Affichage des articles dont le libellé est Peyo. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Peyo. Afficher tous les articles

lundi 11 avril 2016

LUMIERE SUR...FRANQUIN, MORRIS, PEYO & ROBA (Tac-au-tac, 13/12/1971)


Franqui dessine une souris, poursuivie par un chat dessiné par Peyo, poursuivi par un chien dessiné par Roba, poursuivi par un chasseur dessiné par Morris... Et ce n'est que le début d'une jubilatoire et impressionnante improvisation immortalisée dans une émission télé de 1971 !

jeudi 15 janvier 2015

Critique 555 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 6 - LA SOURCE DES DIEUX, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LA SOURCE DES DIEUX est le sixième tome (et la dixième histoire) de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1957 par Dupuis.
Cet épisode commence comme la suite directe du tome 5 (Le Serment des Vikings) mais reste compréhensible sans avoir lu ce dernier (un résumé de la situation des héros ouvre l'album - voir la page ci-dessous).
*

Après avoir aidé Odd, fils de Gudhrun, à reprendre le trône de Snoeland, Johan et Pirlouit sont ramenés chez eux à bord d'un drakkar. Mais un violent orage s'abat sur eux et voilà les deux amis à l'eau, dérivant sur la mer jusqu'au lendemain matin.
Ils gagnent la terre à la nage et perdent connaissance, épuisés. Lorsqu'ils reviennent à eux, ils rencontrent les habitants qui les ont recueillis, de pauvres gens en vérité, exploités par le seigneur de Gracauchon. Ils racontent être victimes d'une vieille malédiction lancée par une sorcière qui les a rendus faibles et mous, d'où leur surnom de "mollassons".
Pour conjurer le sort, un seul remède existerait : l'eau provenant de la source des dieux. Johan entraîne Pirlouit à la recherche de ce breuvage miraculeux mais l'aventure compte plusieurs périls, parmi lesquels un traître au sein des mollassons qui va prévenir le seigneur Gracauchon de leurs investigations, un méchant géant, et la grotte où se trouve l'eau elle-même dont l'accès est périlleux...

En Octobre dernier, je déplorai de ne pouvoir terminer les critiques des aventures de Johan et Pirlouit par Peyo car la bibliothèque municipale où je les empruntais ne disposait plus des trois tomes qui manquaient à mon projet. Mais la situation a évolué depuis puisque j'ai pu accéder à ce sixième volume. J'espère sous peu aussi lire les deux premiers épisodes (des histoires mettant en scène seulement Johan : Le Châtiment de Basenhau et Le Maître de Roucybeuf).

La Source des Dieux commence peu après les événements du Serment des Vikings où les deux héros avaient permis à un seigneur nordique de récupérer son trône. Quelques mois ont passé quand démarre cette nouvelle histoire, compréhensible sans avoir lu la précédente, et Johan et Pirlouit sont en mer pour regagner leur pays.

A partir de là, sans perdre de temps, Peyo enchaîne les péripéties dans un récit mené à un train d'enfer : un naufrage, un peuple opprimé par un tyran, la quête d'une source magique, de multiples embûches pour y parvenir, la trahison de leurs hôtes, l'affrontement contre un géant, la rencontre avec le gardien de l'eau miraculeuse, la guérison des opprimés et leur révolte dans une bataille épique contre leur oppresseur... C'est un défilé ininterrompu de séquences énergiques, drôles, palpitantes, fantastiques.

On voit que Peyo s'amuse mais a aussi atteint une maîtrise dans son art de la narration que viendront confirmer tous les tomes suivants, à commencer par La Flèche Noire. On n'a ni le temps de réfléchir ni de s'ennuyer car l'auteur ne nous donne aucun répit : il utilise de nombreux éléments décoratifs typiques pour mieux distraire le lecteur, et s'appuyant sur le duo désormais bien rôdé que forme ses héros il mène son histoire en la ponctuant de traits d'humour. La combinaison du caractère toujours volontaire de Johan et celui immuablement râleur mais complice de Pirlouit fonctionne à plein régime, et même si Peyo ne creuse pas beaucoup (voire pas du tout) les rôles des mollassons (quand bien même le recouvrement de leurs moyens physiques et moraux fait penser à l'effet de la potion magique sur d'illustres gaulois), du géant, de l'infâme Gracauchon ou du gardien de la source, on ne s'en émeut guère tant on est happé par le souffle de l'aventure, avec sa succession d'obstacles (les affluents qui retardent les héros, leur duel avec le géant - un vrai morceau de bravoure, admirablement mis en scène et directement inspiré des films comiques muets - , leur progression difficile dans la grotte). Il y a là, bien avant l'heure, tout ce qui fera le ressort des Indiana Jones mais dans un environnement médiéval.

Visuellement, Peyo est, à cette époque, au sommet de son art et cet état de grâce ne le quittera plus jusqu'à la fin de son run sur la série. 
Il s'astreint encore à un découpage strict, avec des gaufriers d'une douzaine de cases en moyenne, ce qui confère à l'album une densité remarquable mais aussi une vigueur incroyable grâce au sens inné de la composition (qui cadre le plus souvent ses personnages de plein pied pour que l'action soit toujours bien exposée).  

La beauté des décors naturels, même s'ils demeurent pour la plus grande part du récit peu spectaculaires (avant d'atteindre la grotte, il faut patienter trente pages sur les 44 de l'album), est souligné par un trait toujours superbement simple et précis, ce qui permet à Peyo de tirer le maximum d'effets des lieux. La forêt devient ainsi le théâtre d'une ballade décourageante mais préfigurant aussi les sinuosités de la grotte : tout, dans cette aventure, raconte un trajet improbable, dangereux, pour Johan et Pirlouit, aventure placée sous le signe de l'eau puisque du naufrage initial à la découverte de la source c'est peu de dire qu'ils se mouillent vraiment pour survivre aux périls qu'ils rencontrent et aider ceux qui les ont sauvés.

Et, bien entendu, on a encore droit à une fameuse bataille avec une figuration très fournie - une sorte de gimmick dans la série mais que Peyo dessinait formidablement bien.

Je me répète, mais quelle superbe série, quelle magnifique création : lire Johan et Pirlouit est un régal sans cesse renouvelé. 

dimanche 12 octobre 2014

Critique 517 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 11 - L'ANNEAU DES CASTELLAC, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : L'ANNEAU DES CASTELLAC est le 11ème tome (et la 18ème histoire) de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1962 par Dupuis.
*

Que s'est-il vraiment passé au duché de Castellac ? Le prince Hubert y a été enlevé il y a trois ans par Hercule de Basse-Fosse mais parvient finalement s'évader. C'est alors que Johan et Pirlouit font sa connaissance chez un aubergiste et lui proposent d'annoncer son retour car il ne peut se procurer un cheval pour regagner son château.
Le lendemain matin, Johan et Pirlouit apprennent en revenant chez l'aubergiste que le prince Hubert a été emmené la veille au soir par une dizaine de soldats. Ils repartent, tous les trois, au château où les résidents fêtent le retour de leur seigneur.
Toutefois, quand ils demandent à le revoir, l'écuyer Alcelin les congédie. Demetrius, un proche du prince, leur suggère alors d'aller à la rencontre d'Hercule de Basse-Fosse pour apprendre la vérité sur la situation...

Après le sommet créatif du tome 10 (La Guerre de 7 fontaines), Peyo mettra six mois avant de commencer la prépublication dans Spirou de L'Anneau des Castellac. C'est à présent un auteur consacré pour la réussite de la série Johan et Pirlouit, mais aussi pour ses autres créations comme Benoît Brisefer, Poussy et Les Schtroumpfs. Cette abondante production explique aussi le délai entre les deux histoires.
Même s'il signera encore deux albums, dont le très réussi Sortilège de Maltrochu (tome 13, critique 492), le meilleur de Peyo sur ce titre est quand même derrière lui. L'examen de l'intrigue présente d'ailleurs une ressemblance troublante avec celle du Sire de Montrésor (tome 8, critique 501) : dans les deux cas, il s'agit d'un affrontement entre deux seigneurs pour le trône d'un territoire. L'inspiration aurait-elle manqué à Peyo ?

Ne soyons pas trop sévère : s'il y a similarité, il n'y a pas recyclage. Cela tient notamment à la tonalité de la narration car L'Anneau des Castellac se distingue par son sérieux, l'auteur développant son récit quasiment comme une histoire policière (Johan et Pirlouit tentant de découvrir pourquoi le prince Hubert a été enlevé et détenu pendant trois ans alors même que la rançon exigée par son ravisseur a été payée), et sacrifiant pour une large part la fantaisie dont il est coutumier (ne subsiste pour la touche humoristique que les interventions de Pirlouit).

