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lundi 31 octobre 2022

MALCOLM & MARIE, de Sam Levinson


Disponible sur Netflix depuis Février 2021, Malcolm & Marie est le troisième long métrage de Sam Levinson, plus connu pour être showrunner de la série Euphoria. Il retrouve d'ailleurs à cette occasion Zendaya, dont il a fait une vedette dans la production HBO et lui associe John David Washington, révélé par Tenet (de Christopher Nolan) pour un drame en temps réel et en huis-clos. Le résultat est intense, un poil nombriliste, mais somptueux visuellement.


Malcolm Elliot, Cinéaste, rentre de la première de son long métrage acclamé où l'a accompagné Marie Jones, sa fiancée. Encore sur son nuage, il remarque cependant rapidement que Marie boude et lui demande pourquoi. Elle lui explique qu'il a remercié tout le monde sauf elle en présentant son film.


Voyant que cela la trouble plus que prévu, Malcolm l'écoute développer ses récriminations. Marie estime que le film s'inspirant largement de sa vie d'ancienne toxicomane, elle méritait d'être créditée. Malcolm voit les choses différemment en affirmant que son héroïne, Imani, est la synthèse de plusieurs filles avec lesquelles il est sorti auparavant. Marie insiste en affirmant qu'il n'aurait pas été capable d'écrire son scénarion sans l'avoir connue, elle, et son parcours chaotique. Malcolm trouve qu'elle sur-réagit et pense qu'en vérité elle est jalouse de Cynthia, l'actrice qui interprète Imani, alors qu'elle a renoncé à devenir comédienne par paresse.


Le ton monte. Marie considère comme un médiocre profiteur, incapable d'imaginer une histoire sans puiser dans la vie des autres. Vexé, il devient agressif et énumère ses relations passées pour prouver que la matière de son scénario provient de plusieurs sources, en soulignant qu'il a davantage sauvé Marie qu'elle ne l'a inspiré. Après avoir pris un bain, Marie sort fumer à l'extérieur de la maison. Quand elle revient, elle trouve Malcolm déchaîné car la première critique du film vient de paraître sur le Net et met en avant sa complaisance à montrer la souffrance d'une femme et le racisme systémique. Or il a tout fait pour ne pas signer une oeuvre politique et veut s'imposer comme un cinéaste dont la couleur de peau ne compterait pas.


Marie relève que la critique dit aussi que le film est un chef d'oeuvre et se moque gentiment du fait que Malcolm préfère ne retenir que les points qui le dérangent plutôt que les compliments. Il se calme et rit de son emportement. Ils commencent à s'étreindre mais Marie relance le débat et demande à Malcolm pourquoi il ne l'a pas choisie pour jouer Imani à laquelle elle affirme qu'elle aurait donné plus d'authenticité. Après s'être mutuellement accusés d'égocentrisme, Marie saisit un couteau avec lequel elle menace de se trancher la gorge, avouant qu'elle se drogue à nouveau et qu'elle couche avec les amis de Malcolm pour payer sa came. En fait, elle joue la comédie pour prouver son talent et Malcolm reconnaît, hébété, qu'il a eu peut-être tort.


Malcolm retrouve Marie dans leur chambre où, une dernière fois, elle revient sur ses remerciements et le fait qu'il l'a oubliée. Il aurait pu/dû le faire, sachant qu'ils se soutiennent l'un l'autre et que c'est bien elle qui a inspiré son film. Malcolm, bouleversé, ne peut que s'excuser et lui dire qu'il l'aime. Ils se mettent au lit, sans un mot.


Au matin, Malcolm se réveille. Marie n'est plus à ses côtés. Il se lève et la cherche dans la maison. Il en sort et la rejoint dehors, sans savoir si leur couple aura résisté à cette nuit agitée.

La semaine dernière, j'écrivais une critique du film Tromperie de Arnaud Desplechin en soulignant sa théâtralité qui, paradoxalement, en faisait un long métrage très vivant, très fort, porté par ses acteurs (son actrice principale surtout). Sans l'avoir prémédité, c'est à peu près le même constat qui s'impose avec Malcolm & Marie.

Fils du cinéaste Barry Levinson (Rain Man), Sam Levinson s'est fait remarquer pour son brûlot Assassination Nation, son deuxième long métrage un peu trop artificiel pour être honnête, puis en qualité de showrunner pour la série Euphoria (dont je n'ai toujours pas eu le temps de voir la saison 2). Cette production HBO a révélé une quantité incroyable de jeunes actrices, qui, pour certaines, semblent promises à de belles carrières, comme Sydney Sweeney (future nouvelle Barbarella au cinéma).

Mais la vraie révélation d'Euphoria reste Zendaya Coleman, dont le rôle de Jules lui a valu deux Emmy Awards, une prouesse car elle reste la plus jeune récipiendaire du trophée. Egérie de grandes marques, récupérée par le MCU (elle joue MJ, la fiancée de Spider-Man), traquée par les tabloids pour son couple (qu'elle forme avec Tom Holland, alias Spidey), la jeune actrice en impose par son charisme, son élégance et sa jeunesse.

Il était donc naturel que Levinson lui écrive un film pour montrer sa puissance de jeu et effectivement, Malcolm & Marie est un écrin pour Zendaya, qui livre une prestation exceptionnelle. Dans la peau de cette jeune femme en couple avec un metteur en scène, elle est quasiment de tous les plans, et même quand elle n'apparaît pas à l'image, elle hante chaque plan avec une intensité phénoménale.

