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mardi 15 décembre 2015

Critique 772 : TEX SPECIAL N° 21 - LE PROPHETE HUALPAI, de Claudio Nizzi et Corrado Mastantuono


TEX : LE PROPHETE HUALPAI est le vingt-et-unième numéro spécial de la série, écrit par Claudio Nizzi et dessiné par Corrado Mastantuono, publié en 2008 par Strip Art Features/Bonelli, traduit en 2009 par les éditions Clair de Lune.
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Manitary est un indien Hualpai persuadé d'être le prophète choisi par le Grand Esprit pour lever une armée qui se vengera des hommes blancs. Sa fièvre mystique convainc ses frères de le suivre dans cette entreprise.
Tex Willer ; son fils Kit ; l'oncle de celui-ci, Kit Carson ; et le Navajo Tiger Jack, appartenant aux rangers (une force mobile de l'armée américaine), sont appelés en Arizona du Nord pour contrecarrer les plans de Manitary qui veut désormais soumettre les Navajos - dont Tex est aussi le chef sous le nom d'Aigle de la Nuit.
Tex échafaude un plan : avec Tiger Jack, il veut enlever Manitary, pensant que sans lui ses troupes abandonneront leur guerre, tandis que Kit et Carson doivent empêcher le contrebandier Garrison de livrer des armes aux indiens Hualpai.
Ces deux missions sont des courses contre la montre et pour les mener à bien, les quatre rangers devront surmonter bien des obstacles... 

Il y a presque quatre ans, je fis l'acquisition d'un album publié par les éditions Clair de Lune, déjà écrit par Claudio Nizzi et dessiné par Corrado Mastantuono, dont je fis la critique ensuite (n°296 : Nick Raider, Section Criminelle). Peu familier des fumetti, je fus époustouflé par cette production et surtout par le talent de son artiste, que j'avais découvert notamment grâce au blog de Philippe Cordier (Phil and co).
Finalement, j'ai acheté récemment, enfin, un nouvel opus réalisé par ce duo magique, et j'espère bien ne pas laisser encore passer quatre ans avant de renouveler l'expérience.

Tex : ces trois lettres forment le prénom d'un des héros les plus mythiques de la bande dessinée italienne, dont la popularité ne s'est jamais démentie depuis une soixantaine d'années (même si ce phénomène n'a jamais connu un pareil retentissement chez nous). Créé par le scénariste-éditeur Gianluigi Bonelli (1908-2011) et le dessinateur Aurelio "Galep" Gallepini (1917-1994), le ranger est la vedette de westerns innombrables qui a inspiré les plus grands talents.

Dans cet album Spécial n°21, formé d'un récit complet de plus de 230 pages, Sergio Bonelli raconte dans sa préface qu'il voulait travailler avec Giorgio Cavazzano, considéré comme le plus grand artiste italien issu de "l'école Disney". Mais ce projet ne vit jamais le jour et c'est Corrado Mastantuono qui en hérita : comme son prédécesseur, il est issu du cartoon et l'éditeur le repéra dès 1989, après quoi il lui confiera les quatre épisodes de Nick Raider et une centaine de couvertures de cette série, puis du titre Magico Vento (traduit brièvement en France sous le titre Esprit du Vent, chez les Mosquito).

Corrado Mastantuono parle aussi dans une interview de quatre pages dans cet album, où il résume son parcours et raconte la pression particulière qu'il éprouva en dessinant cette institution qu'est Tex.

Enfin, un troisième article, très instructif, revient sur le destin des grands prédicateurs indiens qui ont inspiré ce récit.  

J'imagine mal qu'on puisse ne pas être impressionné par le résultat car Le Prophète Hualpai n'est pas seulement un western palpitant, c'est une histoire au scénario atypique et au graphisme virtuose. 

Le script de Nizzi est passionnant car il mêle la grande aventure à un sujet original, traité avec finesse et une efficacité imparables. Il s'agit a priori d'un récit classique avec des cowboys et des indiens comme le cinéma en a proposé des paquets, mais en vérité c'est un ouvrage plus singulier car le scénariste a pris soin d'éviter tous les clichés. Le personnage de Manitory, inspiré par les authentiques apache Noch-ay-del-klinne et le sioux Wowoka, est à cet égard immédiatement fascinant car ambivalent : est-ce un illuminé authentiquement animé par une conviction mystique, persuadé d'être l'élu qui permettra ses frères indiens de se venger ? Ou simplement un dément assoiffé de vengeance et avide de reconnaissance, parce qu'il a été maltraité par les siens dans son enfance et qu'il a su saisir une opportunité (une éclipse solaire) pour impressionner les peaux rouges ? Ces interrogations, Nizzi n'y répond jamais franchement, laissant au lecteur la liberté de décider : c'est malin - mieux, c'est intelligent.

De la même façon, Tex Willer n'est pas un simple cowboy courageux : c'est à la fois un homme de loi qui sert l'armée américaine mais issu de deux cultures, et à la tête d'un groupe qui forme une petite famille. Ce ranger est aussi un chef Navajo qui fait équipe avec Tiger Jack : les deux hommes sont comme des frères, et en les mettant sur un pied d'égalité, l'histoire ne fait jamais de distinction entre eux, le cowboy et l'indien sont d'égale valeur, aussi civilisés l'un que l'autre.

