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vendredi 28 janvier 2022

BLACK HAMMER : REBORN #8, de Jeff Lemire, Malachi Ward et Matthew Sheean


Ce huitième épisode de Black Hammer : Reborn est encore plus fou que ceux qui l'ont précédé. Si, si, c'est possible ! Jeff Lemire nous entraîne dans le sillage de son héros le plus bizarre, le très dérangé colonel Randall Weird, en compagnie duquel nous allons découvrir de nouveaux aspects du Para-Vers. Ce numéro est également le dernier illustré par le tandem Malachi Ward-Matthew Sheean, qui ont livré une prestation éblouissante.


A plusieurs reprises, le colonel Weird est en train de flotter en apesanteur dans une des coursives de son vaisseau explorant la Para-Zone. A chaque fois, il voit un reflet différent de lui dans un hublot puis gagne la cabine de pilotage où le robot Ralky Walky cartographie la zone. Puis il sort du vaisseau.


Une anomalie l'attire à l'extérieur et progressivement il en comprend la nature : l'Anti-Dieu, que les super-héros de Spiral City pensaient avoir tué, sommeille au coeur des dimensions parallèles et quand il se réveillera, un grand danger menace à nouveau.


Weird doit empêcher cela et traverse littéralement le miroir pour accéder à une solution. Il entre alors dans un espace blanc où se trouve une station spatiale inconnue. Il y entre et pénètre dans une grande salle où l'attend le Parlement des Weird, composé de tous ses doubles de réalités alternatives.


Pour éviter que sa réalité soit réécrite, Weird doit reprendre contact avec Lucy Weber/Black Hammer, dont il a tué la famille et qui a juré sa mort. Libérée de la cellule de prison où elle croupit, celle-ci retrouve Skulldigger avec lequel elle doit sauver le Dr. Andromeda...

Il y a quelque chose de proprement vertigineux à lire cet épisode, encore plus barré que tout ce que Jeff Lemire nous a racontés jusque-là. Black Hammer : Reborn confirme son statut de série hors normes, apogée d'une mythologie conçue par le scénariste canadien et relecture commentée des comics produits par les "Big Two" (Marvel et DC).

En vérité, en terminant cet épisode, un nom s'est imposé à moi : celui de Stanley Kubrick. Le cinéaste américain, grand formaliste, obsédé par la symétrie des choses et qui adaptait les oeuvres de romanciers pour communiquer ses motifs narratifs et esthétiques, partageait avec Lemire le goût des histoires qui vous retournent le cerveau avec une précision chirurgicale.

Contrairement à un Grant Morrison, qui est travaillé par les écrits de Alan Moore dans un mélange amour/haine, mais qui n'a qu'occasionnellement réussi à convertir cette relation en récits aussi aboutis que son illustre devancier, Lemire lui ne se cache pas de recycler ce qui l'a intellectuellement nourri mais pour produire quelque chose de plus fou et néanmoins accessible.

La grande référence de ce Black Hammer : Reborn #8 est à trouver du côté de 2001 : L'odyssée de l'espace et d'ailleurs, les magnifiques planches de Malachi Ward et Matthew Sheean s'en inspirent directement, comme quand Randall Weird parcourt les coursives de son vaisseau pour effectuer une sortie extra-véhiculaire dans la Para-Zone. Plus loin, quand le colonel azimuté accède à l'espace blanc, sorte de dimension-relais entre toutes les réalités parallèles du Para-Vers, il s'agit d'une adresse assumée à la scène du film de Kubrick quand l'astronaute David Bowman est aspiré dans un tunnel au-delà de Jupiter.

L'autre référence est Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll puisque, dans une scène iconique, Randall Weird passe littéralement à travers le miroir en "phasant" via un des hublots de son vaisseau. Ce même hublot où il a vu différents reflets de lui-même. Tel Alice, le voici qui accède donc à l'espace blanc, le nexus de tous les possibles, en l'occurrence la base en forme de station spatiale du Parlement des Weird.

Késako ? Il s'agit de l'assemblée de tous les "variants" du colonel Weird, issus de dimensions alternatives. Lemire concrétise l'idée suggérée dans le précédent numéro : le Para-Vers est l'ensemble de plusieurs Para-Zones, et il est donc logique qu'il existe plusieurs versions du colonel Weird. Randall apprend ce qu'en fait il soupçonnait : il existe plusieurs lui-même, comme il existe plusieurs Para-Zones, plusieurs Terres, et au centre de ce Para-Vers dort l'Anti-Dieu, qui, lorsqu'il se réveillera (ce n'est plus une éventualité, mais une certitude) réécrira le continuum espace-temps dans lequel se trouve Randall Weird.

