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jeudi 1 février 2024

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST ANNUAL 2024 (Mark Waid, Cullen Bunn, Dennis Culver, Stephanie Phillips, Christopher Cantwell / Edwin Galmon, Travis Mercer, Rose Kämpe, Jorge Fonres)


4 histoires courtes au programme de cet Annual :


- IMPeriled (Mark Waid & Cullen Bunn / Edwin Galmon) - Mr. Mxyzptlk convoque avec Bat-mite tous les lutins de la 5ème dimension pour leur parler d'une menace à venir. Mais la réunion tourne à la foire d'empoigne...

Ce segment, le seul écrit (ou plutôt co-écrit) par Mark Waid, sert en vérité d'introduction à une histoire qui débutera dans World's Finest #25 à paraître en Mars prochain. Les lutins de la cinquième dimension sont de grands gamins investis de pouvoirs énormes comme Bat-mite et Mr. Mxyzptlk mais qui vont devoir faire face à un adversaire encore plus redoutable qu'eux tous réunis.

Bon, c'est mignon, mais guère palpitant. Il faut espérer que Mark Waid a une idée intéressante pour la suite. On ne voit pas non plus très bien quelle plus-value a apportée Cullen Bunn à cette histoire (sans doute a-t-il rédigé le script et les dialogues en suivant les indications de Waid). On ne peut que se sentir floué puisque cet Annual ne propose absolument rien mettant en scène Batman et Superman par ailleurs.

Les dessins d'Edwin Galmon sont corrects même si informatisés à l'extrême. A se demander si certains artistes sauraient encore se débrouiller avec un crayon et une gomme...   
 

- The Ties That Bind (Dennis Culver / Travis Mercer) - Pour le compte de Simon Stagg, Metamorpho doit aller chercher au coeur d'un volcan le marteau de Vulcain. Sauf que quelqu'un l'a devancé et qu'il s'agit d'une vieille connaissance...

Ce deuxième segment se déroule après les événements rapportés dans World's Finest #17. On retrouve donc Metamorpho, qui était au coeur de cet arc, et Dennis Culver s'approprie le personnage avec aisance (il apprécie visiblement ce genre d'outsider puisqu'il vient de signer une mini-série Unstoppable Doom Patrol avec Chris Burnham).

L'intrigue est assez rythmée pour ne pas ennuyer et la rencontre que fait Rex Mason au coeur de ce volcan invite à une suite. Donc, la question se pose de savoir si DC ne préparerait pas quelque chose avec Metamorpho, d'autant que James Gunn l'a intégré au casting de son Superman Legacy (dont le tournage commence en Mars).

Les dessins de Travis Mercer sont convenables, sans plus. Disons que j'aurai apprécié un artiste avec un peu plus de fantaisie, vu le potentiel de ce héros. Mais ça n'était pas la priorité visiblement.



- Sting Like A Bee (Stephanie Phillips / Rose Kämpe) - Avant de devenir la super-héroïne Bumblebee et d'intégrer les Teen Titans, Karen Bercher a signé son premier coup d'éclat en infiltrant les locaux d'une compagnie, filière de Stagg Industries...

C'est déplorable mais Stephanie Phillips perd son temps en acceptant ce genre de travail de commande qui ne lui apportera rien et je me demande si DC (comme Marvel d'ailleurs) sait vraiment quoi faire de cette excellente scénariste, à part lui refiler des jobs pourris, quand, en indé, elle brille sur son propre titre, Grim.

Car, franchement, qui ça intéresse de connaître les origines de Bumblebee, personnage pompée sur la Guêpe de Marvel, puis tardivement incorporée aux Teen Titans (dont Waid a écrit une catastrophique mini-série récemment terminée) ? Pas moi en tout cas.

Rose Kämpe a un style encore trop balbutiant pour rattraper l'affaire, même si c'est déjà plus agréable à lire que Galmon et Mercer. En fait, cet Annual ressemble plus à un fourre-tout qu'à quelque chose de digne de World's Finest


- Time Check (Christopher Cantwell / Jorge Fornes) - Les Challengers de l'Inconnu s'aventurent dans une dimension parallèle pour sauver le docteur Elias, au péril de leur vie et de la réalité même...

Heureusement, les plus patients seront récompensés avec le dernier segment de cet Annual qui, s'il n'a lui aussi rien à voir avec World's Finest, se distingue sans mal par sa qualité narrative et graphique du lot. Il faut dire que c'est Christopher Cantwell qui est aux manettes et ça change tout.

S'il s'agit là encore d'un teaser, alors j'ai hâte que DC confirme qu'il a un projet avec les Challengers de l'Inconnu puisqu'ils sont à l'affiche dans cette histoire. Cantwell les entraîne dans une aventure certes compressée mais haletante, valorisant leur job d'explorateurs et d'aventuriers (après tout, ils inspirèrent à Stan Lee et Jack Kirby les Fantastic Four).

Surtout, on a enfin droit à des planches de dingue puisque c'est Jorge Fornes qui illustre le script de Cantwell et l'espagnol prouve une fois de plus quelle envergure il a pris en  signant chez DC. Tout ça donne donc furieusement envie que Cantwell et Fornes nous produisent une mini-série Challengers of the Unknown au sein du DC Black Label. Jim Lee, s'il vous plait, exaucez-moi !

mercredi 13 décembre 2023

DANGER STREET #12, de Tom King et Jorge Fornes


Et ainsi s'achève Danger Street avec ce douzième épisode. Tom King et Jorge Fornes concluent l'histoire la plus étrange qui soit en beauté. Les plus optimistes y verront l'achèvement de deux auteurs au sommet de leur complicité. Les autres une forme d'adieu. En tout cas, on ne lira pas une histoire pareille de sitôt.


Morale de cette petite histoire : "Là où il y a des dieux, il y a des princesses, et là où il y a des princesses, il y a des histoires, et là où il y a des histoires, il y a de nobles gens qui, éventuellement, vivent heureux pour toujours..."
  

Je sais : ce n'est pas un résumé honnête mais je veux spoiler le moins possible et avec les derniers mots prononcés dans la dernière case de la dernière page de Danger Street, on tient l'essentiel sans déflorer quoi que ce soit.


Cela confirme en tout cas une chose : Danger Street est une fable, un conte, et donc il y a une morale. Mais ne comptez pas sur Tom King pour vous faire la morale. Son message final est aussi ouvert à l'interprétation que ce qui a précédé.


On peut diversement apprécier la production de cet auteur, mais impossible de nier qu'il a une voix à part et en même temps immédiatement reconnaissable. King ne cherche pas à être comparé à qui ce soit, ce n'est pas Grant Morrison courant après Alan Moore par exemple. Et cela est parfaitement synthétisé par Danger Street, son projet le plus curieux, le plus bizarre, le plus inattendu, le plus imprévisible, et le plus méta-textuel.

Je ne vais donc pas vous révéler ici les rebondissements survenant dans cet ultime épisode. Quelques-unes des pages avec lesquelles j'illustre cette critique vous donneront un aperçu mais sans vous permettre de deviner quoi que ce soit concernant l'issue de l'intrigue, du destin de ses protagonistes. 

En vérité, ce n'est pas si important. D'une certaine manière, avec Danger Street, le voyage est plus exaltant que la destination et en se remémorant les douze épisodes, on saisit mieux ce qu'a voulu communiquer Tom King au lecteur. C'est une forme de pensée diffuse, sensible, qui éclot lentement mais sûrement.

Le narrateur de la série a été la voix du Doctor Fate, qu'on n'a jamais vu, mais dont le casque est passé de main en main. A chaque début et fin d'épisode, il introduisait le lecteur dans cet univers où tous les personnages semblaient ne jamais devoir se croiser et qui, lorsque cela arrivait, voyait leur existence définitivement altérée.

C'est la théorie du "voyage du héros" qu'enseignent bien des romanciers et scénaristes pour apprendre comment construire une histoire ; en gros, il s'agit de faire suivre au lecteur la trajectoire d'un personnage dans sa quête, quête qui va le transformer au fil d'épreuves qu'il traverse, mais qu'il endure pour souvent sauver quelqu'un. Le succès de sa quête réside autant dans la réussite de ce sauvetage que dans la manière dont ce qu'il a enduré l'a changé.

