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lundi 19 février 2024

THE NICE GUYS : rebirth of the cool

 

Los Angeles; 1977. Le détective privé Holland March est engagé par Mme Glenn pour retrouver la fille de celle-ci, une actrice porno connue sous le nom de Misty Mountains. Le hic, c'est qu'elle est morte mais sa mère jure l'avoir revue ensuite. L'enquête de March le mène à Jackson Healy, qui le brutalise pour qu'il cesse de fouiner après qu'il ait importuné Amelia Kuttner. Mais la situation se renverse lorsque, à son tour, Healy est menacé par deux voyous qui veulent savoir où se cache Amelia.



Healy propose à March de s'allier pour tirer cette affaire au clair. Ils contactent Chet, un ami projectionniste de Amelia, et leur révèle qu'elle tournait un film, mêlant scènes poronographiques et journalisme d'investigation avec son copain Dean, dont la maison a brûlé et qui a trouvé la mort dans cet incendie. Healy et March s'incrustent ensuite dans une fête privée chez le producteur du film, Sid Shattuck que Holland trouve assassiné avant de repérer Amelia qui s'enfuit.


Prévenue, la mère d'Amelia, Judith Kuttner, membre du Département de la Justice, accable sa fille qu'elle dit influencée par des théories complotistes à propos des dossiers qu'elle traite. Healy a trouvé chez Shattuck une adresse d'hôtel où il se rend avec Holland mais une fusillade y éclate. Tandis qu'ils battent en retraite, ils tombent sur Amelia et l'emmènent chez Holland. Amelia explique alors ce qu'elle reproche à sa mère et voulait dénoncer dans le film de Dean et qui concerne une vaste affaire de corruption avec des constructeurs automobiles. Un tueur à gages est désormais aux trousses de la jeune femme et de ceux qui l'aident...


En Mai prochain sortira The Fall Guy de David Leitch. Pour les gens de ma génération, les aventures du cascadeur détective Colt Seavers sont plus connues sous le titre de L'Homme qui tombe à pic quand Lee Majors l'incarnait. Et c'est peu dire que j'attends ce film avec impatience, d'autant que Ryan Gosling tiendra le premier rôle.
 

Depuis le triomphe de Barbie dans lequel l'acteur, jusqu'alors associé à des personnages taciturnes, beaucoup de spectateurs semblent découvrir que Gosling peut jouer autre chose. Pourtant en 2016, dans The Nice Guys, il démontrait qu'il était impeccable dans le registre comique en incarnant Holland March, ce privé minable, aux côté de Russell Crowe, dans ce film signé Shane Black, le maître du buddy movie moderne (on lui doit les scripts de L'Arme Fatale mais aussi la mise en scène de Kiss Kiss Bang Bang).
 

La genèse de The Nice Guys a été mouvementée : Black avait écrit un premier jet sans convaincre un producteur d'investir de l'argent dans son développement. Il entreprend alors de le remanier pour en titrer le "pilote" d'une série télé, sans plus de succès. Avec son co-auteur, Anthony Bagarozi, il revoit une nouvelle fois sa copie et cette fois Joel Silver est motivé pour monter le film même s'il doute qu'une histoire dans les années 70 puisse intéresser un grand studio. C'est en fait l'accord de Ryan Gosling qui permettra à The Nice Guys de voir le jour.


Comme Kiss Kiss Bang Bang, l'intrigue est particulièrement filandreuse : il est d'abord question de retrouver une actrice prono, puis la bobine d'un film mêlant porno et investigation pour dénoncer un scandale de corruption. S'agit-il d'une embrouille paranoïaque de la part de la fille d'une membre du Département de la Justice ? Ou justement d'un vrai coup d'éclat tordu pour confondre des officiels et des industriels s'échangeant des pots-de-vin contre des services ? Le récit laisse longtemps planer le doute jusqu'à ce qu'on comprenne dans le dernier tiers qui sont les bons et les méchants.

Peut-être connaissez-vous cette anecdote au sujet du Grand Sommeil de Howard Hawks (1946) dont le scénario était si compliqué que même Raymond Chandler, son auteur, affirmait qu'il ne savait pas de quoi il parlait ? The Nice Guys en est le digne héritier moderne, c'est-à-dire que le film prend le parti de se moquer ouvertement de ce méli-mélo dans une lecture ironique du genre noir. Une forme de désenchantement accompagne le dénouement quand les héros admettent que tout ça est bien trop gros pour espérer avoir résolu quoi que ce soit. Le bénéfice est donc ailleurs : le détective privé et l'homme de main décident de faire contre mauvaise fortune bon coeur et ayant constaté leur complémentarité continuent leur partenariat.

Puisque l'histoire est touffue, on s'attache donc aux protagonistes, merveilleusement croqués par Black, maître-es losers magnifiques. Avant de se pencher sur March et Healy, il faut savourer la galerie de seconds rôles impeccables, qui font que c'est aussi ce qui permet à ce genre de film de fonctionner. Il y a la fille de March qui a le don (héréditaire) de de fourrer dans les pires situations, la fille et sa mère qui s'affrontent pour l'une faire éclater un scandale et l'autre l'étouffer, la secrétaire qui s'avère une liquidatrice particulièrement sexy mais manipulatrice, et le tueur dingue.

Les interprètes s'en donnent à coeur joie, conscients de tenir là des rôles en or : la jeune Angourie Rice est parfaite, Yaya DaCosta est divine, Kim Basinger épatante, Margaret Qualley comme d'habitude est fabuleuse, et Matt Bomer est complètement déchaîné.

Mais c'est bien le duo Ryan Gosling - Russell Crowe qui remporte tous les suffrages. Déjà dans Kiss Kiss Bang Bang, Shane Black avait créé un couple détonant en associant Robert Downey Jr. (avant Iron Man) et Val Kilmer. Gosling et Crowe forment un tandem encore plus efficace, moins exubérant, mais dont la sobriété souligne le je-m'en-foutisme de leurs rôles. Et en même temps on suit leurs investigations improbables avec une pointe d'admiration, à ces deux David contre Goliath : ils n'ont aucune chance, mais ils symbolisent le buddy movie dans sa forme la plus aboutie, deux hommes mal assortis mais en vérité complémentaires et éminemment sympathiques. On sait qu'ils ne vont pas gagner mais on ne cesse jamais de l'espérer.

Alors, oui, The Nice Guys représente une sorte d'excellence du cool. On aurait bien aimé les revoir, dans une suite, ou dans une mini-série façon True Detective en franchement plus déconnant.

dimanche 17 septembre 2023

BARBIE : pauvre baby doll


Véritable phénomène depuis sa sortie (à cette heure, il s'agit du 12ème plus gros succès de tous les temps en salles), Barbie a déjoué tous les pronostics, à commencer par Mattel, la firme qui fabrique la célèbre poupée en perte de vitesse. Mais quelle bonne idée a eue Margot Robbie de l'interpréter et de confier l'écriture et la réalisation à Greta Gerwig, qui a fait ce cet improbable projet un film méta, drôle et étonnamment sensible.


Barbie vit avec ses consoeurs à Barbieland dans une société matriarcale. Seules une poignée de ces créatures sont marginalisées à cause de leur aspect et les Kens vivent sur la plage en les attendant. L'un d'eux n'est heureux qu'en compagnie de Barbie et souhaiterait qu'elle l'accepte comme compagnon, mais celle-ci préfère les fêtes entre filles. Lors d'une de ces parties, Barbie réfléchit à voix haute sur la mortalité et créé le malaise. Le lendemain matin, elle se réveille avec une mauvaise haleine, de la cellulite et les pieds plats : paniquée, elle consulte la Barbie bizarre qui lui explique tout.


