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mardi 21 février 2023

LADY KILLER, TOME 2, de Joelle Jones


Ce deuxième tome de Lady Killer, paru en 2016 en vo, est encore meilleur que le premier. Cette fois, Joelle Jones est seule aux commandes et son écriture comme son dessin ont gagné en assurance. Surtout elle ne se contente pas d'une suite facile puisqu'elle développe des éléments négligés ou suggérés dans le premier tome. Avant un troisième volume qui est en cours de réalisation...



1963. Josie, Eugene leurs deux filles, et Greta, la mère de ce dernier, ont déménagé sur la Côte Est, en Floride, dans la station balnéaire de Cocoa Beach. Gene a trouvé un nouvel emploi et son patron est marié à une femme plus jeune, Ruth. Josie, elle, travaille à son compte et exécute des contrats avec toujours la même efficacité. Même si elle aurait besoin d'un bon coup de main pour se débarrasser des corps de ses victimes...
 

Irving, qu'elle avait rencontré à Seattle l'année précédente, resurgit opportunément pour lui proposer une association. Peu après, elle est contactée par Hawley, émissaire du Syndicat qui lui offre de meilleures missions, mieux payées, mais exige qu'elle se sépare d'Irving. Celui-ci le prend évidemment très mal et la belle-mère de Josie va lui révéler des choses inquiétantes sur le passé de cet homme...


Tout comme les nouvelles aventures en Floride de Josie Schuller se déroulent un an après les premières, Joelle Jones n'aura pas tardé à se remettre à l'ouvrage puisque les cinq épisodes de ce tome 2, publiés apr Dark Horse (en vo) et traduit par Glénat, sont sortis un an après les cinq premiers.


Entre-temps, Jones a donc délaissé son éditeur et co-scénariste Jamie S. Rich et sa coloriste Laura Allred, ici remplacée par Michelle Madsen. Ce qui frappe d'emblée, c'est la maturité gagnée dans cette évolution. L'écriture est plus acérée, plus fouillée aussi, le dessin encore meilleur, et la palette de couleurs beaucoup plus convaincante.
 

La presse américaine a décrit Lady Killer comme le croisement entre Dexter (la série avec Michael C. Hall sur un serial killer) et Mad Men (sur le destin d'un publiciste, Don Draper, dans les années 60), manière de résumer l'ambition de Joelle Jones entre le récit criminel et violent et le look rétro et élégant dans lequel baigne son histoire. C'est exactement ça.

Cocoa Beach offre à Jones un cadre plus ensoleillé que Seattle (même si elle représentait cette ville de manière très flatteuse). On sent surtout que Jones a voulu un décor qui contraste au maxmum avec les actions sanglantes de son héroïne, une série de meurtres au paradis en somme.

Le casting s'étoffe avec le patron d'Eugene, Mr. Robidoux, et son épouse, Ruth. Lui est introduit comme une grande gueule machiste et sans gêne, qui drague ouvertement Josie, fait des blagues pas drôles au dîner, tandis que sa femme embrasse Eugene franchement comme si elle l'invitait à avoir une liaison. Jones va utiliser ce couple de manière habile comme un subplot puisque Robidoux va disparaître mystérieusement, que Gene va être soupçonné d'être mêlé à cette disparition alors que le responsable est un proche de Josie, resurgi de son récent passé.

Josie, justement, poursuit ses activités de tueuse mais elle travaille désormais à son compte après s'être débarrassé de Peck et Stenholm, qui l'embauchaient à Seattle. Il faut donc bien avoir lu le tome 1 avant de plonger dans le 2. Très vite, elle voit réapparaître une connaissance de sa vie dans l'Est avec lequel elle noue une alliance redoutable. Mais qui va être contrariée quand on lui propose un deal très engageant à condition qu'elle se sépare de son partenaire de boulot...

Le rythme à partir de là s'affole et on suit les péripéties suivantes avec jubilation. Josie mais aussi Eugene sont cernés par les difficultés, et c'est sans compter avec Greta, la belle-mère qui va confier de perturbants secrets au sujet de son passé à sa belle-fille. C'est là qu'on voit que Jones a considérablement réfléchi et a appris de ses erreurs sur les cinq premiers épisodes : le background de la série s'est densifié, les personnages gagnent en épaisseur, les situations s'entremêlent et la tension grimpe d'un bon cran.

Il ne s'agit plus d'observer à l'oeuvre Josie sans savoir d'où elle vient (un court flashback, amené à être développé dans le prochain volume en cours de réalisation, nous instruit sur l'enfance de la jeune femme auprès d'une mère désoeuvrée mais qui lui apprend à ne jamais se laisser rabaisser), ni pourquoi elle fait ce qu'elle fait. De façon adroite et troublante se dresse un pont entre Josie et Greta, deux femmes de caractère qui sont aussi des survivantes et qui vont être confrontées à un ennemi commun, apprenant à faire front ensemble. Ce n'est donc pas si surprenant qu'à la fin les deux restent ensemble alors que Gene et ses filles désertent, déboussolés par ce qu'elles ont découvert.

