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lundi 22 août 2022

SANDMAN : EPISODE 11 - Un Rêve de Mille Chats / Calliope (Netflix) (Critique avec spoilers !)


Sans prévenir (malgré quelques photos qui avaient fuité), Netflix a mis en ligne un onzième épisode de Sandman, qui clôt la première saison du show, sans ce que cela signifie encore qu'il soit renouvelé. Ce chapitre additionnel, d'une durée d'une heure cinq, est divisé en deux parties : l'une est une adaptation du one-shot Dream of Thousand Nights, l'autre de Calliope. Et, encore une fois, la magie opère.


-  (Un Rêve de Mille Chats.) Tard dans la nuit, tous les chats d'un quartier convergent vers un cimetière où les attend une belle siamoise. Elle leur raconte son histoire tragique : après avoir mis au monde une portée, ses propriétaires décidèrent de se débarrasser de ses chatons. 


Traumatisée, elle se mit à rêver à un moyen de les retrouver et se retrouva dans le royaume de Morpheus. Après un long périple, elle trouvera le seigneur de ces contrées, sous la forme d'un chat noir, et implora qu'il l'aide.


Il lui conta alors l'histoire d'un temps lointain où les chaits dominaient les hommes qui leur servaient de laquais, de jouets et de nourriture. Jusqu'à ce que l'un de ces humains persuada ses semblables de rêver à la situation inverse... Aujourd'hui, la siamoise demande à ses semblables de rêver à leur tour, tous ensemble, au retour de la domination des chats - sans grand succès.


- (Calliope.) Richard Madoc, écrivain en panne d'inspiration, se rend chez son illustre et vieillissant confrère, Erasmus Fry, pour qu'il l'aide. Celui-ci retient chez lui depuis longtemps la muse Calliope mais, sentant sa fin venir, il la lui confie.


Comme elle se refuse dans un premier temps à lui souffler de nouvelles idées, Madoc la séquestre et la brutalise. Calliope invoque les Parques, qui ne peuvent rien pour elle et l'informent de la situation de son ancien amant Morpheus, également prisonnier d'un humain.


Mais quand le roi des rêves recouvre sa liberté, il répond à l'appel à l'aide de Calliope en châtiant Madoc de la plus cruelle des manières. La muse le remercie et espère qu'ils se reverront, pour ensemble faire le deuil de leur fils, Orphée.

Tout d'abord, un mot sur le futur de la série Sandman sur Netflix, tel qu'il a été communiqué par Neil Gaiman lui-même, lorsque plusieurs fans, après avoir vu ce onzième épisode surprise, ont cru qu'il s'agissait d'un bon ou mauvais augure.

Le scénariste a précisé que la série était coûteuse et que Netflix attendait de voir comment se comportaient ceux qui la regardaient durant son premier mois de diffusion pour décider de la renouveler ou pas. On peut cependant être optimiste : Sandman cartonne partout dans le monde et figure toujours après trois semaines dans le top 3 des séries les plus suivies de la plateforme. N'hésitez donc pas à la revoir, à la conseiller autour de vous, cela augmentera les chances d'avoir une saison 2.

Maintenant, revenons à cet onzième épisode. Et d'abord, je veux vous remercier, vous, lecteurs de ce blog, d'avoir été si nombreux à consulter la critique que j'ai rédigée au sujet des dix premiers chapitres. Je n'ose rêver à répéter une telle performance, mais ça signifie le monde pour moi.

Depuis la mise en ligne de la saison 1, des photos circulaient sur les réseaux sociaux, indiquant qu'un ou deux épisodes supplémentaires avaient été, sinon tournés, du moins prévus. Pour moi, il s'agissait d'indices laissant penser qu'on aura droit à un épisode spécial plus tard, pour patienter, peut-être fin 2022, pour les fêtes de fin d'année.

Et puis, Netflix a choisi de nous gâter plus tôt. Le format de cet épisode est plus long - une heure cinq - et il comporte, comme l'épisode 6 (Le son de ses aîles), deux histoires distinctes.

Un Rêve de Mille Chats est un petit film d'animation d'une grosse quinzaine de minutes dans lequel, comme le titre l'indique, les protagonistes sont des félins. C'est une fable, un conte, magnifique visuellement, avec un qualité esthétique bluffante, qui indique donc qu'il a été réalisé il y a un moment, peut-être même avant le premier tour de manivelle de la série. Si Netflix a récemment fait des coupes franches dans son département animation, ce segment prouve que la plateforme produit encore des merveilles.

L'histoire de cette chatte siamoise qui conte son histoire tragique à des chats de quartiers est poignante et envoûtante. Mais, attention, ne la fâites pas regarder à des enfants qui risqueraient d'être inconsolables après la scène où les chatons sont noyés.

