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lundi 16 novembre 2015

Critique 752 : GREEN MANOR, TOME 3 - FANTAISIES MEURTRIERES, de Fabien Vehlmann et Denis Bodart


GREEN MANOR : FANTAISIES MEURTRIERES est le troisième tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Denis Bodart, publié en 2005 par Dupuis.
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(Extrait de La Petite Musique du Crime.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Denis Bodart.)

Cet album compte cinq histoires de sept pages chacune :

- 1/ Fin de Partie. Juin 1871. Le notaire de Lord Wyatt, traumatisé depuis une mystérieuse chute lors d'une promenade en solitaire, soumet aux membres du club une énigme sans réponse. Celui qui réussira néanmoins à la résoudre héritera de toute la fortune du lord.

- 2/ La Petite Musique du Crime. 1867. Un gnome a priori inoffensif prétend être l'ange de la mort comme il le confie à un serviteur du club, en tuant au hasard et pour le plaisir en n'ayant jamais été pris. A moins qu'il n'élimine que ceux qui n'ont pas de chance pour opérer une sélection naturelle inspiré des théories de Darwyn.

- 3/ Dans la Tête de William Blake. Août 1827. Ayant appris le décès du poète William Blake, qu'il admirait, Lord Daniel Ballantyne aimerait pouvoir disséquer son cerveau en espérant y découvrir la source de son génie. Cette lubie agace Lord Buckner qui, pour donner une leçon au jeune médecin, concocte un canular qui va se retourner contre lui.

- 4/ Duel au Sommet. Mai 1859. Lord Bennett et Lord Turner sont deux chasseurs blasés, convaincus qu'aucun prédateur ne surpasse l'homme. Cette certitude leur inspire l'idée de se chasser l'un l'autre dans Londres pour savoir lequel est le meilleur.

- 5/ Le Testament. 1872. Le dernier membre de la famille Sanders raconte à des membres du club comment le testament de son grand-père a rendu fou et détruit toute sa famille.

Pour ce dernier tome (en date), Fabien Vehlmann fait rendre l'âme à Thomas Bellow, l'ancien serviteur du Green Manor's Club, qui prétendait en être l'âme incarnée, puis avait interné à l'asile de Bethlehem après une crise de démence. Il laisse derrière lui un cahier gribouillé d'écritures que le docteur Thorne s'emploie à déchiffrer, y découvrant de nouveaux récits.

Le procédé est malin parce qu'il donne une dimension littéralement légendaire au club et aux turpitudes de ses membres. Pour le scénariste, c'est aussi l'occasion d'effectuer une synthèse entre des histoires criminelles classiques avec des éléments empruntés au registre fantastique - en premier lieu parce que le lecteur se demande toujours si les "Mémoires" de Thomas Bellow sont véridiques ou pure invention.

L'imagination de Vehlmann pour bâtir des intrigues miniatures, aussi denses que drôles et énigmatiques, est fascinante et son aisance pour les écrire bluffante : il maîtrise si bien le format qu'on lit ses "historiettes criminelles" de manière quasi-hypnotique. Il y a là une forme d'énergie qui doit évidemment beaucoup à la concision de l'exercice mais aussi à la capacité de l'auteur à accrocher l'attention, à tenir en haleine et à boucler chaque chapitre avec un art consommé de la chute.

La caractérisation est soignée, les ambiances intenses, et, heureusement, subsiste un zeste d'humour bienvenu, quand bien même s'agit-il d'un humour noir. Mais quel plaisir ! La compagnie de ces monstres est un tel régal qu'on ne peut que déplorer en lire depuis si rarement : en effet, depuis 2005, date de parution de cet album, seuls deux nouveaux chapitres ont été produits. Vehlmann est certes bien occupé par ailleurs, entre l'écriture de la série Spirou et Fantasio (dessinée par Yoann) et de sa création Seuls (dessinée par Bruno Gazzotti), mais il ne semble pas responsable du quasi-abandon de Green Manor.

En effet, Denis Bodart, selon l'accord qui le lie à son partenaire depuis le lancement du titre, a le dernier mot sur les histoires qu'il mène à leur terme. Artiste prodigieux, encore une fois fournisseur de planches magistrales, il est à la fois exigeant et, apparemment, sujet à des doutes récurrents sur son talent.

