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lundi 6 novembre 2023

UNCANNY X-MEN, TOME 6 : LE PROCES DE HENRY McCOY, de Brian Michael Bendis, Mahmud Asrar, Sara Pichelli, Chris Bachalo, Stuart Immonen, Kris Anka, Frazer Irving et David Marquez


Il est 22 heures 03, ce lundi 6 Novembre 2023, et je termine cette rétrospective sur les X-Men par Brian Michael Bendis avec cette troisième critique en une journée ! Le Procès de Henry McCoy est donc à la fois le sixième tome d'Uncanny X-Men et la fin du run du scénariste sur les titres mutants. On y trouve donc l'épisode 32 dessiné par Chris Bachalo, les 33-34 dessinés par Kris Anka, le 35 dessiné par Valerio Schiti et le 600 dessiné par Sara Pichelli, Mahmud Asrar, Stuart Immonen, Kris Anka, Chris Bachalo, Frazer Irving et David Marquez.


De retour à leur QG après la lecture du testament de Charles Xavier, Emma Frost, Magik et Cyclope réunissent leurs recrues. Scott leur annonce qu'ils poursuivront leur apprentissage à l'école Jean Grey. Magik entraîne alors Kitty Pryde ailleurs tandis que les esprits s'échauffent. Fabio Medina assomme Cyclope car, comme Hijack, il s'estime trahi par leur mentor. Revenu à lui, Cyclope a une discussion franche avec Emma au sujet de leur relation et ils se séparent. Havok rend visite à son frère, seul désormais, et le questionne sur sa révolution puis lui suggère d'en faire quelque chose de positif et inattendu.


Magik a emmené Kitty sur l'île aux monstres pour y récupérer un mutant. Elles gagnent une grotte où elles trouvent Bo, une fillette abandonnée là par son père et pourvue de pouvoirs lumineux. Magik la dépose à l'école Jean Grey où elle est prise en charge. Puis elle avoue à Kitty être heureuse de leur réunion. Kitty, elle, pense qu'il leur faut maintenant se réconcilier avec Colossus.


Dazzler obtient de Maria Hill l'accès au dossier de Mystique qu'elle accepte de livrer au SHIELD en échange de l'impunité pour les Uncanny X-Men. Une semaine plus tard, Mystique est arrêtée à Madripoor. Dazzler fête ça en se produisant sur scène tandis que, dehors, les recrues des Uncanny X-Men profitent du show tout en décidant de désobéir à Cyclope et de ne pas entrer à l'école Jean Grey.


Au lieu de ça, ils interviennent en tant qu'équipe pour neutraliser la mutante Animax. Ce fait d'armes leur vaut une popularité immédiate, notamment pour Fabio Medina/Godlballs. Mais pris à parti par des anti-mutants, il est gravement blessé. Triage le sauve et l'équipe reconnaît qu'ils ont besoin d'être formés et donc d'intégrer l'école Jean Grey.

Ces trois épisodes sont en apparence anecdotiques mais en grattant, on comprend pourquoi, au final, Uncanny X-Men est plus réussi que All-New X-Men. La gestion des personnages, les story-arcs, l'intensité des relations entre les héros, leurs adversaires (qui sont eux-mêmes en vérité), tout ça est bien plus inspiré et tenu.

Cela peut surprendre car Brian Michael Bendis s'est souvent montré à son avantage en animant des séries sur de jeunes héros, comme Ultimate Spider-Man. Mais il faut bien reconnaître qu'il a été maladroit avec les jeunes X-Men amenés à notre époque, en favorisant trop le personnage de Jean Grey dont il a fini par faire une insupportable gamine intrusive et en nouant autour d'elle des changements incongrus comme sa romance avec le jeune Hank McCoy, ou la révélation absurde de l'homosexualité de Bobby Drake, même si à côté il a été plus touchant avec la liaison de Angel et X-23 et les tourments du jeune Scott Summers.

Avec Uncanny X-Men, il n'est pas tombé dans ces pièges car il a articulé sa série autour des quatre personnages les plus impactés par Avengers vs X-Men (quand bien même il manque à l'appel Colossus et Namor). Avec Cyclope, Emma Frost, Magik et Magneto, il tenait quatre protagonistes au fort caractère mais cassés par leur expérience avec le Phénix et qui étaient obligés de vivre clandestinement tout en recrutant des élèves.

Des héros clandestins, ça rappelle bien sûr la meilleure période de New Avengers, post-Civil War quand Luke Cage et tous ceux qui refusaient le registration act de Iron Man prirent le maquis puis furent traqués par les Dark Avengers de Norman Osborn/Iron Patriot jusqu'à Siege. Dans ce registre, Bendis excelle à décrire des justiciers tiraillés entre leur envie de faire le bien et la nécessité de ne pas se faire prendre, en permanence menacés par des représentants de la loi.

A cela, il a associé des menaces variées et efficaces, souvent spectaculaires, avec des gimmicks accrocheurs et mystérieux jusqu'à ce qu'ils décident de les résoudre, comme le Fauve Noir et ses super-Sentinelles, Mystique, Maria Hill et le SHIELD, le mutant oméga Matthew Malloy, Dormammu, etc. Les recrues de Cyclope et compagnie offraient des profils tout aussi divers et même si certains ont ensuite disparu des radars (comme Hijack, Benjamin Deeds, Triage), d'autres ont su perduré (comme Eva Bell, devenu une des Cinq de Krakoa au même titre que Goldballs, désormais Egg).

Chris Bachalo a signé beaucoup d'épisodes, tous visuellement très puissants et soignés. Malheureusement, Marvel ne lui a jamais trouvé de suppléants dignes de ce nom, ou plutôt a fait des choix discutables en ne conservant pas Frazer Irving, Marco Rudy ou en installant Mike Del Mundo à la place du médiocre Kris Anka. Cela se confirme encore ici où Bachalo signe l'épisode 32, magnifique, tandis que Anka enchaîne avec les 33 et 34 sans saveur au plan esthétique, avant que Valerio Schiti ne relève le niveau pour le 35.

Mais, à présent, passons à la fin du run proprement dite, avec l'épisode 600, un numéro double avec quelques guests de poids et une série de scènes qui bouclent dignement la boucle.


Les jeunes X-Men sont à nouveau au complet maintenant que Scott est revenu de son périple dans l'espace aux côtés de son père. Jean estime que le groupe a besoin de repos. Hank s'éloigne et elle rattrape pour lui confirmer ses sentiments et ils s'embrassent tandis que Scott les observe de loin.


Dans l'école Jean Grey, le Fauve est convoqué par Tornade et il est surpris en voyant tous les X-Men, étudiants compris, l'attendre. Mais il comprend vite que ses amis veulent qu'il réponde de ses actes qui, depuis longtemps, divisent la mutantité. Lui répond qu'il a tout fait, au contraire, pour éviter une catastrophe après le passage du Phénix. Le ton monte, il tourne les talons.


C'est alors qu'à la télé une allocution en direct du Capitole à Washington détourne l'attention des X-Men. Cyclope s'adresse aux journalistes à une foule de curieux en expliquant que son projet révolutionnaire est de remédier à la division entre les mutants et surtout à restaurer l'idéal de Charles Xavier, la cohabitation entre homo sapiens et homo superior. Magneto se joint à lui, fier qu'il embrasse l'utopie de leur ami commun.
Plus tard, dans la soirée, Eva Bell surgit dans le laboratoire du Fauve et lui explique ses voyages dans différentes lignes temporelles où on exigeait d'elle qu'il y ait un procès contre lui. Mais Hank McCoy refuse d'en entendre davantage. Eva s'éclipse et le Fauve quitte l'école Jean Grey.