Et dans Danger Street, tous les personnages accomplissent ce voyage du héros : Warlord et Starman qui ambitionnaient d'intégrer la Ligue de Justice, Orion qui voulait sauver l'univers de la chute des cieux en gagnant du temps pour ses deux pères, le Creeper qui voulait servir la Green Team en servant de relais à sa propagande, les Outsiders qui voulaient recouvrir leur humanité, Manhunter et Codename : Assassin qui voulaient savoir lequel d'eux était le meilleur dans sa partie, Metamorpho qui voulait se retrouver, les Dingbats qui voulaient retrouver leur ami, LadyCop qui voulait simplement faire son job.

De manière assez ironique, King choisit de clore son récit de manière très pragmatique. Les bons gagnent donc, les méchants sont punis, le monde est sauvé, les amis sont réunis. Puis en une scène il brouille les cartes et suggère que, non, en fait, tout n'est pas si simple. Que tout ça ne se résume pas à des bons et des méchants, que la happy end n'est pas si happy mais nuancée par un sacrifice immense, et d'ailleurs entretemps il y a eu des morts qui le sont restés, et qu'une nouvelle boucle est enclenchée.

Ce que ça signifie ? Que la fin d'une histoire, c'est le début d'une autre, de toutes les autres, ça ne s'arrête jamais. Et c'est ce que veulent dire les ultimes paroles émanant du casque du Dr. Fate au sujet des dieux, des princesses, des histoires, des gens qui les écoutent. Tout est lié : les histoires n'existent que par ceux qui les écoutent, les lisent, ceux-là même qui souvent sont aussi les acteurs d'autres histoires. Mais surtout que les histoires sont des divertissements, des récits pour rendre heureux, même quand elles sont dramatiques : les histoires nous permettent de nous évader, qu'importe leur gravité car tant qu'elles sont reçues elles procurent cette évasion au lecteur/auditeur.

Avec une construction aussi riche, la transposition graphique est un facteur crucial pour la réussite du projet. Jorge Fornes a eu raison de dessiner toutes ces péripéties sans se départir d'une authentique simplicité. Cela a permis au lecteur d'appréhender toutes les strates de l'intrigue de la même façon, qu'il s'agisse de suivre les Dingbats, ces garnements qui en font voir à LadyCop, ou Darkseid et le Haut-Père dans leurs efforts pour éviter que le ciel ne nous tombe littéralement sur la tête, ou Warlord et Starman qui se sont comportés en vrais héros sans avoir besoin d'intégrer la Justice League.

Idem pour les personnages moins sympathiques comme la Green Team qui, bien qu'étant des enfants comme les Dingbats, ont commis des atrocités froidement exécutées par des tueurs professionnels sans que le lecteur ne soit tenté de leur pardonner. Ou la revanche des Outsiders, mus par un ressentiment aussi terrible. Ou Orion qui a foncé dans le tas sans réfléchir au lieu de manoeuvrer plus subtilement.

Fornes a ce génie de représenter les personnages et leurs actions sans qu'on se rende compte de l'énormité de ce qu'ils font. Mais cela infuse dans l'esprit du lecteur et finit par lui éclater au visage. Sauf qu'à ce moment-là, l'artiste a accompli sa mission, a atteint l'objectif qu'il s'était fixé : nous entraîner dans un récit abracadabrantesque sans qu'on l'ait pleinement mesuré. Il nous a, en d'autres termes, amener là où il le souhaitait, au terme d'une intrigue insensée, délirante, et pourtant raconté de la manière la plus posée possible.

Dès lors, que des personnages aussi improbables existent et se croisent devient admissible : c'est la fameuse suspension de crédulité avec laquelle jouent les narrateurs et qui est particulièrement sollicité dans les comics super-héroïques. Fornes a compris, comme seuls les très grands savent le faire, qu'il faut animer une histoire comme un prestidigitateur accomplit un tour : tandis que nous regardons la main droite, la main gauche est négligée et nous sommes confondus. Notre attention n'est jamais attirée du bon côté. Ici en l'occurrence, le dessin, par sa simplicité, sa fluidité, nous raconte une histoire sobrement alors qu'en fait, de l'autre côté, à notre insu, se déroule une intrigue plus complexe et qui se révèle seulement à la toute fin.

La conclusion de Danger Street peut se lire comme l'achèvement de deux auteurs à la complicité extraordinaire - de ce point de vue, je crois que Fornes, plus encore que Mitch Gerads, est l'artiste qui comprend le mieux comment illustrer les scripts de King - mais aussi comme une page qui se tourne. King n'a pas de nouveau projet prévu dans le DC Black Label, après y avoir brillé depuis des années (et le succès de Mister Miracle). En revanche, il est revenu à des monthly comics (Wonder Woman, Le Pingouin) et développe des creator-owned chez Image (Love Everlasting), Boom ! Studios (Animal Pound) ou Dark Horse (Helen of Wyndhorn). Une manière de considérer Danger Street comme ses adieux au label qui le fit roi ?

samedi 18 novembre 2023

DANGER STREET #11, de Tom King et Jorge Fornes


Ah bon sang que c'est embêtant de critiquer la (presque) fin d'une série ! Comment en dire assez sans en dire trop ? Surtout que Tom King et Jorge Fornes semblent s'être ligués pour ne pas rendre la tâche du critique facile. Disons alors que ce onzième et pénultième numéro de Danger Street est magistral et étrange à la fois.


Le ciel va tomber et l'univers s'effondrer sous lui. Orion a reçu la nouvelle de ses pères et se demande comment les Dingbats peuvent rester aussi insouciants. LadyCop, elle, reçoit deux visites qui se finissent mal pour ses visteurs. Le casque du Dr. Fate résoudra-t-il les problèmes de tout ce beau monde ?


Alors oui, les images qui accompagnent cet article en disent peut-être trop. Oui, il y a des morts. Oui, le Creper et Warlord n'ont pas l'air en forme. Oui, Orion arbore un tee-shirt "Darkseid is" qui rappellera des souvenirs aux lecteurs de Mister Miracle. Et oui, pratiquement tous les protagonistes sont réunis dans la cuisiine de LadyCop... Et Commodore Murphy est l'otage d'Abdul Smith et des Outsiders.
 

Êtes-vous plus avancés pour autant ? Laissez-moi vous dire que non parce que Danger Street reste fidèle à ce qu'elle est : une série bizarre, imprévisible, racontée comme une fable, et dont il est impossible de deviner le dénouement qui aura lieu le mois prochain.


Si on se fie aux images et aux apparences, tout le suspense restant réside dans le fait de savoir si, en utilisant le casque du Doctor Fate les Dingbats, Starman, Orion et LadyCop vont ressiciter GoodLooks, Warlord, le Creeper et sauver aussi, accessoirement, l'univers qui s'effondre parce que ni le Haut-Père de New Genesis ni Darkseid d'Apokolips n'ont pu l'éviter. Et donc n'oublions pas dans tout ça ce que réserve le destin à Commodore Murphy, Abdul Smith, les Outsiders, Atlas, Metamorpho.

Quand on écrit cela et qu'on le lit, ça ressemble à un inventaire à la Prévert. Pas sûr que cette référence parle à Tom King mais sait-on jamais, le bonhomme a de la culture et des Lettres. En tout cas, ça synthétise parfaitement cette dinguerie de série qui a assemblé, contre toute attente, des personnages aussi curieux, divers et variés que ceux de 1st Issue Special, cette anthologie des années 70 publiée par DC.

Aussi étonnant que cela puisse paraître donc, King aura réussi à faire vivre dans une même série ces héros au coeur d'une intrigue particulièrement acrobatique mais en réussissant aussi à faire en sorte que jamais, même à un épisode de la fin, le lecteur ne sache où tout ça va aller, comment tout ça va se conclure.

Et si, en fin de compte, Danger Street était un comic-book sur l'art de raconter des histoires ? Si l'intrigue n'était qu'une vague prétexte pour réunir des individus qui, en temps normal, n'avait aucune chance de se croiser. Si c'était, en vérité, une métaphore de la notion d'univers partagé par l'absurde ? Une mini-série free jazz ?

