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samedi 5 janvier 2019

LUMIERE SUR... BENOÎT FEROUMONT

 Benoît Feroumont

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L'auteur complet (scénario et dessin) de la série Le Royaume mais aussi des récits complets Gisèle et Béatrice (pour adultes only) et Fantasio se marie (pour toute la famille) a posté ce qui suit sur sa page Facebook. Une merveille, qui rappelle que notre homme a aussi oeuvré dans l'animation.


















mercredi 15 juin 2016

Critique 920 : UNE AVENTURE DE SPIROU ET FANTASIO - FANTASIO SE MARIE, de Benoît Feroumont


UNE AVENTURE DE SPIROU ET FANTASIO : FANTASIO SE MARIE est un récit complet, écrit et dessiné par Benoît Feroumont, publié en 2016 par Dupuis.
Cette histoire appartient à la collection d'albums hors-série "Le Spirou de", dont elle représente le 9ème tome.
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De nos jour, à Bruxelles. Fantasio présente à son meilleur ami Spirou Clothide avec qui il va se marier. La jeune femme est la fille unique de Suzanne Gallantine, dont l'empire éditoriale compte les principaux titres de presse féminine. C'est alors qu'ils surprennent dans le bureau de la prêtresse de la mode une jeune femme en train de dérober un collier qui réussit à s'enfuir en les semant !
Habitant désormais seul dans la maison qu'il occupait auparavant avec Fantasio, Spirou reçoit rapidement la visite de leur amie, la reporter Seccotine, qui propose au groom de cohabiter sous le même toit et de partager de nouvelles aventures.
Ensemble, ils se lancent à la poursuite du collier volé à Suzanne Gallantine qui n'est en fait qu'une des trois parties d'un bijou spolié à une famille juive durant l'Occupation allemande en Belgique en 1942. Le deuxième segment doit être porté par la mannequin qui sera la mariée lors d'un défilé de mode.
Mais, malgré la vigilance de Spirou et Seccotine et la présence d'une policière, Carinne, par ailleurs peu ravie de devoir composer avec nos deux héros (car elle travaille secrètement pour Suzanne Gallantine), le deuxième collier est dérobé !
Spirou se souvient alors où il a déjà vu le troisième bijou - et pour cause : il est chez sa mère, Mme Van De Roode, avec laquelle il est brouillé depuis longtemps car elle a hérité sa fortune de biens retirés aux juifs.
Pour ne rien arranger à la situation, Fantasio a commis un double impair en demandant à la mère de Spirou de l'argent pour financer ses futures noces et a menti à ce sujet à Clothilde...

La pré-publication, ce Printemps, du Spirou de... Benoît Feroumont a constitué une des très bonnes surprises de ce début d'année 2016 et enrichit cette collection de récits complets, située hors de la continuité de la série classique, d'un bel ouvrage. Je dirai même qu'il s'agit là d'un des meilleurs tomes produits sur les huit déjà parus (Les géants pétrifiés de Yoann et Vehlmann, Les marais du temps de Frank Le Gall, Le tombeau des Champignac de Yann et Fabrice Tarrin, Le journal d'un ingénu d'Emile Bravo, Le groom vert-de-gris et La femme-léopard de Yann et Olivier Schwartz, Panique en Atlantique de Lewis Trondheim et Fabrice Parme, La grosse tête de Téhem et Makyo et Toldac).

Feroumont, qui produit l'excellente série Le Royaume (dont le retour est annoncé pour 2017), a naturellement choisi de confronter Spirou et Fantasio au beau sexe, mais pas pour érotiser les deux célèbres héros. Il s'agit plutôt de questionner la raison pour laquelle ils ont si peu rencontrée de femmes dans leurs aventures (en dehors du fait que la censure - officielle et interne à l'éditeur Dupuis - a longtemps empêché les créateurs) et d'observer ce que cela donnerait si une intrigue était développée à partir de cet élément.

Le titre de l'album est donc légèrement trompeur car en fait de mariage, celui de Fantasio en l'occurrence, cela sert surtout de prétexte, de subplot : les noces du complice de Spirou permettent surtout de situer le contexte du récit - le monde de la mode et de la presse féminine, et l'entreprise menée par trois femmes pour récupérer un de leurs biens.

