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mardi 28 février 2023

VALERIAN : SHINGOUZLOOZ INC., de Wilfrid Lupano et Matthieu Lauffray


Sorti en 2017, cet album de Valérian a été proposé par Pierre Christin et le regretté Jean-Claude Mézières (mort l'an dernier) à Wilfrid Lupano et Matthieu Lauffray après un premier one-shot réalisé par Manu Larcenet (L'armure du Jakolass). Les deux créateurs de l'agent spatio-temporel voulaient que leur héros puisse être réinterprété par des auteurs triés sur le volet. Résultat : un récit complet de bonne facture, qui vaut surtout pour les dessins de Lauffray.



Alors qu'ils procédent à l'arrestation de l'androïde Zi-Pone, escroc intergalactique, Valérian et Laureline voient débarquer leur ami M. Albert à la poursuite des Shingouz. La raison de cette empoignade ? Les Shingouz ont créé une société qui cherche grâce à des sondes des mondes inahbités à vendre. Mais en remontant trop loin dans l'espace et donc le temps, ils ont trouvé la Terre avant que toute forme de vie n'y apparaisse...
 

Propriétaires de la Terre, ils l'ont ensuite perdu au jeu en affrontant Sha-Oo, un assoiffeur cosmique qui revend de l'eau partout dans l'univers à des planètes qui en manquent. Il risque désormais d'assécher la Terre et d'empêcher la naissance de la vie ! Laureline et M; Albert partent tenter de négocier avec Sha-Oo pendant que Valérian répare le vaisseau des Shingouz et de retrouver Zi-Pone, avalé par un Qwanthon, un poisson qu'il pêchait pour un cuisinier recevant la pègre...


Qui sait ce qu'il adviendra de Valérian et Laureline après la mort (qu'on souhaite la plus tardive possible) de Pierre Christin ? Mais il est possible que le scénariste ne souhaite pas que les héros qu'il a créés avec le regretté Jean-Claude Mézières, disparu en 2022, en reste là et que d'autres auteurs le reprennent.


Christin et Mézières avaient déjà autorisé Manu Larcenet à réaliser un one-shot, L'Armure du Jakolass en 2011, mais le résultat fut diversement accueilli par les fans - je me garderai de tout jugement car je n'e l'ai pas lu.. Néanmoins, on peut voir dans cette autorisation une volonté des deux créateurs de tester à la fois un possible repreneur et les fans de la série dans l'éventualité d'une continuation du titre après leur disparition.


Re-belote en 2017 avec ce Shingouzlooz Inc. que Matthieu Lauffray voulait concrétiser pour rendre hommage à la série qu'il lisait enfant. Lauffray est une vedette du 9ème Art en France depuis le succès de Long John Silver (écrit par Xavier Dorison) et de son propre projet, Prophet (commencé avec Dorison également et poursuivi puis achevé après de multiples péripéties éditoriales et créatives).
 
Ne se sentant peut-être de tout faire tout seul, Lauffray a demandé au scénariste-vedette des Vieux Fourneaux, Wilfrid Lupano, de rédiger un script. Une drôle d'association entre cet artiste spectaculaire et cet auteur versé dans le social qui aboutit donc logiquement à un produit fini un peu boîteux.

Si Shingouzlooz Inc. se lit facilement et respecte les codes de la série Valérian, avec les voyages spatio-temporels, l'aventure exotique, une part égale dévolue aussi bien à Valérian qu'à sa partenaire Laureline, convoquant des seconds rôles familiers (les trois Shingouz, M; Albert), j'avoue que certains points m'ont fait tiquer.

Christin a souvent injecté des éléments socio-politiques dans ces histoires, de manière subtile mais complexe, autant de qualités que je ne retrouve pas chez Lupano qui n'a jamais fait mystère de ses sympathies pour la (extrême) gauche. Et cela alourdit de façon maladroite un récit qui n'avait pas besoin de ça.

Un peu comme dans Black Panther : Wakanda Forever où Ryan Coogler appelle tous les personnages blancs des "colonisateurs", Lupano désigne tous les tenants du capitalistes comme des escrocs, des voleurs, des crapules. Cette vision manichéenne et partisane fait passer les dialogues pour un manifeste mélenchoniste franchement affligeant. Heureusement qu'il n'y a pas d'américains dans l'intrigue, sinon on peut parier qu'il serait dépeints comme des suppôts de Satan...

En tout cas, la caractérisation de Zi-Pone comme de Sha-Oo est on ne peut plus grossière et si les Shingouz sont un peu moins maltraités, c'est à l'évidence parce que Lupano leur conserve la sympathie qu'on a pour ces pieds nickelés incapables de convertir leur business en réussite, sinon il aurait droit au même regard sans concessions (dans le monde de Lupano, si tu as de l'argent, c'est qu'il y a forcément un loup...).

Enlevez tout ce charabia et Shingouzlooz aurait été une bien meilleure BD, car le rythme y est, la répartition des rôles entre Valérian et Laureline (lui les mains dans le cambouis, elle dans le feu de l'action), sont là. Dommage.

Le véritable intérêt de l'entreprise repose alors sur Matthieu Lauffray et il ne déçoit pas. Le dessinateur s'empare des personnages avec l'aisance des grands, facilement, avec personnalité. Son respect pour Mézières, cet artiste génial qui aura été pompé sans vergogne par George Lucas sans que le public américain le sache, transpire à chaque page et Lauffray a à coeur d'être à la hauteur de son maître sans le singer.

Surtout on voit bien que, comme beaucoup de fans, ce qu'il adore dans Valérian, c'est... Laureline, cette héroïne d'une modernité incroyable, la première femme qui n'a pas servi de faire-valoir au héros mâle, plus maline, plus combative, et surtout plus canon que toutes les autres. Lauffray adresse des clins d'oeil aux fans de la série en la montrant dans des tenues qu'elle a portées dans des albums emblématiques (comme Brooklyn station terminus Cosmos notamment).

Il nous gratifie aussi de doubles pages somptueuses, démontrant encore une fois son talent pour composer des images à couper le souffle. De ce point de vue, la maîtrise de Lauffray pour le grand spectacle est sans égal dans la BD franco-belge.

C'est donc, scénaristiquement du moins, en deçà de la production de Christin et Mézières. Mais si vous aimez Lauffray et que vous êtes un inconditionnel de Valérian (et Laureline), Shingouzloooz Inc. ne dépareillera pas dans votre collection.

(Maintenant, si Christin convainc Matthieu Bonhomme de s'essayer à l'exercice, je serai comblé.)

mardi 14 février 2023

DE CAPE ET DE MOTS, de Flore Vesco et Kerascoët


Cela faisait longtemps que je n'avais pas parlé d'une bande dessinée française, mais il me faut bien avouer que je n'en lis plus - nou, pour être exact, que je ne lis plus beaucoup de nouveautés. Pourtant j'ai craqué pour ce récit complet, adapté du roman de Flore Vesco par Kerascoët, De Cape et de Mots. Cette merveille d'une centaine de pages est un régal pour les yeux et l'esprit.


De condition modeste, Serine décide après le décés de son père de quitter sa mère, qui voulait la marier à un bon parti, et ses frères pour tenter sa chance à la cour comme dame de compagnie de la reine. Par un concours de circonstances, celle qu'on prend d'abord pour une domestique devient l'amie d'une lingère, Clarine, qui, en lui confiant des vêtements propres lui donne accès à la reine.


Devant la reine, Serine est prise pour une dame de compagnie et lui sert un compliment incompréhensible mais qui la flatte assez pour qu'elle intègre son personnel. Toutefois, la novice commet vite un impair et pour se faire pardonner accepte de veiller trois nuits. Elle met ce temps à profit pour visiter le château et, le matin venu, rapporter les potins à la reine. Elle rencontre aussi Léon, l'assistant du bourreau, qui lui apprend à lire et écrire, et éconduit le secrétaire du roi, Léo III, qui entreprend alors de la faire chasser.


