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lundi 5 juin 2023

BLACK WIDOW, TOMES 1, 2 & 3, de Kelly Thompson, Elena Casagrande, Carlos Gomez, Rafael de la Torre et Rafael Pimentel

 Aujourd'hui, je vais à nouveau vous proposer une entrée consistante en revenant sur le run de Kelly Thompson sur la série Black Widow en 2020-2022. J'ai fait récemment l'acquisition en occasion des trois tomes en vf qui couvrent l'intégralité des quinze épisodes produites par la scénariste avant que Marvel, contre toute attente, n'annule la série pourtant récompensée d'un Eisner award mérité.


Le premier tome, intitulé Des Liens indéfectibles, rassemble les cinq premiers épisodes, dessinés par Elena Casagrande, avec le soutien de Carlos Gomez pour une scène dans le #4.


Après une mission, Black Widow (Natasha Romanoff) disparaît. Hawkeye (Clint Barton) la remarque en regardant un reportage à San Francisco et prévient le Soldat de l'Hiver (Bucky Barnes). Sur place, ils la surveillent et découvrent qu'elle s'appelle désormais Natalie Grey, qu'elle est mariée et mère d'un garçon. Elle a tout oublié de son passé. Comment est-ce possible ?


Lorsque Kelly Thompson prend les commandes de la série Black Widow, elle succède à plusieurs mini-séries consacrées à la plus célèbre espionne de Marvel, notamment le court run de Mark Waid et Chris Samnee. Elle écrit également les aventures de Captain Marvel (dont le 50ème numéro s'apprête à sortir et marquera la fin de sa prestation) et auparavant elle a brillamment oeuvré sur Hawkeye avec Kate Bishop dans le rôle-titre puis sa suite West Coast Avengers. Thompson est devenue en quelque sorte une spécialiste de super-héroïnes.

Pas très étonnant quand on se rappelle qu'elle a débuté sous la tutelle de Kelly Sue DeConnick et G. Willow Wilson. Ce premier arc est intriguant à souhait avec une idée habilement exploitée où Black Widow disparaît et reparaît, amnésique, devenue mère de famille, épouse et architecte. Il convient de préciser que Natasha Romanoff est en réalité désormais un clone car elle a été tuée par Captain Hydra lors de l'event Secret Empire, ce qui peut expliquer l'efficacité du lavage de cerveau qu'elle a subi.

En cinq épisodes, le lecteur est captivé par cette histoire au rythme soutenu et le portrait affectueux que dresse Thompson de l'héroïne, confrontée à une situation déchirante, un mensonge cruelle, une fabrication machiavélique orchestrée par plusieurs de ses ennemis (dont Arcade, Mme Hydra, le Garde Rouge et Snapdragon).


Elena Casagrande illustre ce récit en s'y investissant beaucoup : elle redesignera le costume de Black Widow au terme de cet arc, mais surtout elle va créer une vraie signature graphique au titre avec à chaque épisode une somptueuse double page où on voit Natasha en action. Ce gimmick persistera durant la totalité du run et les autres artistes impliqués le reproduiront avec la même qualité.

Le trait élégant de Casagrande fait merveille et rend encore plus déchirant la compréhension de la machination dont est victime Black Widow. Par ailleurs, l'artiste anime avec la même conviction le seconds rôles car on croise également Hawkeye, le Soldat de l'Hiver et White Widow (Yelena Belova). Thompson répète ce qu'elle adore : transformer un titre solo en un team-book qui ne dit pas son nom, convaincue qu'une héroïne seule ne peut venir à bout toute seule de l'adversité, mais insistant encore plus sur une forme de communauté (et par la suite de sororité en particulier), véritable obsession chez elle depuis ses débuts sur le titre A-Force.

Carlos Gomez signe quelques pages de flashback dans l'épisode 4, où on découvre comment Natasha a été piégée. J'aime beaucoup ce dessinateur qui a depuis eu l'occasion d'être remarqué sur diverses mini (X-Terminators, America Chavez : Made in America, et actuellement Rogue & Gambit... Toutes écrites par des femmes).
 

Après un début prometteur, le deuxième tome, Tragique Apogée, collecte les épisodes 6 à 10, mis en images par Rafael de la Torre et Elena Casagrande quasiment à parts égales.


Etablie à San Francisco avec Yelena Belova, la White Widow, élevée comme elle au sein de la Chambre Rouge en Russie, Natasha va enquêter sur un nommé Apogée, qui deale une drogue qui dote de super-pouvoirs ses clients. Elle est mise sur sa piste après avoir croisé la route d'une pickpocket, Lucy Nguyen, qui cherche à se procurer ce produit aux effets secondaires terribles. Pour infiltrer les rangs de clients d'Apogée, Natasha recrute Anya Corazon/Spider-Girl et recevra le renfort tardif de Kate Bishop/Hawkeye.
 

San Francisco et la Veuve Noire, c'est une vieille histoire (elle y a vécu des aventures avec Daredevil). Au présent, elle vient d'y connaître le début de sa nouvelle série dont le premier arc s'est achevé sur une note poignante. Kelly Thompson veut tester la résilience de son héroïne tout en lui créant une sororité puisque Yelena Belova est restée auprès de Black Widow et que Spider-Girl va les rejoindre.

Confrontées à un dealer très spécial, les filles accueillent en leur sein une autre alliée en la personne de Lucy qui a consommé la drogue d'Apogée et a hérité de pouvoirs électriques qui menacent de la tuer à petit feu. Comme dans sa série Hawkeye, Kelly Thompson créé donc un personnage inédit, semblable à Johnny Watts/Fuse, dans la mesure où comme lui, Lucy se découvre des capacités surhumaines insoupçonnées qu'elle va devoir apprendre à contrôler sur le tas.

L'intrigue est rondement menée mais elle n'a pas la force du premier arc dans la mesure où Black Widow est positionnée dans un rôle plus classique de justicière. Thompson rappelle fréquemment des éléments des cinq précédents épisodes, ce qui nécessite pour le lecteur d'avoir lu le tome 1, et ce afin de rappeler que Natasha reste traumatisée par le piège dont elle a été victime. 

La relation entre Natasha et Yelena est bien animée, la première s'efforçant de redonner un sens à sa vie, la seconde étant plus rentre-dedans. Souvent on mesure leurs différences, notamment quand Yelena ambitionne de recréer une Chambre Rouge alors que Natasha s'y oppose. Le vilain de l'histoire manque de substance car il apparaît trop peu et quand il le fait, c'est trop tardivement, à l'occasion d'une bataille spectaculaire.


La série voit désormais deux artistes se passer le relais. Elena Casagrande ne peut plus enchaîner les épisodes et a même recours à une encreuse (Elisabetta d'Amico, qui aide aussi Sara Pichelli actuellement sur Scarlet Witch). Marvel donne donc sa chance à Rafael de la Torre (à ne pas confondre avec Roberto de la Torre), un dessinateur brésilien dont ce fut la première prestation (et qui, depuis, a suppléé Marco Checchetto sur le Daredevil écrit par Chip Zdarsky). Il se débrouille bien même si son encrage est parfois trop léger et ses décors trop esquissés. Mais l'un dans l'autre, la série a toujours une belle allure et se lit avec plaisir.