A partir de là, Feroumont brode une aventure qui, en plus de 60 pages, entraîne Spirou et le lecteur dans un tourbillon de péripéties. Le rythme est très soutenu et l'histoire très solide, avec un zeste de fantastique surprenant mais bien intégré. C'est surtout, cependant, la référence à la comédie américaine classique que l'album doit sa saveur.

Libéré des contraintes avec lesquelles doivent composer les auteurs de la série-mère, Feroumont peut oser, quitte à défriser les puristes (qui, comme tous les puristes, flirtent avec une forme d'intégrisme, refusant toute espèce de changement, même dans le cadre d'un hors-série, qu'il soit narratif, constitutif ou graphique). En vérité, donc, et c'est, je trouve, rafraîchissant, c'est ce qui permet à Spirou de rester un héros vivant  et pas un personnage figé, reproduit ad nauseam par des copieurs soumis, on assiste moins à une "aventure de Spirou et Fantasio" qu'à une aventure de Spirou et Seccotine. Ce n'est pas étonnant de la part de Feroumont qui a toujours su brillamment mettre en avant les personnages féminins (l'héroïne du Royaume est Anne, son roman graphique Gisèle et Béatrice réfléchit malicieusement sur le harcèlement d'une jeune employée de bureau) d'animer la si craquante reporter créée par Franquin (quand bien même le maître ne sut jamais trop quoi en faire).

La dynamique de ce couple fournit des échanges irrésistibles, comme celui où d'entrée de jeu Seccotine débarque chez Spirou après le déménagement de Fantasio en lui déclarant, très enthousiaste : "Spirou, je veux être ta partenaire !!... Je veux vivre une aventure avec toi ! Qu'en dis-tu ?" Le double sens de cette proposition donne le ton à tout ce qui va suivre, au gré de scènes souvent hilarantes.

Le sommet réside sans doute dans la séquence du défilé de mode à la gare de Bruxelles où Seccotine réussit à se faire passer pour un mannequin et confie à Spirou le soin de surveiller Carinne dont la mine patibulaire et le comportement étrange dans le public ne laissent pas deviner qu'elle est policière (mais surtout à la solde de la peu recommandable future belle-mère de Fantasio). En la perdant de vue, le groom cherche ensuite à avertir sa partenaire et déambule dans les coulisses au milieu d'un essaim de top models.   
 

La gaucherie de Spirou est non seulement très drôle mais rappelle au lecteur sa jeunesse (comme l'avaient fait Emile Bravo dans Journal d'un ingénu ou, à un degré moindre, Lewis Trondheim et Fabrice Parme dans Panique en Atlantique - deux des sommets de la collection). En vérité, c'est un gamin rougissant parmi les femmes, gêné par cette intimité (il a littéralement des vapeurs lorsque Seccotine sort de sa salle de bains seulement vêtue d'une serviette de bain). On peut comprendre son émoi à chaque fois (qui ne serait pas dans tous ces états en pareilles circonstances, surtout s'agissant d'un ado ?), mais le spectacle qu'il offre est aussi amusant que touchant.

Feroumont n'en reste pas là d'ailleurs car le lecteur attentif rigolera aussi en voyant Doudoune, l'énorme matou de Seccotine, courir après l'écureuil Spip, non pas pour le chasser mais parce qu'il visiblement sous son charme.

Le dessin, tout en rondeurs et s'inscrivant dans une inspiration plus "hergéenne" que "franquinesque" (de l'aveur même de Feroumont), traduit magnifiquement tous les atouts du projet : les nombreux personnages féminins, dotés de psychologies bien taillées, sont admirablement campés, avec une variété impressionnante. 

Spirou, sous le crayon de l'artiste, ressemble à un petit gars énergique et dégageant une sympathie imparable, une des meilleures représentations qu'on puisse en faire (bien meilleure en tout cas que celle de Téhem dans La grosse tête, il est vrai bien peu aidé par un scénario médiocre). Le traitement de Fantasio est plus inégal et surprenant : il m'a aussi divisé, mais c'est un petit bémol car j'étais comblé d'assister au retour au premier plan de Seccotine.

