chamboulée par la naissance de son fils, Jacob, jusqu'à la démonstration par Metron de l'existence d'une réalité parallèle peuplée d'autres surhumains. Il préfera finalement y renoncer pour élever son enfant et chasser ses démons tout en assumant sa double vie de mari-père et de Haut-Père.

Wally West est entré au Sanctuaire pour une dépression aussi. Il souffrait à la fois de la perte de sa famille (sa femme Linda, leurs deux enfants) et du symbole de l'espoir qu'il incarnait pour la communauté super-héroïque (une situation tristement ironique). La thérapie consistait en des simulations en réalité virtuelle et des confessions pour localiser la source du malaise et le dépasser. Si parler a permis au speedster de se soulager en mettant des mots sur sa détresse, le reste n'a pas suffi. 

En fait, Flash II restait perplexe sur le cadre du Sanctuaire et de ses procédures. On y garantissait l'anonymat du patient et les enregistrements des sessions étaient détruits au terme du protocole. Mais pourquoi, malgré tout, ce sentiment de solitude écrasant persistait ? Et si tout cela n'était qu'une gigantesque illusion ? Un dérivé de l'équation d'anti-vie comme pour Scott Free, semant le doute, incitant à croire qu'on allait mieux sans que cela soit effectif.

Tom King est passionné par la réalité, le rapport à la réalité, non seulement des personnages avec leur environnement, mais aussi dans la perception qu'ont les lecteurs de la situation vécue par les personnages. Dans Mister Miracle, il était impossible de démêler le vrai du faux. Dans Batman, le dark knight est éprouvé mentalement par un adversaire qui, méticuleusement, pulvérise tout possibilité pour lui d'être heureux. Ici, Wally West est ce héros confronté à une solitude si extrême que, lorsqu'il veut connaître la vérité sur le Sanctuaire, décide de savoir s'il y a vraiment d'autres patients, si oui est-ce que cela marche pour eux, et qui au final reçoit en pleine face la détresse de milliers de héros.

Wally West n'est pas/ n'est plus seul et cela le brise. Encore plus cruellement, celui qui était accablé par la solitude ne désire plus alors qu'être vraiment seul pour encaisser ce qu'il a appris. Et parce qu'il a un réflexe (sortir en vitesse du Sanctuaire, déclenchant son alarme), il sent que les autres patients vont le submerger (d'attentions, de questions). Il perd le contrôle de l'énergie source de son pouvoir et les tue sans pouvoir l'empêcher. Rattrapé par la réalité dont il a douté, il doit à présent la maquiller pour tromper les enquêteurs. Il est l'homme le plus rapide du monde, il gagne donc littéralement du temps pour accabler deux suspects parfaits, mettre en scène la scène du crime. Et réaliser quelque chose qui, sans l'innocenter, permettra, espère-t-il, de compenser ce qu'il a commis. Il gagne les cinq jours qu'a détecté Booster Gold avec Blue Beetle pour cela. Et pour se confesser.

On le voit : finalement, ce n'est pas si important de savoir si on a eu raison de soupçonner Wally West du massacre. Ce qui l'est, c'est ce qui a conduit au drame. Et ce qui reste à découvrir : qu'a-t-il fait pour "compenser" son acte, qu'a-t-il fait durant cinq jours, entre le massacre et l'enregistrement de sa confession ? Ce qu'on sait, c'est que c'est Lois Lane qui recevra ses aveux, qui en avisera qui de droit (la trinité - Superman, Batman, Wonder Woman - , Flash). Ce qu'on ignore encore, c'est comment ils réagiront. Et les réactions de Booster Gold (avec Blue Beetle) et Harley Quinn (avec Batgirl). Et les conséquences durables pour la communauté super-héroïque (à commencer par l'avenir du Sanctuaire).

Une nouvelle fois, Clay Mann n'a rien dessiné : on pourra le déplorer (et remarquer que Russell Dauterman a intégralement réalisé les cinq épisodes de War of the Realms, l'event Marvel actuel - mais, avec cette différence de taille, qu'il a eu un an pour le faire).

En revanche, on ne peut guère se plaindre de la manière dont DC a su anticiper l'incapacité de Mann à enchaîner huit épisodes (c'était couru d'avance), en ayant recouru à des suppléants de la classe de Lee Weeks, Jorge Fornes, et donc à nouveau Mitch Gerads (particulièrement à-propos pour cet épisode évoquant Mister Miracle) et Travis Moore (même s'il ne signe que le premier quart de l'épisode).

Gerads, puisque c'est tout de même lui qui s'acquitte du plus gros du numéro, réalise une production éblouissante. Son style se fait plus nerveux et son découpage plus aéré. La mise en couleurs, qu'il assure, participe aussi à la réussite du tout : il a parfaitement intégré et exploité les ressources d'un personnage hyper-rapide et trop fragile pyschologiquement comme Wally West. Grâce à lui, l'explication visuelle de l'énigme devient limpide et poignante.

Si l'on prend en compte que King a déclaré que leur prochaine maxi-série, à lui et Gerads, concernerait un personnage de Heroes in Crisis, alors s'il s'agit de Wally West, cela augure de quelque chose de très alléchant (même si je penche plutôt pour Booster Gold, et ce serait également prometteur).