Barbie doit gagner le monde réel pour trouver la fillette qui s'amuse avec la poupée à son effigie et projette son mal-être sur elle. Ken en profite pour la suivre et ils roulent jusqu'à Venice Beach. Là, Barbie découvre le machisme quand un homme lui met une main aux fesses. Elle réplique en le frappant et elle se fait arrêter avec Ken. Relâchés, ils se séparent, lui pour explorer la ville, elle pour retrouver la fillette. Quand elle la rencontre toutefois, elle est rejetée par l'adolescente qui lui reproche d'incarner un canon de beauté irréaliste. 
 

Cependant, le patron de Mattel apprend que Barbie et Ken se sont échappés de Barbieland et ordonne qu'on les capture. Gloria, la mère de Sasha, la fillette abordée par Barbie, employée de l'entreprise, l'apprend et part aider l'intruse. Barbie comprend que c'est elle qui, déprimée, a provoqué sa crise existentielle. Ensemble, la mère, la fille et la poupée vivante fuient les sbires de Mattel pour retourner à Barbieland. Sans savoir qu'une surprise les y attend.


En effet, Ken a découvert dans le monde réel le patriarcat et l'a établi comme la nouvelle norme à Barbieland où désormais ses semblables dominent les filles, prêtes à satisfaire tous les caprices des mâles. Barbie est effarée devant cette situation et s'en remet à la Barbie bizarre qui, avec Gloria, échafaude un plan pour renverser les Kens en les montant les uns contre les autres.


Trop occupés à se chamailler entre eux, les Kens ne se rendent pas compte que les Barbies ont repris le contrôle. Mais, après avoir subi l'oppression, elles veulent désormais instaurer un régime plus égalitaire. Ken est perdu, se demandant ce qu'il va faire de sa vie, et Barbie l'encourage à dépasser le rôle qu'il a toujours tenu. Alors que le patron de Mattel et ses cadres pensent que tout est revenu dans l'ordre, Ruth Handler, la co-créatrice de la poupée, invite Barbie à décider si elle veut rester dans son monde ou devenir une femme mortelle dans la réalité...

Que choisira Barbie ? Je vous laisse le découvrir, même s'il y a des chances que vous le sachiez déjà vu le nombre ahurissant que ce film a attiré dans les salles du monde entier et les spoilers qui ont circulé. Pour ma part, j'ai beaucoup attendu, en essayant d'éviter les révélations, avant de me rendre au cinéma vérifier si Barbie était une curiosité improbable ou un vrai bon long métrage.

Toutefois, j'étais confiant car avec Greta Gerwig aux commandes, il y avait quand même de sérieuses chances qu'on échappe à un produit formaté. La cinéaste, dont j'avais adoré Lady Bird et aimé le remake des Quatre Filles du Docteur March, est depuis devenue la réalisatrice la plus cotée de Hollywood car la première à avoir dirigé un tel succès commercial.

Mais cela veut-il dire que tout va changer ? Pas si sûr quand on voit que, désormais, l'objectif de Mattel (du moins une fois que la grève des scénaristes et acteurs sera terminée, ce qui semble encore très compromis vu l'attitude des patrons de studios et plateformes) est de développer en films leurs multiples franchises (Big Jim, Polly Pockets, Hot Wheels, etc.). Alors que le signal envoyé est pourtant clair : plutôt que de créer un Mattel-vers avec n'importe qui pour surfer sur le triomphe de Barbie, il serait plus judicieux de produire des oeuvres aussi futées que celle-ci.

Car ce qui est sans doute le plus étonnant dans l'accueil réservé à Barbie, c'est de constater à quel point le film est plus profond, malicieux, audacieux qu'attendu. Que tant de gens l'aient plébiscité en pensant se divertir simplement n'est pas surprenant. Mais que tant de gens se soient passés le mot en reconnaissant l'intelligence du traitement, ça, en revanche, personne n'aurait pu le pronostiquer.

Tout n'est pas parfait, ni rose, dans Barbie. L'ensemble aurait gagné à être plus rythmé, il y a une sorte de ventre mou au milieu de l'histoire (quand Barbie et Ken investissent le monde réel), la présence de Mattel à l'écran est peut-être un poil trop envahissante (à tel point que dans le dernier tiers, le scénario a un peu de mal à trouver de la place à ces personnages encombrants).

Mais, in fine, ce qu'on retient, c'est bien les parti-pris très forts et audacieux de Greta Gerwig et le script intelligent qu'elle a co-écrit avec son compagnon, Noah Baumbach. Au début, tout est parfaitement plastifié : le folklore, l'esthétique Barbie est presque oppressant, et on sent bien que quelque chose cloche. Par exemple : toutes les maisons des Barbies n'ont pas de mur, l'intimité n'existe donc pas, et on nous dit clairement que ces créatures (Barbie comme Ken) n'ont pas d'appareils génitaux. Ils font semblant pour tout, buvant des verres vides, mangeant de la fausse nourriture, conduisant des voitures sans moteurs, sautant d'un étage pour atterrir au volant de leur véhicule.

Les Kens sont tous des nigauds, passant leur journée à la plage et considérant cela comme leur profession, tandis que les Barbies occupent des postes prestigieux - médecins, chercheurs, juges, etc. Mais pour soigner quoi, trouver quoi, réglementer quoi ? Tout est factice et malaisant au possible car tout est forcé : les sourires des filles, les tensions entre les garçons. Et cette société matriarcale n'est pas exempte du tout d'injustices : des Barbies vivent à la marge parce qu'elles ne correspondent pas à la norme, comme la Barbie bizarre (génialement campée par Kate McKinnon) au visage barbouillé et aux membres endommagés (car, dans le monde réel, la fillette qui s'amusait avec la malmenait).

Fatalement, ce meilleur des mondes en surface finit par se fissurer quand Barbie se met à exprimer des pensées morbides. A partir de là, la film entre dans une autre dimension, à la fois roublarde (car le dispositif narratif n'est pas très subtil) et méta (parce qu'il va entraîner l'héroïne et le spectateur où ils ne s'y attendent vraiment pas). Barbie doit trouver la réponse à ses maux (du plus futiles : avoir les pieds plats, au plus profond : ses humeurs dépressives) dans le monde réel. Visuellement, cela se traduit par une embardée de la voiture de Barbie qui fait un tonneau et continue sa route apparemment comme si de rien n'était mais s'engageant en fait sur une route et pour une destination inconnue.

La confrontation avec le monde réel conjugue le décalage esthétique (les couleurs criardes des vêtements de Barbie et Ken) et philosophique (Barbie se trompe de cible pendant que Ken se déniaise en assimilant le patriarcat dans des proportions aussi excessives que le matriarcat en vigueur à Barbieland). La fin de l'étanchéité entre Barbieland et le monde réel est une jolie allégorie qui rappelle celle de la série de films Toy Story dans laquelle les jouets s'animaient en l'absence de leurs propriétaires : ici, l'état mental des propriétaires de Barbies influencent ces dernières, les altèrent, les transforment.