L'aventure est prenante, clairement découpée en deux actes (le premier dans le domaine de Castellac, le second chez Basse-Fosse), avec un épilogue digne d'une "detective story" (avec la désignation et la confusion du coupable comploteur). Les méchants de l'affaire figurent aussi parmi les plus mémorables de la collection de la série, notamment avec le terrible Hercule de Basse-Fosse (dont la singularité lui fait même apprécier le chant de Pirlouit !).
On notera aussi que c'est dans cette histoire que le lutin concocte le Britchabotch, un plat particulièrement épicé accompagné de vin (la boisson devant à la fois soulager celui qui mange et l'enivrer), pour une scène très drôle grâce au tour inattendu qu'elle prend.

Visuellement, Peyo livre une prestation de haut niveau : son découpage est toujours dense (une moyenne de 12 plans par page), d'une lisibilité exemplaire. Ce qui est épatant avec cet artiste, c'est que la simplicité de son dessin dissimule la fluidité avec laquelle il met en scène l'action : qu'il s'agisse de cadrer des dialogues ou de donner libre cours à des courses-poursuites ou des combats, tout est toujours admirablement composé et efficace.
Peyo sait varier la valeur des plans tout en conservant leur niveau (très peu, voire pas de plongées ou contre-plongées), le lecteur dispose ainsi des informations nécessaires à la compréhension de chaque image et plus généralement à l'enchaînement des séquences et donc du déroulement de l'histoire, tout en ayant sous les yeux une suite de cases et pages intelligemment disposée et construite. Il y a encore beaucoup à apprendre de cette façon de faire, en privilégiant la clarté graphique aux effets tape-à-l'oeil.

Ayant eu accès à ces tomes de Johan et Pirlouit grâce à la bibliothèque municipale, j'espérai critiquer l'intégralité des numéros écrits et dessinés par Peyo, mais hélas ! j'ai appris que les 1er, 2ème, 6ème et 12ème albums (respectivement Le Châtiment de Basenhau, Le Maître de Roucybeuf, La Source des Dieux et Le Pays Maudit) étaient partis au pilon. J'ignore s'ils seront rachetés et donc si je pourrais les emprunter et les lire pour écrire à leur sujet.
Mais quoi qu'il en soit, si, comme moi, vous connaissiez mal (ou pas du tout) cette série, ne manquez pas l'occasion de la (re)lire pour admirer le travail de Peyo. 

vendredi 3 octobre 2014

Critique 514 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 4 - LA PIERRE DE LUNE, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LA PIERRE DE LUNE est le 4ème tome de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1956 par Dupuis.
*

Au château du bon Roi, on attend la visite du Comte de Tréville lorsqu'un cavalier approche et chute de son cheval avant d'atteindre les portes. Celui-ci, blessé et inconscient, est transporté à l'intérieur où Johan lui prodigue les premiers soins.
Dans la soirée, un nouvel invité imprévu fait son apparition, le Sire de Boustroux, à qui le Roi offre le gîte et le couvert, et qui offre d'examiner le cavalier blessé quand il apprend qu'il est dans les murs. Mais Johan et Pirlouit assiste au réveil de ce dernier qui se prénomme Olivier et leur raconte être l'assistant de l'enchanteur Homnibus pour lequel il a cherché et trouvé une pierre rare, convoitée par Boustroux. L'homme confie la pierre à Johan et Pirlouit.
Dans la nuit, Boustroux, qui a entendu le récit d'Olivier, tente de dérober la pierre à Johan et Pirlouit mais il échoue et disparaît au petit matin. Les deux amis gagnent alors le lieudit du "Blanc-Caillou" près du bourg d'Abégalot où vit l'enchanteur, mais en atteignant la chaumière d'Homnibus, ils voient Boustroux fuir après y avoir volé un grimoire.
Johan et Pirlouit vont alors s'employer à récupérer le livre tandis que Boustroux et ses hommes essaient de reprendre la pierre qui, associée à un sortilège, confère force et invulnérabilité à son détenteur...

Pour la deuxième aventure de Johan et Pirlouit, Peyo a dû s'adapter sur plusieurs points : d'abord, la revue Spirou voit sa pagination augmenter, ce qui impacte le rythme de parution des séries à partir de 1954. Entre la fin du feuilleton du Lutin du Bois aux Roches et le début de celui de La Pierre de Lune va donc s'écouler six mois.

Ensuite, Peyo compose son histoire autour du duo formé par Johan et Pirlouit, ce denier ayant été tout de suite adopté par les lecteurs alors que l'auteur n'avait pas prévu de le réutiliser. Pourtant, en intégrant ce personnage, sa série va prendre une nouvelle ampleur, trouver sa véritable identité et devenir le classique que l'on sait.

Enfin, pour la première fois, Peyo réussit à créer un véritable méchant charismatique autour duquel s'articule toute l'intrigue. Toutefois, le Sire de Boustroux va compliquer la vie de l'auteur car la censure n'approuve pas ce personnage et Charles Dupuis, prudent, exige que son look soit repensé pour ne pas trop impressionner les jeunes lecteurse. Malgré ces contraintes, Peyo fait preuve d'une réelle audace en donnant de la place à cet adversaire coriace, en suggérant qu'il a pactisé avec le diable, et surtout en n'hésitant pas (pour la première et dernière fois) à le tuer à la fin de l'histoire. Un châtiment radical, même si on ne voit pas Boustroux mourir à l'image (il se noie hors champ).
 
On peut ajouter que c'est dans ce 4ème tome qu'apparaît aussi pour a première fois le personnage de l'enchanteur Homnibus, qui ajoute une note de fantastique à la série (même si la sorcière Rachel est apparue auparavant). Il est alors décrit comme un vieillard lunatique (à cause de nombreux coups reçus à la tête durant l'aventure) mais deviendra un allié récurrent de Johan et Pirlouit et permettra l'introduction plus tard des Schtroumpfs.

Le résultat de tout cela, c'est un récit plaisant, mené sur un bon rythme, même si on sent que Peyo cherche encore le bon tempo, le dosage juste avec ces personnages. Néanmoins, il utilise son casting avec habileté et les péripéties s'enchaînent. On notera juste que l'auteur a recours à des bulles importantes pour expliquer des évènements antérieurs afin que Johan et Pirlouit et le lecteur comprennent bien les tenants et aboutissants de l'histoire : ce procédé, Peyo saura très vite s'en passer pour parvenir à construire des intrigues fluides et immédiatement accessibles.

Visuellement aussi, l'oeuvre est en devenir : Peyo recourt régulièrement à des pages découpées comme des "gaufriers", toujours très denses (une de ses marques de fabrique : une douzaine de plans par planches en moyenne, de très rares vignettes dépassant les dimensions traditionnelles comme les dernières des pages 15, 18, 37).
Cependant, comme le disait Franquin à propos de son collègue et ami, la lisibilité des planches de Peyo, son sens du mouvement sont exemplaires : l'image n'est jamais saturée d'informations mais la page en elle-même produit un effet de plénitude, avec des compositions toujours intelligentes.
Le trait est encore un peu gras à l'encrage, Peyo se cherche mais il "tient" déjà bien ses deux héros, qu'il fait évoluer dans des décors magnifiquement traités (qu'il s'agisse des édifices, maisons ou de la nature).

Une aventure très divertissante qui annonce la maturité imminente de la série.

dimanche 28 septembre 2014

Critique 513 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 3 - LE LUTIN DU BOIS AUX ROCHES, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LE LUTIN DU BOIS AUX ROCHES est le 3ème tome de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1955 par Dupuis.
L'album comporte cinqs histoires : LE LUTIN DU BOIS AUX ROCHES (44 pages, 1955) ; ENGUERRAN LE PREUX (4 pages, 1956, parue à l'origine dans Risque-Tout n° 9) ; SORTILEGES AU CHÂTEAU (4 pages, 1956, parue à l'origine dans Risque-Tout n° 22) ;  A L'AUBERGE DU PENDU (4 pages, 1956, parue à l'origine dans Risque-Tout n° 25) et LES MILLES ECUS (3 pages, 1957, parue à l'origine dans Spirou n° 1000). 
*

- Le Lutin du Bois aux Roches (44 pages, 1955). De retour au château du Roi, Johan trouve François le bûcheron bien déprimé à cause d'un certain Pirlouit, qu'il décrit comme un lutin démoniaque, vivant dans le Bois aux Roches voisin et qui vole des provisions aux gens de la région. Personne n'a pu jusqu'ici le capturer.
Peu après, Johan reçoit du Roi une importante mission : il doit préparer l'arrivée de sa nièce, la princesse Anne, et aussi neutraliser Pirlouit. Dès le lendemain l'écuyer se met a la recherche de ce dernier dans le Bois aux Roches et lui tend un piège avec de la nourriture. La ruse fonctionne et le lutin est attrapé. Mais Johan se rend compte que Pirlouit n'est pas un mauvais bougre et devient son ami en lui promettant de le recommander au Roi pour qu'il devienne son bouffon.
Mais quand il revient au château, Johan apprend par le Roi que la princesse Anne a été kidnappée et que deux de ses escortes, Philibert et Angelot (en vérité deux traîtres à la solde de Girard de Watriquet), accusent Pirlouit du forfait. La tête du lutin est mise à prix.
Johan parvient à prévenir Pirlouit qui jure qu'il n'est pour rien dans cette histoire et pense au contraire que les deux gardes sont mêlés à l'affaire. Ensemble, l'écuyer et le lutin découvrent qui sont les vrais coupables et leur mobile (piéger le Roi pour le détrôner) et s'emploient à sauver la demoiselle et sauver le souverain.