La rencontre de la siamoise avec Morpheus, lui aussi ici sous la forme d'un chat, noir évidemment, et le récit qui s'ensuit sur un lointain passé où les félins régnaient sur le monde, jouant avec des humains liliiputiens avant de les manger tout cru devient drôle et étrange. Mais malgré cette fantaisie curieuse, on reste dans les thématiques des précédents épisodes avec en filigrane le rêve et le prix qu'il en coûte de les faire puis de les voir exaucer. 

C'est aussi une subtile réflexion sur la foi : la croyance dans les rêves est une arme mais aussi un privilège à ne pas négliger, comme les chats l'apprennent ici à leurs dépens. Surtout, on constate que le public, au départ fasciné par ce que dit la siamoise, lui tourne vite le dos quand elle les conjure de prendre leur revanche, ne croyant visiblement pas à ses affabulations. Il ne s'agit donc pas seulement de croire, mais d'être convaincant pour convaincre.

Et, bien que j'ai dit plus haut que les deux histoires de cet épisode sont distinctes, cela ne signifie par qu'elles ne sont pas complémenataires car, avec Calliope, on prolonge des motifs dessinés par Un Rêve de Mille Chats.

Calliope est plus long (environ 45-50 minutes), mais sa durée est parfaitement dosée. On revient à des prises de vue réelles avec des acteurs dans des décors authentiques pour cette métaphore cruelle sur l'inspiration, le deuil et l'amour.

Dans la Grêce antique, Calliope était la muse de la poésie épique, et avait sept autres soeurs. Fille de Zeus et Mnémosyne, elle fut ensuite l'épouse du roi Oeagre. Elle donna aussi naissance aux sirènes. Neil Gaiman a détourné sa biographie pour en faire une ancienne amante de Morpheus, qui est dans les comics le père d'Orphée. Cette mention est glissée à la fin de l'épisode quand ils évoquent la mort de ce dernier et le besoin de faire son deuil ensemble, un jour.

Captive d'un vieil écrivain, Erasmus Fry, Calliope est donné à Richard Madoc, un romancier qui est en panne d'inspiration. Il la séquestre d'abord en refusant d'être brutal avec elle (contrairement à Fry) puis, frustré qu'elle ne lui donne pas d'idées, on devine qu'il abuse d'elle. Tandis que Madoc obtient ce qu'il veut (le retour de son inspiration, le succès, la gloire, l'argent), Calliope se morfond et appelle à l'aide. Morpheus finit par l'entendre et punit Madoc sans indulgence.

Contrairement à l'histoire contée dans le comic-book, Gaiman a voulu édulcorer le contenu en ne motrant pas, précisément, les violences sexuelles dont est victime Calliope. Cela est suggéré de manière remarquable et poignante, grâce à une réalisation superbe de retenue.

L'intrigue développe des figures déjà en place dans Un Rêve de Mille Chats, comme les questions de prix à payer pour ce dont on rêve - ici, en l'occurrence, la soif de reconnaissance sociale de Madoc par le succès que reçoivent ses romans. Mais on retiendra aussi (surtout ?) de Calliope sa matière romantique.

Sans jamais verser dans le sntimentalisme ou la miévrerie, l'épisode révèle sa vraie nature lorsque Calliope apprend que Morpheus partage le même sort qu'elle, détenu par un humain (Roderick Burgess). Lorsque le maître des rêves recouvre sa liberté, il entend l'appel de son ancien amour et la délivre sans tarder. Il y a dans ce geste un générosité, une absence de rancune bouleversantes. Mais, pour autant, Rêve est encore cette entité impitoyable qu'on suit au début de la saison, infligeant à Madoc un châtiment aussi original que cruel (littéralement submergé par les idées au point de s'auto-mutiler - là encore, on reste dans des représentations graphiques sobres mais marquantes, qui confirment que la série s'adresse à un public averti).

Le casting, comme celui des voix du premier segment (où on entend Neil Gaiman lui-même, Sandra Oh, Michael Sheen, David Tennant, James McAvoy - qui faillit porter sur grand écran Sandman), est extraordinaire. Derek Jacobi incarne Erasmus Fry de manière glaçante tandis que Arthur Darvill campe Madoc avec un mélange de fébrilité, d'hypocrisie (voir le dialogue qu'il tient sur sa conviction d'être féministe alors qu'il séquestre et viole une muse) et de colère bouillonnante.

Mais quand Tom Sturridge, décidément la personnification idéale de Morpheus, apparaît et donne la réplique à la magnifique Melissanthi Mahut, Calliope parfaite, en quelques scènes, on est transporté dans une histoire bien plus ancienne et aussi douloureuse. C'est aussi cela la magie de cette série : nous raconter, en filigrane, un amour contrarié et pourtant encore vif entre deux immortels, à travers des regards, quelques mots, des gestes discrets. 