La dernière partie du film montre donc un renversement complet de son postulat de départ mais dans les deux cas on voit une société sombrant dans ses excès. Le discours est plus malicieux que revendicatif et c'est là que Greta Gerwig réussit son tour de force : il ne s'agit pas pour elle de dire qu'une société est meilleure qu'une autre, elle renvoie dos à dos sororité et fraternité, misandrie et myiogynie. Le résultat est équilibré mais surtout juste, se permettant même de moquer la déconstruction des genres (Barbie comme Ken le sont tour à tour mais rebondissent en comprenant que ce n'est pas en se niant qu'ils trouveront un sens à leur existence).

Gerwing va jusqu'au bout du concept en mettant en scène Ruth Handler (qui est interprétée par Rhea Perlman), qui co-créa la poupée et co-fonda Mattel, intervenant comme une espèce de guide pour Barbie et remettant du même coup l'église au milieu du village : certes, avec l'évolution des moeurs, la poupée s'est adaptée, elle a eu différentes couleurs de peau, a accédé à des métiers différents, elle s'est voulu émancipatrice pour les fillettes, mais elle a aussi continué à incarner une sorte d'idéal irréaliste, parfois grotesque (comme cette Barbie avec un écran dans le dos), parfois discriminant (Midge, la poupée enceinte retirée du commerce).

Le slogan du film ("Elle est Barbie. Il est juste Ken") est lui-même battu en brèche car si Ken est décrit comme un crétin ne vivant que pour être remarqué par Barbie, désirant même être son compagnon, puis devenant un macho aussi demeuré qu'avant mais toxique, il ne finit pas comme il a débuté et retient que, non, il n'existe pas que par rapport à Barbie, ni à la plage, ni même par rapport aux autres Kens.

Margot Robbie a hérité du rôle pour lequel elle est faite, même si elle a hésité et qu'elle n'était pas à l'origine du projet (Amy Shumer puis Anne Hathaway avaient été approchées avant). Pourtant, qui mieux qu'elle pour incarner cette blonde à la plastique insensée ? Excusez si je suis indélicat, mais c'est tout de même une bombe ! Mais c'est surtout une fabuleuse actrice, qui ne recule jamais, assume son personnage totalement, lui apporte des nuances subtiles.

Elle est entourée d'un paquet de faux doubles elles aussi parfaites : Issa Rae, Emma Mackey, Hari Nef, Alexandra Shipp, Dua Lipa... Auxquelles il faut ajouter comme narratrice Helen Mirren.

Les Kens sont aussi joués par une bande de comédiens à fond dans leurs rôles : Simu Liu, John Cena, Ncuti Gatwa, Kingsley Ben-Adir. Auxquels il ne faut surtout pas oublier d'ajouter un Michael Cera génial en Allan, le seul mec qui n'est donc pas un Ken et qui voit Barbieland comme un enfer.  

Pourtant, le roi de Barbie, c'est Ryan Gosling. Convaincu par Robbie elle-même d'intégrer le film, l'acteur davantage connu pour ses compositions très intériorisées s'est investi dans l'aventure avec un lâcher-prise absolument redoutable. C'est bien simple : dès qu'il est à l'écran, on ne voit que lui (et Margot Robbie quand même aussi). Mais il est hilarant dans la peau de ce benêt, on n'a jamais vu Gosling comme ça (et d'ailleurs la production a décidé de pousser sa nomination pour l'Oscar du meilleur second rôle masculin).

Barbie est un film vraiment déconcertant, mais dans le bon sens du terme. Il est imprévisible, inattendu, culotté, intelligent, ironique. Pas parfait, mais suffisamment bon pour mériter son succès. Et donc encourageant pour un blockbuster.

mardi 26 juillet 2022

THE GRAY MAN, de Anthony et Joe Russo (critique avec spoilers !)


Disponible sur Netflix depuis Vendredi dernier, The Gray Man est un gros coup pour e géant du streaming : avec son budget pharaonique (on parle de 200 M $), son casting de folie et les frères Russo aux commandes, peu de risques toutefois que ce soit un échec. Le résultat, s'il ne brille pas par sa folle originalité, est tout de même un grand spectacle réjouissant, bien au-dessus des précédentes tentatives de Netflix dans le genre.


Recruté au début des années 2000 par Donald Fitzroy alors qu'il purgeait une peine de prison pour le meurtre de son père, Court Gentry est devenu l'agent Sierra Six, tueur au service de la CIA. De nos jours, il est envoyé à Bangkok éliminer un homme susceptible de vendre des infos secret défense au plus offrant. Refusant de tuer des innocents, Six décide d'éliminer le vendeur au corps-à-corps. Il découvre qu'il s'agissait d'un de ses homologues désirant en fait dénoncer Carmichael, leur directeur impliqué dans des opérations illégales, grâce à des données enregistrées sur une clé.
 

Six disparaît et contacte Fitzroy pour qu'il l'exfiltre, laissant son assistante sur l'opération Dani Miranda, répondre aux questions de Carmichael. Ce dernier appelle Lloyd Hansen, un ancien de l'Agence désormais dans le privé pour qu'il retrouve Six, l'élimine et récupère la clé. Hansen kidnappe la nièce de Fitzroy puis embarque ce dernier pour le faire parler. Contraint, Fitzroy ordonne à l'équipe chargé d'exfilter Six de le tuer. Carmichael envoie son assistante, Brewer, superviser les manoeuvres de Hansen.


Six réussit à abattre les hommes de Fitzroy qu'il rappelle mais Hansen jure de l'avoir. Des enregistrements de vidéo-surveillance à Bangkok montrent que Six a envoyé à Prague un paquet contenant certainement la clé. Torturé, Fitzroy donne le nom de Margaret Cahill, son ancienne intermédiaire au sein de l'Agence. Six arrive à Prague pour avoir de faux papiers mais il est piégé par le faussaire qui le dénonce à Hansen. Pourtant il réussit une nouvelle fois à lui échapper, aidée in extremis par Dani Miranda, convaincue qu'elle sera la prochaine cible de Carmichael. Ils vont chez Cahill qui découvre avec eux les infos accablant Carmichael sur la clé puis se sacrifie à l'arrivée des équipes de Hansen.


Une course-poursuite et une fusillade dans Prague oppose Six, Miranda et les équipes de Hansen lancées à leurs trousses. Six et Miranda se réfugient dans un hôpital où sont trransportés les civils pris dans les tirs échangés en ville. C'est là que les suit Lone Wolf, un agent de Hansen. Blessant Six et désarmant Miranda, il récupère la clé et file. Six, sachant que Claire, la nièce de Fitzroy porte un pacemaker, la localise en Croatie où Hansen a installé son Q.G. et retient ses prisonniers.


Miranda fait diversion pendant que Six entre dans le château occupé par Hansen, ses hommes et ses prisonniers alors que Lone Wolf remet la clé à Brewer. Hansen devine que Six est dans les murs et le rattrape dans les étages alors qu'il s'enfuit avec Fitzroy et sa nièce. Fitzroy, blessé, couvre Six et Claire en retardant Hansen. Miranda entre dans le château et affronte Lone Wolf qui lui rend la clé, dégoûté par les méthides de Hansen.


Hansen capture Claire et l'entraîne dans le parc labyrinthique du château. Six le convainc de règler leurs différends sans impliquer l'adolescente. Au prix d'une bagarre disputée, Hansen est abattu par Brewer qui immobilise aussi Six. Elle s'assure qu'il confirmera ses dires lors de l'enquête sur la mission. Ainsi, elle et Carmichael échappent à toute sanction en accablant Hansen. Miranda récupère son poste et Six est hospitalisé dans une unité de soins militaire. Brewer explique à Carmichael son intention de se servir encore de lui dans l'avenir.