- Enguerran Le Preux (4 pages, 1956). Enguerran de Bauvallon arrive au château du Roi et se vante de plusieurs exploits. Johan et Pirlouit doute de leur véracité et mettent au point un plan pour tester la bravoure du chevalier.

- Sortilèges au Château (4 pages, 1956). En revenant au château du Roi, Johan et Pirlouit croisent un marchand ambulant qui quitte l'endroit, l'air préoccupé. Les deux amis trouvent ensuite tous les habitants de la forteresse endormis, comme drogués. Le marchand est leur suspect mais la vérité relève d'une malencontreuse étourderie.

- A L'Auberge du Pendu (4 pages, 1956). Johan et Pirlouit s'arrêtent pour la nuit dans une auberge dont le tenancier leur raconte que la région est terrorisée par une bande de brigands. Le lutin va découvrir que leur hôte n'est pas innocent dans cette affaire et, avec l'écuyer, mettre un terme aux agissements des vilains.

- Les Mille Ecus (3 pages, 1957). Le Roi et Johan élaborent un stratagème pour que Pirlouit cesse de les importuner en chantant (aussi fort que faux). Mais leur plan va aboutir à une situation inattendue et encore pire.

Tout comme ce sera plus tard le cas avec les Schtroumpfs (dans La Flûte aux Six Schtroumpfs, tome 9 - critique 502), Peyo a eu pour l'histoire principale de cet album une idée qu'il ne comptait pas développer et qui transformera toute la série. En effet, le personnage de Pirlouit ne devait pas revenir après cette histoire, qui d'ailleurs fut initialement publiée comme la troisième aventure de Johan seul.

En lisant ce récit, cependant, on peut se douter que Peyo avait deviné le potentiel de son lutin : il prépare tout d'abord son apparition en ne faisant qu'évoquer les méfaits de Pirlouit, décrit comme un démon, puis à la planche 7, on découvre enfin à quoi il ressemble mais il ne s'exprime d'abord que par borborygmes et en grimaçant. Néanmoins, on sait que c'est juste un petit bonhomme véloce et qui, malgré un caractère bien trempé, volontiers râleur, est plutôt facétieux, vivant dans les bois pour subsister après être allé de ferme en ferme d'où on le chassait en se moquant de lui. Difficile de ne pas éprouver de la sympathie à son égard : comme Johan, nous devenons son ami, et Peyo nous a bien eus.

L'intrigue peut ensuite se déployer autour de l'enlèvement de la princesse Anne (dont le prénom a peut-être inspiré l'héroïne du Royaume de Benoît Féroumont) : cette trame est classique et d'ailleurs Peyo dévoile l'identité des coupables et leur mobile dès la planche 21 (soit avant la moitié du récit) pour offrir aux lecteurs une succession de péripéties haletantes, qui deviendra sa marque de fabrique sur la série. 
Bien qu'appartenant à "l'école de Marcinelle" (comme on surnommait les auteurs oeuvrant pour la revue Spirou), Peyo est aussi un héritier de Hergé pour son goût de l'aventure au-delà du suspense. Ce qu'il privilégie, c'est l'action, le mouvement, traduits par des scènes de courses, de poursuites, de bagarres, de batailles. Et même s'il n'a pas encore atteint les sommets narratifs qu'on lui connaîtra ensuite, cette histoire montre déjà un auteur au savoir-faire épatant.

Visuellement, le trait est encore un peu épais et naïf : Peyo cherche encore ses personnages, il en a défini les grandes lignes mais il va les affiner progressivement, cela se remarque à quelques détails (par exemple, Johan est plus grand qu'il ne le sera par la suite).
Sa narration est aussi encore stéréotypée avec un usage abondant du "gaufrier", ses planches sont très denses, avec de petites vignettes (souvent plus d'une douzaine), et quand il ose un plan général avec un cadre aux dimensions plus grandes, c'est exceptionnel (voir page 40, quand les troupes du Roi assiègent le château de Watriquet - un plan superbe d'ailleurs). 
Toutefois, la manière dont Peyo orchestre ses séquences de combat est déjà impressionnante, comme en témoignent les pages 32 à 34 puis 42 à 45, quand Johan et la princesse Anne s'enfuient, puis avec Pirlouit courent après Guillaume de Basenhau.

Pour compléter le programme, Dupuis a greffé à l'histoire qui donne son titre à l'album quatre courts récits réalisés par Peyo ultérieurement : les trois premiers furent publiés à l'origine dans les n° 9, 22, et 25 de la revue Risque-Tout en 1956. Il s'agit des 4ème, 8ème, et 9ème aventures de Johan et Pirlouit : ce sont des fables joliment menées, l'une sur la vantardise d'un chevalier, l'étourderie d'un commerçant, et la duplicité d'un aubergiste. Peyo y démontre une nouvelle fois sa capacité à animer des formats très courts sans sacrifier à l'action, au mouvement, en s'appuyant sur la parfaite complicité de ses deux héros.
Les Mille Ecus, paru à l'origine dans le millième numéro de Spirou, tient en trois pages et dispense une morale malicieuse à souhait, encadrée par un découpage incroyablement dense (29 cases !) et dynamique : du grand art.

Un album-clé pour la série et un menu copieux donc.

mercredi 17 septembre 2014

Critique 508 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 10 - LA GUERRE DES 7 FONTAINES, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LA GUERRE DES 7 FONTAINES est le 10ème tome (et la 17ème histoire) de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1961 par Dupuis.
*

Egarés dans un territoire sec et hostile, Johan et Pirlouit, pour échapper à un orage, se réfugient dans un château abandonné. Mais des bruits suspects et le son de la cloche à minuit empêchent Pirlouit puis Johan de trouver le sommeil, et les deux amis partent à la recherche de l'importun.
C'est ainsi qu'ils vont rencontrer le fantôme de Sire Aldebert de Baufort, l'ancien seigneur de l'endroit, mort depuis cent ans, et responsable de l'état désolé de la région. En effet, après avoir croisé la vieille sorcière Sara, cet amateur de vin, dont le vignoble finit par ne plus produire qu'une infâme piquette, fut exaucé d'un voeu : transformer toutes les sources d'eau du pays en rivières de vin.
Tous ses sujets sombrèrent comme lui dans l'alcoolisme, et le domaine dans l'anarchie. Aldebert retourna voir Sara pour qu'elle rétablisse la situation mais elle refusa au prétexte qu'il n'avait droit qu'à un souhait. Il insista mais sa colère provoqua celle de la sorcière qui assécha alors toutes les courants. Le pays déclina et ses habitants en partirent.
A sa mort, les aïeux d'Aldebert lui refusèrent sa place au ciel et le condamnèrent à hanter son château jusqu'à ce que son descendant légitime lui succède sur le trône. 
Avec l'aide de la sorcière Rachel et des Schtroumpfs, Johan et Pirlouit entreprennent de rendre l'eau au pays tout en devant composer avec une douzaine de Baufort et Beaufort prétendant régner sur place. Le véritable héritier, Jean, devient alors l'homme à abattre et celui à protéger pour les deux héros...


Peyo commence la réalisation de ce 10ème tome dans les pages de Spirou en 1959, après la publication de La Flûte à Six Schtroumpfs. Comme son éditeur le lui permet désormais, il développe une longue histoire de plus de 60 pages, qui, avec le temps, sera reconnue comme un (sinon le) sommet de la série. C'était en tout cas le récit que préférait l'auteur.

