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mardi 3 octobre 2017

TUER LE PERE, d'Amélie Nothomb


Comme j'ai apprécié Le Crime du Comte Saville, je n'ai pas voulu laisser l'intérêt se refroidir et j'ai emprunté le vingtième roman écrit en 2011 par Amélie Nothomb pour continuer à explorer son oeuvre. Voyons voir ce que vaut ce Tuer le père, avec son titre freudien...  

Octobre 2010. Amélie Nothomb assiste, fascinée, à une partie de poker dans le club "L'illégal" dont c'est le dixième anniversaire. Un joueur, Joe Whip, attire tous les regards, en particulier celui de Norman Terence avec lequel il a une longue histoire...

1994. A Reno, dans la région du Nevada, Joe Whip a quatorze ans et vit avec sa mère, Cassandra, qui vend des vélos et collectionne les amants. Elle jure à son fils ne plus savoir qui et où est son père biologique.
L'irruption dans leur vie de Joe Sr. perturbe la situation au point que l'adolescent ne songe bientôt plus qu'à s'émanciper pour se consacrer à sa passion, la magie, pour lequel il est très doué à force d'exercices.
Joe s'installe dans un hôtel grâce à l'argent que lui donne sa mère pour l'éloigner et, rapidement, il attire l'attention d'un belge avec lequel il scelle un étrange pacte : ils se donnent rendez-vous dans quelques années pour un coup fumant à Las Vegas. Mais entre temps Joe doit encore se perfectionner et, pour cela, il s'adresse à Norman Terence, véritable légende vivante de la magie, qui habite alentour.
Le maître refuse d'abord de prendre un élève mais sa compagne, Christina, le convainc d'enseigner à Joe. L'adolescent se soumet à une discipline sévère dictée par le sens de l'éthique de Terence alors que Joe, lui, n'a aucun scrupules à utiliser son don pour réussir. Par ailleurs, il s'amourache pour Christina au point de rester vierge jusqu'à ce qu'il puisse coucher avec elle.

 Le "Burning Man" de Black Rock City (Nevada)

Christina apprécie Joe qui l'admire pour sa beauté autant que pour son art : elle une fire dancer qui jongle avec des bolas enflammés, une pratique dangereuse mais pour laquelle elle est considérée comme la meilleure. Elle en fera la démonstration à l'occasion du rassemblement du "Burning Man" de Black Rock City, où Joe possédera enfin Christina en dupant Terence.

Une Fire Dancer

Recommandé par Terence, Joe file à Las Vegas pour y devenir croupier au casino Bellagio. C'est là qu'il retrouve le belge avec lequel, comme prévu, il accomplit une spectaculaire escroquerie. Il a alors 20 ans, nous sommes en 2000, et même si cela lui coûte sa place, il rembourse l'établissement et échappe à la prison lors du procès qui suit - son complice a déjà fui le pays alors.

Le casino Bellagio de Las Vegas

Mais pourquoi Joe a-t-il agi ainsi, au risque de tout perdre ? Norman Terence l'apprendra par le jeune homme lors de leurs retrouvailles : ayant grandi sans père, il désirait que la magicien devienne le sien. Quand il comprit que ce ne serait pas le cas, il sut du même coup que c'était le belge qui l'avait choisi comme son fils. Il lui fallait alors se venger de Terence en lui prenant d'abord Christina puis en le déshonorant puisqu'il avait en fait formé un tricheur.
Malgré tout, Norman n'en resta pas là et depuis, il suit Joe partout où il se produit et joue avec la mission de l'exaspérer et de le raisonner...

Il semble qu'à l'origine Tuer le père était une novella, un texte court (le livre compte 150 pages à peine) promu comme roman par Albin Michel, l'éditeur d'Amélie Nothomb. Quoi qu'il en soit, on y trouve comme dans Le Crime du Comte Saville les mêmes qualités.

La brièveté du manuscrit correspond bien au style épuré de l'écrivain qui, comme elle l'expliquait récemment dans une interview au sujet de sa nouvelle publication (Frappe-toi le coeur), a compris "qu'au fil du temps, j'ai appris qu'il fallait se séparer de tout ce qui n'était pas nécessaire. Dès qu'on voit qu'une scène ou une explication n'est pas indispensable, il faut la supprimer."

