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mardi 3 octobre 2017

TUER LE PERE, d'Amélie Nothomb


Comme j'ai apprécié Le Crime du Comte Saville, je n'ai pas voulu laisser l'intérêt se refroidir et j'ai emprunté le vingtième roman écrit en 2011 par Amélie Nothomb pour continuer à explorer son oeuvre. Voyons voir ce que vaut ce Tuer le père, avec son titre freudien...  

Octobre 2010. Amélie Nothomb assiste, fascinée, à une partie de poker dans le club "L'illégal" dont c'est le dixième anniversaire. Un joueur, Joe Whip, attire tous les regards, en particulier celui de Norman Terence avec lequel il a une longue histoire...

1994. A Reno, dans la région du Nevada, Joe Whip a quatorze ans et vit avec sa mère, Cassandra, qui vend des vélos et collectionne les amants. Elle jure à son fils ne plus savoir qui et où est son père biologique.
L'irruption dans leur vie de Joe Sr. perturbe la situation au point que l'adolescent ne songe bientôt plus qu'à s'émanciper pour se consacrer à sa passion, la magie, pour lequel il est très doué à force d'exercices.
Joe s'installe dans un hôtel grâce à l'argent que lui donne sa mère pour l'éloigner et, rapidement, il attire l'attention d'un belge avec lequel il scelle un étrange pacte : ils se donnent rendez-vous dans quelques années pour un coup fumant à Las Vegas. Mais entre temps Joe doit encore se perfectionner et, pour cela, il s'adresse à Norman Terence, véritable légende vivante de la magie, qui habite alentour.
Le maître refuse d'abord de prendre un élève mais sa compagne, Christina, le convainc d'enseigner à Joe. L'adolescent se soumet à une discipline sévère dictée par le sens de l'éthique de Terence alors que Joe, lui, n'a aucun scrupules à utiliser son don pour réussir. Par ailleurs, il s'amourache pour Christina au point de rester vierge jusqu'à ce qu'il puisse coucher avec elle.

 Le "Burning Man" de Black Rock City (Nevada)

Christina apprécie Joe qui l'admire pour sa beauté autant que pour son art : elle une fire dancer qui jongle avec des bolas enflammés, une pratique dangereuse mais pour laquelle elle est considérée comme la meilleure. Elle en fera la démonstration à l'occasion du rassemblement du "Burning Man" de Black Rock City, où Joe possédera enfin Christina en dupant Terence.

Une Fire Dancer

Recommandé par Terence, Joe file à Las Vegas pour y devenir croupier au casino Bellagio. C'est là qu'il retrouve le belge avec lequel, comme prévu, il accomplit une spectaculaire escroquerie. Il a alors 20 ans, nous sommes en 2000, et même si cela lui coûte sa place, il rembourse l'établissement et échappe à la prison lors du procès qui suit - son complice a déjà fui le pays alors.

Le casino Bellagio de Las Vegas

Mais pourquoi Joe a-t-il agi ainsi, au risque de tout perdre ? Norman Terence l'apprendra par le jeune homme lors de leurs retrouvailles : ayant grandi sans père, il désirait que la magicien devienne le sien. Quand il comprit que ce ne serait pas le cas, il sut du même coup que c'était le belge qui l'avait choisi comme son fils. Il lui fallait alors se venger de Terence en lui prenant d'abord Christina puis en le déshonorant puisqu'il avait en fait formé un tricheur.
Malgré tout, Norman n'en resta pas là et depuis, il suit Joe partout où il se produit et joue avec la mission de l'exaspérer et de le raisonner...

Il semble qu'à l'origine Tuer le père était une novella, un texte court (le livre compte 150 pages à peine) promu comme roman par Albin Michel, l'éditeur d'Amélie Nothomb. Quoi qu'il en soit, on y trouve comme dans Le Crime du Comte Saville les mêmes qualités.

La brièveté du manuscrit correspond bien au style épuré de l'écrivain qui, comme elle l'expliquait récemment dans une interview au sujet de sa nouvelle publication (Frappe-toi le coeur), a compris "qu'au fil du temps, j'ai appris qu'il fallait se séparer de tout ce qui n'était pas nécessaire. Dès qu'on voit qu'une scène ou une explication n'est pas indispensable, il faut la supprimer."

Et c'est ce qu'on constate ici donc : pas de description ou si peu - on ignore à quoi ressemblent les personnages, les décors sont à peine évoqués, les dates servent uniquement à situer l'action et à inscrire l'histoire dans la durée - , des dialogues à la fois spirituels et économes, des psychologies taillées à la serpes, des sentiments exacerbés, des ressentiments longuement mûris.

L'opus conte une histoire de vengeance mitonnée par un jeune homme à la rancoeur et à la patience étonnantes, mais sous cette trame se cache un récit d'initiation et d'émancipation. Tuer le père n'est pas à prendre au sens littéral, c'est, exactement comme la psychanalyse le formule, une démarche pour se défaire de ses attaches, prendre son indépendance, quitte à l'effectuer violemment, sans ménagement envers ceux qui vous ont élevé et/ou aidé.

Pour ne pas avoir été choisi par celui que, lui, avait élu comme son père et mentor, Joe Whip élabore un stratagème diabolique à la manière d'un "bluff parfait", conforme au projet d'Amélie Nothomb quand elle a conçu son texte : elle nous entraîne dans une direction qui se révèle tardivement fausse puis nous révèle le "truc" du tour accompli à la perfection par le magicien. Tout l'intrigue fonctionne sur ce principe de diversion où l'on regarde la main gauche s'agiter pendant que la main droite exécute la véritable manoeuvre. Lorsqu'on s'en rend compte, il est trop tard, comme le constate Norman Terence, médusé par son élève plus doué et revanchard que lui.

S'y greffe une tension sexuelle avec la romance vénéneuse entre Joe et Christina, personnage charismatique, envoûtant, trouble de l'histoire, dont la discipline file l'autre métaphore du propos : risquer à tout moment de se brûler en jouant avec le feu tout en impressionnant le public. En jonglant avec ses bolas enflammés, elle hypnotise les hommes, amante complice de Terence et instrument fataliste de Joe.

Dans le cadre, central, du Nevada, région aride et chaude, propice à l'échauffement et à la combustion des sentiments, et atteignant son paroxysme lors de la séquence située durant la manifestation hallucinante (à plus d'un titre) du "Burning Man", Tuer le père déploie son piège avant qu'il ne se referme sur sa proie comme sur le lecteur. Amélie Nothomb est une muazzimun (prestidigitatrice dans la tradition orientale à l'opposée des sahirs, adeptes de l'occultisme) fabuleusement habile.   

lundi 11 septembre 2017

LE CRIME DU COMTE NEVILLE, d'Amélie Nothomb


A force de tourner autour sans me résoudre à lire ses ouvrages, Amélie Nothomb, la plus célèbre des graphomanes belges, a fini par avoir raison de mes hésitations et réserves à son endroit. Il faut avouer qu'elle ne manque pas de verve, cette excentrique lettrée, qui, avec la régularité d'une horloge suisse, sort un roman par an, lors de la rentrée littéraire, et transforme imparablement son effort en succès de librairie - grâce aussi à ses passages à la télé où elle est, il est vrai, l'archétype de la "bonne cliente", spirituelle et complice.

Mais c'est justement pour cela que je m'en méfiais : cette aisance redoutable ne cachait-elle pas une littérature superficielle ? Il me fallait vérifier et c'est désormais fait. Mon choix, pour débuter, s'est porté sur ce roman de 2015, qui est ouvertement inspiré d'une merveille d'Oscar Wilde (j'y reviens plus loin).