Cela explique qu'une deuxième Spiral City soit apparu dans notre dimension et plane au-dessus de la première, qu'une collision mutliverselle soit sur le point de se produire. Tout n'est pas que double, mais multiple. Et, comme une boucle brillamment bouclée, c'est en retrouvant et en convaincant Lucy Weber de l'aider que Randall Weird peut espérer éviter le pire. Lucy est, rappelons-le, détenue dans une prison de Spiral City 2 où Skulldigger l'a persuadée de se laisser enfermer avec lui parce que le James Robinson/Dr. Andromeda y est captif et que ce dernier pourrait sauvait leur univers.

Jeff Lemire a mis en place un quatuor de héros improbable pour sauver le monde : le colonel Weird, qui a assassiné la famille de Lucy Weber, qui veut désormais lui faire la peau comme Skulldigger, lui-même partenaire du Dr. Andromeda. "Traduit" en comics mainstream, c'est un peu comme si nous allions assister à un event où les garants de la victoire seraient Adam Strange (mais complétement à l'Ouest), Thor, le Punisher et Starman. Vous avez dit bizarre ? 

Et pourtant, nul doute que Jeff Lemire, avec Caitlin Yarsky dès le mois prochain, va encore nous surprendre car cet homme-là va plus loin, voit plus grand, imagine plus imprévisible que tous les autres scénaristes-architectes. Black Hammer : Reborn, c'est n'importe quel comic super-héroïque que vous lisez en cent fois plus fou. Attachez vos ceintures !    

samedi 1 janvier 2022

BLACK HAMMER : REBORN #7, de Jeff Lemire, Malachi Ward et Matthew Sheean


Dernier comic-book lu en 2021 et premier critiqué en 2022, le septième épisode de Black Hammer : Reborn m'a enchanté. Je me répéte à chaque fois mais Jeff Lemire m'impressionne par son brio narratif, et quand on est fan de Black Hammer, son univers, le plaisir est total. Au dessin, le tandem Malachi Ward-Matthew Sheean est aussi bluffant. Bref, une réussite totale.
 

Le colonel Weird flotte en apesanteur dans son vaisseau. Il observe son reflet dans un hiblot et le voit s'éloigner et disparaître. Puis il gagne la salle de pilotage où le robot Talky-Walky cartographie la Para-Zone et signale une anomalie. Weird décide de faire une sortie extra-véhiculaire.


La Para-Zone dévoile à Weird le passé, le présent et le futur. Mais son attention esst attirée par une conversation. Il trouve le Dr. Andromeda et son double maléfique qui lui révèle que la Para-Zone n'est qu'une partie d'un ensemble plus vaste, le Para-Vers.


Andromeda est blessé par son double quand il refuse de réveiller l'Anti-Dieu, qui sommeille au coeur du Para-Vers. Weird aperçoit le géant endormi et comprend que s'il est réveillé, un nouveau cataclysme cosmique se produira.


Weird se téléporte dans le salon des Weber et pour forcer Lucy à l'aider, il n'hésite pas à tuer son mari et ses deux enfants. Le colonel se réveille en apesanteur dans son vaisseau. Il comprend confusément que lui aussi a un double maléfique, comme Andromeda, qui l'a poussé à tuer la famille de Lucy Weber...

Plus l'intrigue de Black Hammer : Reborn se déploie, plus elle devient vertigineuse. Jeff Lemire brasse des concepts déjà vus chez Marvel (les "incursions" préfigurant Secret Wars de Jonathan Hickman) et DC (les "crisis" qui réécrivent l'histoire avec leur lot de sacrifices de héros), mais il les synthétise si magistralement que cela aboutit à des épisodes denses et insensés.

