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mercredi 24 février 2021

FUTURE STATE : DARK DETECTIVE #4, de Mariko Tamaki et Dan Mora, Joshua Williamson et Giannis Milonogiannis


Et voici donc ma dernière critique au sujet de Future State avec le quatrième numéro de Dark Detective. Un épisode encore une fois rondement mené par Mariko Tamaki, qui a su très intelligemment et efficacement s'emparer de cette version futuriste de Batman et le mener jusqu'à un dénouement très radical, soutenu par le dessin exceptionnel de Dan Mora. De leur côté, Joshua Williamson et Giannis Milonogiannis "concluent" (les guillemets sont importants) eux aussi l'aventure de Red Hood.


2027. Gotham. Sa planque découverte, Bruce Wayne n'a d'autre choix que de l'évacuer. Il piège le toit pour attirer les nano-drones du Magistrat et en détruire un maximum. Puis il neutralise son logeur, Noah, et sédate sa fille, Hannah, qui travaille comme programmatrice pour le Magistrat.


Noah et Hannah à l'abri, Bruce apprend que cette dernière espionne en vérité le Magistrat depuis qu'elle a été embauchée afin de le pièger en révélant aux médias comment il surveille la population de Gotham. Mais pour assurer la défaite du Magistrat, Bruce a besoin de pirater plus de données.


Le Gardien de la Paix 01 tombe dans le piège tendu par Bruce et voit ses nano-drones détruits dans l'explosion de l'immeuble de Noah. Il est rappelé au QG du Magistrat lui où une alerte à la bombe a été signalée. Le personnel est en cours d'évacuation alors que Hannah achève de siphonner les données du Magistrat.


Une fois sur les lieux, le Gardien de la Paix 01 sait que Batman se trouve dans le QG du Magistrat et y pénètre pour le trouver. Batman couvre la fuite de Hannah et affronte le Gardien de la Paix après avoir activé des explosifs dans le bâtiment...

Mariko Tamaki aura prouvé deux choses en écrivant les quatre épisodes de Dark Detective : d'abord elle s'est totalement et brillamment emparé du contexte futuriste de cet event pour produire une intrigue captivante, et ensuite elle a a démontré qu'elle savait écrire Batman de manière très efficace, sans timidité envers ce personnage iconique auquel elle donne une fin d'une brutalité désespérée étonnante.

Car c'est sans nul doute la plus grande surprise de ce dernier épisode : sa conclusion est d'une noirceur totale, sans issue. L'histoire se termine vraiment pour le dark knight. Bien entendu, le terme même de Future State n'est pas à prendre au pied de la lettre : il s'agit d'un futur, pas du futur. Ce que Tamaki propose ici, c'est un "Elseworld" qui ne contredit pas ce que raconte, par exemple, Tom King dans Batman/Catwoman où Bruce Wayne connaît une autre fin tragique mais bien différente.

Toutefois, et c'est très habile, ce que propose Tamaki est crédible par rapport à Batman : la scénariste a su tirer profit de l'époque à laquelle elle situe son récit. 2027, ce n'est pas si lointain et elle ne s'est pas privée d'adresser des allusions au run de James Tynion IV et à son arc Joker War, dans lequel Bruce Wayne a perdu une part importante de sa fortune, ce qui conduirait au déclin de ses affaires, à la perte de ses contrats, à la dispersion de sa technologie et à la corruption de son matériel. 

On peut aussi y lire une référence appuyée au Projet Omac que Batman avait déjà élaboré dans la continuité (avant DC Rebirth, DC New 52, Flashpoint - hé oui, ça commence à dater, ça ne nous rajeunit pas) quand il s'était mis à espionner les méta-humains avant que son programme ne se dérègle. La Magistrature, ce serait alors une version 2.0 du projet Omac à Gotham, un fliquage en règle de la population entière sous couvert de chasse aux masques.

Quand on choisit de tout faire péter comme Tamaki, le plus délicat est de le justifier et elle a su préparer le terrain pour cela. Dos au mur, Batman accomplit un baroud d'honneur pour permettre à Hannah, la fille de son logeur, de siphonner des données compromettantes sur l'espionnage généralisé du Magistrat. Il se sacrifie littéralement pour cela en emportant avec lui le Gardien de la Paix 01. 