Le soin apporté au découpage, avec l'usage fréquent du "gaufrier", des enchaînements très énergiques, et des décors à la fois sobres et bien exploités, contribuent encore au plaisir que procure cette lecture. Et il ne faut pas oublier de saluer la colorisation superbe de Charlotte Coopman, souvent dans des tons acidulés mais très nuancés.

La dimension purement et puissamment comique de l'album ne doit pas occulter une autre prise de risque de l'auteur qui traite de la spoliation des biens juifs dans son intrigue et qui, malgré son affection indéniable pour la Belgique et Bruxelles en particulier, rappelle, via la famille de Spirou (son grand-père et sa propre mère, les Van De Roode) et celle des Gallantine (Suzanne ayant été le témoin de l'arrestation de la mère d'Hilda, dont la fille et la petite-fille, Sofia et Mascha, cherchent à récupérer les trois colliers magiques du "Clair de Lune"), le collaborationnisme. Mais il le fait avec subtilité (soulignant que les enfants - comme Spirou ou Clothilde Gallantine - ne suivent pas toujours l'attitude indigne de leurs parents) et efficacité (cet élément dramatique n'alourdit pas un récit d'abord divertissant).

A la fin de cette trépidante aventure, le statu quo est vraiment bouleversé et on se prendrait presque à souhaiter que la série classique de Spirou et Fantasio puisse être (même ponctuellement) ainsi bousculée (ce qu'avaient tenté Tome et Janry avec Machine qui rêve) - et ce, même si le pauvre Fantasio "prend cher"... Mais, ces considérations mises à part, Fantasio se marie est une vraie merveille, pétillante, virevoltante, et non dénuée de profondeur. 
Ci-dessus : le premier projet de couverture de l'album.

jeudi 31 mars 2016

Critique 854 : LE ROYAUME, TOME 2 - LES DEUX PRINCESSES, de Benoît Feroumont


LE ROYAUME : LES DEUX PRINCESSES est le deuxième tome de la série, écrit et dessiné par Benoît Feroumont, publié en 2009 par Dupuis.
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Après s'être moqué de ses deux frères, Alain et Adrien, qui se plaignaient qu'aucune guerre n'éclate dans le royaume pour qu'ils s'y illustrent, Cécile se cache dans un escalier du château où elle découvre une cellule dans laquelle est enfermé Igor, son oncle, détrôné par le bon roi Serge. Profitant de la naïveté de la jeune femme, il s'évade en la prenant en otage.
La disparition de Cécile émeut le roi et la reine : Serge part délivrer sa fille et capturer son frère avec l'aide de Anne, l'aubergiste ; François, le forgeron (qui aime toujours, sans que cela soit réciproque, Anne) ; Jean-Michel, la plus fine lame du royaume (qui courtise Anne et suscite donc la jalousie de François) ; ainsi qu'un des oiseaux piaillant au-dessus de l'établissement d'Anne (et qui a failli être mangé par son chat).
Pendant ce temps, Igor a retrouvé sa fille Nathalie et met au point un plan pour récupérer son trône. Un traquenard est organisé au cours duquel Cécile devra être rendue à Serge contre une rançon. Mais rien ne se passe comme prévu...

Après la collection d'histoires courtes qui composa le premier tome, déjà très réjouissant, de la série, Benoît Feroumont a ambitionné avec ce nouvel album de relever un défi en écrivant un récit d'une traite, mêlant comédie et aventures.

Le pari est brillamment remporté et prouve que l'auteur dispose de son univers avec une authentique maîtrise. Il manie des motifs classiques en les détournant habilement : il y est question de frères rivaux (Serge et Igor), de revanche, de princesse captive, d'amours contrariées... Tous les éléments, en somme, d'un vrai conte de cape et d'épées.