Cette hypothèse est séduisante mais ce n'est que la mienne. Si je vous la soumets quand même, c'est parce que Danger Street pourrait être la culmination du travail, de l'oeuvre de King au sein du DC Black Label. Quand on y pense, qu'y a accompli King ? Il y aura raconté des histoires avec des seconds, voire troisièmes couteaux du DCU : Scott Free, Adam Strange, Christopher Chance, Supergirl, etc. Tout ce qu'on trouve, comme grossis sous un verre de loupe, dans Danger Street.

Les héros de cette série sont encore plus hasardeux et improbables que ceux qu'a déjà animés King. Le Starman qu'il a choisi n'est pas Ted ni Jack Knight mais Mikaal Tomas, le Starman bleu. Warlord est un ersatz de tous ces héros de fantasy. Orion apparaissait et mourrait dans son Mister Miracle. Le Creeper est une création de Steve Ditko qui avait déjà inspiré King pour Rorschach (si ça, c'est pas une preuve que tout est lié dans ses livres pour le Black Label...). Qui avait entendu parler des Dingbats, de la Green Team, des Outsiders avant Danger Street ? Et de LadyCop ?

Comme d'hab', King nous les a rendus étonnamment familiers tout en préservant leur bizarrerie. Et donc on est désormais attaché à ce qui va leur arriver tout en espérant que la fin de leur aventure commune sera au niveau de ce qui aura présidé à leur réunion. Mais on n'est pas dupe : tout cela est absurde, et c'est bien la forme du conte, de la fable qui convient le mieux pour nous avoir fait avaler cette potion. Une potion grisante, euphorisante, excitante.

Pour contrebalancer cette dimension, il aura fallu compter sur un artiste qui, lui, a dessiné ça avec une simplicité désarmante, comme si tout, pour lui, coulait de source et devait être présenté comme si c'était un comic-book comme les autres. Saluons donc Jorge Fornes, encore une fois.

Il nous gratifie ici d'un nombre presque anormal de splash et doubles pages, magnifiquement colorisés par le maestro Dave Stewart, qui, comme Fornes fait tout comme si tout était parfaitement normal, ordinaire. On n'en attend pas moins de celui qui reste lié à jamais au Mignolavers, à Hellboy, au BPRD. Ce n'est pas quelques olibrius sortis de la cave du DCU qui vont le changer.

Mais Fornes continue, comme personne, à rester dans les rails et donc à calmer la partie quand par exemple on a droit à cette scène impayable avec Orion et les Dingbats, lui venant d'apprendre que la fin de l'univers était inévitable et imminente tandis qu'eux se chamaillent jouant à la console. Ou encore quand Non-Fat explique, en parsemant son exposé de jurons, à LadyCop comment il est arrivé avec Warlord jusque chez elle en pleine nuit. Et qu'elle lui répond, tranquille, de façon tout aussi froidement hilarante, que, puisque c'est comme ça, hé bien, on va l'utiliser, ce casque de Dr. Fate, pour voir si ça marche.

J'adore cette série pour tout ça : son casting impossible, ses scènes goofy, cette distance, et cet humour mixé avec la fin du monde. J'ignore totalement comment on peut finir un tel scénario mais je fais confiance à King et à Fornes pour nous dérouter une ultime fois dans un mois.

vendredi 13 octobre 2023

DANGER STREET #10, de Tom King et Jorge Fornes


Ce dixième épisode de Danger Street renoue avec le format de la mini-série, après le numéro très spécial du mois dernier. Tom King sait qu'il entame la dernière ligne droite et rassemble ses lignes narratives pour organiser leur rencontre. Jorge Fornes illustre tout cela avec une fluidité toujours aussi remarquable. Que dire sinon que c'est bluffant !


Liz "LadyCop" Warner est en possession du casque de Dr. Fate. Personne ne le sait. Mais il y a une chose qu'elle ignore aussi, c'est que tout le monde le veut : Commodore Murphy, les Outsiders, Warlord, Orion, les Dingbats de Danger Street. Tous pour des raisons différentes. Et pendant ce temps, l'univers est sur le point de s'effondrer...


Difficile de parler de cet épisode sans mentionner une annonce communiquée hier par DC : en effet, Danger Street, comme toutes les mini-séries écrites par Tom King (et d'autres pointures venues proposer leur projet hors continuité dans cet espace de création détaché de la continuité), risque fort d'être le dernier spécimen de son espèce.


Outre que le scénariste est désormais engagé sur deux séries mensuelles (Le Pingouin et Wonder Woman) et n'a pas dévoilé de nouvelles mini-séries pour 2024 chez DC (alors qu'il va en sortir une chez Boom ! Studios et qu'il continue Everlasting Love chez Image), DC donc a officialisé hier le retour de sa collection "Elseworlds".


"Elseworlds" fut longtemps ce qu'est le DC Black Label aujourd'hui : des histoires hors continuité (même si certaines y furent ensuite intégrées) par des grands auteurs/artistes. Difficile donc, dans ces conditions, de ne pas considérer la fin programmée du Black Label (ou du moins une forme de relégation pour lui).

DC a frappé fort en dévoilant des projets par Clay Mann, Greg Smallwood, Andy Diggle et Lenadro Fernandez, Jay Kristoff et Tirso Cons, Tate Brombal et Werther Dell'Edera, Matthew Rosenberg et Otto Schmidt. Sur les six mini-séries communiquées, trois mettent en scène Batman ! Y aura-t-il encore de la place pour d'autres personnages, des seconds ou troisièmes couteaux comme ceux qu'on croise dans Danger Street ?

L'avenir nous le dira, mais je ne suis pas optimiste. Aussi en lisant ce dixième épisode, ai-je considéré la fin d'une époque. Tom King signera la fin de cette saga en Décembre et déjà ce mois-ci, on voit comment le scénariste organise la réunion de tous les subplots qu'il a échafaudés.

Le point commun est désigné très vite : c'est le casque du Dr. Fate. Depuis le début de Danger Street, c'est une voix qui en parvient (celle de Nabu ?) qui sert de narrateur, dans une tonalité qui assimile l'histoire à une grande fable, à un conte avec des chevaliers, des ogres, des dragons, etc, pour symboliser les protagonistes. 

Au point où nous en sommes, c'est LadyCop qui est en possession du casque sans savoir qu'en faire : pour elle, il s'agir surtout d'une pièce à conviction dans l'enquête qu'elle mène pour trouver le responsable de la mort d'un des Dingbats de Danger Street. Or les Dingbats aimeraient bien mettre la main sur le casque dont ils pensent qu'il pourrait ressusciter leur copain GoodLooks. 

Problème : le corps du gamin a été déplacé par Orion, envoyé sur Terre par le Haut-Père de New Genesis et Darkseid d'Apokolips, pour... Trouver le casque ! Les Dingbats se sont alliés à Warlord et Starman qui voulaient se servir du casque pour intégrer la Justice League au cours de la cérémonie qui a coûté la vie à GoodLooks. Starman peut localiser Orion au péril de sa vie mais Orion acceptera-t-il de négocier avec Warlord avec qui il a eu maille à partir quand ce dernier voulait s'emparer du corps de GoodLooks ?

Enfin, derniers à convoiter le casque et pas des moindres : d'un côté Commodore Murphy, patron de la Green Team, qui a fait du Creeper son nouveau protecteur, et de l'autre les Outsiders, qui espèrent redevenir des ados comme les autres.

L'épisode en allant et venant de l'un à l'autre de ces personnages tisse une toile compacte dont chaque fil tend vers le même point : le casque. Tom King semble s'amuser avec ces personnages et le lecteur dans cette drôle de chasse au trésor car rien ne dit que le casque de Fate, objet mystique si puissant soit-il, soit en mesure d'exaucer les voeux de tous ceux qui veulent l'acquérir. On parle là quand même de ressusciter un ado, de rendre un aspect humain à d'autres, de sauver l'univers... Et LadyCop n'est pas du genre à céder facilement un objet aussi précieux, quand bien même se dresseraient devant elle un néo-dieu, des créatures grotesques mais puissantes, un maniaque, des gamins désespérés, un seigneur de guerre, un alien bleu.