Toutefois, comme souvent sur le séries écrites par Thompson, après un démarrage accrocheur, on constate une évidente baisse de régime.


Enfin le troisième tome, Au Fil du Sabre, rassemble les épisodes 11 à 15 de la série. Kelly Thompson range ses jouets en compagnie d'Elena Casagrande, Rafael de la Torre et Rafael Pimentel.


Croyant avoir fait le plus dur en se débarrassant d'Apogée, Black Widow découvre pourtant qu'un gala va servir de couverture pour une nouvelle affaire louche. Elle mène l'enquête avec Yelena tandis que Spider-Girl entraîne Lucy à maîtriser ses pouvoirs. Hawkeye (Clint Barton) et le Soldat de l'Hiver (Bucky Barnes) sont appelés en renfort pour infiltrer ce gala où Natasha va affronter une vieille connaissance...


Autant le dire tout de suite, l'intrigue de ce dernier tome ne brille pas par sa clarté. A la toute fin de l'épisode 10, on comprenait que Black Widow n'avait pas complètement réglé son compte à Apogée et donc que Kelly Thompson allait se resservir de ce méchant dealer. La scénariste prend des chemins de traverse pour justifier cela avec une mission d'infiltration où Natasha n'est désormais plus qu'un personnage au sein d'une équipe. La série s'est transformée en un team-book comme pratiquement toutes les productions de Thompson chez Marvel, comme si elle n'avait jamais fait le deuil de A-Force et de West Coast Avengers : malheureusement, si l'histoire se répète, elle connaît la même issue puisque son run va s'achever au bout de quinze épisodes.

Pourtant Black Widow sera récompensée de l'Eisner award de la meilleure série, mais Marvel, sans doute moins intéressé par les prix que par les ventes, abrégera tout ça. C'est frustrant car il est évident que Thompson en avait gardé en réserve et qu'elle doit en conséquence s'employer à boucler son run plus tôt que prévu. A cet égard, la fin n'est pas convaincante, avec un ennemi enragé qui promet de ne pas en rester là et une héroïne qui retrouve le sourire de manière un peu forcée.

Le plus intéressant se situe lors de l'épisode 13 qui constitue un flashback situé à Madripoor. Black Widow y rencontre et croise le fer pour la première fois avec le Sabre Vivant, un mercenaire maniant donc un sabre avec une terrifiante efficacité. Natasha morfle méchamment à cette occasion et Rafael Pimentel, le dessinateur, illustre ce chapitre avec une étonnante maîtrise pour un quasi-débutant (il a posté sur Twitter les nombreux dessins préparatoires qu'il avait produit pour sa prestation et on voit qu'il avait visiblement projeté de revenir sur le personnage de Natasha).


Avec désormais trois dessinateurs au compteur, la série n'a plus vraiment de cohérence graphique. Elena Casagrande est toujours excellente mais elle tire la langue, malgré l'aide qu'elle reçoit de son encreuse. Rafael de la Torre n'a pas encore atteint la maturité qu'il a affiché récemment sur Daredevil. Et si Pimentel sort du lot, il ne dispose pas de beaucoup de pages (ce qui rend du coup sa contribution encore plus méritoire).

Le bilan qu'on tire de ce run, c'est un premier arc formidable, un second passable, et un dernier brouillon. Kelly Thompson a du mal à conserver une rigueur dans son écriture et l'annulation précoce de la série la force à abréger des pistes narratives qui, sur la longueur, auraient peut-être redressé la barre. Visuellement, la série est de belle facture, mais Elena Casagrande s'essoufle progressivement, et si ses fill-in sont irréprochables, à la fin, ça part un peu dans tous les sens. A quand Marvel redonnera-t-elle sa chance à Black Widow, surtout que maintenant le personnage a disparu du MCU et ne figure plus dans aucun team-book ?

jeudi 15 juillet 2021

BLACK WIDOW, de Cate Shortland


Après une année "blanche" (en raison de la crise sanitaire), le MCU est de retour dans les salles avec Black Widow, dont la sortie a été repoussée à trois reprises. Le film de Cate Shortland est particulier car son action se situe chronologiquement après Captain America : Civil War et avant Avengers : Infinity War. C'est donc à la fois un retour en arrière et un adieu pour le personnage de la Veuve Noire et son interprète Scarlett Johansson. Mais le résultat est boiteux.


1995, Ohio. Alexei Shostakov et Milena Vostokoff, espions russes installés en Amérique, dovent fuir après avoir été repérés. Ils entraînent dans leur cavale les deux fillettes à leur charge, Natasha Romanoff et Yelena Belova. Mais Milena est blessée. En atterrissant à Cuba, elle est prise médicalement en charge. Natasha refuse de suivre le général Dreykov, qui la neutralise et l'expédie avec sa "soeur" en formation dans la Chambre Rouge pour en faire des Veuves Noires.
 

Les années passent. Shostakov est envoyé en prison pour désobéissance. Milena intègre le programme de la Chambre Rouge comme formatrice. Natasha, adulte, passe à l'Ouest et entre au sein du S.H.I.E.L.D., pour lequel, avec Clint Barton/Hawkeye, elle accepte de tuer Dreykov. L'explosion de son bureau à Budapest coûte aussi la vie à Antonia, sa fille. Yelena, elle, devient une Veuve Noire. Mais alors qu'elle doit récupérer un gaz de synthèse annulant le conditionnement mental des recrues, elle y est exposée et déserte. Natasha reçoit l'antidote dans sa planque en Norvège où elle est attaquée par le Taskmaster. 
 

Face à cet adversaire capable de copier tous les gestes d'autrui, Natasha réussit malgré tout à fuir avec l'antidote. Direction : Budapest où Yelena l'attend et lui explique que Dreykov est toujours en vie et que les Veuves Noires à son service sont à leurs trousses. Les deux "soeurs" doivent déguerpir mais à nouveau le Taskmaster les traque. Néanmoins, elles arrivent à le semer.


Natasha et Yelena s'accordent sur un plan : détruire définitivement la Chambre Rouge. Pour cela, elles doivent la localiser et comptent sur Shostakov. Elles organisent son évasion de prison mais il n'a aucune idée d'où se trouve ce qu'elles cherchent. Il leur conseille d'interroger Milena, restée proche de Dreykov, mais retirée du service de formation des Veuves Noires.


Milena vit en effet dans une ferme où elle pratique des expériences de conditionnement. Elle promet d'aider les filles mais les piège et les livre, elles et Shostakov, au Taskmaster et Dreykov. Lorsque Natasha revient à elle, elle est détenue dans la forteresse volane du général, qui abrite la Chambre Rouge et ses recrues.


Mais, en vérité, Milena et Natasha ont échangé leurs places. La ruse fait long feu et Dreykov présente à Natasha qui se cache derrière le masque du Taskmaster. Milena, pendant ce temps, sabote le système de vol de la forteresse et provoque son crash puis va libérer Yelena et Shostakov. Dreykov envoie le Taskmaster tuer ses prisonniers et affronte Natasha avec ses Veuves.