Je ne suis pas un lecteur pressé ni rapide, mais il ne m'a fallu que deux heures pour avaler ces 130 pages dans lesquelles on découvre le Comte Neville, aristocrate belge désargenté qui doit se résoudre à vendre son château. Mais, avant cela, il va y donner une fête, comme chaque année, histoire de partir en beauté.
C'est que Neville est un hôte remarquable, capable de transformer une réception en moment de grâce et il compte bien honorer jusqu'au bout sa réputation. Soutenu par sa femme, Alexandra, plus jeune que lui, et ses trois enfants, Oreste, Electre et Sérieuse, Neville va tirer sa révérence en se promettant d'éblouir ses invités.
Mais c'était sans compté un rebondissement troublant : Sérieuse, sa benjamine, fugue une nuit et une diseuse de bonne aventure la récupère puis prévient son père. Elle lui prédit alors qu'il commettra un crime lors de sa garden-party !
Le Comte refuse de croire à cette augure mais cela le hante, au point de le rendre insomniaque. Il cherche alors une victime à occire sans que cela nuise à son rang, ni n'éclabousse sa famille - hélas ! pas une cible ne convient.
Nouvelle péripétie : Sérieuse, qui depuis quelque temps semble éteinte, indifférente aux autres comme à elle-même, a deviné le tourment de son père et lui demande de la tuer. Cela les soulagera tous les deux : elle parce qu'elle en a assez de vivre sans plaisir, lui pour accomplir la prédiction. Les arguments qu'elle soutient pour le convaincre ont raison de Neville. Mais le jour dit, rien (évidemment) ne se passera comme prévu...



Oscar Wilde avait signé une nouvelle, Le Crime de Lord Arthur Savile, que je découvris, adolescent, grâce à une de mes cousines, grande lectrice. Une pépite irrésistible où le héros, sur le point de se marier, rencontre un chiromancien le prévenant qu'il commettra un meurtre avant ses noces. Après plusieurs tentatives ratées, Savile croise le médium sur un pont un soir et le jette à l'eau. La police conclut à un suicide et notre gentleman peut enfin se marier.

Amélie Nothomb reprend donc, quasiment à l'identique, le motif initial pour lancer son récit, mais l'enrichit en faisant du Comte Neville un aristocrate déchu dont la victime idéale sera une de ses propres filles. L'auteur y déploie ses petits plaisirs, familiers même pour ceux qui ne la lisent pas (puisqu'elle les évoque en interview), comme le choix de prénoms improbables mais inspirés d'illustres références littéraires - Oreste et Electre - tout en en plaisantant - "Vous avez appelé votre fille Sérieuse ? Ce n'est pas sérieux !"

Cet humour à la fois spirituel et cocasse sert superbement un récit volontiers absurde mais pourtant tendu par une logique implacable. Le roman navigue entre plusieurs genres, habilement conjugués, et le lecteur a droit à la fois à un sorte de conte gothique, une comédie dramatique, une série noire, une étude de moeurs sur la bourgeoisie décadente. 

Amélie Nothomb est cultivée (en plus d'écrire en permanence - elle a souvent répété ne publier qu'un fragment dérisoire de sa production, n'offrant aux lecteurs que ce qu'elle considérait comme le meilleur fruit de son imagination - , elle lit et relit abondamment) mais sans prétention : ainsi cite-t-elle Stendhal (son auteur favori), Bernanos, et les tragédies grecques comme ça, en passant. Cette légèreté est élégante, jamais écrasante pour le lecteur qui ne connaîtrait pas ces écrivains.

Mais c'est, en l'occurrence, surtout la loufoquerie du projet qui charme : cette noblesse désargentée, pour qui les apparences comptent plus que tout, Nothomb en est issue (son père était un diplomate, longtemps en poste au Japon, pays qui lui a inspiré plusieurs de ses best-sellers) et elle en parle avec une fantaisie irrésistible teintée de nostalgie (Neville déplore, au fond, moins la perte de son domaine que la fin d'une époque et de ses usages : ce n'est pas un mondain pathétique mais quelqu'un d'attaché à des valeurs certes désuètes mais illustrant une communauté en voie d'extinction).

La brièveté du texte l'apparente à une nouvelle, comme celle de Wilde justement. Avec une concision remarquable et des parti-pris nets (pas de descriptions encombrantes - qu'il s'agisse de l'aspect des personnages ou des décors), Nothomb mise l'essentiel sur son art des dialogues, qui évite le mot d'auteur mais dont le côté pince-sans-rire est jubilatoire, et son sens du rythme (des chapitres courts, nerveux, qui vont crescendo jusqu'à la chute - à double sens... - malicieuse à souhait). 

D'aucuns trouveraient cela frustrant, trop court, trop peu, mais c'est précisément sa qualité d'épure qui rend Le Crime du Comte Neville parfait : ce petit livre vous prend et ne vous lâche, littéralement, plus. N'est-ce pas le summum de l'efficacité ? 

vendredi 1 septembre 2017

BROOKLYN FOLLIES, de Paul Auster


Voilà longtemps que je n'avais rédigé la critique d'un roman. A dire vrai, parler de Brooklyn Follies de Paul Auster (traduit par Christine Le Boeuf, publié par les éditions Actes Sud en 2005) faisait partie de mon programme avant je ne prenne la décision d'arrêter d'alimenter ce blog : sa lecture m'avait enthousiasmé, mais la fin de mon activité ici était trop proche pour que j'arrive à le caser avant la millième (et, croyais-je alors, dernière) entrée. 

Je l'ai relu récemment avec le vague projet d'enfin en tirer un article, mais d'abord pour le plaisir, car c'est d'abord un roman éminemment plaisant, sans doute l'ouvrage le plus léger (même si quelques horreurs y sont commises), positif, lumineux, chaleureux. Pourtant, il a été entrepris dans une période de doute profond chez son auteur, traumatisé comme tous les américains et particulièrement les new-yorkais (Auster réside dans le quartier de Brooklyn) par les attentats du 11-Septembre 2001. Cette tragédie hante aussi le remarquable et concis Seul dans le noir, mais de manière plus onirique et frontale à la fois.

L'intrigue de Brooklyn Follies débute en l'an 2000 : on fait la connaissance du narrateur, Nathan Glass, âgé de 60 ans, ancien agent d'assurances désormais à la retraite et qui vient de survivre à un cancer du poumon. Divorcé, il décide de profiter des jours qui lui restent à vivre avec insouciance.

Ainsi éprouve-t-il un béguin platonique pour la serveuse latino, la ravissante Marina Gonzalez, du dinner où il a ses habitudes, et consigne-t-il dans un carnet des souvenirs loufoques inspirés de ses propres expériences, mais aussi issues de ses observations - une collection d'anecdotes évoquant aussi les gens qu'il a connus, aimés, sans prétention littéraire.

C'est en flânant dans le quartier qu'il retrouve par hasard son neveu, Tom Wood, qu'il n'avait plus vu depuis longtemps. Ce dernier était un étudiant brillant, promis à un avenir brillant, mais aujourd'hui simple caissier dans une librairie tenue par un ancien repris de justice sexagénaire et homosexuel, Harry Brightman.

Nathan et Tom renouent et leur duo s'enrichit de la présence de Harry, dont le passé trouble implique une affaire de faux tableaux qui lui a valu un bref séjour en prison - sa peine ayant été réduite car il a dénoncé son complice et amant. Après cela, il a quitté Chicago pour New York, changé de nom et, grâce à l'argent offert par son beau-père qui voulait l'éloigner de sa fille, ouvert sa librairie. Tom, qui gagnait alors sa vie comme chauffeur de taxi, était un de ses clients et il l'a embauché après une longue négociation.