Mais on retiendra surtout, (ou du moins, autant) la manière : car parti pour écrire une histoire où des personnages sans aucun lien commun interagiraient, King a déjà réussi la prouesse des les agréger dans une intrigue finalement simple malgré un déroulement tortueux. Bien entendu, on compte sur le scénariste pour aboutir à un dénouement digne de ce nom, mais qu'au dixième épisode, le lecteur ait compris ce qui allait réunir tous ces héros est déjà un exploit.

L'autre exploit de Danger Street, on le doit à Jorge Fornes. Car si la narration a quelque chose d'étourdissant, elle le doit pour beaucoup à cet artiste. King aurait pu écrire cette histoire pour Mitch Gerads par exemple, qui y aurait certainement donné une coloration distincte et originale. Mais en faisant le choix de Fornes, il a misé sur l'intelligence et la sobriété (non pas que Gerads ne soit pas intelligent, en revanche il n'est pas particulièrement sobre graphiquement parlant).

Je l'ai souvent écrit et donc je vais me répéter mais Fornes a ce don de ramener les éléments les plus excentriques au sol. Qu'il s'agisse de mettre en scène des ados turbulents, des aliens, de dieux, jamais il ne dévie de sa ligne. Tout est rigoureusement cadré, de telle sorte que cet ensemble ne soit pas affadi mais assimilable.

Imaginons que Danger Street ait été confié à un artiste plus clinquant : ses parties les plus farfelues, les plus fantastiques auraient certainement gagné en attractivité et le lecteur aurait été ébahi par cette distribution de personnages et de décors. Mais la forme n'aurait-elle pas parasité, voire cannibalisé le fond, distrayant le lecteur et l'empêchant de se concentrer sur la façon dont les trajectoires des acteurs du récit finiraient par se heurter ? 

Tandis qu'avec un dessinateur aussi sage en somme que Fornes, on ne perd jamais de vue l'essentiel, c'est-à-dire l'improbabilité que des gens aussi divers coexistent dans la même histoire. Du coup, quand, aujourd'hui, leurs routes sont effectivement sur le point de se rejoindre, le lecteur n'a pas d'effort à faire pour le comprendre. Tout cela nous a été servi sur un plateau car nous n'avons jamais été distraits par la forme, les effets. Tout a été contenu par un trait épuré, un découpage tenu, une narration tendue.

C'est cela l'intelligence de la bande dessinée : quand le fond est complexe, touffu, la forme ne doit pas en rajouter. En revanche, sur une trame simple, on peut se permettre une forme plus foisonnante, plus flamboyante.

Quel que soit l'avenir du DC Black Label et l'issue de Danger Street, si ce titre devait servir de conclusion à cet espace créatif, ce serait un parfait symbole, un résumé idéal.

vendredi 15 septembre 2023

DANGER STREET #9, de Tom King et Jorge Fornes


Tom King avait prévenu : cet épisode 9 de Danger Street serait "spécial". Et il l'est.  Selon que vous aimez ou non ce que produit le scénariste, soyez prêts à recevoir une masterclass en storytelling ou un numéro insupportable. Jorge Fornes s'est plié à un exercice de style qui prouve encore une fois, si besoin était, quel extraordinaire artiste il est.


C'est l'heure du duel tant attendu entre Manhunter et Codename : Assassin. Les deux tueurs se trouvent sur le toit du building de la Green Team pour un combat à l'épée. Manhunter tient celle du Warlord, Assassin celle qu'il a modelée à partir du bras en diamant de Metamorpho. L'enjeu : la vie ou la mort de Commodore Murphy.


Danger Street, c'est ni plus ni moins que la synthèse absolue de ce qu'écrit Tom King. Formellement déjà parce qu'on a un épisode de 28 pages découpées en "gaufrier" de 8 cases chacune, soit 224 plans d'égale valeur. Un cadre rigide, strict, austère.
 

Sur le fond ensuite : il s'agit d'un duel entre deux hommes et pas n'importe lesquels, deux assassins professionnels, d'égale valeur là encore, bien décidés à en découdre une fois pour toutes. Ils se battent pour des motifs opposés : l'un veut éliminer l'autre pour tuer l'enfant qui l'emploie, l'autre veut tuer le premier pour l'empêcher de tuer l'enfant qui l'emploie.


C'est un affrontement simple : les deux adversaires se battent avec des épées. L'une d'elles appartient à Travis Morgan/Warlord. L'autre a été modelé dans le diamant qui compose un des bras de Metamorpho. Deux armes mythiques, uniques. Pas des armes à feu, par des armes magiques, pas de super-pouvoirs (ou un peu, avec de la télékinésie à un moment).

Le théâtre de cette bataille est le sommet d'un gratte-ciel appartenant à la cible de Manhunter, Commodore Murphy, chef de la Green Team et ennemi de Abdul Smith, qui soutient désormais Manhunter après que Murphy l'a trahi. Le bâtiment est une sorte de métaphore : c'est le zénith des deux adversaires, leur Olympe, c'est aussi un terrain à la surface limitée et qui, si on en dépasse les limites, donne sur le vide. C'est une sorte de ring en hauteur qui, si on en sort, vous précipite dans l'abîme et assure une mort certaine à celui qui chute.

Bien entendu, nous sommes dans un comic-book écrit par Tom King et donc ça va parler en se battant. Dans un premier temps, je l'avoue, j'ai presque été déçu que la première preview de l'épisode ne soit pas la version définitive : sans dialogue, sans un mot. Mais j'imaginai alors que le duel occuperait l'entièreté de l'épisode jusqu'à la défaite d'un des deux duellistes. Ce n'est pas le cas. Et surtout ce que se disent ces deux assassins vaut qu'on s'y arrête. Mérite d'être lu. Ce n'est pas du bavardage, ce n'est pas du texte pour du texte d'un auteur qui s'écouterait parler.

Il y a une chose fondamentale à mon sens qu'il faut comprendre chez Tom King. Il s'agit d'un scénariste qui a un pied dans chaque monde, celui du mainstream avec des séries régulières (il va y faire son grand retour avec Wonder Woman et avec Le Pingouin, ses premières ongoing depuis Batman), et celui dans une sorte de production indé plus ou moins nette (avec ses mini-séries pour le DC Black Label, mais aussi Everlasting Love chez Image Comics et bientôt un autre projet chez Boom ! Studios, Animal Pound, en Décembre prochain)..

Pourtant ce qui relie ses travaux mainstream et ceux plus indépendants, c'est son rapport aux personnages et aux histoires qu'il leur fait vivre. Il y a des scénaristes qui écrivent en tenant compte de la continuité, c'est-à-dire à ce que les auteurs qui les ont précédés ont écrit sur tel ou tel personnage. Et il y a ceux pour qui, peu importe le passé, le personnage est un instrument, un véhicule qui sert à incarner des histoires, des idées que l'auteur qui s'en occupe veut porter.

Dans cette configuration, les fans de la continuité voient comme un sacrilège les auteurs appartenant à la seconde catégorie car ils placent le personnage et son histoire comme des éléments intouchables qu'il faut respecter. En somme, ce sont comme des paquebots de croisière qu'il faut toujours ramener au port pour le prochain scénariste qui les écrira.

Mais ces fans oublient souvent (volontairement ou non) qu'au départ la continuité, la notion d'univers partagé n'étaient pas telles qu'on les conçoit aujourd'hui. C'est-à-dire qu'il ne s'agissait pas de respecter des décennies de publication : il s'agissait de constructions narratives empiriques dans lesquelles d'autres personnages appartenant au même éditeur passait parfois faire coucou dans la série d'un autre héros, pas plus. Chez DC, la continuité n'a jamais été une condition sine qua non : régulièrement elle a été battue en brèche, le DCU a été reconstitué, redémarré, relancé. Il y a eu l'âge d'or, l'âge d'argent, Crisis on infinite earths, les New 52, Rebirth. Et tous ces cycles ont été bâtis sur l'effacement de ce qui s'est fait avant puis la restauration de ces éléments effacés puis leur reboot, puis un mix de la tradition et de la modernité. 