Il est vrai qu'avec cette Guerre des 7 Fontaines, on trouve réunies toutes les qualités de Peyo et assemblés les éléments majeurs de son oeuvre : beaucoup d'action, un zeste d'humour, l'inspiration fantastique, un brin de poésie, un tempérament de fabuliste (avec une morale malicieuse sur les méfaits de la boisson et le bon usage du pouvoir).
Surtout, l'aventure est menée sur un rythme soutenu, ce qui permet aux nombreux évènements de se dérouler sans jamais ennuyer. Il y a trois actes distincts mais qui s'enchaînent avec fluidité : dans un premier temps, la rencontre entre les deux héros et le fantôme, la découverte de la situation ; dans un deuxième temps, l'arrivée des prétendants et la menace qui pèse sur l'héritier légitime ; puis dans un troisième et dernier temps, le retournement de situation avec l'alliance entre les deux héros et le descendant et leur bataille contre leurs adversaires. 
La limpidité de cette construction associée à la densité du récit assurent une lecture riche et divertissante, aux climats variés, aux coups de théâtre fréquents, avec de vrais morceaux de bravoure. Les personnages sont tous bien campés, et on peut même s'amuser du fait que l'histoire commence de manière similaire au tome 5 (Le Serment des Vikings, critique 507) - avec Johan et Pirlouit fuyant le mauvais temps et impliqués dans une intrigue à cause de cela - mais infiniment mieux développée. Même la figure du fantôme de Sire Aldebert est finement écrite, Peyo ne l'employant pas dans le but de susciter l'épouvante (ou alors de manière détournée, ironique) mais plutôt de la compassion pour ce pauvre damné.

Les dessins proposent sans doute ce que Peyo a accompli de plus impressionnant dans la série, notamment dans le dernier tiers de l'album : la séquence où Jean de Baufort, avec Johan et Pirlouit, et ses troupes prennent d'assaut le château et la lutte très disputée que se livrent les deux camps est éblouissante. 
Franquin avait longtemps regretté ne jamais avoir réussi à animer la foule dans Spirou et Fantasio, estimant ne jamais parvenir à un résultat à la fois assez clair, assez vif et assez impressionnant visuellement. Hé bien, ce tour de force, Peyo l'accomplit ici, en particulier pages 32, 41 et 57, avec des plans bluffants, au sein de planches incroyablement denses (toujours plus de dix cases !).
L'artiste réutilise un casting très fourni, avec tous les Baufort/Beaufort, mais aussi les Schtroumpfs, les sorcières Sara et Rachel (il ne manque guère que l'enchanteur Homnibus dans cette galerie magique).

Un album impressionnant, qui ne vole pas son titre de grand classique.

mardi 16 septembre 2014

Critique 507 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 5 - LE SERMENT DES VIKINGS, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LE SERMENT DES VIKINGS est le 5ème tome de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1957 par Dupuis.
*

De retour d'une mission chez le baron de Troumanach, sur la côte, Johan et Pirlouit regagnent le château du bon Roi quand ils sont surpris par la pluie. Ils trouvent heureusement rapidement refuge chez une famille de pêcheurs non loin de la plage. 
Alors que Pirlouit distrait les trois enfants en leur racontant un conte, Johan remarque l'intelligence de l'aîné, Jacques, mais son père déplore de ne pouvoir encore le garder longtemps auprès de lui, en expliquant que le baron l'engagera certainement comme valet d'écurie. L'écuyer propose une alternative : l'emmener avec lui pour qu'il devienne page. Mais Johan se heurte au refus du père.
Le lendemain matin, un viking se présente à la porte de la maison et annonce à Johan qu'il vient chercher Jacques. Le garçon est enlevé sans que l'écuyer et Pirlouit puisse l'empêcher.
C'est alors qu'un second drakkar passe par là et embarque nos deux héros, l'équipage désirant comme eux libérer le garçon qui est au centre d'une lutte pour le trône du Snoeland...

Cela fait trois ans qu'il est publié dans les pages de Spirou quand Peyo se lance dans cette 5ème aventure de Johan et Pirlouit. Il est devenu une des vedettes de la revue et la série jouit d'une popularité grandissante auprès des lecteurs.

A ces titres, il participe au projet Risque-Tout, un nouveau journal de bande dessinée que lance les éditions Dupuis dès 1955 et dans laquelle il place plusieurs histoires courtes : Le Dragon vert (au n°2), Enguerran le preux (au n°9), Sortilège au Château (au n°22) et L'Auberge du Pendu (au n°25).
 
Mais le format long manque visiblement à Peyo et, dès le n° 920 de Spirou, fin 1955, il commence la publication du Serment des Vikings. La série n'a pas encore atteint des sommets artistiques, mais son auteur a acquis une vraie maîtrise de narrateur et c'est un artiste en constant progrès.
L'argument peut sembler assez banal avec son duo de héros embarqué dans une aventure qui les dépasse, dont ils ignorent les tenants et aboutissants : Johan croit bien faire en s'en mêlant mais entraîne un Pirlouit réticent dans l'affaire, avant de savoir le fin mot de l'histoire.

En examinant attentivement le découpage de cet album de 44 planches, on se rend néanmoins vite compte qu'il s'agit d'un récit très dense : on a droit à une moyenne de 11 à 12 plans par page, et il faut bien ça pour illustrer lisiblement la succession soutenue de rebondissements de cette longue course poursuite à bord de drakkars, à l'assaut d'un château, aux nombreux combats, aux retournements de situations multiples. En outre, le casting des seconds rôles est abondant et les patronymes des vikings, bons et méchants, offrent une note d'exotisme certain (on y croise des Olaf, Thor, Ingjald, Sveinn, Karle, Bodhvar, Mjolnir, Starkadh, Sigurd...).

Peyo fait feu de tout bois : visuellement, cette histoire réserve son lot de pages superbes, aux décors soignés, aux costumes évocateurs. Les scènes les plus spectaculaires, avec les flottes de drakkars, ou les batailles en mer ou dans le château  de Sigurd (dans lequel Johan et Pirlouit s'introduisent au moyen d'une ruse savoureuse), sont merveilleusement composées, sans pourtant requérir de grandes cases mais en utilisant au maximum l'espace de chaque cadre (une leçon que ferait bien d'étudier bon nombres d'artistes actuels...).

Il manque peut-être la pointe de poésie qui transformera les futurs albums en des récits de qualité encore supérieure, mais l'efficacité de l'action et les quelques notes de fantaisie suffisent à assurer une lecture très divertissante. 

mardi 2 septembre 2014

Critique 502 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 9 - LA FLÛTE A SIX SCHTROUMPFS, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LA FLÛTE A SIX SCHTROUMPFS est le 9ème tome (et la 16ème histoire) de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1960 par Dupuis.
*

Pirlouit met les nerfs de toute la cour à rude épreuve en jouant sans cesse de la musique et en chantant, mais le bon Roi et Johan restent cléments en le laissant faire, espérant sans doute qu'il finira par se rendre compte soit de son absence de talent, soit du calvaire qu'il fait subir à son auditoire.
La situation manque pourtant de peu d'empirer quand un marchand d'instruments de musique passe par là, averti que Pirlouit serait intéressé par ce qu'il vend. Le Roi et Johan réussissent in extremis à le faire partir avant que le lutin ne le rencontre. Mais dans la précipitation, le marchand oublie dans la cour du château une flûte, que récupère le Roi. Celui-ci décide de s'en débarrasser en la jetant dans le feu de sa cheminée.
Mais la flûte ne brûle pas et Pirlouit la trouve. Il ne tarde pas à découvrir que l'instrument est enchanté car dès qu'il souffle dedans, son auditeur ne peut s'empêcher de danser, jusqu'à l'épuisement ! 
La perte de la flûte magique par le marchand parvient jusqu'aux oreilles de Mathieu Torchesac, un malhonnête qui veut la voler pour escroquer les baillis, usuriers et orfèvres. Avec ce magot, il compte s'allier au seigneur de la Mortaille pour soulever une armée et s'emparer du trône.
Pour Johan et Pirlouit, retrouver ce fâcheux va s'avérer difficile et, une fois, fait périlleux car comment résister au pouvoir de la flûte à six trous ? Pour leur ami, l'enchanteur Homnibus, un seul recours possible : les Schtroumpfs, des créatures magiques, vivant cachés dans le Pays Maudit, qui confectionnent justement des instruments magiques et pistent aussi justement Torchesac...

C'est en 1957 que Peyo commence dans Le Journal de Spirou la parution de la nouvelle aventure de Johan et Pirlouit, initialement intitulée La Flûte à six trous. Personne, à commencer par l'auteur, ne sait encore que ce projet va changer le cours de la série, en en signant le début de la fin, et la carrière de son créateur, promise à une popularité hors normes.