C'est donc une brillante conclusion qu'écrit là Bendis. Une sorte de synthèse intelligente et nuancée, même si, en vérité, c'est aussi à partir de là qu'il aurait pu (dû ?) enchaîner avec une série X-Men (adjectiveless) sur la grande réunion mutante et la suite du parcours du Fauve moderne. S'il n'y avait eu Secret Wars, l'event de Jonathan Hickman et Esad Ribic qui mit au pas tout l'univers Marvel pendant de nombreux mois et redistribua les cartes à la fin.

Mais avant d'en dire plus, comment en est-on arrivé à ce 600ème épisode ? J'ai fait les comptes : le premier volume d'Uncanny X-Men a compté 544 épisodes, le deuxième 20 et celui-ci, le troisième, 35, ce qui donne 599. + 1 = 600. 

Pour encore mieux situer cet épisode, il arrive chronologiquement donc après All-New X-Men 41, Uncanny X-Men 35, X-Men 26 et Amazing X-Men 19.

Les pages avec les All-New X-Men sont dessinées par Stuart Immonen, qui, comme d'habitude, fait un superbe boulot. Celles du "procès" sont signés Sara Pichelli, très bien. Chris Bachalo se charge de la scène du Capitole avec le discours de Cyclope, impeccable. David Marquez signe quelques autres planches du "procès". Kris Anka met en images les retrouvailles de Kitty, Magik et Colossus, bof. Mahmud Asrar hérite de la scène la plus gênante où les deux Iceberg discutent de leur sexualité (avec les propos de Bobby adulte qui explique ne jamais avoir réfléchi s'il était gay car accaparé par ses missions en tant qu'X-Man... Mon Dieu !). Et enfin Frazer Irving ferme le ban avec l'échange entre Eva Bell et le Fauve.

Tout ça est fort beau (sauf Anka). Et surtout j'ai toujours trouvé ça chouette que les artistes présents au début d'une série reviennent passer pour le final, donc c'est extra de relire une dernière fois du Immonen, du Bachalo...

Bendis, en dehors donc de la scène avec les deux Iceberg gay/pas gay (ou je sais pas, faut que je réfléchisse... Mais bon sang, ce que c'est naze !), écrit des moments touchants, nuancés, et intenses. Parmi ses meilleurs, tous titres confondus. Après ça, All-New X-Men aura droit à deux autres volumes (par Dennis Hopeless et Mark Bagley puis Cullen Bunn et Jorge Molina & RB Silva). Uncanny X-Men attendra plus longtemps pour revenir, avec un run écrit surtout par Matthew Rosenberg et dessiné par Salvador Larroca, juste avant la révolution initiée par Jonathan Hickman, Pepe Larraz et RB Silva avec House of X/Powers of X.

J'espère que ce retour en arrière sur une période controversée mais intéressante, atypique, des mutants vous aura plu et motivé pour la (re)découvrir. 

samedi 4 novembre 2023

ALL-NEW X-MEN, TOME 6 : UN DE MOINS, de Brian Michael Bendis, Stuart Immonen, Sara Pichelli et David Marquez


Ce sixième tome de All-New X-Men est l'antépénultième de la série écrite par Brian Michael Bendis. C'est également dans cet album que l'on peut admirer une dernière fois le travail époustouflant de Stuart Immonen qui quitte le titre au #29. Avant cela, pour l'épisode 25, David Marquez ouvre les festivités avec à sa suite un cortège d'invités prestigieux. Et Sara Pichelli clôt le bal au n°30.


Le Fauve a du mal à dormir cette nuit-là. Un intrus dans sa chambre le tourmente au sujet de ses récentes actions et en particulier le fait qu'il a déplacé dans le temps les cinq premiers X-Men, déclenchant par là un bouleversement profond dans le continuum espace-temps. Qui pourrait aussi condamner les mutants à un avenir terrible ou radieux...


Loin de là, dans le QG des Uncanny X-Men, Jean Grey a également une nuit agitée et se réveille en sursaut. Cyclope qui passait par là entre dans sa chambre et elle se confie sur l'évolution de ses pouvoirs, son récent voyage dans l'espace, le départ de Scott avec les Starjammers. Au matin, Angel voit partir X-23 et tente de la retenir mais elle persiste. S'enfonçant dans la forêt, elle est attaquée et blessée. Quand elle revient à la base, elle s'effondre et prévient les autres qu'un métamorphe se cache parmi eux : la Confrérie des Mauvais Mutants du futur est de retour.
 

Dans le futur, Mystique accouche du fils qu'elle a eu avec Charles Xavier et l'abandonne. Adolescent, il tue accidentellement sa mère en découvrant ses pouvoirs psychiques. Puis il retrouve son demi-frère, Raze, fruit de l'union de Wolverine et Mystique. Ce même Raze, de nos jours, a pris l'apparence de X-23 et blesse Triage. La Confrérie des Mauvais Mutants pénètre dans le QG des Uncanny X-Men et le fils de Xavier neutralise tout le monde par une attaque télépathique.


Seuls Cyclope, Emma Frost et Jean Grey résistent à cet assaut mais Jean est agressée sur le plan astral par le fils de Xavier. Dans le futur, il guérit le Fauve de sa folie et conçoit avec lui une machine à remonter le temps grâce à laquelle avec Deadpool, Iceberg, Molly Hayes, Xorn, et Raze, il compte éliminer les premiers X-Men. X-23, rétablie grâce à son facteur régénérateur, revient au QG, prête à en découdre.


X-23 permet aux X-Men de reprendre le dessus sur la Confrérie tandis que Xavier affronte Jean sur le plan astral. Blessé par X-23, il fuit mais ne va pas bien loin. Le SHIELD embarque la Confrérie qui, dans le futur, reçoit une lettre leur indiquant comment se débarrasser des X-Men. Angel emmène X-23 se détendre en ville.


Tandis que Angel et X-23 passent la nuit ensemble en ville, Emma Frost décide d'entraîner Jean Grey à contrôler ses pouvoirs. La jeune fille se prête à l'exercice à contrecoeur et les autres recrues des Uncanny X-Men observent la scène avec appréhension. Mais sont aussi étonnés que soulagés quand Emma et Jean finissent par s'enlacer en rigolant. Sur ces entrefaîtes, le Blackbird des X-Men de l'école Jean Grey atterrit pour que Cyclope les suive afin d'assister à la lecture du testament de Charles Xavier.

Comme vous pouvez le constater, ce tome se termine pratiquement sur la même scène que le tome 4 d'Uncanny X-Men avec Cyclope qui est convoqué à la lecture des dernières volontés de Charles Xavier. On peut au moins apprécier la manière dont Brian Michael Bendis synchronise ses deux séries.

Mais avant cela, cet album s'ouvre sur le 25ème épisode de la série. On peut sourire au fait que désormais les éditeurs fêtent comme un événement qu'une série arrive à 25 numéros, mais on notera surtout que cela relève d'une manie à relancer fréquemment des titres plutôt de laisser leur numérotation intacte. Qui plus est, ce n'est pas 25 épisodes étalées sur autant de mois puisque All-New X-Men sortait pratiquement deux fois par mois, donc il s'est passé finalement peu de temps depuis son lancement.

Bref, Marvel a permis à Brian Michael Bendis d'organiser une sorte de fiesta. Mais celle-ci a un drôle de goût puisqu'elle repose sur une nuit agitée pour le Fauve moderne à l'école Jean Grey. Il reçoit la visite, comme on le découvre à la fin de ce chapitre plus long qu'à l'ordinaire, de Uatu le Gardien, venu le tourmenter. Comme d'habitude, cet observateur qui prétend ne jamais interférer avec les humains ne peut s'empêcher de les tracasser activement.