Il croit y parvenir en la surprenant une nuit et en la poursuivant. Serine fait une chute, s'assomme et le secrétaire la jette dans les douves du château. Mais elle survit miraculeusement et trouve refuge dans une chambre abandonnée avant la ferme intention de se venger. Pour cela, elle se déguise en fou du roi et commence à semer la pagaille. Le roi, amusé, la prend en sympathie, au grand dam du secrétaire et de la reine.


Serine dévoile sa double identité à Léon et suspecte alors la reine et le secrétaire de conspirer pour tuer le roi en l'empoisonnant. Toutefois, il faut encore le prouver et pour cela prendre encore plus de risque. Heureusement elle  conserve la confiance du roi et semble intouchable. Mais quand une première tentative de meurtre échoue, Serine comprend que sa position est précaire.


Ironie du sort : c'est après lui avoir demandé de le laisser seul après l'envoi d'un courrier que le roi meurt accidentellement. Serine, la dernière à avoir été en sa compagnie, est immédiatement arrêtée et démasquée puis jugée. Léon assiste au procès avec Clarine et reçoit alors la réponse au courrier du roi qui le reconnaît comme le fils qu'il a eu avec sa première femme, morte en couches.


Le juge prend note de ce retournement de situation mais le secrétaire déclenche alors une bagarre pour tenter de se débarrasser de l'héritier du trône et de Serine. Les lingères les défendent avant que le juge ordonne le bannissement de la reine et du secrétaire. Léon demande la main de Serine, qui, de l'autre, écrit à sa mère pour la prévenir de sa prochaine visite afin qu'elle et ses frères viennent habiter au château.

On n'est pas si loin des codes super-héroïques avec De Cape et de Mots et c'est pour cela que j'ai voulu écrire une critique à son sujet. Mais pas seulement car, avant tout, c'est un excellent récit complet, que je souhaite vous recommander vivement.

Je n'ai pas lu le roman, du même titre, de Flore Vesco dont cette bande dessinée est adaptée, mais l'auteur a, me semble-t-il, été consultée, voire a participé à l'écriture du scénario, donc on peut raisonnablement estimer que le résultat est fidèle au matériau d'origine. Toute comme les BD franco-belges, je n'ai plus guère le temps ni la motivation pour me plonger dans de la littérature romanesque, ce que je déplore.

De Cape et de Mots est un récit complet, toute l'histoire tient donc dans les 104 pages de cet album édité par Dargaud (et déjà traduit en anglais chez Europe Comics sous le titre The Court Charade, précision nécessaire pour justifier que les textes des scans des planches ci-dessus soient en anglais). L'entame de l'intrigue est classique : on y fait la connaissance de Serine, jeune fille entourée de ses petits frères, et dont la mère autoritaire veut la marier à un bon parti. Son père est un homme effacé et à la santé fragile, qui régale sa progéniture en leur lisant des histoires comme L'Odyssée de Homère.

Lorsqu'il meurt, après être tombé malade, Serine part de chez elle car elle s'est jurée de suivre son propre chemin, donc de ne pas dépendre des désirs de sa mère. Elle va tenter sa chance au château pour devenir dame de compagnie de la reine, pourtant réputée comme une femme impitoyable et capricieuse, et alors qu'elle n'a ni recommandation ni compétence particulière. Une succession de péripéties la conduit devant elle et une flatterie loufoque suffit à lui faire gagner la place.

Dans un premier temps, Serine doit affronter la concurrence des autres dames de compagnies, notamment de Christante, jalouse de cette fille de la campagne qui n'a qu'une robe à se mettre et dont elle jalouse l'aplomb et la chance insolente. Sans doute un peu grisée elle-même, Serine commet un impair auprès de la reine et pour qu'elle lui pardonne lui propose de veiller trois nuits consécutives afin qu'elle reste au courant de tout ce qui se passe au château.

Cela donne des scènes savoureuses, très drôles, où la malice des auteurs fait des étincelles. Il ne s'agit cependant pas de passages gratuits, juste pour divertir puisque Flore Vesco et Kerascoët en profitent pour placer sur la route de Serine des seconds rôles qui vont revêtir une importance cruciale par la suite. Ainsi, il y a, du bon côté, l'assistant du bourreau, Léon, qui apprend à la jeune fille à lire et écrire tout en lui faisant visiter les geôles dont il se vante de les entretenir avec un soin maniaque tout comme il torture ses prisonniers avec raffinement (les prisonniers louent d'ailleurs ses talents !). Du mauvais côté, on trouve le secrétaire du roi, Léo III, et de la reine, qui tente d'abuser de Serine avant qu'elle ne lui flanque une gifle bien méritée - mais qui lui vaudra ensuite bien des ennuis.

Car, entre Christante et le secrétaire, l'héroïne est désormais constamment sur ses gardes. Fautant à nouveau auprès de la reine, elle sacrifie ses cheveux pour s'excuser... Sans se douter que la coupe à la garçonne qu'elle arbore ensute va lui servir précieusement plus tard. Surveillée par le secrétaire et accusée par ce dernier de fouiner, Serine est poursuivie dans le château et perd connaissance en tombant et en se cognant la tête contre un meuble. Le secrétaire jette son corps dans les douves.

C'est en quelque sorte la fin de l'Acte I, même si le récit n'est pas chapitré. Et c'est alors que De Cape et de Mots évoque les codes super-héroïques car Serine survit et veut se venger. Elle adopte alors un identité secrète, celle du fou du roi. Son costume fait penser irrésistiblement à celui que portait Harley Quinn quand Bruce Timm l'a créée, et le rôle qu'elle joue renvoie aussi à Harleen Quinzel puisqu'elle endosse celui du bouffon, celui qui, à coups de farces, ridiculise les puissants en bénéficiant de la protection du roi.

J'ignore si c'était une référence pour Flore Vesco et Kerascoët, mais le fan de comics ne peut s'empêcher de faire ce rapprochement. Cette seconde partie est encore plus endiablée que la première, c'est dire. On se délecte des acrobaties et des bons mots de ce fou, de la façon dont il importune la reine, son secrétaire tout en faisant rire le roi. C'est la comédie par excellence où un personnage d'un rang inférieur se joue des puissants, ce qui attire la sympathie du lecteur.

Bien entendu, la ressemblance avec le super-héro ne s'arrête pas là puisque le suspense nait et s'alimente du risque que court Serine d'être démasquée. Elle confie son secret à Léon et Clarine, ses meilleurs alliés, même si eux aussi sont issus des couches les plus modestes de la société présentée dans l'histoire. La découverte d'un complot visant à éliminer le roi pimente l'intrigue et la fait gagner en intensité.

La fin est un peu convenue et providentielle avec un autre secret, attaché à Léon et au roi, qui sauve la mise à Serine, inévitablement démasquée et à nouveau menacée. Mais le tourbillon de la narration empêche qu'on s'en formalise.

C'est que De Cape et de Mots est aussi un régal pour les yeux. Kerascoët, c'est le nom derrière lequel se cachent deux artistes, Marie Pommepuy et Sébastien Cosset, et cela fait plusieurs années maintenant qu'ils produisent ensemble quelques-unes des pépites de Dargaud et Dupuis, comme les merveilleux Beauté, Jolies Ténèbres ou Voyage en Satanie (les deux derniers écrits avec Fabien Vehlmann).

Ils dessinent en couleurs directes dans un style à la fois naïf, pour les personnages, saisis en peu de traits, à la manière de Jean-Jacques Sempé, et flamboyant, pour les décors, incroyablement beaux et détaillés. Il suffit de voir le niveau de détails des intérieurs du château et de ses innombrables pièces pour être époustouflés par la force graphique de Kerascoët.

