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samedi 1 juin 2019

SUPERMAN : LEVIATHAN RISING SPECIAL #1, de Brian Michael Bendis, Greg Rucka, Matt Fraction, Marc Andreyko et Yanick Paquette, Mike Perkins, Steve Lieber, Eduardo Pansica


Ce copieux fascicule de 80 pages représente la dernière étape avant le commencement de la parution de l'Event Leviathan le mois prochain. Brian Michael Bendis avec Greg Rucka, Matt Fraction et Marc Andreyko préparent le terrain pour ce qui promet de bouleverser le DCU. Accompagnés d'artistes solides (Yanick Paquette, Mike Perkins, Steve Lieber et Eduardo Pansica), les auteurs n'entendent pas tout dévoiler cependant, juste nous mettre l'eau à la bouche. Et présenter de nouvelles séries.


- Clark Kent kidnapped ! (Ecrit par Brian Michael Bendis, dessiné par Yanick Paquette.) - Ms. Leone, la patronne de la "mafia invisible" de Metropolis, est abordée dans une librairie par Leviathan qui est impressionnée parla manière dont elle a réussi à déjouer la surveillance e Superman et souhaite ses conseils. Elle le met spécialement en garde contre Lois Lane. Celle-ci reçoit la visite de Superman à Chicago alors qu'il vient de détecter la présence d'un commando dans leur appartement à Metropolis. Il décide de se laisser kidnapper pour en savoir plus. C'est ainsi qu'il est fait prisonnier par Talia Al Ghul qui souhaite que Clark lui présente Superman...
  

- Lois Lane (Ecrit par Greg Rucka, dessiné par Mike Perkins.) - A l'hôtel Drake de Chicago, le soir venu, Lois Lane s'inquiète de ne pas voir revenir Clark Kent. Elle se rend à Metropolis et trouve leur appartement désert. Lois décide d'appeler du renfort : Batman puis Wonder Woman arrivent et alerte la Justice Ligue. Mais Lois n'a pas le temps de leur préciser qu'il s'agit de Clark et non de Superman.


- Jimmy Olsen (Ecrit par Matt Fraction, dessiné par Steve Lieber.) - En tournée promotionnelle pour la sortie de son livre, Jimmy Olsen se réveille à Gorilla City en compagnie de Jix. La soirée de la veille a été bien arrosée puisqu'ils se sont mariés. Mais la jeune femme est une voleuse inter-dimensionnelle pressée de fuir. Elle laisse à Jimmy son chat, particulièrement agressif. Le reporter, délesté de son argent et de son passeport, doit quitter Gorilla City et rejoindre Lois Lane par ses propres moyens.


- Supergirl (Ecrit par Marc Andreyko, dessiné par Eduardo Pansica.) - Supergirl enquête sur la destruction du siège du D.E.O. survenu trois mois plus tôt. Deux de ses amis, Eliza et Jeremiah, faisaient partie de cette agence. Lui souhaite vite reprendre du service, elle n'en peut plus des magouilles du service. Elle est retrouvée par le destructeur de Leviathan mais a laissé un message pour Supergirl dénonçant cette organisation.


- Action Comics (Ecrit par Brian Michael Bendis, dessiné par Yanick Paquette.) - Leviathan libère Clark Kent et embarque Talia Al Ghul. Mais elle refuse l'alliance qu'il lui propose. Sauvé in extremis par Superman, que viennent de libérer Firestorm, Lois Lane et Jimmy Olsen, elle préfère la prison à la collaboration. A Metropolis, Ms. Leone, de retour de sa rencontre avec Leviathan, explique comment elle va éliminer ce dernier.

On ferme cette revue en étant d'abord un peu surpris que certains personnages annoncés au premier plan pour le futur Event Leviathan soient absents - je pense à Batman, Manhunter (qui ne font que de brèves apparitions) mais surtout Batgirl, Green Arrow, la Question, ou Plastic Man. Puis le point de vue choisi se révèle, avec pertinence.

Depuis qu'il écrit les aventures de Superman dans ses deux séries, Brian Michael Bendis a pensé le personnage comme le pivot de l'univers DC, non seulement le héros potentiellement le plus puissant mais surtout un compas moral et une sorte de vigie, les yeux et les oreilles de la justice. L'illustration est particulièrement frappante dans Action Comics où la saga du Leviathan a été développée : à Metropolis, une mafia invisible oeuvre avec des précautions extrèmes pour ne jamais été remarquée de l'homme d'acier, et ce, depuis des décennies.

Si on applique ce procédé plus largement, alors il est possible qu'une conspiration puisse se mettre en place à l'insu de Superman. C'est ainsi que le Leviathan a grandi. Mais est-ce un vilain classique ? Une menace ? Ou une sorte de révolution ? Dans le numéro 1 de Year of the Villain, le segment concernant Leviathan suggérait, par la voix même de ce personnage, que ses manoeuvres (éliminer physiquement les organisations gouvernementales et terroristes) étaient plus ambivalentes. Batgirl apprenait que le maître d'oeuvre était certain qu'une fois son projet connu, les héros s'y rallieraient.

Superman : Leviathan Rising Special permet donc de considérer cette situation à travers quatre points de vue, comme autant de prologues mais aussi de teasers pour les séries Action Comics et Supergirl ou les futures maxi-séries Lois Lane et Jimmy Olsen (qui démarreront en Juillet).

La part la plus importante est bien entendue dévolue à Bendis avec Yanick Paquette au dessin : Clark Kent se laisse kidnapper et tombe entre les mains de Talia Al Ghul qui veut rencontrer grâce à lui Superman. La fille de Ra's est aux abois : son organisation, Leviathan, lui est ravie par l'individu du même nom, elle a donc besoin du plus puissant des alliés. En parralèle, Ms. Leone, la tête de la mafia invisible de Metropolis, rencontre justement Leviathan, impressionné par la façon dont elle a su mystifier l'homme d'acier.

Les deux chapitres ouvrent et ferment ce numéro, donnant le ton à un jeu de dupes : Talia préférera la prison à la collaboration avec Superman finalement, et Ms. Leone est certaine de pouvoir doubler Leviathan (qui en cachant son identité révèle sa faiblesse). Bendis souligne surtout que Lois Lane est crainte par Ms. Leone et le scénariste insiste sur ce point depuis plusieurs mois, au point qu'elle n'est même pas impressionnée par Batman (ce qui correspond aussi à la manière dont Tom King l'a mise en scène dans Batman). Surtout, entre Talia, Ms. Leone, Red Cloud, Leviathan, Superman paraît soudain vraiment dépassé parce que cette histoire est inhabituelle pour lui : c'est une autre marque déposée de Bendis depuis qu'il anime le personnage que de lui donner de vrais adversaires, capables de le dominer (physiquement comme Rogol Zaar, ou intellectuellement).

De retour chez DC (avec lequel il entretient des rapports compliqués depuis longtemps), Greg Rucka profite de quelques pages pour écrire Lois Lane à laquelle il va donc consacrer une maxi-série en douze épisodes à partir de Juillet. Le projet est évident tant Rucka aime ce genre de femmes (brune, intelligente, avec un caractère bien trempé). Avec Mike Perkins, il bénéficie d'un artisteau style réaliste et sombre parfait, même si leur segment est frustrant (et, c'est le comble, montre Lois obligée de sen remettre à la Justice League).

En revanche, la vraie surprise du chef revient au chapitre consacré à Jimmy Olsen puisque c'est Matt Fraction qui écrit et Steve Lieber qui dessine. L'intention du duo est de renouer franchement avec les aventures les plus délirantes du jeune reporter du "Daily Planet" et le ton est résolument à la comédie, avec voleuse inter-dimensionnelle, chat dément, gorilles et j'en passe. Impossible de ne pas éclater de rire et la maxi-série qui débutera le 17 Juillet prochain promet énormément. C'est totalement décalée par rapport à l'Event Leviathan, mais réjouissant.

On retombe dans du plus classique avec Supergirl, par Marc Andreyko et Eduardo Pansica (le combo aux commandes de la série de la kryptonienne). L'implication de Kara Zor-El  surprend un peu, mais s'explique par sa relation avec deux agents du DEO. Surtout on remarque que la cousine de Superman 1/ revient sur Terre après ses pérégrinations spatiales et 2/ est surveillée par Manhunter (en fuite après les événements de Action Comics #1011). Pansica n'est pas au meilleur de sa forme, et Andreyko se contente du strict minimum : c'est le segment le moins inspiré du lot.

ll n'empêche, la saga qui s'annonce est alléchante, avec son climat conspirationniste, son vilain qui n'en est pas vraiment un et dont l'identité reste un vrai mystère, les héros en première ligne.  Un an pile après son arrivée tonitruante chez DC, Bendis a toutes les cartes en mains pour frapper un grand coup (d'autant que son histoire s'inscrit dans un programme plus vaste d'histoires où les bad guys ont de grands projets - Bane dans Batman, Luthor dans Justice League). Cela faisait bien longtemps qu'un event ne m'avait pas autant titillé.   

mardi 22 septembre 2015

Critique 712 : SEX CRIMINALS, VOLUME 1 - UN COUP TORDU, de Matt Fraction et Chip Zdarsky

SEX CRIMINALS, VOLUME 1 : UN COUP TORDU rassemble les cinq premiers épisodes de la série créée et écrite par Matt Fraction et dessinée par Chip Zdarsky, publié en 2014 par Image Comics et traduit en France en 2015 par les Editions Glénat.
*
"Je sais de quoi ça a l'air. Nous jugez pas."
(Extrait de Sex Criminals #1.
Textes de Matt Fraction, dessin de Chip Zdarsky.)