Toutefois, ce qui suit n'est pas anodin et éclaire d'un jour intéressant ce que le Fauve est devenu depuis un moment et n'a cessé d'être depuis. Que ceux qui pestent contre son traitement durant l'ère de Krakoa où il a carrément sombré pour devenir un fou furieux relisent cet épisode et même d'autres arcs narratifs avant. Cela fait en vérité des années que Hank McCoy déconne franchement, en voulant remédier à l'extinction des mutants durant Messiah Complex (où il a demandé de l'aide à des gens peu recommandables) ou en déplaçant les premiers X-Men à notre époque.

Bendis brosse un tableau assez exhaustif de cette dérive en montrant où elle pourrait mener les mutants, soit vers un avenir très sombre, soit un futur plus radieux. David Marquez signe les premières pages de l'épisode avant que ne lui succèdent des artistes aussi variés que Bruce Timm, David Mack, Skottie Young, Robbi Rodriguez, Lee Bermejo, Kent Williams, Art Adams, J.G. Jones, Ronnie del Carmen, J. Scott Campbell, Marie Wicks, Jason Shiga, Dan Hipp, Max Wittert, Jake Parker, Jill Thompson, Paul Smith !

Puis la série reprend son cours avec un arc qu'on peut diversement apprécier, selon qu'on a aimé ou pas la Confrérie des Mauvais Mutants du futur apparue dans X-Men : Battle of the Atom. A la fin de ce crossover, un de leurs membres (Xorn alias Jean Grey) périssait mais le fils de Charles Xavier, Raze, Iceberg et le Fauve disparaissaient en profitant de la confusion créée par l'intervention du SHIELD.

Les revoilà donc pour terminer ce qu'ils avaient entrepris : se débarrasser des premiers X-Men qu'ils jugent coupables de leur futur apocalyptique. Faute de les avoir renvoyés à leur époque, ils sont déterminés cette fois à les tuer. Et ils ne font pas de quartier.

Si je n'avais pas aimé Battle of the Atom, j'ai en revanche bien aimé lire cet arc en huis clos qui a une belle intensité et des éclairs de violence remarquables. L'affrontement est sans merci et pousse les deux camps dans leurs retranchements. Bendis réussit à caser des scènes fortes comme lorsque Triage, le guérisseur, se rend compte qu'il peut ressusciter ou que Jean fait jeu égal avec le fils de Xavier dans le plan astral. X-23 a aussi l'occasion de briller alors que le crossover avec les Gardiens de la Galaxie l'avait vue noyée dans une masse de personnages.

Et puis Bendis écrit un moment d'une belle subtilité au tout début, avant que les hostilités ne démarrent, entre Cyclope et Jean Grey. La jeune fille se confie à la version adulte de Scott Summers et on sent un trouble s'emparer d'elle en même temps qu'une gêne chez son interlocuteur qui ne profite pas de la situation. On peut reprocher bien des choses à Bendis, mais pas de louper ce genre d'échange, ô combien casse-gueule.

Les quatre épisodes de l'arc One Down (Un de moins en vf) sont donc dessinés par Stuart Immonen qui achève là son passage sur la série. En relisant ces numéros à l'occasion de cette rétrospective, je me suis rappelé la joie de lire des planches d'Immonen chaque mois alors, et je reste nostalgique de cette période où on pouvait se régaler avec le travail de l'artiste canadien, un des meilleurs dans son domaine. Pourquoi ne produit-il plus de monthly comics ? On peut admettre qu'il ait beaucoup donné et souhaite désormais de préserver, mais il n'a que 63 ans et c'est terriblement frustrant.

L'épisode 30, qui conclut ce tome, est dessiné par Sara Pichelli et c'est joliment fait. Elle hérite d'un numéro calme et elle s'y investit avec raffinement. Quel gâchis de voir ce qu'elle est devenue depuis...

Une page se tourne donc et quelque part, je crois que Bendis aurait dû en rester là avec All-New X-Men tant les deux derniers tomes sont en deçà. Mais ça, on reparlera dans de prochains articles...

vendredi 3 novembre 2023

ALL-NEW X-MEN, TOME 5 : LE PROCES DE JEAN GREY, de Brian Michael Bendis, Stuart Immonen, Sara Pichelli et David Marquez


Paru en 2014, les six épisodes de ce tome 5 concernent en réalité comme la couverture l'indique le deuxième crossover impliquant All-New X-Men après Battle of the Atom. Cette fois, Brian Michael Bendis organise la rencontre entre les X-Men originaux et Les Gardiens de la Galaxie, autre titre qu'il signait alors. On trouve donc les épisodes 22 à 24 de All-New X-Men tous dessinés par Stuart Immonen et les épisodes 11 à 13 de Guardians of the Galaxy dessinés par Sara Pichelli (avec Immonen pour le 12 et David Marquez pour le 13).
 

Après un échange tendu avec Scott sur sa relation amoureuse avec Hank McCoy et l'impact de celle-ci sur leur groupe, Jean Grey est enlevée par un commando Shi'ar malgré l'intervention de Kitty Pryde et des autres jeunes X-Men. Peu après, le vaisseau des Gardiens de la Galaxie (avec Star-Lord, Gamora, Drax, Groot, Rocket Raccoon et Angela) atterrit devant le QG des Uncanny X-Men.


Plusieurs dirigeants galactiques sont réunis à l'initiative de Gladiator, en charge de l'empire Shi'ar. Il a appris que Jean Grey était de retour et il craint que cela n'aille avec le retour du Phénix, donc avec la destruction de mondes habités. Il convainc ses partenaires de la capturer et de la juger pour ses crimes potentiels. Les Gardiens de la Galaxie interceptent cette discussion et décident d'éviter un drame.


Avec les jeunes X-Men, les Gardiens partent sauver Jean Grey retenue sur Chandilar, le monde -trône des Shi'ar. Mais un croiseur de l'armée impériale tente de les intercepter. Les Starjammers leur viennent en aide et le jeune Cyclope découvre que son père, Corsaire, est toujours en vie à cette occasion. Oracle, membre de la garde impériale, explique à Jean ce qui l'attend pour son procès.


Tandis que Cyclope tente d'intégrer ce que représente le retour de son père dans sa vie et ce qu'encourt Jean, cette dernière est présentée par Gladiator à l'audience comme l'ancienne et future responsable d'abominations commises par le Phenix. J-son, le père de Star-Lord et dirigeant de Spartax, décide de défendre la jeune femme. La séance est interrompue et tandis que Gladiator et J-son s'espliquent, Jean en profite pour s'évader.


Grâce à Angela, un vaisseau Shi'ar est pris d'assaut par les Gardiens et les Starjammers et ainsi ils peuvent se poser sur Chandilar en trompant la vigilance de l'armée. Mais leur arrivée ne passe pas inaperçu bien longtemps et quand ils partent délivrer Jean, la garde impériale et Gladiator les attend, pensant qu'ils ont déjà récupéré la fugitive. Une bataille éclate.
 

Jean Grey resurgit pour faire cesser les hostilités en acceptant de plaider coupable à son procès. Mais avant de se présenter à nouveau devant la cour, elle interroge Gladiator sur la légitimité de la juger pour des crimes qu'elle n'a pas commis autrefois ni dans l'avenir. Oracle appuie ces arguments et Gladiator se résigne. Tout le monde est libre de quitter Chandilar mais Cyclope décide de repartir avec les Starjammers pour profiter de son père tandis que Kitty et Star-Lord promettent de rester en contact.