Le plus fort, en fin de compte, c'est qu'alors que l'essentiel est désormais connu (Wally West coupable), la conclusion, le mois prochain, de cette saga, demeure passionnante à découvrir pour tout ce qu'elle induit. Il ne s'agit pas d'une simple affaire d'homicide, avec un super-vilain, mais d'un cas très épineux, relatif à un personnage très apprécié des fans. Non, ce n'est pas fini. Vraiment pas.
     
La variant cover de Ryan Sook.

jeudi 28 mars 2019

HEROES IN CRISIS #7, de Tom King, Clay Mann, Travis Moore et Jorges Fornes


L'antépénultième épisode de Heroes in Crisis est un curieux objet - même sa couverture a été modifiée (car celle initialement dessinée par Clay Mann a été censurée). L'intrigue de Tom King est plus imprévisible que jamais et visuellement, il a fallu trois artistes pour boucler ce chapitre. Pourtant, malgré ces péripéties, le mystère (et son charme) reste(ent) entier(s).


Débusqués par Batgirl, Blue Beetle et surtout Booster Gold doivent affronter Harley Quinn, qui reproche toujours à ce dernier (et réciproquement) les meurtres commis au Sanctuaire.


Blue Beetle explique à Batgirl qu'il a rétabli le champ de force de Booster Gold en en ayant le contrôle. Elle l'assomme donc tandis que Harley Quinn est sur le point de tuer Booster Gold.


Auparavant. Wally West se confie dans la cabine prévue à cet effet au Sanctuaire. Durant les trois semaines où il y a été admis, il résume ses progrès, évoquant la perte de sa famille, la succession écrasante de Barry Allen, et la prise de conscience de son mal-être.


Harley Quinn épargne finalement Booster Gold et avec lui, Blue Beetle rétabi et Batgirl, elle réfléchit au moyen de confondre l'assassin du Sanctuaire. Leurs soupçons se portent sur Wally West qui aurait médusé tout le monde. Mais il va falloir agir discrètement.


Car, depuis sa Bat-cave, Batman surveille toutes les installations de Ted Kord (Blue Beetle), Flash ayant échoué à retrouver la trace des fugitifs en parcourant le monde. Toutes les alarmes se déclenchent alors.

Depuis le début de la saga, Tom King a suggéré qu'il fallait se méfier des apparences. De fait, après sept mois de conjectures, on n'est toujours pas plus avancé pour désigner le coupable. L'enquête a d'ailleurs été présentée de manière désinvolte, le scénario privilégiant l'analyse pyschologique aux investigations criminelles.

Ce septième épisode de Heroes in Crisis est donc à prendre avec des pincettes car il semble montrer trop franchement un suspect sérieux, sans pour autant dévoiler son mobile. Le massacre commis au Sanctuaire doit s'expliquer autant par qui l'a fait ("whodunnit") que pourquoi il a été fait ("whydunnit") - ces deux points sont d'ailleurs sondés également dans Action Comics # 1009 sorti hier (mais pour une autre histoire).

Wally West serait-il le tueur ? Pourtant on l'a vu violemment attaqué par Harley Quinn après qu'il ait découvert le corps sans vie de Roy Harper/Arsenal, qui, lui, paraissait avoir été abattu par Booster Gold. Mais, et si les actes apparemment perpétrés par ces deux-là avaient été provoqués par l'Intelligence Artificielle du Sanctuaire ? S'ils avaient voulu se défendre ou s'ils avaient répondu à une simulation, devenant ainsi la couverture pour le vrai meurtrier des patients ?

Le récit pousse le lecteur à envisager, extrapoler, phosphorer avec intensité. C'est un des plaisirs subtils de la saga, laisser au fan le loisir d'écrire son propre script, tandis que Tom King cache son jeu jusqu'au prochain tour (l'identité du tueur serait révélé le mois prochain, et le dernier épisode explorerait les conséquences de l'échec du Sanctuaire).

Ce qui paraît certain, même si ça ne prouve pas la culpabilité de Wally West, c'est que celui-ci allait vraiment très mal et en avait pris conscience au bout de trois semaines de présence dans le Sanctuaire. Il avait ses raisons : le deuil de sa famille, le poids écrasant d'un jeune héros qui avait remplacé son oncle et représentait l'espoir pour la communauté super-héroïque... Une sévère dépression accablait Wally West, qui aurait pu le faire craquer. Au point qu'il se soit suicidé ? En ayant anticipé sa propre mort (dont il aurait fait de Poison Ivy le témoin) ? Une scène étrange et étonnamment belle va dans ce sens.

King oppose aussi les enquêteurs en situation : Batman guette le moindre mouvement suspect depuis sa Bat-cave, Flash court le monde sans succès, et surtout le quatuor avec Batgirl et Blue Beetle d'une part et Harley Quinn et Booster Gold d'autre part produit un mix détonant où les fous et les imbéciles cogitent avec plus d'acuité que les sages et les savants. Ce qui est certain, apparemment là encore (toujours rester prudent), c'est que ce beau monde converge dans une même direction : Batman et Flash suivent Harley Quinn et Booster Gold sans savoir qu'ils sont accompagnés de Batgirl et Blue Beetle. Jusqu'à Wally West, encore vivant ? Ou le vrai tueur, non identifié ?

Ce passionnant jeu de pistes où le temps semble se figer tout en montrant des éléments passés troublants fait passer un graphisme instable. Il a en effet fallu trois artistes pour boucler ce chapitre.