Grâce à l'antidote, Natasha libère les Veuves de l'emprise de Dreykov et peut quitter à son tour la forteresse avec Yelena tandis que Milena et Shostakov ont réussi à échapper au Taskmaster. Celui-ci s'en prend alors à Natasha dans un combat dans les airs puis sur Terre. Avec la dernière dose de l'antidote, elle le délivre à son tour du conditionnement de Dreykov.


Les Veuves Noires prennent en charge le Taskmaster, Antonia, Milena et Shostakov. Natasha confie à Yelena la mission de débusquer les Veuves que Dreykov a envoyées partout dans le monde pour les déconditionner. Le général Ross arrive sur les lieux du crash pour arrêter Natasha, recherchée depuis qu'elle a trahi les accords de Sokovie et pris le parti de Captain America qui dénonçait le recensement des Avengers auprès de l'OTAN. 

Scène post-générique 1 : Deux semaines après, on la retrouve pourtant aux commandes d'un quinjet pour partire libérer les Avengers arrêtés et détenus au Raft.
 

Scène post-générique 2 : Yelena se recueille sur la tombe de Natasha lorsqu'elle est rejointe par la comtesse Valentina Allegra de Fontaine. Celle-ci lui donne une photo de l'homme responsable de la mort de sa "soeur" : Clint Barton/Hawkeye.

C'est un bien curieux film que Black Widow, dont la sortie a été plusieurs fois repoussée car Marvel Studios voulait le distribuer en salles (même si au final il est aussi disponible en streaming sur Disney +, du moins aux USA, moyennant une vingtaine de $). Il n'est pas question de discuter cette stratégie, elle n'impacte pas le résultat : de toute façon, Black Widow serait sorti après Avengers : Endgame, même si son intrigue se situe entre Captain America : Civil War et Avengers : Infinity War.

Non, ce qui est curieux, c'est à quel point le film, finalement, n'apporte rien de conséquent au personnage de Natasha Romanoff et, au-delà, à la mythologie des Avengers. Cela risque d'ailleurs d'être la même chose pour de futurs projets de la Phase 4 du MCU où on voit encore mal ce que tel héros apportera à la toile d'ensemble (par exemple, Shang-Chi). De là à penser que la Phase 4 sera celle où on pourra aisèment zapper quelques titres, il n'y a qu'un pas.

C'est aussi qu'entretemps le MCU s'est développé via Disney + avec des séries comme WandaVision, The Falcon and the Winter Soldier et Loki, dont les contributions au futur de l'univers Marvel au cinéma sont déjà cruciales (avec l'introduction de la notion de Multivers notamment). 

Pour sa réalisatrice, Cate Shortland, et sa vedette, Scarlett Johansson, un film sur Black Widow demeure pourtant essentiel, mais le discours des deux femmes vise moins l'histoire du film que son impact en termes d'image et de représentation. En effet, il s'agissait de prouver que Natasha Romanoff n'était pas qu'un faire-valoir dans l'équipe des Avengers et aussi de commenter l'ère post #Metoo dans le monde des super-héros en dépassant l'objétisation de la belle et redoutable espionne.

Ce décalage entre le souci de produire un long métrage qui prend acte de la libération de la parole des femmes, de leur affirmation et celui de raconter une histoire qui vaille vraiment la peine, qui enrichisse rétrospectivement le personnage et son rôle dans la galaxie Marvel, aboutit à quelque chose de bancal, souvent maladroit et finalement dérisoire, voire futile. De ce point de vue, oui, le film sort en retard, non d'un point de vue quasi-revendicatif, mais narratif, car Natasha ayant trouvé la mort dans Avengers : Endgame, qui s'intéresse encore à ses origines au-delà de la réponse apportée au fameux mystère entourant l'affaire de Budapest mentionnée dans Avengers ?

Le succès au box-office de Black Widow, aussi bien en salles qu'en streaming, pourrait contredire mon avis, mais je crois simplement que les spectateurs sont contents de renouer avec le MCU et un personnage familier. L'appréciation du message que porte le film ne me semble pas avoir été ce qui a retenu l'attention.

Surtout les scénaristes (Eric Pearson, Ned Dawson et Jac Shaefer) ont pris comme modèle Captain America : Le Soldat de l'Hiver. Ni plus ni moins qu'une des plus plus grandes réussites du MCU (un des rares opus en outre à plaire autant aux fans de comics qu'à ceux qui s'en moquent). Or, le résultat joue en défaveur de l'opus de Cate Shortland, qui n'a ni la même rigueur, ni la même intensité, ni la même puissance. Ne serait-ce que parce que Captain America 2 s'est construit grâce à Captain America : First Avenger, et c'est ce précédent qui manque à Black Widow, dont les origines sont ici expédiées dans un prologue et un générique, certes habiles, mais pas assez consistants.

Cate Shortland et Scarlett Johansson (qui est aussi co-productrice) ont voulu concilier divertissement spectaculaire et film à message. La première partie est honnêtement remplie, même si on ne trouve rien ici de révolutionnaire, ce petit plus qui ferait la signature de Black Widow, qui la distinguerait en tant qu'héroïne de tous les autres héros du MCU - la faute sans doute à l'absence d'un vrai duel, digne de ce nom, avec le Taskmaster (dont l'identité, remarquablement bien gardée par Marvel, s'avère un peu foireuse - je ne spoilerai pas, mais quand même, c'est pas fameux).

La seconde partie est trop lourdingue, trop appuyée. Tous les hommes du film sont soit abrutis, soit brutaux et sadiques. Cette caractérisation, pour le moins sévère et sommaire, discrédite complètement l'intention, louable, de défendre la cause féminine, d'autant qu'un personnage comme Milena (interprétée par une Rachel Weisz assoupie) n'a rien de bien recommandable (quand bien même elle mystifie Dreykov à la fin). Le général Dreykov est représenté comme un salaud unidimensionnel, plutôt pathétique, qui inspire plutôt le dépit (de ne pas avoir un méchant plus intelligent) que le rejet (alors qu'il est une caricature à peine voilée de Harvey Weinstein - il suffit de remplacer Veuves Noires par actrices et c'est le même comportement de prédateur/abuseur). Ray Winstone livre en prime une composition paresseuse pour camper ce vilain, dont on ne croit jamais qu'il vaincra Natasha.

Quant à l'abruti de service, il est incarné par David Harbour dans le rôle d'Alexei Shostakov alias l Red Guardian. Le comédien en fait des caisses au point d'en devenir embarrassant, comme s'il jouait dans une comédie alors que le film se veut grave. Mais surtout son personnage ne sert strictement à rien : on peut l'enlever de l'intrigue qu'elle n'en souffrirait pas. Même quand la baston commence, il est réduit au rang de punching-ball pour le Taskmaster alors qu'il est censé être l'équivalent (certes bedonnant) de Captain America.