Mais Six s'évade et retrouve Claire sous bonne garde. Il s'enfuit avec elle...

Régulièrement, le cinéma d'action connaît un film qui redéfinit ses codes esthétiques, sinon narratifs. La série des longs métrages Jason Bourne avec Matt Damon a ainsi forcé la franchise James Bond à se réinventer en remplaçant Pierce Brosnan par Daniel Craig. Puis John Wick a imposé une nouvelle norme, qui donne encore le "la" actuellement.

The Gray Man s'inscrit donc logiquement dans la lignée de John Wick (comme Tyler Rake, autre production Netflix avant). C'est flagrant quand on examine la chorégraphie des gunfights et des bastons mais aussi la gestion des cascades en général, et plus généralement encore avec la résurgence de héros/anti-héros taiseux mais efficaces.

De fait, The Gray Man ne révolutionne donc rien sur ces plans. Adapté de la série de romans écrits par Mark Greany, par Anthony et Joe Russo avec leurs scénaristes habituels (Christopher Markus et Stephen McFeely), c'est un divertissement qui puise à plusieurs sources : espionnage, action, polar, buddy movie.

En recrutant les frères Russo au lendemain de leur triomphe chez Marvel (avec Captain America : le Soldat de l'Hiver - Civil War, et Avengers : Infinity War - Endgame), Netflix assume ses ambitions tout en s'attendant à un bashing qui est entretenu à la fois par ses détracteurs et ceux de Marvel. Pourtant, il faut reconnaître que The Gray Man est nettement plus convaincant que les précédentes super-productions de la plateforme avec des vedettes de premier rang (je pense à Red Notice avec Dwayne Johnson, Ryan Reynolds et Gal Gadot, une grosse déception sous des atours séduisants).

L'histoire suit donc un assassin de la CIA, nom de code Sierra Six, quand il décide de filer après une mission où il sent qu'on lui a caché des choses. En effet, il vient de tuer un de ses homologues qui avait découvert que leur supérieur se servait d'eux pour des blacks ops dans son intérêt. Une chasse à l'homme s'engage quand ledit directeur envoie aux trousses de Six un ancien de l'Agence, complètement fou. La situation va dégénèrer dans des proportions dantesques.

Anthony et Joe Russo connaissent leur métier aussi bien que leur héros et ils transforment ce matériau très basique, et très librement adapté des romans, pour foncer pied au plancher, sans se soucier de vraisemblance. Mais contrairement à Michael Bay avec Six Underground (également produit par Netflix), ils ne sombrent jamais dans la surenchère pour le plaisir idiot d'en faire toujours plus. 

On a le temps de s'attacher aux personnages, et le méchant est très soigné, grandiloquent à souhait, teigneux à l'extrême. Sierra Six est un fugitif qui a de la ressource mais son caractère ombrageux le rend attirant car on ignore jusqu'à quel point il va endurer ce qu'il subit avant de, lui aussi, peut-être, péter un cable. Le supporting cast est suffisamment défini pour ne pas servir que de faire-valoir aux deux antagonistes, avec une mention spéciale accordée aux personnages féminins qui ne sont jamais exploités comme des éléments romantiques mais bien comme des filles aussi badass, suivant leurs propres agendas.

Ce que j'ai apprécié aussi, c'est que The Gray Man ne dissimule pas sa volonté d'être le premier film d'une potentielle franchise. Mark Greany a écrit d'autres aventures avec Sierra Six et il y a donc de quoi faire. Même si, récemment, Netflix a accusé des pertes en nombre d'abonnés, ses finances restent considérables et ses succès abondants, de quoi se permettre des suites aussi coûteuses, en attirrant d'autres acteurs de premier plan et en conservant ceux qui souhaiteront poursuivre l'aventure.

La réalisation est parfois un peu hâché, à cause d'un montage hypercut, mais les frères Russo ont un indéniable don pour ce genre de cinéma en même temps qu'une absence totale de snobisme (leurs sorties récentes sur l' "élitisme" actuel du rituel des sorties en salles en a fait réagir plus d'un, mais leurs arguments se défendent quand ils estiment que le prix des places est trop cher, que le confort est aléatoire - car la salle obscure, c'est souvent supporter aussi des mangeurs de popcorns et des bavards).. Voilà deux cinéastes qui ne prétendent pas péter plus haut que leur cul, en affirmant que Marvel, ce n'est pas du cinéma (comme l'assure Scorsese) ou qui courent après des récompenses (autre que le plaisir exprimé par le public). Et The Gray Man respire tout ça : c'est de l'entertainment, un film d'été, un spectacle, bien faits.

Bien entendu, la liste des acteurs recrutés est l'autre élément de séduction massive de The Gray Man. Le moindre second rôle est campé par une pointure, comme Billy Bob Thonrton (Fitzroy), Alfre Woodard (Cahill), Danush (Lone Wolf), Regé-Jean Page (Carmichael), Jessica Henwick (Brewer). Rien qu'avec eux, déjà, il y aurait de quoi avoir une belle affiche.

Mais ajoutez-y Ana de Armas (Miranda), épatante, et surtout le duo Ryan Gosling (de retour après quatre ans loin des plateaux - depuis First Man de Damien Chazelle) - Chris Evans (chouchou des Russo) et là, on passe au niveau supérieur. Evans s'amuse beaucoup, et nous grâce à lui, en composant ce Lloyd Hansen totalement sociopathe, avec cette impayable moustache et cette jubilation à être une ordure inexcusable. Face à lui, Gosling renoue avec son personnage de mec avare de mots (même s'il a considérablement plus de dialogues que chez Winding Refn), mais pour qui, comme moi, est fan de son jeu minimaliste et intense, c'est un plaisir de le revoir.

Je sais que The Gray Man n'a pas bonne presse. Comme je le disais plus haut, il y a là-dedans une bonne dose de Netflix-bashing bête et méchant (car comme pour Marvel, le succès énerve). D'aucuns sont déçus par le manque d'audace du scénario. Pour ma part, j'ai passé un excellent moment, conforme à ce que j'attendais, et espérant une suite désormais.

mardi 27 novembre 2018

FIRST MAN, de Damien Chazelle


Avec La La Land, Damien Chazelle avait décroché les étoiles - et une moisson de prix. Il ne comptait pas en rester là puisque, déjà avant ce succès, il avait le projet de First Man. Son rêve est exaucé et le résultat confirme la place à part du cinéaste, qui ne réalise pas un biopic ordinaire, mais un nouvel opus majeur, mélancolique et cruel, sur un homme plus hanté par la mort que par l'espace.

Neil et Janet Armstrong (Ryan Gosling et Claire Foy)

1961. Neil Armstrong est pilote d'essai pour la NASA et franchit accidentellement l'atmosphère, avant de réussir à atterrir dans le désert de Mojave. Ses supérieurs le jugent trop distrait, mais en vérité Armstrong est surtout préoccupé par l'état de santé de sa fille, Karen, deux ans et demi, atteinte d'une tumeur au cerveau à laquelle elle succombera vite.