Il y a donc toujours eu deux courants chez DC et aujourd'hui le fait qu'il existe chez cet éditeur deux espaces parallèles éditoriaux avec les séries mensuels classiques et les histoires du Black Label illustrent encore cette dichotomie et cette simultanéité. On peut trouver chez cet éditeur ce qui fait une major avec des comics mensuels traditionnels et des comics à la parution parfois plus chaotique mais qui racontent des histoires librement inspirés des comics traditionnels, avec des personnages réinterprétés pour être adaptés à la vision d'un auteur. Et parfois ce qui commence dans une dimension se prolonge et se conclut dans l'autre : par exemple le run de Tom King sur Batman a trouvé sa conclusion dans le Black Label.

Si je reviens un peu longuement sur tout cela, c'est parce que c'est ce qu'on peut lire entre les lignes dans le dialogue que se tiennent Manhunter et Assassin. Ils se battent dans une dimension tout en échangeant sur un autre plan. Leurs corps se disputent autant que leurs têtes. Manhunter va ainsi dès le début de l'épisode interroger son adversaire sur ses motivations (pourquoi veut-il vraiment le tuer ? Sous-entendant que ce n'est pas simplement son boulot mais une sorte de mission supérieure). Et Assassin va répliquer en sondant aussi Manhunter sur le sens de ses meurtres (pourquoi tuer Commodore Murphy après avoir épargné Abdul Smith qui le soutient désormais pour se venger de Murphy ?).

Après quelque coups, Manhunter déstabilise physiquement Assassin en le projetant à terre mais sans en tirer profit pour lui donner le coup de grâce alors qu'il a lâché son épée dans sa chute. Non, ce qui suit déjoue les attentes d'Assassin et du lecteur : Manhunter prend une pause, fait un break. Il va s'asseoir au bord du toit et invite son adversaire à l'imiter. Il propose finalement de tirer à pile ou face le sort de ce duel, pour s'épargner du temps, du sang, de l'énergie. Manhunter a autre chose à faire (tuer Murphy) comme Assassin (retourner protéger Murphy). Autant abréger.

A partir de là, l'épisode entre dans une autre dimension lui aussi. Il a commencé par un duel physique, il se prolonge par un duel cérébral, un débat oral. Etant donné et admis par les deux belligérants qu'ils sont d'égale valeur, pourquoi ne pas s'en remettre à un arbitre plus puissant pour désigner le vainqueur, autrement dit compter sur le hasard, une pièce jetée en l'air ? 

Je vais m'arrêter là et vous laisser découvrir tranquillement ce qu'il advient ensuite et qui est aussi déroutant. Assassin aussi va proposer à Manhunter une autre façon de décider  de l'issue de leur combat. Et le duel va s'achever en définitive de la manière la plus logique qui soit tout en restant, jusqu'au bout, un débat autant qu'un affrontement.

Tout l'épisode, effectivement très "spécial", est construit sur l'idée de transition, de passage. Il n'est pas question en fait de victoire, de défaite, et même en vérité la figure du duel n'est  qu'un prétexte. Toute la dimension épique suggérée par la couverture et les premières pages sont une façon d'accrocher le lecteur tandis que le vrai propos de l'épisode est ailleurs, dans cette manière de passer du physique au cérébral, du sensible à l'intellectuel, de la force à la pensée, de l'acte à l'objectif, du sujet à l'objet. Manhunter comme Assassin se fichent pas mal de vaincre l'autre. Il s'agit davantage de dominer, de prouver sa supériorité, quitte à la confronter à sa dimension la plus absurde - et de ce point de vue l'épisode n'a pas vraiment de fin en réalité : les duellistes continueront éternellement à se disputer sur la question. Vous comprendrez parfaitement quand vous lirez l'épisode. 

Qui d'ailleurs contrairement aux huit précédents (et sans doute aux trois prochains) ne s'ouvre ni ne se ferme comme d'habitude (avec l'image du casque de Dr. Fate rappelant les faits et introduisant ce qui va suivre). Il n'y a pas non plus les autres personnages qu'on est habitué à suivre (pas de Ladycop, pas de Dingbats, pas d'Outsiders, pas de Warlord, pas de Starman, pas de Darkseid ni de Haut-Père, pas d'Orion, pas de Creeper, pas de Green Team).  

Pour illustrer cet épisode, Jorge Fornes s'est donc plié au découpage le plus sévère qui soit, la marotte de Tom King, le fameux "gaufrier". On pourrait penser qu'il s'agit d'un gadget, d'un truc de scénariste, une sorte de test qu'il fait passer à ses artistes depuis Mister Miracle. Parfois cela tient à quelques pages, parfois un épisode, parfois toute une série.

Mais ici ce cadre strict sert à littéralement découper la page en deux. Tout est double dans cet épisode : il y a deux personnages, deux camps, deux missions, deux fois quatre cases, deux épées... La liste est longue comme le bras. Il y a principalement pour Fornes deux valeurs de plan : un plan large (personnage en pied) et plan serré (buste ou gros plan sur le visage ou les mains).

On pourrait également supposer que dessiner avec un "gaufrier" est un exercice fastidieux pour un artiste. C'est vrai que pour certains c'est quelque chose qu'on a même du mal les imaginer faire : Bryan Hitch serait certainement frustré de s'y plier. Mais Jorge Fornes est un autre genre d'animal graphique. Pour les dessinateurs comme lui qui sont influencés par l'école Cannff-Toth, le plaisir est dans la contrainte, dans la limite.

Parce que Fornes s'appuie sur un dessin qui repose essentiellement sur le trait, la description, la fidélité au script, ce n'est pas un souci de s'adapter au "gaufrier". Au contraire on peut penser qu'il s'agit d'un défi stimulant pour trouver le moyen de s'exprimer dans un cadre aussi serré.

Il existe pour ainsi dire deux races de dessinateurs : ceux pour qui le découpage se définit en fonction de ce qu'on dessine sur la planche - en d'autres termes : on dessine d'abord sans poser de cadre puis ensuite on trace des cases pour composer la page entière. Et puis il y a ceux pour qui le découpage définit le dessin : en somme on dessine seulement ce que la case peut contenir et toute la page est ainsi définie. Il n'y a aucun doute pour moi (sans doute le vois-je ainsi parce que j'ai pratiqué les deux écoles) que Fornes aborde la planche en fonction de son unité de base (la case) et la compose en découpant d'abord (tandis que Hitch dessine d'abord puis trace ses cases ensuite).

Il n'y a pas, j'insiste bien là-dessus, de bonne ou de mauvaise école. On peut même au fil d'une carrière passer de l'une à l'autre puis revenir à la première. Quelqu'un d'aussi versatile que Immonen, par exemple, a prouvé qu'on pouvait parfaitement s'épanouir en se contraignant tout comme en se laissant aller à dessiner sen débordant des cases. Moebius expliquait aussi que la case était musicale : le dessin qu'on y met revient à la jouer comme une note noire ou blanche, et à partir de là, tout le visage de la planche s'en trouvait transformé.

Mais c'est assez fascinant, je trouve, de voir un artiste se plier à un exercice comme le "gaufrier" alors que, depuis Neal Adams jusqu'à Druillet et puis les années 90, le courant dominant est d'avoir désincarcérer le dessin, d'avoir fait sauter le cadre de la planche, d'avoir débordé des cases. Alors que les artistes ont majoritairement préféré suivre cette révolution graphique née dans les années 70, d'autres trouvent encore la volonté de suivre le script très serré de scénaristes qui misent tout sur le cadre, le contenu de la case, la frontière de l'image dessinée. Et cela a donné des résultats aussi puissants.

Danger Street reviendra dans trente jours. Mais il est possible que, comme pour Manhunter et Assassin, il faille en profiter car entre son projet chez Boom !, Everlasting Love chez Image, et ses deux séries régulières (Wonder Woman, Le Pingouin), Danger Street soit la dernière mini-série Black Labellisée de Tom King avant longtemps (tout simplement parce que le scénariste s'est préparé un agenda bien rempli)...

samedi 12 août 2023

DANGER STREET #8, de Tom King et Jorge Fornes


Avant un neuvième épisode, le mois prochain, que Tom King et Jorge Fornes annoncent comme "très spécial", Danger Street #8 est déjà un sacré morceau. Une sorte de masterclass en storytelling de la part d'un duo d'auteurs à la complicité parfaite. Si le versant cosmique de la saga est mis de côté, les interactions entre les autres personnages prouvent une fois encore à quel point cet ouvrage est étonnant.