Et c'est ce qu'on constate ici donc : pas de description ou si peu - on ignore à quoi ressemblent les personnages, les décors sont à peine évoqués, les dates servent uniquement à situer l'action et à inscrire l'histoire dans la durée - , des dialogues à la fois spirituels et économes, des psychologies taillées à la serpes, des sentiments exacerbés, des ressentiments longuement mûris.

L'opus conte une histoire de vengeance mitonnée par un jeune homme à la rancoeur et à la patience étonnantes, mais sous cette trame se cache un récit d'initiation et d'émancipation. Tuer le père n'est pas à prendre au sens littéral, c'est, exactement comme la psychanalyse le formule, une démarche pour se défaire de ses attaches, prendre son indépendance, quitte à l'effectuer violemment, sans ménagement envers ceux qui vous ont élevé et/ou aidé.

Pour ne pas avoir été choisi par celui que, lui, avait élu comme son père et mentor, Joe Whip élabore un stratagème diabolique à la manière d'un "bluff parfait", conforme au projet d'Amélie Nothomb quand elle a conçu son texte : elle nous entraîne dans une direction qui se révèle tardivement fausse puis nous révèle le "truc" du tour accompli à la perfection par le magicien. Tout l'intrigue fonctionne sur ce principe de diversion où l'on regarde la main gauche s'agiter pendant que la main droite exécute la véritable manoeuvre. Lorsqu'on s'en rend compte, il est trop tard, comme le constate Norman Terence, médusé par son élève plus doué et revanchard que lui.

S'y greffe une tension sexuelle avec la romance vénéneuse entre Joe et Christina, personnage charismatique, envoûtant, trouble de l'histoire, dont la discipline file l'autre métaphore du propos : risquer à tout moment de se brûler en jouant avec le feu tout en impressionnant le public. En jonglant avec ses bolas enflammés, elle hypnotise les hommes, amante complice de Terence et instrument fataliste de Joe.

Dans le cadre, central, du Nevada, région aride et chaude, propice à l'échauffement et à la combustion des sentiments, et atteignant son paroxysme lors de la séquence située durant la manifestation hallucinante (à plus d'un titre) du "Burning Man", Tuer le père déploie son piège avant qu'il ne se referme sur sa proie comme sur le lecteur. Amélie Nothomb est une muazzimun (prestidigitatrice dans la tradition orientale à l'opposée des sahirs, adeptes de l'occultisme) fabuleusement habile.   

lundi 11 septembre 2017

LE CRIME DU COMTE NEVILLE, d'Amélie Nothomb


A force de tourner autour sans me résoudre à lire ses ouvrages, Amélie Nothomb, la plus célèbre des graphomanes belges, a fini par avoir raison de mes hésitations et réserves à son endroit. Il faut avouer qu'elle ne manque pas de verve, cette excentrique lettrée, qui, avec la régularité d'une horloge suisse, sort un roman par an, lors de la rentrée littéraire, et transforme imparablement son effort en succès de librairie - grâce aussi à ses passages à la télé où elle est, il est vrai, l'archétype de la "bonne cliente", spirituelle et complice.

Mais c'est justement pour cela que je m'en méfiais : cette aisance redoutable ne cachait-elle pas une littérature superficielle ? Il me fallait vérifier et c'est désormais fait. Mon choix, pour débuter, s'est porté sur ce roman de 2015, qui est ouvertement inspiré d'une merveille d'Oscar Wilde (j'y reviens plus loin).

Je ne suis pas un lecteur pressé ni rapide, mais il ne m'a fallu que deux heures pour avaler ces 130 pages dans lesquelles on découvre le Comte Neville, aristocrate belge désargenté qui doit se résoudre à vendre son château. Mais, avant cela, il va y donner une fête, comme chaque année, histoire de partir en beauté.
C'est que Neville est un hôte remarquable, capable de transformer une réception en moment de grâce et il compte bien honorer jusqu'au bout sa réputation. Soutenu par sa femme, Alexandra, plus jeune que lui, et ses trois enfants, Oreste, Electre et Sérieuse, Neville va tirer sa révérence en se promettant d'éblouir ses invités.
Mais c'était sans compté un rebondissement troublant : Sérieuse, sa benjamine, fugue une nuit et une diseuse de bonne aventure la récupère puis prévient son père. Elle lui prédit alors qu'il commettra un crime lors de sa garden-party !
Le Comte refuse de croire à cette augure mais cela le hante, au point de le rendre insomniaque. Il cherche alors une victime à occire sans que cela nuise à son rang, ni n'éclabousse sa famille - hélas ! pas une cible ne convient.
Nouvelle péripétie : Sérieuse, qui depuis quelque temps semble éteinte, indifférente aux autres comme à elle-même, a deviné le tourment de son père et lui demande de la tuer. Cela les soulagera tous les deux : elle parce qu'elle en a assez de vivre sans plaisir, lui pour accomplir la prédiction. Les arguments qu'elle soutient pour le convaincre ont raison de Neville. Mais le jour dit, rien (évidemment) ne se passera comme prévu...