Le scénario est une sorte d'exercice de style : l'action se déroule en temps réel, dans le huis-clos d'une superbe villa, après la première d'un film dont le réalisateur a oublié de remercier sa compagne lors de sa présentation. Celle-ci le prend très mal car elle a inspiré le sujet du long métrage : ancienne toxico, Imani, l'héroïne, lui ressemble come un double, mais elle n'a eu ni le rôle ni la reconnaissance.

Très vite, le ton monte. Et Levinson se garde bien d'épargner ce couple. Chacun a ses défauts et avance des arguments spécieux, que l'autre prend un plaisir vache à démolir pour faire valoir ses propres arguments. Marie traite Malcolm de médiocre, de vampire. Malcolm s'emploie à briser Marie en lui énumérant toutes les femmes avec lesquelles il a eues une relation et à qui il reconnaît avoir pris des traits de personnalité transférés à Imani. Plus tard, le dialogue se prolonge sur le thème de l'égocentrisme, de la (dé)possession, de la jalousie, de l'ingratitude.

C'est là que Levinson atteint ses limites. Car s'il a le courage de s'autoportraiturer en cinéaste bourgeois (comme lui, Malcolm est issu d'un milieu aisé et parle d'une misère sociale qu'il n'a pas connue), si son double à l'écran est volontiers odieux, arrogant, blessant, c'est aussi quelqu'un qui, in fine, écrase une larme de contrition devant la femme qu'il aime, à qui il doit son récent succès, qui a le courage de le remettre à sa place, de le consoler malgré ses travers. Au fond, Levinson via Malcolm semble dire au spectateur qu'il n'est donc pas si méchant, qu'il est un artiste qui souffre, en premier lieu des critiques qui ne le comprennent pas, qui veulent le réduire à une étiquette, un cliché alors que lui n'aspire qu'à faire des films sans que ses origines ne s'interposent entre le public et son oeuvre.

Malgré tous ses efforts, Levinson excuse Malcolm mais donne le point du match à Marie, car il ne se résoud pas à défaire Zendaya/Marie. On a alors la désagréable impression que tout se dénoue sur un nul, alors que Marie a réussi, de manière bouleversante, à l'emporter, non pas parce qu'elle est jalouse, capricieuse, vexée, mais bien parce qu'elle aime un homme et lui pardonne de s'être servi d'elle. Lui n'a qu'un "je suis désolé, je t'aime" à lui répondre en fin de compte : il s'en tire bien. Trop bien ?

Face à la tornade Zendaya, aussi explosive dans la colère que subtile et poignante dans la conclusion, John David Washington rame parfois pour ne pas se faire balayer par sa partenaire. Il choisit d'interpréter Malcolm avec sobriété la plupart du temps, après un début plus cabotin (souligné par une mise en scène trop démonstrative, à coup de plans-séquences). Le fils de Denzel Washington est un comédien intéressant, et plutôt humble, prenant conscience que lui comme son personnage vont être battus à plate couture, même si Levinson le dirige en le désirant plus conquérant, plus agressif. Ce qui produit un décalage bizarre.

On retiendra en outre que visuellement le film est sompteux. Tournée en noir et blanc, il est photographié par Marceli Rév qui met en valeur les carnations des deux acteurs, Washington plus ténébreux que Zendaya, plus musclé aussi (c'est une vraie liane, féline, forte sous cette allure fragile), évoluant dans cette villa qui ressemble à un décor aussi irréel que celle d'un film (même s'il ne s'agit pas d'un décor créé pour le film).

Malcolm & Marie est une expérience assez électrique, parfois trop maniériste et narcissique, mais transcendée par ses deux interprètes et sa photo éblouissante.

mardi 4 janvier 2022

SPIDER-MAN : NO WAY HOME, de Jon Watts (Critique avec spoilers !)


A l'heure où j'écris ces lignes, Spider-Man : No Way Home bat record sur record au box-office et il faut passer entre les gouttes pour ne pas se faire spoiler des pans entiers de l'histoire. C'est pourquoi je vous préviens d'entrée que cette critique comportera des révélations importantes sur l'intrigue, et par conséquent si vous n'avez pas encore vu le film de Jon Watts, ne lisez pas ce qui suit avant. Concçu comme le dernier volet d'une trilogie, No Way Home a aussi la mission de réconcilier les fans du MCU échaudés (comme moi) par Black Widow et Les Eternels. Et de ce côté-là, c'est une réussite.



Son identité secrète révélé par Mysterio, Spider-Man alias Peter Parker est arrêté et interrogé avec sa tante May, sa fiancée M.J., son ami Ned par Damage Control. Ils sont défendus par Matt Murdock qui réussit à les faire relâcher. Mais la vie du groupe est bouleversé et Happy Hogan abrite Peter et May chez lui. Pour Ned et M.J., les conséquences sur la suite de leurs études sont dramatiques car aucune université ne les accepte. 



Peter, accablé, se rend alors chez Stephen Strange pour lui demander de l'aide et le sorcier suprême propose de lancer un sort qui effacera de la mémoire collective le fait que Peter est Spider-Man. Mais le jeune homme interfère à plusieurs reprises pour ne pas être oublé de sa tante, de M.J. et de Ned. Excédé, Strange le congédie après avoir contenu le sort dans un globe.