A l'adolescence, chacun de leur côté, Suzie et Jon découvrent qu'en ayant un orgasme le temps s'arrête littéralement autour d'eux. Pour elle, c'est "le grand calme" dans une existence déchirée par la mort précoce de son père et l'alcoolisme dans lequel sa mère noie son chagrin. Pour lui, c'est "le foutoir" où il peut explorer sa sexualité à l'âge où on lui a diagnostiqué un TDAH (Trouble du Déficit de l'Attention avec Hyperactivité) associé à un TOP (Trouble Oppositionnel avec Provocation).
Après plusieurs expériences sexuelles, Jon rencontre Suzie lors d'une fête chez sa co-locataire, Rach. Ils tombent amoureux et comprennent rapidement, en couchant ensemble, qu'ils ont le même pouvoir.
Suzie se bat pour éviter la fermeture d'une bibliothèque que veut racheter, pour la détruire et revendre le terrain sur lequel elle est bâtie, la banque où travaille Jon. Progressivement, ils élaborent un projet fou : se servir de leur capacité à figer le temps pour commettre des braquages afin de sauver la bibliothèque.
Mais leur comportement provoque les soupçons de Rach qui alerte une femme flic, appartenant secrètement à la police du sexe, localisant les individus comme Jon et Suzie sans être affectée par leur pouvoir.
Le couple doit alors échapper à ces adversaires tout en découvrant comment ils en savent autant sur eux...

Image Comics a su attirer ces dernières années plusieurs des talents les plus prestigieux auparavant employés par Marvel et DC en publiant leurs projets selon le principe du creator-owned, c'est-à-dire des bandes dessinées dont les droits sur les personnages et leurs histoires appartiennent intégralement à leur(s) auteur(s) et non au studio qui les édite. On ne compte plus ceux qui ont abandonné la sécurité de contrats chez les "Big Two" pour la liberté de produire des oeuvres plus audacieuses. L'entreprise reste risquée car les auteurs n'y gagnent que si leurs titres se vendent bien. Mais le marché y a gagné une variété telle qu'il existe une vraie alternative aux super-héros.

Matt Fraction a, à son tour, franchi le Rubicon avant même la fin de la parution de Hawkeye en initiant Satellite Sam (avec Howard Chaykin), Ody-C (avec Christian Ward) et donc Sex Criminals avec Chip Zdarsky.

Ce dernier titre a connu un succès rapide et conséquent et Glénat Comics en a acquis les droits pour la traduction française (tout comme pour Lazarus de Greg Rucka et Michael Lark et Drifter de Ivan Brandon et Nic Klein). L'éditeur ne se moque pas du lecteur en publiant un bel album cartonné, grand format (30 x 20 cm), truffé de bonus, sur papier glacé.

Le culot de Sex Criminals est étonnant avec ses deux héros qui, lorsqu'ils atteignent l'extase sexuelle (par la masturbation ou lors de rapports avec un partenaire), figent le temps. La liberté de ton du scénario fait davantage penser à ce que la bande dessinée franco-belge adulte proposait dans les années 70 qu'à ce que beaucoup d'ignares en matière de comics attendrait de la part d'un auteur américain et d'un artiste canadien. C'est aussi remarquable par l'humour décomplexée et savoureux de la narration qui, comme Fraction l'affectionne, est déconstruite, avec l'usage de flash-backs, mais aussi d'apartés (le fameux "quatrième mur" brisé quand les héros s'adressent directement au lecteur).

Le rythme du récit mais aussi son inventivité, son mélange adroit de légèreté et de suspense (introduit par l'apparition de cette mystérieuse et inquiétante police du sexe), assurent son efficacité. Le premier épisode (sur les cinq que comporte ce premier tome) est plus long (une trentaine de pages) et établit Suzie comme la véritable héroïne de l'histoire, même si le couple qu'elle forme ensuite avec Jon a un équilibre habile : leurs psychologies sont fouillées, avec un zeste de pathos (la mort du père de Suzie et l'alcoolisme de sa mère, les troubles du comportement de Jon), et de ce fait sacrifie les seconds rôles (comme la co-loc' de Suzie, Rach). Il sera intéressant d'observer si Fraction continue de focaliser son récit sur son tandem ou développe d'autres protagonistes.

Parmi les abondants bonus de l'album (variant covers, retranscription d'une fausse pièce pour une web-radio, versions alternatives d'une scène de l'épisode 3), le making-of de la deuxième planche du deuxième épisode permet d'apprendre précisément comment Chip Zdarsky travaille.

D'abord illustrateur pour le "National Post" (publié au Canada) dans lequel il tenait une rubrique (Extremely Bad Advice) sous le pseudonyme de Steve Murray, et auteur de Prison Funnies et Monsters Cops, désormais aussi scénariste de Howard The Duck (chez Marvel), le dessinateur reçoit le script de Fraction (souvent découpé en huit cases par page). Il le storyboarde via Photoshop et crayonne décors et véhicules avec l'aide d'autres logiciels avant de passer à l'encrage. Des à-plats de couleurs sont ensuite confiés à Becka Kinzie et Christopher Sebela avant que Zdarsky ne récupère les planches pour y ajouter des effets numériques (comme pour les scènes se déroulant lors du "grand calme"), et effectuer le lettrage.

Le style de l'artiste s'inscrit dans une veine légèrement cartoony : la physionomie de ses personnages est réaliste, avec une pointe d'exagération, avec un encrage un peu gras, et ils évoluent dans des décors le plus souvent assez élaborés (aussi bien pour les extérieurs que les intérieurs), qui ne donnent jamais l'impression de lire des vignettes vides avec seulement des héros qui parlent. Zdarsky se montre doué pour animer un script aux dialogues prépondérants sur l'action physique, et il évite toute vulgarité quand il s'agit de représenter tout ce qui a trait au sexe.

Ce qui n'aurait pu être qu'une gaudriole facile s'avère être un des comics les plus étonnants : Image Comics (et Glénat) a encore su gagner un titre bien singulier dans son catalogue, tandis que Matt Fraction confirme son talent pour sortir des sentiers battus en compagnie de Chip Zdarsky, la révélation du projet. 
(J'espère maintenant que la bibliothèque municipale, grâce à laquelle j'ai pu lire ce tome 1, se procurera le suivant, qui vient juste de sortir.)    

vendredi 24 juillet 2015

Critique 673 : HAWKEYE #22, de Matt Fraction et David Aja


C'est le 22ème et dernier épisode de la série HAWKEYE, écrit par Matt Fraction et dessiné par David Aja, publié en Juillet 2015.
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"This is how it ends."

Penny est de retour dans l'immeuble de Bed-Stuy où elle vient chercher son passeport et de l'argent caché dans le coffre laissé chez Clint Barton lorsqu'elle est surprise par le mafieux russe Ivan et le tueur à gages le Clown.
Alors qu'il a laissé son frère Barney pour mort sur le toit de l'immeuble, Clint Barton surgit dans son appartement et défie une dernière fois ses ennemis. Kate Bishop arrive sur les lieux de la bataille et s'y mêle avec le chien Lucky.
Cette fois, il n'y aura pas d'autre issue possible que la victoire contre les "Tracksuits Dracula" et leur mercenaire ou la mort...

5 mois après la parution du 21ème épisode, voilà enfin le dernier chapitre du run de Matt Fraction et David Aja sur la série Hawkeye. Pour résumer ce qu'inspirent une si longue attente et le résultat concrétisé par le fascicule qu'on tient en main pour cette série si spéciale, initiée en 2013, les américains ont une expression parfaite :

"The wait was worth it."

Qu'on peut traduire par :

"Cela valait la peine d'attendre."

Une bonne partie du plaisir tient à la fois dans l'attente récompensée par la qualité de l'épisode, celle de la conclusion qu'il offre à cette aventure, mais je ne crois pas qu'il faille non plus se plaindre des délais. Qu'importe le flacon pourvu qu'il y ait l'ivresse. 

Mais c'est sous un autre angle que j'aimerai vous parler de ce dernier épisode, en revenant à la formule précité ci-dessus.

Posons-nous, posez-vous cette question, toute simple, mais essentielle, déterminante : combien de comics (super-héroïques) vous ont vraiment marqués ? 

Ne réfléchissez pas trop et faîtes confiance à votre jugement spontané. Vous verrez qu'il n'y en a pas tant que ça, même si vous êtes un gros lecteur de comics (super-héroïques en particulier). On se rappelle tous de la première collection d'épisodes qui nous a fait aimer ce genre, de l'équipe créative aux commandes, de l'intrigue principale.
Dans mon cas, ce fut les Uncanny X-Men de Chris Claremont et John Byrne avec la saga du Phénix Noir, découverte au milieu des années 80 dans la revue "Spécial Strange" éditée par Lug.

Passé ce choc initial, il y a la rencontre avec une oeuvre souvent plus mature, exigeante, "adulte", où l'on apprend une narration plus sophistiquée, aussi bien écrite que graphique, et qui bouleverse votre regard sur le genre : les auteurs ajoutent au divertissement une réflexion sur le genre lui-même, qui transforme l'appréciation du fan.
Dans mon cas, ce furent les Watchmen de Alan Moore et Dave Gibbons, traduit par Jean-Patrick Manchette aux éditions Zenda, et Batman : Vengeance Oblige (Batman : Year One) de Frank Miller et David Mazzucchelli, chez Comics USA.