Mais le charme de Serine suffit déjà à conquérir le lecteur. Silhouette menue, regard hésitant, mais démarche volontaire, elle déborde d'énergie et ne se décourage jamais. Quand elle revêt son habit de bouffon, elle fait souffler un vent de folie et d'espièglerie dans le château et donne l'occasion à Kerascoët de composer des planches virtuoses, toujours en trois bandes, comme des strips fabuleusement dynamiques, où leur science du découpage fascine par sa fluidité.

Lâchons le mot : c'est un chef d'oeuvre. Alors offrez-vous le, vous ne le regretterez pas !

mardi 30 octobre 2018

CHARLOTTE IMPERATRICE, TOME 1 : LA PRINCESSE ET L'ARCHIDUC, de Fabien Nury et Matthieu Bonhomme


"Lourde est la tête qui porte la couronne." : cette phrase de Shakespeare, citée par Maximilien d'Autriche dans ce tome 1 de Charlotte Impératrice, pourrait aussi bien convenir aux auteurs de cette nouvelle série (qui comptera trois autres volumes). En effet, le scénariste Fabien Nury et le dessinateur Matthieu Bonhomme sont tous deux au sommet de leur art et de leur popularité et doivent relever le défi de se renouveler sans décevoir. Ils le tentent en dressant le portrait d'une héroïne méconnue de l'Histoire du XIXème siècle, avec un indéniable sens du romanesque.


1859. Elle a seize ans, elle est belge et belle, veut se marier à un roi : ainsi est Charlotte de Belgique, courtisé par le prince Pierre du Portugal. Mais à qui elle va pourtant, contre toute attente, préférer un outsider en la personne de Maximilien d'Autriche. Lequel présente l'avantage d'appartenir à la puissante famille des Hasbourg.


Il est grand, adore les papillons, il est aussi prétentieux, hautain et doté d'un incroyable bagout : tel est Maximilien. Le cadet de François-Joseph et beau-frère d'Elizabeth (la fameuse "Sissi") est surtout un vaurien et le père et les frères de Charlotte s'en méfient.


Malgré tout, ils ne s'opposent pas à leur mariage. Mais le conte de fée sera bref. Charlotte découvre vite la nature paresseuse et le manque d'égards de son époux, qui est expédié en Lombardie-Vénétie pour y occuper un poste honorifique, dans le palais de Trieste, Miramar, aux allures de prison dorée.
   

Maximilien découche pour fréquenter les bordels en compagnie de son vieil ami, Charles de Bombelles (un conseiller militaire des Hasbourg), qui ne verrait aucun inconvénient à donner un héritier à Charlotte à la place de son mari. Le grossier personnage est remis en place par un des frères de la jeune femme qui en profite pour remplacer leur majordome par un homme de confiance, Félix Eloin.


Suite à une maladie attrapée au contact d'une prostituée, Maximilien est stérile. Sa situation est encore compromise par la défaite cuisante essuyée par les autrichiens contre les sardes menés par Napoléon III à Solférino. Pourtant, une issue va se présenter de fort loin quand une délégation du Mexique demande à Maximilien de venir administrer leur pays en proie à une guerre civile.


Maximilien, poussé par Charlotte qui voit là un moyen d'échapper à Miramar, s'arrange avec Napoléon III, qui veut se désengager au Mexique sans perdre la face. Le marché sidère la famille de Belgique mais Charlotte devient de fait impératrice d'un pays dont les édiles ont voté un référendum à la place du peuple qui, lui, reste acquis à Benito Juarez, le révolutionnaire préparant sa revanche en coulisses...

Ces deux-là se tournaient autour depuis un moment tout en étant chacun bien occupés. Puis, il y a un peu plus d'un an, Fabien Nury annonçait que, enfin, Matthieu Bonhomme dessinait son nouveau script - un engagement longue durée puisque le projet compterait quatre tomes. Leur sujet : l'histoire de Charlotte de Belgique, éphémère impératrice du Mexique.

Le mieux, quand on est auteur à succès (comme Nury avec Tyler Cross, Il était une fois en France, Silas Corey ; Bonhomme avec Esteban, Texas Cowboys, L'homme qui tua Lucky Luke), c'est encore souvent de revenir par là où on ne vous attend pas. Même si le scénariste et le dessinateur ne sont pas des débutants dans le cadre du récit historique, retracer l'existence de Charlotte restait une curiosité.

On connaît peu cette jeune femme, contemporaine d'Elizabeth d'Autriche, sa belle-soeur, elle-même réputée grâce aux films Sissi, incarnée par Romy Schneider ; et donc on pouvait craindre une biographie surannée et fleur bleue. Il n'en est rien et ce premier tome se charge de montrer en 72 pages l'évolution rapide d'une oie blanche en épouse bafouée et en tacticienne déterminée.

L'aventure, comme les prochains épisodes la décriront, s'est très mal finie, ce n'est pas un spoiler (Maximilien finira fusillé, Charlotte rentrera en Europe et mourra folle). Nury, un auteur fiévreux et passionnée par les destins tragiques comme par la narration en bande dessinée, a trouvé là une héroïne qui ne pouvait que le séduire. Il la raconte avec pourtant tendresse, dès la première scène lorsque, petite fille, on la force à aller embrasser sa mère morte dans son lit, puis ensuite encore adolescente quand elle se laisse charmer par Maximilien, espionnée par les jardiniers de son père à l'affût des réactions des tourtereaux.

Le couple se forme et suscite l'inquiétude du roi des belges, même si le précepteur de Charlotte, trahissant sans scrupules le secret de la confession, le tient au courant de l'évolution de leurs sentiments. Puis c'est le mariage en grandes pompes, avec un regard furtif et troublé de Charlotte en voyant son père dépité.

A partir de là, la tonalité du récit change sensiblement : Nury excelle à créer le malaise dans des moments-clés (la nuit de noces dénuée de tout romantisme, la froideur de la rencontre avec Elizabeth, la présence vicelarde de de Bombelles). D'abord désarmée, Charlotte comprend que les dés sont pipés, elle s'est unie à un pantin, pour qui son frère n'a aucune considération, et dont la vanité l'emporte sur ses mérites. L'installation à Trieste dans un palais devient un séjour dans une cage dorée que la défaite autrichienne à Solférino contre l'armée de Napoléon III vient entériner. Maximilien est tenu pour responsable de la débâcle car son frère ne veut pas perdre la face.

Il croira tenir sa revanche avec la supplique des notables mexicains mais se fera piéger par le même Napoléon III, qui l'appuie pour mieux se retirer d'une guerre ruineuse. Charlotte parie pourtant sur cet exil afin de fuir l'Italie et s'inventer un destin : c'est une femme confiante et altière qui est acclamée au Mexique. Une page vient de se tourner.

Pour soutenir une narration foisonnante, où Nury use de la correspondance entre le roi des belges avec sa fille et son percepteur tout en déroulant la romance avec Maximilien et les intrigues politiques, Matthieu Bonhomme a dû s'employer à découper de manière subtile pour que la lecture reste fluide.

Comme il est lui-même un conteur aguerri et un artiste surdoué, il se sort de tous les pièges avec une maîtrise ébouriffante. On peut même dire qu'il y trouve une liberté inattendue, osant par exemple une double-page somptueuse ici (pour le mariage), une autre entièrement en silhouettes (la nuit de noces), et soutenant par le simple brio d'illustrations le texte parfois abondant (l'arrivée en Italie) ou résumant en une image l'horreur de la guerre (le champ de bataille de Solférino).