Janet Armstrong et Deke Slayton (Claire Foy et Kyle Chandler)

Peu après Neil est abordé pour intégrer le programme Gemini. Il déménage avec sa femme Janet et leur fils Rick à Houston. La famille s'installe dans un quartier pavillonnaire où vivent déjà d'autres astronautes et leurs épouses et enfants. Neil se lie d'amitié en particulier avec Elliot See et Ed White tandis que Deke Slayton les informe des progrès accomplis par les Russes dans la conquête spatiale. Janet donne naissance à un deuxième garçon, prénommé Mark.

La mission Gemini 8 en 1965

1965. Les soviétiques réussissent la première sortie d'un cosmonaute dans l'espace. Neil apprend qu'il est désigné pour commander la mission Gemini 8, avec David Scott comme pilote. Elliot See et Charles Bassett trouvent la mort dans le crash de leur T-38. Malgré ce drame, la mission Gemini 8 est un succès, bien que l'arrimage à la capsule Agena en orbite frôle la catastrophe. Le sang-froid de Neil lui vaut les louanges de sa hiérarchie et Slayton lui annonce dans la foulée qu'il mènera la mission Apollo 1 avec Gus Grissom et Roger Chaffee.

Vol d'essai avec le prototype du véhicule lunaire en 1966

1967. Un tir d'essai tue l'équipage d'Apollo 1 à cause d'une avarie technique. Neil apprend la nouvelle alors qu'il se trouve à la Maison-Blanche pour convaincre le gouvernement de poursuivre le financement du programme spatial. 1968 : Neil frôle à son tour la mort en testant un prototype de module lunaire à cause d'une fuite de gaz. Mais sa maîtrise et sa tenacité lui valent une nouvelle fois une promotion : il commandera la mission Apollo 11 qui en fera le premier homme à marcher sur la Lune.

Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins (Ryan Gosling, Corey Stoll et Lukas Haas)

1969. Janet tance son mari pour qu'il explique à ses fils qu'il risque de ne pas revenir. Il s'exécute froidement et part se préparer. Une conférence de presse est donnée avec ses co-équipiers, Buzz Aldrin et Michael Collins. Puis les trois hommes décollent quelques jours après.

Sur la Lune

Apollo 11 se pose quatre jours plus tard sur la surface de la Lune. Neil entre dans l'Histoire, après avoir réussi à éviter un crash dans un cratère puis un sol accidenté avec Aldrin, mais en consumant beaucoup de carburant. Profitant d'un moment à l'écart de son camarade, Neil dépose le bracelet de sa défunte fille Karen dans un cratère lunaire.

Neil retrouve Janet sur Terre

De retour sur Terre, quatre jours plus tard, Neil et Buzz sont placés en quarantaine, le temps de subir divers examens médicaux. Neil reçoit la visite de Janet dans une pièce séparée par une vitre et partage avec elle un moment de réflexion silencieuse.

La La Land a sans doute engendré un malentendu sur le cinéma de Damien Chazelle car la comédie musicale, avec ses chansons énergiques et ses couleurs flamboyantes, donnait des airs enjoués à une histoire pourtant amère sur les désillusions d'un couple, dont les ambitions allaient les séparer.

Cette dureté était plus sensible dans son précédent long-métrage, Whiplash, car le jeune batteur cédait au sadisme de son professeur. Chazelle est donc bien le cinéaste des illusions perdues, et First Man le confirme, en étant un curieux biopic, elliptique, fuyant l'hagiographie, le grand spectacle, pour nous montrer la conquête spatiale par les yeux d'un astronaute taiseux, hanté, pour qui la Lune est un cimetière.

Ce qui frappe, comme l'avis promis le scénariste Josh Singer, qui a adapté le livre éponyme de James R. Hansen (pourtant une biographie autorisée), c'est l'expérience sensorielle qu'en a tirée Chazelle. Le soin apporté en particulier au son communique intensément le bruit souvent effrayant des engins soumis à des frottements, des chaleurs, des vibrations infernaux. Les hommes à l'intérieur étaient littéralement dans des cercueils volants - et le film montre la mort de plusieurs d'entre eux, ainsi que les propos ahurissants des techniciens qui, jusqu'au dernier moment, rafistolaient un élément avec un couteau suisse.

First Man raconte l'histoire de ces hommes dans des vaisseaux vulnérables aux antiques cadrans qui s'affolent, aux carlingues qui tremblotent, fument, prennent parfois feu... Ou s'envolent quand même. La réussite de chaque décollage, de chaque mission relève toujours de l'heureux hasard, de la chance. Jamais ne se dissipe le doute de tels entreprises.

Pour cela, Chazelle prend le contre-pied du genre : peu de plans sur les appareils, si énorme qu'ils ne semblent pas pouvoir entrer dans le cadre ou si petits dans le vide spatial qu'ils paraissent dériver, inaccessibles (voir la séquence d'arrimage de Gemini 8 à Agena). En revanche, beaucoup de gros plans sur les mains, les visages, les yeux, des plans subjectifs : l'immersion est totale, on est à la place du pilote ou on lit sur sa figure les émotions défiler.

Ryan Gosling, investi dans le projet depuis le début, incarne à la perfection l'insaisissable Neil Armstrong. Le jeu minimaliste de l'acteur est idéal pour interpréter cet homme lunaire bien avant d'y poser le pied. Le vrai paysage, c'est ce visage, impénétrable, qui se referme progressivement, au fil des pertes qu'il subit - la mort de sa fille (rappelée avec un tout petit trop d'insistance comme le deuil fondateur), puis celle d'Elliot See, Ed White. Neil Armstrong se coupe du monde et ne vise plus que le satellite de la Terre, observé par sa femme impuissante et fébrile.

Dans ce rôle, Claire Foy impressionne, d'abord parce qu'elle nous fait connaître ce personnage méconnu, et ensuite parce qu'elle permet au spectateur d'éprouver toutes les peurs attachées à son statut - celui d'une veuve en puissance, mais aussi d'une femme qui devine bien que la hiérarchie et les techniciens ne maîtrisent rien.

Tel que le désirait Chazelle et l'ont décrit ses acteurs, le film va et vient ainsi de la cuisine à la Lune, produisant des moments très forts comme lorsque Neil explique, contraint et forcé par Janet, à ses deux fils qu'il risque de ne pas revenir - il s'en acquitte comme, plus tard, quand il répond froidement aux journalistes avant l'envol d'Apollo 11. Les retrouvailles du couple, séparé par une épaisse cloison de verre, sont aussi glaçantes (on le sait, d'après les témoignages des intéressés, on ne revient jamais entièrement de l'espace).

Le film, tout entier à Neil Armstrong, laisse peu de place aux autres donc, en dehors de Janet. Mais il n'est guère flatteur envers Buzz Aldrin, décrit comme un opportuniste vantard, et même vis-à-vis des politiques qui ont dépensé des fortunes pour exaucer le rêve de JFK, alors qu'à la même époque, la contestation grondait, accusant ce projet d'être ruineux, développé au détriment des plus pauvres. Le "grand pas pour l'Humanité" n'était pas un aboutissement pour tous - même si l'exploit fut accueilli avec retentissement, et les astronautes érigés en héros (quoique Armstrong fuira la gloire toute sa vie).