Ensuite... Hé bien, pour ma part, j'ai cessé de lire des récits super-héroïques pendant plus de dix ans, passant totalement à côté des années 90, revenant à la production franco-belge. J'ai fait connaissance avec plusieurs bandes dessinées américaines parues à cette époque plus tard, des cours de rattrapage en somme avec au programme Kingdom Come de Mark Waid et Alex Ross notamment.

Lorsque je replongeai dans les comics super-héroïques, Ultimates de Mark Millar et Bryan Hitch entamait sa seconde "saison" et ce fut une grosse claque : moi qui n'avait jamais été familier avec les Avengers, je disposai là d'une relecture puissante et iconoclaste de leurs origines.
Puis je renouai avec les mutants chers à mon adolescence grâce aux Astonishing X-Men de Joss Whedon et John Cassaday. 

Allez sur quelques forums et vous en trouverez des fans désabusés pour qui "c'était mieux avant", mais qui, pourtant, ne parviennent jamais à décrocher et continuent, avec un mélange de masochisme et de mauvaise foi, à consommer plusieurs séries mensuellement. Ils râlent plus souvent qu'il n'y a des relaunchs sur le piètre niveau des comics actuels, les faiblesses éditoriales, ou pestent contre des détails cosmétiques comme de nouveaux designs de costumes. 

Pourtant, il n'y a pas plus ni moins de bonnes et mauvaises bandes dessinées super-héroïques qu'il y a dix, vingt, trente ou quarante ans. Les comics ne sont pas une production figée, mais un organisme en évolution permanente, dont la qualité des parutions varie avec celle de ses auteurs, de l'air du temps. Toutes les séries, prolongations de titres vieux de plusieurs décennies ou créations plus récentes, connaissent des hauts et des bas dès lors qu'un scénariste, un dessinateur et un editor sont plus ou moins capables d'en faire quelque chose de valable sur une durée conséquente.

Et à ce jeu-là, de "petites" séries sont parfois plus gâtées que de "grosses" franchises, peut-être parce qu'elles servent de laboratoires pour que des talents émergent ou confirment, pour que la manière de raconter des histoires (par l'écrit et l'image) évolue, pour atteindre un public qui n'y connaît rien, ou pas grand-chose, ou qui en a marre des séries vedettes.

Daredevil est, chez Marvel, un exemple éloquent de cet aspect laborantin car, même si le titre n'a pas toujours été populaire ou mené par des créateurs géniaux, il a permis à d'immenses talents de percer, de revenir - dans tous les cas, à la série d'éviter la banalité. Durant la décennie écoulée, Brian Michael Bendis et Alex Maleev, Ed Brubaker et Michael Lark ou Mark Waid et Paolo Rivera et Chris Samnee ont animé "tête à cornes" de cette façon, si vigoureuse, si revigorante, comme Frank Miller et Klaus Janson ou Ann Nocenti et John Romita Jr avant eux.

Mais dans cette logorrhée plaintive et vindicative, il y a pourtant l'expression d'une passion insatiable, une quête commune et perpétuelle : celle de trouver et de parler de la série qui va changer leur vie, comme quand on ouvre pour la première fois un comic-book super-héroïque. 

Le fan de comics aime le mélodrame, en clamant que plus rien ne va, et est un animal sentimental, qui ne réussit pas à décrocher parce que ça signifierait quitter l'enfance en abandonnant les super-héros dans leurs costumes bariolés, leurs sempiternelles bagarres - tout un folklore au parfum de fête foraine.

Trouver une nouvelle série qui vous fait chavirer, c'est dénicher un trésor, espérer encore que cette industrie des comics est encore capable de miracles, croire qu'on va ressentir à nouveau le délicieux frisson des grandes sagas qui nous ont bouleversés quand on était jeune.

Je considère qu'en entamant la lecture de Hawkeye par Matt Fraction et David Aja et en persévérant, malgré les retards, la frustration qu'ils engendraient, le calvaire subi par son héros, l'angoisse que Marvel implique un autre dessinateur (forcément moins bon) dans le projet, l'appréhension que le scénariste ne soit pas constant ou ne termine pas en beauté son histoire, etc... Je considère que j'ai trouvé cette perle rare, une de ces séries qui marquera ma vie de lecteur au même titre que les Uncanny X-Men de Claremont et Byrne, les Watchmen de Moore et Gibbons, Batman : Year One de Miller et Mazzucchelli, les Ultimates de Millar et Hitch, les Astonishing X-Men de Whedon et Cassaday.

Sur nombre de réseaux sociaux - forums, blogs, sites spécialisés - , la parution de ce 22ème numéro de Hawkeye a suscité des commentaires non seulement élogieux, épatés, mais surtout des témoignages où l'on retrouve ce mélange de mélodrame et de sentimentalisme qui compose la verbalisation des fans de comics. Il n'y a aucun mépris dans ce constat, puisque j'ai attendu fébrilement, comme un gamin trépignant, cet épisode, et qu'à l'heure d'en rédiger la critique je me retiens pour ne pas verser dans la complainte du fan qui voit sa série favorite se terminer (du moins dans la forme que lui ont donnée Matt Fraction et David Aja).   


"This is how it ends."

Cette phrase a quelque chose de déchirant et de libérateur. 

Que Hawkeye se termine est une délivrance car, même si je n'en ai jamais vraiment voulu à David Aja de tant tarder pour livrer ses épisodes, même si je gratifie Marvel de ne jamais avoir modifié la réalisation et la publication de ce run, il n'empêche que ça aura été épique à lire, à suivre. Lire Hawkeye aura été une expérience. Ses cliffhangers semblaient d'autant plus terribles qu'on savait qu'il faudrait des mois avant d'en connaître les conséquences. Et de savoir si Matt Fraction tiendrait toutes les promesses de ces rebondissements.

Mais toute l'impatience, contenue ou pas, laisse place aujourd'hui à une vraie mélancolie. Je ne veux pas exagérer avec les violons mais on ne sort pas des 12 épisodes de Matt Fraction et David Aja comme ça, en claquant des doigts, en fermant ce 22ème fascicule, en le rangeant dans sa bibliothèque et en attendant sereinement le prochain coup de coeur. Tout ça qui finit aujourd'hui, ça fait quand même quelque chose. D'ailleurs, depuis que j'ai achevé la lecture de ce dernier épisode, je n'arrête pas de rouvrir le comic-book, de le re-feuilleter, de m'arrêter sur une image, une planche, une ligne de texte. Je souris en redécouvrant les derniers plans. Mais en même temps, malgré toutes les vicissitudes de la production de cette série, j'en aurai bien pris encore un peu (et même plus qu'un peu).

Toutefois, je suis infiniment reconnaissant à Matt Fraction et David Aja (et Matt Hollingsworth, le coloriste magique ; et Chris Eliopoulos, le lettreur unique ; et Sana Amanat, l'editor qui a si intelligemment porté ce projet) d'avoir réussi une si belle, une si bonne sortie. 

Accrocher un lecteur, c'est déjà difficile. Le convaincre de suivre une série, lui rendre les personnages attachants, leurs aventures passionnantes, la manière de les raconter narrativement et visuellement stimulante, c'est rare et formidable. Mais réussir à bien conclure, ce n'est pas non plus une mince affaire.

Là encore - là surtout :

"The wait is worth it."

Parce que ce 22ème épisode est un vrai concentré de ce qui rend Hawkeye unique, palpitant : jouissif. L'action s'y déroule en temps réel avec l'ultime règlement de comptes entre les Hawkeyes et le Clown : la baston proprement dite entre Clint Barton et Kazi (et aussi un peu Kate Bishop) occupe 7 pages sur les 30 de l'épisode. C'est un affrontement qui n'est pas spécialement spectaculaire mais d'une brutalité sèche mémorable où les adversaires se rendent coup pour coup, sans se ménager. Il y a du sang, de la fatigue, une volonté d'en découdre définitivement que Fraction et Aja rendent incroyablement perceptibles. L'issue de cette opposition est incertaine, on vibre en la vivant.

Matt Fraction fait (une fois de plus) le pari de dialogues très économes, plusieurs pages sont dénuées d'échanges verbaux, parfois seulement ponctuées d'onomatopées évoquant le son des coups, le bruit des armes, le fracas des dégâts infligés aux corps et aux meubles. Ce quasi-mutisme, ce silence assourdissant sont extrêmement intenses, puissants - et efficaces : enfin une lutte entre un héros et son ennemi sans voix-off qui parasite l'action, qui formule les états d'âme des adversaires, les réflexions des protagonistes. C'est à la fois reposant et terriblement poignant. On lit ces pages en étant immergé comme on l'est très peu souvent dans une bagarre (super-héroïque ou tout court d'ailleurs).

Le scénariste choisit aussi de mixer un certain sentimentalisme avec une dose de malice pour ce qui concerne quelques éléments. Le sort de Lucky et celui de Barney Barton en témoigne : il est évident que Fraction ne s'est pas résolu à quitter ces personnages en brisant le coeur des lecteurs qui les appréciaient. On peut estimer qu'il est trop clément, voire roublard, mais qu'aurait gagné cet ultime chapitre à tout liquider. Même si j'ignore ce que Jeff Lemire fera du legs de Fraction dans son All-New Hawkeye (les previews suggèrent que l'ancien auteur de Green Arrow a pris cependant une direction bien distincte), Fraction semble avoir voulu laisser la série et ses acteurs dans un état qui n'handicaperait pas son successeur pour sa relance. Et je trouve cela louable.