Ce qui séduit dans Le Royaume, c'est sa malice : au fond, on sait dès le début que tout est bien qui finira bien, donc la force du projet ne réside pas dans son suspense mais dans l'adresse avec laquelle la narration est menée. Feroumont a expliqué, lors de la prépublication dans le journal de "Spirou", qu'il avait beaucoup coupé dans les premières versions de son découpage afin que l'histoire ne s'éparpille pas, quitte à sacrifier des gags divertissants. Cette rigueur est perceptible dans la tonicité avec laquelle il raconte cette succession de péripéties que l'humour ne ralentit jamais.

L'auteur est un admirateur de Goscinny et Uderzo et du Peyo de Johan et Pirlouit : ses références sont bien digérées, il n'en a retenu que le meilleur, avec un cadre bien défini, des personnages soigneusement caractérisés et aux interactions dynamiques, un vrai climax très drôle et superbement agencé (la séquence de l'échange sur un pont est une merveille). La dernière image de la dernière page suggère même que la menace n'est pas totalement résolue et pourrait donc resurgir dans le futur...

Visuellement, les qualités déjà en germe dans le premier tome se confirment ici : le trait tout en rondeur et en énergie de Feroumont est un régal. Les protagonistes sont très expressifs et l'expérience du dessinateur dans l'animation se ressent dans ses mises en scène, très vives. 

On reconnaît aussi une autre influence revendiquée, celle de Morris, qui prônait un traitement simple des décors : juste assez pour situer l'action et marquer le lecteur, jamais trop pour ne pas encombrer les plans. Ainsi l'artiste peut-il s'autoriser des scènes en continuité séquentielle - la valeur et les dimensions du cadre ne changent pas, à la manière d'un plan-séquence au cinéma - qui laissent les moments purement humoristiques se dérouler.

Le tout est embelli par la colorisation impeccable et subtile de Charlotte Coopman.

Tout n'est pas si tranquille dans Le Royaume, mais quel plaisir de se plonger dans ce Moyen-Âge tendrement loufoque et joliment mouvementé. 

jeudi 18 février 2016

Critique 819 : LE ROYAUME, TOME 1 - ANNE, de Benoît Feroumont


LE ROYAUME : ANNE est le premier tome de la série, écrit et dessiné par Benoît Feroumont, publié en 2008 par Dupuis.
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Au menu de ce premier album, on trouve cinq récits complets composant un tout au final :

- Chapitre I (6 pages). Ce matin-là, dans le royaume où la vie est paisible, le Roi et ses deux fils, Adrien et Alain, veulent aller aux toilettes, mais celles-ci sont déjà occupées par la Reine et sa fille, Cécile. Le Roi finit par sortir uriner depuis le balcon de sa chambre quand un oiseau vient le sermonner. Un autre piaf a dénoncé Anne, la jolie bonne, à la Reine car elle couche chaque nuit avec le Roi car elle a peur des chouettes. La sanction ne tarde pas à tomber : Anne est renvoyée du château !

- Chapitre II (8 pages). Le Roi, désolé, offre à Anne la "maison du bon pain" et une bourse remplie d'écus pour qu'elle y ouvre une taverne. Dépitée, Anne surprend les deux oiseaux qui ont provoqué son renvoi et, en cherchant à les tuer, tombe dans l'atelier où travaille le forgeron François. Il a le coup de foudre. Les oiseaux, amusés, offrent, pour s'excuser, leur aide à Anne pour nettoyer sa future taverne.

- Chapitre III (6 pages). La chouette continue de hululer en face de la taverne de Anne. Terrifiée, elle surprend deux intrus dans son logis au rez-de-chaussée. Mais elle découvre qu'il s'agit du Roi et de son valet, Thibault, venus lui montrer l'existence d'une trappe par laquelle on peut aller jusqu'au château. Folle de rage, Anne congédie ses visiteurs nocturnes et puis menace la chouette, qui s'enfuit.

- Chapitre IV (8 pages). Les oiseaux vont venger Anne des ragots que font courir les femmes du royaume au sujet de sa future taverne, décrite comme un lieu de débauche où elles jurent qu'elles ne mettront jamais les pieds. Cependant, Anne est à nouveau abordée par le forgeron François qui la demande en mariage pour lui rendre son honneur. Elle refuse mais il est résolu à ne pas en rester là.