Au sujet de ce dernier, on pouvait espérer que la révélation de son identité aboutisse à une surprise choquante (certains pariaient sur Damian Wayne), mais, et c'est le seul bémol que j'exprimerai, Tamaki n'en fait rien. Ce n'est qu'un fonctionnaire zélé et revanchard. De même, on ignore qui est le Magistrat, mais c'était plus attendu - je doute même pour ma part qu'il y ait un Magistrat, un seul individu concentrant tout ce pouvoir para-militaire ; je crois plutôt qu'il s'agit d'un groupuscule, tirant les ficelles dans l'ombre.

Une fois encore, les dessins sont extraordinaires. Dan Mora a accompli un boulot phénoménal sur cette mini-série en soignant particulièrement l'environnement futuriste de Gotham, inspiré par l'esthétique de Blade Runner. L'immersion dans le récit, l'ambiance oppressante sont renforcées par ce fabuleux effort sur les décors, et la colorisation de Jordie Bellaire est elle aussi, à ce titre, digne d'éloges.

Par ailleurs, j'aime beaucoup le Batman de Mora : très athlétique mais aussi vulnérable, mal rasé, aux abois, le personnage est parfaitement animé par un dessinateur très solide techniquement mais surtout inspiré par le héros, dans ce type d'intrigue. Les détails apportés au costume sont aussi remarquables car on voit bien que Bruce Wayne a dû modifier son déguisement pour plus de fonctionnalité mais aussi avec beaucoup moins de moyens.

Magistral en tous points.

*


2025. Gotham. Après avoir découvert le cadavre en décomposition du Châpelier Fou avec Ravager, Red Hood comprend qu'on a usurpé son alias pour lui faire porter la responsabilité de ce meurtre. Il sème Ravager puis des drones lancés à sa poursuite une fois de retour en ville.


A présent, Jason Todd doit retrouver qui est derrière cette affaire : il se coiffe du casque du premier Red Hood trafiqué par le Châpelier Fou et, perdant tout contrôle sur lui-même, arrive dans la cache du lapun Blanc. Ravager surgit et libère Jason de l'emprise du casque. Puis les Gardiens de la Paix interviennent.


La confusion qui s'ensuit permet au Lapin Blanc, qui n'a pas révèlé pour qui elle travaillait, de s'enfuir. Mais Jason est blanchi. Il prend alors contact avec un mystérieux allié afin que Ravager soit mise à l'abri pendant qu'il continue son enquête...

Dans le cas de Future State : Red Hood, on est dans un autre cas de figure. Car, avant même la fin de sa publication, DC a communiqué sur ce personnage, qui, comme beaucoup d'autres, avait vu sa série annulée juste avant le début de l'event. Ce n'était pas une grande perte car avec un scénariste (Scott Lobdell) pris dans un scandale sexuel, des intrigues lamentables et des dessinateurs atroces, Red Hood faisait peine à voir, et depuis longtemps.

Mais Jason Todd a visiblement des fans chez son éditeur puisque donc ses aventures futuristes connaîtront une suite rapide dans une série intitulée Future State : Gotham. On ne sera pas dépaysé puisque Joshua Williamson et Giannis Milonogiannis resteront aux commandes de ce titre dans lequel le héros traquera le nouveau Batman (et enquêtera sûrement sur le Magistrat, comme la fin de cet épisode le laisse supposer).

Pour l'heure, Red Hood voit sa situation dégénèrer dramatiquement : de chasseur, il devient proie, soupçonné de conspirer contre son employeur grâce à la technologie piratée du Châpelier Fou retrouvé mort. Joshua Williamson nous entraîne dans un récit très vif, facile à suivre, riche en péripéties. C'est ce qui est vraiment agréable ici : bien que Jason Todd travaille pour le méchant, il suscite malgré tout notre sympathie parce qu'il incarne la figure classique du faux coupable.

Ce qui est aussi épatant, ce sont les choix de Williamson : bien qu'il soit considéré par DC comme un scénariste majeur, suite à son run sur Flash et son implication dans les prochains projets de l'éditeur, il a, semble-t-il, préféré des chemins de traverse en ce qui le concerne. Alors qu'on l'annonçait sur une grosse série (Justice League, avant que Bendis ne soit choisi), il se "contente" d'un nouveau mensuel sur Robin (Damian Wayne) et donc la suite de Future State : Red Hood (avant une suite à Future State : Justice League ?). Etonnant. Mais concluant, en tout cas pour ce qui concerne Jason Todd.

A ses côtés, Giannis Milonogiannis livre une prestation très convaincante. Son trait manque un peu d'épaisseur à mon goût, ce qui donne à ses images un côté un peu léger, notamment dans les scènes les plus calmes, où il doit représenter des visages et les émotions qu'ils expriment.