Divine surprise donc que de découvrir ce bonus track à la première saison de Sandman. Il est certain que si Netflix ne signe pas une deuxième saison, la colère et la tristesse gagneront les coeurs de tous les fans de la série (quand bien Neil Gaiman a promis qu'il ferait tout pour trouver un nouveau refuge à son show). Plus que jamais : croisons les doigts, rêvons - rêvons fort tous ensemble pour que ça arrive.

lundi 8 août 2022

SANDMAN (Netflix) (Critique avec spoilers !)

 

Je n'ai pas l'habitude de "binge-watcher" des séries mais dans le cas de Sandman, disponible sur Netflix depuis Vendredi dernier, j'ai visionné les dix épisodes de cette saison 1 en deux jours. Cette adaptation de la série écrite par Neil Gaiman, longtemps réputée impossible, est une extraordinaire réussite, un modèle du genre, peut-être la meilleure que j'ai vue. Un exploit donc, mais qui ne doit rien au hasard.

- 1/ (Le sommeil du juste) 1916. Alors qu'il traque le Corinthien, un des cauchemars qu'il a créés, Morpheus est capturé par Roderick Burgess lors d'un rituel occulte où il voulait piéger Mort. Burgess retire à Morpheus ses armes : une bourse de sable, un casque et un rubis, qui seront ensuite volés par Etehl Cripps, la maîtresse de Burgess, enceinte de leur fils non désiré. La détention de Morpheus provoque une épidémie de maladie du sommeil. En 2021, le fils de Roderick, Alex, libère accidentellement Morpheus.

- 2/ (Hôtes imparfaits) Morpheus rentre dans son royaume et découvre son palais en ruines. Il rene visite à Abel et Caïn pour siphonner l'énergie de Gregory, leur gargouille. Grâce à elle, il peut invoquer les Parques et leur demander où se trouvent ses armes. La bourse appartient à Johanna Constantine, son casque à un démon en Enfer, et son rubis à John Burgess, le fils d'Ethel Cripps. Morpheus part à leur recherche en compagnie du corbeau Matthew.

- 3/ (Rêve un peu à moi) Morpheus rencontre Constantine pour qu'elle lui rende sa bourse. Mais elle l'a laissée à son ancienne maîtresse. Elle est mourante car la magie de la bourse a sapé son énergie vitale. Morpheus lui accorde une fin paisible. Cependant, Ethel Cripps, qui a reçu la visite du Corinthien en quête du rubis de Morpheus, rend visite à John, placé dans une cellule. Elle lui donne son amulette de protection, qui a prolongé sa vie, et, enfin libre, il part pour Buffalo où il a caché le rubis.

- 4/ (Un espoir en Enfer) Morpheus et Matthew descendent aux Enfers où Lucifer les reçoit et convoque le démon qui possède le casque. Ce dernier défie Morpheus en demandant à Lucifer de le représenter. Le maître des rêves décide de se battre lui-même pour son bien. Il emporte le duel mais Lucifer, après son départ, jure de se venger. De son côté, John arrive à Buffalo peu après Morpheus qui a été repoussé par le rubis modifié.

- 5/ (24/7) John entre dans un diner où il utilise le rubis pour influencer le comportement des clients et du personnel afin qu'ils s'expriment sans filtre. Cela les pousse jusqu'au suicide ou au meurtre. Morpheus intervient et déporte John dans son royaume où, pour se défendre, il brise le rubis. Morpheus en absorbe l'énergie et neutralise John en le plongeant dans un sommeil éternel dans un asile.

- 6/ (Le son de ses ailes) Morpheus retrouve sa soeur, Mort. Il l'accompagne toute la journée auprès de ceux qu'elle doit conduire dans l'au-delà. Puis elle tente de lui expliquer qu'il doit trouver une nouvelle manière de diriger son royaume pour avoir un nouvel objectif. Morpheus se rend ensuite dans une taverne où, au XIVème siècle, il accorda la vie éternelle à Hob Gadling, qui prétendait qu'il ne mourrait jamais. Tous les cent ans, ils se retorouvèrent au même endroit jusqu'à ce que Hob suggère que Morpheus cherchait un ami en le revoyant. Vexé, Morpheus tourna les talons, puis manqua le prochain rendez-vous, alors captif de Burgess. Aujourd'hui, enfin, il admet apprécier la compagnie de Hob.

- 7/ (La maison de poupées) En 2015, Rose Walker est séparée de son petit frère Jed suite au divorce de ses parents. A la mort de ceux-ci, Jed est placé en famille d'accueil, où il est maltraité. Rose, elle, le cherche mais l'administration refuse de lui communiquer son adresse. C'est alors qu'elle est contactée par Unity Kincaid, unique survivante de la maladie du sommeil et qui est son arrière-grand-mère. Elle met sa fortune à la disposition de Rose pour l'aider. Ailleurs, Désir et Désespoir, les deux autres soeurs jumelles de Morpheus, conspirent pour utiliser Rose, qui est un vortex humain capable de briser la frontière entre monde des rêves et monde éveillé, contre leur frère. Le Corinthien est également sur la piste de Rose qui pourrait le débarrasser de Morpheus.