La situation bascule un beau matin quand Lucy, 9 ans, frappe à la porte de l'appartement de Tom : il s'agit de sa nièce, dont il était sans nouvelles, tout comme Nathan, depuis des années. Mais la gamine refuse de parler et donc de dire où est sa mère, Aurora dite "Rory". Les deux hommes choisissent de la confier à la soeur de Nathan, Pamela, et se mettent en route.

Mais Lucy sabote la voiture lors d'un arrêt sur le trajet et voilà le trio obligé de confier leur véhicule à un garagiste local et de loger chez Stanley Chowder, un aubergiste de 67 ans, veuf depuis des années, qui appelle en renfort sa fille, Honey, institutrice dans le village voisin.

Le séjour, dans cet havre de paix, est si idyllique que Nathan décide finalement qu'il va s'occuper de Lucy à Brooklyn tandis que Tom et Honey Chowder s'éprennent l'un de l'autre. Grâce à une combine (la vente à un collectionneur fortuné d'un faux manuscrit de Nathaniel Hawthorne confectionné par l'ex-amant et complice de Brightman) dont leur a parlés Harry avant leur départ, Nathan et Tom, quoique prudents avec cette affaire (et ayant mis en mis en garde leur ami), envisagent même de racheter à Stanley son auberge pour lui permettre, comme il en rêve, de profiter d'une retraite au soleil sur une île.

Mais en contactant Harry, ils apprennent qu'il est mort, victime d'un odieux chantage de la part de son complice, qui, pour se venger d'avoir été autrefois dénoncé, a menacé le libraire de lui céder son commerce s'il ne voulait pas être livré à la police pour avoir voulu vendre le faux de Hawthorne.

Nathan, Tom et Lucy (qui, entre temps, a avoué à son grand-oncle son sabotage) rentrent précipitamment à New York pour organiser les funérailles de Harry, écarter son ex-amant, et prendre connaissance du testament. Tom hérite de la librairie mais refuse d'en assumer la charge et va donc s'employer à en vendre le contenu puis l'immeuble.

Pendant ce temps, grâce à un ami inspecteur de la compagnie d'assurances où il travaillait, Nathan part récupérer Aurora au sujet de laquelle Lucy a enfin lâché quelques indices sur sa situation géographique. Elle vit recluse contre son gré dans la maison de son compagnon, un abruti religieux, David Minor, dont il l'arrache.

Tom retrouve sa soeur alors que Honey Chowder est venue le rejoindre à Brooklyn pour partager son existence. Devenu ami avec Joyce Mazzucchelli, la mère de Nancy, une jeune femme dont s'était entiché Tom auparavant, Nathan trouve à loger sa nièce dans l'immeuble où elles résident. Réconcilié avec son frère, composant avec le ressentiment de Lucy (dont s'occupaient Tom et Honey), "Rory", renonçant définitivement à partager la vie d'un homme (après bien des liaisons malheureuses, et même glauques), forme un couple avec Nancy, récemment séparée de son mari infidèle. Lorsque la mère de cette dernière le découvre, c'est le choc mais Nathan réussit à l'apaiser... Avant de subir un malaise cardiaque.

Hospitalisé, il jouit de la chance d'avoir une fois encore échappé à la mort. Il sera autorisé à sortir le 11 Septembre, trois quarts d'heure avant que le premier avion percute la première des deux tours du World Trade Center...  

Comme on peut le noter, les motifs favoris et récurrents de l'oeuvre d'Auster sont tous convoqués dans ce roman : Nathan Glass rédige des histoires, a priori anodines mais en vérité mémorables, et son geste préfigure tout ce qui va lui arriver ensuite. Nous sommes faits d'histoires, ce que nous vivons forme une histoire, et si son sens nous échappe le plus souvent immédiatement, elle révèle les connections qui nous lient les uns aux autres, les péripéties qui bouleversent nos parcours, les surprises qui aboutissent à nos réunions - amicales et amoureuses.

Le passé professionnel d'agent d'assurances a fait, au début du roman, de Nathan Glass un vieil homme désabusé, cynique, sur la nature humaine - il suggérera à Tom combien de fois il a rencontré des clients présumés victimes et finalement escrocs. Puis cette inclination se modifie sensiblement au gré des aventures que le héros va traverser.

Ses retrouvailles avec son neveu le navrent d'abord car il se souvient de Tom Wood comme d'un garçon plein de promesses, au potentiel considérable : le voilà caissier dans une librairie ordinaire, lesté de plusieurs kilos, désoeuvré sexuellement (il ne fait que fantasmer en observant de loin Nancy Mazzucchelli, jeune et resplendissante mère de famille - qui s'avérera plus jolie qu'intelligente, tolérant un époux volage et résignée à ce sort indigne).

Un autre sursaut intervient quand Harry Brightman, flamboyant personnage, homosexuel et arnaqueur faussement repenti, complète la galerie de l'entourage de Tom et donc de Nathan. Puis encore après avec l'irruption inattendue mais frustrante de Lucy, la fille d'Aurora, soeur de Tom.

Le roman emprunte alors, semble-t-il, au récit de voyage, initiatique quand la petite fille doit être conduite chez une parente car les deux hommes ne peuvent s'en occuper. Mais Auster déjoue nos pronostics en composant une sorte de parenthèse enchantée au coeur de son ouvrage : le séjour chez les Chowder devient le pivot de l'intrigue au point de lui imprimer un demi-tour. En revenant à New York, le trio amorce le second acte de son histoire.

Auster accélère alors comme si, en même temps que ses héros, il comprenait l'impérieuse nécessité non pas à se détacher mais à rassembler. Cela passe par retrouver Aurora, en révélant son parcours chaotique, violent, glauque : l'occasion pour l'auteur de parler de l'Amérique où pullulent des communautés religieuses, asservissant les femmes au nom de principes délirants, mais jamais inquiétées car agissant dans des coins reculés, à la marge de la société. Le talent du romancier s'illustre dans cette capacité à enchaîner une anecdote d'abord potache (comment Tom, pour gagner de l'argent facile, est entré dans une banque du sperme) puis qu'un twist retourne complètement (Tom se masturbe en feuilletant un magazine érotique dans une pièce de la banque et découvre dans la revue des photos dénudées de sa soeur).

Pareil retournement de situation, mais sur un mode mineur, dénué de drame, se produit plus tard quand Joyce Mazzucchelli, la mère de Nancy, avec laquelle Nathan vit une romance imprévue, apprend accidentellement que sa fille et Aurora couchent ensemble et s'en formalise... Tandis que son compagnon lui rappelle, pour la calmer qu'elles ont en commun des expériences malheureuses avec les hommes ("Rory" a été mère célibataire, violée, unie à un dévot abruti, et Nancy abondamment trompée par son mari).

Enfin, le couple de Tom et Honey Chowder se forme après une seule nuit d'amour mais par la volonté implacable de la jeune institutrice, convaincue qu'ils sont faits l'un pour l'autre, réunis par un heureux hasard.