Son perfectionnisme est évident à nouveau dans ces cinq nouvelles : on ne peut que répéter les qualités qu'il ajoute aux scripts de Vehlmann - représentations parfaites des protagonistes aux physionomies variées et irremplaçables, minutie des décors, découpage admirablement dosé (le sommet étant peut-être atteint dans Duel au sommet, avec la cascade de pièges que se tendent Turner et Bennett).

La colorisation est désormais partagée entre la fidèle Scarlett, Etienne Simon et Bodart lui-même, avec une fortune égale. 

Dans l'Intégrale, le cahier graphique disponible en supplément permet de découvrir l'épisode La Petite musique du crime (une des perles de ce troisième tome) intégralement crayonné, ce qui permet de constater à quel point l'encrage est fidèle. Mais, juste avant ces pages, on peut aussi voir le dessin de "l'ange de la mort" conversant avec le serviteur du club et s'apercevoir qu'ils ne ressemblaient pas du tout à ce qu'on trouve dans le chapitre finalisé. Tout Bodart est résumé dans ces différences de versions graphiques, qui expliquent aussi pourquoi il ne dessine pratiquement plus d'art séquentiel, obsédé par une exactitude absolue avec ce qu'il estime être la représentation des images que lui inspire le script. (Ainsi, sur le blog tenu par Tony Larrivière, on peut trouver une image d'une short-story intitulée Meteor Man, écrite par Vehlmann, ou une page inachevée d'un projet rédigé par Kid Toussaint, qui n'ont toujours pas été terminées et publiées...)

La perspective d'un quatrième tome de Green Manor semble donc au mieux lointaine, plus vraisemblablement compromise et même guère crédible. Les fans de cette série fabuleuse, et de son dessinateur en particulier, guetteront leur retour dans les pages de "Spirou"...

vendredi 13 novembre 2015

Critique 749 : GREEN MANOR, TOME 2 - DE L'INCONVENIENT D'ÊTRE MORT, de Fabien Vehlmann et Denis Bodart


GREEN MANOR : DE L'INCONVENIENT D'ÊTRE MORT est le deuxième tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Denis Bodart, publié en 2002 par Dupuis.
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(Extrait de Jeux d'enfants.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Denis Bodart.)

Cet album comporte cinq histoires de sept pages chacune :

- 1/ Jeux d'Enfants. Mars 1871. Le si gentil George, serviteur au Green Manor's Club, acceptera-t-il la proposition du machiavélique Lord Virgile de tuer sans risque un individu odieux qui lui gâche la vie ?

- 2/ La Marque de la Bête. 1885. Mark Abbott porte-t-il comme il le raconte à son ami Joseph Sharp, suite à une série de situations inquiétantes, la marque de la Bête le condamnant à devenir un monstre ?  

- 3/ Dernières Volontés. Eté 1875. L'intègre juge Sherman réussira-t-il à sauver de la potence à laquelle il l'a condamné un homme dont il a la révélation de l'innocence quand il est frappé par un infarctus ?

- 4/ L'Ombre du Centurion. Septembre 1897. Le spectre du Centurion qui tua le Christ va-t-il encore sévir à Londres après que le général Miller ait fait l'acquisition de son arme, la lance de Longinus ?

- 5/ Nuit Vaudou. Les lords du club, parmi lesquels Fulham, Milton et le docteur Straford, réussiront-ils à innocenter l'amie de leurs épouses, la femme de lord William, accusée de l'avoir tué alors qu'il était enfermé dans sa chambre fermée de l'intérieur ?

Comme pour le tome 1, la première édition dans la collection "Humour Libre" présentait un visuel de couverture différent - et moins réussi que celui de la collection "Expresso" plus tard : 

Fabien Vehlmann a avoué, non sans humour, sa fierté d'avoir ainsi intitulé ce deuxième tome, qui détourne le titre d'un ouvrage d'Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, paru en 1973. Pour ceux qui ne l'ont pas lu, il s'agit d'un opus collectant des aphorismes sur les effroyables vérités de l'absurdité de la condition humaine. Ainsi résumé, ça n'a pas l'air très drôle, et c'est vrai que Cioran se montre très désabusé, mais il manie savoureusement le paradoxe et l'autodérision, en ironisant sur toute idée de progrés et de bonheur : pour ce penseur sinistrement comique, nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance.