Le récit se déroule donc dans une continuité quasi-permanente, mais Fraction y glisse de brefs flash-backs : parfois ceux-ci se situent quelques minutes avant le feu de l'action, parfois ils renvoient à des épisodes du tout début de la série (une scène d'une page fait référence à la réunion des vilains du #2 quand, sous l'égide du Caïd, la pègre new-yorkaise convient de l'élimination de Clint Barton et Kate Bishop à la demande des russes). Le scénariste glisse aussi, de manière plus indirecte, des allusions à des épisodes antérieurs via l'utilisation d'une barrette pour fixer le col de la chemise de Clint devenant une arme contre le Clown (l'ustensile avait été fourni par Kate lors des obsèques de Grill dans le #13). La présence de Penny nous ramène au #3 de la série et ses apparitions suivantes, conférant au personnage une étonnante persistance, comme le fil rouge de la série (rouge aussi comme sa chevelure et sa robe). Les câbles du combo télé-lecteur dvd de Clint (figurant dans une scène comique du #6) sont réutilisés aussi, de façon très pratique. Et le langage des signes est encore usité, car Clint n'a toujours pas recouvré son audition (on le voit même désormais équipé de prothèses).

L'écriture de Fraction s'amuse visiblement avec ces références qui parleront, complices au fan, mais sans égarer celui qui ne les avait pas relevés. C'est comme si la série, qui a su développer son propre langage, bâtir sa propre mythologie, établir sa propre continuité, se parlait à elle-même et communiquait de façon privilégiée (mais pas exclusive) avec le lecteur. Maintenant qu'il est temps de conclure, il est aussi temps de se rappeler et d'employer ces petits cailloux scénaristiques semés depuis deux ans. Sans faire le malin avec ce qu'il a disséminé, Fraction rappelle la cohérence de tout son dispositif et la richesse de son appareil narratif grâce à la résurgence de ces éléments.

David Aja ne procède pas différemment dans la forme. L'épisode est en effet abondant en compositions symétriques grâce à un découpage dont la densité toujours sidérante n'empêche pas une remarquable fluidité.

Si on traduit ça en chiffres, on obtient 243 plans en trente pages, soit une moyenne de 8 plans par page. En soi, ce n'est pas extraordinairement élevé, mais le nombre importe moins que ce qu'on fait de ces cases, de leur disposition, de leur enchaînement et des effets qu'elles produisent sur celui qui les lit. Car avec Aja on lit l'image comme un texte - une partition même, plutôt : avec ses accélérations, ses décélérations, ses pauses, ses relances, ses cimes, ses descentes. Une véritable leçon de découpage une fois de plus.

Avec un script dépouillé en dialogues, cartons indicatifs sur les unités de lieu et de temps, voix-off, mais très riche en action - coups échangés, explosions, tirs de pistolets, fusils, arcs - , l'artiste doit orchestrer les planches de telle manière que ce qui s'y joue ne soit jamais ennuyeux ni racoleur. Les variations qu'il réussit à imposer à la distribution des vignettes, elles-même inscrites dans des bandes, et souvent uniquement ornées d'onomatopées sont décisives pour maintenir l'attention du lecteur, lui communiquer l'intensité des situations, les émotions des personnages.

Cet épisode ne repose pas sur un concept strict comme ceux sur qui Aja a pu s'appuyer dans le passé (à l'instar du #13 avec son "gaufrier", du # 11 avec le point de vue du chien ou du #15 avec ses grilles évoquant les mots croisés), mais il emploie une diversité dans les cadrages qui pourrait résumer tout son travail sur la série, passant d'une planche en 12 vignettes égales et muettes à d'autres avec seulement 3,4 ou 5 cases qui valorisent les espaces (quitte à dénuder les décors envahis par la fumée consécutive à une explosion - comme après l'arrivée de Kate qui s'est servie d'une flèche spéciale pour neutraliser plusieurs "tracksuits draculas", ou quand les locataires de l'immeuble mettent en garde les gangsters sonnés).

Aja s'appuie aussi sur le lettrage de Chris Eliopoulos pour mettre en scène des moments précis : le tonnerre d'une déflagration (traduit par un "KBOOM") devient le cadre de l'image, plus loin c'est le coup de feu du pistolet caché du Clown (un "BLAM" énorme) qui est ainsi exploité. Par ce biais, Aja coupe ou met le son au gré des séquences et de l'effet recherché : ainsi Clint et le Clown défoncent une porte sans qu'aucun caractère écrit ne traduise le bruit de la casse : à cet instant, l'impact est suffisamment exprimé par l'image pour qu'une onomatopée soit utile. Idem quand, dans un réduit, des coups de poings sont échangés sans que le son soit figuré : c'est à la fin de cette séquence qu'un coup de feu est tiré par le Clown (le "Blam" précité) et le lettrage rend la détonation encore plus dramatique par l'importance de la dimension de chaque lettre.

Je disais plus haut que, à la fin de l'épisode, on voit Clint équipé de prothèses auditives, cela se passe après la bataille, une fois les malfrats embarqués par la police. Cela veut dire qu'avant cela Clint est complètement sourd : il devine ce qui se dit en lisant sur les lèvres ou alors il n'entend pas quand on s'adresse à lui. Aja et Eliopoulos ont recours à des phylactères blancs qui nous indiquent qu'un personnage prend la parole sans que Clint et le lecteur sachent ce qu'il dit. Le procédé est simple mais toujours merveilleusement efficaces.

Un autre motif cher à Aja est le recours aux silhouettes noires sur un fond coloré uni (mauve, gris, jaune, bleu, rouge). L'image se réduit alors à son aspect le plus iconique, ce qui dramatise l'action et oblige le dessin à ce qu'il représente de la manière la plus épurée à être néanmoins le plus évident. Mais cela permet aussi de suggérer aussi ce que raconte une image : l'imagination du lecteur est mise à contribution, nous devons deviner ce qui se produit et cela est plus puissamment évocateur parfois que si tout était éclairé. De multiples coups assénés par Clint au Clown (et vice-versa) sont ainsi montrés - ou, en fait, non-montrés - sans que la violence soit atténuée, au contraire : les gestes sont capturés dans un contre-jour et des éclats de sang noir giclent pour bien souligner leur impact, les dommages qu'ils infligent à celui qui les reçoit.

D'autres fois encore, Aja produit des travellings arrière en partant d'une case noire sur laquelle est inscrite une indication laconique ("Now", "Just like ten minutes ago", "So now then", "But then", "And then") puis le cadre recule pour dévoiler un objet ou un personnage partiellement avant d'aboutir à un plan plus large qui montre la totalité de l'espace scénique (la pièce où se joue l'action, en intérieur ou en extérieur). Cela agit aussi sur la temporalité du récit en freinant son rythme tandis que, lorsqu'on est dans le feu de l'action, les plans s'enchaînent en jouant sur la latéralité ou les ruptures dans la valeur des plans, l'angle de vue (quoique Aja n'est pas du genre à abuser des plongées/contre-plongées, champs/contre-champs : il préfère dérouler des continuités séquentielles en conservant le cadre à hauteur d'homme).

Enfin, revenons un instant sur le nombre de plans : selon qu'une planche compte peu ou beaucoup de vignettes, le lecteur a plus ou moins d'informations visuelles à absorber et donc cela influe sur la vitesse avec laquelle il lit la page (et par extension l'épisode). Si une page comporte un nombre important de cases mais que chaque case contient peu d'éléments, cette page se lit rapidement mais la grille des plans force le regard à s'y attarder quand même pour bien suivre le déroulement de la scène. Si une page comporte peu de cases mais que chacune d'elles contient beaucoup d'éléments, cette page est analysée rapidement mais prendra du temps à être décrypté si on s'attache à détailler tous les éléments de chaque image.

Les grands dessinateurs savent non seulement alterner les pages avec beaucoup de plans contenant peu d'éléments à déchiffrer mais s'enchaînant avec fluidité et les pages avec peu de plans mais contenant suffisant de détails pour ne pas paraître vide. Cela permet de manoeuvrer le regard du lecteur à l'aide du découpage, qui est le moyen qu'a l'artiste pour écrire visuellement des phrases graphiques plus ou moins longues et fournies (comme un scénariste peut écrire des phrases avec plus ou moins de mots exprimant plus ou moins d'informations). Tout est une affaire de dosage pour ne pas fatiguer les yeux du lecteur (en le saturant de détails et d'informations visuelles, en plus du texte dans des cartons et des bulles) ou le laisser dériver faute d'éléments visuels importants (avec des cases insuffisamment remplies - par exemple, un plan avec seulement un personnage sans décor).

Aja a assimilé ça comme seuls les très grands dessinateurs le font et, sur un format de trente pages (au lieu des vingt habituelles), déploie cette maîtrise de telle sorte que l'épisode donne une impression à la fois de grande facilité dans sa lecture (grâce à des enchaînements de plans très fluides, un dosage parfait des informations visuelles dans chaque plan) et de grande densité (en donnant à chaque image un sens précis, une intensité dramatique forte, une valeur esthétique inspirée). Parfois cela est raconté graphiquement avec une économie redoutable (les silhouettes, une transition spatio-temporelle subtile - Penny qui quitte l'appartement de Clint dans une case et qui est assise dans un avion de ligne dans la case suivante) - , parfois avec une sophistication raffinée (un mouvement décomposé dans un seul plan avec six personnages quand Clint est entouré de toutes ses "femmes", des "gaufriers" à la fois sobrement expressifs et puissamment évocateurs quand Clint et le Clown se dévisagent ou quand les visages de tous les parrains de la pègre défilent pour condamner Clint et Kate à mort).