- Chapitre V (18 pages). Anne ouvre enfin sa taverne mais la Reine interdit à ses sujets de s'y rendre. Le patron de la forge exige de Anne qu'elle lui rembourse la toiture qu'elle a défoncée (voir Chapitre II) mais, faute d'argent, elle devra lui céder sa taverne le lendemain. Heureusement, la désobéissance de Cécile, Alain et Adrien (qui accompagne la Garde royale), et la décision du Roi de ne plus se soumettre aux choix de son épouse permettent à Anne d'avoir une abondante clientèle dans la soirée. Mais François le forgeron veille à ce que les soldats n'aient pas de gestes déplacées envers sa bien-aimée...

J'espère que ma filleule ne passera pas par là puisque je vais lui offrir cet album pour son prochain anniversaire dans une quinzaine de jours. Je suis le tonton qui offre des livres, des bandes dessinées avec l'ambition de garnir la bibliothèque de sa nièce et l'espoir de lui donner goût au 9ème Art. Et pour cela, je tente aussi de lui faire partager des titres que j'aime bien.

Quand j'ai découvert Le Royaume dans les pages du journal de "Spirou", la série était déjà entamée depuis un bon moment mais c'est devenu une de mes séries favorites. Benoît Feroumont ne produit plus de pages depuis un bon moment car il finalise actuellement un one-shot mettant en scène Spirou et Fantasio qui s'intitulera Fantasio se marie (qui sera pré-publié à partir de la fin Mars dans la revue et disponible en librairie en Juin prochain). Mais j'ai bon espoir qu'il reprenne le chemin du Royaume.

Publié irrégulièrement et alternativement sous forme de gags en une page et de courts récits complets (six à dix-huit pages), cette série a pour cadre un décor médiéval qui rappelle à la fois le village d'Astérix et le fief où vivent Johan et Pirlouit. La différence avec ces illustres références, c'est que nul ennemi extérieur ne menace la tranquillité de l'endroit, c'est, comme il est écrit dès la première vignette, "un royaume paisible où il fait bon vivre (...) un petit pays oublié par ses puissants voisins et leurs guerres incessantes. Un charmant petit bout de terre sur lequel vivaient tout un tas de gens qui, chaque jour, jouissaient de ce que leur offraient la terre et le ciel".

Quand le premier chapitre débute, pourtant, cette quiétude va être bouleversée par la faute de charmants petits oiseaux doués de parole et exprimant tout haut ce que les humains disent tout bas. Le renvoi de Anne, la bonne du Roi, qui partage son lit en tout bien tout honneur parce qu'elle a peur du hululement des chouettes, déclenche alors une cascades de rebondissements très drôles.

Feroumont met en scène un casting déjà abondant (pas moins de neuf personnages principaux), qu'il ne cessera d'enrichir par la suite, mais qui gravite autour de Anne, obligée de se reconvertir en tavernière, tour à tour aidée et accablée par ces fameux piafs, qui l'aiment bien parce qu'elle les amuse mais dont la langue bien pendue sème la zizanie.

Venu de l'animation, le projet du Royaume a été inspiré à son auteur par un court métrage qu'il a réalisé en 2006 : Dji jeu volti . Les designs qu'il avait accumulé pour ce dessin animé lui ont fourni la base de sa série, après l'échec (injuste) de Wondertown (écrit par Fabien Vehlmann, arrêté au bout de deux tomes). On retrouve ici son savoir-faire pour des récits dynamiques, des personnages attachants et amusants, un humour à la fois léger et impertinent. Les interactions entre les protagonistes (l'amour de François pour Anne, la bonhomie du Roi face à la rigidité de la Reine, la bêtise inoffensive des dauphins contre la malice de leur soeur, la pingrerie du patron de la forge...) sont exprimées avec beaucoup d'énergie, une bonne humeur imparable.

Visuellement aussi, le titre séduit par son tonus, qui compense quelques faiblesses - les décors sont parfois peu détaillés (Feroumont dresse un décor rapidement puis y installe ses personnages en "oubliant" ensuite ce qui les entoure), les protagonistes n'ont pas encore leur physionomie définitive (Anne notamment embellira progressivement).