Oscar Wilde avait signé une nouvelle, Le Crime de Lord Arthur Savile, que je découvris, adolescent, grâce à une de mes cousines, grande lectrice. Une pépite irrésistible où le héros, sur le point de se marier, rencontre un chiromancien le prévenant qu'il commettra un meurtre avant ses noces. Après plusieurs tentatives ratées, Savile croise le médium sur un pont un soir et le jette à l'eau. La police conclut à un suicide et notre gentleman peut enfin se marier.

Amélie Nothomb reprend donc, quasiment à l'identique, le motif initial pour lancer son récit, mais l'enrichit en faisant du Comte Neville un aristocrate déchu dont la victime idéale sera une de ses propres filles. L'auteur y déploie ses petits plaisirs, familiers même pour ceux qui ne la lisent pas (puisqu'elle les évoque en interview), comme le choix de prénoms improbables mais inspirés d'illustres références littéraires - Oreste et Electre - tout en en plaisantant - "Vous avez appelé votre fille Sérieuse ? Ce n'est pas sérieux !"

Cet humour à la fois spirituel et cocasse sert superbement un récit volontiers absurde mais pourtant tendu par une logique implacable. Le roman navigue entre plusieurs genres, habilement conjugués, et le lecteur a droit à la fois à un sorte de conte gothique, une comédie dramatique, une série noire, une étude de moeurs sur la bourgeoisie décadente. 

Amélie Nothomb est cultivée (en plus d'écrire en permanence - elle a souvent répété ne publier qu'un fragment dérisoire de sa production, n'offrant aux lecteurs que ce qu'elle considérait comme le meilleur fruit de son imagination - , elle lit et relit abondamment) mais sans prétention : ainsi cite-t-elle Stendhal (son auteur favori), Bernanos, et les tragédies grecques comme ça, en passant. Cette légèreté est élégante, jamais écrasante pour le lecteur qui ne connaîtrait pas ces écrivains.

Mais c'est, en l'occurrence, surtout la loufoquerie du projet qui charme : cette noblesse désargentée, pour qui les apparences comptent plus que tout, Nothomb en est issue (son père était un diplomate, longtemps en poste au Japon, pays qui lui a inspiré plusieurs de ses best-sellers) et elle en parle avec une fantaisie irrésistible teintée de nostalgie (Neville déplore, au fond, moins la perte de son domaine que la fin d'une époque et de ses usages : ce n'est pas un mondain pathétique mais quelqu'un d'attaché à des valeurs certes désuètes mais illustrant une communauté en voie d'extinction).

La brièveté du texte l'apparente à une nouvelle, comme celle de Wilde justement. Avec une concision remarquable et des parti-pris nets (pas de descriptions encombrantes - qu'il s'agisse de l'aspect des personnages ou des décors), Nothomb mise l'essentiel sur son art des dialogues, qui évite le mot d'auteur mais dont le côté pince-sans-rire est jubilatoire, et son sens du rythme (des chapitres courts, nerveux, qui vont crescendo jusqu'à la chute - à double sens... - malicieuse à souhait). 

D'aucuns trouveraient cela frustrant, trop court, trop peu, mais c'est précisément sa qualité d'épure qui rend Le Crime du Comte Neville parfait : ce petit livre vous prend et ne vous lâche, littéralement, plus. N'est-ce pas le summum de l'efficacité ? 

vendredi 20 mai 2016

Critique 894 : L'ETRANGE VIE DE NOBODY OWENS, de Neil Gaiman


L'ETRANGE VIE DE NOBODY OWENS est un roman écrit par Neil Gaiman, avec des illustrations de Dave McKean, traduit en français par Valérie Le Plouhinec, publié en 2009 par Albin Michel.
 Ci-dessus : une des illustrations de l'histoire par 
Dave McKean (photo ci-dessous).