J'ignore pourquoi (même après l'épisode précédent entièrement réalisé par Mitch Gerads, qui signe ici la couverture régulière) Clay Mann n'a pas été capable de prendre le relais seul. On ne lui reprochera pas d'avoir livré en tout cas des planches baclées, au contraire. Il signe les pages 1 à 6, 11, 17 à 19 et 23 à 24, et parmi tout ça, il y a vraiment des merveilles - en particulier la double page montrant Wally au milieu d'un champ de fleurs (qui par la magie des couleurs de Tomeu Morey trace le titre de la série).

Travis Moore, lui, s'est occupé des pages 8 à 10, 13 à 16 et 20-21. Si Mann tire un peu la langue, pourquoi DC ne fait-il pas confiance à Moore pour le suppléer sur un épisode entier ? Son style est similaire, le résultat très soigné.

Enfin, récent collaborateur de King sur Batman, Jorge Fornes a eu à s'occuper justement des scènes dans la Bat-cave (pages 7, 12, 22). C'est sobre, et finalement judicieux car ces moments-là se détachent narrativement et graphiquement du reste.

Heroes in Crisis #7 est donc un peu hétéroclite formellement, mais l'un dans l'autre, cela colle avec le développement de l'histoire. On est proche de la résolution, et le récit conserve intact son mystère. En soi, c'est un tour de force. Plus généralement, cette saga confirme qu'elle ne fait vraiment rien comme les autres et demeurera sans doute un prototype.
La variant cover de Ryan Sook.

jeudi 28 février 2019

HEROES IN CRISIS #6, de Tom King, Mitch Gerads et Clay Mann


Pour ce sixième épisode de Heroes in Crisis, le lecteur est gâté car Tom King retrouve son dessinateur de Mister Miracle, Mitch Gerads (Clay Mann ne signe que deux pages). On s'attend donc, et on obtient un numéro pas comme les autres pour une saga elle-même atypique. L'intrigue conserve son secret intact (un exploit) mais demeure aussi captivante.


Trois patients du Sanctuaire, avant le massacre qui y a eu lieu, s'interrogent, lors de leurs "sessions", sur la notion de sauver. Les héros sauvent des innocents. Se sauvent-ils aussi par la même occasion ? Ou se perdent-ils dans cette activité sans fin ?


Gnarrk est un homme préhistorique qui est revenu à la vie à l'ère moderne. Il se rappelle du temps où il voyageait à dos de mammouth et se battait d'abord pour survivre, face aux bêtes sauvages et les autres hommes.


Wally West, lui, est revenu aussi d'entre les morts et a incarné pour cela l'espoir pour tous ses pairs. Mais son appréciation était différente car il avait perdu sa femme et ses enfants - une peine insurmontable, une solitude hantée.


Harley Quinn s'est incrustée au Sanctuaire sans y être invitée ni inscrite, pour voir son amie Poison Ivy. Celle-ci lui a fait profiter de la technologie de l'endroit pour qu'elle tente de se désintoxiquer du Joker.


Puis l'alarme a retenti, sommant les patients de quitter le Sanctuaire. Harley est restée derrière puis, quand elle est sortie, elle a surpris Booster Gold qui tuait Wally West. Si un héros tue ses semblables, qui sauvera les héros ?

Comme pour le #3, illustré par Lee Weeks, Tom King a su moduler son récit afin que le remplaçant provisoire de Clay Mann (qui ne signe que les première et dernière pages) s'intègre à la saga sans que le lecteur soit perturbé.

Cela ne signifie pas pour autant que la présence de Mitch Gerads, appelé en renfort pour soulager Mann, aboutit à un épisode bouche-trou, pour gagner du temps. Le scénariste en profite à nouveau pour revenir sur le lieu du crime et interroger à la fois les victimes et le lecteur sur ce qui a causé le massacre du Sanctuaire.

Mais King ne dévoile pas (pas encore) qui a fait quoi et pourquoi. Depuis que l'histoire a débuté, on l'a vu, l'auteur de Heroes in Crisis néglige volontiers le travail d'enquête classique. Contrairement à Identity Crisis ( de Brad Meltzer), auquel on la compare souvent à tort, l'intrigue esquive le cliché des super-héros rassemblés pour percer le mystère d'un crime multiple. Batman et Flash ont bien été montrés en train de relever des indices, d'inspecter l'endroit, mais guère plus.

On peut s'étonner de cette apparente désinvolture, du fait que de fins limiers ne soient pas convoqués pour résoudre cette énigme, surtout quand on sait le nombre de victimes, la violence de l'attaque, l'impact dans la communauté super-héroïque et dans l'opinion publique (maintenant que les faits ont été révélés aux médias). C'est un vrai pari narratif, qui explique sans doute les réactions très divisés des fans.

Mais en vérité tout procède chez King d'une volonté de laisser travailler le lecteur justement, de ne rien lui asséner, ou du moins de le laisser gamberger, phosphorer. Chacun peut (ou non) émettre des hypothèses, parier sur le coupable, son mobile. Mais King brouille à plaisir les cartes, suggérant même que toute une partie de ce qu'on a lu est peut-être une hallucination ( après tout les deux suspects sont une folle et un voyageur temporel à la masse). Mais, pour qui accepte ce dispositif, Heroes in Crisis est une expérience passionnante, qui révolutionne sans en avoir l'air les traditionnels events en écartant tout ce qui en fait le folklore (le casting foisonnant, les bastons spectaculaires, la démesure... Au profit d'une réflexion sur le traumatisme, la culpabilité...).