Il est assez rare de dire qu'un auteur complet s'améliore en se délestant de ceux qui l'ont aidé à s'imposer, mais Joelle Jones a grandi en s'émancipant de ses deux plus proches collaborateurs. C'est quelque part un mystére qu'elle n'ait pas réussi à convertir ces atouts en passant chez DC où son dessin a fait merveille mais où ses qualités de scénariste ont paru se briser sur des personnages d'un univers partagé (y compris quand il s'agissait d'une création de sa part, comme Wonder Girl Yara Flor, ou sur Catwoman, qui semblait pourtant taillée pour elle).

Visuellement, ces cinq épisodes sont éblouissants. Jones est une fabuleuse artiste, au trait imparable, expressif et élégantissime. Son encrage est également fantastique, avec des effets de texture admirables, mais surtout un soin épatant apporté à l'épaisseur selon la profondeur de champ de l'image.

Encore une fois, on est ébahi par la méticulosité de la reconstitution d'époque, qu'il s'agisse des véhicules, des maisons (aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur avec un mobilier, des papiers peints à motifs savamment choisis), et les vêtements. Josie reste une gravure de monde, au chic renversant, c'est le côté Mad Men de la série, vintage mais sans être corseté. Même quand elle met en scène l'assassinat d'une danseuse de strip-tease dans sa loge, Jones ne néglige rien, et la séquence finale, nocturne, du réglement de comptes dans la maison, est un modèle de découpage.

Michelle Madsen a remplacé Laura Allred et a apporté à la série des couleurs plus nuancées et aussi plus flamboyantes, qui valorisent le dessin de Jones. J'espère qu'elle reviendra pour les nouveaux épisodes car c'est un renfort appréciable.

Lady Killer est une série unique qui donne à voir le meilleur de son auteur. Ne passez pas à côté, même si vous vous méfiez des histoires de tueuses et que les éclaboussures d'hémoglobine vous répugnent : les qualités de la série dépassent ces caractéristiques.

lundi 20 février 2023

LADY KILLER, TOME 1, de Joelle Jones avec Jamie S. Rich


Le travail de Joelle Jones chez DC Comics ne m'a jamais emballé, et je suis donc heureux qu'elle ait annoncé revenir à sa propre création (sur la plateforme Zestworld dans un premier temps) : Lady Killer. Publiée à l'origine chez Dark Horse, traduite par Glénat, ce titre compte pour l'instant deux tomes (qui ont été réunis dans une superbe Library Edition, grand format). Parlons du premier qui compte (comme le deuxième) cinq épisodes, co-écrits par Jamie S. Rich.


Qui est Josie Schuller ? En apparence, c'est une femme au foyer modèle des années 60, mariée à Eugene avec qui elle a deux filletes (Jane et Jessica, des jumelles), et qui cohabite avec sa belle-mère acariâtre. Elle raconte aussi passer son temps libre dans un hospice où elle accompagne des personnes âgées en fin de vie.


Sauf que Josie Schuller est aussi (surtout) une tueuse. Elle travaille pour une organisation sans nom, dirigée par le sévére Stenholm, et elle a pour agent de liaison le séducteur Peck.  Malgré sa redoutable efficacité et ses quinze ans de service, Josie est dans le collimateur de sa hiérarchie qui se méfie qu'une femme fasse ce boulot - et le fasse bien...


Dans la préface de Lady Killer : Library Edition (que je possède), la romancière et scénariste Chelsea Cain résume au mieux la singularité du projet de Joelle Jones et de son héroïne. Une femme serial killer, voilà qui n'est pas commun. Mais ne serait-ce pas surtout dû à des préjugés qui nous font considérer une femme comme une créature douce et aimable, incapable de commettre les mêmes atrocités que les hommes ?


Le spectacle d'une femme tuant impitoyablement des hommes et des femmes, en manant des objets tranchants (Josie Schuller abhorre les armes à feu, trop bruyantes et faillibles) et donc en versant abondamment le sang, dérange. Pourtant, comme le dit Cain, le sang est familier aux femmes, ne serait-ce qu'à cause de leurs règles mensuelles. Quant à la douleur, elle la ressente à un degré élevé lors d'un accouchement. Donc, si on suit ce raisonnement, Josie Schuller n'a rien d'une anomalie.
 

Pour les cinq premiers épisodes de Lady Killer, Joelle Jones s'est faite aider par son ami éditeur Jamie S. Rich, qui a convenu que sa contribution s'était toutefois limitée à arranger les scripts et non à s'impliquer dans l'intrigue et sa construction.

On peut en effet sentir que Jones n'est aps encore une scénariste aguerrie dans ce premier tome. Elle ne creuse pas beaucoup (voire pas du tout) la psychologie de son héroïne, ni ne revient sur son passé, qui pourrait expliquer comment et pourquoi elle s'est investie dans ce job de tueuse, encore moins comment elle a décidé de concilier vie de famille et assassinats.