En revanche, quand il y a de l'action et des plans larges, Milonogiannais est au rendez-vous et ce qui fait sa faiblesse devient sa force. Il y a du mouvement, du tonus, dans ses cases, son découpage est direct, sans fioritures. Il a du potentiel, ce garçon, en tout cas.

A suivre.

mercredi 10 février 2021

FUTURE STATE : DARK DETECTIVE #3, de Mariko Tamaki et Dan Mora, Matthew Rosenberg et Carmine di Giandomenico


L'avant-dernier numéro de Future State : Dark Detective est aussi la pénultième étape avant la conclusion de la mini-série. Mariko Tamaki impressionne toujours dans la conduite de ce récit dessiné magistralement par Dan Mora. En complément de programme, on assiste à la conclusion tout aussi remarquable de Grifters par Matthew Rosenberg et Carmine di Giandomenico.


Gotham, 2027. Bruce Wayne apprend l'assassinat de Carl Bennington, le patron de Plexitech, dans les locaux duquel il avait trouvé les nano-drones surveillant toute la ville. Il examine un des engins pour tenter de le pirater et y parvient difficilement.


Seulement cette manoeuvre le fait repérer par d'autres drones de surveillance du Magistrat et l'oblige à fuir de nouveau. Il tombe sur le nouveau Batman qui lui conseille de faire profil bas, suggérant qu'il désire frapper un grand coup, seul.


De retour chez son logeur, Noah, Bruce achève son piratage d'un nano-drone et comprend que le Magistrat surveille absolument tout le monde en permanence. Venue visiter son père, la fille de Noah reproche à Bruce de le conforter dans son délire paranoïaque et il la prend en filature.


Ainsi découvre-t-il qu'elle se rend dans l'immeuble qui abrite le siège du Magistrat. Bruce ne peut croire à un hasard et retourne chez Noah dont il scanne à distance l'immeuble pour découvrir qu'une nuée de nano-drones l'espionne. Le Magistrat sait donc où est Bruce et que Batman n'est pas mort.

Saud retournement de situation extrêmement défavorable dans le dernier épisode, Future State : Dark Detective sera la meilleure production de cet événement. En trois épisodes, le niveau n'a non seulement pas baissé mais, au contraire, il s'est maintenu et a progressé.

C'est de très bon augure pour la reprise de Detective Comics par Mariko Tamaki le mois prochain car elle écrit Batman d'une main experte. Elle a en outre parfaitement su exploiter le contexte futuriste et cauchemardesque pour pousser le héros dans ses retranchements et ainsi founrir au lecteur une histoire palpitante.

Ce qui épate, c'est la constante lisibilité du scénario : on n'est jamais perdu, on suit tout l'intrigue à travers le regard de Bruce Wayne, on a peur pour lui, on jubile à chacun de ses progrès, c'est parfait. La réflexion qui accompagne l'histoire sur la vidéo-surveillance comme arme décisive de l'organisation para-militaire de Gotham offre un écho à notre société et bien que tout cela se passe en 2027, donc dans pas si longtemps, c'est tout à fait crédible déjà aujourd'hui.

Surtout ce qui me ravit, c'est que Bruce Wayne se débat avec un ennemi invisible. Et donc son combat a une dimension pathétique, dérisoire : il lui faut remonter le fil et, ce faisant, il se se rend compte qu'il a participé à la création de ce régime de terreur. Batman devient son pire ennemi : peut-il venir à bout de la menace quand il l'a lui-même conçue en quelque sorte ? Fascinant.

Alors que Future State exploite parfois paresseusement son ambiance dystopique, comme un décor de circonstances, une sorte de test pour ses personnages, le récit de Tamaki ne se perd pas en route et montre comment le meilleur détective cu monde (des comics) doit revenir à l'essentiel, en étant démuni (technologiquement, physiquement), pour non seulement se sauver mais aussi, peut-être sauver la ville, le monde.

Bien entendu, cette réussite ne serait pas aussi éclatante sans le dessin de Dan Mora. Il produit des planches spectaculaires et généreuses, avec un soin remarquable apporté au décor justement. Sa Gotham City est ouvertement inspirée par l'esthétique de Blade Runner, avec ses façades illuminées de néons, ses couleurs aveuglantes. A priori tout le contraire de ce qu'on attend d'une histoire de Batman, héros nocturne, louvoyant dans l'ombre.