- 8/ (Jouer à la maison) Rose revient en Floride où habitait son père et avec l'aide d'amis placarde des avis de recherche. Morpheus  entre en contact avec Rose via ses rêves et ils retrouvent Jed qui leur communique son adresse dans le monde éveillé. Mais le Corinthien devance Rose en tuant la famille d'accueil et en emmenant Jed à une convention où il donne rendez-vous à la jeune femme.

- 9/ (Les collectionneurs) Chaperonné par Gilbert, Rose part retrouver le Corinthien et Jed à cette convention qui réunit, en vérité, des tueurs en série adorateurs du Corinthien. Gilbert rentre au royaume des rêves prévenir Morpheus de la situation tandis que le Corinthien explique à Rose que Morpheus va la tuer à cause de sa condition de vortex.

- 10/ (Coeurs perdus) Morpheus arrive et tue le Corinthien puis ramène Rose dans son royaume en proie à des séismes par sa faute. Pendant ce temps, Lucienne, la bibliothécaire du palais, a découvert que Unity Kincaid aurait dû être le vortex si elle n'avait pas été atteinte de la maladie du sommeil. Prévenu, Morpheus convoque Unity qui se sacrifie pour son arrière-petite fille, renvoyée dans le monde éveillé auprès de Jed et héritant de la fortune de son aïeule. Morpheus a reconnu, lors de la mort de Unity, la signature des manigances de Désir qu'il part mettre en garde contre de futurs complots. Tout en ignorant qu'en Enfer, Lucifer lève une armée pour envahir le royaume des rêves.

Parmi les trois titres emblématiques de la révolution des comics dans les années 80, on cite Watchmen (Alan Moore/Dave Gibbons) et Batman : The Dark Knight Returns (Frank Miller). Puis juste après, souvent, The Sandman : ce pas de côté s'explique sans doute par le fait que l'oeuvre écrite par Neil Gaiman ne s'inscrit pas comme les deux autres précitées dans le registre super-héroïque, mais dans le cadre d'un récit qui emprunte à la mythologie, au fantastique, à l'onirisme.

Par ailleurs, si Miller et Moore/Gbbons ne sont pas revenus sur la qualité de leurs mini-séries iconiques, Neil Gaiman ne s'est pas privé d'un examen auto-critique en admettant que tout n'était pas parfait au début de sa saga - car, c'est aussi une autre différence avec Watchmen ou The Dark Knight Returns, The Sandman compte plus de 75 épisodes (plus de hors-séries, ue prologu, etc). Un matériau extrêmement dense, touffu, qui a découragé le cinéma en plusieurs occasions.

HBO ayant renoncé à financer un projet aussi coûteux, c'est Netflix qui a convaincu Warner Bros. de co-produire cette saison de dix épisodes, correspondant grosso modo aux seize premiers numéros du comic-book. Neil Gaiman a été présent à toutes les étapes du développement, posant ses conditions sur le casting, l'équipe technique, le budget, dirigeant l'écriture du script, avec Allan Heinberg et David S. Goyer. Comme il l'a dit lui-même : une bande de fans de Sandman.

Et c'est tout bête mais sans doute est-ce la clé de cette réussite que d'avoir confié cette adaptation à des gens qui connaissaient les comics sur le bout des doigts, qui avaient une passion pour ces histoires, ces personnages, cet univers, en plus de posséder les compétences pour le transposer en live action. Quand on s'adresse à des connaisseurs doués, le risque de se tromper réduit considérablement.

Ces dix épisodes se divisent nettement en deux actes de cinq chapitres. Dans un premier temps, nous faisons connaissance avec Morpheus/ Morphée/Rêve (Dream en vo), un des Infinis (Endless en vo), présidant un des royaumes célestes (celui des songes donc). Il est capturé par un occultiste qui espérait piéger Mort (la soeur de Morpheus) pour ressuciter son premier fils. La captivité de Morpheus provoque une gigantesque épidémie, plongeant les uns dans un sommeil profond, les autres dans l'insomnie, et son geôlier lui retire ses armes.  Il est libéré accidentellement après plus d'un siècle et part récupérer ses attributs, après avoir découvert qu'en son absence son royaume est tombé en ruines et que ses sujets se sont éparpillés.

La quête de Morpheus l'entraîne à Londres sur la piste d'un détective magicienne, en Enfer chez la plus puissante des Infinis, et à Buffalo face à un homme désirant libérer les passions des humains.