Ce septième épisode dévoile ainsi ce qui a amené le colonel Weird à tuer le mari et les enfants de Lucy Weber/Black Hammer II. Et ce qu'on découvre est saisissant. On sait qu'actuellement deux Spiral City sont sur le point d'entrer en collision (écho aux "incursions" de Hickman). L'une d'elles est la Spiral City que l'on connaît depuis le début de l'univers Black Hammer (la ville des héros de la série Black Hammer et ses suites, des Unbelievable Unteens, de Skulldigger, du Dr. Andromeda), l'autre est son double maléfique (avec des doubles des héros qui oeuvrent pour que subsiste leur cité).

Lucy Weber a ainsi découvert que le Dr. Andromeda est prisonnier dans la sombre Spiral City et, capturée par Sherlock Frankenstein et sa Ligue du Mal, avec Skulldigger, elle doit le retouver car il semble le seul en mesure de corriger cette catastrophe. Parallèlement à cela, l'Anti-Dieu, ce géant destructeur qu'avaient affronté les héros de la série Black Hammer (et dont ils avaient appris que son existence étaient liés à la leur), est endormi au coeur du Para-Vers, un espace-temps au sein duquel cohaibitent des terres parallèles et d'où vient la sombre Spiral City. Le double maléfique d'Andromeda souhaite réveiller l'Anti-Dieu pour s'assurer de la destruction de la "bonne" Spiral City. Vous suivez ? Je vous avais prévenus : c'est dense.

Mais le talent - le génie - de Jeff Lemire, c'est de rendre tout ça intelligible, raconté de manière fluide. Il est en vérité plus difficile de résumer Black Hammer : Reborn que de le lire car la lecture coule de source, chaque partie du récit étant clairement exposé, chaque événement s'imbriquant naturellement.

Cet épisode est une sorte d'intermède dans la série, et ce n'est pas hasard s'il intervient à mi-parcours (Black Hammer : Reborn comptera 12 épisodes). C'est le bon moment pour à la fois expliquer un moment majeur, crucial, "pivotal", et en même temps en rajouter une couche pour que le lecteur comprenne que rien n'est gagné. Donc : le colonel Weird (ersatz d'Adam Strange, Captain Comet et des héros de la science et de l'espace) devine que quelque chose ne tourne pas rond. Il est lui-même depuis longtemps franchement largué, devenu fou à force de naviguer dans la Para-Zone, un endroit où passé, présent et futur sont visibles et où donc tous les repères sont brouillés.

Pourtant, cet explorateur reste un découvreur et ce qu'il va apprendre remet tout en question puisque, alors qu'avec son robot Talky-Walky, il cartographie la Para-Zone, il va se rendre compte qu'elle n'est qu'une partie d'un ensemble beaucoup, beaucoup plus vaste. Et cela a des conséquences concrètes, comme l'existence d'un double maléfique qui soit l'a poussé à commettre un meurtre atroce, soit a tué en usurpant son identité. Le choc est tel que Weird va peut-être recouvrer ses esprits à cause de ça et être une carte maîtresse pour la suite de l'histoire.

Pour mettre en images un épisode pareil, il faut disposer d'artistes exceptionnels, à même de traduire visuellement la folie et l'angoisse générées par le scénario. Malachi Ward et Matthew Sheean livrent leur meilleure prestation depuis qu'ils ont pris le relais de Caitlyn Yarsky en enchaînant des doubles pages exceptionnelles.

Ce qui sidère dans leur travail, c'est d'abord la finesse du trait et la maîtrise des compositions. C'est essentiel quand on travaille sur des images aussi grandes et des découpages aussi sophistiqués, non seulement pour restituer au mieux les détails de ce qu'on veut montrer mais aussi pour que cela reste constamment lisible.

Mais surtout Ward et Sheean sont bluffants par la manière dont ils comprennent et restituent le script. C'est un vrai prolongement des délires si ciselés de Lemire et la beauté de leurs plans le disputent à la justesse de leur interprétation du scénario. On a cette impression que les trois hommes parlent d'une même voix dans deux langues différentes (l'écrit, le dessin). La rareté de cette complicité fait tout le prix, toute la valeur du résultat, couplée aux nuances des couleurs, qui donnent une texture, une matière à cet effort graphique.