D'habitude, Bonhomme emploie une technique qui consiste à dessiner un crayonné très poussé puis encrer sur un calque (ce qui lui permet de conserver le dessin initial et de ne pas gommer). Mais cette fois, il a travaillé à l'ancienne en procédant toujours à une première version très élaborée (au crayon et au porte-mine) puis en passant à l'encre (avec une plume et des pinceaux) directement sur la planche. Le résultat est époustouflant de finesse et d'élégance, avec une attention amoureuse portée à Charlotte tandis que l'allure même de Maximilien devient grotesque et piteuse.

Les couleurs d'Isabelle Merlet, en à-plats, favorisent les ambiances générales : chaque scène a sa lumière, tantôt chatoyante, tantôt sombre, mais étonnamment semblable à ce que fait Bonhomme quand il assume lui-même ce rôle. On devine que, comme lui, elle a adapté sa palette par rapport aux documents d'époque (le dessinateur a avoué s'être largement inspiré des revues "people" d'alors). La cruauté de l'histoire est rehaussée par des tons solaires qui tour à tour révèlent le sordide, le pathétique de Maximilien et la revanche de Charlotte.

On peut difficilement ne pas être conquis par ce premier tome. La suite est attendue pour 2019.

*

Après les roses, les épines : je veux en profiter pour pousser un petit coup de gueule.

Charlotte impératrice bénéficie de deux versions : l'album normal, que je viens de critiquer, et une édition noir et blanc, produite par les Editions Black & White. Cette dernière est vendue au prix exorbitant de 200 Euros, avec en prime un cahier de croquis de Matthieu Bonhomme.

Pourquoi suis-je énervé ? Entendons-nous bien : chaque lecteur est libre d'acquérir une BD au prix qu'il le souhaite, dans la mesure de ses moyens. Donc si vous êtes capable de débourser 200 Euros pour un album, tant mieux. Mais ce n'est pas ma conception de la BD, que j'ai toujours préférée comme un média abordable, démocratique, et dont le contenu serait le même pour tous.

Ce qui m'agace là-dedans, c'est le cahier de croquis en bonus, réservé à de riches aficionados, mais apparemment indigne d'être partagé avec des fans qui n'ont pas la bourse assez pleine pour acquérir un livre ruineux. Pourquoi Dargaud n'a-t-il pas publié au moins une partie des croquis de Bonhomme dans l'édition courante de ce tome 1, histoire que chacun profite de ce supplément et admire le travail préparatoire du dessinateur ?

Par ailleurs, si j'ai toujours défendu un dessin qui devait être suffisamment bon en noir et blanc, j'ai en horreur cette mode qui veut qu'on commercialise des versions en noir et blanc pour de soi-disant puristes. C'est déconsidérer les efforts des coloristes, dont l'apport est aussi important que les autres auteurs du livre. Lorsqu'une oeuvre n'est pas conçue pour être uniquement en noir et blanc, je ne vois pas de raison de la "décoloriser" pour séduire des collectionneurs qui ne jurent que par le noir et blanc. Quand je note l'excellence de la contribution d'Isabelle Merlet ici, je pense aussi à l'initiative de DC et Urban Comics qui ont publié (entre autres) une version N&B de Batman : Year One alors que Richmond Lewis a produit ce qui reste un chef d'oeuvre de colorisation.

Ce n'est pas en procédant de la sorte que la BD, média hyper-concurrentiel, avec pléthore de titres, et des conditions précaires pour nombre d'auteurs, gagnera de nouveaux lecteurs. En se faisant élitiste, elle s'éloigne de sa nature populaire pour ne contenter qu'une niche de fans friqués et snobs. 

mercredi 8 août 2018

BATMAN - THE DARK PRINCE CHARMING, BOOK 2, de Enrico Marini


Sorti en Juin dernier, voici la suite et fin du Batman version Enrico Marini. Nous avions laissé le protecteur de Gotham dans une situation délicate où il perdait ses nerfs : une femme, Mariah, le menaçait de poursuites judiciaires car elle prétendait que Bruce Wayne était le père de sa fille, Alina. Le Joker, voulant offrir un diamant à Harley Quinn, a alors l'idée de kidnapper la fillette pour forcer Wayne à acheter le bijou. Mais où le clown du crime retient-il son otage après avoir causé un accident qui a plongé Mariah dans le coma ? Et quid de Catwoman, mécontente de la possibilité de son amant et convoitant également le précieux caillou ?


Il y a neuf ans. Bruce Wayne, le visage tuméfié après une bagarre, entre boire un verre dans un bar des bas-fonds de Gotham, et y fait la connaissance de la barmaid, Mariah, qui finit son service... Aujourd'hui, la jeune femme est à l'hôpital de Gotham, dans le coma, après un accident causé par le Joker qui a enlevé sa fille - et celle de Bruce Wayne ?


Batman, l'alter ego du playboy milliardaire, traque tous les acolytes connus du Joker pour savoir où il se cache et retient en otage Alina, la fille de Mariah. Mais personne ne sait rien. Frustré, le justicier perd l'appétit et ne sait plus s'il est motivé par la quête de la fillette ou la découverte de sa possible paternité. 
  

Jusqu'à ce que le Joker adresse une invitation directe à Wayne : il se rend au rendez-vous... Qui a lieu dans le bar où il avait rencontré autrefois Mariah. Le Joker y arrive peu après, travesti, et prouve qu'Alina est toujours vivante via une vidéo en direct sur une tablette. Puis il dicte ses conditions pour la libérer.


Le clown du crime veut que Wayne acquiert le diamant du Chat Bleu qui va être vendu aux enchères pour une valeur estimée à cinquante millions de dollars. Ensuite, il communiquera le lieu de l'échange. Pour éviter que Wayne ne le suive, le Joker lui fait boire un sédatif.


Bruce se rend à la vente et remarque dans la salle Selina Kyle. Très vite, le prix du diamant s'envole, disputé entre Wayne et un sheikh arabe. Selina abandonne la partie et quitte la salle, suivie du regard par Bruce, troublé par le décolleté vertigineux qui montre sa chute de reins.


Elle en profite pour déclencher une petite explosion qui décroche le lustre de la salle des marchés. Selina dérobe, dans la confusion qui suit, le diamant et prend la fuite. Wayne s'éclipse à son tour et la prend en chasse tandis que, devant la télé, le Joker et Harley Quinn qui suivaient la retransmission de la vente sont médusés.


Batman rattrape Catwoman sur les toits et lui réclame le diamant. Elle refuse de le lui rendre et s'ensuit un bref affrontement entre eux. Batman la laisse avoir le dessus pour mieux lui dérober le caillou et ensuite filer. Le Joker téléphone à Wayne et son majordome, Alfred Pennyworth, passe l'appel à Batman. Mais la liaison est mauvaise et il n'entend pas son adversaire lui indiquer l'adresse où aura lieu l'échange avec Alina.


A bord de la Bat-mobile, Batman se repasse la vidéo que lui avait montré le Joker au bar et qu'Alfred avait piratée. En zoomant sur l'arrière-plan, il remarque sur un fut le sigle de Wayne Power Entreprises, une de ses filiales. Direction : l'entrepôt désaffecté de stockage.


Le Joker s'est entouré de mercenaires lourdement armés pour le protéger avec la consigne de capturer Wayne vivant mais d'abattre Batman. Ce dernier fonce dans le tas et neutralise les sbires de son ennemi avant de lui sauter dessus. 

Mais Harley Quinn frappe Batman dans le dos. Le Joker, qui attendait Wayne et le diamant, s'apprête à éliminer Alina lorsque Catwoman surgit pour l'en empêcher et reprendre le caillou à Harley Quinn. Alina pique le Joker avec une aiguille empoisonnée qu'il destinait à Batman, mais plutôt que de se rendre au Dark Knight il préfère se défenestrer et plonger dans la rivière.