Mais Dan Mora réussit lui aussi un tour de force en parvenant à ménager des ténébres dans cet environnement. Et par ce constrate, il installe une ambiance intense, où Batman doit plus que jamais se cacher, agir discrètement. Un exemple saisissant réside dans la scène où il essaie d'attraper des nano-drones pour ensuite les pirater : les appareils explosent, mais Batman réussit à les hacker, sans toutefois empêcher d'être ciblé.

Dark Detective permet aussi à Dan Mora de mettre en scène une des rares rencontres entre deux personnages de séries estampillées Future State. Bruce Wayne croise brièvement la route du Next Batman et le dessinateur croque habilement la méfiance entre les deux hommes, qui ne se connaissent pas même s'ils agissent dans le même camp.

Le trait puissant et expressif de Mora capte les émotions violentes qui animent les personnages et illustrent les tensions permanentes dues au contexte, comme lorsque la fille de Noah passe un savon à Bruce ou que Bruce s'aperçoit de la surveillance effective de l'immeuble de Noah (démontrant ainsi que sa parano est fondée). Des moments forts qui ponctuent le récit et sont idéalement représentés.

C'est un sans-faute.

*


Gotham, 2025. Grifter reçoit une raclée de Huntress pour avoir emmené jusque chez elle Luke Fox. Ce dernier réussit à la calmer en lui tendant sa carte bancaire, au moyen de laquelle il paiera pour qu'elle l'exfiltre de Gotham.


Mais Huntress doit abandonner sa planque quand des policiers du GCPD surgissent. Grifter et Luke Fox la suivent jusque dans le territoire de Veil, qu'ils doivent traverser pour quitter la ville. Mais Veil a afrronté avec son gang Grifter il y a moins d'une heure.
 

Encore une fois, c'est l'argent qui offre une solution au problème. Cole Cash sacrifie sa paie pour que Veil les guide, lui, Fox et Huntress, jusqu'aux docks de Gotham. Sur place, une énième mauvaise surprise les attend quand un traître parmi eux est identifié alors que le GCPD resurgit...

Suite et fin de Grifters aussi dans ce numéro et c'est une autre réussite. J'avoue que je n'attendais rien de cette back-up, dont l'équipe artistique m'inquiétait. Ma surprise est d'autant plus agréable que, en deux épisodes, le scénario et les dessins ont été parfaits.

Matthew Rosenberg écrit Cole Cash de telle sorte qu'on espère vraiment revoir fréquemment le personnage dans un avenir proche. Il mériterait assurément sa série, car c'est un anti-héros comme les fans les adorent, archétype du cool & tough guy, qui prend des coups mais ne lâche jamais l'affaire, filou évident mais au bon fond, avec un vrai sens de l'honneur. Doit-on souhaiter le retour des WildC.A.T.S. du même coup (comme c'était prévu, sous la houlette de Warren Ellis, avant que celui-ci ne tombe en disgrâce) ? Je ne sais pas, mais Grifter a le potentiel pour exister sans son ancienne équipe.

Dans cette conclusion, qui va à cent à l'heure, prime est donnée encore une fois à l'action et Rosenberg ne lésine pas sur les courses-poursuites, explosions, fusillades, bastons. Il y a un côté popcorn comic-book évident, mais assumé et très bien exécuté. Inutile de bouder son plaisir. Et le twist final, avec la trahison d'un des protagonistes, est efficace. Quant à la fin de l'épisode, elle a une petit goût amer pas désagréable, qui montre qu'une défaite a des allures de victoire personnelle pour Cole Cash.

Carmine di Giandomenico livre lui aussi une copie impeccable. Son trait est beaucoup plus lisible et simplement séduisant que d'habitude. Il a fait un effort très notable. Il tient bien ses personnages et les fait évoluer dans ses décors fouillés. Son découpage est très nerveux mais constamment clair, avec notamment une grande variété dans les angles de vue et des compositions très élaborées.

Il y a quelque chose de grisant dans un récit d'action quand il est aussi bien produit et les efforts de Rosenberg et di Giandomenico sont à saluer. Si un editor chez DC les laissait continuer à jouer avec ces jouets-là, on pourrait très bien avoir un succès surprise. Avis aux intéressés !

jeudi 28 janvier 2021

FUTURE STATE : DARK DETECTIVE #2, de Mariko Tamaki et Dan Mora, Joshua Williamson et Giannis Milonogiannis


Pour ce deuxième numéro (sur quatre et non sur deux comme je l'avais écrit dans ma précédente critique) de Future State : Dark Detective, on retrouve Mariko Tamaki et Dan Mora pour le titre-vedette, toujours très en forme. La seconde partie du sommaire concerne Red Hood (la suite de l'aventure de Grifters sera pour le prochain uméro), écrit par Joshua Williamson et dessiné par Giannis Milonogiannis. Un excellent programme.