King cite, dans le texte, Keats, Rousseau, Darwin, Platon, évoque la solitude, la toxicité de la vie de héros. En vérité, tous sont des êtres cassés, et les patients du Sanctuaire sont ceux qui le reconnaissent, même s'ils l'avouent parfois difficilement, laborieusement. Admettre qu'on se bat en sachant qu'on ne sauvera pas tout le monde, qu'on est même la première victime de cette activité, qu'il devient impossible de dissocier sa vie sociale de son existence de héros, qu'on est créé parfois par le mal qu'on combat, ou qu'on peut regretter une vie où on était la cible et pas celui qui empêche des drames, tout cela n'est pas simple. Gnarrk l'homme des cavernes, Wally West, Harley Quinn en témoignent, et King parvient à rendre leurs paroles poignantes, troublantes.

Comment dès lors imaginer qu'un autre que Mitch Gerads dessine cet épisode ? Après avoir si bien contribué à traduire le flou de Mister Miracle, il était programmé pour ce numéro tout entier construit autour de l'appréciation des choses et de soi.

L'artiste n'a pas à composer avec un découpage aussi rigide que sur la maxi-série Mister Miracle, mais il sait trouver le cadre, l'angle de vue justes pour souligner le malaise grandissant de ce chapitre. Les accolades données à Wally West, symbole d'espoir quand lui-même est désemparé par la perte de sa famille ; les pérégrinations de Gnarrk philosophant sur son passé difficile mais simple dans la préhistoire ; ou l'auto-perdition dont Harley Quinn prend la mesure dans le sillage de la thérapie suivie par Poison Ivy, sont autant d'expressions auxquelles les dessins de Gerads procurent une forme, une intensité, une densité épatantes.

En captant un regard effrayé, las ou au bord des larmes, un geste trahissant le désarroi, le fatalisme ou la sidération, Gerads complète admirablement la partition de King. Et lorsqu'à l'avant-dernière page, Harley surprend Booster Gold, on en est quitte pour de nouveaux doutes sur qui a fait quoi et pourquoi.

Bien malin qui peut affirmer l'identité du coupable et son mobile. En revanche, ce qu'on sait, c'est que Heroes in Crisis risque de perturber durablement les amateurs de sagas fédératrices - et, peut-être, qui sait, si les autres scénaristes prennent en compte ce qu'a mis en place King (à l'instar des auteurs de Green Arrow par exemple), les héros DC eux-mêmes. Pensez : un event qui aurait de vraies conséquences durables...
  
La variant cover de Ryan Sook.

jeudi 31 janvier 2019

HEROES IN CRISIS #5, de Tom King et Clay Mann


Ce cinquième chapitre de Heroes in Crisis permet à l'histoire de dépasser sa moitié et donc de franchir une ligne dans l'affaire des crimes commics au Sanctuaire. Tom King lâche au moins une info décisive tout en en gardant sous le pied, fidèle à son style. Et Clay Mann en profite pour assurer le show grâce à des planches magnifiques.


Blue Beetle a permis à Booster Gold de s'évader du Hall de Justice. Chez Ted Kord, les deux amis réfléchissent au moyen de disculper Michael Carter des meurtres du Sanctuaire tout en piègeant le coupable. Booster a une idée rocambolesque.


De son côté, Batgirl, qui cache toujours à Batman son alliance avec Harley Quinn (l'autre suspecte), convainc son mentor de lui laisser sonder Skeets, le petit robot de Booster Gold pour localiser ce dernier.


Obligés d'informer le public maintenant que l'existence du Sanctuaire est connue de tous, Superman et Wonder Woman donnent une conférence de presse dans laquelle ils expliquent la fonction de l'endroit et ce qui s'y est passé.


Superman fait la promesse que le coupable sera trouvé et que les civils peuvent continuer à faire confiance aux super-héros. Grâce à l'aide menançante de Harley, Batgirl fait "parler" Skeets. Booster Gold piège Flash et lui dérobe son rapport d'enquête sur le Sanctuaire.


En examinant les éléments collectés par Barry Allen, Michael Carter indique une anomalie à Ted Kord sur le cadavre de Wally West. Mais c'est alors que Batgirl et Harley Quinn surgissent dans leur repaire.

J'ai une conviction et elle n'engage que moi : je pense que les lecteurs de BD lisent trop rapidement. Ils se concentrent sur le texte, survolent les images, referment l'ouvrage et passent au suivant. En vérité, ils consomment de la BD plus qu'ils ne la lisent attentivement.

Cela aboutit à des reproches fréquents contre certains auteurs qui écriraient des histoires vite lues. C'est assez savoureux et injuste car les lecteurs réclament des "page-turners" efficaces mais déplorent d'oublier ce qu'ils racontent aussitôt consommés. Et lorsque la narration se fait plus (trop ?) lente, alors c'est le procès de la "décompression" où l'auteur chercherait à gagner du temps au lieu d'aller à l'essentiel (un peu de la même façon que l'abondance de dialogues passe pour du bavardage, même si c'est aussi par ce biais qu'on caractérise les personnages et délivre des informations sur l'intrigue).