Catwoman prend le large à son tour avec son butin. Batman emmène Alina au chevet de sa mère. A l'hôpital le commissaire Jim Gordon félicite Bruce d'avoir adopté la fillette et de prendre en charge les frais médicaux de sa mère, en espérant qu'elle se réveille un jour. Interrogé sur le Joker, le policier répond que son corps n'a toujours pas été repêché mais il ne croit pas à sa mort.


Il y a neuf ans. Le Joker, après avoir affronté Batman, entre dans le bar de Mariah au moment où elle s'apprête à le fermer pour rejoindre Bruce Wayne...

Quand, en Novembre 2017, le tome 1 de Batman : The Dark Prince Charming est sorti, la curiosité de ce projet a vite fait place à des critiques virulentes contredites par le succès commercial de l'album. Des fans du Dark Knight reprochait au dessinateur de Scorpion un scénario trop léger, écrasé par un esthétisme qui tournait du coup à vide.

Pourtant, j'avais, pour ma part, pris du plaisir à cette version à la fois respectueuse et décalée du héros, qui présentait la particularité de pouvoir s'inscrire dans la continuité actuelle (celle du statu quo de "DC Rebirth") de la série écrite par Tom King - on y voyait Bruce Wayne en couple avec Selina Kyle. Certes, l'intrigue était sommaire et mixait aventures, action et humour, mais avec un argument ingénieux : playboy impénitent, Wayne était-il le père de la fille d'une simple serveuse avec laquelle il avait eu une aventure sans lendemain ?

Lorsque reprend l'histoire dans ce tome 2, un flash-back confirme la liaison entre Mariah et Bruce de manière suggestive. Et cette ouverture donne le ton du second acte du récit, souvent de façon étonnante de la part d'Enrico Marini qu'on a connu moins timide dans ses productions solo européennes (voir Les Aigles de Rome ou Rapaces, écrit par Dufaux).

Ne vous méprenez pas : je n'accuse pas DC (ou Dargaud d'ailleurs) d'avoir brider le suisse, il a confirmé à plusieurs reprises avoir travaillé en toute liberté, rien n'a été censuré en relation avec le sexe ou la violence. Mais, donc, il convient de signaler, par exemple, que Marini utilise finalement très peu Selina Kyle/Catwoman (alors qu'on pouvait l'attendre de la part de celui qui adore les brunes capiteuses) et sa Harley Quinn reste assez sobre (en dehors de son relooking superbe). C'est un peu frustrant mais pas grave.

D'autant que visuellement, par ailleurs, Marini sort des clous franchement lors d'une scène mémorable, le clou de ce tome 2, quand le Joker donne rendez-vous à Bruce Wayne dans le bar où servait Mariah. Le clown du crime apparaît travesti comme jamais et l'effet produit est à la fois grotesque, hilarant et épatant. On sent que l'auteur en plus de lui donner la vedette en couverture a pris un plaisir évident à animer la nemesis de Batman, le montrant tour à tour pianiste et fin mélomane, sadique et attendri par Alina, amoureux fou et excédé par Harley Quinn, cruel et effrayé par Batman, et perspicace (quand il reconnaît Wayne sous le masque de son adversaire qui l'empoigne d'une façon distinctive).

Somptueusement mis en images en couleurs directes, l'album est un régal pour les yeux. Marini s'est beaucoup inspiré du Batman de Christopher Nolan pour designer le sien, avec un costume très sombre, l'aspect d'une quasi-armure, et des équipements tout droits sortis des films - la Bat-mobile, la Bat-moto. En revanche, la Bat-cave évoque plus directement les comics, mais le dessinateur la montre très peu dans ce livre. Lorsqu'il anime Bruce Wayne, presque plus présent à l'image que son alter ego, on reconnaît sans mal les mâles alpha comme les apprécie Marini, bruns, ténébreux, séduisants, baraqués.

Gotham est moins exploitée que dans le tome 1, même si la page 2 nous offre une vue plongeante sur la cité de toute beauté. Globalement, l'impression qui domine, c'est que Marini a posé les bases dans le premier livre, et du coup s'en tient là pour cette suite et fin. C'est aussi frustrant, d'autant que le règlement de comptes final se situe dans un banal entrepôt désaffecté, que seul vient épicer l'intervention de Catwoman (d'ailleurs plus là pour récupérer "son" diamant que pour aider Batman).

Le dénouement, en deux parties, avec l'engagement de Wayne auprès de la fillette, puis un second flash-back qui fait écho à celui du début, apporte des notes plus réaliste et malicieuse à l'histoire, sans cependant fournir au lecteur une dimension supplémentaire à la relation entre Batman et le Joker. On reste dans le divertissement, pas dans le réflexion sur la mythologie du héros.

En résumé, ces deux albums forment une expérience visuellement éblouissante (ce qui correspond à ce qu'on attend d'un artiste comme Marini), un peu trop sage narrativement. Le découpage en deux Livres s'avère discutable mais plutôt bien construit. Bilan favorable donc, même si un peu de piment aurait été bienvenu. 

lundi 22 janvier 2018

BATMAN - THE DARK PRINCE CHARMING, BOOK 1, de Enrico Marini


Depuis sa sortie en Novembre dernier, cet album a fait couler beaucoup d'encre, s'attirant des critiques tièdes mais s'offrant un beau succès de librairie. DC Comics et Dargaud unissent leurs forces pour produire un projet hybride et séduisant : réaliser une aventure de Batman, écrite et dessinée par Enrico Marini, l'artiste de la série Le Scorpion (écrite par Desberg) ou des Aigles de Rome. L'auteur italo-suisse a mis de côté ses projets pour concevoir ce qui sera un diptyque (le tome 2 est prévu pour Juin prochain). Voyons si ses efforts sont payants.


Une nuit ordinaire à Gotham City... Le Joker vient de commettre un vol de bijoux avec son gang et a grillé par-là même la politesse à Catwoman. Celle-ci les prend à chasse pour récupérer ce qu'elle convoitait mais que son concurrent destine à sa bien-aimée, Harley Quinn, pour son 25ème anniversaire.


Batman assiste à la course-poursuite dans les rues de la ville depuis le sommet d'une tour et intervient après que le Joker a tenté de dissuader Catwoman de l'attaquer. Mais lorsque les porte-flingues du clown du crime entreprennent de tuer le justicier, leur boss les exécute pour garder ce privilège. Distrait cependant, le Joker perd le contrôle de son fourgon qui plonge du Gotham Bridge dans la rivière qui traverse la ville.
  

Catwoman dit adieu à "ses" bijoux et s'éloigne tandis que Batman maîtrise les derniers acolytes du Joker. Puis il retrouve le commissaire Jim Gordon sur le toit du commissariat du GCPD où sont interrogés les malfrats, mais aucun ne sait où se cache le Joker.


Tandis qu'il retourne au manoir Wayne, Batman est alerté par son majordome Alfred Pennyworth au sujet d'un bulletin d'info... Pendant ce temps, Harley Quinn, déçue de ne pas recevoir les bijoux que son fiancée lui avait promis, boude devant la télé : le Joker la rejoint en tentant de se faire pardonner lorsqu'il découvre qu'un diamant d'une valeur énorme va prochainement être exposé - ce sera un cadeau de substitution idéal pour sa belle.


Mais pour l'acquérir, il lui faudrait un paquet d'argent et justement une occasion se présente quand il apprend au JT qu'une certaine Mariah Shelley réclame une fortune à Bruce Wayne dont elle prétend qu'il est le père de sa fille, Alina, huit ans. Le clown du crime a l'idée d'un plan qui permettrait de combler Harley Quinn tout en se vengeant de Batman...