Le bonheur ne s'apprécie vraiment, paraît surtout déclarer Auster, quand on n'y a plus cru ou que le pire menace de se produire. Ainsi clôt-il son histoire le 11-Septembre 2001, quelques minutes à peine avant les tragiques attentats : cet épilogue colore d'une mélancolie poignante toutes ces merveilleuses "folies de Brooklyn" qui ont précédé, derniers feux d'artifices avant la fin d'une certaine innocence. L'Amérique, le monde survit depuis dans la terreur constante de terroristes menant une guerre de civilisations contre laquelle tout l'optimisme et la détermination à ne pas céder à la peur sont des réponses dérisoires. Tout comme nous, les protagonistes de ce livre sont des survivants, leur retour au bonheur est un baume précieux pour les temps troublés et menaçants que nous traversons depuis.   
Je me suis amusé une nouvelle fois à imaginer qui pourrait incarner qui dans une adaptation cinématographique de ce roman. Après avoir échoué à composer un casting américain complet, j'ai tenté de lui substituer une distribution française, qui m'est venu plus spontanément.
 Nathan Glass : Eddy Mitchell
 Tom Wood : Pio Marmaï
 Harry Brightman : André Dussollier
 Rachel Glass : Marina Hands
 Marina Gonzalez : Sabrina Ouazani
 Nancy Mazzucchelli : Virginie Efira
 Aurora Wood : Roxane Mesquida
 David Minor : Swann Arlaud
Joyce Mazzucchelli : Catherine Jacob

lundi 22 août 2016

Critique 997 : LA MUSIQUE DU HASARD, de Paul Auster


LA MUSIQUE DU HASARD (en v.o. : The Music of Chance) est un roman écrit par Paul Auster, traduit en français par Christine Le Boeuf, publié en 1991 par Actes Sud.

Jim Nashe, 32 ans, est pompier à Boston et vit seul depuis sa rupture avec Thérèse, la mère de leur petite fille, Juliette, qu'elle lui a laissée et qu'il a confiée à sa soeur, Donna Schweikert - celle-ci l'élève avec son mari, Ray, et leurs enfants.
L'existence de Nashe bascule une première fois quand il hérite de 200 000 $ de son père qu'il na vu que deux fois, un homme d'affaires mêlé à des combines louches (qui l'ont conduit en prison à une époque). Ce magot lui permet de quitter son job, de s'acheter une belle voiture et de partir tracer la route.
Son errance dure un an, sans but précis si ce n'est le plaisir simple de voir du pays, ponctuée de visites à sa fille, et de quelques aventures sans lendemain avec des femmes, à l'exception de l'une d'elles - une libraire de San Francisco, Fiona Wells, qu'il est sur le point d'épouser avant qu'elle ne lui annonce s'être remise en couple avec son ex.

La deuxième fois que Nashe voit son existence bouleversée est quand il ramasse un auto-stoppeur du nom de Jack "Jackpot" Pozzi, âgé de 22-23 ans, joueur de poker professionnel. Il vient d'échapper à une bande de gros bras qui l'ont molesté après l'avoir accusé de tricherie lors d'une partie. 
Mais Pozzi a déjà un plan pour se refaire rapidement puisqu'il est invité chez Bill Flower et Willie Stone, deux millionnaires, croisés et plumés auparavant, qui ont fait fortune en gagnant le gros lot à la loterie. La partie aura lieu chez eux et Nashe, séduit par l'aplomb et convaincu du talent de son passager, lui propose de le financer contre la moitié des gains qu'il remportera.

La troisième fois que la situation de Nashe connaît un retournement a lieu à l'issue de cette partie de poker chez les deux richissimes excentriques. Malgré la chance insolente de Pozzi, Jim a perdu tout ce qu'il avait, jusqu'à sa voiture, et doit maintenant s'acquitter d'une dette conséquente. Pour cela, il accepte, avec Jack, un projet délirant dont ont parlé leurs adversaires : édifier un mur gigantesque dans le pré voisin de leur demeure avec les pierres d'un château irlandais.
La tâche est exténuante et devient diabolique quand, après des semaines de labeur, tout près d'avoir assez travaillé pour rembourser ce qu'ils doivent, Pozzi, pour fêter leur libération, commande de quoi organiser une fiesta - un repas coûteux et une prostituée. Ce qu'ils n'anticipent pas, c'est que les frais engagés pour l'occasion leur seront facturés par Flower et Stone, reportant donc leur sortie pour la payer.
Nashe est prêt à continuer seul et aide Pozzi à s'enfuir une nuit. Il n'ira pas loin et ce qui lui arrivera précipitera Jim dans l'abîme, là d'où on ne revient pas...

1991 : j'avais alors 18 ans et un ami me prêta son exemplaire de La Musique du hasard en m'en vantant la qualité fascinante, un de ces livres qui changent votre vie. Je le lis, je le dévore même, et me rends à la même conclusion : en découvrant Paul Auster, j'ai été marqué au fer rouge, je n'oublierai jamais les aventures de Jim Nashe et Jack Pozzi.

Le temps passe. J'ai longtemps délaissé le romancier new-yorkais, ne replongeant dans son oeuvre que... Par hasard, comme lorsque je me procure l'adaptation en bande dessinée de Cité de verre par Paul Karasik et David Mazzuchelli, ou que je vais voir au cinéma Smoke, qu'il écrit et co-réalise avec Wayne Wang. Je suis devenu un lecteur de romans trop irrégulier pour m'attacher à un écrivain en particulier alors que je consomme toujours beaucoup de comics de super-héros et de BD franco-belge. Auster s'est éloigné, ou plutôt je ne m'en souviens que comme d'une relique de la fin de mon adolescence.

Il n'y a que quelques mois que j'ai entrepris de lire à nouveaux ses livres, en découvrant des titres que je ne connaissais pas mais aussi en en reprenant d'autres pour rédiger des critiques. C'est ainsi que je vous ai parlé de l'anthologie Je croyais que mon père était Dieu, Seul dans le noir, Mr. Vertigo, Moon Palace, Sunset Park, Leviathan, La Chambre dérobée, La Nuit de l'oracle, et Invisible. J'ai acheté récemment Brooklyn Follies, prévois de me procurer Le Livre des illusions, Tombouctou, Le Voyage d'Anna Blume, L'Invention de la solitude... Quand on s'y remet, on n'a plus guère l'envie de s'arrêter.

Maintenant que j'ai décidé de cesser d'alimenter ce blog sous peu, il était temps de relire The Music of chance, comme on revient à la source. Et pour vérifier si la magie opère encore, 25 ans après...

Avant de signer cet opus, Auster, me semble-t-il, était encore relativement inconnu en France. Peut-être ai-je ce sentiment parce qu'on croit que la notoriété d'un auteur commence avec le moment où on le découvre. Quoiqu'il en soit, les éditions Actes Sud n'ont publié "que" La Trilogie new-yorkaise (avec La Cité de verre - Revenants - La Chambre dérobée, 1987-88), L'Invention de la solitude (88), Le Voyage d'Anna Blume (89) et Moon Palace (90). N'ayant pas lu tous ceux-là, à part Moon Palace, Cité de verre et La Chambre dérobée (j'avoue n'avoir jamais pu finir Revenants et m'y être résigné), je ne veux pas prononcer de jugement hâtif mais Auster ne me paraît pas en tout cas avoir écrit une oeuvre totalement aboutie : c'est quelqu'un en constante progression, avec déjà un univers, une voix reconnaissables et singuliers, mais dont le premier grand roman n'a pas encore éclos.

Rétrospectivement, je me rends compte que c'est aussi pour la maturité qu'il possédait que La Musique du hasard m'impressionna tant : en quelques 300 pages, on tient là un récit troublant, inattendu, mais maîtrisé, achevé. Il est plus fin que Moon Palace, plus efficace que Cité de verre, plus ample que La Chambre dérobée, moins conceptuel que Revenants, et en même temps il promet énormément pour la suite, il suggère le premier chef d'oeuvre que sera Léviathan, puis les merveilles de Mr. Vertigo, etc.