Reste le duo Scarlet Johansson-Florence Pugh. Le film fait vraiment office de passage de relais entre les deux actrices. Pour ma part, j'ai toujours été réservé sur le choix de Scarlett pour camper Black Widow, décrite comme une ballerine dans les comics, alors que la star mesure 1,68 m ! Toutefois, elle a su composer un personnage mémorable avec une présence à l'écran souvent mineure, et elle porte ici l'histoire sur ses épaules avec une vraie autorité. Florence Pugh est une partenaire remarquable et une vedette en devenir, même si elle aussi, physiquement, n'a rien d'une ballerine (1,62 m) : la seconde scène post-générique de fin lui assure de revenir dans le MCU et ce sera certainement intéressant, mais sa Yelena Belova est écrite de manière trop irrégulière (tantôt dure à cuire implacable, tantôt gamine inconsolable - voir la scène où elle s'isole dans une pièce de la ferme de Milena et où Shostakov vient la réconforter). C'est dommage car le duo Johansson-Pugh fonctionne très bien, c'est la meilleure chose du film, mais il est parasité par le cabotinage de Harbour et un rythme décousu.

J'aurai aimé aimer davantage Black Widow, mais dans le genre, mieux vaut (re)voir Red Sparrow (de Francis Lawrence, avec Jennifer Lawrence, 2018), bien meilleur, avec des composants similaires (même si moins super-héroïques). En l'état, ce n'est pas suffisant pour nous faire regretter Natasha, et comparativement aux séries Marvel de Disney +, l'audace fait cruellement défaut.

jeudi 18 février 2021

BLACK WIDOW #5, de Kelly Thompson et Elena Casagrande avec Roberto de la Torre


Après un hiatus (inexpliqué et inexpliquable), c'est la fin du premier arc de Black Widow. Une conclusion pleine d'action et d'émotion, qui prouve que Kelly Thompson s'est bien reprise après plusieurs séries en demi-teintes. Elle est, il faut dire, bien soutenue par une exceptionnelle Elena Casagrande, qui reçoit l'aide de Roberto de la Torre (pour deux pages). On regrettera juste un sentimentalisme un peu malheureux, qui empêche l'épisode de déployer tout son potentiel dramatique.


Une explosion a causé la mort de James et Stevie dans la planque où le Soldat de l'Hiver, Hawkeye et Yelena Belova les avaient conduits avec Black Widow. Bouleversée, cette dernière se reprend et l'équipe se repositionne pour riposter contre cette attaque.
 

Hawkeye blesse le Lion Pleureur pendant que Black Widow affronte Snapdragon et laisse fuir le Garde Rouge. Yelena Belova neutralise Viper. Arcade prend la fuite en profitant de la confusion. Le Soldat de l'Hiver a disparu des radars.


Après avoir remercié Hawkeye pour son aide, Natasha gagne une autre planque. Elle y reçoit la visite du Soldat de l'Hiver qui lui révèle avoir mis à l'abri James et Stevie, mais sans lui dire où, comme elle le lui a demandé. Puis elle fond en larmes en prenant conscience de ce qu'elle a sacrifié.


Vêtue d'un nouveau costume, Black Widow retrouve plus tard Yelena Belova à qui elle explique renoncer à se venger. Elle veut évoluer pour devenir quelqu'un de digne de James et Stevie, mais accepte que Yelena l'accompagne dans ses prochaines missions.

Ah, c'est un quasi sans-faute ! C'est déjà pas mal, me direz-vous, et je ne vous contredirai pas car Kelly Thompson revient de loin. J'ai beaucoup apprécié des runs de cette scénariste (Hawkeye, WCA) avant d'être très déçue par ses autres efforts (Deadpool, Captain Marvel) : assez pour me demander quelle était la véritable valeur de cet auteur. Alors la voir signer ces cinq premiers épisodes de Black Widow d'une main plus assurée, d'un ton plus inspiré, c'est un beau redressement.

Le précédent épisode se terminait sur un cliffhanger terrible puisque Natasha voyait James et Stevie, son "mari" et leur "fils", tués par un tir de bazooka dans la planque où le Soldat de l'Hiver, Hawkeye et Yelena Belova les avaient tous conduits. On reprend pile là où on en était resté avec Black Widow sidérée et bouleversée.

Pas le temps pourtant de pleurer : les méchants encerclent le bâtiment où sse trouvent les héros et il faut préparer la riposte. Le groupe se déploie, leurs adversaires s'introduisent dans la cachette. Kelly Thompson et surtout Elena Casagrande mettent alors en scène une formidable séquence d'action pure. L'artiste se surpasse encore une fois avec une double page somptueuse (reproduite ci-dessus) où son sens de la composition et sa maîtrise dans le traitement d'un angle de vue audacieux font merveille.

C'est ce genre de moment que tout fan de comics adore lire, l'expression d'une dessinatrice au sommet de son art, qui produit une scène virtuose, qui transcende le script, un vrai morceau de bravoure, jubilatoire. L'adresse de Black Widow et de Yelena Belova et la précision de Hawkeye sont parfaitement exprimées. Les couleurs de Jordie Bellaire rendent justice à l'image bien que tout se passe dans un environnement sans lumière directe.

La suite est poignante : Black Widow saisit ce qu'elle vient de perdre et elle le verbalise auprès de Hawkeye puis, surtout, du Soldat de l'Hiver, qui furent tous deux ses amants. Kelly Thompson ne mentait pas en affirmant que ce furent des passages difficiles à écrire, parce qu'il ne suffit pas de rédiger de bons dialogues, il faut savoir communiquer l'émotion qui traverse l'héroïne. C'est réussi.

Encore une fois Elena Casagrande est excellente. Elle représente tout cela de manière sobre mains intense, en variant les valeurs de plans, n'abusant pas de gros plans sur les visages, n'hésitant pas au contraire à prendre du recul pour souligner le désarroi, la détresse, le chagrin qui étreignent Black Widow, qui finit par craquer dans les bras de Bucky Barnes.

La présence dans les crédits de Roberto de la Torre au dessin devient anecdotique : il ne signe que trois pages (5, 6 et 7) et son style se fond complètement dans celui de Casagrande, il est quasiment impossible de distinguer la différence alors que de la Torre a un trait plus expressionniste d'habitude.

Pourtant, comme je le dis plus haut, tout n'est pas complètement parfait et c'est dommage. D'abord, il y a cette scène dispensable où Natasha va récupérer son chat dans la maison où elle vivait avec James et Stevie. C'est mignon, mais bon, c'est aussi un peu gnan-gnan, et même redondant : Captain Marvel a aussi un chat, et surtout la même scénariste, donc il faudrait que Thompson se calme un peu avec les animaux de compagnie pour attendrir le lecteur, humaniser ses héroïnes.

Mais le coup du chat n'est rien à côté d'une belle occasion ratée par Thompson pour rendre vraiment son épisode et la fin de cet arc franchement bouleversants. En effet, en révélant que James et Stevie ont survécu, la scénariste fait preuve d'un sentimentalisme fâcheux, qui nuit beaucoup à son histoire. Déjà on se demande à quel moment, comment ils ont pu survivre. Ensuite, cela signifie que Balck Widow et ses amis ont anticipé leur mort pour tromper leurs ennemis et je trouve ça un peu too much. Enfin, cela change dommageablement la perception qu'on a des réactions de Black Widow, en larmes après l'explosion : certes, c'est une espionne, donc une bonne comédienne, mais pour qui joue-t-elle la comédie alors que les assassins sont incapables de la voir à ce moment ? Si elle pleure à grosses larmes pour nous, les lecteurs, c'est un bel effort, mais c'est aussi un brin putassier de la part de Thompson. 