Puis, après une halte auprès de Mort (Death en vo), une de ses trois soeurs, et de Hog Gadling (un homme à qui il a donné l'immortalité par jeu), Morpheus se trouve embarqué dans une intrigue impliquant une adolescente qui est un vortex, capable de briser les frontières entre le royaume des rêves et le monde éveillé. Ce pouvoir est convoîté par d'autres individus qui conspirent contre Morpheus pour diverses raisons, mais le temps est compté car déjà l'émergence des pouvoirs du vortex ébranle le domaine des songes.

La saison se clot sur un cliffhanger avec une guerre en préparation. Même si Netflix et Neil Gaiman n'ont encore rien officialisé, il semble acquis, vu le succès des dix épisodes mis en ligne, qu'on aura la chance d'avoir une saison 2, introduisant une partie du reste des Infinis (Délire, Destin, Destruction) notamment.

Ce qui impressionne d'entrée de jeu, c'est la rigueur narrative et esthétique du show, pensé dans ses moindres détails. Comme je le rappelai plus haut, Gaiman n'était pas satisfait des débuts de son comic-book et il a opéré avec Goyer et Heinberg un travail de synthèse, de corrections remarquable. La décision la plus radicale a été de supprimer (presque) toutes les références à l'univers partagé de DC Comics (car Gaiman reliait notamment l'histoire de tous les Sandmen existant et utilisait des super-héros en guest-stars). Un exemple de ce gommage : en Enfer, Morpheus est introduit chez Lucifer par le démon Etrigan (célèbre pour sa façon de s'exprimer en vers rimés) dans les comics, ici remplacé par Outrefange. Par contre, les connaisseurs reconnaîtront une mention au Joueur de Flûte (un ennemi de Flash) ou au costume du Sandman de Jack Kirby (dans l'épisode 8, avec Jed et Gault).

Avoir découpé la saison en deux parties était risqué car l'une pouvait être supérieure à l'autre et aboutir à un ensemble déséquilibré. C'est vrai que les cinq premiers épisodes sont époustouflants, avec la quête de Morpheus pour récupérer ses attributs, ses interactions avec Joanna Constantine (qui, contrairement à ce que certains grincheux vilipendant le caractère "woke" et le "gender-swap", n'est pas une féminisation de John Constantine, créé par Alan Moore, mais la récipiendaire de la magie des Constantine dans cette histoire), Lucifer, ou John Burgess (adapté du John Dee des comics), les décors, la tension dramatique, tout participe à en faire un enchaînement indépassable.

D'autant que ce premier acte se termine sur l'épisode 24/7, un sommet de la série, en huis clos, avec un déchaînement de scènes violentes, paroxystiques, dont on se remet difficilement. Mais l'intelligence des adaptateurs, c'est de rebondir sur un deuxième arc narratif différent, sans doute plus classique, moins exotique aussi, mais tout aussi prenant, palpitant.

L'histoire centrée sur Rose Walker et le vortex qu'elle incarne ne débute qu'au septième épisode, après un sixième qui est aussi un sacré morceau, lui-même en deux parties distinctes. La balade de Rêve et Mort suivi des rencontres sur plusieurs siècles entre Hob Gadling et Morpheus est bouleversant, drôle, magnifique, inventif. C'est sans doute l'épisode le plus renversant du lot, celui qui manie les concepts les plus vertigineux avec une adresse incomparable et une émotion simple mais poignante.

Ce qui permet à la fin de la saison de ne pas souffrir de la comparaison avec ces six premiers épisodes, c'est le fin mot de l'intrigue qui l'alimente. Faire de Rose Walker un danger et  un objet de convoitise, l'instrument d'un complot, l'objet d'un sacrifice, tout cela à la fois, donne tout de même une idée saisissante de la complexité et de la fluidité mêlées de la série. Les personnages convergent jusqu'à un climax étrangement apaisé, apaisant et déchirant à la fois, juste avant qu'on comprenne qui tirait les ficelles et les conséquences que cela va avoir (la promesse de deux revanches terribles).

Revenons sur les parti-pris narratifs et esthétiques de la série, avec les accusations de "wokisme" et de "gender-swaping". Ceux qui font ces reproches à Neil Gaiman et à Sandman n'ont jamais dû lire les histoires du scénariste et le comic-book car le premier a été un précurseur de l'inclusivité dans ses BD et sa grande oeuvre regorge d'exemples à cet égard. J'aid éjà évoqué le cas de Joanna Constantine, qui n'annule en rien le John Constantine d'Alan Moore, qui ne le remplace pas. Il faudrait aussi parler du choix de faire de Mort une femme noire alors qu'elle est représentée comme une lolita blanche dans les comics : quel est au juste le problème ? Que la couleur de la peau change le personnage ? Ou qu'un noire incarne la Mort ? Dans les deux cas, c'est absurde. Tout comme Jenna Coleman qui interprète brillamment Joanna Constantine, Kirby Howell-Baptiste joue Mort à la perfection, avec moins de malice que le personnage de papier mais avec une douceur envoûtante, et un talent sidérant. D'ailleurs, devinez quoi ? Après avoir vu l'intégralité du show, les spectateurs réclament désormais des spin-off consacrés à Joanna et Mort !