On comprend bien ce qui relie Cioran aux récits assassins de Vehlmann où on s'amuse de choses terribles en compagnie de lords apparemment distingués et fréquentables mais coupables d'atrocités quand ils ne sont pas occupés à dénouer des intrigues diaboliques.

Ce qui distingue ces cinq nouvelles histoires, c'est une influence légèrement plus fantastique, quoiqu'il s'agit plus de suggérer le paranormal que de l'utiliser vraiment, et jamais pour débrouiller les mystères posés à la fois aux lords du Green Manor's Club et au lecteur.

Ainsi, la malédiction dont se croit affligé Mark Abbott (dans La marque de la Bête) ou le pouvoir maléfique prêté à la lance de Longinus (dans L'ombre du Centurion) ne sont pas si avérés. La force de Vehlmann est de résoudre ses "historiettes criminelles" par la logique, de ramener à la rationalité ce qui semble lui échapper.

Le scénariste n'a rien perdu de cet humour malicieux qui faisait le régal du premier tome (et qui se glisse dans ses oeuvres les plus réussies). Pourtant, il évite les bons mots, préférant miser sur les situations, les ambiances et la caractérisation des personnages : la densité de ses short-stories est admirable et témoigne de références souvent pointues (y sont cités Platon, les légendes arthuriennes, la culture vaudou, et même Gaston Leroux - dans le dernier épisode, évoquant Le Mystère de la chambre jaune, mais avec une chute désopilante de cynisme).

Ces miniatures jubilatoires sont mises en images avec la virtuosité habituelle de Denis Bodart. Il faut bien examiner chacun de ses plans pour en apprécier les détails qui ajoute à l'humour de l'ensemble, car l'artiste ajoute de discrets effets aux scripts (les onomatopées des lords fumant la pipe - "Mp, mp" - ou la visualisation d'un son - quand lady Lisbeth William se mouche, un phylactère montre une trompette à soufflet).

Je suis toujours admiratif de la manière dont Bodart croque ses gentlemen à qui il donne des trognes extraordinairement expressives et raccords avec leur personnalité : il est sensible que si le dessinateur prend tant de temps pour produire chaque épisode, c'est parce qu'il "caste" soigneusement chaque rôle, en accumulant les versions jusqu'à trouver la physionomie parfaite. 

Regardez aussi avec quelle prodigieuse habileté il campe un de ces notables : leur allure est instantanément identifiable, tout à tour vaniteux ou accablé, malfaisant ou trop gentil. Le soin avec lequel il habille chaque protagoniste est au diapason : Bodart ne cherche pas le photo-réalisme mais la qualité de la reconstitution, en veillant à ce que tout vive. Le même traitement vaut encore pour les décors, dont chaque élément, vu sous tous les angles, est d'une justesse sans pareil.

Les couleurs de Scarlett complètent magnifiquement ces louanges graphiques, avec une palette nuancée qui valorise le dessin et le sujet. La complémentarité entre tous les auteurs de cette bande dessinée font sa réussite.

Si "c'est le savoir-vivre qui distingue l'assassin de la victime", comme Vehlmann l'affirme en exergue de ce tome 2, c'est la constance dans le brio qui fait de Green Manor un titre si goûteux. 

mercredi 11 novembre 2015

Critique 747 : GREEN MANOR, TOME 1 - ASSASSINS ET GENTLEMEN, de Fabien Vehlmann et Denis Bodart


GREEN MANOR : ASSASSINS ET GENTLEMEN est le premier tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Denis Bodart, publié en 2001 par Dupuis.
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 (Extrait de Green Manor : Delicieux frissons.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Denis Bodart.)