La mission des scénaristes devient un numéro d'équilibristes où il faut donc aller vite sans donner l'air de se précipiter, en dire assez sans parler trop, intriguer sans donner le sentiment de jouer la montre. En cela, Heroes in Crisis est une saga qui a valeur d'épreuve car Tom King oblige le lecteur à se plier à son rythme de diffusion d'informations et de dévoilement d'indices tout en proposant un commentaire sur ces events où la mort d'un ou plusieurs personnages n'est pas qu'un rebondissement (l'auteur l'a d'ailleurs récemment expliqué en disant que son but n'était pas de surenchérir dans le spectaculaire, estimant que rien de plus ne pouvait être produit, mais plutôt de manipuler les images pour inviter le lecteur à y réfléchir).

La première page de ce cinquième épisode présente Booster Gold dans le "confessionnal" du Sanctuaire. Il ôte sa visière sur laquelle il y aurait une tâche pour l'essuyer avant d'interroger celui à qu'il s'adresse hors-champ (le lecteur lui-même en fait) sur le fait que sa visière est parfaitement propre. Mais peut-être est-ce seulement lui - ou nous - qui y voyons une tâche.

King est un adepte de ce genre d'astuce : ce petit speech de Booster Gold nous invite à considérer que nous et les héros qui enquêtent sur les meurtres commis au Sanctuaire ont la vue troublée non pas par les faits mais par un écran de fumée. Il faut regarder de plus près. Ou, comme le lecteur, lire moins vite. Pour considérer justement et attentivement ce qui s'est joué. Ce qui a toujours été sous notre nez sans qu'on y ait jusqu'alors prêté attention.

Heroes in Crisis commente alors, subtilement, la différence entre la lecture et la consommation. Si on va trop vite en besogne, si on ne prend pas son temps, l'essentiel risque de nous échapper. Il faut lire moins vite pour apprécier et l'histoire (dans sa globalité) et la situation (dans son détail). Car, c'est bien connu, le diable est dans les détails. Et cela, Booster Gold s'en rend compte quand il observe avec vigilance et opportunité une image prise d'un cadavre du Sanctuaire.

En parallèle, King développe un autre commentaire sur la confiance placée dans les super-héros au moment où le public apprend qu'ils fréquentent un établissement secret pour soigner leurs traumatismes psychologiques. D'abord, peut-on encore compter sur des êtres prétendument infaillibles, surhumains, mais qui suivent des thérapies psychologiques ? Et ensuite, si on choisit de leur faire confiance malgré cela, comment se fait-il que cette clinique secrète ait quand même été le théâtre d'assassinats commis par on se ne sait qui ? La tragédie du Sanctuaire expose les failles multiples des super-héros, qui sont sujets au stress post-traumatique, et qui sont incapables de veiller sur leurs pairs. Ces héros peuvent-ils alors encore protéger les simples humains dans ces conditions ?

Cette partition sensible et profonde requiert un dessinateur remarquable pour exprimer le doute tout en conservant la majesté des acteurs. Et Clay Mann accomplit ce travail avec brio.

A l'exception d'une page (lorsque Clark Kent prépare son discours pour la conférence de presse en compagnie de Lois Lane) dessinée par Travis Moore (dont le style est similaire à celui de Mann, ce qui ne troublera donc personne), la trentaine de pages de l'épisode est bluffante. Qu'il s'agisse de montrer Booster Gold et Blue Beetle complotant dans un appartement négligé un plan à la fois idiot et ingénieux (précisément parcce que son idiotie le rend imprévisible) ou de représenter Superman s'exprimant devant un pupitre, soutenu par Wonder Woman, en tentant de rester maître de lui-même, Mann brille en toutes circonstances.

Il nous gratifie, durant le speech de Superman, de vues sur plusieurs héros en action, "au travail" en somme - ce travail usant et altruiste. Cela donne des images superbes, composées inventivement ou plus classiquement : les héros DC y affichent cette noblesse de demi-dieux typiques en même temps que le texte souligne leur fragilité - le contraste est exemplaire, tout comme la colorisation de Tomur Morey (dont la contribution est essentielle - voir une pleine page comme celle du Shining Knight face au dragon).

Lorsqu'on sait que King va désigner le coupable avant le dernier épisode (où il exposera son mobile), et avec ce qui apparaît discrétement dans ce chapitre, on se dit que Heroes in Crisis n'a pas fini de captiver et de surprendre.
   
La variant cover de Ryan Sook.

vendredi 4 janvier 2019

HEROES IN CRISIS #4, de Tom King et Clay Mann


Ce quatrième numéro de Heroes in Crisis marque presque la moitié de la saga écrite par Tom King et réussit à la fois à ménager le suspense de l'intrigue tout en commençant à lever un pan du voile. Clay Mann est de retour au dessin pour ce chapitre qui prend de l'envergure.


Batman et Flash mettent commun leurs connaissances de détectives et réexaminent la scène des crimes. Flash est convaincu que Booster Gold a tué les patients du Sanctuaire. Batman reste persuadé qu'il s'agit de Harley Quinn.


Justement, Booster Gold est soumis à la question par Wonder Woman qui l'a ficelé avec son lasso de vérité. Il se souvient avoir assisté à l'exécution de Wally West par Harley Quinn. Puis de s'être réveillé au milieu des cadavres, avant de fuir.