Quand il écrit ce crossover, Brian Michael Bendis est déjà depuis longtemps un des scénaristes vedettes de Marvel. On peut même affirmer que, pendant un temps, il en fut sinon le principal architecte, en tout cas l'auteur le plus prolifique : à son actif, il a le plus grand nombre d'épisodes rédigés pour le titre (New) Avengers, mais aussi un run acclamé sur Daredevil, un autre historique sur Ultimate Spider-Man (dont il dira toujours que c'est ce qu'il a préféré animer).

Lorsqu'il met fin à son passage sur la franchise Avengers, il surprend son monde en signant pour piloter la franchise mutante. En effet, depuis l'event House of M au terme duquel il se sert de Scarlet Witch pour décimer la population des X-Men, Bendis passe pour un scénariste qui n'aime pas ces personnages chéris des fans. Et pour ne pas calmer l'appréhension de tous, Marvel lui accorde le droit d'écrire deux titres : Uncanny X-Men et All-New X-Men qui se répondent.

Tout en continuant à produire des épisodes de Spider-Man : Miles Morales, Bendis hérite des Gardiens de la Galaxie, et là encore, ça ne fait pas plaisir à tout le monde, notamment ceux, bruyants sur les réseaux sociaux, qui ont érigé le run de Dan Abnett et Andy Lanning comme un modèle indépassable. Pourtant, Bendis va inspirer l'incarnation des héros de l'espace au MCU telle que la filmera James Gunn.

Il était alors inévitable que Gardiens et X-Men partagent une histoire et ce sera Trial of Jean Grey. Le pitch est très curieux : Jean Grey est accusée de crimes qu'elle n'a pas pu encore commettre puisque cette version de la jeune mutante est antérieure à celle qui sera l'hôte de l'oiseau de feu. Gladiator y tient donc un rôle particulièrement antipathique de procureur en monde Minority Report, mais en même temps les Shi'ar n'ont jamais brillé par leur empathie ni leur sens de la mesure.

Le rythme du récit est très soutenu et Bendis a sans doute fait en sorte que le lecteur ne puisse surtout pas trop cogiter au sujet des énormités de son intrigue. Par exemple, alors que Corsaire, alias Christopher Summers, avait trouvé la mort dans la saga Rise and Fall of the Shi'ar Empire de Ed Brubaker, le voilà qui resurgit en pleine santé et le scénariste justifiant cela par une pirouette.

Ce qui frappe aussi, c'est le nombre ahurissant jusqu'à l'absurde de personnages convoqués par Bendis en six épisodes : les 5 X-Men originaux + leur nouvelle recrue X-23, Kitty Pryde, les 6 Gardiens de la Galaxie (Bendis a dû incorporer Angela, création de Neil Gaiman récupéré par Marvel), les 5 Starjammers, et les innombrables membres de la garde impériale Shi'ar. N'en jetez plus, la coupe est pleine, elle déborde même !

Dans ces conditions, autant dire qu'aucun personnage ou presque n'a la possibilité de briller, d'exister même. Ici, tous sont des pantins dans une histoire déjà passablement farfelue résumée dans une baston finale presque comique tant le lecteur a du mal à distinguer qui est qui dans la mêlée. Mais ça, Bendis s'en fiche : il a désigné sa favorite depuis le début de son run sur All-New X-Men et c'est Jean Grey. A elle les meilleures scènes, les plus mémorables, les plus tranchantes, les plus décisives, jusqu'à une manifestation de ses pouvoirs encore inédite et troublante (un gimmick dans la série où il ne se passe jamais beaucoup de temps avant qu'elle ne se découvre un nouveau don).

Sans doute la meilleure manière d'apprécier ce récit est de ne pas le prendre trop au sérieux, d'en accepter d'emblée les grosses ficelles, la surpopulation, la résolution expédiée. Si vous aimez lire des épisodes remplies de rebondissements, de bastons, de héros costumés, c'est un régal, régressif certes, mais amusant. Sinon, ne cherchez pas, passez votre chemin. Ce n'est franchement pas fameux mais c'est rigolo.

Et c'est beau à lire. Surtout grâce à Stuart Immonen qui, reposé après avoir laissé filer quelques épisodes sur le tome précédent, revient plus remonté que jamais. Il lui faut de l'énergie pour mettre en scène ce défilé incroyable de personnages dans des décors aussi variés, et il ne déçoit jamais. Mieux même : comme Sara Pichelli est déjà essouflée sur l'épisode 12 des Gardiens, Immonen la supplée, et pas sur des planches faciles ou anodines.

Pichelli a du mal à enchaîner déjà à cette époque (et ça ira en empirant), donc David Marquez (qui l'a déjà remplacé sur Spider-Man : Miles Morales) va à son tour contribuer à achever l'épisode 13 des Gardiens.

Cette fin de crossover va quand même bousculer All-New X-Men, davantage, c'est un comble, que cette histoire de procès qui ne se tiendra pas. En effet, Cyclope décide de ne pas rentrer avec ses camarades sur Terre et de partir avec son père pour sillonner l'univers : Marvel a une idée derrière la tête et Greg Rucka avec un débutant nommé Russell Dauterman lanceront ensuite le titre Cyclops consacré aux aventures cosmiques du jeune Scott avec les Starjammers.

Le procès de Jean Grey qui avait donc débuté avec une engueulade entre Jean et Scott se conclut avec la séparation du couple emblématique des X-Men. De quoi impulser une nouvelle dynamique au titre qui va fêter en grande pompe son 25ème numéro. Mais ça, ce sera pour une prochaine critique.

mercredi 3 août 2022

BATMAN : KILLING TIME #6, de Tom King et David Marquez


Clap de fin pour la mini-série Batman : Killing Time écrite par Tom King et dessinée par David Marquez. Et pas de miracle : c'est une déception. Le fin mot de cette histoire ne fait qu'en souligner le caractère laborieux, inutilement capillotractée. Je crois que Tom King devrait un peu lâcher la grappe de la chauve-souris (même s'il n'en a pas fini avec elle...).
 

A l'origine de cette affaire, il y a la Roi du Temps : c'est lui qui a élaboré tout le plan exécuté par le Sphinx, Catwoman et Killer Croc, en y impliquant le Pingouin et l'Aide.


Aujourd'hui, tout cela trouve un dénouement dramatique à Moldoff Park où une fusillade entre les gangsters alliés au Pinguoin et les forces aux ordres de l'agent Espinzoa se sont entretuées.


Dans le chaos qui s'en est suivi le Sphinx, Catwoman et l'Aide ont fui. Et leur butin avec eux. Batman retrouve Edward Nygma et Selina Kyle au Maroc. Mais l'Aide a disparu.


Quand au Roi du Temps, il attend, résigné, Batman au pied du Parthénon en Grèce où il ui avoue la raison pour laquelle i a voulu acquérir ce qui était en fait l'Oeil de Dieu...

Batman : Killing Time avait sans doute trop bien commencé pour durer aussi correctement. Tom King semblait vouloir nous embarquer dans une aventure trépidante à la narration décousue, située dans les premières années d'activité de Batman; Au final, il a livré un récit confus, dérisoire, au dénouement abscons, renouant avec ses pires travers.

Ce sixième et dernier épisode débute pourtant bien en révélant l'identité de l'instigateur de toute cette intrigue. Car ce n'est pas le Sphinx ni le Pingouin qui a eu l'idée de ce vol audacieux d'une relique mystérieuse aux pouvoirs divins, c'est le Roi du Temps (Clock King en vo).

Cette mise en perspective assez habile redistribue les cartes et donnerait presque envie de tout relire à l'aune de cette découverte. Toutefois, le revers de la médaille, c'est que cela n'aboutit qu'à un dénouement tiré par les cheveux, aux motivations particulièrement grotesques. Tom King s'est pris les pieds dans sa propre histoire.