Il fallait bien un épisode exceptionnellement écrit et dessiné pour clore un run exceptionnellement développé au sein de la production si standardisée d'un gros éditeur comme Marvel. Mais il faut surtout du talent pour que cette qualité ne transforme pas en une démonstration suffisante. C'est ce à quoi sont parvenus Matt Fraction et David Aja dont la dernière élégance est de fermer le ban avec deux dernières pages comme un générique de fin de film, sobre, simple, définitive :

"a 
Clint Barton / Kate Bishop
Comic Book"

"by
Matt Fraction & David Aja"

"with
Matt Hollingsworth & Chris Eliopoulos"

"End."

Chapeau bas. Et merci : ça en valait vraiment la peine.

mardi 10 février 2015

Critique 570 : HAWKEYE #21, de Matt Fraction et David Aja (avec Raul Allen)


HAWKEYE : RIO BRAVO est le 21ème (et avant-dernier) épisode de la série, écrit par Matt Fraction et dessiné par David Aja (avec Raul Allen), publié par Marvel Comics en Février 2015.
*

Après avoir sévèrement blessé par le tueur à gages surnommé le Clown, recruté par les mafieux russes qui veulent s'approprier l'immeuble dans lequel ils vivent (avec tous leurs voisins), Clint (qui est devenu sourd) et Barney Barton (privé de l'usage de ses jambes) ont, après avoir encaissé le choc, décidé de contre-attaquer en s'en prenant à une planque de leurs adversaires. La guerre est dorénavant déclarée entre les deux parties.
En attendant l'inévitable riposte des mafieux, les frères Barton organisent la défense de l'immeuble et de ses occupants, qui participent activement aux préparatifs. Tous ignorent pourtant qu'une des locataires est complice avec l'ennemi.
Lorsque les méchants débarquent, le plan des Barton semble fonctionner mais les assaillants sont nombreux, lourdement armés, déterminés, et comptent le Clown dans leurs rangs. La bataille va être terrible.

Il aura donc fallu attendre 6 mois, depuis Août dernier, pour enfin lire le pénultième épisode du run de Matt Fraction (déjà parti vers d'autres projets pour l'éditeur Image Comics) et David Aja (fidèle à son rythme de livraison à la mesure de son perfectionnisme). Mais cette fois, ça y est, la fin approche (le 22ème épisode est annoncé pour le 11 Mars prochain) et les sentiments des fans de cette série si spéciale sont partagés.

En effet, quand on connaît l'imminence du dénouement, deux impressions s'entremêlent, encore plus fortement dans le cas de Hawkeye où chaque nouvel épisode du tandem Fraction-Aja s'est fait attendre (tout en assurant à chaque fois une expérience de lecture mémorable).
D'un côté, il y a un soulagement certain lié justement au délai observé entre chaque nouveau chapitre. Passé le #22, ce sera bel et bien terminé, nous n'aurons plus à patienter des semaines, des mois entiers, tiraillé entre le respect pour le efforts de ces deux auteurs soucieux de produire des épisodes vraiment uniques (tout en les intégrant à une trame finement tressée depuis deux ans) et une relative usure nerveuse causée par l'angoisse que peut-être le prochain "single" serait moins bon, moins intense, moins inventif, moins émouvant.
Mais d'un autre côté, ce soulagement est dépassé par de la tristesse : tristesse de voir partir cette fabuleuse équipe créative, qui ne présidera plus aux aventures de son héros, qu'elle aura réussi à rendre si attachant, avec lequel nous aurons ressenti tant d'émotions fortes, des plus légères aux plus dramatiques.
Le juste milieu réside sans doute dans le fait que l'éditeur aura fichu la paix à Fraction et Aja, composant avec leurs retards, l'aspect si atypique de leur entreprise. Marvel Comics a bien des défauts (comme toutes les majors de l'édition) mais, sur ce titre-là (comme d'autres par le passé - je pense par exemple à Astonishing X-Men par Joss Whedon et John Cassaday ou Ultimates par Mark Millar et Bryan Hitch), rien à leur reprocher dans leur gestion. Bien entendu, si Hawkeye n'avait pas connu le succès public (qui sans être spectaculaire a permis la viabilité de la série), critique (qui a contribué à sa côte de popularité) et n'avait pas remporté de nombreuses et prestigieuses récompenses, la situation n'aurait certainement pas été la même et le projet aurait été considérablement abâtardi par (notamment) des dessinateurs intérimaires ayant immanquablement fait régresser sa qualité.
Dès le mois prochain, à peine le run de Fraction et Aja conclu, Hawkeye connaîtra un relaunch, dirigé par le scénariste Jeff Lemire (transfuge de DC Comics - chez qui il écrivait, ça ne s'invente pas, Green Arrow - et produisant également pour Image Comics) et le dessinateur Ramon K. Perez (entre autres distingué par son adaptation de Tale of Sand d'après Jim Henson). C'est une autre belle équipe créative, avec assurément un gros potentiel et une toute autre sensibilité. Mais pour tous les fans de l'ère Fraction-Aja comme moi, ce sera une page qui se tournera.

Bon, trêve de sensiblerie. Passons à l'examen du contenu de ce #21.

Le précédent numéro ne laissait aucun doute sur ce qui se développe dans celui-ci, Matt Fraction ayant lancé les frères Barton sur le sentier de la guerre contre les "tracksuit Draculas", ces mafieux russes qui tracassent Hawkeye et son entourage (famille, voisins, amis, partenaires) depuis le début de la série. Cela intervenait après l'agression terrible dont furent victimes Clint et Barney dans le #15, lorsque le tueur à gages le Clown avait mutilé Clint (en le rendant sourd d'une manière particulièrement brutale) et Barney (devenu paraplégique).

En intitulant cet épisode Rio Bravo, Fraction fait référence à un grand classique cinématographique du western, le chef d'oeuvre d'Howard Hawks sorti en 1959. Déjà, même si vous pouvez lire cette histoire sans connaître le film, voyez-le quand même à l'occasion car c'est une oeuvre extraordinaire, un sommet du genre.

Pour rappel (ou information), un shérif y arrêtait le frère de l'homme le plus puissant de la région. En attendant de le faire juger, il le retient en détention dans son office, avec pour seuls alliés un adjoint joueur et ivrogne, un vieillard boiteux et râleur, un jeune pistolero ambitieux, une joueuse de poker (amoureuse de l'homme de loi) et un hôtelier mexicain. En face d'eux, leur adversaire a mobilisé une petite armée de mercenaires.

A l'époque, Rio Bravo fut considéré comme la réponse de Hawks à un autre grand western, Le Train sifflera trois fois de Fred Zinneman où un shérif essayait en vain de mobiliser la population contre un gang : il fera face seul jusqu'à la fin mais jettera son étoile ensuite, dégoûté par la lâcheté de ses concitoyens. Immortalisé par Gary Cooper, ce personnage fut jugé durement par John Wayne, héros de Rio Bravo, qui trouvait sa réaction contraire aux valeurs américaines.
Dans le film de Hawks, au contraire, John T. Chance ne renonce pas, ni devant l'adversité ni à la fin de sa lutte, et plutôt que de mettre en danger des civils, engage à ses côtés des déclassés qui n'ont plus rien à perdre (l'adjoint ivrogne, le vieillard éclopé) ou des étrangers désireux de prouver leur courage (le jeune as de la gâchette, la séduisante joueuse). Ainsi, compte-t-il leur permettre de s'améliorer, de se repentir ou de gagner en respectabilité.

Ce schéma est reproduit dans cet épisode de Hawkeye avec un héros diminué (Clint, sourd et toujours couvert d'égratignures comme en témoignent ses bandages et pansements), son frère handicapé (en chaise roulante) mais le premier à vouloir en découdre une fois pour toutes, et les occupants de l'immeuble qui choisissent d'y rester pour résister contre les mafieux russes alors qu'ils n'ont aucune expérience du combat, disposent de moyens limités, dérisoires pour les affronter ; tous ignorant qu'un complice de leurs adversaires est parmi eux. 

Il ne fait en vérité peu, et même pas de doute que l'issue de cet avant-dernier round ne pourra que déboucher sur un drame, après un déferlement de violence, une lutte inégale et sans quartier, tant les forces en présence sont déséquilibrés. Qui pourrait miser sur une bande de simples gens démunis mené par un archer physiquement lésé et son frère paralytique contre cette horde de gangsters surarmés, excédés par cette résistance, avec un tueur aussi efficace qu'imprévisible parmi eux ?

Toute la difficulté pour Matt Fraction consiste alors à écrire un conflit aussi mal engagé pour ses héros en lui donnant malgré tout une grande tension, en suscitant même un certain suspense, en ne sombrant pas dans les effets faciles et complaisants (comme éviter un bain de sang, la mise en scène d'une défaite non seulement humiliante mais illustrée de façon racoleuse, esquiver l'émotion dégoulinante).