Cependant Lois Lane demande à Clark Kent ce qu'il souhaite qu'elle fasse avec les vidéos des témoignages des patients du Sanctuaire qu'elle continue de recevoir anonymement - sachant que si elle ne traite pas l'affaire, un autre journaliste le fera.


Batgirl retrouve Harley Quinn et la convainc au terme d'un échange musclé de coopérer ensemble pour trouver le meurtrier ensemble. C'est aussi ce qu'offre Blue Beetle à Booster Gold en organisant son évasion du Hall de Justice où il est incarcéré.

Réunion au sommet à la Bat-cave : Superman révèle à Wonder Woman et Batman que Lois Lane va sortir un article sur les enregistrements de sessions du Sanctuaire - alors même que Batman jure qu'ils sont systématiquement détruits. En tout cas, l'affaire est désormais publique...

Heroes in Crisis est un authentique polar chez les super-héros. Pas tant un whodunnit façon Identity Crisis (dont il n'a pas l'outrance), mais bien une detective story avec ses fausses pistes, ses témoignages sujets à caution, ses suspects en fuite, ses alliances improbables, ses rebondissements spectaculaires. C'est vraiment la leçon à tirer de ce quatrième épisode.

Tom King a d'ailleurs réduit les pages consacrées aux confessions face au cadre, se limitant aux interventions de Donna Troy, de Batgirl et un passage-éclair de Black Canary. Toutefois, ce que ces trois héroïnes disent n'est pas dénué d'intérêt.

Black Canary ne croit pas aux vertus thérapeutiques des sessions. Batgirl s'en sert pour gagner la confiance de Harley Quinn dont elle obtient l'aide pour mener son enquête indépendante (de celle de la Trinité Superman-Wonder Woman-Batman) : l'occasion pour King d'évoquer magistralement Killing Joke d'Alan Moore (les deux auteurs ont beaucoup en commun, au moins stylistiquement). Et Donna Troy de rappeler que toute histoire n'est pas forcément le produit d'un auteur, mais parfois la synthèse de plusieurs témoignages (King s'amuse sur Donna Troy, Troie, Homère).

Hors de ces ponctuations narratives, le scénario manipule toujours aussi bien le lecteur. Une scène comme l'interrogatoire de Booster Gold par Wonder Woman semble attester de l'innocence du héros... Mais quand Blue Beetle lui rend visite au Hall de Justice, le suspect nuance le résultat et l'équivoque persiste.

Surtout, le récit prend une ampleur nouvelle. On pouvait s'étonner que l'enquête soit menée par seulement Superman, Wonder Woman et Batman (même si c'est légitime puisque ce sont eux qui ont bâti le Sanctuaire). Flash y est associé (même s'il n'apparaît que dans une page). Il faut surtout saisir que l'endroit étant par définition secret (pour préserver les patients), moins il y a de détectives, mieux c'est.

King va dynamiter cette confidentialité par un moyen à la fois plus commun et plus efficace, plus redoutable. On savait déjà que Lois Lane recevait anonymement des vidéos des sessions du Sanctuaire. Elle doit traiter ces images, donc évoquer le lieu, sa fonction - sinon un autre journaliste le fera. L'affaire est donc rendue publique : désormais tout le monde va savoir pour le site, les meurtres. La Trinité ne va plus pouvoir mener ses investigations discrètement. Et ainsi la crise des héros, du titre de la série, éclate réellement, prend une autre dimension : elle ne désigne plus des justiciers traités médicalement, mais une situation de crise à gérer face au public.

Hormis la bagarre entre Batgirl et Harley Quinn, d'ailleurs mise en scène de façon décalée (une page d'une vingtaine de plans uniquement sur leurs mains nouées qui se décontractent progressivement), Clay Mann n'a pas un matériau facile à traduire visuellement.

Mais l'artiste s'en sort magistralement. Parce que Mann est malgré tout dans son élément. Qu'a-t-il à traiter ? Des personnages qui dialoguent. Tous dans des moments paroxystiques. Voyez Flash et Batman au début : ils sont cadrés de loin, dans un champ aux herbes hautes, ce qui souligne leur position dérisoire dans une affaire criminelle qui les dépasse.

Ensuite, l'interrogatoire de Booster Gold par Wonder Woman fait au contraire la part belle aux gros plans (sur les mains, les visages) car le lecteur espère y déceler un indice, une émotion. Lorsque Blue Beetle organise l'évasion de Booster Gold, le cadre ne change pas jusqu'à la réalisation effective de son plan : deux images marquent cette rupture (une avec le vaisseau de Beetle, l'autre sur les poings des deux amis). Enfin, la révélation de Superman à la fin montre une alternance de plans rapprochés et d'autres figurant la distance séparant les trois personnages dans la Bat-cave pour symboliser à quel point l'affaire leur échappe définitivement et la tension qui leur donne presque envie de le reprocher aux deux autres.

Ce dosage très fin dans les compositions, ce découpage millimétré doit sans doute au script très précis de King mais Mann, en le respectant et en sachant le transposer parfaitement, lui donne la valeur escompté. C'est un peu ingrat car, lu trop vite, l'épisode peut donner le sentiment qu'il est dessiné sans relief alors que le graphisme est surtout très juste, en correspondance avec le ton du texte. Mann a compris que, en s'effaçant, en la jouant moderato, il comprenait ce qu'il avait à illustrer.