Entre perdre vraiment James et Stevie parce qu'on les a tués ou qu'elle choisisse de s'en séparer pour les protéger de sa dangereuse existence, je crois qu'il aurait été plus judicieux de les tuer car cela aurait eu un écho plus direct avec le nom de l'héroïne (la Veuve Noire). En l'état, il me paraît inévitable qu'un jour ou l'autre James et Stevie réapparaissent, soit parce qu'un vilain les retrouve, soit parce que Natasha ne résistera pas à l'envie de les revoir. Dans les deux cas, ce n'est pas une bonne idée de suite car le lecteur l'aura prévu. Parfois, il faut trancher pour rendre l'histoire plus forte même si c'est aussi plus cruel (souvenez-vous de la fin de la saga du Phénix Noir : Claremont et Byrne ne voulaient pas tuer Jean Grey, c'est Jim Shooter, leur editor, qui les y a forcés pour que le génocide qu'elle avait commis ne soit pas impuni. Résultat : la mort de Jean est resté un classique et surtout s'est imposée comme le meilleur dénouement).

La suite de la série va s'écrire en pointillés puisque Kelly Thompson va laisser souffler Elena Casagrande (qui sera suppléée par Roberto de la Torre). On va voir ce que ça donne (de la Torre est un excellent dessinateur, donc on ne perdra pas en qualité à ce niveau).

samedi 5 décembre 2020

BLACK WIDOW #4, de Kelly Thompson, Elena Casagrande et Carlos Gomez


Voilà l'épisode dont Kelly Thompson a avoué qu'il lui avait donné du fil à retordre, jusqu'à la faire pleurer. Black Widow #4 réserve en effet un cliffhanger terrible, d'une brutalité assez inouie. Si la scénariste a pu décevoir en recourant à de vieux ennemis de son héroïne, elle se ressaisit ici. Elena Casagrande illustre tout cela avec beaucoup de talent, juste suppléée par Carlos Gomez pour quatre pages.



Natasha reprend connaissance et se souvient de tout. Elle sait qu'on a trafiqué ses souvenirs pour lui faire croire à sa nouvelle vie. Mais le danger est toujours là et elle doit veiller sur son mari et leur fils. Elle demande à James de lui faire confiance, promettant de tout lui expliquer ensuite.


Un agent de l'Hydra, envoyé par Viper, est désarmé par Natasha qui sort de la chambre et se débarrasse d'autres soldats de l'organisation terroriste. Yelena Belova s'occupe d'exfilter James et Stevie. Les deux espionnes se rejoignent et quittent l'endroit.


Ils gagnent une planque et, comme promis, Natasha explique à James comment elle a été agressée par l'Hydra, enlevée et conditionnée. Leur fils, Stevie, a été créé de toutes pièces à partir de leur ADN. Toute leur vie n'a été qu'une mascarade.


Ces révélations sont dures à avaler pour James et ce n'est pas fini : Natasha lui explique qu'ils doivent se séparer pour le bien de Stevie et ne jamais se revoir. Hawkeye et le Soldat de l'Hiver arrivent en renfort de Yelena.

Je ne spoile pas le dénouement de l'épisode mais vous pouvez me croire quand je garantis qu'il est vraiment inattendu et brutal. C'est un véritable électrochoc qu'a voulu provoquer Kelly Thompson, un retournement de situation choquant, et c'est très réussi.

L'épisode précédent m'avait laissé une drôle d'impression dans la mesure où la scénariste n'était pas parvenue, comme elle l'avait pourtant annoncé, à totalement bouleverser les fodnamentaux d'une série consacrée à la Veuve Noire. En dévoilant les ennemis qui avaient conspiré pour la pièger, tous issus de son passé, Thompson échouait comme beaucoup (tous ?) avant elle à renouveler la toile de fond. Le rôle dévolu à Arcade, dont la présence était prometteuse, devenait secondaire, simple exécutant au service d'un groupe composé entre autre du Garde Rouge (l'ex-mari de Natasha Romaoff), Viper (alias Mme Hydra) ou le Lion Pleureur.

Mais était-ce si étonnant ? Kelly Thompson a de plus en plus de mal à confirmer les espoirs placés en elle, de mon point de vue en tout cas. Il est loin désormais le temps où elle animait les aventures de Kate Bishop dans sa version du titre Hawkeye, avec une fraîcheur et un entrain enthousiasmant. Elle avait d'ailleurs bien commencé avant de se fourvoyer dans une fin de série maladroite qu'elle voulut développer et conclure dans West Coast Avengers (sanctionné par une annulation rapide). A cet égard, Thompson, comme d'autres auteurs émergeants de chez Marvel, Thompson sait accrocher le lecteur mais ne transforme pas souvent l'essai.

Il faut lui reconnaître un don pour rebondir avec cet épisode et on verra comment elle va composer la fin de son arc (certainement le mois prochain puisque la série ne paraîtra pas en Février 2021 mais n'est pas annulée).

Ici, en fait, Thompson élague, épure et cela lui réussit. L'épisode est découpé en trois parties : une première axée sur l'action avec l'exfiltration de James et Stevie, la deuxième avec les explications de Natasha sur le piège qu'on lui a tendue et dont elle se souvient désormais, et la dernière avec donc ce cliffhanger explosif. Elle rythme bien ces séquences, rédige des dialogues sobres, et vous cueille au moment où vous vous y attendez le moins. C'est bien fichu.

Si bien fichu que l'autre appréhension que j'avais pour cet épisode passe comme une lettre à la poste. En effet, j'avais appris avec crainte que ce #4 serait co-dessiné par Elena Casagrande et Carlos Gomez. Or, cette association fonctionne bien et il faut saluer l'intelligence éditoriale avec laquelle elle est gérée.

Casagrande illustre la majorité de l'épisode avec son efficacité et son élégance coutumière. Elle nous gratifie encore d'un morceau de bravoure avec une double page où Natasha élimine plusieurs agents de l'Hydra dans un espace réduit. Pour cela, l'artiste décompose le mouvement de son héroïne et sa double page est tranchée cases verticales. Le résultat est d'une fluidité imparable.

Mais il ne faut pas s'arrêter à ce coup d'éclat car ce qui le précéde et ce qui suit est aussi remarquable. Casagrande a un sens de l'espace épatant, ses plans sont toujours superbement agencés, les personnages y sont parfaitement disposés, avec toujours des angles de vue bien pensés. Elle se place à bonne distance de l'action, sait rendre l'action dynamique, et ne pas trop souligner les moments plus émouvants.

Un exemple probant de cette approche spatiale bien dosée se trouve dans la scène où Natasha explique à James, son "mari", qu'ils ne devront plus jamais se revoir. Casagrande ne tombe pas dans la faciltié qui aurait consisté à enchaîner les gros plans, les champ-contre-champ. Non, elle reste en plan américain, et utilise des cases occupant toute la largeur de la bande, pour garder les deux personnages dans la même vignette. On comprend ainsi que Black Widow prend déjà des distances avec cet époux artificiel tout en prenant des gants pour lui expliquer la situation de manière à ce que la solution qu'elle propose soit indiscutable.