L'album compte un prologue (de trois pages) et six histoires (de sept pages chacune) :

- Prologue. 1899. Le Dr Thorne se rend à l'hôpital psychiatrique de Bethlehem à Londres pour y examiner un patient, Thomas Bellow, ancien serviteur au Green Manor's Club. Il prétend être l'âme et l'incarnation de cet établissement où bien des intrigues criminelles se sont joués...

- 1/ Délicieux frissons. Octobre 1879. Le Dr Byron pose la question suivante aux membres du club : peut-il y avoir un meurtre sans meurtrier ni victime ? Et il y apporte une réponse qui glacera tous ceux qui l'entourent...

- 2/ Post-scriptum. Août 1882. Le détective Johnson est défié par Sir Montgomery qui affirme qu'il ne pourra empêcher un crime dont il lui communique la date, l'heure et le lieu.

- 3/ Modus operandi. Septembre 1882. L'inspecteur Gray explique pourquoi il a échoué à arrêter le tueur en série John Smith, qui continuera à sévir... Avant de trouver une idée contre cela.

- 4/ 21 Hallebardes. Mars 1893. Le doyen de l'Université de Kingston et son meilleur ami se demande si le meurtre peut être considéré comme un des Beaux-Arts et s'ils pourraient en réaliser le chef d'oeuvre en s'en prenant à Conan Doyle.

- 5/ Sutter 1801. Le restaurateur de tableaux Eric Kaye découvre comment un tableau vieux de plusieurs années peut apporter la preuve d'un meurtre... A moins que son propriétaire n'y soit généalogiquement mêlé.

- 6/ La Ballade du docteur Thompson. 1878. Le professeur Bright participe à l'enquête sur un meurtre qu'il est accusé d'avoir commis mais dont le cadavre de la victime se promène dans les rues de Londres une nuit entière...

Tout d'abord, ce premier tome a connu deux éditions puisque Dupuis l'a d'abord publié dans sa collection "Humour Libre" avec la couverture ci-dessous : 

Un visuel bien moins attractif que le suivant...

Ce détail éclairci, il convient de présenter ce titre atypique apparu pour la première fois dans les pages de la revue Spirou en 1998 et qui ne devait être qu'un one-shot à l'origine.

Green Manor, c'est d'abord la rencontre entre un auteur et un artiste que dix années séparent : 

- d'un côté, Fabien Velhmann, né en 1972, dont ce fut le premier coup d'éclat. Après avoir participé à un concours d'écriture en 1996, dont il est écarté pour ne pas avoir respecté le format exigé, il persévère en envoyant des sujets à "Spirou". Un an plus tard, ses efforts convainquent la rédaction de lui donner sa chance. Et donc en 98, il rédige le premier épisode de Green Manor, suivi, la même année, par le lancement de la série Seuls. En 2006, Les Géants pétrifiés, son Aventure de Spirou par..., dessiné par Yoann, anticipe sa désignation comme scénariste officiel de la série Spirou et Fantasio, avec le même partenaire.

- De l'autre, Denis Bodart, né en 1962, débute en 1985. Il est révélé par Célestin Speculoos puis Nicotine Goudron, écrits par Yann, avant de participer à la reprise du Chaminou, de Raymond Macherot. En 94, avec Chris Lamquet, il anime Les Aberrants. Quatre ans après, il s'associe à Vehlmann pour Green Manor.

Le prologue introduit le lecteur dans un asile où est interné un ancien laquais de ce club de gentlemen dont la passion est d'imaginer (et parfois de commettre) des crimes sophistiqués ou d'enquêter à leur sujet (et parfois de les résoudre). Le procédé donne une dimension légendaire aux récits de manière très habile, qui fait douter le lecteur de la plausibilité des causeries des lords habitués du Green Manor : s'agit-il réellement d'actes vraiment perpétrés par des notables londoniens ? Ou n'est-ce que le délire d'un ancien serviteur de ces bourgeois britanniques ?

L'autre spécificité du projet tient à son format puisque Vehlmann propose une collection de short stories, de nouvelles en bandes dessinées, sans lien entre elles, et qui tiennent en très peu de pages (sept maximum pour ce premier tome). Le scénariste apprécie cet exercice car il oblige à la concision et à l'efficacité en produisant une intrigue dense, souvent teintée d'humour noir et absurde. Mais c'est aussi un défi narratif que de concocter ces fictions criminelles dont la résolution est toujours rationnelle.