Pour cette histoire, Peyo a obtenu de Dupuis de dépasser le format standard, de 44 à 60 planches. Mais le véritable évènement, c'est l'apparition à la planche 37 des petits Schtroumpfs (après leur entrée en scène 19 planches plus tôt). Pour expliquer comment la flûte à six trous possède la capacité magique de faire danser quiconque en écoute le son, l'auteur imagine, plutôt qu'un(e) sorcier(e) ces petits être à la peau bleu, qui fabriquent ce genre d'instruments, dans le Pays Maudit où ils habitent tout en se mêlant aux hommes sans que ceux-ci le sachent (seuls de rares initiés, comme l'enchanteur Homnibus, connaissent leur existence et le moyen de les rencontrer).

Pour peu qu'on soit informé sur l'oeuvre de Peyo ou celle de Franquin, l'explication de l'origine du drôle de nom de ces créatures est une anecdote bien connue : Peyo dinait avec le couple Franquin et en demandant la salière, l'appela la "schtroumpf". Franquin lui la tendit en répondant "tiens, voilà ton schtroumpf !". La soirée continua ainsi en langage schtroumpf.
Leur couleur fut trouvée par Nine, la femme et collaboratrice de Peyo, après plusieurs essais (le vert ayant été écarté car se fondant trop dans les décors forestiers souvent utilisés pour la série, le rouge fut jugé trop voyant, et le rose trop proche de la peau humaine).

Pourtant, les Schtroumpfs faillirent ne jamais exister, ou du moins par au-delà de cette histoire, car ils déplaisaient à Charles Dupuis, qui craignait en outre que la censure française n'approuve pas leur langage crypté. Pour le rassurer, il semble que Peyo lui ait promis qu'il ne s'agissait que d'une création fantaisiste éphémère, et d'ailleurs cet épisode ne les fait intervenir que de manière providentielle
Mais l'auteur les réutilisera pourtant dès le tome suivant (La Guerre des 7 fontaines), et le reste, comme on dit, appartient à l'Histoire... Peyo, du reste, qui se montrera ensuite très critique vis-à-vis de son run sur Johan et Pirlouit, ne restera satisfait que de ce récit.
Mais il est évident que le succès des Schtroumpfs auprès des lecteurs et le plaisir qu'avait Peyo à imaginer leurs aventures et à les dessiner ont en quelque sorte tué Johan et Pirlouit. Lorsqu'ils apparaissent, l'auteur anime en plus Poussy, au rythme d'un gag par semaine pour le journal Le Soir, et créera en 1960 Benoît Brisefer. Déjà connu pour ne pas toujours tenir ses délais, Peyo se retrouve avec quatre titres à animer et sacrifiera Johan et Pirlouit, déléguera une partie de la réalisation de Benoït Brisefer, abandonnera Poussy, et finira par ne plus se consacrer qu'aux Schtroumpfs (qui gagnent leur propre série à partir de 1959, et seront ensuite déclinés sur plusieurs supports, lui apportant la reconnaissance et la fortune).

En tant que telle, l'histoire de La Flûte à Six Schtroumpfs demeure cependant très efficace et l'augmentation de la pagination n'altère pas la qualité de l'intrigue que Peyo développe avec une impeccable maîtrise. Les petits bonhommes bleus sont certes utilisés selon le procédé du deus ex machina classique, une entité permettant de rétablir une situation compromise de manière providentielle, mais dans la mesure où ils sont en fait aussi à l'origine des problèmes rencontrés par les héros, l'équilibre est habile.
Le méchant Torchesac est un excellent adversaire dont les ruses pour posséder l'instrument magique puis l'employer de façon malhonnête jusqu'à proposer un plan d'envergure à son allié Mortaille (qui espère, comme lui, en être le seul bénéficiaire à la fin) donnent au récit un belle ampleur, qui va crescendo et rend les efforts de Johan et Pirlouit incertains.
La présence des Schtroumpfs reste modéré, tout en fournissant des dialogues à la fois surréalistes et amusants, ce n'est pas encore une facilité d'auteur comme ça le deviendra ensuite et c'est pour cela qu'ils étaient des personnages secondaires plaisants (alors que dans leur propre série, ils deviendront juste des créatures horripilantes dans des scénarios bêtifiants).

Le dessin de Peyo est un régal sans cesse renouvelé, que je redécouvre à présent. La densité de son découpage (avec des planches d'une douzaine de cases en moyenne) confère à son histoire une richesse supplémentaire, qui rassasie le lecteur mais sans jamais le noyer car à cela s'ajoute le génie de l'artiste pour la composition des plans.
Peyo est un dessinateur subtil qui sait doser ses effets, il faut savoir savourer ses images pour en apprécier la finesse : une scène comme celle où l'enchanteur Homnibus hypnotise Johan et Pirlouit est à cet égard exemplaire. En trois cases à la fin de la planche 35, on assiste en plan fixe à l'endormissement des deux héros, puis page suivante, à la première bande, les trois mêmes cases nous montrent leur réveil avant qu'un plan général occupant une grande vignette de la hauteur de deux bandes révèle le décor du Pays Maudit où ils ont été magiquement transportés. L'air de rien, nous avons été dépaysés rapidement et très efficacement au moyen de cadrages élémentaires mais qui nous cueille aussi sûrement que Johan et Pirlouit.

Un drôle d'album donc, qui a marqué les esprits, scellé le destin de la série, mais dispense toujours un divertissement haut de gamme. Dommage vraiment que Peyo ait préféré lâcher son écuyer et son lutin pour ne plus s'occuper que de ses miniatures bleues...   

lundi 1 septembre 2014

Critique 501 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 8 - LE SIRE DE MONTRESOR, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LE SIRE DE MONTRESOR est le 8ème tome (et la 14ème histoire) de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1960 par Dupuis.
*

Pirlouit reçoit en cadeau du baron de Brusy un faucon mais le rapace a un caractère excentrique puisqu'il est végétarien ! Johan en rigole mais son ami est déterminé à dresser l'oiseau pour la chasse. C'est ainsi qu'ils vont près d'une forêt mais le faucon échappe à la vigilance de Pirlouit. Peu après, un homme apparaît, en haillons, et s'enfuit en voyant Johan qui, alors, entend les appels au secours de son ami.
L'écuyer pousse ses recherches et atteint une chaumière dévastée par une bagarre : l'aubergiste lui explique alors que des soldats et des manants se sont battus, et ces derniers sont repartis avec un un petit prisonnier que Johan identifie comme étant Pirlouit.
Apprenant que son compagnon a été emmené au château du seigneur de Courtecorne, Johan s'y rend mais il est jeté dans un cachot. Pourtant, surprise : le lendemain matin, il est libéré et conduit auprès de messire de Montrésor, véritable maître des lieux. 
En vérité, la population a pris Pirlouit pour le seigneur et celui-ci profite de la situation. Mais sa volonté d'arrêter d'assommer les manants à coups d'impôts dérange les notables qui décident de réinstaller Courtecorne sur le trône.
Mais qu'est-il arrivé au vrai sire de Montrésor ? Une triste affaire : devenu seigneur à l'âge de 4 ans, il a été placé sous la tutelle de Courtecorne qui le retint prisonnier quand on tenta de le déposséder. Jusqu'à ce que Montrésor s'évade il y a quelques jours... 

Fort de la réussite et du succès du tome précédent (La flèche noire, critique 490), Peyo n'a pas perdu de temps pour enchaîner. Il livre en 1957 au Journal de Spirou une courte histoire de deux planches, Les mille écus, paru dans le n° 1000 de l'hebdomadaire, puis à partir du n° 1004 commence un nouveau récit en plusieurs épisodes, Le Sire de Montrésor. L'histoire sera publiée en album en 1960.

Pierre Culliford veut prouver qu'il peut développer des intrigues plus complexes et il est conscient que le potentiel du personnage de Pirlouit est un des moyens pour y parvenir : ce mix entre sa confiance de narrateur et la fantaisie de son lutin vont lui permettre de concrétiser ses ambitions.

L'intrigue repose sur une imposture, un procédé efficace, pleinement exploité ici, et qui évoque de grands classiques des films de cape et d'épée (on pense au Prisonnier de Zenda, réalisé par Richard Thorpe en 1952). Et quel meilleur véhicule pour éprouver ce récit que Pirlouit qui est le vrai moteur du projet : dès le début, il entraîne le lecteur dans une course folle où son esprit rusé, sa vivacité, donnent du mouvement et de l'humour. Il faut le voir accéder à d'innombrables clés qu'il a lui-même enfermées dans de multiples coffres, comme des poupées russes, afin de piocher dans ses (maigres) économies. Il en profite alors pour arnaquer le bon Roi puis, enfin, nous découvrons la raison de son agitation depuis 3 pages : il a reçu en cadeau un faucon. Mais l'oiseau n'est bon qu'à chasser des légumes ! La séquence est menée tambour-battant, et s'achève à la planche 5 avec un gag très efficace.

