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dimanche 29 octobre 2017

THE PRIVATE EYE : VOLUME TWO, de Brian K. Vaughan et Marcos Martin avec Mutsa Vicente


Les cinq premiers épisodes de The Private Eye nous avaient introduits à un univers à la fois familier (dans un futur proche) et extravagant (un monde privé de l'Internet où chacun est désormais obligé, pour protéger sa vie privée, de porter un masque) jusqu'à un stupéfiant cliffhanger : le méchant de l'histoire, Khalid Deguerre projetait à lancer une fusée pour rétablir le web ! 

Sur ces bases, Brian K. Vaughan brodait un récit policier palpitant que les dessins de Marcos Martin transformait en une aventure flamboyante. Ces prémisses allaient-elles aboutir à un chef d'oeuvre ? Ou piquer du nez, écrasées par la densité de cette intrigue ou faute d'inspiration ? Réponses dans les épisodes six à dix qui concluent ce récit complet.


Le correspondant Strunk interroge à l'hôpital Melanie après son accident de la route et découvre ses liens avec le paparazzi P.I. en trouvant dans ses affaires une carte de visite de ce dernier. Et ce dernier, pendant ce temps, avec Raveena McGill apprennent dans le quartier bigarré des Tubes que Taj était en relation avec un résident de Santa Monica, aujourd'hui déserté, un certain Nebular - ignorant qu'il est aujourd'hui le complice de Khalid Deguerre, l'assassin de Taj. Les deux tueurs à la solde de Deguerre enlèvent Melanie mais l'un d'eux affrontent Strunk qui le tue tandis que le correspondant est blessé.


P.I. et Raveena se rendent au domicile de Nebular et dérobent un de ses ordinateurs portables lorsqu'il rentre justement chez lui pour le récupérer en compagnie de Deguerre. Une fusillade éclate entre les deux tandems mais le paparazzi et sa partenaire réussissent à s'échapper et à semer leurs adversaires. Chez le grand-père de P.I., ils consultent ensuite les fichiers de l'ordinateur de Nebular et découvrent les plans de la fusée que compte lancer Deguerre pour rétablir l'Internet. C'est alors qu'une reporter de la télé (équivalent moderne d'un agent fédéral) et son caméraman se présentent chez le grand-père de P.I. dont ils ont remonté la trace via Melanie.
  

Tout en se cachant, P.I. écoute la reporter interroger le grand-père et apprend que Melanie a été kidnappée tandis que Raveena cherche où Deguerre pourrait dissimuler une fusée et une rampe de lancement. Direction : l'aéroport désaffecté de Glendale.


Une fois sur place, P.I. se charge de neutraliser Nebular sur le point d'activer le lancement de la fusée pendant que Raveena va tirer Melanie des griffes de Deguerre au sommet d'un barrage hydraulique érigé au milieu de l'ancienne piste de l'aéroport. Le grand-père accepte, pour sauver son petit-fils, de mentionner Deguerre à la reporter de la télé qui s'envole en hélicoptère avec lui jusqu'à Glendale. Nebular active le décollage de la fusée avant que P.I. ne l'assomme et ne rejoigne Raveena, qui a tué Deguerre, et Melanie sur le barrage. Mais la fusée, ne prenant pas assez rapidement de la hauteur, heurte le barrage.


L'eau libérée par la destruction du barrage emporte le cadavre de Deguerre et P.I. sous les regards horrifiés de son grand-père, la reporter de la télé, Raveena et Melanie, tandis que la fusée s'écrase lamentablement. et explose.
Trois mois plus tard, les médias maquillent l'affaire en un attentat raté, commis par un soi-disant environnementaliste radical. Le grand-père de P.I. a recueilli Melanie qui, comme lui, ne se résout pas à la disparition de P.I.. Pas davantage que Raveena qui est devenue paparazzi, tolérée par Strunk qui lui remet un morceau du manteau de camouflage de P.I., la seule chose qu'on ait retrouvé de lui. Elle s'en recouvre la tête, résolue à retrouver son ami.

Comment exprimer le sentiment ressenti au terme de cette lecture ? The Private Eye a vraiment les défauts de ses qualités . 