Mais ce manque d'élements dans la caractérisation est (presque) compensé par le rythme et l'humour noir des épisodes. On entre dans le vif du sujet dès la première scène où Josie, se faisant passer pour une vendeuse de la marque de cosmétiques Avon, entre chez Doris Roman avant de la trucider. Jones montre à quel point la tâche est ardue, salissante, écoeurante même, mais aussi avec quel efficacité et sang froid Josie l'accomplit.

Toutes ses missions sont exécutées avec la même absence de scrupules, même si, quand elle devra tuer un enfant, elle renoncera in extremis et en subira les violentes conséquences. Le contraste avec ce que Jones montre de Josie dans sa vie quotidienne rend tout cela perturbant et en même étonnamement drôle (pour peu qu'on apprécie l'humour noir).

Sur ce plan-là, le scénario soigne les détails. Eugene, le mari, est une bonne pâte, qui s'étonne à peine quand sa femme rentre tard à la maison, en ayant au passage oublié d'acheter quelque chose qu'il lui avait demandé. La situation rappelle, dans une veine plus criminelle, le couple de Ma Sorcière bien-aimée, cette série où Elizabeth Montgomery usait de magie tout en menant une vie rangée avec Dick Sargent, à l'exception près que Samantha a avoué sa condition à Jean-Pierre et que, en plus, leur fille, Tabatha, hérite des pouvoirs de sa mère (et de sa grand-mère envahissante).

La ressemblance est accentuée par la présence de la belle-mère de Josie, qui vit sous le même toit qu'elle et son fils. Elle n'est pas commode et ne cache pas son acrimonie envers sa belle-fille, la surveillant sans cesse et l'apercevant un soir avec Peck, qu'elle soupçonne d'être son amant. Avant de découvrir sur la fin un collègue de Josie qui la laissera pantoise...

Un certain suspense se met alors en place qui consiste à se demander quand Josie sera démasquée et quelles en seront les conséquences. En vérité, sans trop spoiler, cela sera surtout au programme du tome 2 car dans ce premier volume, l'héroïne a d'autres soucis plus pressants : son chef, Stenholm, juge qu'elle n'est pas/plus fiable et ordonne à Peck de règler ce problème (même si ce dernier souhaite plutôt tenter de discuter dans un premier temps).

Toute l'affaire culmine dans un dernier épisode explosif où Josie embarque une ancienne recrue de Peck. Et vous devinerez sans mal que ça va saigner ! La série aurait très bien pu s'arrêter là, avec quelques frustrations (concernant la pauvreté de la caractérisation comme écrit plus haut). Mais un an après, Joelle Jones donnera une suite aux aventures de sa ménagère tueuse. Et en 2023, donc, elle a enfin décidé de complèter le titre avec un nouveau volume (qui sera d'abord mis en ligne sur la plateforme Zestworld, avant, je l'espère, une édition physique chez Dark Horse).

Visuellement, Joelle Jones impressionne déjà, même sans être encore au sommet de son art. Par-ci, par-là, on notera quelque petits problèmes de proportions, des hésitations entre l'envie prononcée d'aller vers un réalisme descriptif classique et de conserver quelque exagérations cartoony.

Mais ces petits bémols mis à part, on ne peut qu'être saisi par la richesse de dessins. Joelle Jones a un souci maniaque des détails, qu'il s'agisse de représenter les intérieurs comme les extérieurs des quartiers pavillonaires de Seattle en 1962, avec une débauche d'éléments étourdissants. On voit qu'elle s'est abondamment documenté pour reproduire jusqu'aus motifs des papiers peints, les designs des voitures, et surtout les vêtements.

Car Josie est une gravure de mode. Toujours d'une élégance digne d'une star hollywoodienne, elle est remarquable aussi par sa beauté qui fait penser à Ava Gardner, Liz Taylor, ces brunes sublimes de l'époque. Ses toilettes sont toujours apprêtées, d'un raffinement exquis. 

Jones met la même énergie à habiller la belle-mère ou Eugene et les fillettes. L'épisode 2 au Kitty Cat Club est absolument sensationnel avec ses serveuses déguisées comme les bunnies de Playboy (mais ici version féline). Le plan de coupe de l'immeuble où loge Irving (voir ci-dessus) donne à voir plusieurs appartements et leurs occupants dans des situations et des décorations toutes distincres. On ne peut pas lire ces planches sans s'y arrêter de longues minutes pour savourer la densité d'informations visuelles qu'elles comportent.

Pour ces cinq épisodes, Jones est accompagnée pour les couleurs de Laura Allred. J'avoue que c'est l'autre réserve que j'ai car je trouve la palette employée un peu terne (alors que dans le tome 2, Michelle Madsen effectue une prestation bien meilleure). Ce n'est toutefois pas vilain mais le trait de Jones, avec cet encrage splendide, mérite plus de vigeur.

Lady Killer, c'est vraiment une tuerie (oui, elle est facile mais je ne pouvais pas ne la faire). Rendez-vous très vite pour la critique du tome 2.

La couverture de la Library Edition (un ouvrage un peu coûteux mais vraiment magnifique, idéale pour profiter de la série, regroupant les deux premiers tomes et comportant de superbes bonus) :