La suite est du même calibre : Peyo a le génie pour mêler ses deux héros à des affaires avec lesquelles ils n'ont aucun lien, et le faucon va être l'instrument pour les entraîner dans une aventure pleine de manipulation, de malentendus, de péripéties, au suspense implacable.
Pour cela, il s'appuie aussi sur la personnalité de ses créatures dont il affine la caractérisation et aboutir à des scènes équivoques concernant leur relation, ce qui confère au récit plusieurs niveaux de lecture. 
Par exemple, hiérarchiquement, Pirlouit est au service de Johan (lui-même aux ordres du Roi), même si leur amitié assouplit ce rapport de domination et que le tempérament farceur et têtu du lutin ne laisse guère de répit à l'écuyer. Partant de ça, Peyo met en scène leurs retrouvailles, après que Pirlouit ait disparu, enlevé par des manants, de manière à ce que le lutin, assis dans le trône du sire de Montrésor et profitant de la méprise de ceux qui l'y ont installé, oblige Johan à s'agenouiller devant lui, à la fois pour montrer son autorité sur un écuyer devant un seigneur mais aussi pour ne pas risquer d'être démasqué. Si la plaisanterie de Pirlouit est aussitôt après, une fois qu'ils sont seuls, pardonné par Johan, elle révèle le peu de scrupules du lutin et comment en position de force il s'amuse de ce retournement de situation. C'est savoureux.

Toutefois, Peyo n'oublie pas la vocation de sa bande dessinée et si Pirlouit joue le seigneur sans se gêner, il est rapidement montré en train de reprocher à la garde rapproché du royaume son appât du gain aux dépens de la population, abusivement taxée (ce qui reste d'actualité...), et plus encore, il joue un rôle déterminant pour démasquer ceux qui ont incarcéré Enguerran de Montrésor. En fait, le pouvoir plait à Pirlouit mais seulement si son exercice le préserve des ennuis, quand il comprend que son imposture risque de lui coûter cher, il redevient un bon justicier, désireux de punir les vilains mais aussi de rétablir dans son bon droit le maître véritable et lésé de la région.
Tout cela est finement écrit, avec des rebondissements échevelés (la fuite de Johan et Pirlouit) ou comiques (Pirlouit découvre l'aspect peu séduisant de la promise de celui dont il a usurpé l'identité), aboutissant à un climax intense (avec le vrai Montrésor qui tombe à nouveau dans le griffes de Courtecorne, puis l'intervention du bon Roi). La dernière page assure encore un gag très drôle.

Les dessins de Peyo sont toujours un enchantement, et son art de la composition des plans est fabuleuse. 
En examinant son découpage, on remarquera qu'il répète plusieurs fois le même dispositif : sa page échelonne quatre bandes de trois cases chacune, mais pour aérer ce qui serait un classique "gaufrier", il remplace régulièrement (sur la première ou quatrième bande le plus souvent), deux cases par une seule, un plan donc plus large qui aère l'ensemble, permet de donner plus de place pour le décor (extérieur ou intérieur).
La cadrage est organique chez Peyo et ne doit jamais être prisonnier d'une formule mais au contraire optimiser la visualisation d'une scène : ainsi, il s'autorise des plans privilégiant le gag dans sa partie la plus spectaculaire et cela conduit à de vrais "morceaux de bravoure", comme aux pages 35 (deux bandes mais six cases verticales en plan fixe) puis 36 (une cascade de Pirlouit montée comme un plan-séquence, ce qui permet d'apprécier son caractère périlleux, dynamique et facétieux, s'achevant sur un contrechamp des méchants auxquels il vient ainsi d'échapper).
Le flux de lecture chez Peyo est d'une fluidité extraordinaire et associé à son écriture quasiment en continuité permanente, elle procure au lecteur la sensation de suivre l'aventure en direct, sans interruption. La qualité des décors, la variété des physionomies des personnages, complètent cette immersion.

Assurément, un des sommets du run de l'auteur sur sa série pour cet album inventif, maîtrisé et passionnant autant que malicieux.

jeudi 14 août 2014

Critique 492 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 13 - LE SORTILEGE DE MALTROCHU, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LE SORTILEGE DE MALTROCHU est le 13ème tome (et la 20ème histoire) de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1970 par Dupuis.
C'est également le dernier album de la série entièrement réalisé par Peyo.
*

Geneviève de Boisjoly, la fille du Sire du domaine du même nom, aime le chevalier Thierry qui l'aime aussi et avec lequel elle a projeté de se marier, avec le consentement de son père. Mais le baron de Maltrochu convoite aussi la belle demoiselle et, à travers elle, sa dot, le territoire tout entier. Avec l'aide d'un alchimiste, il acquiert une potion magique qu'il réussit à faire boire à Thierry lors d'un festin et qui le transforme en chien.
Le chevalier ainsi transformé est trouvé par Pirlouit et Johan lors d'une chasse menée par le Roi. Le lutin a juré que l'animal était doué de parole et, dans l'intimité du château du souverain, son ami écuyer en a la preuve. Ainsi mis au courant de l'infortune de Thierry, Johan et Pirlouit décident de l'aider à recouvrer apparence humaine et d'empêcher les noces de Maltrochu avec Geneviève.
Mais pour cela, il faut trouver un antidote et déjouer la méfiance du vilain noble tout en arrivant avant que le mariage soit célébré : beaucoup d'obstacles à surmonter pour les héros pour qui l'aide de l'enchanteur Homnibus et du Grand Schtroumpf ne sera pas de trop !

Pour ses adieux à la série qu'il avait créée (et qui continuera avec d'autres auteurs, mais sans qu'il en soit toujours satisfait), Peyo réussit magistralement sa sortie avec cette histoire de 60 planches riche en rebondissements et graphiquement superbe.

Dès la première page, on est plongé dans un univers de conte avec la présentation des protagonistes, de leur situation (l'amour contrarié de Geneviève et Thierry à cause des manigances de Maltrochu), et Peyo ne perd pas de temps pour relier les évènements de ce prologue aux héros de la série. Le surnaturel est convoqué avec l'usage de l'alchimie grâce à laquelle le méchant écarte son rival mais aussi dont Pirlouit apprend les rudiments (de manière maladroite et donc humoristique, en changeant la couronne en or du Roi en plomb). Plus tard, l'enchanteur Homnibus puis le Grand Schtroumpf interviennent aussi de manière décisive dans la résolution de l'intrigue.
 
On peut ainsi constater que Peyo manie un casting abondant entre le duo de héros (Johan et Pirlouit), le Roi, le Sire de Boisjoly et sa fille Geneviève, le chevalier Thierry, le baron de Maltrochu, l'alchimiste, l'enchanteur Homnibus, les Schtroumpfs, et Bertrand (avec une petite armée amie du chevalier). Tous ces personnages sont utilisés de façon importante, en faisant toujours avancer le récit, en étant solidement caractérisé, en ayant des interactions très dynamiques, ce qui démontre une écriture très maîtrisée et dense, avec un rythme de narration soutenu. C'est de la grande aventure, au sein de laquelle se glissent des séquences humoristiques, de belles batailles, des cavalcades, et où défilent donc beaucoup de décors (châteaux, tavernes, baraques de sorciers, forêts...).
 
On ne le mentionne que rarement, et pourtant c'est un élément important, mais le lettrage de l'histoire est magnifique : comme je l'avais mentionné dans ma critique (n°490) du tome 7 (La Flèche noire), Peyo se chargeait de cette tâche et employait une police de caractère en minuscule pour faciliter la lecture des plus jeunes lecteurs. Il soigne aussi son oeuvre en typographiant le prologue à la manière gothique (voir planche ci-dessus), et voyez comme il souligne ses effets sonores en exagérant la taille des lettres à certains moments, ou en s'amusant avec le langage des Schtroumpfs pour créer des gags savoureux (page 52, quand Pirlouit cherche à instruire des chevaliers et qu'il se fait corriger par une des créatures bleues : "Mais alors si je schtroumpfe au schtroumpf ou je schtroumpfe au schtroumpf, ce n'est pas la même chose ? - Absolument pas !").
 
Visuellement, l'album est merveilleux. Le découpage est d'une fluidité imparable, avec des plans splendides (le château de Maltrochu fournit des scènes aux ambiances puissantes, et cadré en plongée page 53, donne une image saisissante). Le plus épatant, quand on se replonge dans ces "vieilles bédés", c'est de voir comment en quatre bandes et une dizaine de plans en moyenne par page, les artistes de l'époque réussissaient à non seulement animer leurs planches comme des séquences propres mais aussi à les enchaîner avec une intensité rare, et cela sans abuser de décadrages, de valeur de plans, d'angles de vue. Tout était toujours montré à la bonne distance, très simplement - même si cette simplicité et cette justesse étaient bien entendu l'aboutissement d'un long travail sur la bonne manière de raconter en images un récit.
Franquin avait raison en affirmant que Peyo composait ses pages admirablement, en sachant à la fois ménager et stimuler le regard du lecteur. Son dessin est d'une grande beauté, avec ses rondeurs élégantes, la disposition de ses vignettes, le tout toujours au service de l'histoire.
Il est bien dommage que, suite à des problèmes de santé, un manque de motivation et la charge de travail que lui réclamait les Schtroumpfs (dont le succès allait de toute façon décider d'abandonner Johan et Pirlouit), il se soit arrêté là, quand il était au sommet de son art, en pleine possession de ses moyens, animant à la perfection son tandem de héros.
 