Nobody Owens est le seul rescapé du meurtre de sa famille. Ses parents et sa soeur ont été assassinés par un mystérieux individu, le Jack, quand il n'avait que deux ans. Il a survécu en se réfugiant dans le cimetière voisin où il est receuilli et adopté par le couple Owens, des fantômes qui convainquent les autres résidents de l'intégrer dans leur communauté.
Le garçon grandit sous la tutelle de Silas, qui n'est, lui, ni vivant ni mort. Mais progressivement, Bod est curieux du monde extérieur : il devient l'ami d'une fillette, Scarlett Perkins, et s'interroge sur ses origines.
Au fil de rencontres insolites dans le cimetière et ses environs, il apprend le drame qui l'a séparé de sa famille biologique et se prépare à défier et affronter le Jack, toujours déterminé à l'éliminer.
Mais pourquoi ce tueur en a-t-il toujours après lui, après toutes ces années ? La réponse se trouve dans une très ancienne prophétie dont Nobody serait l'incarnation et Silas un des acteurs...
Neil Gaiman
  
L’Étrange vie de Nobody Owens est un conte fantastique et un récit initiatique, que l'on doit à une des plumes les plus fameuses des comics américains : Neil Gaiman, le scénariste-culte de Sandman (mais aussi d'épisodes mémorables de Swamp Thing ou de la relance - éphémère hélas ! - des Eternals de Jack Kirby). Dès les premières pages, par son thème même, on reconnaît tout de suite la marque de fabrique de cet auteur passionné par les mythes et légendes dont l'existence tient au fait qu'on continue à y croire (sans quoi ils disparaissent).

L'introduction du roman est accrocheuse, inquiétante et étonnante à la fois : un homme, couteau en main, tue une famille au coeur de la nuit mais laisse filer un bébé qui trouve refuge dans un cimetière voisin. Celui-ci sera adopté et protégé par les habitants de l'endroit, une communauté de fantômes, parfois venus de la nuit des temps.

Parce qu'"il ne ressemble à personne", le bambin est prénommé Nobody (Personne) et devient le fils adoptif des Owens : à son origine déjà extraordinaire s'ajoute donc une singularité identitaire qui préfigure une destinée peu commune. Gaiman réussit pourtant à intégrer et à faire accepter ces éléments par une narration rapide et fluide.

La suite du livre est inégale mais souvent remarquable : le récit est ponctué par les rencontres que fait Nobody, aussi appelé par son diminutif Bod, avec d'autres occupants du cimetière, des créatures bizarres, effrayantes, comiques aussi, qui incarnent chacune à leur tour des étapes dans son apprentissage de la vie et sa connaissance des émotions. Curieusement, on arrive à admettre la "normalité" de cette existence dans la mesure où elle est semblable à l'expérience de chaque enfant : seule la nature des protagonistes rappelle l'improbabilité d'une telle vie.

L'amitié de Bod avec Scarlett Perkins va devenir un événement pivotal de l'histoire : avec elle, le garçon (la fillette aussi) comprend qu'être à deux est utile pour affronter les dangers mais surtout permet d'envisager la possibilité d'une vie à l'extérieur du cocon du cimetière.

Après le départ de Scarlett (qui suit ses parents en Ecosse), la relation de Nobody avec Silas (être hybride, ni mort ni vivant) puis Miss Lupescu (une lycanthrope) établissent l'éducation du garçon : Gaiman la décrit avec humour, soulignant à quel point, même dans sa situation et ce cadre, son héros est soumis aux mêmes devoirs que ses semblables du même âge. Il y a une pointe de cruauté quand même lorsque Silas s'absente, pour une mystérieuse mission, et que Bod doit composer avec cet abandon, d'autant que peu après il rencontre les terrifiantes goules - une autre épreuve importante car elle le rapprochera de son enseignante et lui apprendra que même si les adultes peuvent être désagréables, ils veillent sur lui. 

Sa mésaventure en rapport avec le triste sort de Liza Hempstock, l'événement de la "danse macabre", lui révéleront encore qu'il n'est pas prêt à affronter le monde extérieur ni qu'il fait vraiment partie de la communauté des morts. Nobody sait alors qu'il lui faudra certes un jour quitter le cimetière mais en étant formé pour cela.