Laissez-moi opérer une synthèse : j'ai lu cette histoire à trois reprises (une fois en ligne, lors de sa première parution sur panelsyndicate ; deux fois sur support papier, lors de sa publication en recueil chez Image Comics - il est à noter que la version traduite par Urban Comics, en un seul volume, a la particularité de respecter le format original, "à l'italienne", mais est curieusement un peu plus petit que l'album américain...) et, malgré cela, je reste frustré alors que c'est tout de même un récit très plaisant, à la narration efficace, au concept épatant, et visuellement sublime.

Mais c'est comme si je n'arrivais pas précisément à pointer ce qui me frustre au bout du compte. Je me suis donc gratté la tête et j'en suis arrivé à la conclusion suivante.

Tout auteur bâtit une oeuvre en établissant, plus ou moins consciemment, un système, en développant des procédés (certains, plus sévères, diraient des "tics"). Cela désigne son style même d'écriture, identifie ses thèmes de prédilection, pointe aussi ses limites. On peut ainsi avoir affaire à des scribes très brillants mais un peu lisses : leurs histoires se lisent facilement, rapidement, mais vous glissent dessus et s'oublient relativement vite (parfois aussi se noient-elles dans la multitude de lectures). D'autres misent sur des histoires plus accrocheuses, voire provocatrices, et privilégient ainsi le choc immédiat plutôt que la durée : on n'en retient que les grandes lignes, les sensations fortes, tout en ayant pris du plaisir à être ainsi divertis sans effort. Puis ils existent des scénaristes capables à la fois de manier des figures, originales ou non, et de les tirer à un niveau insoupçonné, qui peut carrément faire atteindre à tout le média un cap inédit : là, pas de doute, on se souviendra longtemps du résultat, on relira souvent ces albums pour en percer les secrets, les sens cachés, ou s'instruire sur la mécanique narrative. On peut aussi considérer la masse d'"écriveurs" (dixit Pierre Desproges), noircissant des pages sans prétention autre que s'amuser et distraire leurs lecteurs, avec un talent inégal : rien de méprisable (du moins tant que cela est fait avec humilité et que lesdits lecteurs savent à quoi s'en tenir).

Brian K. Vaughan est incontestablement un auteur doué, brillant, inventif - sa production parle pour lui, si bien d'ailleurs qu'il n'a guère besoin de la disséquer en interview pour nous aider à comprendre ce qu'il a voulu dire. Il fait partie de cette génération (qui est aussi la mienne - le bougre n'a que trois ans de moins que moi) pour qui la découverte de Watchmen d'Alan Moore a été une déflagration, cette bascule où nous avons compris qu'il se passait quelque chose de si puissant que plus rien ne serait jamais comme avant, non pas tant parce que l'industrie s'est mise à produire des chefs d'oeuvre équivalents à la chaîne mais parce que les "illustrés" n'étaient définitivement plus des histoires dessinées uniquement pour les enfants, ils accédaient à une sorte de respectabilité (que les plus audacieux précurseurs des années 70 ne conquirent pas, trop marginaux, trop isolés). Moore (avec Frank Miller, et Neil Gaiman dans une moindre mesure) a fait entrer la BD dans une sorte d'âge adulte où le média devenait objet de réflexion, sa matière même possédait une richesse méta-textuelle (sous le divertissement, il y avait une remise en question des codes même de la narration, du folklore).

La descendance de Moore et compagnie a abouti à tout et son contraire : quelques-uns (peu) ont voulu relever le formidable défi lancé par l'auteur britannique, faire aussi bien, pourquoi pas même mieux (Grant Morrison est obsédé par cela) ; d'autres (beaucoup plus) n'ont exploité que superficiellement ce que Watchmen montrait (le fameux courant "grim'n'gritty", interprétant le ton de la mini-série comme une vision sombre et violente des super-héros - ce qui motivera ensuite Moore à écrire en réaction à ces héritiers dégénérés des oeuvres plus légères).

Vaughan, moins revendicatif dans son ambition que Morrison, n'aspire pourtant pas moins à rivaliser, voire surpasser, le "Maître" : son parcours d'ailleurs lui ressemble (des débuts dans le mainstream au service des produits d'éditeurs puissants, puis de premières créations originales dont il cède la propriété - cf. Runaways - , et l'émancipation en passant chez des indépendants). L'écriture se nourrit de contraintes même si l'auteur en souffre : ainsi n'est-il finalement pas rare que les BD les plus marquantes d'auteurs brillants soient quand même fabriquées dans le moule d'éditeurs qui prêtent leurs jouets aux dits auteurs. Watchmen est un produit DC Comics avant d'être la BD de Moore qui a ébranlé l'industrie.