Magnifiquement photographié par Linus Sandgren et porté par la musique envoûtante de Justin Hurwitz, First Man est un film immense et intimiste : être parvenu à jouer et gagner simultanément sur ces deux tableaux en dit long sur le génie précoce de Damien Chazelle.

mercredi 19 septembre 2018

BLADE RUNNER 2049, de Denis Villeneuve


Trente-cinq après la sortie du film de Ridley Scott, Blade Runner 2049 a été l'événement de l'Automne 2017. Mais pourquoi donc donner une suite à ce qui était certes un chef d'oeuvre culte mais aussi un bide commercial retentissant ? Sans doute parce que, dans ce laps de temps, le long métrage original a été réhabilité, grâce à des remontages fidèles à la version de Scott. Et parce que Denis Villeneuve, en acceptant de relever ce défi insensé, a su faire sien ce projet... Même s'il n'a pas davantage rencontré le public !

L'agent K (Ryan Gosling)

2049. Los Angeles. L'agent K du L.A.P.D. traque des anciens modèles de "réplicants", des androïdes conçus à l'origine pour travailler sur des planètes colonisées par la Terre. Ce blade runner, lui-même un androïde de dernière génération, docile, consciencieux et efficace, se rend dans une ferme pour éliminer un de ces prédécesseurs. Il trouve en scannant le terrain une boîte enterrée près d'un arbre et la ramène avec lui. L'analyse médico-légale révèle qu'elle contenait des restes osseux d'une "réplicante" ayant subi une césarienne. 

Le lieutenant Joshi et l'agent K (Robin Wright et Ryan Gosling)

La supérieure de K, le lieutenant Joshi, lui commande alors de détruire toutes les traces liées à cette découverte, y compris l'enfant né à la suite de cette procédure. Elle pense que si cette information fuitait, cela déclencherait une guerre entre humains et "réplicants". Il faut agir vite mais discrètement. 

L'agent K et Luv (Ryan Gosling et Sylvia Hoeks)

K se rend au siège de la compagnie Tyrell qui conçoit les "réplicants" et il est reçu par Niander Wallace, le patron, et son assistante, Luv. Il identifie la morte comme étant Rachel, un prototype datant d'une trentaine d'années, qui a eu une liaison avec le blade runner Rick Deckard avant de fuir avec lui. K devine que Wallace veut aussi retrouver l'enfant car si les "réplicants" peuvent se reproduire, ils fourniraient une main d'oeuvre plus grande et moins chère à fabriquer. Une fois l'agent parti, il missionne Luv pour aller récupérer les restes de Rachel à la morgue du LAPD puis de suivre K.

Joi et K (Ana de Armas et Ryan Gosling)

Troublé par son enquête et ses ramifications, K se confie à Joi, un hologramme sophistiqué qui représente la compagne idéale et qu'il peut désormais transporter partout grâce à un générateur miniature. Ensemble, ils retournent à la ferme où K, en fouillant, trouve une figure d'un cheval en bois sur laquelle est gravée une date. Celle-ci lui rappelle une scène de son enfance bien qu'il sache que ses souvenirs sont faux puisqu'il s'agit d'implants. K pousse son investigation jusqu'à un dépotoir où on exploite des orphelins dans le recyclage, un lieu où il est persuadé avoir grandi. Le responsable de l'endroit lui donne accès à un registre et l'agent y découvre la naissance de jumeaux hétérozygotes en 2019 - mais seul le garçon a survécu.

Le Dr. Ana Stelline (Carla Juvi)/L'agent K (Ryan Gosling)

K a besoin de savoir si tout cela - les souvenirs, le garçon survivant - n'est qu'une coïncidence ou si cela le concerne vraiment. Il visite le Dr. Ana Stelline, spécialisée dans les implants mémoriels, qui examine la figurine et lui confirme que cela correspond à une mémoire réelle. Le lieutenant Joshi a deviné que K pense être le fils de Deckard et Rachel et le suspend : elle lui donne quarante-huit heures pour disparaître avant qu'il soit signalé comme "déviant" (et donc traqué par un blade runner pour être exécuté). K fait analyser par un technicien clandestin dans la rue le cheval de bois qui présente un fort taux de radiations, comme on en trouve à Las Vegas. 

Rick Deckard et l'agent K (Harrison Ford et Ryan Gosling)

Luv s'adresse au lieutenant Joshi pour savoir où se trouve K mais elle refuse de lui répondre et se fait tuer par la "réplicante" qui, ensuite, consulte son ordinateur et a accès à la balise de la voiture de l'agent. Ce dernier atteint Las Vegas, devenue une ville fantôme. Dans un casino abandonné, il rencontre enfin Rick Deckard qui finit par lui révéler n'avoir pas assisté à la naissance de ses jumeaux car il avait confié Rachel à des "réplicants" bien cachés pour la protéger des blade runners. Luv et les sbires de Wallace surgissent alors et capturent Deckard. K est récupéré par les "réplicants" autrefois protecteurs de Rachel et qui lui avoue l'identité de sa fille - le garçon est mort mais le contraire a été enregistré pour tromper les autorités.

Un linceul de neige pour l'agent K

K part sauver Deckard des griffes de Wallace. Celui-ci tente de lui arracher des aveux sur son enfant, en vain, avant de le confier à Luv. En route pour une station spatiale où elle le torturera, la "réplicante" voit son véhicule abattu par celui de K. L'agent l'affronte dans un combat à mort au pied d'un barrage hydraulique. Puis il conduit Deckard jusqu'au laboratoire d'Ana Stelline, sa fille. Tandis qu'ils se retrouvent, K agonise dehors, en regardant tomber la neige.

Blade Runner a marqué toute une génération de cinéphiles et de cinéastes - quand bien même il ne faut pas oublier de rendre à César ce qui appartient car on a souvent oublié que le film de Ridley Scott était une adaptation d'un roman de Philip K. Dick et que le réalisateur britannique s'était beaucoup inspiré visuellement de la bande dessinée The Long Tomorrow de Dan O'Bannon et Moebius (1976) et de la série Valérian de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. (Rappel utile car Scott se plaint souvent d'avoir été plagié par ses confrères mais il a lui-même allègrement puisé chez les autres...)

Esthétiquement, grâce à la photo de Jordan Cronenweth, et narrativement, avec son mélange de polar et de romance sur fond de SF, le film a imposé de nouveaux standards sans pour autant être un succès commercial. Les producteurs remontèrent tout, ajoutèrent une voix-off et une happy-end : rien n'y fit. Mais le phénomène était en route et, progressivement, des versions remontées, plus fidèles à la vision de Scott, s'imposèrent et réhabilitèrent l'oeuvre.

Ce n'était plus qu'une question de temps avant que ne soit mise en chantier une suite. Mais peu de metteurs en scène avaient le courage de se frotter à pareil mythe, Ridley Scott lui-même se consacrant à d'autres projets n'avait pas le temps pour ça même s'il veillait au développement de l'affaire. C'est le scénariste du premier opus, Hampton Fancher, qui allait précipiter les événements en parlant à Scott d'une nouvelle qu'il avait écrite, à partir de laquelle on lui commanda un premier traitement puis un script. Le studio, séduit, en voulut plus et confia à Michael Green le soin de terminer le scénario (Fancher étant alors, ironiquement, de facto, écarté de sa propre idée !).

Cela ne réglait pas la question du réalisateur qui devrait filmer le résultat de ces efforts. Jusqu'à ce Scott contacte Denis Villeneuve alors en pleine pré-production de son superbe Arrival : le canadien accepta le challenge à condition de tourner son projet avant et d'avoir les mains libres (donc le director's cut) pour ce Blade Runner 2049.