Lorsqu'il entre dans une école normale, la découverte du racket de certains  élèves lui inculque le sens de la justice en même temps que faire le bien n'a rien de simple. Cette péripétie remet le personnage de Silas au coeur de l'initiation de Nobody, symbolisant plus que Mr Owens, la figure paternelle, le guide moral, celui qui sait le secret le liant au Jack. Mais Silas est un maître subtil : il n'influence jamais directement son protégé, il le laisse commettre des erreurs et en tirer les leçons seul. De même, il est encore absent quand Bod et le Jack vont se retrouver, alors même qu'il avait pressenti leur affrontement. C'est Scarlett, de retour en ville, qui combattra le tueur avec le garçon.

Jouant aussi sur les chiffres (treize ans s'écoulent entre le début et la fin de l'histoire), Neil Gaiman développe son histoire avec à la fois de la malice et de la poésie, prenant le contre-pied de certains codes (le cimetière est un lieu plus vivant et joyeux que le reste du monde), à l'image de son héros. Il faut un grand talent de narrateur pour composer un récit à la fois si profond et entraînant, une grande maîtrise de l'écriture pour parler avec simplicité et complexité d'un tel univers : en cela, l'auteur est lui le digne héritier de Rudyard Kipling qu'il cite comme sa référence dans les remerciements à la fin du livre.

mercredi 22 février 2012

Critique 310 : PLANETE ROUGE, de Ray Bradbury et Al Feldstein

Planète Rouge est un recueil de douze nouvelles écrites par Ray Bradbury adaptées par Al Feldstein et mises en images par un collectif d'artistes, publiées à l'origine par EC (Entertainment Comics) dans les années 50.
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L'histoire de ces comics est amusante : Al Feldstein était le rédacteur en chef d'EC, maison d'édition spécialisée dans les bandes dessinées de genre (western, horreur, fantastique, romance, guerre), qui a souvent affronté la censure de l'époque. 
Toujours à l'affut de talent, scénaristes comme dessinateurs, il découvre les écrits de Ray Bradbury dans un recueil de nouvelles. Il décide alors de les adapter mais en modifiant les noms et les personnages, puis les confie à quelques-uns de ses dessinateurs.
Bradbury, fan de comics depuis l'enfance (il raconte dans la préface de l'ouvrage comment il suivait les aventures de Flash Gordon, Mandrake le magicien, Jungle Jim ou Buck Rogers, constituant de 1928 à 1938 une impressionnante collection), écrit quelque temps après à Feldstein en s'étonnant gentiment qu'il n'ait pas reçu de royalties pour ces adaptations.
Feldstein rencontre alors le romancier et c'est ainsi que démarra une longue et fructueuse collaboration entre l'auteur, l'éditeur et ses artistes.
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Cet album compte douze histoires fortement marquées par leur époque : nous sommes dans les années 50, l'Europe panse les plaies de la seconde guerre mondiale, le rock'n'roll apparaît, l'aérospatiale commence à se développer, et l'Amérique du Nord entretient des relations tendues avec l'Union Soviétique.
Durant cette période, les comics sont en pleine mutation : les super-héros sont au creux de la vague tandis que les récits de genre (western, romance, guerre, science-fiction, épouvante) garnissent les stands des kiosques. Ces bandes dessinées, d'une dizaine de pages par histoire, sont souvent lourdement métaphoriques pour traiter de la guerre froide mais aussi de l'évolution de la cellule familiale ou de la vie citadine et rurale.
Ce sont les années du mobilier "atome", que Franquin mettra en images dans Modeste et Pompon, du lancement de Spoutnik, d'Elvis, du maccarthysme... On rêve de Mars et de ses habitants, les extraterrestres figurant les envahisseurs d'Europe de l'Est et de la Chine, cristalisant le choc des cultures capitaliste et communiste. Des temps troubles donc.
Mais des temps propices à l'émergence de formidables talents : EC va abriter une pépinière d'artistes exceptionnels, comme Reed Crandall, Frank Frazetta, Al Williamson, Wallace Wood et John Severin (qui vient de disparaître à l'âge de 91 ans, en n'ayant jamais arrêté de dessiner !), qu'on trouve tous dans cet album.
*
- L'ouvrage s'ouvre par une fascinante et glaçante histoire post-fin du monde où l'humanité à disparu, laissant leurs maisons au mobilier électronique continuer à vivre comme si de rien n'était... Jusqu'à ce qu'un grain de sable ne dérègle tout. Il s'agit d'Il viendra des pluies douces, magnifiquement servi par le graphisme de Wallace Wood, un des artistes les plus inventifs (et méconnus) de la seconde moitié du XXème siècle (comme Alex Toth, Wood a souffert de ne jamais avoir lié son nom à un héros connu, produisant toutes sortes de comics, de l'horreur à l'érotisme).