Quant aux choix cosmétiques, on croit littéralement rêver quand on lit ou entend les réciminations à leur sujet. Ainsi certains pestent parce que Morpheus n'a pas la peau absolument blanche, la tignasse longue et ébouriffée ou les yeux sombres mais brillants des comics. Mais Tom Sturridge qui joue Rêve a fait des essais costumes et maquillages avant le tournage et tout le monde s'est accordé à dire que le résultat d'une reproduction exacte ne fonctionnait pas, sombrait davantage dans la caricature que dans la transposition juste. Sturridge donne effectivement un air plus juvénile à Morpheus, mais il lui confère aussi une classe incroyable, un air buté, parfois intransigeant qui correspond idéalement à cet être toisant les humains avec une certaine condescendance et qui élimine les anomalies sans ciller. Je n'imagine pas meilleur acteur pour incarner Morpheus.

Les décors, largement numérisés, sont splendides et témoignent d'un investissement dans les effets spéciaux conséquent. L'argent est sur l'écran. Quand on découvre le royaume des rêves décrépit ou l'Enfer, ce sont de grands moments. Mais la série réussit aussi bien à exploiter des décors plus communs pour souligner l'intensité de ce qui s'y passe, tels que le château de Burgess, le diner de Buffalo, la taverne, ou encore cet hôtel où se déroule la convention des céréales à la fin de la saison, avec ses corridors sinistres. 

Les costumes sont également superbes, d'un respect total avec ceux des comics - et c'est à cela aussi qu'on mesure l'intelligence des changements apportés dans le casting en faisant jouer Lucifer par la géante et géniale Gwendolyne Christie, qui en impose naturellement et dont le combat très graphique contre Morpheus est jubilatoire, ou en octroyant à Mason Alexander Park, comédien non-binaire comme on dit, et qui compose, en peu de scènes, un très troublant Désir (j'espère vraiment que si saison 2 il y a, on le/la verra davantage).

Enfin, je ne peux pas ne pas citer Boyd Holbrook qui campe le Corinthien de manière magistrale, le méchant abominable, glaçant et tragique de ces dix épisodes. De même que la jeune Kyo Ra, excellente Rose Walker, ou Stephen Fry, épatant Gilbert, et encore Vivienne Acheampong, alias Lucienne la bibliothécaire, impeccable.

J'ai donc adoré cette saison. Je ne suis pas le seul, et ça fait du bien. Rejoignez notre armée, notre nombre contribuera à convaincre Netflix de signer un nouveau gros chèque pour une saison 2 La saga du Marchand de Sable ne peut pas en rester là.

mardi 7 août 2018

SWEETBITTER (Saison 1) (Starz)



La première saison de Sweetbitter diffusée cette année par la chaîne Starz ne compte que six épisodes d'une trentaine de minutes chacun, mais son bon accueil critique et public a suffi pour qu'elle soit renouvelée. Il s'agit de l'adaptation du roman éponyme par son auteur, Stephanie Danler, qui a notamment tapé dans l'oeil de Brad Pitt (via sa société de production Plan B), avec en vedette la jeune Ella Purnell, remarquée dans Mrs Peregrine et les enfants particuliers (Tim Burton, 2016). Si vous avez trois heures de libre, essayez cette série.

 Tess (Ella Purnell)

Tess est une jeune femme âgée de vingt-deux ans qui a quitté sa ville natale de Dayton, Ohio, pour tenter sa chance à New York. Sans ami sur place ni ambition particulière, elle doit quand même trouver rapidement un toit et un emploi et vend sa voiture. Tess trouve un appartement en co-location avec un garçon qui travaille dans la finance (mais qui est toujours absent). Puis elle postule dans plusieurs restaurants pour décrocher une place de serveuse. L'un d'eux, dirigé par Howard, accepte de la prendre à l'essai pour la semaine et elle intègre le personnel qu'elle observe pour se hisser au niveau des exigences de cet établissement raffiné.

Tess et Simone (Ella Purnell et Caitlin Fitzgerald)

Le soir de sa première journée au restaurant, en voulant s'acheter un casse-croûte dehors, Tess s'aperçoit qu'elle a égaré son portefeuille et retourne sur ses pas. Elle découvre alors que le personnel boit après le service pour se détendre. Tess en profite pour aborder la charismatique chef de rang, Simone, dont la sophistication et les connaissances oenologiques l'impressionnent. Elle commence à l'initier à la dégustation du vin, sous le regard du séduisant et ombrageux barman, Jake, et convient de la revoir pour d'autres leçons. La soirée se termine avec les autres employés au "Home Bar", un bistrot à l'ambiance nettement plus relâchée.