Bruce Wayne se souvient de sa dernière rencontre avec le Gardien de la Paix 01 sur les docks de Gotham. Pour lui échapper, après avoir été blessé par balle, il plonge dans la baie et se sert de sa dernière grenade pour tenter d'éliminer son chasseur.


Aujourd'hui, en tant que Batman, il neutralise un des robots policiers du Magistrat dans un entrepôt où s'étaient réfugiés de jeunes délinquants. Après avoir prélevé un bras du robot, Bruce rentre chez Noah, à qui il loue une chambre. L'homme est complètement parano et sa fille Hannah le fournit en eau potable.


L'examen du bras du robot conduit Batman au locaux de l'entreprise Plexotech qui les fabrique. Cette société s'est montée à la suite de la guerre du Joker, qui a presque ruiné Wayne. Sur place, Batman est vite remarqué mais il réussit nénamoins à fuir avec un micro-drone chargé de la surveillance du lieu.


Encore une fois, chez Noah, Bruce va découvrir de précieux indices en examinant ce micro-drone, originellement conçu par Lucius Fox pour Wayne entreprises. Il est à présent que, grâce à cet équipement, le Magistrat surveille tout Gotham et qu'ainsi il a découvert la double identité de Batman.

Alors que The Next Batman m'a tellement déçu après la lecture de son deuxième épisode au point que j'ai renoncé à en rédiger une critique, Future State : Dark Detective confirme sa réussite. Ce deuxième épisode (sur quatre, et non sur deux comme je l'avais initialement écrit) est même encore meilleur que le précédent. C'est assurément une des (sinon la) plus grande réussite de la collection (du moins, pour ce que j'en ai lue).

Pourquoi ? C'est très simple en vérité : Mariko Tamaki renoue avec quelque chose que j'aime chez Batman (puisque le Dark Detective, c'est lui, le vrai Batman, Bruce Wayne), à savoir une detective story. Je ne dis pas que c'est la meilleure manière d'écrire sur ce personnage puisque j'ai également toujours apprécié quand un scénariste se montrait inspiré en explorant la psyché du dark knight, mais tout de même, Batman comme enquêteur, en train de résoudre un mystère, c'est la base du personnage. Et là, on est en plein dedans.

Tamaki se montre très affutée : elle construit son intrigue autour de la chute de Batman qui coïncide avec l'avènement du Magistrat, le grand méchant qui a pris le contrôle, avec la complicité du maire, de Gotham. On avait compris, dans le premier épisode, que cette prise de contrôle par une police privée et musclée avait été rendue possible grâce à la technologie développée par Wayne entreprises. Désormais, on sait à partir de quand ce nouveau régime a débuté, à la faveur de quelle histoire il a été autorisé, et surtout à quel point Bruce Wayne/Batman a été victime de ses propres méthodes et outils.

En effet, Tamaki s'appuie sur un arc récent du Batman de James Tynion IV, Joker War, dans lequel le Joker donc détourne la fortune de Wayne pour traquer Batman en semant un chaos démentiel à Gotham. Au terme de cette guerre, Bruce Wayne est effectivement, non pas ruiné, mais substantiellement moins riche et donc plus vulnérable. A cette époque, Lucius Fox, le chef du département innovations techniques de Wayne entreprises, a développé des micro-drones pour surveiller les agissements de délinquants et du grand banditisme en ville. Mais il a aussi convaincu, in fine, Bruce Wayne de réfléchir avant d'en faire usage, estimant que cela pourrait passer pour un fliquage total de la population, donc uné dérive autoritaire.

Mais, comme il était moins assuré, Wayne n'a pas été assez vigilant et sa technologie des micro-drones a profité à d'autres. Comment ? Ce sera répondu dans la suite de la mini-série. Mais grâce à cela, tout s'explique et en particulier comment le Magistrat a su que Batman et Bruce était une seule et même personne, que le Gardien de la Paix 01 traque désormais indifféremment. Le "spectacle" d'un Bruce/Batman dépassé par une de ses inventions, dans un décor évoquant celui de Blade Runner, blessé, sans alliés, pisté par un chasseur qui sait qui il est, ruiné, est haletant. Le récit est rythmé de manière implacable. Mariko Tamaki fait un sans-faute.