Le lendemain, Bruce Wayne reçoit dans son manoir Mariah et sa fille : elle a engagé un ténor du barreau, John Ortega, pour obtenir un test de paternité et une indemnisation. Le playboy milliardaire se désole de ne pouvoir conclure ce litige à l'amiable et lui donne rendez-vous au tribunal. Une fois son invitée partie, Bruce doit essuyer les reproches de Selina Kyle par rapport à son attitude et préfère s'éclipser plutôt que de subir une scène de ménage.
  

Batman est appelé par Gordon sur la scène d'un accident : Ortega a été tué après qu'un fourgon ait percuté sa voiture à l'intérieur de laquelle il véhiculait sa cliente, Mariah, et Alina. La fillette a été enlevée et sa mère hospitalisée. Selon les témoins, le chauffard n'était autre que le Joker.


Le clown du crime séquestre l'enfant avec le projet de réclamer une rançon grâce à laquelle il achètera le diamant mais aussi pour piéger Batman qu'il sait à la recherche de son otage. Effectivement, le chevalier noir traque son ennemi dans les bas-fonds de Gotham, tabassant des voyous pour tenter de leur arracher des renseignements et finissant par s'en prendre à un des alliés du Joker, Killer Croc. Mais celui-ci ne sait rien et Catwoman, observant la scène, s'interroge sur la raison pour laquelle son amant est si enragé.
  

Quel est le reproche le plus souvent adressé à cet album ? Celui d'être frustrant car beaucoup attendaient un récit complet, un recueil avec un début, un milieu et une fin. C'est compréhensible et partagé : en effet, au terme de ces 72 premières pages, Enrico Marini nous laisse sur un cliffhanger agaçant.

Pourtant, ce qui pourrait être une stratégie commerciale de la part de DC et Dargaud (publier deux albums au lieu d'un seul, et donc en tirer deux fois plus de bénéfices) est erronée puisque Marini avait, dès le début, choisi de produire son histoire en deux parties, la charge de travail exigée étant déjà lourde à assumer.

L'artiste ne vole pas ses lecteurs puisqu'il a signé le scénario, les dessins, l'encrage, le lettrage et la colorisation, et le résultat est tout de même enthousiasmant. Contrairement à beaucoup d'auteurs européens qui se frottent aux codes des comics super-héroïques (comme j'en ai parlé récemment avec Red One de Dorison et Dodson par exemple), Marini est un vrai fan qui a joué le jeu à fond en respectant le personnage et le folklore du genre. Vous ne trouverez ici aucune ironie sur les capes et les masques, aucune volonté d'en ricaner : il faut saluer le geste.

Certes l'intrigue n'est guère originale mais elle est bien construite, allant d'un personnage à un autre, synthétisant les ambitions des protagonistes (appréhender le Joker pour Batman, gâter Harley Quinn pour le Joker, poursuivre ses activités illégales tout en restant l'amante de Batman pour Catwoman) autour de cette affaire de kidnapping et de paternité présumée. Sur ce dernier point, je n'ai d'ailleurs pas le souvenir d'une histoire classique, "canonique" de Batman, qui exploite cette situation alors que Bruce Wayne (comme Tony Stark chez Marvel) aurait dû y être confronté depuis longtemps, compte tenu du nombre de ses conquêtes féminines (souvent sans lendemain) : c'est finement imaginé en tout cas.

Marini a, de toute évidence, voulu divertir son lectorat en lui proposant un récit riche en action, au point que la scène d'ouverture - une course-poursuite magnifiquement mise en image - pèse sur la suite qu'aucun morceau de bravoure aussi spectaculaire ne vient supplanter (mais peut-être en garde-t-il sous le pied pour le tome 2 ?). L'histoire file à un rythme très soutenu, les moments explicatifs (comme la discussion entre Mariah Shelley et Bruce Wayne) étant rapidement expédiés (mais sans être sacrifiées non plus : on sait ce qui est nécessaire). Marini s'autorise un dialogue savoureux entre Batman et Gordon, qui ne tire plus sur pipe mais vapote : rare moment léger dans un ensemble tendu.

Visuellement, comme on pouvait s'y attendre, l'artiste distribue des planches de toute beauté : son découpage est une merveille avec des compositions impeccables, permettant d'apprécier chaque mouvement narratif. Qu'il s'agisse de rouler à fond la caisse sur les grandes artères gothamites ou d'évoluer dans le hall immense du manoir Wayne en rodant dans les ruelles mal-famées de la ville ou de faire le coup de poing dans la planque de Killer Croc, c'est à chaque fois superbe.

Marini prend peu de libertés avec les designs, on pourrait intégrer son histoire à la continuité des aventures du héros sans souci (d'ailleurs Batman est ici en couple avec Catwoman comme actuellement dans la série écrite par Tom King). Tout juste intègre-t-il quelques légères modifications au costume de monte-en-l'air de Selina Kyle (femme fatale idéale pour le dessinateur de Rapaces). Celui avec lequel il s'amuse le plus est ostensiblement le Joker auquel il donne une élégance ébouriffée et un maquillage digne d'un clown inquiétant, tout comme il rhabille Harley Quinn en poupée excentrique : clairement, The Dark Prince Charming s'illustre grâce à ce duo décapant, flamboyant, le vrai moteur de l'intrigue.

Et puis il y a la représentation de Gotham elle-même : chaque dessinateur a à coeur de s'approprier ce cadre mythique et Marini ne fait pas exception. Il s'est inspiré de Dante Ferretti, le chef décorateur des films Batman de Tim Burton, pour en donner une interprétation gothique mais pas glauque. Il utilise pour cela une palette de couleurs plutôt chaudes, avec des bruns, des beiges, qui contrastent avec celles plus froides, en bleu clair et gris, du manoir Wayne. La cité semble gagnée par une sorte de feu, de fièvre, contaminée par la folie du Joker et la sensualité de Catwoman. Somptueux.

Il ne reste donc plus qu'à s'armer de patience pour connaître le dénouement de cette saga qui, si elle nous frustre en opérant une halte à mi-chemin, promet beaucoup et donne tout de même de quoi régaler le regard et maintenir l'intérêt. 

samedi 28 mai 2016

Critique 900 : L'HOMME QUI TUA LUCKY LUKE, de Matthieu Bonhomme

900ème critique !

L'HOMME QUI TUA LUCKY LUKE est un récit complet écrit et dessiné par Matthieu Bonhomme, d'après le personnage créé par Morris, publié en 2016 par Lucky Comics et Dargaud.
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Froggy Town, en Californie du Nord, par une nuit d'orage. Lucky Luke s'arrête dans ce patelin perdu au milieu de nulle part. En se présentant au propriétaire de l'écurie à qui il confie son cheval, Jolly Jumper, il comprend que sa réputation de "l'homme qui tire plus vite que son ombre" l'a précédée...
Quelques jours auparavant, la diligence convoyant l'or des mineurs de Froggy Town à Silver Canyon a été attaquée par un mystérieux indien, qui a abattu le chauffeur. Le voleur s'est depuis comme volatilisé à la faveur du mauvais temps - et du peu d'empressement des autorités locales à le traquer.
Justement, le soir de son arrivée, Lucky Luke est défié par le shérif de Froggy Town, James Bone, un demeuré, mais la fusillade est évitée grâce à son frère aîné, Anton, qui déleste l'étranger de son arme. Le cowboy n'a de toute façon pas l'intention de s'attarder, promettant de partir dès le lendemain, si la météo s'est améliorée.
Après cet incident, Lucky Luke est abordé par Doc Wednesday, autrefois lui aussi excellent tireur, aujourd'hui rongé par l'alcool, le tabac et le jeu, qui le met en garde contre tout cela.
Le lendemain, alors qu'il s'apprête à s'en aller, la pluie ayant cessé, Lucky Luke est sollicité par trois représentants du comité des citoyens de la ville pour reprendre l'enquête délaissée par les frères Anton. Il accepte, même si la nervosité, à cause de la pénurie de tabac, le gagne quand Anton lui raconte avoir égaré son pistolet et lui en confie un autre.
Aidé de Doc Wednesday, Lucky Luke remonte la piste de l'indien. Mais la situation se complique avec l'arrivée de Laura Leggs, une danseuse qu'il a rencontrée jadis, venue à Froggy Town pour épouser Anton, et sa rencontre avec le père des Bone, un vieillard agressif, premier prospecteur d'or de la région, bien décidé à chasser cet intrus...