En revanche, son trait simple, épuré, est une merveille d'expressivité et ses découpages sont d'une superbe fluidité : son emploi du "gaufrier" est toujours intelligente, et les scènes s'enchaînent avec une vigueur épatantes, qu'il s'agisse de dialogues souvent menés crescendo ou de péripéties acrobatiques (comme lorsque Anne effectue une spectaculaire chute après avoir cherché à tuer les oiseaux). Et les piafs jaunes volent (au propre comme au figuré) souvent la vedette aux humains dans des moments irrésistibles.

La fin de ce premier album est un hommage élégant à l'épilogue fameux des tomes d'Astérix, et confirme que Le Royaume, c'est de la vraie "feel-good" BD !  

vendredi 30 octobre 2015

Critique 739 : WONDERTOWN, TOME 2 - GUILI-GUILI A WONDERTOWN, de Fabien Vehlmann et Benoît Feroumont


WONDERTOWN : GULI-GUILI A WONDERTOWN est le second tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Benoît Feroumont, publié en 2006 par Dupuis.
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Cet album compte quatre histoires :

- 1/ Méfiez-vous des blondinettes (12 pages). Lili et Edgar ont raison de se méfier quand la jolie serveuse de la soupe populaire entraîne Pat sous une tente. Transformé en ours, le pauvre garçon va tout faire pour ne pas finir comme descente de lit, pourchassé par cette blondinette psychopathe.

- 2/ Rififi dans les égouts (14 pages). Pat est devenu l'homme à tout faire de la chanteuse Camille que tous les hommes de la ville désire. Mais la belle cache un terrible secret qui va conduire Pat jusque dans les égouts, peuplées de bien vilaines créatures.

- 3/ Des papotis sur l'escalier (6 pages). Pendant que Pat tente de semer deux gangsters, Lili, Tim et Edgar devisent fielleusement sur la personnalité de leur protecteur auquel il reproche de vouloir se faire remarquer sans arrêt et de les surprotéger.

- 4/ Plunk (14 pages). Pat et ses amis sont choisis par la protectrice de Little Estony pour défendre le quartier de la convoitise du maître de Wondertown au cours d'une partie de basket ball littéralement endiablée contre la bande à Milo.

Ces quatre nouvelles histoires concluent prématurément cette série injustement boudée en son temps par le public. C'est d'autant plus frustrant qu'on voit bien que son scénariste avait des projets pour une suite au terme de l'ultime récit.

Si le premier tome était inégal mais néanmoins réjouissant, ce nouvel opus est une réussite totale : Fabien Vehlmann a su tirer les enseignements de ces précédentes short stories et a concocté un programme plus abouti.

Avec une histoire en moins, le scénariste a compensé le nombre par une pagination un peu plus conséquente, dépassant pour les 3/4 la dizaine de pages. Le résultat, ce sont des intrigues plus mouvementées, qui exploitent plus franchement l'aspect fantastique et développent les ressorts comiques qui en découlent. Pat est aussi davantage mis en avant et en difficulté : tour à tour métamorphosé en ours, amoureux d'une chanteuse dont l'apparence est trompeuse, pourchassé par deux gangsters, ou à la manoeuvre dans une partie de basket ball magique, on compatit pour lui tout en se régalant de ses mésaventures.

Il paraît évident que si la série s'était prolongée, Vehlmann aurait certainement précisé des éléments relatifs à la situation de la ville de Wondertown, pourquoi la magie en est une partie essentielle, et le lecteur aurait probablement visité de nouveaux quartiers, dûment baptisés (comme ici Little Estony). Tout cela ajoute au regret associé à la fin du titre qui affichait un potentiel consistant... L'auteur avait su pourtant rapidement équilibrer l'étrange à l'humour avec un zeste de romance (voir la déclaration de Lili à Pat dans l'épisode Méfiez-vous des blondinettes) : en vérité, l'échec de Wondertown interroge celui qui découvre la série aujourd'hui car elle avait tout pour plaire - originale, drôle, rythmé.