Et elle peut compter sur un dessinateur lui aussi en feu. Depuis leur première collaboration pour un segment de Detective Comics #1027, la scénariste et Dan Mora affichent une complicité remarquable. Cela se sent à chaque planche que l'artiste illustre avec un plaisir évident. Certes animer Batman est le rêve de beaucoup, mais encore faut-il être à la hauteur de ce héros emblématique, écrasant, sur lequel les plus grands ont taillé leur crayon.

J'aime beaucoup ce que fait Mora avec Batman, la physicalité qui lui insuffle. C'est un héros qui morfle mais reste combatif, qui est au bord de la rupture parce que totalement acculé, démuni. En même temps, il reste ce héros qui compense de manière jubilatoire, d'abord par sa pugnacité intacte et surtout parce que c'est son combat le plus extrême, celui pour lequel il doit puiser dans ses ultimes ressources. Mora parvient brillamment, avec un découpage nerveux, où les cases sont généreusement détaillées et de belle dimension, à nous faire partager les émotions de Batman, combattant inusable mais aussi détective minutieux.

Ajoutez-y la colorisation magistrale de Jordie Bellaire et vous avez une mini-série de haut niveau, de première classe, dont il est impossible de décrocher. De quoi attendre confiant la reprise de Detective Comics par cette équipe créative en Mars.  

*


2025. Gotham. Jason Todd alias Red Hood a fait le choix de travailler avec la Magistrature de Gotham, et donc de traquer et arrêter les masques. Il appréhende ainsi le Vigilant et le livre aux autorités. Mais déjà une autre affaire  se présente car un individu est signalé avec le costume du premier Red Hood.


Jason s'arrête dans un bar où il est pris à parti par trois hommes. Ravager vient l'aider à les raisonner sans qu'il lui ait demandée son assistance, mais la jeune femme est sa maîtresse. Il trouve sur un des hommes l'adresse du faux Red Hood et part l'arrêter.
 

L'opération se passe mal car Ravager tue le faux Red Hood qui s'avère être un malfrat sans intérêt mais manipulé par le Chapelier Fou. Jason Todd remonte sa piste avec Ravager et arrive dans une maison isolée où il trouve le cadavre de leur cible...

Grifters attendra le prochain numéro pour connaître l'issue de son intrigue, et en attendant donc, c'est à un autre personnage que revient d'occuper la back-story de Dark Detective. Joshua Williamson écrit donc ce qui est arrivé à Jason Todd alias Red Hood dans le Gotham de 2025. Et c'est une nouvelle réussite.

Jason Todd occupe une place à part dans la Bat-family. Il a succédé à Dick Grayson dans le rôle de Robin au cours des années 80, puis a connu des séquences tragiques au cours de sa carrière de sidekick (victime du Joker, puis orphelin de père durant Identity Crisis). Il s'est radicalisé en se réinventant sous l'alias de Red Hood, devenant un justicier violent et même hors-la-loi dans la dernière série à son nom. Juste avant Future State et l'annulation de son titre, son ardoise a été effacée.

Mais Williamson a pensé que que cela privait le personnage d'une histoire futuriste plus intéressante et il a imaginé que Red Hood avait choisi en 2025 de travailler pour le Magistrat en traquant et arrêtant des justiciers masqués. Toutefois, on devine que Jason Todd accomplit sa besogne sans plaisir et à l'évidence en choisissant laquelle de ses cibles méritait d'être capturé avec ménagement.

L'intrigue est habile, elle lance le héros sur les traces du Chapelier Fou tout en déjouant les attentes grâce à un cliffhanger malin. Ravager, la fille de Deathstroke, elle aussi dans les rangs de la Magistrature, complète le casting : Williamson en fait la maîtresse de Jason Todd et sa collègue et le couple forme une paire tonique, à la relation tendue.

Le récit est mené tambour-battant, on ne s'ennuie pas une seconde. Et c'est aussi grâce au dessin de Giannis Milonogiannais. Je ne connaissais pas cet artiste mais ce que j'ai vu m'a beaucoup plu. On devine une influence manga par moments, le trait est très vif, l'encrage léger (à la limite même), mais ça colle avec l'ambiance où l'action, le mouvement priment.

Milonogiannis en a profité pour redesigner légèrement Red Hood, c'est très probant (d'autant plus que longtemps Jason Tood s'est trimballé un look impossible, avec un casque rouge, mais aussi des dessinateurs franchement épouvantables). Là encore, Jordie Bellaire fait la preuve de son génie aux couleurs, privilégiant des teintes douces pour des scènes diurnes, qui permettent un contraste efficace avec les parties rouges du costumes de Red Hood.