Le mystère reste entier sur l'auteur du massacre, son mobile. Mais l'histoire a pris un tournant intense entre la nervosité qui gagne certains, des fugitifs et leurs complices, la publicité autour de l'affaire... Autant d'éléments qui assurent à la suite d'être passionnante.

La varian cover de Ryan Sook.

jeudi 29 novembre 2018

HEROES IN CRISIS #3, de Tom King, Lee Weeks et Clay Mann


Au premier tiers de sa saga, Tom King prend le risque de mettre en parenthèses l'enquête sur les événements tragiques suvenus au tout début de Heroes in Crisis. Mais, comme toujours chez ce scénariste, tout est calculé et a un objectif. Au dessin, Lee Weeks remplace Clay Mann, avec maestria.


Trois patients, admis plus ou moins récemment au Sanctuaire, détaillent l'endroit,sa fonction, son encadrement, son protocole de soins. Jusqu'à ce que tout dégénère brutalement, sans explication apparente.


Booster Gold arrive pour son premier jour de thérapie. Les trois hôtes de l'endroit l'accueillent et lui expliquent la procédure du Sanctuaire. Son anonymat y est protégé. Il expérimente une première session en chambre où il se trouve seul face à son double qui se moque de lui et avec qui il se met à se battre.


Wally West/Flash II est présent depuis deux semaines et demi. Il souffre de ne plus voir sa femme, Linda, et leurs deux enfants, Jai et Iris. Alors il teste une simulation où il combat avec eux Captain Cold, puis borde sa fille en lui racontant comment il reçu ses pouvoirs et les lui a transmis.


Lagoon Boy est le plus jeune des trois. Ancien membre de Young Justice, il a un tempérament fortement masochiste qui le pousse, en sessions, à se faire tirer dessus avec un laser depuis trois mois. Son malaise vient que la douleur qu'il éprouve alors ne dépasse jamais celle qu'il lui semble toujours avoir eue.


Une alarme interrompt les sessions des trois héros. Lagoon Boy trouve dehors les cadavres de Gunfire, Kid Devil et Jakeem Thunder. Wally West découvre le corps sans vie de Roy Harper/Arsenal. Et Booster Gold assiste au meurtre de Wally par Harley Quinn.

La sortie de ce troisième épisode s'est vue brouillée par un changement dans le texte de présentation au moment où DC a communiqué quelques pages en avant-première. Il était alors indiqué que, contrairement à la première solicitation, on découvrirait les coulisses du Sanctuaire juste avant la tuerie des héros y résidant.

Pourtant, s'il y a eu changement de plan, cela ne se ressent pas à la lecture. Il semble même fort improbable qu'en aussi peu de temps Tom King ait dû réécrire sa copie pour coller à un caprice éditorial : cela aurait entraîné des retards en cascades dans la production du numéro, qui devait déjà se passer de son dessinateur initial.

Pour en revenir au contenu, Clay Mann et King commencent par nous présenter trois patients du Sanctuaire - deux sont connus, l'autre est plus obscur. Chacun est là depuis plus ou moins longtemps et les raisons de leur admission sont progressivement dévoilées. King prend soin de donner à chacun un motif distinct d'être là et de décrire différemment la manière qu'ils ont d'appréhender cette thérapie.

Lagoon Boy est visiblement pris dans un cercle vicieux masochiste, éprouvant sa tolérance à la douleur tout en finissant par admettre qu'il a toujours souffert, avant d'être une super-héros.

Wally West est confronté à sa solitude, et son cas est émouvant. Ce personnage, apprécié de beaucoup de fans, a une histoire longue et fournie : membre des Teen Titans, il stoppe sa carrière de justicier car il souffre d'une maladie cardiaque incompatible avec sa super-vitesse. Puis il succède en tant que Flash à Barry Allen quand celui-ci se sacrifie lors de Crisis on Infinite Earths. Sa popularité dépasse celle de son mentor, si bien que quand celui-ci revient des morts et reprend son pseudonyme, DC essuie des reproches. Depuis sa mort dans Heroes in Crisis #1, personne ne veut croire à sa disparition définitive (même si son existence crée un doublon de Flash).

Enfin Booster Gold est une énigme depuis le début de l'histoire : assassin ? Ou témoin ? La fin de l'épisode semble le dédouaner, mais ce serait trop simple, d'autant que Lagoon Boy n'est visiblement pas tué par Harley Quinn (il est éventré par un rayon d'énergie ou une arme contondante, c'est - volontairement - confus).

Ce qui est certain en revanche, c'est que quelqu'un (ou quelques-uns) a (ont) su exploiter une faille sécuritaire du Sanctuaire pour y pénétrer et perpétrer des meurtres. Et la tragédie a frappé par surprise les victimes, car Lagoon Boy comme Wally West étaient en pleine session. Donc il y a préméditation du tueur.

Pour assurer la partie graphique, Clay Mann ne signant que la première et dernière pages (plus la couverture régulière), Lee Weeks retrouve King avec lequel il vient de signer un arc de Batman (avant de partir enseigner à la Kubert School).

L'artiste peut bénéficier d'un coloriste intelligent avec Tomur Morey, qui respecte son trait et son encrage magnifiques. King semble conscient que Weeks, qui est un vétéran respecté, est un narrateur à part entière (puisqu'il est également scénariste à ses heures). Aussi lui a t-il livré un script fluide sur lequel il a de l'espace pour s'exprimer.