Et Carlos Gomez alors ? Hé bien, comme cela se fait désormais couramment, on a fait appel à un second dessinateur à la fois pour soulager un collègue mais en lui confiant un passage qui ne brise pas l'unité graphique de la série. En l'occurrence, il se charge ici d'un flash-back sans dialogue mais avec une voix-off. Et Jordie Bellaire laisse Federico Blee réaliser la colorisation pour ces pages.

Gomez a un style moins fin que celui de Casagrande : il suffit de voir comment il représente Natasha, avec des formes beaucoup plus pulpeuses, et habillée d'ailleurs de manière plus suggestive (en short et brassière). Mais pas non plus de quoi fouetter un chat et être navré par le sexisme évident de ces images. Gomez fait bien son job, assez ingrat au demeurant.

Bref, avec ce quatrième épisode, la série se relance. Tous les défauts ne sont pas effacés, mais Thompson a su réagir, rapidement. C'est louable et ça mérite qu'on lui accorde notre confiance pour la suite.

dimanche 8 novembre 2020

BLACK WIDOW #3, de Kelly Thompson et Elena Casagrande


Kelly Thompson est en train de réussir quelque chose de vraiment intéressant, original, avec sa reprise de Black Widow. Elle renoue avec l'inspiration, tout en ayant changé de registre (moins d'humour, plus de mystère). C'est accrocheur. Et élégant grâce au dessin d'Elena Casagrande. Pourvu que ça dure (même si j'en doute...).


Toujours en planque devant le domicile de Natasha Romanoff, Hawkeye et le Soldat de l'Hiver s'interrogent sur quoi faire au sujet de leur partenaire. Leurs réflexions sont interropues apr Yelena Belova, l'autre Veuve Noire, qui joue le rôle de la baby-sitter de Natasha et assure contrôler la situation.


Il n'en reste pas moins que Natasha ne va pas si bien que ça comme Yelena s'en aperçoit lorsqu'elle la surprend en train d'essayer sa robe de mariée en pleurs. Elle avoue son trouble, comme si elle était engagée dans une histoire autre que la sienne. Puis se elle ressaisit subitement.


Ces atermoiements n'échappent pas à Arcade et à ses commanditaires qui font tous partie des ennemis et/ou proches de le Veuve Noire. Parmi eux, le Lion Pleureur veut se venger d'elle et a avancé ses pions à l'insu des autres...


En effet, quand Natasha rentre chez elle, elle sent une anomalie. Personne ne lui répond quand elle appelle son mari. Puis lorsqu'elle pénètre dans la cuisine, elle tombe sur plusieurs tueurs. Elle réussit à les neutraliser cependant.


Un dernier tueur retient son mari et leur fils à l'étage et elle s'en débarrasse à son tour. Mais elle est ensuite prise d'un violent malaise et perd connaissance...

Il semble que, quoi qu'on fasse pour appréhender le personnage de Black Widow, ce soit toujours pour l'inscrire dans une intrigue en relation avec son riche passé d'espionne, d'Avenger, d'agent du S.H.I.E.L.D.. Kelly Thompson n'échappe pas totalement à cet écueil mais si elle le contourne efficacement.

Ce troisième épisode démontre en effet que ceux qui sont responsables des profonds changements dans la vie de Natasha Romanoff sont tous des figures connues de son passé : il y a là Viper (une agent de l'Hydra), Le Garde Rouge (son ex-mari), Snapdragon (une mercenaire) et le Lion Pleureur (ou du moins quelqu'un qui a repris cet alias ayant appartenu à un des méchants du run de Waid et Samnee). Pour certains, il s'agit d'écarter Black Widow de leur business, pour d'autres de l'éliminer, et pour les derniers de la faire souffrir. Le Lion Pleureur veut sa mort.

Le lecteur, lui, fait le deuil de l'originalité des deux précédents épisodes où tout suggérait que Kelly Thompson en avait fini avec les histoires du passé au profit d'une machination complexe et diabolique où Black Widow avait raccroché et tout oublié (littéralement).

C'est dommage mais pas désespérant car la scénariste excelle à entretenir le mystère sur cette conspiration et d'autres éléments. Le plus notable étant le bébé qui a à peu près un an alors que Natasha a seulement disparu trois mois et que la dernière fois qu'elle a été vue, elle n'était pas enceinte. Ce n'est pas non plus un enfant adopté dans l'intervalle puisque Yelena Belova s'en est assurée, grâce un test ADN. Thompson révèle le rôle de Belova avec habileté et sans écarter Hawkeye et le Soldat de l'Hiver. On peut parier facilement sur le fait que ces trois-là auront leur mot à dire bientôt étant donné la manière dont se conclut cet épisode.

Même si je suis modérement fan des intrigues au long cours dans une série régulière car c'est un art difficile, j'aurai quand même bien aimé que Thompson ose davantage faire traîner les choses et nous fasse plus durablement douter de l'état de Black Widow. Il y aurait matière à exploiter le lavage de cerveau dont elle a été victime ici et surtout à deviner qui en était responsable, étant donné que Arcade ne pouvait avoir agi seul. Mais il est désormais évident que tout ce pan-là sera résolu au terme de l'arc (donc à la fin du #5 si j'ai bien suivi les solicitations), pour lequel Thompson promet des réponses bouleversantes.

Un autre motif d'inquiétude concerne la partie graphique. Non pas que Elena Casagrande défaille : au contraire, elle continue d'enchaîner brillamment les épisodes et celui-ci offre encore de beauc morceaux de bravoure. Le point culminant est sans aucun doute la double page (voir- ci-dessus) où Black Widow neutralise acrobatiquement une bande de tueurs aux ordres du Lion Pleureur. La décomposition du mouvement, le flux de lecture, le dynamisme de l'ensemble est admirable.

Idem pour les autres scènes, beaucoup plus calmes : Casagrande anime avec brio le dialogue entre Yelena, Clint et Bucky, puis entre Yelena et Natasha. Elle sait découper ces moments de façon à ce que les échanges verbaux ne soient jamais ennuyeux, en variant les angles de vue, la valeur des plans, les expressions des personnages.

Tout cela est particulièrement valorisé par la colorisation de Jordie Bellaire, qui dose ses effets magistralement (l'ombre du feuiilage des arbres sous lesquels se cachent Bucky et Clint et qu'on voit sur leurs visages ; la lumière rasante de la salle d'essayage quand Natasha porte sa robe de mariée, l'absence d'éclairage artificielle dans la maison).

Mais il semble que Casagrande soit un peu à la bourre et elle serait épaulée par Manuel Garcia bientôt (un artiste qui n'a pas du tout le même style qu'elle). A voir comment sa contribution sera gérée (si, par exemple, il dessine des flash-backs, cela passerait, mieux en tout cas que s'il produit des planches que Casagrande n'aura pas le temps de faire). Tout ça m'inquiète un peu dans la perspective du second arc, d'autant plus que Thompson a souvent dû entamer des séries avec un artiste avant qu'on lui en donne un autre, souvent moins bon.