Bravo !

jeudi 14 janvier 2021

FUTURE STATE : DARK DETECTIVE, de Mariko Tamaki et Dan Mora, Matthew Rosenber et Carmine Di Giandomenico

 

Future State : Dark Detective est, lui aussi, un diptyque avec deux séries au programme. D'une part, Dark Detective est écrit par Mariko Tamaki et dessiné par Dan Mora. De l'autre, Grifters est signé Matthew Rosenberg et Carmine di Giandomenico. Prime à l'action et aux premières années de la Magistrature à Gotham par deux équipes créatives inspirées.



2027. Gotham. Batman a été désigné comme l'ennemi public numéro 1 par la Magistrature. Ruiné, traqué, Bruce Wayne est aussi blessé par balles lors d'une arrestation raté. Il frappe à la porte d'un médecin qui accepte, contre de l'argent, de le soigner clandestinement.


La mort de Batman est annoncée par les médias et Bruce Wayne assiste discrétement à ses funérailles. Mais il n'a pas renoncé à protéger la population et intervient, quand, dans une ruelle, un civil se fait agresser. Bien entendu, cela n'échappe pas aux Gardiens de la Paix.


Remettant son masque de Batman, Wayne est poursuivi par des drones et touché à un mollet. Il parvient malgré tout à les semer. Mais le Gardien de la Paix 1 est à ses trousses. Pour le justicier, qui a vu sa fortune et sa technologie détournées au profit de ce nouvel ordre, il est temps de corriger cela...

Dark Detective peut se lire d'abord comme le tour de chauffe de la future équipe créative de la série Detective Comics puisqu'en Mars ce seront Mariko Tamaki et Dan Mora qui succèderont à Peter Tomasi et Brad Walker sur ce titre historique de DC.

Dans le contexte de Future State, il s'agit d'une histoire quasiment essentielle pour comprendre ce futur cauchemardesque puisqu'on retrouve Bruce Wayne et qu'on comprend à la fin de l'épisode que ce sont sa fortune, sa technologie et sa méthodologie qui ont permis le règne de la Magistrature à Gotham. Bien entendu, il faudra attendre le prochain numéro pour savoir comment le héros a été dépossédé de la sorte.

Mariko Tamaki est un peu la Kelly Thompson de DC : l'éditeur semble beaucoup miser sur elle bien qu'elle connaisse ses fortunes diverses. Quand elle signe des graphic novels visant un public plus jeune, comme Harley Quinn : Breaking Glass ou Supergirl : Being Super, elle touche juste, bien aidée par des artistes de première classe (Steve Pugh, Joelle Jones). En revanche, elle vient de conclure un piteux et éphémère run de quelques mois sur Wonder Woman sur laquelle elle sera remplacée en Mars.

Mais en s'emparant de Batman  même dans un futur comme celui de Future State, Tamaki hérite d'un sacré challenge puisqu'elle devient la première femme à écrire le Dark Knight. Et elle s'en sort bien : certes, voir Bruce Wayne traqué, comme l'ennemi public n°1, ce n'est pas nouveau, mais le résultat est efficace. Et surtout, le fait qu'il soit devenu la proie du nouvel ordre à cause de méthodes qu'il aurait lui-même imaginées ne manque pas de saveur, étant donné que Batman est connu pour avoir toujours un coup d'avance sur l'adversaire. On peut aussi se demander qui se cache vraiment derrière le Gardien de la Paix 1 qui le poursuit : est-ce un chasseur connu de la galerie de méchants du héros ? Ou un fonctionnaire zélé ? Le design des Gardiens de la Paix fait immanquablement penser à celui de Red Hood/Jason Todd, un ancien Robin, mais ce n'est qu'une hypothèse que je formule.

Dark Detective confirme en outre que les séries estampillées Future State bénéficient, pour celles que j'ai lues du moins, d'excellents dessinateurs. Voir Dan Mora dessiner Batman est un régal et augure de belles choses pour Mars (même si je me pose la question de l'engagement de l'artiste qui dessine aussi Once & Future, une série écrite par Kieron Gillen : je doute qu'il puisse réaliser deux titres réguliers simultanément, alors restera-t-il longtemps sur Detective Comics ?).