Même s'il s'est résigné à ne pas pouvoir entrer au MIT, Peter ne veut pas que ses amis souffrent à cause de lui et il interpèle une administratrice de l'université prise dans un embouteillage. C'est alors que le Dr. Octopus surgit et attaque Spider-Man. Mais en le démasquant, il ne le rconnaît pas et Peter en profite pour pirater ses tentacules et en prendre le contrôle. Un autre malfrat arrive, le Bouffon Vert et sème le chaos. Dr. Strange intervient et téléporte Octopus et le Bouffon dans la crypte de son sanctuaire sacré où se trouve déjà le Lézard. Le sorcier explique à Peter que le sort qu'il avait initié a ouvert des brêches dans le Multivers dans lesquelles se sont glissés ces criminels, ennemis de Spider-Men d'autres dimensions.



Occupé par ailleurs, Strange somme Peter de trouver d'autres malfrats dans la même situation et, avec l'aide de Ned et M.J., ils localisent Electro. Il l'affronte en recevant l'aide de l'Homme-Sable avant de les déplacer à leur tour dans la crypte. Strange s'apprête à les renvoyer chez eux mais en apprenant que le Bouffon et Octopus sont morts dans leur dimension, Peter interrompt le sorcier, convaincu qu'il peut soigner leurs tendances ciminelles. Il dérobe le globe à Strange et s'enfuit mais le sorcier le rattrape.


Déplaçant le combat dans la dimension miroir qu'il contrôle, Strange échoue malgré tout à récupérer le globe et à raisonner Spider-Man quii s'échappe pour rejoindre M.J, Ned et les prisonniers. Il entraîne ses derniers chez Happy Hogan où, avec du matériel Stark, il confectionne des appareils capables de juguler leurs pouvoirs et leurs penchants malfaisants. L'opération fonctionne avec Octopus mais Electro se rebelle et s'enfuit. L'Homme-Sable profite de la confusion pour l'imiter pendant que le Bouffon s'acharne sur Peter et tue May. Le Lézard disparaît à son tour.


Sans nouvelles de Peter, M.J. et Ned utilisent une clé du Dr. Strange pour ouvrir des portails et le localiser. Ils attirent à la place deux autres Peter Parker venus des mêmes dimensions que les criminels. Ensemble, ils retrouvent Peter et élaborent un plan pour capturer les fugitifs. Munis d'antidotes, les trois Spider-Men attirent les cinq vilains dans un piège où ils les neutralisent. Strange réussit à s'extraire de la dimension miroir juste à temps car de nouvelles failles dans le Multivers se manifestent. Peter accepte que tout le monde l'oublie pour empêcher une invasion des ennemis des Spider-Men et Strange libère le sort du globe, renvoyant chaque intrus chez lui.

Deux scènes post-génériques de fin complètent le film :

- Eddie Brock/Venom disparaît en même temps que les autres alors qu'il interrogeait un barman sur les héros et vilains de ce monde ;

- Peter se receuille sur la tombe de May, rejoint par Happy Hogan qui ne le reconnaît pas - tout come ensuite M.J. et Ned dans le café où il s'arrête. Strange rend visite à Wanda Maximoff pour qu'elle l'instruise sur le Multivers.

Même si toutes les séries du MCU sur Disney + ne m'ont pas convaincu, il faut cependant admettre qu'elles faisaient des propositions narratives excitantes et, lorsqu'elles étaient abouties, étaient très satisfaisantes. Par ailleurs, elles ont permis d'introduire des personnages et, surtout, des concepts qui allaient alimenter les futurs longs métrages. Parmi ceux-ci : la notion de Multivers, qui semble destinée à irriguer plusieurs projets futurs.

Bien qu'à l'origine, Spider-Man : No Way Home devait sortir après Doctor Strange in the Multiverse of Madness (qui finalement sera en salles en Mai prochain), c'est le premier film qui développe le motif du Multivers. C'est aussi la conclusion d'une trilogie qui aura marqué le retour de Spider-Man dans le MCU (même si Marvel partage l'exploitation du personnage, et surtout le bénéfices astronomiques des films, avec Sony). 

Avant de revenir au coeur du film (le Multivers donc), attardons-nous sur la trilogie en soi. Homecoming, Far From Home et No Way Home (qui, par leurs titres, montrent bien que les films ont intégré l'aspect "sériel" - d'ailleurs No Way Home démarre exactement là où s'achevait Far From Home) ont dépeint un Tisseur plus jeune que ceux qu'on avait précédemment connus (dans la trilogie de Sam Raimi et le diptyque de Marc Webb), et Kevin Feige et les scénaristes ont pris le parti de faire du héros une sorte d'apprenti avec à chaque fois une figure tutélaire pour le guider : Iron Man a joué ce rôle, puis Mysterio et cette fois le Dr. Strange.