Le plaisir est donc un peu entamé par la tournure plus convenue du récit et les incertitudes liées à sa partie visuelle. Croisons les doigts pour que Black Widow ne se crashe pas...

vendredi 9 octobre 2020

BLACK WIDOW #2, de Kelly Thompson et Elena Casagrande


Kelly Thompson et Elena Casagrande ont frappé fort avec leur premier épisode de Black Widow grâce à une intrigue rapidement mise en place et superbement mise en images. Le plus dur restait à venir cependant car il fallait convertir cet essai prometteur. Mission accomplie pour un début de run décidément aguicheur.
 

Planqués devant le domicile de Natasha Romanoff à San Francisco, Clint Barton et Bucky Barnes ne savent pas que faire. Clint, impatient, décide d'aller à la rencontre de son ex-partenaire. Elle se fait prénommer Natalie désormais, a un enfant, un mari et semble parfaitement heureuse.



De retour auprès de Bucky, Clint est bouleversé. Leur amie a tout oublié de son ancienne vie mais il ne se sent pas le droit de l'arracher à cette nouvelle existence paisible. Pourtant, tous autant qu'ils sont ignorent un fait troublant...


En effet, la maison et le bosquet dans lequel se cachent Hawkeye et le Soldat de l'Hiver sont surveillés par des caméras commandés par Arcade. Celui-ci aimerait se débarrasser des deux espions mais ses employeurs le lui interdisent.


Le soir venu, Natasha/Natalie et son mari sortent en ville, après avoir confié leur fils Stevie à une nounou. James, le mari, prend congé et part en taxi tandis que Natasha s'apprête à rentrer avec leur voiture. Lorsque son attention est attirée par un cri provenant d'une ruelle.


Elle surprend des voyous en train d'agresser une femme et leur inflige une raclée. Puis elle appelle la police. De retour chez elle, elle paie la nounou et s'isole dans le garage où une affaire dangereuse l'attend...

Black Widow permet vraiment à Kelly Thompson de mettre en avant ce qu'elle fait de mieux. On retrouve en fait le savoir-faire dont elle fait preuve dans Sabrina the teenage witch, ou autrefois sur Hawkeye : une manière d'intriguer le lecteur, de l'entraîner dans une histoire mystérieuse dont elle seule connaît les réponses. 

C'est là où elle a failli avec Captain Marvel où, en plus d'un supporting cast un peu envahissant, elle choisissait au contraire de donner les clés au lecteur. Il est évident à présent que la scénariste est plus à son aise avec des personnages dénués de pouvoirs ou en tout cas qui en font un usage en devant s'en méfier. Contrairement à Jonathan Hickman par exemple, qui est un adepte des scénarios story-driven, Thompson est plus à l'aise avec les projets character-driven.

De ce point de vue, Natasha Romanoff est un matériau parfait pour elle car c'est une femme avec une véritable mythologie, bien établie dans l'esprit du lecteur. Il n'y a pas besoin d'en rajouter. En nous la présentant dans une situation étonnante, déroutante (elle a perdu la mémoire, refait sa vie, connaît le bonheur), tout est fait pour susciter notre intérêt.

Thompson se garde bien d'abattre ses cartes trop vite. On s'interroge, comme Clint Barton et Bucky Barnes : qu'est-il arrivé à la Veuve Noire ? Elle ajoute à cette question une autre, plus perturbante : a-t-on le droit de retirer à quelqu'un ce qui la rend heureuse quand ceci est indéniablement suspect ? Que le problème perturbe qui plus est deux anciens amants de Natasha rend la chose encore plus piquante puisque cela met en jeu leurs sentiments autant que leur responsabilité.

Pourtant, l'épisode ne se contente pas de creuser cette situation. Il y a des signes manifestes que la "programmation" qu'a subie Natasha connaît des ratés. Dans le premier épisode, on la voyait acheter sur un coup de tête une moto. Cette fois, elle corrige une bande de voyous, signe qu'elle n'a en tout cas pas oublié sa formation de combattante. Puis, à la toute fin, on l'observe en train de fabriquer un inquiétant objet... Et quand elle s'en rend compte, elle est bouleversée. Il y a aussi cet homme mystérieux, un des commanditaires d'Arcade, qui se demande à haute voix ce qu'ils ont fait.

Tout cela est très efficace, prenant, raconté avec talent. J'avais entamé cette série avec méfiance car les dernières productions Marvel de Thompson m'avaient déçu, mais aussi parce que j'étais persuadé de ne pouvoir trouver mieux que les runs de Nathan Edmondson/Phil Noto et Mark Waid/Chris Samnee sur ce titre. Or en deux numéros, je suis retourné.

Il faut dire que cette Black Widow, en plus d'être bien écrite, est également superbement dessinée par Elena Casagrande. L'artiste tient là une occasion de briller et de confirmer les promesses sans lendemain de Suicide Risk où elle avait été révélée.

Dans une interview disponible sur le site de Marvel, Casagrande explique sa démarche en s'inspirant aussi bien de codes de la bande dessinée mais aussi de références cinématographiques. De fait, son découpage a une fluidité épatante. Elle utilise à bon escient des effets comme le copié-collé pour une scène de dialogue (entre Natasha et Clint) ou la double page avec des cases éclatées (la scène de bagarre dans la ruelle). Son trait très élégant, fin, souple, expressif, fait merveille quand il s'agit de représenter le quotidien. Mais la dessinatrice s'éclate visiblement aussi dans les moments d'action pure.

Casagrande sait aussi instiller le doute très subtilement, avec un regard un peu appuyé, comme celui de la nounou devant le couple radieux que forme "Natalie" et James (le prénom du mari revêt son importance puisque c'est aussi celui de Bucky, qui s'appelle James Buchanan Barnes). En un éclair, on se met alors à fantasmer sur le rôle réel de cette babysitter dans la machination ourdie par Arcade et ses commanditaires.

Enfin, les couleurs de Jordie Bellaire sont comme d'habitude avec elle remarquables de nuances. Elle habille les planches de couleurs majoritairement chaudes, bienveillantes, douces, qui endorment notre vigilance. Du coup, quand le cliffhanger surgit, on est cueilli.

C'est une réussite. On espère qu'elle durera, mais quelque chose me dit qu'on peut avancer en confiance. Cette série est entre de bonnes mains. 

vendredi 4 septembre 2020

BLACK WIDOW #1, de Kelly Thompson et Elena Casagrande


Longtemps repoussée à cause de la crise sanitaire, la nouvelle série Black Widow est enfin disponible, même si elle ne sort pas en même temps que le film éponyme comme prévu. Aux manettes : Kelly Thompson et Elena Casagrande, une équipe artistique 100% féminine (sans compter la coloriste Jordie Bellaire). Et le défi de faire aussi bien, sinon mieux que le run de Waid-Samnee. Pari gagné ? En tout cas, un début encourageant.