Jake et Tess (Tom Sturridge et Ella Purnell)

Le lendemain, après une nuit bien arrosée, Tess reprend sa place et, le soir venu, fait la connaissance de Serena en compagnie de son époux qu'elle doit servir comme des clients prestigieux. Elle comprend vite que Serena et Simone furent d'excellentes amies et toutes deux serveuses dans le restaurant avant que la première ne se marrie avec cet excellent parti. En surprenant les deux femmes en train de se disputer dans la cave, Tess saisit que, pour Simone, Serena a choisi la facilité pour échapper au dur labeur du service. Pourtant il apparaît à Tess que Serena a fait le bon choix mais Simone, en discutant avec elle, l'avertit qu'il faut se méfier des apparences : Serena est anorexique et Jake, le barman dont s'est éprise Tess mais avec qui a grandi Simone, est dangereux. Tess finit la nuit avec Will, un commis-serveur, qui la courtise depuis son arrivée.

Simone (Caitlin Fitzgerald)

Pour son premier jour de congé, Tess décide de passer sans prévenir chez Simone afin qu'elle lui prête, comme promis, des livres d'oenologie. Surprise dans son intimité, moins sophistiquée qu'au restaurant, Simone accueille pourtant Tess sans manières et passe la journée avec elle, partageant le déjeuner avec elle. Un coursier livre un bouquet de fleurs à Simone qui le détruit avec Tess après lui avoir expliqué qu'il s'agit d'un cadeau d'un admirateur mais qu'elle refuse de se laisser acheter. Un malaise s'installe et Tess s'éclipse. Après un détour chez elle, elle va au restaurant pour accompagner ses collègues au "Home Bar".

Tess et Sasha (Ella Purnell et Daniyar)

La fête se prolonge toute cette nuit-là et, pour tromper son ennui, Tess abuse de l'alcool et se drogue. Sasha, qui travaille en cuisine, la prend sous son aile et l'entraîne dans sa débauche. Tess repousse Will après une ultime étreinte dans les toilettes. Sasha bascule d'un balcon et Tess appelle les Secours. A l'hôpital, il s'en sort avec quelques fractures bénignes mais refuse d'avouer si c'était un accident ou une tentative de suicide parce qu'il redoute de perdre sa place et donc son titre de séjour. Tess lui confesse sa déception d'avoir attendu toute la nuit Jake dont elle amoureuse tout en ayant la désagréable sensation que lui et Simone veulent la manipuler.

Simone et Howard (Caitlin Fitzgerald et Paul Sparks)

Après cette nuit agitée, Tess n'est pas dans les meilleurs conditions pour passer son test d'embauche. Elle révise rapidement chez elle et remplit un questionnaire, surveillée par Will et hantée par Jake et Simone. Puis elle entame son service. Stressée, elle chute dans un escalier après avoir débarrassé une table. Dans le bureau de Howard où se trouvent aussi Will et Simone, elle les rassure et retourne travailler. Will communique son évaluation à Howard, estimant que Tess n'a pas le niveau mais beaucoup de détermination et un bon contact avec les clients. Seule avec Howard, Simone considère que Tess ne peut pas rester mais défend Jake, qui a refusé de servir le mari de Serena. Tandis que Tess, aux vestiaires, est convaincue qu'elle va être renvoyée, contre toute attente, Simone lui annonce qu'elle est engagée.

La série, telle qu'elle est développée dans sa première saison, se démarque sensiblement du roman mais c'est naturel car Stephanie Danler, qui est la showrunner, n'a certainement pas voulu raconter exactement la même histoire. I fallait à la fois compresser l'intrigue en six épisodes de trente minutes et en garder sous le pied pour une possible suite (qui a été confirmée entre temps).

Le cadre est original et constitue la première attraction. Pourtant, un restaurant apparaît comme un décor parfait pour développer une série, c'est un microcosme fascinant à étudier avec ce qui se passe en cuisine et en salle, sa hiérarchie, la diversité de ses employés, la pression inhérente aux fonctions exercées. Et puis, de manière plus ironique, on observera que, dans bien des établissements semblables (ou moins prestigieux), beaucoup de serveurs rêvent à Los Angeles de faire carrière dans le cinéma alors que Sweetbitter met en scène des acteurs dans des rôles de serveurs.