Pourtant, il est indéniable que c'est un texte qui prolonge les jeux narratifs de La Trilogie new-yorkaise, cette fibre "mentale", avec des personnages dont le parcours a quelque chose du rêve - du cauchemar, plutôt, éveillé. Et dont l'issue s'inscrit dans la perdition, l'échec, la désintégration. Alors que le dénouement de Moon Palace laisse Marco Stanley Fogg face à l'océan Pacifique seul mais avec un avenir, la fin de la route de Jim Nashe est plus désespérée et tragique - la fin d'un homme broyé, qui s'anéantit physiquement après avoir été vidé de lui-même.

Mais c'est aussi un roman où Auster déjoue déjà les attentes que ce qu'il raconte suggère : il expédie les clichés, les rebondissements prévisibles : la traversée des grands espaces en voiture, la rencontre providentielle et improbable entre Nashe et Pozzi, leur association rapide et indéfectible, la partie de poker...

Le texte prend toute son envergure tragique et perverse quand les deux héros acceptent pour éponger leur dette de jeu en bâtissant cette pseudo-muraille de Chine dans un champ de Pennsylvanie pour deux millionnaires fous.

Le projet se prête à toutes les interprétations, sur ce qui a précédé - le hasard qui interroge la vie de Nashe s'il n'avait pas laissé Thérèse le quitter, sa fille aux soins de sa soeur (au point de devenir un étranger pour elle), si le notaire l'avait trouvé plus rapidement pour lui remettre l'héritage de son père, s'il n'avait pas ramassé Pozzi en route, s'il ne l'avait pas financé jusqu'à la ruine - et sur ce qui suit - quel sens donner à la nature de ce remboursement (que Nashe finit par considérer comme une oeuvre qui lui survivra), à l'édification de ce mur (aux dimensions immenses et dérisoires à la fois, sorte de frontière, de château reconverti où les pierres remplacent les cartes), à la disparition du champ de vision des deux millionnaires (comme s'ils étaient finalement indifférents à cette construction pourtant désirée), à la présence de Calvin Murks (le contremaître qui semble si aimable et pourtant complice et même auteur d'atrocités, avec son fils Floyd), au sort affreux de Pozzi, à la volonté de Jim de se venger, d'en finir... Tout ce qu'on peut projeter sur ces épisodes est valable, rien n'est imposé par Auster et c'est pour cela que le texte est si pénétrant.

Les métaphores sont motivées par la composition musicale de François Couperin, Les Barricades mystérieuses (dont le titre est sybillin), et un extrait du Bruit et la fureur de William Faulkner, encore plus transparente, comme les faisceaux de lampes-torches dans un propos moins opaque qu'énigmatique :

"... Jusqu'à ce qu'un jour, écoeuré, il risque tout
sur une carte retournée les yeux fermés..."

C'est sans doute, en définitive, la perte du sens commun, initiée par la mort du père de Nashe, longtemps avant ses mésaventures absurdes et éprouvantes, jusqu'à la perte des repères (amour, argent, amitié, espoir), qui subsiste et résume ce conte cruel et inoubliable.
*
La Musique du hasard a été adapté au cinéma en 1993 sous le titre The Music of chance, réalisé par Philippe Haas, avec Mandy Patinkin dans le rôle de Jim Nashe et James Spader dans celui de Jack Pozzi. Je ne l'ai pas vu, mais la fin en serait différente, et Paul Auster y fait une apparition. Le long métrage fut présenté au festival de Cannes dans la sélection "Un certain regard".

mardi 5 juillet 2016

Critique 940 : LE CASSE, de David Goodis


LE CASSE (en v.o. : The Burglar) est un roman écrit par David Goodis, traduit en français par L. Brunius, publié en 1954 par les Editions Gallimard (repris en "Folio).

Nathaniel Harbin, orphelin à seize ans, a été receuilli par Gerald Gladden qui l'a formé comme cambrioleur. Lors d'un vol apparemment banal pourtant, à cause d'une alarme discrètement placé, Gerald est surpris et abattu par la police tandis que Harbin réussit à fuir avec la fille de son mentor, de dix ans sa cadette, et qu'il rebaptise Gladden. Il place en pension pendant les cinq années où il est mobilisé dans l'armée.
A son retour, Harbin retrouve Gladden et fait équipe avec elle, Joe Baylock et Dhomer pour de nouveaux cambriolages. Cette nuit-là, ils entreprennent de dévaliser une maison des beaux quartiers de Philadelphie, où la jeune femme a effectué des repérages en étant engagée par les propriétaires. Le casse est compromis un moment par la patrouille de deux flics que Harbin parvient à éloigner en leur racontant que sa voiture est en panne.
Une fois leur butin (des émeraudes) estimé et ayant convenu qu'ils ne dépenseront pas l'argent qu'ils en tireront auprès d'un fourgue avant plusieurs mois, Harbin envoie Gladden en vacances à Atlantic City. Le soir venu, il rencontre dans un restaurant une femme, Della, qui l'invite chez elle et avec qui il passe la nuit - suffisant pour le convaincre de partir avec elle, une fois qu'il aura averti ses acolytes.
Mais Harbin va découvrir, après qu'elle ait reçu une mystérieuse visite nocturne et qu'il l'ait suivie le lendemain lors d'une sortie en ville, que Della est la complice d'un des deux policiers qu'il a rencontré la nuit du casse.
Convaincu que Gladden est en danger, il part la rejoindre à Atlantic City avec Baylock et Dohmer. Mais personne ne sortira indemne de cette aventure...    
David Goodis

Lire ou (re)lire Le Casse, c'est découvrir un concentré de la littérature de son auteur, David Goodis, un autre de ces maîtres de la "série noire" à la carrière tragique et météorique, mais c'est surtout (re)découvrir un chef d'oeuvre du genre.

Le décor dans lequel débute et se déroule la majeure partie de l'histoire de The Burglar (soit le cambrioleur - pourquoi ne jamais avoir traduit simplement ce titre ? Il est écrit à un moment-clé qu'il ne s'agit pas seulement d'une activité coupable mais d'un job enseigné au héros par son mentor avec le souci de l'exercer rigoureusement, en étant honnête vis-à-vis de ce et ceux qu'il implique) est familier à son auteur, né en 1917 et mort en 1967 à Philadelphie. Un demi-siècle d'existence fulgurante pour cet étudiant, de nature timide et solitaire, qui décrocha en 1938 un diplôme de journalisme. A la même époque, il publie ses premières fictions, remarquées par Hollywood, où il part s'installer en 1946 pour devenir scénariste. Mais, comme beaucoup d'autres, il ne s'y épanouit pas et rejoint sa ville natale : déçu par son expérience au sein des grands studios de cinéma, il a déjà sombré dans l'alcoolisme, ce qui l'isole encore davantage socialement, jusqu'à la clochardisation et des arrestations répétées pour vagabondage. 

Pourtant, l'envie d'écrire ne l'a jamais abandonné et en une vingtaine d'années jusqu'à la fin de sa vie, il produit une oeuvre remarquable, peuplée de héros poursuivis par la malchance : Cauchemar (1949), Vendredi 13 (1955), Sans espoir de retour (1956), Tirez sur le pianiste ! (1957), La Nuit tombe (1967).

Le casse a connu deux adaptations cinématographiques : la meilleure, intitulée justement Le Cambrioleur, réalisée par Paul Wendkos (1957, avec Dan Duryea et Jayne Mansfield), et une autre, aux libertés discutables, par Henri Verneuil (1971, avec Jean-Paul Belmondo et Omar Sharif). Mais, en vérité, aucun de ces films n'a su rendre justice à ce diamant noir.