A la fin de No Way Home, ce n'est plus le cas et les cartes sont vraiment rebattues pour le personnage qui perd à la fois sa tante, May, mais aussi est oublié de tous (y compris de Strange) à la faveur d'un terrible sort sacrificiel qui préserve son identité secrète. Quel que soit l'avenir de Spider-Man (et le triomphe de No Way Home ne laisse aucun doute sur un retour), Peter Parker ne sera plus l'élève de personne - ce qui se traduit aussi par la perte de son costume high-tech, offert par Tony Stark (et qui agaçait beaucoup de fans qui avaient rebaptisaient sarcastiquement Spider-Man en Iron Spider - ce qui n'est pas faux).

Mais pour en arriver là, outre trois films, il y a l'intrigue de No Way Home, qui ne manque pas d'ambition et de panache. Certains reprochent déjà un trop-plein de fan-service, avec trop de clins d'oeil adressés aux connaisseurs des films de Sam Raimi et Marc Webb. Je trouve cela un peu sévère et surtout capricieux car, si d'aventure, No Way Home avait leurré tout le monde en n'exploitant pas les longs métrages précédents dans une telle histoire, les mêmes, j'en suis sûr, auraient encore plus râlé, manifestant avec énergie leur mécontentement. Il faut quand même que ces ultras, qui désirent tout et le contraire, apprennent à se calmer et en reviennent à l'essentiel : la qualité du film.

Si j'ai zappé Shang-Chi, j'ai été très déçu par Black Widow (opus mineur dont le seul intérêt aura été d'introduire Yelena Belova) et affligé par les Eternels (déception cosmique). Le MCU avait-il perdu son mojo alors que des séries comme WandaVision, Loki et Hawkeye me comblaient ?

Avec ses 2h 40 au compteur, No Way Home a le temps de rectifier les défauts de ses prédécesseurs, mais surtout d'ouvrir de nouveaux horizons tout en manipulant une idée forte (le Multivers donc) à la fois risquée et payante (et pas seulement commercialement). Le risque, c'est qu'avec l'idée de dimensions parallèles (qui seraient celles de films produits avant ou en parallèle du MCU, ou peuplées de variants - cf. Loki), l'univers Marvel pouvait laisser croire que des personnages pouvaient être remplacés facilement et donc que les enjeux dramatiques seraient affaiblis. Mais il n'en est rien.

Et c'est pour cela que c'est payant car le Multivers n'est pas présenté comme une trousse de secours, un univers B, de rechange : c'est un territoire dangereux d'où peuvent surgir des héros mais aussi, surtout des criminels, et un déséquilibre énorme. Même le Dr. Strange échoue à contenir ce qui provient de ces failles dimensionnelles et, à cet égard, la deuxième scène post-générique (qui est la première bande-annonce de Doctor Strange in the Multiverse of Madness) montre que ce qui vient de se passer dans No Way Home a déclenché un chaos sur le long terme (et on sait que Ant-Man and the Wasp : Quantumania développera aussi cela). Moins qu'une opportunité narrative, le Multivers apparaît comme une menace d'ampleur, encore plus effrayante que Thanos (et donc Kang le conquérant censé remplacer le titan fou ne sera pas un simple nouvel ennemi, un banal nouveau méchant).

Il y a le plaisir, bien sûr, de revoir de grands comédiens comme Willem Dafoe, Alfred Molina, Thomas Haden Church, et, dans une moindre mesure, Jamie Foxx (quoique excellent) et Rhys Efans (le moins développé du lot). Tout comme le retour de Toby Maguire et Andrew Garfield. Les scénaristes, Chris McKenna et Erik Sommers, ont accompli un boulot remarquable pour rendre ces intégrations accessibles même pour ceux qui n'ont pas vu les films de Raimi et Webb (même si, bien sûr, en les ayant vus, c'est encore mieux - et c'est facile de se rattraper car désormais ces films sont disponibles en streaming).

Plus sombre, le film s'offre quelques moments plus légers quand Maguire et surtout Garfield sont (ré)introduits. Le charisme de Molina et Dafoe assurent aussi des scènes intenses. Le combat final sur la Statue de la Liberté est spectaculaire. Seul bémol : Strange reste trop longtemps dans la dimension miroir, et c'est d'autant plus regrettable que lorsqu'il y entraîne Spider-Man, il déclare en être le maître (donc il devrait être capable d'en revenir facilement et rapidement). Cet impair souligne la surpopulation du scénario avec cinq vilains et trop Spider-Men à gérer, sans oublier M.J. et Ned (Zendaya et Jacob Batalon sont un peu écrasés par les péripéties alors qu'ils occupent bien leur place dans le premier tiers de l'histoire).

Tom Holland est égal à lui-même : ceux qui ne le supportent pas ne l'apprécieront pas davantage. Pour ma part, j'apprécie son interpréation du personnage de Peter/Spidey, nerveuse, même si, dans l'absolu, Garfield me semble l'acteur parfait pour incarner le Tisseur (hélas ! pour lui, il a tourné dans les deux plus mauvais épisodes... Mais la rumeur court désormais que Sony pourrait employer l'acteur pour rejouer le héros dans un Amazing Spider-Man 3). Benedict Cumberbatch est, lui, absolument parfait en sorcier suprême et j'ai hâte de le retrouver en Mai prochain dans la suite de Doctor Strange (le trailer donne méchamment envie).

Jon Watts, lui, a gagné son ticket pour introduire dans le MCU les 4 Fantastiques (mais il faudra s'armer de patience) grâce à une réalisation tonique et à la mesure d'un script dense.