En froid avec Hawkeye, Black Widow accomplit une mission secrète dont elle remet le produit à Captain America. Elle rentre ensuite chez elle mais remarque une présence suspecte dans son appartement.


C'est un piège et bien qu'elle le détourne, elle est défenestrée. Black Widow est-elle morte ? En tout cas, elle disparaît...


Trois mois plus tard, elle visite le chantier d'un immeuble dont elle a les plans et conduit les travaux. Puis elle quitte les ouvriers et répond au téléphone en passant successivement devant une équipe de télé en reportage et la vitrine d'un concessionnaire de motos.


Filmée à son insu, Natasha Romanoff est vue à la télé par Hawkeye et le Soldat de l'Hiver. Les deuxa anciens amants de la Veuve Noire, bouleversés, conviennent de se rencontrer pour mener l'enquête.


Natasha rentre chez elle, dans une villa à l'extérieur de San Francisco, où l'attend l'homme qu'elle aime. Mais ils sont sous surveillance...

Initialement (comme prochainement, en Novembre, avec Eternals de Kieron Gillen et Esad Ribic), ce nouveau volume des aventures de Black Widow devait paraître en parallèle de la sortie au cinéma du film consacré à l'héroïne. Puis la crise sanitaire a bouleversé les plans de Marvel qui a finalement décidé de publier le titre avant le long métrage, mais après quand même plusieurs reports.

Kelly Thompson hérite de la périlleuse mission de succéder à Mark Waid et Chris Samnee, les derniers à avoir animé avec succès la Veuve Noire. La scénariste a donc toujours la confiance de son éditeur, visiblement satisfait de ses dernières prestations (pourtant moyennes) sur Deadpool et Captain Marvel. J'ai longtemps apprécié son travail, frais et efficace, mais sur des séries qui n'ont pas rencontré le public (Hawkeye, West Coast Avengers), puis j'ai noté des faiblesses récurrentes dans ses scripts (une incapacité chronique à opposer à ses héros des adversaires attrayants, des arcs construits en dépit de bon sens).

Avec Black Widow, Thompson renoue avec un personnage qui semble mieux taillé pour elle, une héroïne sans pouvoir, avec un supporting cast bien établi, et la possibilité de disposer de vilains atypiques. Bien entendu, en iterview, la scénariste répéte, comme d'habitude, qu'elle adore Natasha Romanoff, qu'elle a toujours rêvé de l'écrire : de la comm' éculée, dont on vérifiera la pertinence à l'usage.

Néanmoins, s'il faut reconnaître un talent à Thompson, c'est de démarrer ses récits avec efficacité. Elle a un don certain pour introduire la vedette de la série et la placer dans une position accrocheuse. Cette fois ne fait pas exception : après une mission rondement menée, Black Widow est piègée chez elle et tombe de plusieurs étages. Une chute mortelle... sauf que, trois mois après, on la retrouve, bien vivante, en bonne santé, mais ayant complètement changé de vie. Elle vit avec un homme, s'occupe du chantier d'un immeuble, semble avoir quitté son existence d'espionne-super-héroïne. Que s'est-il passé ?

L'habileté de Thompson, c'est de se servir de Hawkeye (Clint Barton) et du Soldat de l'Hiver (Bucky Barnes), accessoirement deux des anciens amants de la Veuve Noire, comme de personnages aussi interloqués que le lecteur. Ils la croyaient morte, ou du moins disparue, et la voilà qui réapparaît à la télé, filmée à son insu dans une rue de San Francisco. Ils vont mener l'enquête pour nous. Et quand, à la dernière page de l'épisode, on voit un célébre ennemi des X-Men surveiller Black Widow en attendant d'avoir l'autorisation de la tuer, notre intérêt est piqué.

En une vingtaine de pages, on a de l'action, du mystère, de la romance, un cliffhanger, tout ce qu'il faut pour avoir envie de lire la suite. Ce n'est pas révolutionnaire mais ce n'est pas le but : il faut établir le personnage de la Veuve Noire auprès du grand public et l'installer comme la vedette d'une série bankable, alors que, malgré des équipes artistiques de talent, ces dernières années, ses différents volumes n'ont pas excédé la quinzaine d'épisodes (période Nathan Edmondson-Phil Noto, où la série a été interrompue à cause de la saga Secret Wars).

Marvel veut actuellement prouver qu'il donne sa place aux femmes et aux "minorités visibles", dans ses comics et ses films. Traduction concrète : Black Widow est écrit par une femme mais également dessiné et colorisé par deux autres femmes. On peut apprécier l'effort comme de l'opportunisme politiquement correct. Ou admettre le talent des personnes chargées de donnie vie au projet.

Elena Casagrande a connu un parcours chaotique depuis qu'elle a été révélée en 2013 par la série Suicide Risk de Mike Carey. A cette époque, tout le monde lui prédit un bel avenir, sauf qu'elle n'a jamais transformé l'essai, passant d'un titre à l'autre, sans jamais gagner la confiance d'un editor. Elle a fini par devenir le fill-in d'un fill-in artist chez DC (en jouant les doublures de Fernando Blanco sur Catwoman). Puis elle a signé un contrat chez Marvel (où elle avait dessiné quelques épisodes de Red Hulk et quelques pages d'Ultimate Spider-Man).

Autant dire que Black Widow représente pour Casagrande une opportunité de vraiment être reconnue. A la lecture de ce premier épisode, il est indéniable qu'elle est très motivée et inspirée. Son découpage est très dynamique, avec une grande variété dans le choix des angles de vue. La valeur des plans est remarquablement juste. Assumant dessin et encrage, elle a le contrôle total de ses images et cela se ressent. Son style est très élégant, expressif, mais sobre et efficace.

Ce qui séduit pourtant le plus chez Casagrande, c'est sa manière de représenter les personnages. Sa Veuve Noire est particulièrement séduisante, avec une longue chevelure, une silhouette élancée et distinguée, un visage d'une grande beauté. Sa gestuelle est mesurée mais trahit une féminité assurée, c'est une personnage maître d'elle-même, bien proportionnée, dont on admet l'effet qu'elle fait sur les hommes sans jamais être vulgaire. Qu'elle mette une raclée à une bande d'hommes de main, accomplisse des acrobaties impossibles, ou visite un chantier puis chevauche une moto, elle est crédible.

En outre, Casagrande bénéficie d'une des meilleures coloristes actuelles avec Jordie Bellaire. Celle-ci utilise une palette chaude, avec des rouges, des beiges, des bruns. Cela confère une ambiance très spéciale à l'histoire, loin des clichés associés au personnage (la Russie, la neige, le froid). Ici, on est dans un environnement urbain mais solaire, qui semble prolonger la crinière flamboyante de la Veuve Noire. Le résultat est magnifique.

Vous l'aurez compris, j'ai été charmé par ce "pilote", très prometteur. En même temps, je reste prudent car Kelly Thompson a l'habitude de ces commencements canons sans forcément tenir sur la distance. Mais avec Elena Casagrande et Jordie Bellaire, elle a deux sérieux atouts dans la manche, et à mon avis plus de liberté qu'avec Deadpool ou Captain Marvel tout en ayant une héroïne plus populaire que Kate Bishop ou les WCA.