Pour fêter cette neuf centième critique, j'avais gardé au chaud cette entrée pour parler de L'Homme qui tua Lucky Luke, le one-shot réalisé par Matthieu Bonhomme à l'occasion des 70 ans du poor lonesome cowboy, dont la pré-publication dans le journal de "Spirou" m'avait enthousiasmé durant dix semaines. J'avais promis d'y consacrer un article dédié pour détailler ce qui m'avait tant plu, au point d'estimer qu'il s'agissait certainement d'un des albums de l'année.

Depuis cette pré-parution et la sortie de l'album (et d'éditions de luxe parallèles) début Avril, la presse (spécialisée ou non, le projet ayant même eu droit à des papiers dans "Paris Match" par exemple) et sur le Net ont consacré la qualité de l'entreprise dans une rarissime unanimité (même si quelques tatillons ont quand même trouvé à redire).

Je ne vais donc pas répéter dans le détail tout le bien qui a été souligné par ailleurs : l'originalité de l'approche, la solidité de l'intrigue, le graphisme exceptionnel, l'hommage à la fois respectueux et personnel à Morris. Je souscris à tout cela : Matthieu Bonhomme, qui a signé scénario, dessin et couleurs, a confirmé qu'il était un des meilleurs auteurs actuels, un artiste phénoménal, un fan inspiré de Lucky Luke. Il a su s'emparer du personnage avec force, singularité, caractère, avec un zeste d'humour, mais en revenant à la source (pré-"Goscinny-ienne" donc). Son western est magnifique, sa lecture jouissive. On ferme ce livre ravi -mieux : comblé. Toutes les promesses ont été tenues - si bien qu'on regrette que Bonhomme n'ait pas exprimé son envie d'y revenir un jour (mais il a ses propres oeuvres à accomplir, et le plaisir de cette expérience vient aussi du fait qu'elle est unique).  

Il ne suffit pourtant pas ni d'être un lecteur passionné, depuis son plus jeune âge, par un héros et ses aventures (de ce point de vue, je partage cela avec Bonhomme), ni même d'être un fin connaisseur d'une série pour réussir à en tirer la substantifique moelle et aboutir à une bande dessinée aussi accompli. Il s'agit justement de la traiter sous un angle suffisamment intéressant, nouveau, et en même complice avec les fans pour arriver à une production passionnante. C'est là que se situe la prouesse de Bonhomme. Il a su écrire et dessiner Lucky Luke à sa manière tout en sachant conserver ce qui en est l'essence pour les puristes.

Son récit abonde en références, mais elles sont distribuées avec l'habileté requise pour ne pas égarer le profane. Ces adresses au passé de la série et du héros servent surtout à traiter avec une superbe intelligence la notion de légende car, lorsqu'on reprend (même pour une seule fois) un personnage mythique, dont l'image est presque plus connue que ses histoires, il faut transmettre ce pourquoi il est resté aussi longtemps populaire, en quoi il est iconique.

Pour cela donc, Matthieu Bonhomme invoque directement ou indirectement des noms familiers pour les connaisseurs mais qui deviennent pour les simples amateurs autant d'éléments constituant la spécificité de Lucky Luke. Laura Leggs est issue du Grand Duc (tome 40), mais sont cités, sans qu'on les voie, les cousins Dalton (tome 12) ou Phil Defer (tome 8) en page 17 : la première occupe un rôle important dans l'intrigue, tandis que les autres, seulement mentionnés, renvoient au fait que Lucky Luke est un tireur redouté et redoutable, mais sans que cela soit un motif de vantardise pour lui (ainsi répond-il aux gamins curieux et émerveillés : "C'est mal de tuer un homme, p'tit. Tu lui retires tout ce qu'il a... Et tout ce qu'il aurait pu avoir.").

La mort hante l'histoire puisque, dès le titre, elle pointe le destin du héros : bien entendu, le procédé est transparent, on sait bien que Bonhomme n'a pas réalisé un album avec le héros de son enfance pour vraiment le tuer (quand bien même l'aurait-il voulu, à supposer que les éditeurs l'aient laissé faire, cela n'aurait fait que contribuer à la dimension légendaire du personnage). Mais elle suggère que cela est possible, que Lucky Luke n'est pas immortel et une partie de l'intention de l'auteur est justement de redonner une humanité au cowboy.

Ainsi le décrit-il comme un fumeur que le manque de tabac rend nerveux, impatient, colérique - autant de faiblesses inquiétantes au moment de traquer un assassin et voleur indien mais aussi de composer avec l'hostilité manifeste des trois frères et du père Bone. Cela tranche astucieusement avec le flegme habituel qu'on lui connaît... La vulnérabilité de Lucky Luke est aussi symbolisée par le personnage de Doc Wednesday : Bonhomme a expliqué, dans plusieurs interviews, avoir beaucoup revu et relu des westerns avant d'écrire son récit. Le titre de l'album est un hommage direct à L'Homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1962). Joshua "Doc" Wednesday évoque, lui, Règlements de comptes à OK Corral (John Sturges, 1957) et Doc Holiday (incarné par Kirk Douglas), qui figure ce que risque de devenir Lucky Luke s'il ne fait pas attention à lui : un "flingueur" rongé par la culpabilité, les excès en tous genres, l'homme à abattre. Le destin de ce partenaire connaîtra un sort poignant qui confère une responsabilité encore plus héroïque au cowboy.

La mort encore est présente avec une silhouette familière non seulement de la série mais du western en général : le croque-mort (et le vautour jamais loin), qui se fiche bien d'enterrer un héros légendaire ou un simple quidam. Il est évidemment aux premières loges quand l'inévitable duel, qui se déroule sur un rythme emprunté aux films de Sergio Leone (quatre planches), survient et explique le titre même de l'histoire - une autre séquence superbement découpée.

Parmi d'autres récurrences bien intégrées (comme les indiens, apparaissant dès la page 33), une grande bagarre dans le saloon (page 31 - une impressionnante composition) ou l'intelligence à la fois manifeste et effrontée de Jolly Jumper (qui ne parle cependant pas dans cette version plus semi-réaliste), Bonhomme glisse quelques pépites esthétiques malicieuses. Remarquez ainsi les yeux légèrement bridés qu'il dessine à Lucky Luke (suggérant qu'il aurait des origines asiatiques ?), le fait qu'il ignore son âge exact (30 ans ?), qu'il manie aussi bien (même si cela le fait râler) un pistolet "top break" que son habituel colt .45.

Plus drôle, à chaque fois que Laura Leggs apparaît, la colorisation est dominée par du rose, comme si sa féminité primait sur toute action. Plus émouvant, discret et très élégant, cette épitaphe dans le cimetière de Froggy Town : "R.I.P. Morris from Bevere" (Maurice de Bévère était le vrai nom de Morris), accompagnée de la mention : "Maybe some day we'll meet in the Grande Prairie" ("Peut-être qu'un jour nous nous rencontrerons au Paradis"). 