Visuellement, Mora ne s'économise pas en tout cas. Il soigne ses décors et la mise en couleurs de Jordie Bellaire est exceptionnelle : les rues de Gotham avec leurs façades d'immeubles où sont disposés de gigantesques écrans la font ressembler à une mégalopole asiatique saturée de lumières criardes et oppressantes, tandis que ses ruelles sont des artères étroites, sombres et inquiétantes.

Mora est ostensiblement inspiré par le Batman de Jim Lee, athlétique, costaud, le visage carré, les traits tirés. Mais il a pour lui un meilleur sens du découpage, une plus grande variété dans les expressions et une manière plus souple de faire bouger ses personnages, sans compter qu'il n'abuse pas des effets de textures (notamment des hachures chères à Lee).

Bref, c'est très encourageant.

*


2025. Gotham. Cole Cash, depuis l'avènement de la Magistrature, fait profil bas. Mais lorsqu'une partie de poker à laquelle il participe dans un bar dégénère, il se défend et attire l'attention du GCPD. Il tente alors de fuir mais se fait arrêter. Dans le fourgon de la police, il retrouve Luke Fox/Batwing.


Contre 50 000$, Fox obtient de Cash qu'il le fasse sortir de Gotham. Le mercenaire provoque un accident  et neutralise les policiers du fourgon. Puis il entraîne Fox dans son repaire où il récupère son arsenal. Direction : la planque d'un contact qui pourra les aider à quitter la ville.


Mais avant d'arriver là, les deux hommes traversent des bas-quartiers où Grifter est reconnu. Une fusillade éclate dont le mercenaire se sort avec son client. Ils atteignent le mystérieux cntact de Cash : Huntress...

Grifters (au pluriel...) est présenté en back-up story. Le mercenaire vedette des WildC.A.T.S, équipe de super-héros emblématique des débuts d'Image Comics, co-créée par Jim Lee, a récemment été intégré à la série Batman par James Tynion IV. Avant un retour ses ses co-équipiers (on sait que d'autres personnages Wildstorm, comme Midnighter et Apollo de The Authority, ont fait le même trajet, et durant les New 52, dans la série Grayson, des membres des WildCATS apparaissaient dans l'ombre) ? C'est une arlésienne sur laquelle bien des auteurs se sont cassés les dents (Grant Morrison le premier)...

Située en 2025 (deux ans avant Dark Detective), l'histoire écrite par Matthew Rosenberg ne trahit pas l'esprit du personnage en tout cas. La Magistrature est déjà l'oeuvre, mais le GCPD (la police de Gotham) semble encore en première ligne pour appréhender les justiciers masqués. Cole Cash, contre toute attente, a choisi la discrétion mais son mauvais caractère lui joue vite des tours. Le voilà dans le même fourgon que Luke Fox alias Batwing. Qui lui fait une offre impossible à refuser...

C'est parti pour une course-poursuite haletante, simple mais imparable. Les talents de combattant de Grifter sont mis en valeur et le sens de la répartie du mercenaire en fait un protagoniste irrésistible. Je ne lisais pas WildCATS dans les années 90 mais j'ai toujours eu un faible pour ces héros, souvent copiés sur ceux de Marvel et DC (avec ses simili-Hulk, Wonder Woman, Wolverine, etc). Leurs designs étaient bariolés mais séduisants. J'ai toujours pensé qu'entre de bonnes mains ils seraient capables de charmer encore maintenant des lecteurs. Grifter, qui était une sorte de décalque de Hawkeye (tireur d'élite, grande gueule, blond, beau gosse), a tout pour plaire : c'est l'archétype du cool.

Rosenberg n'est pas un grand scénariste mais quand il reste modeste sur son propos, il convainc sans mal - c'est plutôt qu'il s'en contente rarement et il gâche alors ses projets (comme l'an dernier avec Hawkeye : Freefall, dont la fin ruinait tout).

J'avais peur du graphisme de Grifters parce que je n'ai jamais aimé le style de Carmine di Giandomenico. Pourtant, cette fois, l'artiste se montre sous son meilleur jour. Il semble s'être calmé et son trait est plus maîtrisé, ses personnages moins moches. Il soigne ses décors, son découpage est très nerveux. Il est étonnamment parfait. La mise en couleurs, souvent dégueulasse chez lui, est ici beaucoup plus sobre, ce qui joue beaucoup.

Vraiment une belle surprise. Et pour ce titre double, un excellent investissement. Future State souffre indéniablement d'un concept répétitif et de peu d'espace pour ses auteurs, mais il constitue aussi une sorte de laboratoire pour les personnages et constitue une parenthèse honorable pour DC avant un quasi-relaunch en Mars.