Le scénario se déroule quasiment en temps réel, il arrive fréquemment qu'un épisode débute là où le précédent se terminait, donnant à l'ensemble une grande fluidité mais aussi une étonnante densité. Très vite, à travers les yeux de Tess, on assiste à son initiation mais aussi à la vie de cette communauté représentée par le personnel du restaurant. Chaque personnage est fouillé et révèle ses secrets progressivement, même si le récit se concentre sur Will, Sasha, Jake, Simone et Howard en dehors de Tess.

On ne donne pas cher de l'héroïne au début quand elle débarque à New York et court les établissements avec un mélange de candeur, d'émerveillement et de culot. Il lui en faudra pour convaincre Howard de la prendre à l'essai dans un restaurant au luxe évident mais sans ostentation. Le lieu est feutré mais abrite des tensions propres à ce genre d'endroit. Tess est littéralement happée par le bourdonnement de cette ruche où elle doit passer d'une commande à la plonge en passant par le service.

Tout est rapporté de manière simple et directe : comment porter trois assiettes chaudes sans les faire tomber ni se brûler ? Comment déguster un vin et le marier à un plat ? Comment ménager la concurrence sans perdre son intégrité ? La série ne perd pas de temps et épouse le rythme de la salle et l'arrière-salle pour nous présenter cette succession d'étapes à négocier. En leur centre se trouvent les deux personnages les plus charismatiques de la série : la vénéneuse Simone et son quasi-demi-frère, le barman Jake.

En apparence, Simone incarne pour Tess un modèle de perfection. Impeccable au service, dotée de connaissances oenologiques remarquables, d'une élégance sans failles, son self control n'est jamais pris en défaut. A l'opposé, Jake est un jeune homme ombrageux, peu aimable, mais charmeur. Tess tombe évidemment sous son charme, sans se l'avouer (c'est l'aspect le plus convenu, prévisible, de la série), sans que cette attirance dépasse un baiser fougueux un soir après le boulot. Simone devine rapidement ce qui se joue entre Tess et Jake et met en garde la première sur la dangerosité du second à l'occasion d'un échange troublant sur les apparences trompeuses (lorsque Serena, son ex-rivale et meilleure amie, désormais femme d'un riche client, qu'on soupçonne de courtiser aussi Simone, vient dîner au restaurant).

Sweetbitter se traduit par "doux-amer" et désigne deux des quatre goûts qu'un vin peut avoir sur la langue, mais aussi, par extension, le sentiment qui se dégage de cette intrigue. Tess, jeune fille seule dans la grande ville dont elle a rêvée et qui découvre qu'elle veut vraiment travailler dans le milieu de la restauration, malgré les sacrifices, les efforts que cela imposent, appréhende aussi, en formation accélérée, la sensibilité douce-amère de l'existence qu'elle mène. Le plus souvent, cela se traduit par des désillusions, la perte des repères, l'insatisfaction, la frustration, la peur, et elle subit davantage l'action qu'elle ne la maîtrise - comme lorsqu'elle secoure Sasha après sa chute (accidentelle ou volontaire ?).

Prise dans un triangle sentimental (car l'attitude de Simone est ambiguë au possible - à la fin, on découvre qu'elle souhaite visiblement le renvoi de Tess pour que Howard ne licencie pas Jake, responsable d'un écart de conduite avec le mari de Serena), devant assumer son comportement injuste avec Will (son éphémère amant, qui pourtant prendra son parti lors de son évaluation), et découvrant sa vocation dans la douleur et le doute, Tess a de la chance mais aussi de la détermination, à défaut de bonheur.

Pour l'interpréter, la production a été bien inspirée de distribuer le rôle à Ella Purnell, qu'on avait remarquée en 2016 chez Tim Burton (dans Mrs Peregrine et les enfants particuliers - bien qu'il arborait une perruque blonde... Référence à Winona Ryder dans Edward aux mains d'argent du même cinéaste ?). Depuis, la comédienne s'était faite discrète mais la télé lui offre une belle partition où son jeu sensible, nuancé, et son charme sensuel, porté par ce regard marron incroyable, font merveille.

Face à l'élégance royale et ensorcelante de Caitlin Fitzgerald (de retour dans une show après sa prestation dans Masters of sex), elle brille par sa complémentarité avec sa partenaire. Tom Sturridge n'a pas à forcer le trait pour camper le séduisant barman ténébreux qui la fait chavirer. Et Paul Sparks (vu dans la première saison de The Girlfriend Experience) est excellent en patron distingué, à la fois bienveillant et pointilleux. Enfin, Daniyar est parfait en âme damnée qui prend l'héroïne sous son aile.

A première vue, Sweetbitter ne paie pas de mine (même si, comme d'autres séries sur Starz - cf. Magic City - , elle a un côté classieux indéniable), mais s'avère accrocheur et bien sentie. Espérons que la suite ne se fasse pas attendre et propose un peu plus d'épisodes pour que l'histoire ait davantage d'espace.