Il n'y a vraiment aucun faux pas dans ce magistral hommage, somptueusement mis en images, impeccablement raconté. Ne passez pas à côté de coup de maître. Et si on vous demande ensuite si c'est effectivement si bon qu'on le dit, comme Lucky Luke, répondez simplement : "Ouaip !"

mercredi 17 février 2016

Critique 818 : ALDEBARAN, L'INTEGRALE 2/2, de Leo


ALDEBARAN, L'INTEGRALE 2/2 rassemble en un seul volume les trois derniers tomes du premier cycle de la série Les Mondes d'Aldébaran, écrits et dessinés par Leo, publié en 2011 par Dargaud.
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ALDEBARAN : LA PHOTO est le troisième tome du premier cycle de la série Les Mondes d'Aldébaran, écrit et dessiné par Leo, publié en 1996 par Dargaud.
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Marc est en prison près d'Anatolie depuis trois ans. Mais, avec l'aide de Pad, il réussit à s'enfuir lors d'une sortie des détenus.
Pad conduit Marc à Anatolie et lui demande, dès qu'il les retrouvera, de lui organiser une rencontre avec Driss et Alexa. En attendant, Marc se réfugie chez la journaliste Gwen qui accepte de l'héberger avec sa colocataire, Lî. Il apprend aussi que Kim est en ville.
Marc retrouve son amie mais la joie des retrouvailles est vite gâchée par Pad qui leur annonce que Gwen a été arrêtée par la police. Le colocataire de Kim, José, emmène Marc dans une planque à l'extérieur d'Anatolie.
Le lendemain, Pad entraîne Marc et Kim au musée d'Anatolie où il leur montre des photos représentant Driss et Alexa... Mais prises cent ans auparavant !
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ALDEBARAN : LE GROUPE est le quatrième tome du premier cycle de la série Les Mondes d'Aldébaran, écrit et dessiné par Leo, publié en 1997 par Dargaud.
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Gwen et Lî reçoivent un message de Driss et Alexa qui leur donnent un rendez-vous secret. La police, sur ordre de Loomis, filent les deux jeunes femmes.
Pendant ce temps, Marc et Kim s'avouent leurs sentiments et font l'amour, après s'être jurés qu'ils n'avaient pas de liaison avec Lî et José.
Gwen et Lî rencontrent Driss et Alexa qui souhaitent rencontrer le père de la journaliste, Valdorino, ministre modéré du gouvernement d'Aldébaran. Puis José conduit le couple d'océanologues auprès de Marc et Kim.
Valdorino, Gwen et Lî rejoignent Driss, Alexa, Marc et Kim et tout le groupe quitte Anatolie pour se rendre à l'endroit où la Mantrisse est censée se manifester une nouvelle fois. Durant le voyage, Driss et Alexa expliquent aux autres que la créature produit des gélules qui prolongent l'existence et guérit les blessures mais en choisissant ceux à qui elle les offre.
Pad avertit le groupe que Loomis et ses hommes sont à leurs trousses et abandonne son propre vaisseau en espérant dérouter la police. Mais un espion a saboté l'appareil de l'équipe...
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ALDEBARAN : LA CREATURE est le cinquième et dernier tome du premier cycle de la série Les Mondes d'Aldébaran, écrit et dessiné par Leo, publié en 1998 par Dargaud.
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Le vaisseau du groupe s'échoue dans une zone marécageuse peuplée de monstres. Lî se blesse et entraîne dans sa chute Marc et Kim, qui finissent par débarquer sur une rive où Loomis et ses hommes les arrêtent. Leurs amis - Gwen, son père, Driss, Alexa, Pad et José sont également faits prisonniers.
Tous gagnent le site où doit réapparaître la Mantrisse. La créature tue Loomis et ses hommes mais épargne le groupe à qui elle distribue ses fameuses gélules puis leur montre un engin spatial, celui des premiers colons terriens, dans les profondeurs de l'océan. Grâce aux équipements miraculeusement intacts, ils pourront reprendre contact avec la Terre.
Des élections anticipées portent Valdorino au pouvoir sur Aldébaran dont le régime politique change complètement. Pad se joint à Alexa et Driss pour continuer d'étudier la Mantrisse, tandis que Marc et Driss se préparent à rentrer sur Terre...

Les trois derniers tomes de ce premier cycle des Mondes d'Aldébaran s'ouvrent sur une ellipse de trois ans après les événements du tome 2. Mais cet artifice narratif permet à Leo de confirmer un net coup d'accélérateur dans le déroulement de sa saga.

D'abord, grâce à ce saut dans le temps, la relation entre Marc et Kim va évoluer très sensiblement : si jusqu'ici leurs rapports reposaient sur une dynamique plus ou moins tendue selon les épreuves qu'ils traversaient, en faire un couple d'amants (après que chacun ait pensé que l'autre avait trouvé l'amour) les rapproche un peu plus de la situation de Driss et Alexa. L'auteur suggère de manière évidente que la série va mettre en scène plusieurs passages de relais : les océanologues veulent trouver à la fois leurs assistants et successeurs, le régime politique dictatorial d'Aldébaran va peut-être devenir une démocratie, la Mantrisse va désigner de nouveaux élus...

La narration concentre les rebondissements : le tome 3 se passe sur deux journées, le tome 4 sur une seule, le tome 5 sur trois. Pourtant l'enchaînement reste fluide et crédible : le fait que Marc soit un fugitif et entraîne tous ceux qu'il connaît - Kim, Gwen, Lî, José, Pad - dans sa cavale justifie que celle-ci se déroule dans un laps de temps serré. Cela crée une tension plus grande que dans les deux premiers épisodes.

Si le début de la série s'inscrivait dans le registre de l'anticipation, inspirée à Leo par la transposition sur Aldébaran des aléas politiques qu'il a lui-même connu durant la dictature brésilienne puis chilienne, le fantastique et le récit d'aventures dominent dans ces trois chapitres : d'abord, le lecteur apprend comme Marc et Kim le secret entourant Driss et Alexa et le rôle qu'y joue la Mantrisse (même si les motivations de celle-ci demeurent mystérieuses - là aussi, une inspiration de l'auteur, grand fan de films comme 2001 : L'Odyssée de l'espace dans lequel le monolithe noir restait une énigme), et ensuite, la fuite du groupe, culminant dans leur passage dans la zone des marécages, assure une succession de scènes palpitantes.

Leo anime un casting fourni avec aisance, même si la présence du père, démocrate, de Gwen est un peu artificielle, révélant trop vite, avec trop d'évidence, qu'il sera l'homme providentiel de la mutation politique d'Aldébaran. Néanmoins l'intrigue est menée sur un rythme soutenu et l'épilogue positive du cycle reste naturelle et bienvenue.

Visuellement, la série présente les mêmes qualités et faiblesses depuis le début : le point fort de Leo réside dans la représentation des décors et du bestiaire extraordinaire d'Aldébaran, influencé là encore par son Brésil natal. Ce cadre et ses étranges créatures, à la fois menaçantes et fabuleuses, sont à la fois suffisamment exotiques et étranges, réalistes et étonnants, pour que le lecteur y croit sans réserve, ne soit jamais gêné par des éléments trop irréels.

Le découpage est sage, mettant d'abord en valeur le bon déroulement du récit, en veillant à ce que les informations graphiques soient bien assimilées sans que des cases disposées de manière trop audacieuse ne parasitent l'attention. La colorisation est magnifique, alternant des ambiances très soignées, sublimant les grands espaces, privilégiant les teintes chaudes.

Dommage alors que les personnages, à l'expressivité louable, ne se départissent jamais d'une certaine raideur et manquent de variété dans leurs physionomies. Leo a toujours été un admirateur de Moebius, mais effectivement, comme il l'admet humblement, il lui manque la souplesse technique et le génie de la caractérisation du maître.

Malgré ces petites réserves, Aldébaran est un cycle de cinq albums très plaisant, efficace, possédant une vraie singularité dans son exploration de thèmes politiques, écologiques et de motifs fantastiques, avec des héros attachants.