Les dessins de Benoît Feroumont ont aussi subtilement gagné en assurance, notamment dans le découpage beaucoup plus nerveux : sa formation dans le dessin animé porte pleinement ses fruits dans des scènes de poursuite, abondantes dans ce second tome (Pat fuyant la furie de celle qui l'a transformé en ours, Pat s'aventurant dans les égouts, Pat essayant de semer les deux porte-flingues auquel il a grillé la politesse quand il a voulu se désaltérer, Pat dribblant pendant le match de basket).

L'autre force de Feroumont réside dans l'expressivité qu'il sait donner à ses personnages, aussi à l'aise quand il s'agit de dessiner un jeune homme, des femmes ou des enfants. La rondeur de son trait accentue sans trop exagérer les grimaces et moues diverses des visages, souligne la gestuelle de chacun sans sombrer dans l'outrance.

Et, même si les décors manquent encore parfois de finitions (une petite paresse d'ailleurs reconnue par l'artiste, qui s'est appliqué à améliorer cela depuis pour Le Royaume), la colorisation de Christelle Coopman soigne les ambiances de ces courts récits se déroulant sur plusieurs saisons distinctes (en hiver, en été) et souvent à la tombée du jour (à l'exception de Des papotis sur l'escalier, un épisode qui peut se lire comme un hommage à Will Eisner et ses fameuses séquences de discussions sur les perrons d'immeubles de New York).

Quel dommage que Wondertown en soit resté là... Mais, même si c'est une maigre consolation, quel plaisir de découvrir cette ville drôlement inquiétante traversée par l'attachante bande de Pat.

jeudi 29 octobre 2015

Critique 738 : WONDERTOWN, TOME 1 - BIENVENUE A WONDERTOWN, de Fabien Vehlmann et Benoît Feroumont


WONDERTOWN : BIENVENUE A WONDERTOWN est le premier tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Benoît Feroumont, publié en 2005 par Dupuis.
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(Extrait de Wondertown : Le Cabaret du lutin.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Benoît Feroumont.)

L'album comprend cinq histoires :

- 1/ Le Cabaret du lutin (10 pages). Pat est engagé comme coursier et doit livrer un colis au Cabaret Voltaire, mais il ne doit l'ouvrir sous aucun prétexte. La tentation est trop forte quand une voix provient de l'intérieur du paquet. Mais cela va lui causer bien des ennuis dans un cabaret où se divertit la pègre de la ville...

- 2/ Stupeur et grognements (9 pages). Pat convainc la bande d'orphelins qui l'accompagne de dormir dans la maison abandonnée des Bradighan, qu'on dit hantée. Il aurait mieux fait d'écouter ses amis car les machines  dans le jardin sont effectivement possédées...

- 3/ Maudits amoureux ! (7 pages). Une vieille sorcière aigrie lance un mauvais sort à deux amoureux dans un square. Témoins de la scène, Pat et la petite Lili doivent tout faire pour séparer le couple... Quitte à s'attirer la colère d'une bonne fée !

- 4/ Sur le chantier de la guerre (8 pages). Pat décroche un nouveau job a priori simple : il doit monter leur repas à des ouvriers au sommet d'un gratte-ciel en construction. Mais en haut de la tour, des indiens se livrent à une terrible guerre à cause d'un calumet perdu. Pat va tenter, à ses risques et périls, de jouer au médiateur...

- 5/ Mauvais temps sur Wondertown (12 pages). Devenu barman dans un café, Pat est témoin des tours que le jeune Tim accomplit depuis qu'il a récupéré la baguette magique du Great Raymond, un prestidigitateur dont le dernier numéro (faire disparaître une voiture) a causé sa chute. La situation devient critique quand Milo, le bras-droit de Mr Jack, le parrain de la mafia de Wondertown, dénonce Pat et Tim...

Avant que Fabien Vehlmann ne devienne le scénariste de Spirou et Fantasio et que Benoît Feroumont connaisse le succès avec Le Royaume, les deux auteurs unirent leurs forces pour produire Wondertown dans les pages du journal de Spirou, il y a tout juste dix ans. Hélas ! l'expérience tourna court et ce titre s'arrêta après deux albums contenant 9 histoires en tout et pour tout.