Liz "Ladycop" Warner et Jack "the Creeper" Ryder dînent ensemble - mais il tient moins bien l'alcool qu'elle et se montre bavard. Les Dingbats s'évadent de prison grâce à Starman et avec Warlord. Mais surtout Abdul Smith et Commodore Murphy préparent leurs champions à un duel fratricide...


Avant d'en venir au coeur du sujet, c'est-à-dire à ce huitième épisode de Danger Street, le hasard a voulu que cette semaine Tom King soit au centre de deux conversations que j'ai suivies, dont l'une dans laquelle je suis intervenu.


Si vous allez sur YouTube, laissez-moi d'abord vous conseiller une chaîne : Comics Code . Elle est tenue par un certain Philippe Boulier, qui n'apparaît pas à l'image (ce qui nous évite donc d'avoir un de ces zozos cabotinant face caméra et ne montrant jamais rien de l'intérieur des livres dont il parle). Là, l'image est fixe sur les pages d'un comic-book commenté avec pertinence.

Au début de cette semaine, "Comics Code" est revenu sur le one-shot Batman : One Bad Day - The Riddler (Le Sphinx en vf), paru chez DC/Urban Comics. Et la vidéo en profite pour aborder plus largement quelques-uns des travaux de Tom King, sa manière d'appréhender les personnages, leur histoire, etc. Je ne suis pas d'accord avec tout ce qui y est dit et je l'ai fait savoir, mais l'échange a été respectueux et enrichissant.

Puis, quelquefois, je traîne sur Buzzcomics sans y intervenir (je n'interviens plus sur les forums et je conseille à tout le monde de faire pareil, mais c'est une autre histoire). Je tombe sur une discussion évoquant Tom King et ça tourne vite au règlement de comptes, avec des jugements à l'emporte-pièce par des individus qui reconnaissent d'ailleurs ne pas avoir tout lu de lui et se fier à des retours de lecture d'autres personnes (voilà pourquoi il ne faut pas aller sur les forums... Entre autres choses). Grosso modo, il est reproché à King de raconter toujours la même chose, d'être un type prétentieux et j'en passe (les forums sont vraiment plein de pseudo-fans complètement cons).

Tout ça pour dire que Tom King clive. Ceux qui l'adorent ont souvent un discours raisonné mais ceux qui le détestent se complaisent dans un ressentiment alimenté par des clichés et on-dit. Pourtant, il me semble que ces deux clans s'entendent au moins sur une chose ou deux : on reconnaît un récit écrit par King entre mille, et il aborde ses histoires sans complexes, comme s'il partait d'une feuille blanche.

Bien entendu, à partir de là, on peut se poser la question de savoir s'il se fiche complètement de ce qui a été fait avant lui sur tel personnage ou s'il se permet ces libertés parce qu'il évolue majoritairement au sein du DC Black Label où la continuité ne compte pas. Et ce même s'il a quand même signé un run substantiel sur Batman (donc dans la continuité) et s'apprête à replonger avec Wonder Woman.

Le format du Black Label selon King, c'est celui d'une histoire complète en (le plus souvent) douze chapitres. Même là, vous en trouverez pour lui reprocher de s'y cantonner, mais oublions ces fâcheux. En revanche, il me paraît difficile de soutenir qu'il écrit toujours la même histoire. Et s'il fallait une série pour le prouver, il suffirait de lire Danger Street.

En lisant ce huitième épisode, on entre dans le dernier quart de l'histoire et logiquement des choses commencent à se décanter, des personnages commencent à avoir des relations plus étroites, des lignes narratives commencent à se croiser. Il demeure des incertitudes, du suspense, mais chaque nouveau numéro va progresser vers la conclusion de plus en plus rapprochée.

Ce mois-ci, par exemple, Liz "Ladycop" Warner dîne avec Jack "the Creeper" Ryder. Elle insiste à plusieurs reprises pour qu'il comprenne que ce n'est pas un dîner romantique (même s'il est évident qu'il aimerait bien que ce soit le cas). Ils boivent abondamment mais elle tient mieux l'alcool que lui, ce qui introduit déjà de l'humour car on l'habitude de voir les hommes s'enivrer moins vite que les femmes. Mais surtout King se sert de cela pour faire parler, plus de raison, Jack Ryder - et notamment de la Green Team, de leurs affaires. Et plus encore cela va pousser Ryder à se transformer en Creeper devant Ladycop alors qu'il est fin soûl. Mais son costume est si grotesque qu'elle croit visiblement que c'est un déguisement de carnaval et que pour porter ça, il faut avoir une case en moins.

L'autre ligne narrative permet de réunir les Dingbats et le tandem Warlord-Starman. Une évasion de prison sert de prétexte, mais qu'ont à se dire des gamins des rues et deux super-héros largués ? Pas grand-chose en vérité si ce n'est de passer un deal qui convient aux deux parties et qui renvoient au chagrin des uns et à la culpabilité des autres. Si vous avez déjà vu ça, comme ça, dans un précédent comic de King, rafraîchissez-moi la mémoire.

Mais surtout le coeur de cet épisode se situe entre les deux membres de Green Team, Abdul Smith et Commodore Murphy. Le premier a capturé avec les Outsiders le Manhunter. Le second est protégé par Codename : Assassin. Chacun sait où est l'autre. Le duel est inévitable et il est programmé en bonne et due forme par les antagonistes. Le prochain épisode promet d'être "très spécial", et certainement pour cet affrontement.

Si tous ces rapprochements, ces connexions s'opèrent aussi magistralement, sans heurts, c'est parce que le script est servi par un dessin qui ne cherche jamais à briller à ses dépens. Jorge Fornes est un artiste au talent atypique, il a atteint un niveau qu'on ne pouvait soupçonner quand il était employé par Marvel, et la confiance que place King en lui a donné une confiance cruciale en son travail.

Pour s'en convaincre, regarder ses couvertures (pour cette série et les nombreuses variantes qu'il signe par ailleurs). Mais surtout appréciez sa narration graphique. Fornes, c'est un dessinateur avant tout intelligent. Il a réfléchi au script, aux situations, aux personnages, et il a compris que son boulot n'est pas de frimer grâce à un scénario bien écrit, mais de bien dessiner ce scénario. C'est ça, être un bon dessinateur de comics. 

On peut être un bon dessinateur en ayant une technique solide, en sachant produire de belles images aux compositions harmonieuses, au trait élégant. Mais être un bon dessinateur de comics, c'est comprendre qu'on doit servir le script pour que la lecture du livre soit une expérience optimale. Il ne faut pas non plus être dépassé par les mots du scénariste, sa manière d'agencer les scènes, de construire le récit. C'est un juste milieu à trouver. Et ça peut prendre des années avant d'y arriver.

Mais Fornes est sans doute le collaborateur régulier de King qui le comprend le mieux, plus encore que Mitch Gerads. Pourquoi ? Parce que Gerads a un style puissant mais aussi clivant que l'écriture de King - moi-même, j'ai parfois du mal avec le dessin trop informatisé de Gerads. Tandis que Fornes a cette classe des grands dessinateurs à l'ancienne, comme Lee Weeks à qui il fait de plus en plus penser sans le singer pour autant. Il rend les histoires belles mais surtout il les rend fluides, et ça, sans se faire mousser. C'est même ingrat pour lui car il est quelque peu éclipsé par la notoriété de King et donc on pourrait être enclin à mésestimer son apport. Pourtant, sans fioritures, il accepte cette mise en retrait au profit du récit, de l'écriture. Et ainsi tout sonne juste, tout est à sa place, toujours.