Le scénariste se tire de tous ces pièges avec beaucoup d'adresse : dans un premier temps, on assiste aux préparatifs de la bataille, dans une succession de scènes rapides et sobres, sans effusion. Les frères Barton ont un ultime échange dans la buanderie de l'immeuble : il est question de fidélité, de solidarité et de loyauté. Puisque Barney l'a poussé à défier l'ennemi, Clint lui réclame en retour son soutien inconditionnel, au point de jurer de le tuer s'il lui fait défaut au moment crucial.
Puis, en une page (superbe, tout en silhouettes), on peut voir les habitants de l'immeuble s'affairer en attendant l'orage : certains plient leurs bagages et quittent les lieux, un autre répare la roue de son vélo, d'autres encore déménagent des meubles, plantent des clous, bricolent un plafond.
Ensuite, Clint retrouve Jessica Drew (alias Spider-Woman), son ex, à qui il avait téléphoné pour du renfort : l'occasion de s'excuser pour l'avoir trompée mais aussi lui expliquer son intention ferme de changer, d'assumer d'autres responsabilités (en premier, celle de protéger ses voisins). C'est une belle réconciliation, traitée avec délicatesse, qui donne à voir une nouvelle fois l'art de Fraction pour humaniser des personnages qu'on voit habituellement en costumes moulants et bariolés, en train de se bagarrer contre d'improbables vilains, et dont les relations relèvent de clichés sans relief.

A ce moment-là, une vignette nous montre subrepticement le retour, à la descente d'un avion, de Cherry/Penny, cette rousse incendiaire à l'origine de l'infidélité de Clint et d'ennuis supplémentaires dans son contentieux avec les russes. Si le scénariste choisit de re-convoquer, même aussi fugacement, ce personnage, c'est un signal évident pour nous indiquer qu'elle va certainement encore jouer un rôle important dans l'épilogue de son run.

Deux pages complètent les préparatifs du siège : Barney et Simone se disent "au revoir", mais le lecteur sent immédiatement que cela ne sera pas le cas (comprendre : s'attend à quelque chose de pire). Puis Clint monte son frère sur le toit de l'immeuble, où, espère-t-il, il sera plus en sécurité, en compagnie du père de Gil, veillant sur deux cuves enflammées (des armes).

Ensuite... Ah, ensuite, c'est la poudre, c'est le feu, c'est le sang, et comme je ne veux pas vous faire le "coup de l'ouvreuse" en vous en racontant trop, je m'en tiendrai à la critique et moins à la description de l'action. Mais ce que je peux vous dire, c'est que l'assaut contre l'immeuble, après l'arrivée en vans, des "tracksuit Draculas" et du Clown, est un long et ahurissant morceau de bravoure, qui dure 10 pages, soit la moitié de l'épisode.
10 pages exceptionnelles, d'une intensité incroyable, comparables à un morceau de jazz hard-bop tant le tempo de cette séquence a quelque chose de musical, avec des enchaînements de plans aux dimensions alternatives qui leur donnent l'air d'un crescendo.

La bande dessinée d'action, et plus spécialement celle avec des super-héros (dotés ou non de pouvoirs), repose majoritairement sur la représentation du combat, et il existe bien des manières de figurer la violence d'un affrontement, en recourant aux effets les plus spectaculaires, avec des images surdimensionnées, des personnages exhalant une puissance irréelle, des pages qui sont des vignettes à part entière.
Mais quoi de plus difficile et en même temps de plus éprouvant, de plus efficace que d'arriver à traiter le combat en parvenant à faire ressentir au lecteur toute l'âpreté de la lutte, toute l'incertitude du duel, faire en sorte qu'il souffre émotionnellement en ayant peur pour le héros, qu'il ait mal pour lui, qu'il sente la dureté des coups, les impacts sur le décor ?

Tout cela, Fraction le réussit. Et dans les dernières pages de l'épisode, on assiste à un ultime sursaut, désespéré, qui rend encore plus cruel le dénouement. Pourtant, l'image la plus brutale de ce passage est elle aussi (comme pour la page 2, quand l'immeuble se prépare à la guerre) traité en contre-jour. Il n'y a pas besoin de l'éclairer, le lecteur la comprend tout de suite, il en saisit toute le côté impitoyable, terrible. Et c'est à peine si le tout dernier plan de l'épisode, avec le retour de Pizza Dog (et celui qu'il suggère, celui de Kate Bishop) atténue le choc.

David Aja traduit en images ce récit avec la virtuosité dont il a fait preuve depuis le début. Si cet épisode ne s'articule pas autour d'un gimmick précis, comme l'emploi complet du gaufrier (dans le #13), il offre au regard une nouvelle leçon de découpage. Il a reçu l'aide de son compatriote Raul Allen (qui a, apparemment, participé aux dessins des vignettes comportant une figuration importante des "tracksuit Draculas").

Je me suis amusé, après avoir fini de le lire, à compter le nombre de cases de ce chapitre, parce que, même si je l'avais lu rapidement (avant de le relire pour mieux le décortiquer), j'avais la sensation d'une grande densité. C'est effectivement le cas : pour 20 pages, on dénombre pas moins de 204 plans, ce qui fait une moyenne de 10,2 plans par page ! Un rapport étonnamment élevé pour les standards des comics super-héroïques traditionnels abondant en "splash" et doubles pages.

Je parlais plus haut de la musicalité de l'écriture de Fraction, qui s'exprime plus ici dans le rythme des scènes, leur enchaînement, leur progression en intensité dramatique, que par les dialogues. Cette musicalité, toute "jazzystique", se retrouve dans les dessins et le découpage de Aja.

Si je devais choisir un instrument pour matérialiser la musicalité graphique de cette épisode, ce serait la batterie. Aja dessine comme un batteur, un percussionniste dans ce #21 : les premières pages sont comme interprétées au pinceau, sur un tempo calme, mais un calme inquiétant, un climat lourd, une sorte de caresse tout proche de la griffure, de la fissure, de l'explosion.

Il dispose ses premières planches comme des grilles, des diagrammes, où l'on retrouve l'influence (revendiquée) de Chris Ware : pas de fantaisie dans les compositions de plans, cadrés "à plat", à hauteur de personnages, sans plongée/contre-plongée. Des plans souvent rapprochés, des gros plans, avec des champs-contre-champs (pour le dialogue entre Clint et Jessica). Puis des plans généraux, mais sans excentricités, pour figurer un groupe de personnages (l'au revoir entre Barney et Simone, l'arrivée sur le toit de Barney avec Clint et le père de Gil) : ces plans-là occupent toute la largeur de la page, au milieu de celle-ci, découpée en trois strips dont le premier et le troisième sont formés par trois vignettes. On peut alors presque entendre les baguettes du batteur accélérer puis faire un break avant d'accélérer à nouveau.

La longue séquence de l'assaut est un festival : Aja ne "breake" plus, il va de plus en plus vite, en martelant ponctuellement pour souligner tel ou tel temps particulièrement fort de l'action qui se déploie alors en une quasi-continuité séquentielle.
Là, il glisse un travelling avant (sur le visage effrayé de Deke, sur le Clown armant un fusil de chasse). Là, il flirte avec l'abstraction (les phares des vans des "tracksuit Draculas" qui approchent devant la façade de l'immeuble). Puis c'est une cascade de frappes sèches quand tout explose (les cuves enflammées se déversant sur les mafieux en même temps que les flèches tirées par Clint, dans deux cases verticales bordant une succession de quatre bandes de une, deux fois deux, et une cases).
Dans ces pages-là, je trouve l'influence pop de Jim Steranko.

Telle une ponctuation par une frappe de cymbale, Aja rompt le tempo avec des enchaînements plans horizontaux/plans verticaux : 

- les premiers pour montrer la progression dans les escaliers de l'immeuble des mafieux ou pour montrer Aimee fonçant en voiture sur les russes avant de piler contre la façade, ou quand Clint se jette, blessé à une cuisse, dans un appartement sous le feu nourri de l'ennemi depuis un couloir, ou pour représenter le Clown, immobile, impassible, une flèche fichée dans l'épaule. 

- Les seconds pour détailler des images choisies pour ce qu'elles suggèrent ou soulignent du déferlement de violence dans les murs de l'immeuble : les russes coincés dans la cage d'escalier, Clint bandant son arc puis touché par un coup de feu tiré par le Clown, qui recharge tranquillement son fusil, puis l'échange entre les deux hommes, flèche contre cartouches.

Les 6 dernières pages (et plus spécialement encore les pages 15-16-17-18) sont syncopées. C'est comme si, alors, le rythme se  résumait à celui d'un battement de coeur, qui serait transcrit par des frappes sur la grosse caisse d'une batterie. Aja alterne des cases noires (où Clint perd connaissance) à intervalles réguliers et des plans dont les seuls textes sont ceux de la voix-off de Clint (qui ne peut pas entendre ce que se disent les autres personnages mais tente de le deviner, essaie de réagir, de réfléchir).
Ces cases noires, toujours disposées sur des planches en trois strips, sont de largeurs variables, pour traduire la durée de la perte de connaissance du héros. Ce n'est donc pas un artifice graphique gratuit mais bien une manière de représenter visuellement un état. L'effet produit ressemble encore à un alignement de notes musicales, noires et blanches, donnant la mesure du temps au lecteur.
Les plans figurés offrent des angles de vue déroutants, en caméra subjective, en contre-plongée, légèrement décadrés, épousant la vision éreintée et morcelée de Clint. L'effet immersif est garanti, on a l'impression d'être aussi sonné que lui, confus, luttant pour se reprendre mais accablé par les coups reçus, désorienté.

David Aja est le Art Blakey des dessinateurs de comics. La variété de son jeu dans le rythme des pages est tout bonnement confondante.

A ce niveau-là du récit, la colorisation de Matt Hollingsworth se réduit à une palette très réduite, avec une dominante d'orange et de marron, le jaune n'étant employé que pour la chevelure de Clint et les rayures sur les survêtements des "tracksuit Draculas". Le contraste est saisissant avec les pages précédentes où le gris, le bleu, mais aussi le beige et le rouge (rouge des cheveux de Barney, du tee-shirt de Jessica, du ciel au-dessus de l'immeuble, de la carrosserie de la voiture conduite par Aimee, de la crinière et de la robe de Cherry/Penny). Mais cet aspect primaire, sommaire, renforce le climax de l'épisode, comme si chaque plan était soumis à une surchauffe, une poussée de fièvre, comme si le sang versé délavait toute l'image. Impressionnant.