La prose de Goodis est d'une densité extrême (le livre compte juste 180 pages) mais est surtout portée par un vrai romantisme étonnant, exacerbé justement par la concision du traitement de l'intrigue, l'intensité des relations des personnages, l'ambiance à la fois tendue et suspendue. L'auteur n'hésite pas par ailleurs à briser le rythme de son récit : alternant avec des scènes répondant aux clichés du genre (le cambriolage accompli par une équipe réduite dans laquelle chacun a un rôle précis, exécuté au terme d'une longue préparation ; une fusillade terrible qui éclate à la suite d'un banal contrôle routier par la police), d'autres passages détaillent le passé du chef du gang, Nathaniel Harbin, dont la jeunesse - il n'a que 34 ans - détonne avec sa maîtrise de voleur - acquise depuis l'âge de 16 ans ou les sentiments suscités par les femmes (la relation trouble entre Harbin et Gladden - elle est amoureuse de lui, il l'aime d'abord à la fois comme un père et un frère avant d'admettre qu'il en est lui aussi amoureux ; la passion instantanée de Harbin et Della - qui d'abord le manipule puis avouera l'aimer sincèrement mais en le désirant de manière exclusive).

Goodis exprime aussi superbement les temps morts : ainsi n'évite-t-il pas d'écrire sur les longues heures où les cambrioleurs ne font rien, contraints à l'attente, à la cohabitation, tourmentés par le fait qu'ils ne peuvent jouir de leur butin rapidement, composant difficilement avec les caractères des uns et des autres (à l'image de Joe Baylock, constamment en train de se plaindre et irritant ainsi Dohmer comme Harbin). En refusant certaines ellipses, l'auteur nous fait ressentir très efficacement que toute l'existence de ces personnages tourne autour du casse - avant et après sont des périodes d'attente, les repérages, l'élaboration du plan, puis l'estimation des gains, la résignation de ne pas en disposer tout de suite. Le cambriolage est le seul moment où le groupe est soudé car chacun désire la même chose (réussir le coup). Tout le reste n'est qu'une addition de frustrations, dont la verbalisation est violente.

Goodis est aussi audacieux quand, arrivé au terme du premier tiers de son intrigue, il entraîne le récit dans une direction inattendue (la rencontre, la liaison et l'escapade de Harbin et Della). La vitesse avec laquelle il orchestre cet enchaînement nous fait immédiatement deviner ce que de deuxième acte a de suspect : il est évident qu'avec l'entrée en scène de Della se trame autre chose. Encore une fois, le romancier brise la ligne narrative, en casse le déroulement convenu, tout en suggérant que par cette cassure même, un troisième acte se prépare, découlant directement des deux premiers alors que rien ne semble les relier.

Dans son dernier tiers, en effet, Goodis rassemble ses pions et le destin est en marche. A mesure que les éléments se rapprochent, une ombre funeste les recouvre : il ne fait guère de doute que tout cela va mal finir, à tout le moins que tout le monde ne s'en sortira pas. Selon qu'on soit familier de l'oeuvre de l'auteur, on comprendra plus ou moins vite la nature du dénouement. Mais il n'y a pas besoin d'être un expert pour localiser l'inspiration de Goodis : son style mélancolique, l'atmosphère crépusculaire (ses meilleurs opus saisissent la fin du parcours de ses personnages) de l'histoire, le caractère hantée des protagonistes accablés par le sort (particulièrement remarquable à la fin quand Harbin prend conscience d'à quel point Gerald Gladden, son mentor, a guidé sa vie, influé sur ses choix, pesé sur ses sentiments), tout ça confirme son registre romantique. 

Les ultimes pages, des chapitres courts et poignants, où les amants communient dans une fuite nocturne à la nage, transcendent le polar pour atteindre la puissance de la tragédie, la beauté d'un conte féerique et triste.

David Goodis est aujourd'hui un écrivain oublié dans son propre pays (contrairement à d'autres ténors du roman noir, comme Dashiell Hammett, Raymond Chandler ou William Irish, que le cinéma a immortalisé, même si parfois les spectateurs méconnaissent ou ignorent qu'ils ont écrit les histoires ayant inspirés de grands classiques du 7ème Art) et même en Europe (où le polar a des aficionados curieux d'auteurs datés). C'est une injustice qu'il serait bon de voir réparé, en commençant, par exemple, par (re)découvrir ce magnifique Casse.    
*
Avec son intrigue sans happy end, peu de chance (hélas !) que cet opus fasse un jour l'objet d'un remake, qui plus, enfin, à la hauteur des efforts de Goodis. Mais si cela devait se produire, voilà qui j'aimerai voir incarner cette histoire : 
 Chris Hemsworth : Nathaniel Harbin
 Bella Heathcote : Gladden
 Jaimie Alexander : Della
 Enrico Colantoni : Joe Baylock
 Thomas Haden Church : Dohmer
Adam Scott : Charley Hacket/Finley

lundi 4 juillet 2016

Critique 939 : LES REVENANTS, de Laura Kasischke


LES REVENANTS (en v.o. : The Raising) est un roman écrit par Laura Kasischke, traduit en français par Eric Chedaille, publié en 2011 par les Editions Christian Bourgois (réédité depuis en "Livre de Poche").

Tout débute une nuit lorsque Shelly Lockes, professeur de musique, est témoin d'un accident de la route. Elle découvre un couple d'étudiants dont le jeune homme, Craig Clements-Rabbitt, tient dans ses bras sa petite amie, Nicole Werner, sans connaissance, dans ses bras, et appelle les secours.
Quelques mois auparavant, c'était la rentrée au Godwin Honors College, une université du Midwest. Deux étudiants font partie des nouveaux arrivants, tous deux originaires d'une bourgade du nom de Bad Axe : lui s'appelle Perry Edwards et elle, Nicole Werner, et ils ont été acceptés dans cet établissement grâce à l'obtention de bourses et leurs bons résultats scolaires.
Perry partage sa chambre avec Craig Clements-Rabbitt, dont le père, Rod, un écrivain à succès, a fait jouer ses relations pour faciliter l'admission de son fils, un jeune homme aussi séduisant qu'arrogant. En faisant la connaissance de Nicole, il en tombe toutefois sincèrement et profondément amoureux. Elle partage vite ses sentiments.
Perry assiste à la transformation de son camarade, qui accepte tous les caprices de sa dulcinée - elle refuse d'avoir une relation sexuelle avant le mariage et se plie docilement aux règles aussi rigides qu'absurdes de la sororité Oméga Théta-Tau (un groupement d'étudiantes dans une même résidence sur le campus) à laquelle elle s'est jointe.
En proie à l'impatience ; à l'animosité de Josie Reilly, la meilleure amie de Nicole (avec qui il a couché une fois) ; Craig sera victime de cet accident de voiture dans lequel périt celle qu'il aimait.
Mais était-ce vraiment un accident ? Ne s'agit-il pas plutôt d'un crime passionnel ? Craig est renvoyé
puis revient au campus, hanté par la mort de Nicole. Il n'est pas le seul que cette sombre affaire interroge : Shelly Lockes n'a jamais compris (ni admis) que les médias locaux n'aient pas correctement relaté les faits et son intervention ; Perry Edwards implique Mira Polson, professeur d'un cours sur la mort et son folklore, dans ses réflexions sur la disparition de Nicole, les rites de sa sororité...
Progressivement, la curiosité de Shelly, Perry, Mira et Craig déplaît aux "soeurs" de Nicole et à la direction de l'université. La véritable personnalité de la disparue se trouble, la disparition à la même époque que l'accident d'une autre étudiante questionne... A tel point que la victime ne serait peut-être pas décédée.
Tous ceux qui auront l'audace de mener des investigations le paieront chèrement...