Et donc ? Je crois que, fondamentalement, Vaughan est un feuilletoniste, c'est le format qui lui convient naturellement, et sa meilleure oeuvre - Y The Last Man - en témoigne (60 épisodes, une histoire ample et intimiste à la fois, brassant quantité de questions, aussi passionnant que facile à lire). Son autre point fort est de savoir où il veut aller, comment il veut finir ce qu'il raconte (même pour Saga, qu'il songe à écrire autant de temps que sa collaboratrice Fiona Staples acceptera de l'illustrer).

Quand on s'appuie donc sur ces deux éléments (la longueur nécessaire pour développer une intrigue, la connaissance du terme de l'histoire), dix épisodes comme ceux de The Private Eye, c'est à la fois pas mal (tout ça aboutit quand même à 300 pages de lecture) et pas passez (toutes les idées à l'origine du projet, structurant ce récit au niveau narratif et esthétique, ne peuvent être utilisées). D'où cette frustration.

Le décollage raté de la fusée, qui donne cette impression de "tout ça pour ça", de pétard mouillé (littéralement, vu le cadre de la scène), est à la fois une illustration de l' "échec" du projet mais surtout des limites de son format. C'est un peu comme un film qui se déroule avec une fluidité épatante mais qui donne aussi le sentiment qu'il y manque sinon des scènes, du moins ce "je-ne-sais-quoi" qui en aurait fait un authentique chef d'oeuvre. Par exemple, dans Y The Last Man, toutes les facettes de la situation de départ étaient exposées, exploitées, et terminées sur une note magnifiquement poétique. Ici, plein d'éléments ne sont pas expliqués (et pas des moindres comme le fait que la presse et la télé aient totalement supplantées la police et le FBI), certains points sont à l'évidence disposés d'abord pour leur aspect spectaculaire (la fusée, l'objectif longtemps mystérieux de son usage) et débouchent forcément sur une déception quand on voit comment l'intrigue est menée (Vaughan insiste plus sur les efforts de Deguerre pour couvrir son projet, supprimer ceux qui contrarient sa confidentialité, que sur les raisons pour lesquelles il veut rétablir l'Internet - restaurer la société telle qu'elle était avant l'explosion du Cloud ? En tirer un profit financier cumulé à son empire médiatique ?). 

Vaughan ne prend d'ailleurs pas parti sur le fait que la société serait meilleure avec ou sans Internet - non qu'il faille une réponse tranchée, mais justement parce que cette interrogation a de quoi fournir des réponses variées et nuancées, ne diminuant en rien l'intensité dramatique de son intrigue. Son génie pour imaginer un concept se heurte ici à l'écueil d'une idée prétexte (une sorte de "What if...?", comme chez Marvel, et dans la littérature SF en général).

Ce tour de passe-passe permet certes à Marcos Martin de fournir des pages extraordinaires, au point que l'aspect visuel vole la vedette au scénario. Même si l'accélération des péripéties et la profusion des rebondissements obligent à sacrifier beaucoup là encore des trésors que distribuaient les cinq premiers épisodes, avec moins de décors, moins de masques, de costumes sensationnels, l'artiste ne ménage pas ses efforts pour mener l'entreprise à son terme. Mais au fond cela tire l'ensemble vers la performance plus que vers la BD et l'équilibre qu'elle exige avec sa partie textuelle.

Jouer : c'est ce qui semblent avoir motivé les auteurs depuis le début - jouer avec l'économie des comics, le format de publication, le support de lecture, les nerfs des lecteurs, avec l'idée d'une société si loin, si proche... Le souci d'un jeu si poussé est le risque qu'une fois la partie terminée, on en sorte amusé, voire épaté... Mais seulement jusqu'à la prochaine partie. Et si BKV et MM avaient simplement oublié dans leur délire, si brillant soit-il, qu'à la fin ni le monde de The Private Eye ni le lecteur n'en sortait bouleversés ?

vendredi 27 octobre 2017

THE PRIVATE EYE : VOLUME ONE, de Brian K. Vaughan et Marcos Martin avec Muntsa Vicente


Récemment, Urban Comics a publié la traduction de The Private Eye, écrit par Brian K. Vaughan et dessiné par Marcos Martin, en un seul volume. Je l'avais déjà acquis en v.o. mais juste avant de fermer mon blog il y a quelques mois, sans en avoir écrit une critique. Et même avant cela, j'avais lu ce récit complet au fur et à mesure de sa mise en ligne sur panelsyndicate puisqu'à l'origine ce projet avait été conçu uniquement pour être lu sur Internet (une idée de Marcos Martin), chacun payant la somme qu'il désirait (voire rien du tout) pour accéder aux épisodes (mais la parution n'étant pas régulière, la compréhension globale de l'intrigue était impactée).