Spider-Man : No Way Home renoue avec le meilleur du MCU en salles, un divertissement efficace, grandiose, même s'il prouve aussi, incidemment, que cet univers partagé fonctionne vraiment à fond avec ses personnages les mieux établis et en avançant.

dimanche 11 août 2019

EUPHORIA (Saison 1) (HBO)


HBO explore les tourments adolescents et le résultat est renversant : la chaîne à péage américaine a produit Euphoria, l'adaptation d'une fiction israélienne par Sam Levinson, dont c'est la première incursion à la télé (après son long métrage Assassination Nation). En huit épisodes coups de poing, cette première saison ne ménage pas le public et lui tend un miroir très sombre. Déjà culte.

 Rue Bennett (Zendaya)

Après une overdose et une cure de désintoxication, Rue Bennett rentre chez elle et au lycée. Elle y remarque rapidement une nouvelle venue, Jules Vaughn, transgenre décomplexée. Plutôt qu'aller à la fête organisée par le receveur de l'équipe de foot, Christopher Mackay, Rue en profite pour s'approvisionner en drogues chez Fez, son fournisseur, secrètement épris d'elle et rongé par les remords. Jules, elle, a rendez-vous dans un motel avec un homme avec lequel elle a un rapport sexuel. Puis elle rejoint la fête où Nate Jacobs, le quaterback, s'en prend à elle. Rue raccompagne Jules chez elle. Nate rentre chez lui et retrouve Cal, son père - l'homme qui a couché avec Jules.

 Jules Vaughn (Hunter Schafer)/Nate Jacobs (Jacob Elordi)

Devenues amies, Rue et Jules se confient l'une à l'autre : la première raconte comment elle est devenue toxicomane suite au cancer qui a emporté son père, tandis que la seconde raconte avoir été soutenue par son père quand elle a voulu changer de sexe. Kat Hernandez trouve un moyen d'assumer ses rondeurs en se faisant de l'argent sur un site porno. Cassie Howard fréquente Chris Mackay qui, bien qu'il ait appris son passé sexuel trouble, se montre délicat avec elle. Jules textote avec un certain Tyler - qui n'est autre que Nate Jacobs.

Jules et Rue (Hunter Schafer et Zendaya)

Pour garder Jules comme amie, Rue accepte d'arrêter de se droguer et d'assister aux réunions des Narcotiques Anonymes. Kat, masquée, s'offre à la vue d'internautes en échange d'argent. Maddy Perez et Nate Jacobs se réconcilient après une énième dispute, mais la jeune femme inspecte le portable de son amant et y trouve des clichés étranges - ceux que lui envoie Jules, pris par Rue. Les deux amies se rapprochent encore davantage au point que Rue embrasse Jules, ce qui surprend cette dernière.

Maddy Perez et Nate Jacobs (Alexa Demie et Jacob Elordi)

Une fête foraine fournit l'occasion aux lycéens de se détendre. Mais la soirée va dégénèrer : Rue surprend sa soeur cadette, Gia, en train de fumer un joint ; Kat voit Ethan Lewis, son prétendant, discutant avec une autre fille ; Mackay refuse de présenter Cassie comme sa petite amie ; Nate brutalise Maddy après une scène de jalousie. Enfin et surtout, Jules découvre que Tyler est Nate et il la fait chanter au moyen des photos intimes qu'elle lui a envoyé. Jules se réfugie chez Rue en pleine nuit et elles font l'amour. 

 Cal et Nate Jacobs (Eric Dane et Jacob Elordi)

D'abord heureuse de la situation, Rue déchante vite en constatant que Jules est de plus en plus distante avec elle. En remarquant des marques sur le cou de sa fille, la mère de Maddy la force à avouer que Nate l'a brutalisée àla fête foraine et porte plainte. Nate est exclu du lycée le temps de l'enquête. Témoins de la séquence, Jules est mal à l'aise et Rue le remarque, mais sans l'interroger. Pourtant, le soir venu, Maddy retrouve Nate dans un motel pour lui expliquer qu'elle n'a rien voulu de tout ça. Il la croit.

 Kat Hernadez et Ethan Lewis (Barbie Ferreira et Austin Abrams)

Ethan Lewis cherche à comprendre (en vain) pourquoi Kat Hernandez ne lui adresse plus la parole depuis la fête foraine. Cette dernière, confrontée à des clients de plus en plus malsains, cesse ses activités sur le site porno et conseille à Cassie de rompre avec Mackay alors qu'elle est courtisée par Daniel. Elle hésite pourtant car elle craint qu'en changeant si vite de partenaire, on lui reproche à nouveau d'être une fille facile. Nate brutalise un garçon qui a dragué Maddy pour le forcer à avouer que c'est lui qui a voulu l'étrangler à la fête foraine. Jules doit témoigner aussi dans ce sens. Nate est blanchi et réintégre le lycée, au bras de Maddy.

 Cassie Howard et Christopher Mackay (Sydney Sweeney et Algee Smith)

Rue est terriblement frustrée par les évènements récents : elle devine que Nate a fait du mal à Jules sans que celle-ci veuille en parler. Elle est même partie pour le week-end chez une ancienne amie qui lui présente sa co-locataire, Anna. Celle-ci la séduit. Cependant, Kat et Maddy sont en froid à cause de l'affaire ayant impliqué Nate : Kat désapprouve leur relation toxique tandis que Maddy reproche à Kat son attitude envers Ethan. Cassie, pressée par Daniel, se refuse à lui mais, ensuite, prise de nausée, elle passe un test de grossesse et découvre qu'elle est enceinte. Mackay exige qu'elle avorte. Juls rentre et retrouve Rue auprès de qui elle s'excuse. 