"Un aveuglant paysage lunaire. Mira se dit qu'on avait désormais là un parfait campus 
pour revenants. Pour les invisibles. Les disparus. (...) 
La lune donnant au monde l'apparence d'une lune, d'un autre monde, désert et parfait."

Bigre ! Quel extraordinaire bouquin ! Au moment d'en rédiger la critique, me voilà intimidé non seulement par le volume lui-même (près de 600 pages !), mais aussi par la crainte de ne pas en dire correctement tout le bien que j'en pense, pas l'appréhension de ne pas vous donner l'envie de le lire. Moi-même, j'ai un peu tourné autour de ce livre avant de l'emprunter et de m'y plonger, impressionné par les louanges lues sur le quatrième de couverture et dans divers articles : allais-je être conquis ? Oui, et plus encore que je n'aurais osé l'espérer : c'est un grand roman - un chef d'oeuvre.
Laura Kasischke

Un mot d'abord sur l'auteur : Laura Kasischke nous vient de ce Midwest où elle a justement situé son histoire et où elle est née en 1961. Elle a enseigné la poésie et l'écriture à l'université de Ann Harbor dans le Michigan, et Les revenants est son huitième roman. Par deux fois, elle a été adaptée au cinéma : La vie devant ses yeux par Vadim Perelman (2007, avec Uma Thurman et Evan Rachel Wood) et White Bird (en v.f. Un oiseau blanc dans le blizzard) par Gregg Araki (2014, avec Shailene Woodley et Eva Green).

Célébrée pour sa capacité à écrire des personnages subtilement caractérisés, évoluant dans un cadre ordinaire qui se révèle de plus en plus sombre, à la limite du fantastique, elle est souvent comparée à Joyce Carol Oates.

Les Revenants, qui a connu un énorme succès critique et public à sa sortie, apparaît comme à la fois la synthèse et le sommet de son oeuvre, où figurent ses motifs de prédilection : l'université (et ses traditions), les relations humaines (amoureuses, familiales, hiérarchiques...), et le deuil. Tout cela est inscrit ici dans une intrigue policière, sans pourtant faire intervenir de policiers.

La construction du roman se développe de manière éclatée : si la narration est omnisciente, elle va et vient entre quatre personnages principaux, deux professeurs et deux élèves, et relate les événements en opérant des retours en arrière fréquents afin de révéler la vérité des faits et des acteurs progressivement. Ainsi se déroulent l'année universitaire en cours et ce qui s'est passé avant la mort de Nicole Werner. Le procédé, qui exige une écriture très rigoureuse, aboutit à une lecture addictive : de ce point de vue, Les Revenants est un redoutable page-turner, un roman dont on tourne les pages avec impatience pour connaître la suite et la fin du récit.
   
Bien que son titre français évoque aussi une série télé récente (diffusée sur Canal +) et des histoires de morts-vivants, de rites secrets, de manipulations, de complots, et que le décor est un de ces campus si souvent exploités dans des teen movies (surtout comiques, même si c'est un humour surtout vulgaire), faîtes confiance à Laura Kasischke pour vous emmener là où vous ne pouviez le prévoir. Certes, son roman emprunte aux codes de la littérature d'épouvante (plus nuancée que l'horreur), mais le résultat est d'une subtilité et d'une habileté remarquables, c'est une saga funèbre qui ne s'essoufle jamais, aux protagonistes extrêmement riches, aux rebondissements finement préparés et terriblement efficaces, à la psychologie élaborée. Cette descente aux enfers, dont les héros ne sortiront pas indemnes, distille un malaise durable, entretient une ambiance soignée, qui joue des clichés du genre (les étudiants amoureux, les rites de passage, les adultes en pleine crise existentielle, les conspirations sophistiquées). Le choc est d'autant plus percutant qu'il est précédé d'une véritable dissection de jeunes écervelés rattrapés par des forces qui les dépassent et des encadrants pas davantage préparés à ce qu'ils veulent mettre à jour.

Dès la scène d'ouverture, digne d'un film de David Lynch ou de David Cronenberg (la description de la scène de l'accident par Shelly Lockes, moment suspendu entre sidération et horreur, mélange de tôle froissée, de verre brisée et de victimes saisies comme des anges), on pénètre dans une sorte de "réalisme magique" où domine "le sentiment d'être tombée par hasard sur quelque chose de très secret [...], quelque rite sacré nullement destiné aux yeux humains". Ce prologue fondateur est le coeur d'une toile d'araignée narrative dont la complexité n'empêche pas une relation très claire, les quatre héros (et quelques seconds rôles) formant comme un choeur interprétant une tragédie à la fois macabre et pathétique. 

Tout l'art de Laura Kasischke réside dans la façon dont elle aborde le fantastique sans jamais céder aux effets faciles, tout en suggestions : les éléments naturels y sont abondamment cités, comme pour ancrer de manière authentique le récit mais aussi souligner à quel point le décor ressemble à un théâtre prédisposé pour les drames à venir. La neige récurrente, la lune omniprésente, le sang qui coule (à la suite de coups reçus, de mutilations auto-infligées, morsures, etc), tout cela répond à la fraîcheur apparente des personnages, à l'aspect tranquille du campus. Mais derrière ce vernis rassurant se cachent des secrets innombrables, des manoeuvres en coulisses, des mouvements patients et implacables pour sauver les apparences (celles de la sororité et, par extension, de l'université, mais aussi celle de la famille Werner). 

Ces adolescents qui découvrent la vie étudiante sont à la fois bizarrement désincarnés et agis par des instincts charnels, ils sont à la fois des êtres en devenir, en mutation, aux évolutions transparentes et aux motivations nébuleuses, créatures à la fois transparentes et incandescentes. Laura Kasischke aime aussi à écrire les adultes contradictoires, déjà usés et pourtant encore animés par des pulsions subites, subissant et réagissant alternativement. Ces activités font écho aux conditions météorologiques : le temps est changeant, instable, déstabilisants. Et tous ces humains, naviguant entre des vies chahutées et la mort qui rôde, sont comme scrutés par des mouches, papillons, chats, oiseaux, reptiles, qui accentuent l'atmosphère dérangeante du roman. 

Ce tableau donne à voir, au delà des chromos, un microcosme - le campus - qui serait une version miniature de l'Amérique elle-même, un pays malade, sacrifiant ses propres enfants au nom de traditions ou précipitant leur métamorphose en monstres. Cela produit un effet de loupe où certains sont condamnés par d'autres, quand ils ne s'égarent pas eux-mêmes dans la consommation de drogues, d'Internet, l'acceptation du bizutage dans de véritables sectes au cérémonial macabre. 

L'auteur a expliqué puiser dans sa propre expérience, ce qui rend encore plus saisissante certaines séquences comme cette visite à la morgue ou l'évocation de charniers en ex-Yougoslavie mais aussi le traumatisme qui ravage des parents endeuillés, dépouille de ce qui leur reste d'innocence des adolescents. L'effet est d'autant plus tétanisant que cela est écrit avec un calme, presque un détachement, sidérants de la part de Kasischke. On retrouve là ce style si caractéristique de nombreux romanciers américains, cette écriture "blanche", sans effets, ces phrases simples, ce déploiement tranquille de l'intrigue. 

