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lundi 17 juillet 2023

NIMONA revient de loin

 

Mis en ligne le 30 Juin dernier par Netflix, Nimona est un film d'animation qui revient de loin et qui a été littéralement sauvé par la plateforme de streaming. Adapté d'un graphic novel de Noelle Stevenson, c'est une vraie réussite, dépassant son matériel d'origine, et portée par un extraordinaire travail de doublage.

Attention ! Ce qui suit contient des spoilers !



Dans un royaume à la fois médiéval et futuriste, les citoyens sont protégés des menaces existant au-delà des fortifications par les chevaliers formés à l'Institut, fondé par Gloreth qui vainquit le Grand Monstre Noir jadis. Parmi les futurs promus, on trouve Ballister Boldheart, le premier roturier à accéder à ce rang et qui est aussi l'amant d'Ambrosius Goldenloin, descendant de Gloreth. Mais durant la cérémonie d'adoubement, la reine Valerin, qui a toujours soutenu Ballister, est tuée par un mystérieux laser sortant du manche de l'épée du chevalier.


Ballister doit prendre la fuite, traqué par ses camarades. Il se cache dans une cabane où il reçoit la visite de Nimona, une adolescente métamorphe qui le croit coupable et veut l'aider à achever son oeuvre en détruisant l'Institut dont elle a subi la persécution en raison de sa différence. Mais Ballister veut prouver son innocence et elle l'aide à kidnapper l'écuyer Diego qui passe aux aveux : il a vu la directrice de l'Institut rôder dans le vestiaire de chevaliers avant la cérémonie et piéger l'épée de Ballister. Pour preuve de ses dires, il fournit une vidéo qui la compromet.


Ballister et Nimona se rendent à l'Institut pour confondre la Directrice mais la preuve est détruite juste après. Contraints de s'évader à nouveau, ils ignorent que Ambrosius a pris le commandement des recherches avec l'espoir de capturer son amant sans le tuer après que la Directrice, pour se disculper, produise un parchemin incriminant Nimona comme étant le Grand Monstre Noir autrefois vaincu par Gloreth. Ballister accepte de rencontrer en secret Ambrosius qui le persuade de la duplicité de Nimona. S'estimant trahie, celle-ci le quitte pour se réfugier dans la forêt voisine où elle a grandie.


Encore enfant, découvrant ses pouvoirs, elle s'était liée d'amitié avec un garçon fils de paysans, jusqu'à ce que ces derniers devinent sa véritable nature et ne la forcent à partir. Glorteh, plus âgé, la poursuivit et la chassa sans relâche, gagnant un prestige inégalé parmi la population et faisant ériger autour du royaume des fortifications. Dévastée d'être à nouveau mise au ban de la société, Nimona redevient le Grand Monstre Noir et marche sur la ville avec l'intention de la détruire.


Blessée par les chevaliers, elle veut alors se suicider en s'empalant sur l'épée de la statue géante édifiée en mémoire de Gloreth. Mais Ballister l'en empêche. La Directrice décide alors de raser tout le quartier où se trouvent le chevalier et la métamorphe au moyen d'un canon. Nimona se change en oiseau de feu géant pour l'en empêcher et le souffle de l'explosion abat les murailles autour du royaume. Les citoyens découvrent qu'aucun monstre n'y rôde... Les mois passent et la mémoire de Nimona est à présent honorée. Ambrosius dirige la cité et Ballister, à la tête de l'Institut, revient dans son ancienne cachette avec l'espoir d'y trouver Nimona encore en vie...
 
Noelle Stevenson a d'abord publié Nimona sous la forme d'un web-comic avant d'en tirer une version physique. Entre temps, elle s'est faite connaître comme co-scénariste de la série Adventure Comics et la co-productrice de She-Ra Princess of Power, également disponible sur Netflix. C'est sans doute ce lien avec la plateforme de streaming qui a permis de sauver l'adaptation en film d'animation de Nimona.