Les deux co-auteurs ont longtemps hésité à publier sur support papier leur BD avant de céder sous la pression des fans. Logiquement, Image Comics, qui accueille les projets en creator-owned de Vaughan (Saga, Paper Girls...), l'a édité sous deux formules (un recueil comprenant les dix épisodes et de nombreux bonus, ou deux TPB de cinq épisodes chacun). Bien que j'ai acheté l'album intégral, je vais rédiger ma critique en deux temps pour que le résumé de l'histoire et son analyse soient plus "digestes" à lire (et aussi parce que j'ai mal dormi et que je n'ai pas l'énergie pour écrire tout d'un coup..).

Direction donc en 2076 : le "Cloud" - espace de stockage d'infos écrites et visuelles sur Internet - a "explosé" plusieurs décennies auparavant, révélant au monde entier les secrets (plus ou moins avouables) de chacun. Pour vivre désormais en préservant un peu d'intimité, les citoyens portent tous un masque en public désormais. Pour encadrer cette nouvelle société, les correspondants de la presse écrite, dite "le 4ème Etat", ont remplacé la police, tandis que les reporters de la télé occupent la place du FBI. Dans ce contexte, les paparazzi sont hors-la-loi et sont engagés par des particuliers comme des détectives privés : c'est le job du héros de The Private Eye, dont on ne connaît que les initiales, P.I....
  

P.I. reçoit la visite à son bureau de l'hôtel Château Marmont de Taj McGill qui est candidate pour un poste haut placé (sans doute dans l'armée). Craignant qu'une enquête approfondie sur elle la prive de cette promotion, elle demande au paparazzi de fouiller dans son passé et de lui remettre tous les documents compromettants qu'il trouvera. De retour chez elle, dans un immeuble luxueux, Taj est surprise de trouver dans son appartement son collègue Khalid Deguerre qui, la soupçonnant de vouloir dévoiler un de ses projets, l'assassine puis se retire en lui dérobant son masque.


P.I. apprend vite que Taj a été tuée et décide de ne classer son dossier malgré les protestations de Melanie, une adolescente de 16 ans qui lui sert de chauffeur (lui refuse de passer son permis de conduire pour ne pas être fiché tandis qu'elle est impatiente d'atteindre sa majorité pour se masquer et mener une vie plus privée). Le correspondant du 4ème Etat, Strunk, est chargé de l'affaire et interroge Raveena, la soeur aînée de Taj, mais elle cache que c'est c'est elle qui avait recommandé les services de Patrick Immelman (nom écrit dans la paume de la main de la victime) alias P.I..
Cependant, Deguerre mystifie Nebular, un informaticien complice de Taj pour l'obliger à collaborer à son projet secret. Raveena, elle, agresse P.I. à son bureau en l'accusant du meurtre de Taj, ce dont il se défend. Lorsque deux individus armés surgissent et font feu sur eux...


In extremis mais blessés, P.I. et Raveena réussissent à prendre la fuite. Ils se réfugient chez le grand-père de P.I. où ils apprennent que le Château Marmont a été incendié. Furieux d'avoir tout perdu, P.I. décide de reprendre l'enquête sur l'assassinat de Taj. Pendant ce temps, Deguerre révèle à Nebular sa mission : réparer une fusée pour la faire décoller et la placer en orbite.


Pour remonter la piste des tueurs (et de leur commanditaire) auxquels ils ont échappés, Raveena et lui, P.I. interroge Jackie, une vendeuse de masques, mais ça ne donne rien. Ils vont ensuite chez C.J., un client de P.I., qui travaille dans une librairie (redevenu le temple de la culture depuis la fin de l'Internet) où Taj avait empruntée des ouvrages pour des recherches secrètes. Mais la visite, de nuit, dégénère à cause d'une collègue de C.J. et, en prenant la fuite avec P.I. et Raveena à son bord, Melanie perd le contrôle de sa voiture lancée à vive allure.