Ce n'est pas la première fois que le scénariste est victime de ses ambitions : déjà lors de son run sur Batman, dans la seconde moitié de celui-ci (donc après le mariage raté entre Bat et Cat), il avait entrepris de montrer, dans le détail la déchéance de son héros, absolument dévasté par cet échec amoureux, tandis que Bane et Thomas Wayne (le Flashpoint Batman) mettaient la main sur Gotham. Des arcs interminables, verbeux, réglés de manière insuffisamment intenses pour satisfaire.

Dans Heroes in Crisis, aussi, King avait tenté de tricoter une intrigue policière autour d'un sancturaire pour héros sujets au stress post-traumatique. La résolution était tellement compliquée qu'elle suscita moquerie et méfiance pour la suite. Avec, comme pour Batman, un excès de texte, de considérations philosophiques.

Parfois, c'est son péché, King s'écoute trop parler. C'est un auteur cultivé qui aime le montrer. Quand il est bien inspiré, cela produit des digressions qui en définitive enrichissent le propos (comme dans Rorschach, SupergirlThe Human Target, ou dans une moindre mesure Strange Adventures). Mais souvent, elles ne font que l'alourdir, le lester, au détriment de la tensio dramatique, du rythme, et alors cette culture exprimée passe facilement pour du verbiage ou de la prétention.

Avec Killing Time, et sa narration exagérèment éclatée, King avait l'obligation d'arriver à une fin qui en vaille la peine. Or l'explication du Roi du Temps et la justification des flashbacks sur les origines de la relique volée par le Sphinx et Catwoman ne peuvent que décevoir. Tuer le temps, disait le titre, ou nous l'avoir fait perdre, comme on a en le sentiment : dans cette intervalle se trouve tout l'échec entre l'ambition de King et la vérité de son projet.

Et David Marquez ? J'ai beaucoup aimé ce dessinateur chez Marvel. Mais j'emploie le passé à dessein car je me demande à présent si je ne l'ai pas surévalué. A moins que DC ne lui aille pas au teint. Quoiqu'il en soit, sa production depuis qu'il a quitté Marvel pour suivre Bendis chez DC n'a été qu'une grande désillusion. Et ce n'est pas Killing Time qui rattrapera ce triste bilan.

Ce dernier épisode abuse de cases copiées-collées, d'absence de décors. Quand il se plie aux tics de King (avec une scène découpée en "gaufrier"), c'est embarrassant car on voit qu'il obéit paresseusement à une consigne et la page elle-même témoigne à elle seule du manque de rythme de l'affaire (une page pour ça, franchement, c'est ridicule).

Marquez a du talent, attention, et ça se voit par éclairs, quand ça bouge, quand il représente la moto de Batman, une action acrobatique dans un hélicoptère. Mais comme un artiste trop gâté par la nature et qui ne se force pas, parfois Marquez cède à la facilité, oubliant les décors, s'appuyant sur son coloriste (Alejandro Sanchez, excellent et méritant).

Surtout, ce qui effare, c'est à quel point, à part pour Catwoman et le Pingouin, Marquez semble incapable d'interpréter personnellement, de s'approprier de manière originale, des figures comme le Sphinx ou, surtout, Batman. Son style paraît trop lisse, inadapté, au point qu'on a l'impression de revoir du Billy Tan (par raport auquel Marquez a pourtant plus de technique). Quand il s'agit d'animer un héros aussi iconique, il faut se l'approprier, en donner une version, pas simplement bien le dessiner, or le Batman de Marquez n'a rien de spécial, il est désespérément sans aspérités. A tout prendre, je pense que Marquez serait sans doute plus à son avantage avec Superman. Mais plus encore avec Catwoman (d'ailleurs il le reconnaît en ayant dit le plaisir à la croquer).

C'est donc un échec. Ce n'est pas grave, mais je crois que Tom King devrait oublier Batman quelque temps, essayer d'autres héros, ou faire ce qu'il sait le mieux (revisiter des personnages de second rang dans des mini-séries du Black Label). Pourtant, ce ne sera pas pour tout de suite : dans quelques semaines sort un one-shot sur... Le Sphinx, avec l'inévitable Mitch Gerads, dans le cadre d'une collection sur les méchants de Batman). Pas sûr que je lise ça. Et de toute façon, King va aussi proposer un hors-série Tales of the Human Target avant le retour de Christopher Chance en Septembre.

jeudi 7 juillet 2022

BATMAN : KILLING TIME #5, de Tom King et David Marquez


Pour ce pénultième chapitre de Batman : Killing Time, Tom King reste fidèle à la formule qu'il a appliquée pour cette mini-série : beaucoup de rythme et d'action. De fait, c'est très efficace, on ne s'ennuie pas. Mais c'est aussi assez creux, comme si l'histoire n'ajoutait rien aux personnages, à leur passé. David Marquez est toujours en forme, mais lui non plus ne force pas son talent.



Contactée par le Sphinx, l'agent Espinoza convient d'un nouveau rendez-vous pour conclure leur transaction. Toutefois, elle est déterminée à se venger et obtient des moyens à cette fin.


Le Pingouin est lui aussi sur le pied de guerre : non seulement il veut faire payer leur trahison au Sphinx, Catwoman et à l'Aide. Pour cela, il rassemble une vraie armée.


Batman obtient grâce à un espion infiltré dans les rangs du Pingouin l'adresse du rendez-vous entre le Sphinx et son acheteur. L'Aide reste en retrait, comptant sur un massacre pour profiter du butin.


Pressée d'en finir, Catwoman neutralise le Sphinx et tente de négocier avec l'agent lorsque Batman surgit. Elle s'enfuit alors mais tombe sur l'Aide... Mais elle perd le boitier...

Après avoir écrit sur le présent de Batman lors de son run sur la série régulière du héros (85 épisodes tout de même) puis sur son futur avec la mini-série Batman/Catwoman (dont la parution vient de d'achever), il ne restait guère que le passé du dark knight à explorer pour Tom KIng. C'était l'objectif affiché de Killing Time, dont le titre évoque bien entendu Killing Joke, le classique de Alan Moore et Brian Bolland.

Mais la comparaison s'arrête là et un constat s'impose - ou devrait s'imposer à tous les scénaristes désireux de marcher dans les pas du maître anglais : mieux vaut s'abstenir de le challenger. Killing Time n'est pas à la hauteur de Killing Joke, tout comme Doomsday Clock (de Geoff Johns et Gary Frank) par rapport à Watchmen par exemple.

On peut légitimement se demander ce qui motive tant d'auteurs à vouloir revenir ou à convoquer l'oeuvre de Moore quand on voit qu'aucun d'eux n'arrive à produire des histoires aussi bonnes tout simplement. Il est tentant de se confronter à un génie, mais souvent l'expérience est cuisante et invite à l'humilité.

Tom King, plus encore que Geoff Johns, est un scénariste qui se réclame de Moore à qui il a emprunté des motifs narratifs. Mais dans le cas de Killing Time, c'est une erreur. Killing Joke fut d'abord un récit non canonique, avant que les lecteurs et le staff éditorial de DC assument son importance et ne l'intègre à la continuité, modifiant profondément l'évolution de Barbara Gordon mais aussi la relation Batman-le Joker. C'est la quintessence d'une histoire si parfaite qu'elle ne pouvait être ignorée ou laissée de côté.

Si Tom King espérait que Killing Time ait une telle pérennité, alors, disons-le tout net, il s'est trompé et a même péché par excès d'orgueil. En voulant ajouter une histoire au passé et surtout aux premières années d'exercice de Batman, il ne convainc pas car ce qu'il raconte n'impacte pas ce qu'on sait. Quoiq'il arrive dans le sixième et dernier épisode, peu de chances qu'il y ait quoi que ce soit d'assez important pour nous faire reconsidérer cette intrigue à l'aune de la mythologie de Batman.