La construction est pratiquement immuable : un adhérent du club commence à raconter une histoire dont il a été un acteur (souvent), un témoin (parfois), un auditeur (le reste du temps). Cette histoire implique un autre membre de l'établissement, régulièrement un rival, ou alors un complice, ou encore la victime. La mort qui frappe doit être résolue, voire empêchée, innocentant ou accablant le narrateur ou son adversaire. Le cadre est le Londres de l'époque victorienne, à la fin du XIXème siècle, précisé à l'occasion par des références à d'authentiques célébrités (comme Conan Doyle dans 21 Hallebardes).

Le résultat est un régal absolu à la lecture : Vehlmann maîtrise parfaitement ces figures de style en élaborant des embrouilles criminelles à la fois compactes et logiques, souvent très drôles. Très rapidement, il sait camper des personnages savoureux, pathétiques, diaboliques, attachants, que leur imagination conduit au pire (des meurtres complexes aux mobiles les plus divers, du plus mesquin au plus farfelu) comme au meilleur (la résolution d'affaires criminelles par des moyens ingénieux ou radicaux). On jubile littéralement en tournant les pages tout en se forçant presque à ne pas les lire trop vite pour mieux les goûter.

Ce délice rare est souligné par la virtuosité des dessins de Denis Bodart. L'homme est rare et extrêmement exigeant, envers lui-même et son partenaire (Vehlmann reconnaît volontiers que l'artiste est l'âme de la série - est-ce pour cela que son nom précède celui du scénariste sur les couvertures des albums ?) : si, en sept ans, seize histoires seront produites, depuis 2005, seuls deux nouveaux épisodes ont été publiées ! (Mais Bodart s'est aussi consacré à d'autres projets, dont Indeh, écrit par Philippe Nihoul, hélas ! abandonné... Et des illustrations commerciales.)

Même si les notes biographiques de Bodart sont succinctes, j'ai pu apprendre qu'il revendiquait des influences diverses comme celles de Raymond Macherot (le créateur de Clifton ou Chlorophylle, dont il reprit à la fin des années 80 Chaminou), Morris (le père de Lucky Luke), Jordi Bernet (qui immortalisa Torpedo) et Will Eisner (le génie à l'origine du Spirit et d'innombrables romans graphiques). Son trait est effectivement traversé par celui de ces grands noms de la BD tout en aboutissant à un résultat personnel.

Le génie de Bodart éclate d'abord dans les gueules de ses lords, fruits de nombreuses versions : l'expressivité, non seulement des visages, mais de la gestuelle des personnages est extraordinaire, flirtant avec la caricature sans jamais y céder complètement (pour ne pas transformer la série en une parodie). Le soin apporté aux costumes témoigne aussi de la maniaquerie documentaire sur laquelle s'appuie l'artiste.

Recourant volontiers à la modélisation (par le biais d'outils informatiques ou même de sculptures, y compris pour les personnages), la composition de ses images révèle aussi une exigence correspondant à la minutie des décors. Qu'il s'agisse d'orchestrer des scènes en intérieurs (majoritaires) ou en extérieurs, Bodart sait parfaitement doser ses plans sans les saturer d'informations visuelles mais en donnant suffisamment d'éléments au lecteur pour qu'il s'y attarde.

Ce mélange entre le semi-réalisme des personnages et la véracité des décors produit, souligné par une colorisation très nuancée (signée Scarlett), une esthétique très pensée, où seul l'encrage varie parfois (on notera que le trait se fait plus fin pour les histoires Modus operandi et Sutter 1801, certainement une expérimentation temporaire).

Ces six premières "charmantes historiettes criminelles" sont également rassemblées dans une somptueuse Intégrale parue en 2010, avec la couverture ci-dessous :

Un peu coûteuse (35 E) mais tellement belle, et agrémentée d'un cahier graphique remarquable.

Quel que soit l'édition que vous pourrez vous offrir, ne vous privez en tout pas de lire Green Manor, une des meilleures productions modernes et originales de Dupuis. A bientôt pour parler du tome 2...