C'est grand, c'est fort ce que font Lemire et ses dessinateurs. Ils donnent une vraie leçon de narration en concentrant de façon si intense et vibrante ce que des éditeurs plus gros mettent parfois des années à mettre en place. 

vendredi 26 novembre 2021

BLACK HAMMER : REBORN #6, de Jeff Lemire, Malachi Ward et Matthew Sheean


Avec ce sixième épisode de Black Hammer : Reborn, on arrive à la moitié de la série. Jeff Lemire passe donc à la vitesse supérieure dans un chapitre occupé au deux tiers par un flashback explicatif. Mais le scénariste canadien s'affirme aussi comme un vrai détecteur de tendances puisqu'il explore la notion de Multivers, qui préoccupe beaucoup Marvel et DC actuellement. Le dessin est toujours réalisé par le duo Malachi Ward-Matthew Sheean, dont la complicité et la maîtrise sont un régal.


1996. Alors qu'il malmène deux voyous pour leur soutirer le nom de leur chef, Skulldigger est distrait par le crash du Dr. Andromeda sur le toit dun immeuble. Il le rejoint et affronte son double d'une autre dimension qu'il neutralise avant d'évacuer son ami.


Dans le repaire de Skulldigger, le Dr. Andromeda, une fois remis, lui explique qu'il a découvert que la Para-Zone ouvre sur un Multivers. Au coeur de ces réalités alternatives dort l'Anti-Dieu et son double veut le réveiller pour détruire notre monde.


Skulldigger est dépassé par cette affaire mais Andromeda assure qu'il peut l'aider. Ils sont de tout façon les deux derniers héros en activité. Et peut-être est-ce leur destin de mener ce combat. Skulldigger accepte et Andromeda lui propose d'améliorer son matériel.


2016. Skulldigger et Black Hammer font face à Sherlock Frankenstein et sa Ligue du Mal. Ils sont rapidement vaincus, mais cela fait les affaires de Skulldigger qui sait que les vilains vont les expédier dans le Spiral Asylum de leur Terre parallèle... Où est detenu le Dr. Andromeda !

Sachant que Jeff Lemire n'est plus lié par un contrat d'exclusivité avec Marvel ou DC, il écrit dans son coin pour Dark Horse, éditeur de la franchise Black Hammer. Il faut bien avoir cela en tête pour mesurer à quel point le scénariste canadien est malin, voire visionnaire car dans cet épisode il a anticipé la mode actuelle chez les Big Two : le Multivers.

Chez DC, le Multivers est devenu un élément d'une notion encore plus vaste, l'Omnivers (c'est-à-dire le Multivers de plusieurs Multivers), comme Joshua Williamson l'a formulé, à la suite de Scott Snyder, dans la mini série Infinite Frontier. Chez Marvel, ce motif est multi-média puisqu'il a été exploité aussi bien dans les séries Loki et What if...? sur Disney +, les futurs films Spider-Man : No Way Home et Doctor Strange in The Multiverse of Madness, et dans plusieurs comics (Spider-Verse, Avengers Forever, etc). 

Mais alors que tout ça se met tout juste en place (quand bien même le Multivers n'a rien de neuf chez DC comme chez Marvel. Il s'agit plutôt d'un regain d'intérêt pour lui.) chez les Big Two, Jeff Lemire, dans son propre univers de poche, le Black Hammer-verse, a senti qu'il était temps d'abattre cette carte et de la jouer à fond avec Black Hammer : Reborn.

Lemire aussi avait préparé le terrain : la Para-Zone, chère au colonel Weird depuis le début de la franchise, était un moyen idéal pour introduire un Multivers. D'un point de vue plus méta-textuel, on peut même dire que tout l'univers Black Hammer repose sur le concept de Multivers puisque Lemire, en s'amusant à donner ses versions de héros Marvel et DC, a fondé son entreprise sur une variante qui serait commune aux créations des Big Two. Une sorte d'univers de synthèse, un néo-Amalgam (pour reprendre l'idée développée en 1996 par les deux éditeurs, qui avaient proposé des héros fusionnés).

Au coeur de ce sixième épisode, qui, et ce n'est évidemment pas un hasard, se situe à la moitié de la série Black Hammer : Reborn, il y a donc ce motif du Multivers à la sauce Lemire. Les deux tiers de l'épisode sont formés par un flashback situé en 1996, donc vingt ans avant les événements de la série. A cette époque, Skulldigger agit seul, après que la détective Amanda Ryan ait récupéré son epéhémère sidekick Skeleton Boy (comme c'est mentionné de façon suggestive et discrète). Les Unbelievable Unteens ont disparu. L'équipe du premier Black Hammer également (suite à leur bataille contre l'Anti-Dieu). Skulldigger est donc le dernier "héros" actif. Jusqu'à ce que le Dr. Andromeda resurgisse, mal en point, avec son double à ses trousses.