Jules et Rue

Le bal de promo réunit une nouvelle fois les élèves et génère son lot de prises de conscience : Cassie après avoir avorté rompt définitivement avec Mackay ; Kat se réconcilie et couche avec Ethan ; Nate obsédé par Jules (bien qu'il refuse d'admettre qu'elle l'attire sexuellement) n'arrive pas à satisfaire sexuellement Maddy et redevient violent avec elle. Elle se réfugie dans la bureau de Cal où elle trouve un DVD  de ses ébats avec de jeunes transgenres et le vole. Rue convainc Jules de quitter le bal prématurément et de fuir la ville mais n'assume plus son envie sur le quai de la gare. Elle rentre chez elle et sniffe de la cocaïne jusqu'à l'overdose.

Les fans d'Euphoria ont bien cru que, comme ceux de The OA, un funeste sort les priverait de suite quand, après la diffusion du dernier épisode, la vedette du show, Zendaya, a posté sur Instagram un troublant message suggérant qu'elle en avait fini avec son rôle. La conclusion de la saison laissait en effet penser que Rue Bennett succombe à une nouvelle overdose.

Heureusement, HBO et l'actrice ont démenti cette perspective : il y aura bien une saison 2. Mais c'est un sacré défi qui attend le showrunner Sam Levinson tant ces huit premiers épisodes sont impressionnants.

A l'origine, la série est l'adaptation d'un format venu d'Israël (comme en son temps Homeland). Impossible de savoir ce qui a été transformé entre le contenu initial et ce qu'on peut voir ici. Euphoria est de toute manière une expérience curieuse, comme si Larry Clark avait collaboré avec un réalisateur de clips ou de pubs, le croisement improbable d'une esthétique très léchée, à la limite du maniérisme, et d'un propos très cru, à la limite du pathos.

La jeunesse que nous montre la série est aussi multiple que fragile : tous les personnages sont aux prises avec le sexe et diverses addictions, jouant volontiers avec le feu, se brûlant tous, et se relevant difficilement. La résilience n'est cependant pas toujours au rendez-vous et choisir Rue comme narratrice de ce portrait pourtant choral indique clairement de la part de Levinson une volonté d'être lucide, tendance pessimiste.

La série en fait-elle trop ? On peut le penser parfois car la misère affective de ces ados filmée dans des lumières clinquantes, avec un montage quelquefois trop cut, des effets de caméras à la fois vertigineux et tape-à-l'oeil, un ton désabusé, produit une impression bizarre. Il y a une certaine complaisance dans ce spectacle où personne ne semble être, pouvoir ou même vouloir être normal. L'une est toxicomane récidiviste, l'autre se filme pour une site porno, une autre jouit en public sous l'effet de la boisson, etc. Ces enfants sont vraiment paumés, perdus même, tous élevés par des parents démunis ou trop exigeants, poursuivis par des rumeurs abjectes, en quête d'émancipation rapide et donc maladroite.

Ce qui menace le plus cet édifice, c'est l'accumulation de personnages borderline : un père de famille macho qui couche avec des transgenres, une jeune fille prisonnière d'une liaison toxique, une autre qui doit faire face seule à une grossesse non désirée. C'est dur, mais parfois trop étouffant. Un peu d'air, de tendresse seraient bienvenus. Il y a, un peu, pas beaucoup (pas suffisamment ?).

La relation tumultueuse entre Rue et Jules, qui aborde les questions d'identité sexuelle, d'homosexualité, de pansexualité, de dépendance aussi, est forte et sert de fil rouge au long des huit épisodes. L'autre ligne narrative, intense, de la série, plus que la trajectoire de Kat, ou malsaine de Maddy, c'est celle de Cassie, exposée sans fard, de façon poignante : on voit d'abord une fille très sexy, et on finit avec une fillette abîmée, très émouvante.

Euphoria a donc des limites, des améliorations à accomplir, mais tient par la grâce et le talent de sa troupe de comédiens. Jacob Elordi campe un enfoiré de première comme on en voit rarement, que rien ne vient excuser, et qu'assume crânement l'interprète. Sydney Sweeney est fantastique dans le rôle de Cassie, elle réussit l'exploit de nous charmer puis de nous bouleverser. Barbie Ferreira et Alexa Demie devront profiter de plus de nuances à l'avenir pour ne pas être éclipsées. Eric Dane, sorti de Grey's Anatomy, est bluffant.

Mais bien entendu, ce sont Zendaya et Hunter Schafer qui dominent les débats. La première casse radicalement son image et s'impose comme une actrice époustouflante, sensible et intense : si cela ne lui vaut pas, au moins, une citation aux Emmy, je ne comprend plus rien. Quand à sa partenaire, elle s'empare d'un personnage complexe, insaisissable, à la fois coloré et fragile, fort et vulnérable, avec un panache admirable. Ensemble, elles forment un couple magnifique, appelé à marquer les esprits.