- Puis Les Villes muettes prolonge cette thématique de la fin du monde, avec le récit d'un homme seul sur Mars... A moins qu'il reste encore une dernière femme. D'un humour sarcastique, cette nouvelle bénéficie des illustrations d'une autre pointure mésestimé, Reed Crandall (qui oeuvra sur le titre Blackhawks, des héros pilotes de chasse, chez DC).    
La 1ère planche des Villes muettes par Reed Crandall.

- Le niveau du contenu reste somptueux avec Moi, Fusée : la narration est très originale (comme l'indique le titre, il s'agit d'un récit exprimé du point de vue d'un vaisseau de guerre), avec une voix off étonnamment suggestive. Mais encore une fois, c'est la partie graphique qui impressionne, et pour cause, on a affaire à deux des meilleurs dessinateurs d'EC réunis : Frank Frazetta encré par Al Williamson. Les planches sont splendides, dignes du meilleur travail d'Alex Raymond (l'influence majeure des deux partenaires et le mentor du second), avec des effets de trame admirables.

- Châtiment sans crime explore le registre "crime story" en l'agrémentant de fantastique et d'humour noir puisqu'un mari tue sa femme qui est en vérité une marionnette (comprenez un robot). Visuellement, Jack Kamen n'a pas le niveau de ses prédécesseurs, mais son trait noir et épais convient bien à cette ambiance.

- Paria des étoiles parle d'un père de famille de condition trop modeste pour s'offrir un voyage dans l'espace, et qui conçoit alors un plan ruineux mais ingénieux pour exaucer son rêve et le partager avec les siens. C'est assez anecdotique et les dessins de Joe Orlando, comme ceux de Kamen avant, sont inférieurs en qualité.

- Le Roi des espaces gris est une belle fable sur l'amitié mise à l'épreuve par l'élection d'un des protagonistes pour participer à des voyages spatiaux. C'est l'occasion de découvrir les images de John Severin, encrées par Will Elder : cet artiste élégant, à la productivité ahurissante, fut un maître du  noir et blanc classique.

- On en a encore la preuve dans le récit suivant : Le Pique-Nique d'un million d'années, où toute une famille  part en randonnée sur Mars, dont ils sont quelques-uns des derniers résidents. Le climat à la fois mélancolique et angoissant est une réussite.

La 1ère planche du Pique-Nique d'un million d'années
par John Severin et Will Elder.

- Paquet-surprise peut être considéré comme le complèment de Châtiment sans crime puisqu'il s'agit d'un récit criminel teinté de fantastique, mais où les rôles sont inversés - cette fois, c'est une femme qui tue son conjoint, remplacé par une réplique robotique. Le dénouement est aussi inattendu que brutal (un suicide). Tout cela aurait mérité mieux que Jack Kamen au dessin, dont le style a mal vieilli.

- Mais cette déception est vite balayée par ce qui constitue l'indiscutable chef-d'oeuvre de ce recueil : Celui qui attend est une variation saisissante sur le thème de la possession, avec Mars une nouvelle fois comme décor. La voix-off, comme dans Moi, Fusée, est remarquablement utilisée. Et l'immense Al Williamson illustre ce récit avec une virtuosité bluffante.

La 1ère planche de Celui qui attend par Al Williamson.

- Les Longues années est une vraie curiosité avec ses personnages au look moyen-âgeux évoluant là encore sur Mars, dans une histoire de famille et d'abandon troublante. Le "twist" final est imprévisible. Dommage cependant là encore que ce soit Joe Orlando qui ait mis cela en images.

- L'Heure Zéro souffre du même défaut : Jack Kamen, encore lui, peine à traduire visuellement avec efficacité une histoire d'enfants ayant rencontré des aliens sur le point d'envahir la Terre. Le scénario traîne par ailleurs un peu et la chute est trop abrupte pour être aussi frappante qu'elle le devrait.

- Enfin, Pour de bon est la seconde contribution de Wallace Wood à cet album : il illustre magnifiquement cette nouvelle sur un astronaute préférant l'espace à la vie de famille. Le script est, là, à la hauteur de l'artiste avec un dénouement cruel et ironique.  

Une planche de Pour de bon par Wallace Wood.
*
Un album rare, acquis pour un Euro il y a deux ans lors d'une vente de la bibliothèque municipale de ma ville et dont j'avais presqu'oublié l'existence !