L'existence de ce doppelgänger suffit à introduire l'idée du Multivers, expliqué ensuite par Jim Robinson/Andromeda à Skulldigger. Surtout, comme le vigilante, on apprend qu'au coeur du Multivers se trouve l'Anti-Dieu, qui n'est donc pas mort mais assoupi, et que l'autre Dr. Andromeda veut réveiller pour détruire notre monde (celui de la série). Dans la mythologie de Black Hammer, l'Anti-Dieu est lui-même un amalgame, inspiré par Galactus mais aussi Darkseid ou la vague d'Annihilation (out toute autre menace d'envergure cosmique et multi-dimensionnelle). C'est littéralement la traduction incarnée de la guerre des mondes car qui réveillera l'Anti-Dieu condamnera la Terre. S'il existe un autre Dr. Andromeda, plus belliqueux, provenant d'une Terre parallèle, alors l'Anti-Dieu pourrait devenir son arme suprême pour détruire la Terre où vit Skulldigger (et par extension celle où ont vécu tous les héros écrits jusque-là par Lemire).

Au détour de ce topo, qui passe cependant comme une lettre à la poste car Lemire fait de Skulldigger le personnage par lequel nous sommes initiés à ce concept de Multivers (c'est-à-dire un personnage moins intelligent que Andromeda, mais pas non plus complètement crétin - "moins crétin que j'en ai l'air" dit-il), Lemire réussit à glisser une superbe mention à la notion de paternité quand Jim Robinson aperçoit l'habit de Skeleton Boy dans le gymnase de Skulldigger. Il pense qu'il s'agit du fils du vigilante et cela le renvoie à sa propre histoire, tragique, de père (racontée dans Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows). Par extension, on peut aussi estimer que l'Anti-Dieu est une sorte de Père de Tout (ou de Rien, du Néant qui menace). C'est brillant.

Puis la fin de l'épisode nous ramène en 2016 et au moment où nous avions quitté Skulldigger et Black Hammer (Lucy Weber) à la fin du #5, face à la Ligue du Mal de Sherlock Frankenstein. Contre toute attente, les vilains ont facilement raison des deux héros (et on peut y lire la pensée de Lemire selon laquelle le génie scientifique de Sherlock Frankenstein - comme celui de Jim Robinson - est supérieur à la magie de Black Hammer). Ils sont alors embarqués pour l'asile de Spiral City 2 (la Spiral City de la Terre parallèle qui menace de percuter notre Terre) : cela fait les affaires de Skulldigger (et explique pourquoi il n'a pas résisté aux vilains et a déconseillé à Black Hammer de tenter de les battre) car dans cet asile est enfermé Jim Robinson/Andromeda, le seul héros capable de sauver l'univers (puisqu'il en a percé le mystère primordial, celui du Multivers et du danger qu'il referme avec l'Anti-Dieu endormi).

L'épisode est magistral narré, pas seulement par le scénario mais aussi par son dessin. Le tandem Malachi Ward-Matthew Sheean fait des étincelles. Leur trait est incroyablement texturé tandis que leur découpage est simplissime. La série est gâtée car elle ne perd rien en qualité visuelle en étant passé de Caitlin Yarsky (qui signe la couverture) à Ward-Sheean.

Pourtant, c'est un exercice difficile pour les artistes car un épisode quasiment entièrement consacré à un dialogue explicatif entre  deux héros, entre quatre murs sur le sujet du Multivers, c'est pas très sexy. Et la fluidité de la mise en scène, l'expressivité des acteurs, tout ça rend ce devoir imparable. Rien n'est épargné aux deux dessinateurs puisque Skulldigger (qui tient à son identé secrète) garde son casque sur la tête durant toute sa conversation avec Robinson : Ward et Sheean n'ont que les yeux du justicier et ses gestes pour traduire les émotions qui le traversent pendant que Andromeda expose ses découvertes et son plan. C'est bluffant.