On peut alors lire Killing Time comme une bonne collection d'épisodes, divertissante, mais assez inoffensive. Cet épisode est révélateur car il se résume à de (très) grosses lignes qui remplissent péniblement une vingtaine de pages. A dire vrai, les six épisodes de Killing Time auraient pu se résumer à la moitié, sans de nombreuses et lassantes digressions et des rebondissements improbables.

Que lit-on au juste ici ? Espinza, l'agent du gouvernement, accepte une nouvelle rencontre avec le Sphinx et Catwoman mais veut les éliminer. Idem pour le Pingouin qui ajoute à la liste de ceux qu'il veut supprimer l'Aide, ce tueur qui l'a trahi. Et au milieu de tout ce monde, Batman... Un Batman en fin de compte réduit à un second rôle, mais mis en avant de manière trompeuse pour appâter le chaland. King semble constamment hésiter en l'écrire comme un justicier déjà aguerri et un héros encore en formation, mais ces tergiversations semblent surtout résulter de choix à faire sur qui mettre vraiment en avant. Sa fascination pour le Sphnx (auquel il consacrera un one-shot à la rentrée avec Mitch Gerads) et Catwoman prend beaucoup de place, l'Aide manque de chair, le Pinguoin est trop hors-champ, et Espinoza n'a pas le charisme d'une Amanda Waller.

David Marquez met beaucoup de coeur à l'ouvrage et produit de belles planches. C'est nettement plus convaincant et conforme à son rang que ce qu'il avait commis sur Justice League. Mais d'où vient cette impression que ce bon artiste en garde malgré tout sous le pied, ne force pas son talent ?

Je ne suis pas certain, en vérité, que Batman lui convienne si bien que ça. Je pense, peut-être erronément, qu'il y a des artistes pour Batman comme il y en a pour Superman, voir Wonder Woman, Flash, etc. Dessiner Batman, sans être écrasé par ce qu'il représente, c'est évidemment une opportunité de carrière car le personnage braque les projecteurs sur ceux qui l'animent, quitte parfois à ce que cette lumière ne soit pas flatteuse.

Or le Batman de Marquez n'a rien d'original, il est correct, mais pas transcendant. Presque lisse. Ni King ni Marquez par conséquent ne paraissent savoir quoi ajouter à son sujet. L'effet est d'autant plus saisissant que le dessinateur lui-même, sur les réseaux sociaux, avouer prendre beaucoup plus de plaisir avec Catwoman (et effectivement il la dessine divinement) et le Sphinx.

Par contre, passé son introduction choc, l'Aide a du mal à s'imposer. D'ailleurs, il est à peine visible dans cet épisode et a perdu de sa superbe. Cette addition à la galerie de méchants est superflue et personne, je le parie, ne refera référence à lui, nulle part. Espinoza, comme dit plus haut, est tout aussi transparente (et ses dialogues abondamment fournis en "fuck" - mais cryptés pour ne pas infliger à a mini-série un averitssement "mature readers" infamant sur la couverture - sont d'une lourdeur abominable).

Les scènes d'action offrent à Marquez l'occasion de faire ce qu'il sait le mieux, avec un découpage nerveux et souvent peu de décors (le seul décor décent, quoique minimal, est ce fameux belvèdére où tous convergent). Mais là aussi, on sait que Marquez peut faire bien mieux, plus agressif, plus intense, et finalement, c'est assez mou, trop convenu. Même si Alejandro Sanchez fait des merveilles aux couleurs.

Je n'ai même pas parlé du fameux objet convoîté par tous et encore gratifié de flashbacks pompeux : comme pressenti, c'est bien une relique christique, conférant beaucoup de pouvoir mais pour un prix humain exorbitant. Toutefois, au bout de cinq épisodes, la révélation de ce MacGuffin laisse froid et je parie là encore que ça n'aura aucun impact réel sur le dernier chapitre.

Pas très emballant donc. Mais pouvait-on croire à mieux ? Tom KIng est défintivement plus inspiré quand il se réapproprie, même de manière polémique, des personnages de second rang pour des mini-séries de huit ou douze épisodes. Il est temps pour lui de laisser Batman. Et Pour David Marquez de trouver un projet qui le motivera à se dépasser.

samedi 11 juin 2022

BATMAN : KILLING TIME #4, de Tom King et David Marquez


Malgré tout le plaisir que j'ai à lire les productions de Tom King, je dois bien reconnaître qu'elles ont (presque) toutes en commun de souffrir de ce qu'on peut appeler un "ventre mou", et Batman : Killing Time ne fait pas exception. C'est le cas de ce quatrième épisode, en deçà des précédents, même s'il reste agréable à feuilleter, notamment grâce au dessin toujours vif et élégant de David Marquez.


Batman remonte la trace de Catwoman jusqu'à un sanctuaire pour fauves. En difficulté contre les tigres qu'elle a libérés pour le retarder, il est sauvé par l'Aide qui lui propose d'unir leurs forces.


Cependant, le Sphinx a rendez-vous dans un dinner avec Nuri Espinoza, agent du gouvernement à qui il doit vendre ce qu'il a volé. Mais, mécontente, elle réclame l'objet sans délai.


A Gotham, le Pinguoin s'extrait de son lit d'hôpital, résolu à éliminer l'Aide comme Catwoman et le Sphinx qui, tous, l'ont doublé. Il propose à Double-Face d'unir leurs forces.


Catwoman vient en aide au Sphinx pris au piège par Espinoza et ses hommes. Il obtient d'être payé dans les 24 h sinon il trouvera un autre acheteur. 

Si l'expérience de Tom King n'est plus à prouver en ce qui concerne l'écriture de mini-séries, il faut bien avouer que pratiquement toutes ses histoires souffrent d'un même mal : à un moment ou autre, souvent dans le deuxième tiers, elles marquent un temps, comme si le scénariste cherchait un second souffle avant de conclure.

C'est encore plus frappant dans le cas de Batman : Killing Time où il a réduit la voilure en passant de ses douze épisodes habituels à la moitié inférieure. Après trois épisodes menés tambour battant, ponctués de scènes mémorables, ce quatrième chapitre marque le pas de façon assez nette.

La narration déstructurée, avec des allers-retours dans le passé tout au long d'une seule journée, a pour effet de ménager un certain suspense et de dérouter le lecteur qui doit recomposer la chronologie des faits. Cet effort (peu exigeant toutefois) donne du relief à ce qui n'est qu'une longue course-poursuite entre des voleurs (Catwoman, le Sphinx), des tueurs (l'Aide, le Pinguoin) et celui qui cherche à tous les appréhender (Batman). Racontez cette même histoire dans l'ordre, elle n'a plus grand-chose de passionnant, avec son MacGuffin (l'objet volé par Cat et Nygma), son assassin lancé aux trousses des voleurs (l'Aide) et Batman qui rame pour les rattraper (rappelons bien qu'il s'agit d'une histoire située dans le passé, au moment où Batman n'est pas encore le détective costumé infaillible qu'il est devenu... Même s'il y a à ce sujet des éléments un peu bizarres, comme le fait de voir un téléphone portable).

Ce fameux MacGuffin ne me semble pas destiné à être identifié. J'ai le sentiment que c'est un calcul de la part de King et il me paraît intelligent car d'une, cela fait phosphorer le lecteur, et de deux, si finalement le scénariste nous dévoile de quoi il s'agit, je pressens une déception générale (un peu comme quand il a voulu expliquer de façon tarabisctotée pourquoi et comment Wally West avait tué plusieurs personnes dans Heroes in Crisis).