Comme Fornes n'use pas de découpage spectaculaire, la subtilité de ses procédés se trouve presque à la marge. C'est le graphisme d'un bruitage (comme lors de l'évasion des Dingbats et Warlord). C'est un imperceptible travelling avant sur Codename : Assassin quand il lorgne sur le bras en diamant de Metamorpho dans le bureau de Commodore Smith.. C'est Jack Ryder qui s'affale sur une table de restaurant, complètement soûl, tout en disant des choses compromettantes devant Liz Warner impassible, à l'écoute. Tous ces petits mouvements suggérés, tous ces artifices qui dynamisent une scène avec une action hors champ. Et c'est fort parce que, lorsque vous lisez ces scènes, ça ne vous frappe pas, mais vous vous en souvenez longtemps après et vous vous dîtes : "c'est bien amené parce que je ne l'avais pas vu venir."

Et, en somme, c'est le résumé de Danger Street : on ne voit rien venir, on ne sait même pas trop comment ça fonctionne, comment des éléments aussi épars et différents se rejoignent, mais c'est bien amené. Si après ça, il y en a encore qui vous convainquent que Tom King dit toujours la même chose avec un air supérieur, dîtes-leur de lire Danger Street. On verra s'ils disent toujours ça après.

mercredi 12 juillet 2023

DANGER STREET #7, de Tom King et Jorge Fornes


Après deux mois d'absence, Danger Street revient pour son second acte. C'est peu dire que la série m'a manqué et donc je suis content de la retrouver. Encore une fois Tom King et Jorge Fornes comblent leurs fans avec leurs récits entremêlés et imprévisibles, réussissant à réunir des personnages apparemment sans rien de commun.



"Lady Cop" patiente pour rencontrer Commodore Murphy dans le cadre de son enquête. Elle fait à cette occasion la connaissance de Jack Ryder qui a aussi rendez-vous avec le chef de la Green Team. Par ailleurs, Non-Fat est arrêté par l'agent Cooper et partage une cellule avec Travis Morgan. Le Manhunter poursuit Abdul Smith qui lui tend un piège. Et les Néo-Dieux s'emploient toujours à sauver l'univers...


A chaque fois qu'une série s'interrompt, ma crainte est que lorsqu'elle reprend, il soit difficile de se rappeler où j'en étais dans ma lecture. Ainsi, le mois dernier, Danger Street était absent des bacs, mais ce hiatus était volontaire puisque le dessinateur Jorge Fornes avait un souci ophtalmologique qui l'empêchait de travailler.


Toutefois, Fornes est toujours aussi irréprochable. Quoiqu'il en soit, que ses fans se rassurent, on ne sent aucune faiblesse dans les pages de ce numéro. Son trait est de plus en plus proche d'un Lee Weeks (après avoir longtemps été influencé par Mazzuchelli) et sa narration est déconcertante de maîtrise. Impossible de détecter que l'artiste a été handicapé.
  

Lorsque, en Mai dernier, on avait donc quitté Danger Street (attention, spoilers !), l'ultime page du n°6 nous montrait pour la première fois les Outsiders, ces mystérieux personnages maintes fois évoqués dans la série comme étant la cible de la Green Team et Jack Ryder/the Creeper, accusés d'être des terroristes et des monstres.

Dans l'anthologie 1st Issue SpecialTom King a trouvé l'inspiration pour Danger Street, les Outsiders n'avaient rien à voir avec le groupe formé par Batman après son départ de la Justice League. De l'aveu même du scénariste, il s'agissait de personnages tellement improbables qu'il s'est longtemps demandé comment les intégrer à son projet et on peut penser qu'il a retardé leur arrivée dans l'histoire le plus longtemps possible afin que les lecteurs qui ignoraient tout d'eux soient franchement surpris par leur représentation.

Mais le vrai coup de force de Tom King, c'est la manière dont il les a introduits puisque Abdul Smith, un membre de la Green Team, trahi par son ami Commodore Murphy et traqué par le Manhunter, finissait par trouver refuge auprès des Outsiders dont on devinait vite qu'il avait aidé à bâtir la fortune de la Green Team avant de vivre en reclus et pointé du doigt comme des terroristes.

Logiquement, une des pistes narratives de cet épisode consiste à suivre de retournement de situation. Le Manhunter retrouve la piste de Abdul Smith qui se cache sous un faux nom sur une île paradisiaque et qui lui a tendu un piège avec l'aide des Outsiders. Ce développement constitue une des surprises les plus captivantes de ce numéro, d'autant qu'il est précédé d'une longue course-poursuite effrayante où le lecteur ne peut que prendre fait et cause avec Abdul contre la marche implacable du Manhunter.

Les Dingbats de Danger Street connaissent aussi des mésaventures, même si on peut légitimement se demander à quel point ils n'ont pas pris des risques calculés. Car Non-Fat en vient à être arrêter et placé en détention dans la même cellule que Travis Morgan/Warlord. C'est la magie de cette série : King finit toujours par des moyens à la fois incroyables et inéluctables à provoquer des rencontres entre des personnages qui n'avaient a priori aucune chance de se croiser.

Jorge Fornes est aussi pour beaucoup dans la fluidité de ces réunions. Son découpage ne se dépare jamais de cette simplicité désarmante qui rend tout naturel. Et, pourtant, la composition de ses images est d'une ingéniosité épatante. Ainsi quand l'agent Cooper surprend les Dingbats en train de taguer le panneau de signalisation de Danger Street (qui devient Anger Street, soit la Rue de la Colère), les trois gamins forment une échelle humaine au sommet de laquelle se trouve Non-Fat. Précisément celui qui va finir dans la même cellule que Warlord (dont on apprend qu'il y croupit depuis une semaine, après avoir profané la tombe de Goodlooks tandis que Starman affrontait Orion).

Une fois dans la cellule, Non-Fat demande à Morgan (dont il ignore encore l'identité) où se trouve l'horloge et ce moment est cadré de telle sorte que le lecteur remarque le cadran et l'heure avant le personnage. Plus tard, après avoir disputé une partie de gin dans la cellule, Morgan se lève et prend la place qu'occupait Non-Fat au début. Entre temps, il lui a raconté comment lui et Starman ont été impliqués dans la mort de Goodlooks et Atlas, soulignant au passage le désoeuvrement de Morgan qui avoue avoir été moqué par la Justice League et d'autres super-héros jusqu'à ce qu'il devienne ami avec Mikaal Tomas. Désormais séparé de Starman, Travis Morgan est en fait aussi esseulé que l'est Non-Fat depuis la disparition de Goodlooks. Non-Fat et Warlord peuvent échanger leurs places dans la cellule puisqu'ils partagent non seulement cet espace mais aussi une forme semblable de solitude.

Tom King a un penchant avéré pour les héros confrontés à leurs failles, leurs mensonges, leurs échecs. Il le prouve avec la scène avec Orion en train de se soûler dans un bar tout en ne se pardonnant pas d'avoir échoué à avoir trouvé Atlas et de s'être fait corriger par Starman. On peut en dire autant du Haut-Père de New Genesis sur les épaules duquel repose désormais le destin de l'univers avec l'aide de Darkseid qui lui fournit l'énergie pour cet effort.

Jorge Fornes s'illustre encore avec la séquence en plusieurs parties qui fait office de fil rouge dans cet épisode où "Lady Cop"/Liz Warner doit attendre que Commodore Murphy la reçoive dans le cadre de l'enquête qu'elle mène sur le meurtre de Goodlooks et Atlas. Confrontée à une secrétaire qui lui répété que Murphy est sans cesse au téléphone, elle bout mais ne craque pas. Elle fait elle aussi la connaissance d'un individu qu'elle n'avait que peu de chances de rencontrer : Jack Ryder/the Creeper.

King rédige un dialogue superbe où la vanité de Ryder, persuadé que Liz va le reconnaître, est battue en brèche quand "Lady Cop" lui répond qu'elle ne regarde pas beaucoup al télé à cause de ses horaires de travail. Lorsqu'il est reçu avant elle par Murphy, la situation révèle son humour absurde et cruel et le lecteur comprend que Liz ne verra jamais, ce jour-là en tout cas, celui qu'elle était venu interroger. Quand Ryder sort du bureau de son patron, il donne sa carte à Liz en lui promettant de l'aider. Effectivement, elle ne parlera pas à Murphy mais, plus ahurissant, elle sera reconduite hors du bâtiment par la secrétaire à la fin de la journée et dans l'ascenseur, cette dernière fait des aveux ahurissants sur la Green Team depuis des mois pour la contrôler. "Lady Cop" écoute ça sans broncher avant de se rendre compte de l'énormité de ces paroles.