Tout est bluffant à vrai dire dans Black Hammer : Reborn, qui est la quintessence de ce qu'un comic-book super-héroïque mainstream et indé à la fois peut offrir. C'est intelligent, palpitant, épique. Jeff Lemire est vraiment au sommet de son art, un conteur sans pareil. 

samedi 30 octobre 2021

BLACK HAMMER : REBORN #5, de Jeff Lemire, Malachi Ward et Matthew Sheean


Ce cinquième épisode de Black Hammer : Reborn est exceptionnel. Encore une fois, devrais-je ajouter. Jeff Lemire est un magicien et un sacré narrateur, qui fait feu de tout bois. Même le changement de dessinateur (Caitlin Yarsky n'assurant que le dessin de la couverture), avec l'arrivée du duo Malachi Ward-Matt Sheean, n'y change rien. On est embarqué dans cette lecture super-héroïque et méta-textuelle. Du grand art.


Dévastée par la mort de sa famille, désintégrée par le colonel Ward, Lucy, vêtue comme Black Hammer, sort de sa torpeur en attendant une sonnerie. Celle-ci provient de la chambre de Rosie, sa fille, dans le sac à dos de laquelle elle trouve un bipeur à l'effigie de Skulldigger.


Vingt ans avant. Alors qu'elle vient de tuer Dr. Andromeda pour l'empêcher d'ouvrir un portail sur notre dimension pour l'Anti-Dieu, Black Hammer incinère le corps et s'éclipse, n'assumant pas son geste. Elle rentre chez elle où l'attend sa mère - car Lucy avait passé le flambeau à Rosie à cette époque.


Aujourd'hui, Lucy vole au-dessus de la ville et observe l'autre Spiral City dans le ciel, sur le point d''entrer en collision avec sa jumelle. Des agents du T.R.I.D.E.N.T. ignorent comment éviter cette catastrophe. Lucy rejoint Spiral City 2, suivant le signal émis par le bipeur.
 

Elle découvre alors rapidement que Skulldigger émet le signal et sollicite son aide. Il lui explique qu'il existe un autre Dr; Andromeda, seule à même d'empêcher le désastre. Mais il faut faire vite car Sherlock Frankenstein et sa Ligue du Mal vont s'interposer...

Black Hammer, depuis le début, est à la fois une série super-héroïque, qui s'amuse à déplacer ses héros dans un cadre où leurs pouvoirs ne leur servent à rien, et un commentaire sur les séries super-héroïques en général. Jeff Lemire puise ainsi dans tout ce que Marvel et DC (principalement) on produit pour en recycler les personnages, les motifs, puis les intégrer dans l'environnement qu'il a créé et enfin en tirer une interprétation méta-textuelle.

Ce n'est donc pas un simple pastiche, ni une super fan-fiction. Jeff Lemire appose à sa grille de lecture un instrument critique qui révèle à la fois les clichés des comics super-héroïques et leur dimension néo-mythologique. En cela, il reconnaît à ce folklore une valeur symbolique, à laquelle j'ai toujours adhéré : les super-héros sont les descendants des chevaliers médiévaux, des cow-boys, des soldats, et leurs aventures explosives sont héritées des récits légendaires de l'antiquité, des chansons de gestes, etc.

D'une certaine manière, Lemire affirme que les comics n'ont rien inventé, mais ont, comme lui désormais, recyclé, reformulé des figures, des signes anciens. C'est, à mon sens, une grille de lecture sensée et pertinente. Le talent du conteur fait la différence et transforme ce matériau en une oeuvre originale. Seuls les meilleurs auteurs sont capables de transcender cela - c'était d'ailleurs la démarche de Alan Moore avec Watchmen, originellement conçu comme une histoire avec les action heroes de Charlton Comics, tout comme Tom Strong s'inspirait de Doc Savage, Top Ten de Hill Street Blues, sans parler de La Ligue des Gentlement Extraordinaires où il n'y avait plus de filtre.

Ce mélange de tradition et de relecture critique est le terreau de Black Hammer et avec le volume Reborn, Lemire pousse le curseur encore plus loin, en se confrontant à des héros et des scénarios plus récents. C'est évident dans ce cinquième épisode.