Car Nimona, à l'image du parcours du personnage dans cette histoire, revient de loin. Initialement, c'est le studio BlueSky produisit l'adaptation qui devait être dirigée par Patrick Osborne. Lorsque Disney rachète la 20th Century Fox, acquisition finalisée en 2019, BlueSky fait partie du lot mais la major n'est pas intéressé par Nimona qui semble alors condamné.

Ls studio indépendant Annapurna surgit pour en récupérer les droits et scelle alors un deal avec Netflix pour en finaliser la production. Le film n'aura donc pas droit à une sortie en salles comme prévu mais une exploitation sur la plateforme de streaming. Ironie du sort : Netflix décidera à la même période de revoir drastiquement à la baisse ses frais pour ce qui concerne ses contenus originaux dans le domaine de l'animation. Il s'en est fallu de peu.

Exit Patrick Osborne à la réalisation, c'est le duo Nick Bruno - Troy Quane qui finalisera Nimona. Avec un régiment de co-scénaristes, ils en tirent quelque chose de supérieur à l'oeuvre originale. Déjà, le récit possède un rythme endiablé, mixant action, fantastique et comédie. Le propos n'est pas franchement original : il y est question de différence, de tolérance, de superstition, des thèmes classiques, souvent traités, mais ce qui distingue Nimona, c'est sa quasi-absence de mièvrerie. Certes, il y a bien le flashback sur les origines de la métamorphe, ou plus exactement sur sa relation avec Gloreth, qui la persécutera après avoir été son ami d'enfance, mais sinon, on se félicitera de l'absence de sentimentalisme.

Il faut dire que Nimona est une héroïne peu commune. C'est le petit diablotin qui ne cherche pas la bonne action : au contraire, elle pense que Ballister, ce roturier devenu chevalier grâce au soutien de la reine Valerin, a réellement voulu assassiner cette dernière et qu'il souhaite désormais se venger de ceux qui le pourchassent pour avoir osé faire partie de leur élite. Sans cesse, elle souhaite brutaliser ceux qu'elle croise, faire couler le sang, tout brûler. Nimona incarne le chaos dans une société fortifiée et soumise à des croyances sans fondement. Au-delà de ses murs il y roderait des monstres...

C'est un Etat policier au plus mauvais sens du terme que représente cet étrange royaume à mi-chemin entre cité médiévale, avec ses chevaliers, et ville futuriste, avec sa technologie avancée. La curiosité de ce cadre ne cesse d'intriguer pendant toute la durée du film et on se demande à quoi rime ce mélange avant de se dire qu'il ne s'agit au fond que d'un délire formel des auteurs, mais aussi d'un choc des extrêmes, entre moyen-âge et avenir lointain, liés par des strates sociales, des castes, une hiérarchie rigide que nul ne songerait à discuter.

Le déroulement du récit se fait au pas de charge grâce à l'impulsion de Nimona. Mais le chevalier Ballister est aussi une figure intéressante puisqu'il est un roturier désigné par la reine afin de devenir un exemple. Il devient le symbole que tout le monde peut accéder à ce statut envié. Mais en vérité, il est méprisé par ses pairs et doit cacher sa liaison avec Ambrosius, descendant de Gloreth, le plus valeureux des chevaliers. La question de l'homosexualité est bien abordée car on ne sent jamais un trait forcé pour épouser une partie du public ou les moeurs woke. Ni Ballister ni Ambrosius ne sont effeminés, et leur romance est à la fois pudique et sans effet, naturelle en somme. Cela désamorce du coup toute ambivalence quant aux rapports entre Ballister et Nimona (même si on aurait pu imaginer que celle-ci aurait pu tenter le chevalier en prenant l'apparence d'un garçon...).