"Pour le meilleur et le pire", comme il le présenta ensuite, c'est bien un film de Denis Villeneuve qui en est sorti. Surtout pour le meilleur quand même, même si ce fut un échec commercial - et que Ridley Scott, toujours aussi aimable, ne put s'empêcher d'en déduire que c'était la faute à sa durée "excessive" (deux heures quarante).

L'histoire est étonnamment abordable même pour qui n'aurait pas vu le premier long métrage ou n'en aurait conservé qu'un vague souvenir. Le scénario tire admirablement parti de la mythologie de l'original et le cinéaste a raison en expliquant qu'il l'a abordé comme s'il racontait cela à la manière d'un explorateur ayant découvert une relique oubliée dont la première partie aurait été perdue mais qui possède son propre intérêt.

Dans Blade Runner, Rick Deckard était un flic chargé de traquer et éliminer des "réplicants" rebelles, ayant développé des capacités cognitives et émotionnelles, mais sa mission était contrariée par l'attirance qu'il éprouvait pour Rachel, une androïde séduisante travaillant pour le concepteur de ces créatures, et par la résistance farouche que lui opposaient ses cibles. A la fin, dépassé, on se demandait si Deckard n'était pas lui-même un "réplicant" qui s'ignorait - ou le découvrait sans se l'avouer.

Cette fois, la problématique est différente puisque le thème central est la filiation : l'agent K sait qu'il est un androïde mais une mission a priori banale va le conduire à penser qu'il est le fruit de l'union entre un humain et une "réplicante". Cette découverte le dérange autant qu'elle suscite la convoitise d'un riche concepteur de "réplicants" qui voit dans la possibilité que ces créatures se reproduisent une manne considérable. L'intrigue achève de prendre de l'ampleur quand K apprend que ses possibles parents seraient l'agent Rick Deckard et Rachel. 

Le film est effectivement long mais il n'est jamais ennuyeux. Il avance à la manière d'une rêverie sombre et violente, à la mélancolie poignante. K progresse dans des méandres mais son investigation aboutit à des résultats visibles pour lui comme le spectateur. Le trouble nous gagne comme lui mais, évidemment, le script ménage des surprises, rien n'est aussi simple, évident, que ça en a l'air. Quoi de plus normal quand l'action a pour cadre une Los Angeles encore plus labyrinthique que dans le film de 1982 et s'aventure dans un Las Vegas fantôme - paysage saisissant capturé splendidement par la photo sans trucage de Roger Deakins (un Oscar mérité à la clé pour le chef op' des frères Coen) comme si l'endroit était pris dans une tempête de sable orange (l'inspiration du technicien, puisée dans un souvenir personnel) - jusqu'au duel final dans un déluge titanesque et l'épilogue neigeux (merveilleusement triste).

Ryan Gosling était déjà impliqué dans le projet avant le recrutement de Villeneuve et partageait avec ce dernier la volonté de se confronter au monument même si c'était perdu d'avance, mais aussi, surtout, parce que le film de 1982 avait formé sa vision du cinéma de SF. Le jeu impassible et intense du comédien en fait un guide parfait dans cette enquête identitaire envoûtante. Il est la plupart du temps seul, ou presque : la sublime Ana de Armas joue un hologramme désirable mais par définition irréel. Robin Wright n'a que quelques scènes, brèves, où elle lui donne sèchement la réplique. Jared Leto ne fait que passer et Sylvia Hoeks est terrifiante en assistante prête à tout.

Puis le mythe rattrape la fiction quand, après plus d'une heure de film, Harrison Ford apparaît. On constate alors avec quelle intelligence Villeneuve a su préparer son entrée en scène (bien plus mémorable que dans Star Wars VI : Le réveil de la force). Désormais septuagénaire, l'acteur par sa seule présence inscrit Blade Runner 2049 dans une perspective vertigineuse qui permet au spectateur d'apprécier le temps passé effectivement entre les deux histoires.

Comme dans tous ses films, la figure du tunnel hante le Blade Runner de Villeneuve, à ceci près qu'il n'est plus simplement géographique (de Los Angeles sous la pluie et dans la nuit à Las Vegas dans un brouillard orange) mais temporel. La ballade est fascinante mais terrible et quand l'agent K rencontre son destin (qui est aussi son heure), sous la neige, ce voyage s'achève comme un songe, avec une infinie douceur et une déchirante émotion.       

lundi 3 septembre 2018

LA LA LAND, de Damien Chazelle


Le 17 Octobre prochain sortira en France First Man, le nouveau film de Damien Chazelle, retraçant les années passées par Neil Armstrong à s'entraîner pour le premier voyage sur la Lune. C'est peu dire que le cinéaste sera attendu au tournant, deux ans après le sacre de La La Land, son succès critique et public et sa moisson de récompenses. D'ailleurs, tient que reste-t-il de de ce long métrage ? Est-il toujours aussi bon ?

Sebastian Wilder (Ryan Gosling)

Los Angeles. Coincée dans un embouteillage, Mia Dolan, serveuse dans un café attenant aux studios de Hollywood et aspirante actrice, insulte Sebastian Wilder, pianiste de jazz, qui vient de la klaxonner. Peu après, elle arrive à une audition où elle essuie un nouvel échec.

Mia Dolan (Emma Stone)

Le soir, pour se détendre, elle suit ses trois co-locataires à une fête donnée sur les hauteurs de la ville mais elle s'en va avant la fin. Mia a alors la désagréable surprise de constater que sa voiture a été embarquée par la fourrière et doit rentrer chez elle à pied. En passant devant un restaurant, elle est attirée à l'intérieur par la musique qui en provient et découvre au piano Sebastian se livrant à une superbe improvisation jazz - qui provoque immédiatement après son renvoi par Bill, le patron de l'établissement. Furieux, il quitte l'endroit en bousculant Mia venue à sa rencontre pour le féliciter. 

Mia et Sebastian sur Ferndell Trail

Les semaines suivantes, Mia et Sebastian ont à nouveau l'occasion de se croiser comme cette fois où elle le remarque jouant du clavier avec un groupe ringard dans une réception et se moque de lui. Il ironise quant à lui sur le fait que sa carrière de comédienne n'est pas plus brillante. Quittant la fête ensemble, ils échangent quelques mots, troublés par la ressemblance de leur situation et leur attirance évidente.  

Sebastian et Mia dans les studios de Hollywood

Sebastian retrouve Mia et ils sympathisent en se faisant découvrir leurs passions respectives : elle le guide dans une visite des studios de cinéma en évoquant son plaisir de jouer la comédie ; il l'entraîne dans un club de jazz (musique qu'elle avoue ne pas aimer) pour lui faire comprendre à quel point lui est ému par ceux qui l'interprètent en rêvant d'ouvrir sa propre boîte. 

Mia et Sebastian au "Lighthouse Cafe"

Ils conviennent d'aller au cinéma ensemble, voir La Fureur de vivre, et Mia plaque son fiancé pour rejoindre Sebastian. La projection est abrégée suite à un pépin technique mais ils finissent la soirée à l'Observatoire Griffith (un des décors emblématiques du long métrage) où ils s'embrassent pour la première fois.