Tex a aussi un fils : cette situation enrichit son caractère, le rendant à la fois vulnérable et prolongeant sa propre légende. Kit Willer n'est pas un banal sidekick, qui veut prouver à son père ses mérites, mais un partenaire à part entière, encadré également par son oncle (avec lequel il partage son prénom), Carson. Ce dernier est un baroudeur qui se définit lui-même comme pessimiste pour ce qui le concerne mais optimiste quand il pense à Tex.

Les relations entre ces quatre hommes assurent à leur aventure une richesse épatante, ponctuée d'humour, de solidarité. L'écriture de Nizzi les anime avec beaucoup de vigueur grâce à des dialogues bien sentis, mais plus encore par le contenu de leurs actions, qui prouve leur complémentarité et leur expérience en tant qu'équipe. Que trois d'entre eux partagent des liens de sang ajoute au piment du récit : le lecteur vibre pour chacun d'eux car il sait que si l'un tombe, c'est tout l'équilibre de ce groupe qui serait précarisé.

Sergio Bonelli cite "la marque de l'aventure" comme la signature de ses publications, un mélange d'action, d'exotisme et de personnages mystérieux pour des histoires dynamiques et pleines d'émotion. Plus qu'un goût pour ce genre de récit, c'est une profession de foi. Claudio Nizzi respecte cela et, mieux même, le sublime au long cours de ce Prophète Hualpai dont l'abondance des péripéties, l'énergie des rebondissements, produit chez le lecteur une sorte de griserie tant elles sont développées avec efficacité, avec une parfaite gestion de l'alternance des scènes rythmées et calmes, dans le cadre d'une narration parallèle (suivant Tex et Tiger Jack, Kit et Carson, Manitory et ses guerriers).

Cette griserie est aussi assurée par les illustrations de Mastantuono. Comment rendre compte justement de la splendeur de ses planches de ce maître du noir et blanc ?

On peut parler de génie car le trait, déjà, est somptueux, avec un encrage exceptionnel où la finesse de la plume est rehaussée par des à-plats noirs profonds au pinceau. Les scènes nocturnes sont sidérantes, expressionnistes. Les plans à la figuration fournie sont imposants. Les plans serrés s'épurent pour mieux souligner l'expressivité des personnages.

Le découpage de Mastantuono est simple : le plus souvent, pas plus de cinq cases par page, avec une alternance dans la valeur des compositions qui maintient un rythme soutenu à la narration. L'image est constamment au service de l'histoire tout en la sublimant par la maîtrise des effets esthétiques de l'artiste. Après avoir bluffé dans les ambiances urbaines de Nick Raider, le dessinateur sidère par ses représentations des grands espaces et rend cette course-poursuite visuellement éblouissante.

Même le petit format de l'album (21 x 15 cm) ne nuit pas à la lisibilité et au plaisir qu'on retire de ce tome qui est un modèle de page-turner. Seules quelques fautes d'orthographe et de conjugaison dans la traduction (une habitude, hélas ! chez les éditions Clair de Lune...) font un peu tiquer...

Cette bande dessinée est en tout cas un pur régal : la prodigieuse complicité de ses auteurs, le brio de son conteur, le génie de son graphiste, l'originalité et l'efficacité de son histoire, tout est là, impeccable, imparable, impressionnant. La légende de Tex, entre de pareilles mains, n'est pas usurpée.

samedi 24 décembre 2011

Critique 296 : NICK RAIDER - SECTION CRIMINELLE, de Claudio Nizzi et Corrado Manstantuono

Nick Raider, Section Criminelle rassemble les épisodes 74, 121 et Spécial n°8 de la série, écrits par Claudio Nizzi (sauf pour le #121, écrit par Giancarlo Manfredi) et dessinés par Corrado Mastantuono, publiés en 1995 par Strip  Art Features/Bonelli en Italie et en 2009 par Clair De Lune en France.
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- #74 : Un Homme dans la ligne de mire. Eddie Caruso sort de prison et il est aussitôt traqué par d'anciens complices d'un hold-up, persuadés qu'il a caché les bijoux volés autrefois. Le problème est qu'il ne les a pas, que l'affaire implique les policiers qui l'avaient arrêté et que sa mère et l'assistante sociale avec laquelle il entame une liaison sont également en danger à présent. Eddie se confie à Nick Raider qui va s'employer à protéger les innocents, neutraliser les gangsters et confondre les coupables.

- Spécial #8 (1) : Eaux troubles. Le cadavre d'une prostituée est découvert dans un terrain vague, coupée en deux. Le cas rappelle immédiatement aux enquêteurs, dont Nick Raider, celui du célèbre "dahlia noir", la starlette Elizabeth Short, morte dans les années 50. Bientôt sont suspectés les membres de la famille Van Horn, dont Linda, la fille qui devient la maîtresse de Nick, et qui s'avèrent mêlés aux deux homicides.