Après le récent Trinkets (Quintessa Swindell fait aussi partie de la distribution ici, dans le petit rôle d'Anna), le teenage drama trouve une nouvelle série remarquable.

samedi 20 juillet 2019

SPIDER-MAN : FAR FROM HOME, de Jon Watts



Deux ans après Homecoming, qui avait vu l'homme-araignée intégrer officiellement le MCU, et trois mois après la sortie triomphale de Avengers : Endgame, Spider-Man : Far From Home a la lourde responsabilité de clore la "phase IV" des films Marvel. Jon Watts est à nouveau aux commandes du film qui, s'il perd un peu en fraîcheur, réfléchit de manière inattendue et bondissante sur le genre dans lequel il s'inscrit.

 Mysterio (Jake Gyllenhaal)

A Ixtenco au Mexique, Nick Fury et Maria Hill enquêtent sur une tempête paranormale quand Mysterio se manifeste et affronte un géant de terre. Pendant ce temps à New York, l'heure est encore aux hommages rendus aux Avengers tombés face à Thanos huit mois auparavant. Spider-Man représente les héros tout en apprenant à grandir sans Tony Stark, son mentor, et tandis que sa tante May sort avec Happy Hogan, le chauffeur-garde du corps de ce dernier - qui remet à Peter une paire de lunettes connectée au système de données de Stark.

 Peter Parker et "MJ" Michelle Jones (Tom Holland et Zendaya)

Un voyage scolaire en Europe va fournir à Peter l'occasion de prendre du recul - et de déclarer sa flamme à "MJ" Michelle Jones. Ils se rendent d'abord en Italie, à Venise, où très vite les événements les rattrapent puisque la lagune est dévastée par un géant composé d'eau. L'intervention de Mysterio permet à la ville de retrouver son calme. Le soir venu, Peter est retrouvé par Nick Fury qui sollicite son aide.

 Quentin Beck/Mysterio et Peter Parker/Spider-Man

Peter/Spider-Man fait la connaissance de Quentin Beck, l'alias de Mysterio, venu d'une Terre parallèle ravagée par les "Elémentaux"  qui menace désormais notre planète. La prochaine attaque, d'un géant de feu, est prévue à Prague. Pour que les deux héros y soient, Fury déroute le voyage scolaire. Les lycées sont ravis de ce détour, insouciants du danger.

 Mysterio

Ses amis à l'abri dans un opéra, Peter peut soutenir l'effort de Mysterio lorsque le géant de feu apparaît en plein coeur du carnaval de la ville. Malgré des dégats importants, c'est une nouvelle victoire. Impressionné par Beck, Peter lui offre les lunettes de Stark, certain qu'il est plus à la hauteur que lui pour succéder à Iron Man. Hélas ! Une fois seul, Beck se démasque : ancien employé de Tony, il a utilisé une technologie sophistiquée pour faire croire aux "Elémentaux" et passer pour le sauveur. Il a déjà un plan pour la suite.

 Peter Parker et Nick Fury (Tom Holland et Samuel L. Jackson)

Fury, à cours de ressources depuis la dissolution du SHIELD et la dispersion des Avengers, propose à Peter de le suivre à Berlin où il va présenter Mysterio comme son nouveau super-champion. Mais Peter décline l'offre et rejoint "MJ". Celle-ci lui révèle connaître sa double identité et lui montre un projecteur miniaturisé qu'elle a ramassé sur le théâtre de la bataille entre Mysterio et un géant. Peter comprend alors qu'ils ont été abusés, lui et Fury - et qu'il doit prévenir ce dernier.

 Spider-Man

Tandis que ses camarades s'envolent pour la dernière étape de leur voyage, à Londres, Spider-Man rejoint Berlin mais tombe dans le piège tendu par Mysterio qui, ayant constaté la perte de son projecteur, sait qu'il a été démasqué. Sévèrement corrigé, Spider-Man doit battre en retraite et appeler Happy Hogan à l'aide car, croyant parler à Fury, il a désigné "MJ" comme l'autre personne au courant de la machination de Mysterio. 

 Spider-Man

Dans la capitale anglaise, Mysterio veut réaliser une démonstration de force en générant une nouvelle illusion menaçante qui servira aussi à tuer "MJ" et Fury. Spider-Man contrarie son plan en réussissant, difficilement, à en empêcher l'accomplissement. Beck est mortellement blessé par un tir de drone mais "MJ" est saine et sauve. Et Nick Fury, averti par Happy Hogan, peut remercier le tisseur.

"MJ" et Spider-Man

De retour à New York, Peter emmène "MJ" pour une balade dans les airs en costume de Spider-Man.

Deux scènes supplémentaires ont lieu au milieu et à la fin du générique :

- 1/ Spider-Man repose "MJ" dans la rue lorsqu'un flash spécial est diffusé sur les écrans. Une vidéo de Mysterio avant sa mort le montre en train de dénoncer le héros comme son assassin puis révéler son identité civile ;

- 2/ Nick Fury et Maria Hill s'avèrent être des skrulls pendant que le véritable ancien patron du SHIELD est en contact avec eux depuis un vaisseau spatial skrull également.