La qualité de ce nouvel épisode confirme toute celle des précédents. Hawkeye transcende par le style d'une écriture très élaborée et d'un graphisme très sophistiqué le classicisme référencé de son récit, un western-opéra où le lecteur est secoué comme le héros.
Sur de telles bases, on peut s'attendre à un final grandiose (et qui devrait, en prime, compter une dizaine de pages en plus), à la mesure d'un run d'anthologie.

samedi 16 août 2014

Critique 493 : HAWKEYE #19, de Matt Fraction et David Aja


HAWKEYE : THE STUFF WHAT DON'T GET SPOKE est le 19ème épisode de la série, écrit par Matt Fraction et dessiné par David Aja, publié en Juillet 2014 par Marvel Comics.
Cet épisode fait suite au #15, publié en Mars 2014 (critique 424 de ce blog).
*
 

La dernière fois que nous avions vu Clint et Barney Barton, ils venaient d'être violemment attaqués par le tueur à gages, le Clown, engagé par les mafieux russes, anciens propriétaires de l'immeuble où résident Hawkeye, son frère, et leurs voisins. Jessica Drew (alias Spider-Woman, l'ex-petite amie de Clint), appelée à la rescousse, les avait trouvés, gisant dans une mare de sang après avoir aperçu leur agresseur.
Les deux frères s'en sont tirés mais avec de sérieuses blessures quand nous les retrouvons : Clint est devenu sourd et Barney est cloué dans une chaise roulante.
Clint est aussi atteint moralement : il se sent toujours coupable de la mort de son voisin, "Grills" (déjà exécuté par le Clown), et s'en veut de ne pas avoir deviné plus tôt que l'assassin se cachait dans l'immeuble depuis longtemps (et que ses commanditaires n'avaient pas abdiqué).
Clint refuse de communiquer avec Barney : la situation le renvoie à leur enfance où, victime d'un père violent et alcoolique, il avait déjà perdu l'audition et se reprochait de ne rien pouvoir faire contre le responsable. 
Barney réussira-t-il néanmoins, par la raison ou la force, à susciter un sursaut de Clint, malgré leurs handicaps, leur relation fraternelle compliquée, l'adversité apparemment insurmontable de leurs ennemis, mais pour le bien de tous leurs amis et voisins ?

Quatre mois après la sortie du #15, Matt Fraction et David Aja livrent enfin un nouvel épisode en commun. Aussitôt, la Toile s'est enflammée (positivement) sur le résultat, pardonnant une nouvelle fois leur retard aux auteurs, et au même moment, les Eisner awards ont distingué la série en lui décernant les prix du meilleur épisode (pour le #11, Pizza is my business) et du meilleur cover-artist (pour Aja). Il n'en a pas fallu plus pour que certains critiques prédisent à ce nouveau chapitre de futures récompenses... Et c'est effectivement un tour de force qui devrait être salué.

Un mot d'abord, sur les délais de production : ils ne gênent pas la lecture. Relire un ou plusieurs épisodes précédents n'est pas une corvée quand on a la chance d'avoir une série de ce calibre, qui sait si bien stimuler le lecteur, l'entraîner vers de nouvelles expériences narratives et graphiques, transcender son genre (le récit super-héroïque, très détourné). 

Par ailleurs, Matt Fraction, son scénariste, alterne les épisodes avec David Aja (avec Clint Barton/Hawkeye/Hawkguy comme héros) et Annie Wu (avec Kate Bishop/"Lady" Hawkeye comme premier rôle), et même quelques issues spéciales (comme le #17, dessiné par Chris Eliopoulos, le lettreur de la série) : l'un dans l'autre, même s'il faut s'armer de patience pour suivre les aventures du côté de Clint Barton, ceux qui achètent tous les numéros ont quand même de quoi lire en attendant.

Ensuite, il faut quand même saluer et remercier le staff éditorial de la série chez Marvel qui n'a jamais cédé à la tentation de remplacer David Aja pour dessiner ses épisodes afin de préserver la périodicité mensuelle du titre. Les excellentes critiques et les bonnes ventes de la série y sont sans doute pour beaucoup, et les responsables du titre ont dû vite comprendre qu'écarter l'espagnol, malgré le temps qu'il met à livrer ses vingt planches, ôterait une bonne partie (pour ne pas dire l'essentiel) de la qualité de Hawkeye version Clint Barton. Il y a là quelque chose de vraiment réconfortant, mais aussi de précieux parce que rare, à pouvoir lire une série comme celle-ci grâce à des gens qui ont compris que ses auteurs méritaient qu'on leur donne du temps pour la réaliser : c'est bien entendu exceptionnel, et il s'en trouvera toujours pour râler parce qu'ils n'ont pas leur fascicule chaque mois, mais quand ils reliront le run complet de cette équipe artistique, ils mesureront mieux, avec plus de distance et de discernement, l'intelligence de cette décision éditoriale.

Et, enfin, en lisant ce 19ème épisode, à la question : cela méritait-il d'attendre aussi longtemps ? On peut répondre "oui". Oui, c'est un nouvel épisode sensationnel, qui valait bien la peine de patienter 4 mois.

Passons donc à présent sur le contenu.

Et là, j'en vois déjà qui vont être interloqués en feuilletant d'abord puis en se plongeant plus attentivement dans la lecture de cet épisode. Pourquoi ? Parce que, comme le #11 était déjà surprenant en adoptant le point de vue d'un chien, celui-ci emploie abondamment le langage des signes, mais aussi des phylactères vides ou remplis de caractères illisibles. Mais n'ayez pas peur. Ou, même si vous avez un peu peur (de ne pas tout saisir, et donc de ne pas tout apprécier autant que vous le voudriez), osez l'expérience, relevez le défi (et de toute façon, je vous fournis dans cette critique l'aide d'une rapide recherche via Google), et comprenez surtout ce que David Aja a résumé dans un tweet :

- “If while reading Hawkeye #19 you feel you don’t get it all, if you find obstacles, congrats, you’re starting to learn what being disabled is.” ("Si pendant que vous lirez Hawkeye #19 vous sentez que vous ne comprenez pas tout, si vous vous heurtez à des obstacles, félicitations, cela veut dire que vous commencez à comprendre ce qu'être handicapé signifie.")

Il faut aussi préciser que le langage des signes américain diffère du langage des signes français, et donc, ce petit tableau ci-dessous est bien utile :
 

C'est celui qu'a dessiné David Aja, d'après la manière américaine de signer les lettres et les chiffres.

Il est temps d'ouvrir une parenthèse dans cette critique, pour apprendre comment l'idée d'un tel épisode, reposant sur un dispositif narratif impliquant l'usage du langage des signes, est venue à Matt Fraction.

En 2012, Rachel Coleman, responsable de la série pour enfants Signing Time chez Two Little Hands, fit la connaissance de Matt Fraction à l'occasion d'un concert. Fraction fut fasciné par cette expérience  et compris quelles similarités visuelles existaient à la fois dans les comic-books et cette manière de communiquer.
En développant son intrigue pour la série Hawkeye, le scénariste annonça très tôt qu'il utiliserait ce langage dans un épisode en l'intégrant de façon logique et naturelle. C'était aussi l'occasion pour lui de rappeler que le héros avait déjà connu des problèmes d'audition sévères dans le passé (dès sa première mini-série, écrite et dessinée par Mark Gruenwald dans les années 80).
Plus tôt cette année, une mère de famille contacta Marvel parce que son fils de 4 ans refusait de porter ses prothèses auditives en expliquant que les super-héros n'en portent jamais. L'éditeur envoya au garçon un dessin d'Hawkeye équipé de prothèses auditives, et ensuite fit créer un nouveau super-héros nommé Blue Ear.
Tout cela encouragea encore davantage Fraction qui confirma à Rachel Coleman qu'il venait d'écrire un épisode dans lequel Clint Barton était à nouveau victime de surdité.
Un an passa et Fraction posta alors à Coleman une première version du script de Hawkeye #19, incluant des phylactères vides quand Clint Barton n'était pas face à son interlocuteur (et donc ne pouvait pas lire sur ses lèvres ce qu'il disait).

Et c'est là où j'en reviens à ma propre analyse : si on ne connaît pas le langage des signes américain, en lisant cet épisode, on est d'abord confus, frustré, perturbé, puis on cherche plus précisément à savoir ce que les passages utilisant ce procédé signifie. Avec cet épisode, en vérité, Fraction et Aja invitent le lecteur à ne plus être qu'un spectateur passif mais à participer activement à leur initiative en faisant un (petit) effort. Il n'y a pas de traduction offerte avec ce numéro, tout simplement parce que, quand on est effectivement sourd, personne ne fournit non plus de moyen pour comprendre ce que les autres disent ou ce que vous, vous voudriez leur dire.

Après avoir lu Hawkeye #19, le critique Timothy Merritt, qui signa un article élogieux, et sa femme, qui ont un enfant de 8 mois atteint de surdité, prirent la décision d'apprendre la langue des signes et de la lui enseigner. 
L'épisode est aussi dédié à Leah (http://www.rachelcoleman.com/leahs-story/ ), la fille de Rachel Coleman, née sourde en 1996 (pour en savoir plus sur elle et sa réaction sur l'épisode, cliquez sur ce lien : http://www.comicbookresources.com/?page=article&id=55195 ).
Pour en savoir plus sur la production de Rachel Coleman, cliquez sur ce lien : http://www.twolittlehands.com.