- #121 : La Rose jaune du Texas. Rose Baker s'illustre dans des foires foraines avec un numéro de tir au pistolet qui lui vaut aussi bien l'admiration que la jalousie des spectateurs. En s'installant quelques années plus tard en ville, elle est obligée de repartir de zéro et son agent tente de la violer. Elle le tue et, en essayant de se débarrasser du corps, se trouve au beau milieu d'une opération de la section criminelle pour appréhender des trafiquants au cours de laquelle Nick Raider manque d'être abattu. Condamnée et incarcérée, la jeune femme trouble Nick qui enquête pour connaître son passé et lui éviter une peine trop sévère.

- Spécial #8 (2). Alfie et l'affaire de la blonde platine. Alfie est un indicateur collaborant fréquemment avec la sectiobn criminelle. Mais avant d'embrasser cette carrière ingrate, il était l'assistant du détective privé Jeff Kane, spécialisé dans les affaires d'adultère. Lorsqu'un mari suspecte sa superbe épouse de le tromper, Alfie en apporte les preuves à Kane qui abuse alors de la situation et de l'infidèle. C'est l'occasion pour Alfie de se venger de son employeur qui s'est toujours moqué de lui.
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La maison d'édition française Clair de Lune traduit plusieurs fumetti (les comics italiens) dans des albums softcovers petit format et d'autres, cartonnés : des titres très populaires comme Diabolik, Dampyr, Tex, Martin Mystère y côtoient d'autres séries comme Nick Raider, Heroes for Hire, Loomix. Avec cet ouvrage volumineux (de 360 pages), c'est l'occasion idéale de découvrir un immense artiste, Corrado Mastantuono, qui en dessine les 4 épisodes.
Mais d'abord, présentons le héros : Nick Raider est un personnage crée en 1988 par le scénariste Claudio Nizzi et le dessinateur Giampiero Casertano, dont les aventures ont été publiées jusqu'en 2000. Cet officier de police travaille à New York sous les ordres du lieutenant Ryan et a pour partenaires Marvin Brown et Jimmy Garrett. Le nain Alfie lui sert d'informateur.
Ce receuil propose 4 histoires, deux de 96 pages (les épisodes 74 et 121), une de 130 pages (la première partie du Spécial n°8) et la dernière de 32 pages (la seconde partie du Spécial n°8), toutes écrites (à l'exception du #121 par Giancarlo Manfredi) par Claudio Nizzi.
Le scénariste utilise tous les clichés de la série noire, revisitant même l'affaire du "dahlia noir" qui inspira un fameux roman à James Ellroy (et son adaptation cinématographique par Brian de Palma) : les grandes figures du genre sont convoquées comme le voyou en quête de rédemption poursuivi par d'anciens complices, les flics ripoux, une riche famille de notables meurtriers, une tireuse d'élite au mauvais endroit au mauvais moment et l'indic'. Mais si les situations et les personnages peuvent être conventionnels, les scripts sont d'une redoutable efficacité, alliant un propos dense, avec des enquêtes fournies en rebondissements, et un rythme soutenu, alternant habilement les séquences d'action et les investigations méticuleusement conduites. Ajoutez-y un zeste de mélodrame, des héroïnes fatales et superbes, des seconds rôles mémorables, et des dialogues toniques (mais hélas ! approximativement traduits) : Nizzi s'impose comme un "page-turner" imparable et on dévore ces histoires dès qu'on y plonge.
La rose jaune du Texas, sans doute le meilleur segment de l'ensemble, mixe même des éléments du western et de la pulp-fiction avec une totale réussite, tandis que le chapitre avec Alfie est d'une savoureuse ironie à la concision impeccable.
Il n'y a vraiment rien à jeter dans cette collection.
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Mais, comme l'indique le sous-titre sur la couverture, la véritable attraction de ce pavé tient au dessin de Corrado Mastantuno, un immense artiste à la production abondante et variée (il a dessiné aussi bien du Disney que du polar ou du fantastique) qui signe les 360 planches de l'album.
Mastantuono est un virtuose du noir et blanc : ses pages sont d'une lisibilité irréprochable, avec un découpage de quatre à cinq cases maximum, ce qui confère aux récits une rapidité de lecture diabolique. Il maîtrise grâce à une technique époustouflante tous les registres : ses personnages sont variés, expressifs (avec une mention particulière à ces superbes héroïnes, des femmes fatales et pulpeuses dans la grande tradition), ses décors sont toujours évocateurs et soignés, ses jeux de lumières et en particulier ses à-plats noirs donnent des ambiances extraordinaires à la moindre scène, quel que soit l'angle de vue ou la valeur des plans.
On pense volontiers à un mélange de Jordi Bernet (le dessinateur mythique de Torpedo), John Buscema (la légende de Marvel et de Conan) et Alex Toth (le génie qui illustra les plus beaux épisodes de Zorro), ce qui constitue une somme impressionnante. Rien que pour cette rencontre, ne passez pas à côté de cet album : vous y découvrirez un artiste imposant !
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Un album passionnant et somptueusement mis en images qui comblera les amateurs comme les connaisseurs de polar bien noir tout en invitant à découvrir les fumetti.