Avec Les Revenants, Laura Kasischke a certainement ambitionné de produire son "grand roman américain", ce genre de fresque à la fois chargé de symboles et capturant à la fois le lecteur et le pays et l'époque. Mais elle a si bien réussi son entreprise que le résultat n'a rien de démonstratif, d'ostentatoire. Tant de maîtrise et de force laissent tout simplement pantois. Et avec l'envie de découvrir les oeuvres prochaines et antérieures de cette auteur exceptionnelle.
*
Davantage sans doute qu'un long métrage, c'est une mini-série télé, produite avec soin (sur une chaîne à péage, genre HBO, Showtime ou Netflix), qui conviendrait pour adapter ce volume au casting fourni. Un casting qui pourrait ressembler à celui-ci :
 Laura Innes : Shelly Lockes
 Niels Schneider : Craig Clements-Rabbitt
 Michael Cera : Perry Edwards
 Ashley Benson : Nicole Werner
 Maura Tierney : Mira Polson
 Elizabeth Gillies : Josie Reilly
 Marie Avgeropoulos : Karess Flanagan
 Adelaide Kane : Deb Richards
 Brandon Routh : Clark Polson
Goran Visnjic : Jeff Blackhawk

mercredi 29 juin 2016

Critique 934 : TROUILLE, de Marc Behm


TROUILLE (en v.o. : Afraid to death) est un roman écrit par Marc Behm, traduit en français par Nathalie Godard, publié en 1993 par les Editions Rivages (collection "Noir").

Depuis qu'à l'âge de onze ans il a littéralement vu la Mort à l'oeuvre suite au décès de son voisin, Mr Morgan, Joe Egan vit dans la peur qu'elle vienne le prendre. En parallèle, à l'adolescence, il s'initie à divers jeux, devenant membre honoraire d'un club de bridge, apprenant le poker avec son père, maîtrisant la canasta, le gin rummy, la belote.
Sa mère meurt dans un accident de voiture quand il a treize ans. Son père prend une amante avec laquelle il partira vivre à Londres. Lui-même s'en va à Raleigh, en Caroline du Nord, à 29 ans, sachant que si la Mort est toujours à ses trousses, il sent sa présence avant de la voir.
Joe rencontre Ada et l'épouse, mais il la quitte subitement après que, lors d'une réception donnée par leur patron, un invité a tué l'amant de sa femme. Ce n'est que le début d'une longue fuite à travers le pays, périple au cours duquel il s'efforce de passer inaperçu, sombrant dans la clochardisation, puis amassant assez d'argent en participant à des parties de poker.
C'est ainsi que Joe croise plusieurs personnages, pour la plupart féminins, qui l'aideront, l'abriteront, mais échoueront à le retenir longtemps : Maxie Hearn, pulpeuse rousse et joueuse investissant ses gains dans l'immobilier ; Nellie Jarman, connaissance de son adolescence devenue artiste et bisexuelle ; Iraq Weber, superbe médium noire. Mais aussi Milch, un travesti flambeur avec lequel il s'oppose souvent, ou Roscoe, un nain qui permet ou non de s'attabler à une partie de cartes.
Où qu'il aille pourtant, l'Ange de la Mort, incarné en une magnifique blonde aux yeux violets, retrouve Joe. Mais veut-elle vraiment le tuer ?
 Marc Behm

Quand il est mort il y a sept ans à l'âge avancé de 82 ans, Marc Behm laissait derrière lui une oeuvre aussi fournie que variée et exubérante, inscrite dans le registre de la série noire même si, en vérité, elle ne s'y limitait pas. Le polar n'était qu'une forme pour cet écrivain prolixe qui s'amusait à en briser les codes, à s'amuser avec. 

Son roman le plus célèbre reste sans doute Mortelle randonnée, publié en 1980, et adapté au cinéma en 1983 par Michel et Jacques Audiard pour le réalisateur Claude Miller et les acteurs Michel Serrault et Isabelle Adjani : une réussite exemplaire mais qui soulignait le caractère atypique du style de Behm dans cette detective story qui était surtout une réflexion troublante et poignante sur le deuil d'un père.

Ensuite, un autre de ses textes faillit aboutir sur le grand écran quand Jean-Jacques Beineix entreprit de filmer La Vierge de glace, un délirant braquage imaginé par de jeunes vampires, mais qui ne vit (sans jeu de mots) jamais le jour, faute de financement (le cinéaste en tira une bande dessinée, très médiocre).

Ces difficultés à transposer sous d'autres formats les écrits de Marc Behm témoignent bien de la singularité de ses projets et Trouille n'échappe pas à la règle, même si les scénariste Jean-Hughes Oppel et le dessinateur Joe Giusto Pinelli en ont fait eux aussi une BD (co-publié par Rivages et Casterman - mais je ne l'ai pas lue).

Davantage qu'une narration classique, Afraid to death est plutôt une succession de scènes, une cavale échevelée et angoissante, la fuite en avant de Joe Egan, persuadé d'avoir vu la Mort sous l'apparence d'une belle blonde glamour qui, depuis son enfance, le traque comme si elle voulait se débarrasser d'un témoin gênant. A moins que tout cela ne soit qu'un fantasme cauchemardesque de la part d'un homme paniqué à l'idée de s'engager, incapable de se fixer - car l'immobilité est semblable à la mort elle-même.

Cette sensation de mobilité est très bien traduite par Behm dont l'écriture est volontiers hachée, composée de phrases courtes, presque télégraphiques. Le lecteur peut éprouver la tension permanente du héros, les doutes harassants qui l'assaillent, l'angoisse qui l'étreint. On visualise parfaitement Joe Egan courant en jetant des regards inquiets en arrière pour s'assurer qu'il sème cet Ange de la Mort ou tous ceux qui pourraient être ses complices terrestres. Le résultat est intense, très efficace.

Mais cela ne compense pas la pauvreté psychologique des personnages, y compris celle du héros, réduit à un fugitif sans cesse sur le qui-vive, dans un état d' "intranquillité" répétitif. Même si le livre n'est pas long et se dévore avec ces 180 pages, un tel sujet n'en méritait pas tant et aurait même gagné à être condensé en une nouvelle, dont la forme lui aurait assuré une force encore supérieure. Beaucoup de seconds rôles sont caractérisés de manière si expéditive qu'ils donnent au récit l'allure d'une successions de saynètes sans relief : Joe Egan séduit et couche avec toutes les femmes qu'ils croisent, toutes ces femmes sont de superbes créatures, leurs étreintes sont torrides. Les quelques hommes qui s'intercalent dans l'histoire sont des freaks, des êtres bizarres, souvent grotesques : le nain Roscoe, le travelo Milch.

Cependant, la raison pour laquelle l'Ange de la Mort tourmente ainsi Joe Egan demeure jusqu'au bout énigmatique : sur ce point, Behm me semble avoir fait le bon choix, même s'il est frustrant et que le dénouement est aussi fulgurant qu'insondable. De cette manière, tout reste ouvert : peut-être que le héros n'est qu'un fou sortant de son trip morbide lorsqu'il n'a plus nulle part où se cacher, peut-être a-t-il été authentiquement poursuivi par une blonde fatale qui s'est joué de lui et l'a épargnée en jugeant qu'il était plus éreinté que mort et délivré...

Trouille n'est pas suffisamment dérangeant pour être un grand roman noir, mais il est indéniable que Marc Behm avait un art du pitch accrocheur et la manière pour en tirer un texte redoutablement prenant. 
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Allez, malgré une légère déception, un fan-cast pour la route :
 Colin Farrell : Joe Egan
 Ada : Michelle Monaghan
 Christina Hendricks : Maxie Hearn
 Kate Hudson : Nellie Jarman
 Rihanna : Iraq Weber
 Woody Harrelson : Milch
 Peter Dinklage : Roscoe
Karlie Kloss : "l'Ange de la Mort"