J'en dis beaucoup, et pourtant même avec ça, vous pourrez encore lire cet épisode en étant sidéré. Car King comme Fornes excellent dans la manière de raconter leur histoire. Ce n'est pas tant révéler ce que contient l'épisode que la façon dont les deux auteurs le font qui compte. On est constamment cueilli parce qu'on ne sait jamais comment ça va se terminer et où cela va mener la prochaine fois. A ce compte, tout dire c'est aussi ne rien dire parce que l'effet que produisent ces scènes est plus grand, plus surprenant que les scènes elles-mêmes. Tout est hautement improbable dans Danger Street et pourtant tout coule de source, tout s'enchaîne, tout finit par s'imbriquer. 

A ce niveau-là, il faut à la fois du culot et beaucoup de talent, aussi bien dans l'écriture que dans le dessin, pour embarquer le lecteur. Ce dont ne manquent ni King ni Fornes.

samedi 13 mai 2023

DANGER STREET #6, de Tom King et Jorge Fornes


Avant de faire une pause le mois prochain, Danger Street parvient à la moitié de son récit. Derrière cette couverture extraordinaire de Jorge Fornes, Tom King produit un épisode de transition, une sorte de répit avant la tempête. Le second acte de cette intrigue promet énormément et la série continuera certainement à surprendre, toujours là où on ne l'attend pas.


Lady Cop est hospitalisée avec Warlord à qui elle essaie de tirer les vers du nez. Starman est séquestré par les Dingbats. L'échec de Orion pousse le Haut-Père de Genesis et Darkseid d'Apokolips à tenter une manoeuvre risquée pour retarder la fin du monde. Et un des membres de la Green Team est en cavale...


Il n'y aura pas d'épisode de Danger Street le mois prochain, mais la série revient en Juillet : Jorge Fornes l'a annoncé sur Twitter, expliquant qu'il a un petit problème ophtalmologique à soigner et qui l'oblige à suspendre son activité. Mais l'artiste et son scénariste nous laissent avec un sixième épisode toujours aussi passionnant et singulier, parfait à mi-parcours de l'histoire.


On a le sentiment d'être arrivé à un point critique pour les protagonistes et en même temps que Tom King donne au lecteur et aux héros l'occasion de faire le point sur leurs situations. On passe donc en revue tout ça avec l'impression que beaucoup a certes été dit et montré mais qu'il en reste beaucoup à découvrir et à voir.


Surtout, à la toute fin, et c'est le seul spoiler que je m'autorise, parce qu'il me paraît attendu, prévisible, et sans incidence, on voit pour la première fois les Outsiders, ces fameux monstres de foire dont il a été régulièrement question dans les scènes avec Jack Ryder/the Creeper et la Green Team, et qui étaient jusqu'à présent comme une sorte de MacGuffin.

En fait tout l'épisode mène à eux : le Manhunter débusque Abdul Smith, un des membres de la Green Team, mais qui ignore que son ami, Commodore Murphy, l'a trahi en ordonnant à Codename Assassin d'être son garde du corps exclusif. Abdul réussit à échapper au Manhunter et va passer tout l'épisode à le fuir, à tenter de le semer mais surtout à trouver un moyen de l'éliminer.

Bien entendu, contrairement à Abdul, nous savons, pour avoir lu le précédent épisode de Danger Street qu'il va essuyer échec sur échec. Commodore Murphy a fait fermer ses comptes en banque, a interdit qu'il pénètre dans le building de la Green Team, puisse contacter Codename Assassin. Abdul est livré à lui-même et on partage sa détresse au fur et à mesure qu'il comprend qu'il a été abandonné par Murphy.

Tom King a gardé secrète la raison pour laquelle la Green Team, via Jack Ryder, mène une campagne agressive contre les Outsiders et on n'en saura pas davantage au terme de cet épisode. Tout juste comprendra-t-on que la Green Team a escroqué les Outsiders, certainement quand ils ont commencé à faire fortune (sur leur dos), les condamnant à une vie de reclus. Peut-être les Outsiders ont-ils servis de cobayes pour des expériences financées par la Green Team, qui ont raté et en font les monstres qu'ils sont. Devenus des témoins gênants du passé de la Green Team, les Outsiders sont devenus leur cible pour que jamais personne ne sache la vérité. Mais ce n'est qu'une hypothèse que j'avance.

Sur la double page ci-dessus, on comprend en tout cas leur triste condition, vivant dans un endroit sordide, ayant l'apparence grotesque de phénomènes de foire. On ne peut en tout cas pas les confondre avec les autres Outsiders, l'équipe black ops de Batman. Mais en même temps, on comprend aussi que les vrais monstres, s'il était encore nécessaire de le préciser, ce ne sont pas eux mais bien la Green Team.

La cavale de Abdul Smith est donc ponctuée par des scènes résumant la situation des autres protagonistes de la série. A commencer par Lady Cop et Warlord qui ont survécu à la violente collision de leurs voitures à la fin de l'épisode précédent. Liza Warner récupère plus vite que Travis Morgan à l'hôpital et l'interroge alors qu'il est menotté à son lit pour savoir où est passé Starman/Mikaal Tomas.

Ce dernier est séquestré par les Dingbats. Mais Tom King, encore une fois, désarçonne : pas de séance de torture, encore moins d'exécution pour l'assassin de Good Looks. Les gamins se disputent, frustrés, car leur prisonnier est inconscient et qu'ils voulaient se restaurer en mangeant des burgers alors qu'ils n'ont que des grappes de raisins. Une tension palpable traverse ces pages en même temps que l'ambiance vire à l'absurde.

Enfin, Orion fait son rapport au Haut-Père de New Genesis et Darkseid d'Apokolips, après avoir échoué à neutraliser Warlord et Starman et récupérer le corps d'Atlas. Il accepte d'être puni pour cela, mais l'heure est grave pour les Néo-Dieux qui diffèrent cela. Darkseid et le Haut-Père unissent leurs forces pour une manoeuvre risquée et spectaculaire qui peut retarder la fin de tout suivant la mort d'Atlas. On ne comprend pas bien, pour être franc, en quoi consiste exactement ce qu'ils font mais c'est moins important que le résultat car selon toute vraisemblance, cela fonctionne. Au moins pour un temps.

Jorge Fornes ne s'illustre pas qu'avec sa couverture (certainement bien placée pour être une de celles qui marquera l'année). Comme le dit si bien King lui-même, l'artiste espagnol a ce génie, osons le dire, de rendre cette histoire improbable presqu'accessible. Jamais Fornes ne sort du cadre strict que le script et lui-même se fixent.

On pourrait trouver cela contre-productif, compte tenu des enjeux cosmiques du récit, mais en fait, c'est une approche intelligente. Pourquoi ? Parce qu'ainsi le lecteur n'est jamais distrait par le simple spectacle produit par les éléments les plus faciles de la série. Il est au contraire constamment sur le qui-vive, dans l'expectative, dans l'interrogation. Comment tout cela, toutes ces lignes narratives, tous ces personnages, si dissemblables, vont-elles se réunir, aboutir à une intrigue cohérente ?

Réponse graphique : en les traitant toutes au même niveau. Qu'il s'agisse de dieux surpuissants ou de gamins démunis ou richissimes, d'assassins impitoyables, d'extraterrestre séquestré, de guerrier alité, de flic paumé, Fornes les dessine tous de manière à ce que le lecteur ne perde pas de vue l'essentiel : ils sont tous dans les ennuis jusqu'au cou et se démènent pour en sortir.

Cette égalité dans le traitement installe une tension, une incertitude permanentes. On peut sympathiser avec des personnages qui jusque-là n'avaient rien d'attachant (Abdul Smith, Darkseid) ou s'inquiéter du comportement d'individus pour qui on avait de l'affection (les Dingbats, Lady Cop). L'histoire conserve cet aspect kaléidoscopique et très humain, foutraque et vulnérable, imprévisible et touchant. Et ça, c'est au talent de Fornes que la série le doit autant qu'à l'écriture de King.

Vous ne trouverez pas une série aussi étonnante que Danger Street actuellement. C'est expérimental et addictif. Vivement la suite !