Tel Yggdrasil, l'univers de Black Hammer est composé de plusieurs régions, royaumes, autant de branches d'un même arbre. Certaines branches racontent des histoires passées, d'autres au présent, d'autres dans le futur, mais tout est lié par un tronc commun. Ainsi, dans Black Hammer : Reborn, on suit Lucy Weber vingt ans après qu'elle ait cessé son activité de super-héroïne, mais on croise aussi Skulldigger, Amanda Ryan (tous deux issus de la mini Skulldigger + Skeleton Boy), le Dr. Andromeda (ex-Dr. Star), le colonel Weird, on mentionne les Unbelievable Unteens (qui ont apparemment connu un sort funeste). Mais on n'en est pas encore à anticiper les événements de Quantum of Age (une mini-série futuriste). 

Et soudain, alors qu'on croyait tout savoir, Lemire nous cueille en révélant que, vingt ans avant les faits de Reborn, Lucy avait passé le flambeau à sa fille Rosie et que c'est cette dernière qui a tué le Dr. Andromeda quand il a voulu ouvrir un portail pour l'Anti-Dieu. Ce twist, fabuleux, imprévisible, modifie la perception et la compréhension des quatre épisodes précédents. Mais ce n'est pas tout.

Le centre-ville de Spiral City a vu apparaître des fenêtres dimensionnelles qui, lorsqu'on les franchit, révèlent des horreurs, un environnement anarchique, directement issus de la Para-Zone. La Para-Zone renvoie évidemment directement au colonel Weird et du Dr. Andromeda, qui l'ont exploré, avec des fortunes diverses (mais en y laissant des plumes tous les deux). Ces ouvertures dimensionnelles ont abouti à l'apparition d'une nouvelle Spiral City qui flotte à l'envers au-dessus de la Spiral City actuelle et la collision est aussi inévitable qu'imminente. Cela vous dit quelque chose ? Bien entendu, si vous avez lu les différentes Crisis de DC ou Avengers de Hickman, avec les fameuses "incursions" et le choc de Terres issues de dimensions parallèles.

Lorsque, suite à une découverte qui renvoie au début de Black Hammer : Reborn, quand Rosie Weber a rencontré Skulldigger qui lui a remis in bipeur, Lucy remonte le signal jusqu'à Spiral City 2 et tombe sur... Skulldigger. Celui évite de justesse son exécution par Black Hammer lorsqu'il lui révèle qu'un autre Dr. Andromeda est le seul à pouvoir empêcher la collision des deux villes. Mais, pour ne rien arranger, voilà que surgissent Sherlock Frankenstein (l'amant de Golden Gail - cf. Black Hammer : Age of Doom et la mini-série Sherlock Frankenstein) et sa Ligue du Mal, résolus à contrecarrer les plans des deux héros.

On ne s'ennuie vraiment pas. Mais on pouvait craindre que le résultat pâtisse de l'absence au dessin de Caitlin Yarsky, dont la perstation depuis quatre mois était irréprochable. Que nenni ! En recrutant Malachi Ward et Matt Sheean pour la remplacer, Lemire a eu le nez creux et gâgeons que, pour les fans, ce sera une très bonne surprise.

Je n'avais jamais lu ce que dessinaient Ward et Sheean auparavant (ils ont signé une série chez Image, The Ancestor, et réalisé des épisodes du relaunch de Prophet, créé par Rob Liefeld), mais j'ai été séduit par ce qu'ils font ici. Leur trait est plus rond que celui de Yarsky, mais comme elle, leurs planches sont détaillées. Il suffit de voir la double page où Lucy vole entre les deux Spiral City pour apprécier la minutie avec laquelle tous les buildings sont représentés.

Les deux artistes, chez qui il est impossible de distinguer qui fait quoi (même si je crois que Sheean réalise les finitions, l'encrage, et Ward les crayonnés), s'amusent volontiers avec le découpage, de manière toujours pertinente (voir la planche ci-dessus où Lucy trouve le bipeur de Skulldigger dans le sac de Rosie avec des cases qui se rétrécessent de bande en bande). Toutefois, l'ensemble reste sobre et cela contribue efficacement à souligner à quel point l'environnement est sans dessus-dessous (comme lorsque Lucy passe de Spiral City 1 à Spiral City 2).

Alors, oui, encore une fois, la limite de cette entreprise tient dans le fait que Black Hammer : Reborn s'adresse à des lecteurs initiés, familiers de cet univers de ces personnages. Si vous n'avez rien lu de Lemire à ce sujet, vous serez largués par les auto-citations. Mais raison de plus pour vous pencher sur le Black Hammer-verse, où il n'y a pratiquement rien à jeter, riche d'une diversité incroyable.