Les Secours prennent en charge Melanie mais P.I. et Raveena se carapatent quand le correspondant Strunk arrive sur le lieu de l'accident pour les interroger. Néanmoins, revenu chez le grand-père du paparazzi, ils apprennent grâce aux livres consultés par Taj qu'elle s'informait sur Khalid Deguerre, magnat de la télé. Puis, grâce à un confrère (et ex-amant) de P.I., ils découvrent que Deguerre fréquente le quartier des Tubes, repaire de marginaux hippies, toxicos ou geeks. C'est en coinçant l'un de ces derniers que Raveena et P.I. comprennent le plan de Deguerre découvert par Taj : il veut rétablir l'Internet !

Quiconque est familier avec l'oeuvre de Brian K. Vaughan, que ce soit ses productions mainstream ou indépendantes, sait que sa grande force de scénariste est son imagination pour développer des histoires à partir d'un concept à la fois simple et fort. Souvenez-vous de Y The Last Man (tous les hommes meurent sur Terre subitement, sauf un jeune magicien, Yorick, qui traverse le monde pour retrouver sa copine tout en rencontrant diverses femmes le considérant comme une anomalie dangereuse ou curieuse), Saga (la romance intergalactique entre deux extra-terrestres dont les peuples sont en guerre et qui fuient leurs camps avec leur bébé), Pride of Baghdad (la fable inspiré de faits réels sur trois lions échappés d'un zoo durant la guerre en Irak et finalement moins bestiaux que les soldats sur place)...

The Private Eye s'appuie sur une idée aussi remarquable et riche en l'exploitant jusqu'au bout de sa logique même de fabrication : soit une detective story dans une société où tout le monde porte désormais un masque pour préserver sa vie privée dans un futur proche où l'Internet a laissé fuiter tous les secrets de ses utilisateurs. On ne saura pas la cause de ce cataclysme - geste malveillant ? Accident technique ? Intervention divine ? - mais qu'importe ! La situation est tellement étonnante, le prétexte est tellement prometteur qu'entre les mains d'un narrateur aussi doué que Vaughan, on plonge dans ces dix épisodes avec la conviction de disposer d'un divertissement efficace et intelligent, une dystopie fascinante.

La genèse du projet est déjà en soi une histoire passionnante : initialement intitulé The Secret Society puis Masks (deux titres déjà déposés toutefois), il est finalement rebaptisé The Private Eye par Marcos Martin qui a légèrement, mais avec à-propos, reformulé une proposition de Vaughan The Private I (le "je" ou le "moi" privé devenant ainsi l'oeil privé, soit un équivalent du détective privé). Le dessinateur imagine ensuite un support fou pour développer la mini-série : puisque l'action se déroule à une époque où l'Internet n'existe plus, pourquoi ne pas la diffuser directement ligne, qui plus est en laissant les lecteurs libres de payer le prix de leur choix (voire de ne pas payer) pour découvrir les pages ? Vaughan craint d'abord que cela ne leur procure aucun revenu puis se range à l'avis de son partenaire quand celui-ci le rassure en estimant que des travaux de commande parallèles (couvertures pour des éditeurs traditionnels) suffiront à nourrir sa famille pendant la durée de la réalisation du projet. Lorsque, in fine, Vaughan et Martin consentiront à publier en recueil(s) leur histoire chez Image Comics, en échange ils accepteront d'ailleurs de produire un épisode inédit et dérivé de The Walking Dead, la série-vedette de l'éditeur.

Mais pour quel résultat ?

Lorsqu'on analyse ce récit complet en deux parties, les réserves qu'on peut avoir sur sa globalité s'atténuent. Je reviendrai sur les déceptions dans la critique du Volume Two mais arrivé au bout des cinq premiers chapitres, dont la longueur est supérieure à la moyenne (une trentaine de pages chacun), on lit avec un plaisir irrésistible cette intrigue. Vaughan démarre sur les chapeaux de roues, avec une séquence d'ouverture magnifique (P.I. opérant une "paparazzade", surpris par le correspondant Strunk, s'enfuit spectaculairement avant qu'il ne se fonde dans une foule déguisée et masquée). Puis tout aussi rapidement, il dispose ses pions : l'affaire confiée par Taj, son assassinat (et la révélation de l'identité du coupable pour le lecteur), les apparitions et interventions successives de personnages autour du héros (la soeur de la victime, le chauffeur surprenant de P.I., son grand-père qui croit encore que le réseau va être rétabli, les tueurs aux trousses), la découverte de l'objectif du méchant (dont on devine qu'il ne le poursuit pas pour simplement rétablir la situation précédant l'histoire actuelle mais pour le profit financier qu'il en tirera, en plus de son présent business florissant).