(La page 7 et son script de Hawkeye #19.
Texte de Matt Fraction, dessins de David Aja.)

Selon votre caractère et votre volonté, vous pourrez considérer cet épisode comme un épisode extra-ordinaire de plus dans la collection produite par Matt Fraction et David Aja. Et/ou alors comme une incitation à considérer autrement cet handicap, peut-être même à apprendre le langage des signes.

D'un strict point de vue "technique", c'est effectivement un épisode fabuleux : le scénario est fin, subtil et efficace à la fois. Matt Fraction a atteint avec cette série ce après quoi courent certainement tous les auteurs (en tout cas tous les auteurs consciencieux) dans leur carrière : une sorte d'état de grâce où on ose oser, où on ose tout, où les éditeurs qui vous supervisent savent vous encadrer sans vous brider, et où tout vous réussit parce qu'on est porté par ce qu'on écrit, parce que le héros vous inspire, parce qu'on a trouvé un angle original pour raconter ses histoires.
Mieux même, il est arrivé à rendre attachant un héros dont les défauts ne nous sont pas cachés mais participent à le rendre sympathique (même si ça ne signifie pas qu'on lui pardonne tous ses écarts, ses maladresses, son manque de clairvoyance) : Clint Barton est un type fier, infidèle, têtu, bagarreur, il n'est pas immédiatement aimable, et même aujourd'hui, avec tout ce qu'il a enduré et endure encore, on ne peut pas dire qu'il soit un héros classique, de ceux qu'on admire.
Mais à travers lui et les personnages qui l'entourent, fugacement ou plus intimement (comme ici, son frère Barney, écrit, peut-être pour la première fois, vraiment comme l'autre Hawkeye de la série, depuis le départ de Kate Bishop), Fraction définit cette notion de héros, à la fois comme personnage de fiction et comme personnage admirable.
Pourquoi aime-t-on un héros (quand bien même, comme disait Aragon : "malheureux le pays qui a besoin de héros") ? On l'aime pour les choses biens qu'il accomplit, ses actes purement héroïques, son activité de justicier, son honnêteté, sa capacité à améliorer la vie des autres mais aussi à faire l'effort d'être quelqu'un de bien lui-même, quelqu'un de droit, en qui on a confiance. Tout ce qui fait en somme que "pour être aimé, il faut être aimable", comme l'écrivit François Truffaut.
Mais on aime aussi un héros, de bande dessinée en l'occurrence, souvent parce qu'il a une faiblesse et qu'il arrive à la dépasser. Daredevil est aveugle, par exemple, mais il compense ce handicap par une volonté remarquable, un refus d'être limité par la perte de la vue, et aussi un usage intelligent de ses autres sens, y compris de son fameux "6ème sens", son "sens radar".
Jusqu'à cet épisode, Matt Fraction semble souvent s'être amusé à montrer Clint Barton comme un héros qui en prenait plein la gueule, effet souligné par la représentation visuelle de David Aja qui le dessine souvent couvert de pansements, hirsute, habillé négligemment. Mais en le blessant plus durement encore au 15ème épisode et désormais en le montrant handicapé, en refusant aussi qu'il soit miraculeusement rétabli (comme bon nombre de super-héros, par la grâce d'un pouvoir mutant ou l'aide d'un magicien ou de soins avancés - après tout, Clint Barton aurait très bien pu être guéri par Dr Strange, Tony Stark ou je ne sais quel savant multicarte de l'univers Marvel en bons termes avec lui ou les Vengeurs), le scénariste nous le donne à voir vraiment vulnérable, sérieusement atteint physiquement et moralement. Une partie de l'épisode joue avec cette incertitude morale : Clint va-t-il baisser les armes, abandonner, sombrer ? Ou, notamment grâce aux interventions énergiques de son frère Barney, réagir, rebondir, dépasser sa condition et riposter ?
La dernière page de l'épisode fera plaisir à de nombreux lecteurs, autant ceux qui espéraient la réaction de Clint que ceux qui, sans être frustré par la manière dont Fraction a déjoué les conventions de la bande dessinée super-héroïque (et donc plus largement des comics d'action), étaient curieux de savoir comment l'intrigue allait se diriger vers son dénouement - dénouement prévu désormais puisque le scénariste terminera son run au #22 (ce qui laisse donc trois épisodes à la série, dont deux avec Aja pour conclure la saga de Hawkguy contre le Clown et les mafieux russes).

Cette structure en deux parties (avec ses scènes dans le passé - l'enfance des frères Barton - et le présent, la tentation de l'abandon et la réaction de Clint, la situation dans l'immeuble et de nouvelles manoeuvres des méchants à l'extérieur - avec notamment le retour d'Ivan, fournissant une scène comique très drôle sur les signalisations dans le terminaux d'aéroport), nous la retrouvons dans la partie graphique de l'épisode.

La colorisation de Matt Hollingsworth souligne avec ingéniosité et simplicité les deux époques mais aussi les deux espaces du récit : le passé et l'extérieur de l'immeuble avec des tons pêche, jaune, marron, rouge, beige ; et le présent et l'intérieur (espace mental des Barton et espace de l'immeuble) avec une palette familière de mauve, violet, bleu, gris. Le rendu est superbe, tout en à-plats, et prouve une fois de plus qu'en la matière, coloriser une BD, c'est d'abord restituer ses ambiances et pas en mettre plein la vue au lecteur.

David Aja, lui, qui n'a plus rien à prouver en matière de découpage, capable aussi bien de loger une quinzaine de vignettes dans une page sans que le regard du lecteur ne soit submergé comme de délivrer une splash-page à l'effet optimisé par la rareté de son emploi et la justesse de sa composition, s'attache également à traduire la dualité de l'histoire.
Il a recours plusieurs fois à une sorte d'effet miroir, comme si certaines pages se répondaient, à travers les époques où se situent leurs actions. Ce dispositif trouve son apogée avec les pages 13 et 14, où Clint et Barney, enfants puis adultes, se bagarrent, mais ce n'est pas qu'une simple et belle séquence d'action traditionnelle : c'est l'histoire résumée d'une relation fraternelle dysfonctionnelle où le sang (partagé par les liens familiaux, et versé par l'échange de coups de poings) raconte l'essentiel, d'une façon à la fois frustre et subtile.

Une des raisons qui a exigé tant de temps pour réaliser cet épisode tient aussi, évidemment, à la représentation visuelle du langage des signes. Sur les vingt pages de cet épisode, onze comporte des passages avec des signes dessinés, ce qui augmente le nombre de plans par page de manière considérable tout en obligeant à ne pas faire d'erreurs pour dessiner les mouvements des bras, des mains et des doigts. Des lecteurs, y compris sourds, ont vérifié l'exactitude du travail d'Aja.
On peut lire l'épisode (au moins) deux fois : d'abord sans chercher de traduction, en essayant de comprendre intuitivement les cases signées, et on voit alors que tout est parfaitement compréhensible (c'est pour cela qu'il ne faut pas avoir peur en feuilletant puis en lisant l'épisode : si moi, j'y suis arrivé, n'importe qui peut le faire) ; puis en ayant à sa disposition une traduction (comme celle que je fournis à la fin de mon article), qui permet de vérifier que rien n'échappe à celui qui ne sait pas signer.
C'est un travail cependant assez fou auquel s'est livré Aja, une sorte de "performance" comme il en donné beaucoup à cette série, et qui rend sa production aussi étonnante, et impressionnante. On peut considérer ça comme un morceau de bravoure, un exercice de style, une exploration poussée du dessin, ou tout cela à la fois. Difficile en tout cas de ne pas être sidéré par le résultat et troublé par l'expérience.

Cela, c'est sûr, vous ne le vivrez pas souvent (plus jamais ?) dans une bande dessinée, surtout produite au sein d'une major comme Marvel - et, quel que soit le destin de Hawkeye comme série, si elle est poursuivie par d'autres auteurs, relaunchée ou remaniée après les départs de Fraction et Aja, ce genre d'épisode restera comme un témoignage unique de ce qu'elle proposait.

Hawkeye est une bande dessinée où les mots et les images vont réellement dans la même direction et donnent un sens à un récit. Entre des mains aussi habiles que celles de Matt Fraction et David Aja, on apprécie mieux ce délicat mélange de sophistication visuelle et de souci permanent de lisibilité.
*

Comme promis, voici
une traduction des cases signées de cet épisode
(aisément trouvable en cherchant sur Google avec ces mots
"hawkeye 19 sign language translator").
Pour situer encore mieux, comprenez que la page 1 est celle présentant les crédits de l'épisode.
 
PAGE 3:
Barney : Stupid. C-L-I-N-T.
PAGE 5:
Barney : Now what? You remember.
PAGE 8:
Barney : Shower today maybe. Change clothes.
PAGE 10:
Clint : Uncle B-A-R-N-E-Y?
Barney : You can sign.
PAGE 11:
W-T-F
PAGE 12:
Clint : Dad.
Clint : Want (points to bottle of alcohol).
Barney : You'll spit it out.
PAGE 13:
Clint : No. I feel nothing.
PAGE 14:
Clint : Dad's tall. I can't stop him.
PAGE 15:
Barney : You can take it back.
PAGE 17:
Clint : First nice/clean clothes. Everyone roof five.
PAGE 18:
Clint : They'll never stop. I will stop them. O-K?
PAGE 19:
Clint : We.
Clint : Anything else?