Ce sortilège opère encore pleinement sur le lecteur et cet album est un épilogue épatant de son créateur à ses créatures.  

mercredi 6 août 2014

Critique 490 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 7 - LA FLECHE NOIRE, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LA FLECHE NOIRE est le 7ème tome de la série (et la 12ème histoire), écrit et dessiné par Peyo, publié en 1959 par Dupuis.
*

Le Royaume est la cible d'attaques répétées par une bande de voleurs qui pillent les convois partant du château du Roi. Ce dernier décide de faire escorter les marchands mais rien n'y fait, les malfrats frappent toujours en emportant leur butin. C'est à croire qu'ils sont prévenus des déplacements de leurs futures victimes et des troupes qui les accompagnent...
Le Roi confie par ailleurs une mission à Johan et Pirlouit en leur demandant d'aller chercher une coupe en or qu'il a fait ciseler par un orfèvre à Boursval et qui sera remise au vainqueur du tournoi qu'il organise dans une semaine.
En chemin, lors d'une halte, Pirlouit, parti chercher du bois, s'en prend à deux hommes qui en agresse un troisième. Celui-ci pour le remercier le conduit tout droit au camp des voleurs dont il fait partie ! Pirlouit introduit Johan comme son complice afin de profiter de la situation pour mettre fin aux agissements de la bande. Ils apprennent rapidement qu'effectivement un complice au château du Roi les avertit au sujet des convois. Mais qui est ce traître ?
Les deux héros sont cependant démasqués après avoir découvert que le chef des voleurs en veut à Messire de Tréville qui va participer au tournoi. Arriveront-ils à sauver le chevalier tout en stoppant les brigands ? 

C'est mon 600ème article, et ma 490ème critique, et même si je n'y avais pas fait attention, si je n'avais rien prévu de spécial pour la circonstance, je suis content de fêter ça avec une bande dessinée que j'ai aimée.
Pourtant, je dois avouer que je connais mal l'oeuvre de Peyo (alias Pierre Culliford), un des grands noms de "l'école de Marcinelle" (comme Jijé, Franquin, Morris, Roba, etc), d'abord parce que je n'ai jamais été client de ses Schtroumpfs, les personnages qui ont formé l'oeuvre majeure de cet auteur au point de devenir un phénomène, au-delà de l'édition, comme Astérix ou Tintin. J'avais lu, il y a fort longtemps, quelques albums de Johan et Pirlouit, série dans laquelle sont justement apparus en premier les Sctroumpfs, mais sans en garder un souvenir précis. Puis j'ai eu l'occasion d'emprunter deux tomes ce mois d'Août (les 7 et 13)...

Peyo était un ami d'enfance de Franquin et quand tous deux devinrent des bédétistes, le second permit au premier d'entrer chez Dupuis en casant ses premières pages dans "Le Journal de Spirou" puis en lui prodiguant quelques conseils avisés pour le dessin. Plus tard, Franquin exprima toute l'admiration qu'il avait pour le travail de Peyo, dont il louait entre autres le génie de la composition en expliquant que c'était le meilleur dans ce domaine (il disait ainsi qu'en collant une planche de Peyo sur un mur et en reculant de cinq pas, on pouvait apprécier tout ce qui s'y trouvait, avec une lisibilité parfaite). C'était là sans doute un enseignement retenu de ses années passées dans l'animation (où il débuta comme Franquin et Morris dans les années 40).

La Flèche Noire a commencé à paraître dans "Le Journal de Spirou" en 1957 et indique des évolutions notables dans le style de son auteur : d'abord, il y modifie son lettrage (avec des lettres en minuscules au lieu des traditionnelles majuscules afin d'être lues par les plus jeunes qui les apprennent en premier à l'école). C'est aussi à partir de cette histoire qu'il découpe différemment ses pages en abandonnant des "gaufriers" de 12 cases au profit de vignettes de formats différents (selon l'action).

L'idée de l'intrigue n'est pas nouvelle pour Peyo, il a recyclé un récit qu'il avait placé dans "Le Soir" sous le titre de L'attaque du château, dans laquelle un traître profitait déjà de la nuit pour informer ses complices des mouvements extérieurs à venir. Grâce au personnage de Pirlouit, qui n'est apparu que dans le tome 3 de la série (Le Lutin du Bois aux Roches), Peyo a l'opportunité de développer davantage ce récit en articulant mieux le suspense et en y injectant de l'humour.
C'est ainsi qu'un fil rouge traverse l'aventure lorsque Pirlouit achète pour un écu (prêté par Johan) une guitare et fournit un gag récurrent, puisque le compagnon de l'écuyer est aussi piètre musicien que chanteur. En soi, ça n'a l'air de rien (ou en tout pas grand-chose), me direz-vous, sauf que cette idée inspirera Goscinny et Uderzo pour la création du barde Assurancetourix dans Astérix !

Tout au long des 44 planches de La flèche noire, on n'a pas le temps de s'ennuyer : le récit est admirablement construit, entre l'infiltration accidentelle de Johan et Pirlouit dans le "gang" des voleurs, le mystère autour de l'identité du (ou des ?...) traître(s) dans le château du Roi, le sort réservé à Messire de Tréville, le tournoi (présenté dans un plan d'ensemble, occupant l'espace de deux bandes, et effectivement fabuleusement disposé - la suite de la séquence est d'ailleurs un vrai morceau de bravoure où Peyo orchestre l'action avec un dynamisme sensationnel).
Le casting est abondant mais chaque protagoniste est bien caractérisé, à commencer par le tandem des héros car si Pirlouit est un personnage comique et énergique, Johan, bien qu'incarnant la figure du valeureux chevalier, est une figure dont la position est très intéressante : en effet, quand Peyo lança la série, ce n'était qu'un page, c'est-à-dire un jeune noble placé auprès d'un seigneur (le Roi) pour y apprendre le service d'honneur et le métier des armes, et il est ensuite devenu un écuyer et un des hommes de confiance du souverain, mais aussi le maître de Pirlouit, dont il doit subir les plaisanteries (et les chants) tout en profitant de sa débrouillardise et de sa loyauté. Arrivé à ce 7ème tome, Johan et Pirlouit forment une paire bien complémentaire, aussi bien rodée que les meilleurs binômes de la bande dessinée de l'époque.

Le trait rond, d'une clarté et d'une élégance imparables, de Peyo rappelle à chaque page combien cette bande dessinée d'alors, pour tout public, servait des histoires denses et énergiques. L'artiste eût pourtant souvent fort à faire avec la censure (de son éditeur et des bien-pensants communistes et catholiques qui veillaient sévèrement sur les publications pour la jeunesse d'alors) car en situant sa série au Moyen-Âge, il montrait un monde volontiers violent et donc des personnages et des situations en relation. Aujourd'hui, bien sûr, ce qu'on lit là apparaît bien inoffensif, mais se rappeler du contexte permet aussi de mesurer l'ingéniosité d'un auteur face aux contraintes.

Quel régal et quelle leçon que de relire ces classiques, qui fournissent aussi l'occasion de (re)découvrir une série éclipsée par l'autre titre qui fit la gloire de son auteur !  

mardi 17 juin 2014

Critique 467 : SPIROU ET FANTASIO, TOME 19 - PANADE A CHAMPIGNAC & BRAVO LES BROTHERS, de Franquin (avec Peyo, Gos et Jidéhem)


SPIROU ET FANTASIO : PANADE A CHAMPIGNAC & BRAVO LES BROTHERS est le 19ème tome de la série, écrit par Franquin avec Gos et Peyo (pour la première histoire) et dessiné par Franquin avec l'aide Jidéhem pour les décors (pour la première histoire), publié par Dupuis en 1969.
*
 (Extrait de Panade à Champignac.
Textes de Franquin, Gos et Peyo, dessins de Franquin et Jidéhem.)