On trouve donc deux pleines pages, inhabituelles pour un comic-book écrit par King, mais aussi des vignettes plus larges et aérées qu'à l'ordinaire. Weeks nous régale avec des personnages expressifs, des décors soignés, des compositions superbes.

Après ce retour en arrière, on croit en savoir un peu plus. Mais King n'est pas du genre à conforter les lecteurs dans leurs certitudes. Il reste encore six épisodes, un réservoir de surprises potentielles. La crise n'est pas résolue.

La variant cover de Ryan Sook.

jeudi 15 novembre 2018

GREEN ARROW #45, de Julie et Shawna Benson et Javier Fernandez


A peine arrivées sur le titre, Julie & Shawna Benson ont du composer avec la saga Heroes in Crisis de Tom King. Green Arrow est en effet indirectement impacté par le premier épisode puisqu'une des victimes de la tuerie du Sanctuaire est Roy Harper/Arsenal : il était impensable que l'archer ne suspende son enquête sur le Citizen au moment de rendre hommage à son disciple. Pour Javier Fernandez, l'exercice permet à la fois de briller tout en se retirant (déjà !)...


Oliver Queen et Dinah Lance assistent aux obsèques de Roy Harper en compagnie des amis de ce dernier au sein de la Justice League, des Titans et des Outlaws. Pour Green Arrow, le chagrin le dispute à la colère, alors qu'il est assailli par les souvenirs du défunt.


Roy avait récemment fait son retour à Seattle et participé au sauvetage d'un immeuble détruit par le promoteur Jubal Slade. Il semblait vouloir se confier à Oliver qui, lui-même, voulait lui donner quelque chose. Les meurtres commis au Sanctuaire ne l'auront pas permis.


Oliver frappe Clark Kent en lui reprochant, comme à d'autres membres de la Ligue, de ne pas avoir protéger les patients du Sanctuaire. Puis il se tourne vers Hal Jordan à qui il supplie d'utiliser son pouvoir pour ressusciter Roy. Avant que J'onn J'onzz ne le raisonne télépathiquement.


Calmé, Oliver s'éloigne et fait connaissance avec Annie, une jeune femme, ancienne toxicomane que Roy avait convaincue de se faire soigner. Green Arrow se rappelle alors comment il avait surpris Roy quand il se droguait et la manière, maladroite, de l'aider en jouant davantage le rôle d'un mentor que d'un père de substitution.


Ces regrets, Oliver le comprend, alimentent sa colère aujourd'hui : il en veut moins aux autres qu'à lui-même, de ne pas avoir été suffisamment présent pour Roy. Il doit s'améliorer en sa mémoire. Et cela commencera par coincer le Citizen.

L'exercice du tie-in, c'est-à-dire de l'épisode découlant d'une saga, est toujours périlleux, même s'il arrive parfois que les auteurs y trouvent matière à transcender l'histoire à laquelle ils doivent coller. Julie & Shawna Benson ne visent pas si haut mais en profite pour signer un chapitre intermédiaire dans leur arc narratif de manière habile.

Javier Fernandez a visiblement profité d'une liberté de manoeuvre assez grande pour découper l'épisode qui abonde en pleines pages rétrospectives. On peut ainsi voir défiler des moments emblématiques de la vie de Green Arrow et de celui qui fut successivement Speedy, Red Arrow et Arsenal. Ces planches sont très belles, superbement composées, avec des effets de fondus enchaînés épatants, leur lecture est très fluide et ponctuée d'instantanés iconiques renvoyant à des épisodes célèbres (notamment ceux du run de Denny O'Neil et Neal Adams sur la série Green Arrow/Green Lantern).

Dans Heroes in Crisis #1, Tom King présentait dans une page le témoignage de Roy Harper se sachant condamné après une courte existence éprouvante où les coups reçus et son addiction à l'alcool et la drogue avaient détruit ses reins. Devenu sacrifiable, il disparaissait néanmoins de manière poignante, symbole d'une jeunesse héroïque mais surtout consumée par une activité destructrice.

La réaction d'Oliver Queen est exposée de façon logique et mesurée. C'est un homme en colère qui se présente aux funérailles de son protégé. Ce sentiment s'exprime d'abord contre les gardiens du Sanctuaire via Superman qu'il accuse de n'avoir pas su éviter le carnage ni arrêter le meurtrier. Puis, subtilement, on voit que ce ressentiment vise Queen lui-même.

Le tournant de sa relation avec le défunt se situe donc quand Roy a commencé à se droguer et qu'il l'a découvert avec Green Lantern - un classique donc de l'ère O'Neil-Adams. A l'époque, Green Arrow réagit brutalement en giflant et en sevrant sans ménagement son sidekick. Il agit comme un coach, un mentor, face à un ado qui cherche un père de substitution. En le comprenant aujourd'hui, Oliver intègre sa maladresse, son erreur, et formule son regret.

Mais, et c'est là le petit tour de force des Benson, il en tire une leçon : il a échoué, il doit s'améliorer. Et cela passera par la capture du Citizen. La série retombe sur ses pattes avec agilité et annonce la reprise de l'intrigue commencée dans les deux numéros précédents. Le tie-in est exemplairement rempli tout comme la liaison avec l'histoire en cours.