Mais on n'est pas à l'abri de cette révélation car King, par ailleurs, continue de ponctuer ses épisodes de flashbacks dans un lointain passé, retours en arrière franchement nébuleux, se situant dans l'antiquité grecque, avec des trops longs passages sur une pièce de théâtre, un meurtre sanglant, une malédiction, Ra's Al Ghul. J'avoue ne pas être très serein concernant cette partie de l'intrigue à laquelle je ne comprends pas grand-chose (pour ne pas dire que je n'y comprends rien). Je me méfie comme de la peste de ce genre d'artifices qui doit mener à un climax et qui souvent tombe comme un cheveu dans la soupe.

Le reste de cet épisode est donc au mieux passable, au pire ennuyeux, ça n'avance guère ou pas assez. King offre au lecteur une belle bagarre avec Catwoman et des sbires du gouvernemetn dans un dinner. Mais l'alliance, de circonstances, entre Batman et l'Aide me semble complètemet foireuse (l'Aide a besoin de Batman, pas vraiment le contraire). L'entrée en scène, bien tardive de Double-Face, ressemble à une fausse bonne idée car si le Pingouin cherche quelqu'un pour l'aider à tuer Catwoman, le Sphinx et l'Aide, il n'est pas très inspiré en s'adressant à quelqu'un d'aussi instable que Harvey Dent. On verra ce que ça va donner, mais j'ai peur.

On se raccroche à ce qui reste pour continuer à être vraiment motivé et c'est donc à David Marquez de jouer ce rôle. Lui non plus ne livre pas sa meilleure prestation, mais il fait le job, efficacement. Je ne saurai expliquer exactement ce qui me chiffonne, peut-être est-ce biaisé, mais tout comme Bendis, je ne trouve pas que Marquez brille autant chez DC que, auparavant, chez Marvel.

Ou alors cela vient de sa complicité improbable avec King. Ce dernier est si souvent associé aux mêmes dessinateurs (Mitch Gerads) ou à des pointures supérieures à Marquez (Greg Smallwood) que lorsqu'il collabore avec un autre artiste, on attend de leur produit qu'il ait la même rigueur. Or, ici, il semble que King ait lâché la bride du cou de Marquez qui, du coup, découpe ses planches dans un style peu commun aux comics écrits par King. Pas de gaufriers, pas de mise en scène au cordeau.

Les cases sont souvent plus grandes, et les scènes d'action sont à la fois plus franches mais aussi plus dépouillées niveau décors. Marquez est un bolide de course, il lui faut de l'espace et du mouvement quand King est réputé pour ses intrigues psychologiques dressées au carré. L'association ne va pas de soi, et on a souvent l'impression que Batman : Killing Time est porté par des courants contraires, où chacun fait des compromis pour satisfaire l'autre. Marquez accordant à King des scènes de dialogues, King donnant à Marquez des scènes d'action.

Surtout, ce qui frappe, c'est que pour une histoire censée se situer au début de la carrière de Batman, rien ne le confirme de façon nette. Dans le dessin en particulier, Marquez représente le héros sans marquez de différence probante, qui le ferait paraître plus jeune, moins athlétique par exemple (comme le fit si bien Mazzuchelli dans Batman ; Year One). C'est d'autant plus curieux que le Sphinx, lui, apparaît plus juvénile. Mais Catwoman est déjà la féline fatale d'aujourd'hui. Marquez n'a pas ce sens du détail qui permettrait de distinguer les âges des personnages et du coup de souligner l'époque du récit. Je pense qu'un Mikel Janin (avec lequel, incompréhensiblement, King ne travaille plus alors qu'il a été son dessinateur le plus régulier sur son run de Batman) aurait été plus habile, plus subtil.

Bon, je suis dur, mais c'est mon ressenti. Cela reste une mini divertissante, mais qui ne restera pas comme un des sommets de son auteur. A qui il reste deux épisodes pour emballer correctement une conclusion digne de ce nom.

vendredi 6 mai 2022

BATMAN : KILLING TIME #3, de Tom King et David Marquez


Batman : Killing Time est une mini-série qui n'a pas de temps à perdre. Arrivée à mi-parcours (puisqu'elle comptera six numéros), elle progresse toujours pied au plancher et Tom King dissèmine des indices au fur et à mesure entre deux scènes d'action trépidantes. David Marquez est dans son élément, son desssin s'adaptant idéalement à cette course folle.


Recruté par le Pingouin, l'Aide, un tueur à gages, se présente devant le Sphinx dans sa cachette alors qu'il attendait un acheteur. Blessé par balle, Edward Nygma ne doit son salut qu'à l'arrivée de...


... Batman qui arrive à temps. Il affronte l'Aide mais rencontre une opposition remarquable. A tel point que le tueur lui flanque une raclée mémorable et s'éclipse en lui laissant sa carte de visite. Cependant...


... Catwoman a volé la Batmobile et pris la fuite avec le Sphinx, qui se vide de son sang. Elle le conduit en ville chez un vétérinaire de sa connaissance à qui elle ordonne de soigner son partenaire. Ailleurs...


... L'Aide est au chevet du Pingouin et le menace à présent car il souhaite savoir ce que le Sphinx et Catwoman ont volé pour le leur dérober pour son propre profit...

Tout d'abord, le résumé ci-dessus ne tient pas compte de la narration éclatée de Tom King, j'ai donc replacé chronologiquement l'essentiel de l'épisode. Non pas pour le rendre plus compréhensible mais bien pour prouver à quel point le déroulement de l'action est effrené.

En vérité, si Tom King fait des va-et-vient entre le passé (parfois très lointain) et le présent de son récit, ce n'est pas embrouiller le lecteur mais pour lui permettre au contraire d'assimiler les informations qu'il lui fournit et plus encore de composer le puzzle de l'intrigue.

Car, on commence à le voir, les origines de l'objet qu'ont volé Catwoman et le Sphinx remontent à très longtemps. Depuis trois épisodes, King nous balade dans l'antiquité grecque (1157 puis 405 avant J.C.),  en Pologne au Moyen-Âge (en 1357 puis au XIXème siècle (1873), puis dans la jeunesse de Bruce Wayne quand il fut l'élève de Ra's Al Ghul. Le fil rouge de tous ces voyages dans le temps : un écrin renfermant le mystérieux butin volé par Edward Nygman et Selina Kyle, et qui semble doté de pouvoirs surnaturels.

On comprend dès lors mieux comment Batman savait où il était enfermé et pourquoi il ne tenait pas à ce qu'il soit dérobé (Ra's le lui avait offert comme récompense). Pour l'instant, et ça pourrait rester ainsi sans que cela soit dérangeant, c'est un MacGuffin à la Hitchcock, on ignore quel est cet artefact qui tient dans un boîtier pour une bague : cela fait travailler l'imagination du lecteur qui peut tout supposer - certains critiques évoquent même une relique du Christ...

En revanche, l'autre partie, la surface émergée, de l'histoire est beaucoup plus directe. Les voleurs sont en cavale et sont pressés de refourguer leur marchandise. Catwoman craint Batman, le Sphinx est blessé par un tueur implacable qui va infliger une humiliante correction au dark knight, la cavale continue, le tueur se met à convoîter le butin. C'est grisant, très efficace.