Keith (John Legend)

Encouragée par Sebastian, Mia entreprend d'écrire un one-woman show tandis qu'il décroche une place de pianiste au "Lighthouse Cafe". C'est là qu'il croise une vieille connaissance en la personne de Keith, chanteur et musicien à succès, avec qui il accepte, pour l'argent, de partir en tournée. Les absences prolongées de Sebastian minent Mia jusqu'à ce qu'une dispute éclate entre eux lors d'un dîner où il lui reproche de l'avoir aimé quand il galérait parce que cela la rassurait. Leur rupture est consommée quelques jours plus tard où, retenu pour une séance photo avec le groupe de Keith, Sebastian arrive après la fin de la première sur scène de Mia, qui s'est produite devant une salle quasiment vide.  

Et si ça s'était passé autrement...

La jeune femme, écoeurée, rentre chez elle, auprès de ses parents, à Boulder City, mais Sebastian part l'y rechercher après avoir reçu un appel d'une directrice de casting. Elle se laisse convaincre de saisir cette audition de la dernière chance où elle donne tout ce qu'elle a... 

Chacun de son côté...

Cinq ans passent : Mia est devenue une actrice célèbre, mariée et mère de famille ; Sebastian a ouvert son club. Un soir qu'elle sort avec son époux, David, Mia entre avec lui dans le restaurant tenu par Sebastian : en la remarquant dans la salle, alors qu'il s'installe au piano, il imagine quelle aurait été leur vie commune. Puis elle repart après avoir échangé un dernier regard et un ultime sourire avec son ancien amant.

Je ne vais pas faire durer le suspense : La La Land reste bien  le chef d'oeuvre encensé par la majorité de la presse et un large public.

A présent, pourquoi reste-il si bon ?

Damien Chazelle l'a expliqué dans une interview (publiée dans "Paris Match") : "on ne peut pas faire un film sur Los Angeles sans avoir en tête que c'est la cité des rêves, mais où beaucoup ne se réalisent pas. L'air y est empli de tous ces livres jamais écrits, de ces chansons qui n'ont pas vu le jour, de films jamais tournés." Et donc : "mes héros ne pouvaient pas tout gagner !"

Mais le jeune cinéaste (rappelons quand même que ce prodige n'a que 34 ans !) a par contre remarquablement réussi son film en forme de défi - face au refus des studios, face au "déclinisme" ambiant.

Cette réflexion, aussi belle et amère que l'amour peut l'être, sur le succès est explorée dans plusieurs scènes de La La Land à travers des moments aussi humiliants pour Mia et Sebastian que ceux traversés par le héros de son précédent opus, le batteur de Whiplash : des castings cruels pour elle, des prestations minables dans des restos ou des réceptions pour lui. Ce sont donc d'abord leurs échecs qui provoquent la rencontre et la passion amoureuse entre ces deux jeunes rêveurs, qui vont ensuite s'encourager mutuellement - lui pour qu'elle s'écrive un rôle au lieu d'en attendre un à sa hauteur, elle pour qu'il croit en son projet d'ouvrir un club de jazz où il jouera cette musique qu'il adore.

Mais la solidarité qu'ils partagent pour leurs désirs professionnels va aussi révéler et précipiter ce qu'ils exigent de sacrifices sur le plan sentimental. Lorsque Sebastian accepte de jouer dans un groupe de soul-pop (mené par John Legend, évidemment parfait dans son propre personnage) pour l'argent (même s'il doit lui servir justement à financer son futur club), Mia déplorera qu'il brade ainsi son talent et son exigence. Sebastian lui rétorquera cruellement qu'elle l'aimait davantage quand il galérait comme elle, oubliant ensuite d'assister à la première du spectacle de la jeune femme, qui s'est produite devant une salle presque vide. Aussi blessée que vaincue, elle quittera L.A. pour rentrer chez elle, son vrai "chez moi", dans son patelin de Boulder City, auprès de ses parents, loin des désillusions de Hollywood et de son couple. 

En allant la rechercher, Sebastian cherche évidemment autant à se racheter qu'à l'empêcher de passer à côté d'une miraculeuse opportunité professionnelle avec une audition déterminante. Mais, déjà, le sort en est jeté : il restera absent, sur les routes pour une tournée ; elle partira en France pour plusieurs mois répéter et jouer dans un film.

Lorsqu'ils se recroiseront cinq ans plus tard, Mia comme Sebastian ont accompli leurs rêves professionnels, mais au prix de leur amour. Cela en valait-il la peine ? A son piano pour lui, dans la salle du club pour elle, ils imaginent leur vie commune si les choses avaient tourné différemment et cette existence parallèle, fantasmée, inspire au spectateur comme aux héros le même regret tout en permettant de ne pas les quitter, en sortant de la salle (de cette bulle renvoyant à l'expression "to live in La La Land"), sur une note trop triste.

Et on en revient au rêve car fantasmer suffit finalement à les (et à nous) rendre heureux : c'est ainsi qu'ils ont été les plus gais, amoureux, au temps où tout était possible, et c'est en se souvenant de ces moments passés qu'ils le resteront, malgré les regrets.

Chazelle réussit à émouvoir ainsi parce qu'il ancre son récit, ponctué de superbes numéros musicaux dansés et chantés sans jamais verser dans la performance mais en privilégiant le naturel, dans des décors réels (à l'exception, logique, de la séquence onirique finale). Tout en nous entraînant dans la fantaisie colorée et les artifices du pur musical, nous restons comme Mia et Sebastian dans un monde où lieux et sentiments existent, avec vérité.

Entre les références assumées par le cinéaste lui-même (Jacques Demy au premier rang) et celles citées par les critiques et les spectateurs les plus cinéphiles (Vincente Minnelli, Stanley Donen et Gene Kelly), La La Land évoque, je trouve, surtout, par la fluidité virtuose de ses mouvements de caméra et ses plans -séquences magnifiques (où on peut suivre les héros quitter une fête, dialoguer, chanter, danser et se quitter, sans coupure, comme dans cette scène fantastique sur Ferndell Trail, tournée durant "l'heure magique", dans un crépuscule au ciel rosé), à Max Ophüls. Avec ce maître, Chazelle partage une philosophie - "le bonheur n'est pas gai", dixit Maupassant dans Le Plaisir - et un sens du mouvement qui traduit les élans et les tourments de ses personnages. 

Cette alternance entre glamour (les couleurs éclatantes saisies par la photo de Linus Sandgren, le format Scope) et émotion (captée en se concentrant sur le couple), entre beauté et sensibilité, est formidablement exprimée par les deux comédiens principaux, dont la complémentarité et la complicité fait des étincelles (comme si Crazy, Stupid Love et Gangster Squad n'avaient été qu'un échauffement) : Emma Stone rayonne et prouve qu'elle possède une expressivité renversante en plus d'avoir un charme à la fois mutin et bouleversant, tandis que Ryan Gosling révèle derrière une apparente impassibilité et une classe incomparable des nuances incroyables. La sincérité de leur prestation permet sans peine de croire à leur amour digne des grands couples romantiques.

La La Land dépasse l'hommage rétro car Damien Chazelle remixe la romance et le musical en réécrivant les règles de ces deux genres, capable aussi bien d'enchaîner des morceaux de bravoure que de s'en priver pendant toute la dernière partie avant de dégainer une "Audition" magique puis une rêverie enchanteresse et poignante.

C'est avec ce plaisir rare et donc précieux d'avoir assisté à un spectacle aussi euphorisant que mélancolique, également ressentis, qu'on salue les artistes : cette réussite, c'est la signature des chefs d'oeuvre.