Bien entendu, comme on peut s'en apercevoir avec ce premier tome, cette production accuse quelques faiblesses, mais elle a conservé un charme délicieux, une fantaisie qui ne méritait pas un tel échec.

Vehlmann a toujours apprécié les récits complets en peu de pages, l'équivalent de nouvelles en bande dessinée : il s'est prêté à cet exercice dans Le Diable amoureux et autres films jamais tournés par Méliés (dessiné par Frantz Duchazeau), Des Lendemains sans nuages (dessiné par Bruno Gazzotti et Ralph Meyer) et surtout Green Manor (dessiné par Denis Bodart - dont je vous parlerai bientôt). 

Le scénariste aime, comme il l'a expliqué dans le journal de Spirou, le fait de devoir tout donner en disposant de peu d'espace, et surtout on trouve dans cette contrainte l'essence de son style, sa marque de fabrique : c'est un auteur qui aime raconter des histoires sur le fait justement de raconter des histoires - Les Cinq conteurs de Bagdad (également illustré par Duchazeau) en était la brillante démonstration, le récit étant lui-même rythmé en courts chapitres comme autant de péripéties. 

Le reproche majeur qu'on peut adresser à ce premier tome de Wondertown tient au fait que Vehlmann oublie un peu trop de caractériser ses personnages : on connait tout juste le prénom du héros adulte, Pat, d'un des gamins orphelins qui le suit dans ses aventures (Tim). Même souci pour le cadre de l'action : on n'a la confirmation que Wondertown se situe aux Etats-Unis qu'à la quatrième histoire (avec les révélations du chef indien). Quant à l'époque où est censé se dérouler tout ça, on ne peut que la deviner (les années 30, durant la prohibition). Bref, ce défaut de contextualisation pénalise le projet.

Mais, ces réserves mises à part, difficile de ne pas être séduit par cette bande dessinée : Vehlmann s'y montre à son avantage car il manie parfaitement des éléments de genre. Wondertown s'inscrit dans les cadres du fantastique et de la comédie : lutin grossier, maison hantée, machines possédées, amoureux victimes d'une sorcière, indiens en guerre à cause d'une étourderie, voitures qui pleuvent sur un bas-quartier... On ne s'ennuie pas avec ces mini-intrigues délirantes, variées, menées sur un rythme soutenu.

Vehlmann pimente le tout de dialogues malicieux où le héros, Pat, est le premier à admettre qu'il se compromet bêtement : le lecteur sait donc en même temps que lui que les choses vont rapidement se gâter et prendre des proportions à la fois spectaculaires et amusantes. Les commentaires fatalistes des gamins qui le suivent soulignent cet état de fait de façon savoureuse.

Fort de son expérience dans le dessin d'animation, Benoît Feroumont injecte beaucoup de tonus à ces scripts déjà dynamiques. Certes, parfois, ses cases manquent de décors, même s'il prend toujours soin de bien situer l'action, en réussissant à planter le cadre avec une efficace économie. Mais souvent les arrière-plans sont davantage remplis par les couleurs de Christelle Coopman (la compagne de l'artiste) et Dino Sechi que par des éléments distinctifs.

Néanmoins, le résultat demeure toujours très vivant et agréable visuellement : Feroumont a un trait rond et très expressif, il sait animer des personnages adultes comme des enfants, les physionomies des premiers et seconds rôles sont variées, et leur gestuelle est bien étudiée, avec juste ce qu'il faut d'exagération.

Le dessinateur glisse même quelques jolies trouvailles comme les ombres portées de Pat, Gilda, Lili, et des amoureux maudits (pages 26-27) ou une scène en continuité séquentielle très astucieuse (page 38), témoignant de son inventivité narrative - qu'il améliorera dans le tome 2 et qui profitera à sa série Le Royaume.

Bien qu'inégal et souffrant de quelques lacunes, ces cinq premières histoires de Wondertown sont un délice qui donnent envie de réhabiliter cette série prématurément annulée. Le second tome ne fera que confirmer l'originalité et la qualité de ce titre à la bonne humeur communicative.