- Panade à Champignac (36 pages). Pour changer les idées à Fantasio, en pleine crise de surmenage à la rédaction du "Journal de Spirou", Spirou l'emmène rendre visite au Comte de Champignac, qu'ils n'ont pas vu depuis longtemps. A leur arrivée au château du savant, il le trouve épuisé, et pour cause : il doit s'occuper de Zorglub qui, victime de sa zorglonde, a régressé au point de se conduire comme un nourrisson !
Pour soulager le Comte et lui permettre d'accélérer ses recherches pour guérir Zorglub, Spirou et Fantasio acceptent de jouer les baby-sitters. Mais, dans l'ombre, un ancien soldat de leur adversaire, Otto Paparapap, se prépare à récupérer son chef qu'il croit retenu contre son gré...

(Extrait de Bravo les Brothers.
Textes et dessins de Franquin.)

- Bravo les Brothers (21 pages). Gaston Lagaffe offre à Fantasio pour son anniversaire trois singes savants qu'il a achetés à un cirque dont le dresseur a été renvoyé par le directeur. Les animaux sèment une pagaille folle dans les bureaux du "Journal de Spirou", bien aidés par Gaston, et malmènent durement les nerfs de Fantasio. Spirou part alors à la recherche du dresseur...
 
Trois ans après la publication chaotique de QRN sur Bretzelburg, André Franquin entame la réalisation de son 19ème tome des Aventures de Spirou et Fantasio en s'estimant à nouveau prêt. Il déchante vite en affrontant une nouvelle crise d'inspiration que sa déprime persistante aggrave. Se confiant à son ami et collègue Peyo (alias Pierre Culliford, le papa de Johan et Pirlouit et des Schtroumpfs, qu'il a commencé à côtoyer lors de son apprentissage au studio Gillain à la fin des années 40), ils conviennent d'un marché : Peyo, avec son assistant Gos (alias Roland Goosens, qui a travaillé sur les Schtroumpfs et dessiné quelques Gil Jourdan), aide Franquin à développer son histoire et réciproquement.

Je vais être direct : je n'ai pas une grande affection pour cet album, le dernier du run de Franquin sur la série. Pourtant, l'auteur en était très content, malgré sa conception difficile, il le considère même (dans ses Entretiens avec Numa Sadoul : Et Franquin créa Lagaffe) comme un de ses préférés, surtout graphiquement, un des rares qu'il a plaisir à refeuilleter.
Pour moi, les soucis commencent dès le début de l'histoire avec la présence de Gaston, qui n'en est pas à sa première apparition dans Spirou mais qui symbolise ici la préférence affichée de Franquin - cette préférence ne se discute pas : Gaston est sa création, sa série représente d'une certaine manière le sommet de la carrière de Franquin, et après 23 années consacrées à Spirou, il est légitime que l'auteur se soit lassé du groom. 
Or, tout comme il estimait que ce fut une ânerie de réunir Gaston et le Marsupilami dans le recueil Tembo Tabou (un album assemblé de récits épars par Dupuis, compté comme le 24ème tome de la série et sorti après les 4 premiers épisodes de Fournier), je considère comme une erreur d'avoir voulu intégrer Gaston aux aventures de Spirou, car cela entraîne la série vers la comédie burlesque au détriment de l'aventure humoristique, en dénaturant donc le caractère même.

Dans Panade à Champignac, l'effet n'est pas trop flagrant car Gaston n'apparaît que brièvement au début, mais la suite ne rattrape pas vraiment l'affaire. Déjà dans QRN..., le personnage du tortionnaire Dr Kilikil semblait traduire l'agacement et la volonté de maltraiter les héros (Fantasio en particulier qui était écrit de manière schizophrène en apparaissant à la fois dans les pages de Spirou, en tant que partenaire sympathique du héros, et celles de Gaston, où il était le supérieur hiérarchique de ce dernier mais nettement plus irritable et désagréable). Franquin a décidé ici de pousser le bouchon encore plus loin en montrant d'abord Fantasio au bord du burn-out (comme celui que subit l'auteur) puis le Comte de Champignac comme un vieillard usé par la garde d'un Zorglub ayant régressé intellectuellement comme un bébé. Il y a comme une volonté de casser la série, ses codes, qui est, je trouve malvenu, bêtement méchante, comme si Franquin avait décidé de se passer les nerfs sur des personnages dont il ne voulait plus.

L'histoire proprement dite avait pourtant du potentiel et Franquin révéla son projet initial à Numa Sadoul, une intrigue ambitieuse qui devait courir sur deux tomes mais qu'il a abandonné parce que cela réclamait une documentation importante (en montrant Zorglub retourner à l'école, traverser à nouveau l'adolescence jusqu'à redevenir mentalement adulte et peut-être libéré de ses frustrations qui en faisaient un apprenti dictateur). Je ne sais pas si cela aurait été meilleur, moins ouvertement farceur - j'en doute, mais c'est sans doute parce que Zorglub ne m'a jamais beaucoup plu, tout son folklore (la zorglonde, la zorglangue, sa rivalité avec Champignac) ne m'a jamais passionné, et il avait quand même déjà eu droit à deux albums.
Quoi qu'il en soit, ça n'a abouti qu'à un récit lourdingue, que je ne trouve pas drôle. Franquin a, à mes yeux, loupé son coup - et sa sortie. Il subsiste un morceau de bravoure (la course folle de Zorglub dans son landau, poursuivi par Spirou, Fantasio, Spip, le Marsupilami et Otto Paparapap) qui ferait passer la séquence mythique du Cuirassé Potemkine pour une broutille, mais c'est tout.

Le dessin est lui aussi inégal. Si le sens du mouvement de Franquin est et reste fabuleux, avec un découpage prodigieux, et que la contribution du précieux Jidéhem permet aux décors (la campagne, le château, Champignac-en-Cambrousse, etc) d'être très bien campés, le trait du dessinateur n'a plus rien à voir avec celui de mes épisodes préférés de la série - on est ici en plein mode Gaston, avec cette nervosité, cette tension, ce "lancé" (pour reprendre un terme de l'artiste) typique de la deuxième partie de sa carrière, et qui rompt trop avec la ligne plus élégante et pourtant aussi dynamique des albums des années 50.
Ce n'est pas ainsi que j'aime tout simplement Spirou par Franquin.

Passons ensuite, mais rapidement, au second chapitre de l'album, le cultissime Bravo les Brothers. Il s'agit d'un vrai crossover entre Spirou et Fantasio et Gaston, mais là, Lagaffe vole vraiment la vedette au duo de héros, entraînant avec lui tout l'épisode dans son univers déjanté.
Pourtant, ce qui peut se lire comme une sorte de super-épisode de Gaston Lagaffe avec Spirou et Fantasio en guest-stars ne réussit pas à être aussi drôle et abouti que les gags en une page du célèbre héros sans emploi de Franquin. C'est plutôt un objet bâtard, souvent prétexte à dessiner des animaux plus qu'à animer une histoire (dont l'argument est déjà bien mince).
Les trois singes ravageurs offerts à Fantasio et qui provoquent une série de catastrophes aussi prévisibles que spectaculaires sont moins drôles que Gaston dans ses strips ou ses inventions (comme en témoigne d'ailleurs la cire pour parquets qui brille sans glisser vue au début de Panade à Champignac, très efficace - au point de dissoudre le sol !). Qu'est-ce qui a pu faire croire à Franquin que dessiner ces chimpanzés serait si drôle et tiendrait le coup sur une vingtaine de pages ? Et tout ça pour conclure de manière si niaise... 
Pourtant, cet épisode est porté aux nues par de nombreux fans, et Dupuis l'a même réédité dans un album à part !

Le dessin, entièrement réalisé par Franquin, est bien, sans être transcendant. Je ne sais pas quoi en dire de plus. Quand j'étais plus jeune et que je préférai Gaston à Spirou, le style de Franquin à cette époque me plaisait davantage, mais en me replongeant dans l'oeuvre du maestro, je suis tombé amoureux de son trait des années 50, d'une lisibilité et d'une beauté bien plus grande. Aujourd'hui, quand je relis Panade à Champignac et Bravo les Brothers ou les albums de Gaston, je suis dérangé par l'hystérie du trait, qui reflétait en fait l'évolution personnelle de l'artiste, les conséquences de ses ennuis de santé, sa relation à la bande dessinée.

Voilà, en fait, pourquoi, j'ai tant tardé à critiquer la fin du run de Franquin sur Spirou et Fantasio (même si je suis content d'avoir écrit sur tous ses albums) : je n'aime pas rédiger d'articles comme celui-ci parce qu'il est toujours délicat de ne pas sombrer dans une prose qui confond la déception et le ressentiment. Je suis un grand fan du Spirou de Franquin (et de Franquin en général) même si j'ai plus de mal avec ses derniers tomes, et son tout dernier en particulier - mais une grande oeuvre, c'est aussi cela, une somme de livres où tout n'est pas bon et qui donne à voir une évolution sur une période conséquente.