Tout cela donne une vue d'ensemble vertigineuse auquel Marcos Martin donne vie grâce à de somptueux dessins. Libéré de son contrat d'exclusivité avec Marvel, il s'adonne à mille expérimentations. D'abord, pour correspondre au format des écrans d'ordinateur et de tablette sur lesquels The Private Eye devait être lu, il travaille sur des pages horizontales, "à l'italienne" ou en 16/9ème si vous préférez. Tout le découpage doit donc être repensé par rapport à un script classique (et détaillé comme écrit Vaughan), sans reproduire du comic-strip à l'ancienne. Pari remporté : les scènes s'enchaînent avec fluidité et dynamisme, sans sacrifier ni les personnages ni les décors.

Personnages et décors qui ont fait l'objet d'études ahurissantes (comme on peut le découvrir dans les bonus des albums, qui eux-même ne reproduisent qu'une infime partie de ceux mis en ligne) : Martin a dû designer une multitude de masques et de costumes affolante, en s'inspirant des stylistes de Haute Couture, de la scène rock, du théâtre, etc. Les immeubles et appartements mixent architectures et mobiliers prototypes et/ou réinterprétés à partir de structures et meubles actuels. Los Angeles est réinventé en long et en large comme une mégalopole écolo et futuriste. L'apport de la colorisation de Muntsa Vicente (par ailleurs épouse de Martin) est déterminant alors, privilégiant une palette vive, acidulée, à contre-courant des influences habituelles des récits de SF (dont le canon serait Blade Runner jusqu'à Matrix en passant par Brazil ou Avatar). C'est impressionnant.

A mi-chemin de l'aventure, impossible de deviner dans quelle direction va nous entraîner The Private Eye. Je vous en dirai donc plus dans ma prochaine entrée, tout en précisant mon sentiment général sur l'histoire et son traitement. Stay tuned !

mercredi 27 mars 2013

THE PRIVATE EYE, de Brian K. Vaughan et Marcos Martin

Je tiens ce blog pour y rédiger des critiques et poster des images de dessinateurs que j'apprécie. 
Mais, une fois n'est pas coutume, j'ai envie d'informer ceux qui me lisent d'une bonne nouvelle. Il s'agit ici de vous parler du nouveau projet d'une équipe artistique parmi les meilleures de ces dernières années, formée par le scénariste Brian K. Vaughan (Saga, Pride of Baghdad, Runaways...) et le dessinateur Marcos Martin (Batgirl : Year One, Spider-Man, Daredevil...) : ces deux-là avaient déjà collaboré ensemble sur la formidable mini-série Dr Strange : The Oath (Le Serment, en vf) et il était question depuis le retour de BKV aux affaires (avec Saga) qu'ils retravaillent ensemble. Mais rien ne filtrait de leur nouveau projet.
Et puis, il y a quelques jours de ça, enfin, les fans en ont appris davantage : Vaughan et Martin lançaient une nouvelle mini-série (prévue en dix épisodes) sous la forme d'un webcomic. Le titre : The Private Eye. L'histoire, qui se déroule en 2076 dans une société où Internet a disparu et où chaque citoyen aspirant à conserver sa vie privée porte un masque, met en scène un détective privé (qui se fait appeler Patrick Immelman) engagé par une jeune femme pour s'assurer que les secrets de sa vie passé le restent...
Pour lire le premier épisode de cette série, il faut se connecter à cette adresse :


Ensuite, le principe est simple : vous payez la somme que vous désirez pour découvrir les 32 pages du  chapitre inaugural de cette aventure. Vous pouvez aussi le lire gratuitement. Mais plus ce webcomic sera consulté et rémunéré, plus il y aura de chances qu'il soit ensuite publié sur papier (probablement chez Image Comics, où Saga de Vaughan est déjà édité).
Il y aura en tout dix épisodes - et quand on a fini le premier, aussi inventif narrativement (avec un concept épatant et un déroulement de l'action implacable) que visuellement superbe (la galerie des masques, les designs des décors et véhicules, l'allure des personnages sont fabuleuses), on a déjà hâte de découvrir le prochain.

Pour vous mettre l'eau à la bouche, en voici quelques pages (disponibles sur www.scans-daily.dreamwidth.com) :