Après la sortie de Avengers : Endgame, le producteur Kevin Feige a surpris tout le monde en annonçant que le film ne concluait pas la "phase III" du MCU et que ce serait Spider-Man : Far From Home qui le ferait. Soudain, la suite de Homecoming, qui avait vu le tisseur intégrer officiellement l'univers cinématographique Marvel (après son apparition remarquée dans Captain America : Civil War), endossait une responsabilité inédite.

Effectivement, lorsque l'histoire débute, les citations à la fin du dernier chapitre des Avengers se multiplient : le "blip" (le retour à la vie des héros désintégrés par Thanos à la fin de Infinity War), les morts de Iron Man, Black Widow et Steve Rogers (qui n'aura donc pas survécu bien longtemps) sont mentionnés. On explique également que les civils disparus pendant les cinq ans ayant suivi le claquement de doigts de Thanos (le fameux "snap") n'ont pas vieilli en réapparaissant, entraînant des situations tragico-comiques.

Sur ce point, on louera l'habileté des scénaristes, Chris McKenna et Erik Sommers, qui ne sombrent pas dans le mélodrame, le pathos. On est clairement là pour renouer avec la légèreté, l'aventure, même si Peter Parker/Spider-Man se remet difficilement de la mort de son mentor, Tony Stark.

L'autre excellente trouvaille du film, pour changer les idées de tout le monde, c'est d'envoyer les personnages à l'étranger. Sortir Spider-Man de New York, c'est forcément brouiller ses repères - et justement, c'est le thème du film.

Car le scénario surprend encore plus positivement en se mettant à développer une réflexion inattendue, ludique et honnête sur l'illusion. C'est déjà évident pour une oeuvre de divertissement, de fiction, qui a pour vocation d'offrir aux spectateurs un spectacle entièrement fondé sur des artifices. Mais ça l'est encore plus avec le choix de Mysterio comme autre protagoniste de l'histoire.

Pendant un bon moment, Quentin Beck est présenté comme un héros, venant d'une dimension parallèle, et donc induisant le fameux multivers (certainement le prochain territoire à explorer dans le MCU, depuis que le royaume quantique de Ant-Man a été établi et les univers parallèles de la fin de Endgame suggérés). Les fans des comics Spider-Man sont un peu déroutés même si on devine que cela cache forcément quelque chose.

Et effectivement, la vérité est tout autre. Une scène, formidablement mise en images par Jon Watts, résume le programme quand, à Berlin, Spider-Man est complètement tourneboulé par les illusions générés par Mysterio. Les connaisseurs identifieront sans mal des citations à la mort de Gwen Stacy ou aux Marvel Zombies, mais surtout ce jeu sur les apparences procure une sensation grisante et troublante.

Car, durant ces minutes décisives, c'est comme si Marvel interrogeait sa nature même de producteur de divertissement. On nous vend du faux, de l'irréalisme, avec l'air du vrai, grâce à des moyens techniques de plus en plus sophistiqués. Mais, aujourd'hui, les Avengers ne sont plus, le doute ronge Spider-Man, on découvrira même à la fin du film que Fury n'était pas vraiment Fury (et cela explique beaucoup de choses concernant son comportement durant le déroulement de l'intrigue). Qu'est-ce qu'il reste ? La place pour des prétendants au trône, mais qui sont des escrocs, des ersatz. Pour un peu, le discours se ferait presque critique, envers la concurrence mais aussi envers Marvel lui-même - pour qui il faut désormais presque tout réinventer, remettre son titre en jeu (quand bien même il y aura l'an prochain le film Black Widow, puis ensuite un quatrième Thor, un deuxième Doctor Strange et Captain Marvel et Black Panther).

C'est presque du Guy Debord et La société du spectacle qui s'invitent dans le film de super-héros. Cela donne un relief surprenant au film, qui gagne en profondeur (et en efficacité) ce qu'il perd en spontanéité (mais c'était inévitable : c'est le lot des suites).

Le réalisateur peut toutefois s'appuyer sur son casting pour garder de la fraîcheur car Tom Holland en tête dans le rôle-titre, ses acteurs sont épatants. Holland incarne le mielleur Spidey de toute l'histoire, simplement parce qu'il en la juvénilité mas aussi la crédibilité : il est plus sympathique que Tobey Maguire et plus évident que Andrew Garfield simplement. C'est le tisseur aussi qu'on n'a plus dans les comics, cet ado insouciant et écrasé par son "talent" (et ça vaut pour pratiquement tous les héros Marvel, qui sont devenus plus passionnants à l'écran que sur le papier).

On distinguera dans la troupe qui l'entoure Zendaya, qui après avoir déçu dans Homecoming est formidable ici (sans doute aussi que sa performance dans la série Euphoria, en cours de diffusion sur HBO, a changé mon regard sur elle), et bien entendu Jake Gyllenhaal, qui campe un Mysterio magistral, séduisant et tordu à souhait (j'espère même que le personnage n'est pas vraiment mort, car ça collerait avec sa nature et aussi parce qu'un retour de Quentin Beck serait jubilatoire). Samuel L. Jackson fait le taf comme d'hab' (et le twist final est vraiment bien amené, imprévisible et narrativement plein de possibilités). Le caméo de J.K. Simmons est aussi un régal (et probablement un teaser pour son retour dans le rôle de JJ Jameson).

Le carton déjà astronomique du film garantit un troisième épisode. Mais avant le MCU va aller voir ailleurs. Une page se tourne effectivement. C'est excitant.