Cela en dit long sur l'intention du scénariste, comme s'il profitait à fond d'avoir situé son récit dans les premières années d'exercice de Batman pour proposer quelque chose aux antipodes de son run sur la série du justicier. Ici, prime à l'action, pas ou peu de psychologie. Si on garde bien en tête que Batman est encore relativement débutant, on accepte qu'il se prennen une dérouillée, mais aussi on intègre la peur qu'il suscite chez Catwoman ou le dédain du Sphinx. Le personnage de l'Aide, une création originale, s'avère percutant à souhait, tout comme le flashback où figure Ra's Al Ghul - qui trouble d'autant plus que l'épisode sort la même semaine où Neal Adams disparaît (et on sait à quel point cet immense artiste a contribué au charisme de l'immortel et son impact dans la mythologie "Batmanienne").

Ce qui participe aussi au délicieux frisson de cette lecture, ce sont les dessins formidables intenses de David Marquez. On retrouve l'artiste dans sa meilleure forme, après son passage raté sur Justice League

Son trait vif et précis, nerveux, noeux même, tendu, colle idéalement au récit. Comme l'épisode abonde en scènes d'action, avec en son centre une bagarre anthologique, Marquez est dans son élément, lui qui sait toujours parfaitement cadrer ce genre d'exercice. L'influence du manga est parfaitement digéré, notamment pour tout ce qui suggère des effets de vitesse et d'impact. Les coups portés, et reçus, sont ressentis car chaque geste est chorégraphié avec une vraie maîtrise. Qu'il s'agisse du Sphinx qui prend une balle en plein ventre ou de Batman qui morfle après un coup de genou à la machoire, c'est impeccable.

Les couleurs d'Alejandro Sanchez ajoutent une forme de sensualité à tout ça, dans une histoire se déroulant majoritairement de nuit, mais avec des tons chauds, une palette où les contrastes sont soulignés subtilement.

Bref, on se régale, et on attend confiant la suite.

mardi 5 avril 2022

BATMAN : KILLING TIME #2, de Tom King et David Marquez


Comme dirait Edward Nygma, Batman : Killing Time est un mystère dans une énigme. Tom King prend un malin plaisir à raconter son intrigue de façon décousue pour nous inviter à reconstituer un puzzle. Il faut (un peu) s'accrocher, mais c'est tout de même jubilatoiren surtout que c'est aussi très beau grâce au dessin de David Marquez.
 

D'abord, le Joker confia à Catwoman qu'après avoir réussi à pièger Batman et à lui injecter un sérum de vérité, il a appris un de ses secrets. Elle le partage avec le Sphinx.


Tous deux sont arrêtés peu après lors d'un braquage d'une bijouterie. Envoyés à l'asile d'Arkham, Edward Nygma élabore un plan en exploitant le secret de Batman et convainc Catwoman de l'aider.


Leur méfait accompli, le Sphinx, qui avait convenu de transiger avec le Pingouin, lui ôte sa confiance et le roue de coups. Batman, mis au courant de l'état d'Oswald Cobblepot, obtient son dossier médical.


Batman décrypte en lisant le compte rendu post-opératoire du Pingouin un message laissé intentionnellement par le Sphinx et qui le conduit à la planque qu'il partage avec Catwoman...

Le résumé ci-dessus remet dans l'ordre chronologique l'essentiel du contenu de cet épisode. Ne croyez pas cependant que je vous dis tout ni que sous cette forme l'intrigue mijotée par Tom King soit plus sibylline.

Selon l'humeur, on peut accepter, ou non, de se laisser rouler dans la farine. C'est un des plaisirs du récit policier quand l'auteur s'amuse à égarer le lecteur pour dissimuler ses intentions ou le véritable dessein de l'histoire. C'est le principe de Batman : Killing Time.

Si King ménage ses effets sur les références antiques, avec le meurtre sauvage du roi Penthée de Thèbes par les Ménades (des adoratrices de Dyonisos), car il sait que cela déroutera le lecteur, il narre le reste de son scénario en l'éclatant. En allant et venant dans le temps, de quelques jours à quelques semaines avant le casse commis par le Sphinx et Catwoman, exposé dans le précédent numéro, nous apprenons, dans le désordre, comment ce méfait s'est produit.

Bien entendu, et c'est la partie la plus convenue, le Joker ne pouvait pas être absent de cette affaire. Il est alors bon de rappeler que Batman : Killing Time se situe dans les premières années d'exercice de Batman. L'asile d'Arkham par exemple vient d'être ouvert, les relations entre le dark knight et le commissaire James Gordon sont encore balbutiantes, Catwoman est une voleuse et le Sphinx un criminel, le Pingouin déjà un caïd, Killer Croc un homme de main.

Une fois tous ces éléments en mémoire, on saisit et on savoure mieux ce qui suit. On n'a donc pas affaire à un über-Batman façon Grant Morrison qui anticipe tout tel un maître d'échecs, mais plutôt un détective masqué et capé qui tâtonne, et qui inspire des réflexions diverses chez ses alliés et ses ennemis. Ainsi Gordon n'en est encore qu'à envisager d'accorder l'accès aux détenus d'Arkham à ce justicier tandis que Catwoman vit dans l'appréhension constante d'être rattrapé par lui et que le Sphinx le voit comme une énigme sadique dont il n'a percé le sens.

Cela justifie aussi l'attitude de Vera Miles, la petite amie de Croc, qui dilapide sans prudence l'argent qu'il lui a confiée, peu intimidée par Batman qui l'attend chez elle mais qui s'y est introduit par effraction (et qui pourrait avoir à en répondre à la justice). Dans ces moments-là, il y a un plaisir exquis à lire la manière, inédite, dont King s'empare du personnage qu'il a, jusqu'alors, animé dans une version plus expérimentée.

De la même manière, on sent bien chez Catwoman et le Sphinx une sorte de fébrilité (inquiète chez elle, excitée chez lui) à avoir réussi un coup fumant tout en devant refourguer leur butin avant que Batman ne les retrouve. On peut cependant penser que Edward Nygma va trahir Selina Kyle puisqu'il a laissé des indices derrière eux - que Batman va savoir traduire (et qui sont particulièrement retors).

Cette mini-série est donc diablement séduisante, par sa capacité narrative à nous ferrer, mais aussi par sa qualité graphique. David Marquez est en grande forme et insuffle à ce projet un dynamisme remarquable. Il imprime au script un sens de l'espace complémentaire avec celui sur le temps exploité par King.

S'il a recours à l'occasion aux "gaufriers" chers au scénariste, Marquez se distingue en composant des images au format généreux, qui colle à l'ambiance cinématographique. Tout est fait, dans ce dessin, pour divertir, des angles de vue aux valeurs de plans. Parce qu'il dispose d'un casting de personnages quatre étoiles, Marquez s'amuse visiblement beaucoup à en donner des représentations charismatiques.

Batman apparaît comme un héros encore en progression, qui fait usage de la violence pour obtenir des renseignements rapidement. Catwoman, elle aussi, est mue par une impatience croissante, n'hésitant pas à rudoyer le Sphinx, trépignant en attendant le mystérieux acheteur que Nygma a trouvé, mais exposant aussi sa vulnérabilité quand elle est montrée, brisée, dans sa cellule capitonnée à Arkham. 

A contrario, le Sphinx brille par sa suffisance, et Marquez insiste pour le dessiner comme un voyou plein de charme mais aussi brutal et féroce. Enfin, Vera Miles emprunte à la figure plus classique de la femme fatale pour qui les hommes perdent la tête mais qui court aussi à sa propre perte.

Le tout baigne dans des couleurs chaudes, signées Alejandro Sanchez, imprimant à l'ensemble une sensualité vénéneuse. Tout ça est quand même assez imparable.

Fort de toutes ces qualités, Batman : Killing Time confirme la bonne impression de son premier numéro et affiche un gros potentiel. Tous ceux qui croyaient que Tom King ne savait écrire le dark knight que d'une seule manière en seront pour leur frais. Les autres peuvent investir en confiance dans cette mini-série.