Le final ne manque pas d'audace quand Nimona, sous la forme du Grand Monstre Noir, pense à en finir en s'empalant sur l'épée de Gloreth. Le suicide dans un film d'animation est un geste étonnant, surtout au coeur d'une séquence qui évoque King Kong quand Nimona est blessée telle le grand gorille sous les assauts de chevaliers. Et d'une certaine manière, elle finit par se sacrifier en se jetant sur le canon de la directrice de l'Institut.

Il faut enfin parler de l'extraordinaire doublage du film, à voir de préférence en vo. Car la production a réussi à convaincre deux excellents acteurs pour prêter leurs voix aux protagonistes :
 

Nimona, c'est la géniale (et super jolie) Chloë Grace Moretz, une jeune actrice qui n'a vraiment pas la carrière qu'elle mérite, et qui donne beaucoup d'énergie mais aussi de nuances à ce personnage insaisissable. Quant à Ballister, c'est le nom moins excellent Riz Ahmed qui lui donne son timbre et des intonations parfaites. Si une version en live action de Nimona avait été produite, ils auraient tous les deux été parfaits.  

Bref, Nimona, c'est une très bonne surprise, qui méritait bien d'exister.

mercredi 21 février 2018

THE NIGHT OF (HBO)


J'avais prévu de consacrer l'entrée du jour à un programme plus léger, après les critiques de quelques comics dramatiques, mais reporter indéfiniment cet article sur la série limitée de HBO, The Night Of, aurait été injuste. Elle mérite bien mieux, même si elle n'est pas légère et vous laisse K.O.. Je sais que je donne l'impression d'être très louangeur avec certains shows télés, mais s'il y a une part de chance là-dedans, il faut aussi admettre que les chaînes proposent des productions d'une qualité extraordinaire et nous procurent des émotions puissantes. C'est, donc, encore le cas ici.

 John Stone et Nasir Kahn (John Turturro et Riz Ahmed)

Octobre 2014. Brillant étudiant dans le Queens, Nasir Kahn emprunte, sans lui demander sa permission, un soir, le taxi de son père pour se rendre à une fête. A un feu rouge, une belle jeune femme, Andre Cornish, monte à bord et le convainc de la véhiculer puis d'annuler sa sortie pour passer la soirée ensemble. Après avoir consommé de l'alcool et de la drogue et fait l'amour chez elle, Nasir se réveille et découvre le corps de la jeune femme morte, tailladée de plusieurs coups de couteau. Paniqué, il prend la fuite mais se fait arrêter peu après par deux agents en patrouille pour une légère infraction au code de la route. Le Central envoie les deux flics à l'adresse d'Andrea où un voisin a signalé un cambriolage. Nasir est conduit au poste par une autre voiture de police. Fouillé, on trouve sur lui l'arme présumée du crime. Il est interrogé par l'inspecteur en charge de l'affaire, Dennis Box, puis placé en cellule où un avocat de passage, John Stone, le remarque et lui offre de le représenter.

L'inspecteur Dennis Box (Bill Camp)

Stone conseille d'abord à Nasir de ne plus parler à personne, l'avocat se fiche d'ailleurs de savoir s'il est innocent. Box retourne sur la scène de crime et appelle Don Taylor, le beau-père d'Andrea, pour qu'il vienne identifier le corps à la morgue. Revenant auprès de Nasir, l'inspecteur lui rend son inhalateur (pour l'asthme dont il souffre) et tente de le pousser aux aveux - en vain. Nasir est inculpé pour meurtre devant un juge et envoyé à la prison de Rykers Island en attendant son procès.

Nasir et Freddy (Riz Ahmed et Michael K. Williams)

Stone rencontre les parents de Nasir et négocie avec eux un forfait pour le défendre mais ils sont trop pauvres pour s'acquitter des frais de justice. Grâce au JT, une avocate célèbre, Alison Crowe, s'intéresse à l'affaire et propose aux Kahn de représenter leur fils gratuitement. Son plan consiste en vérité à convaincre Nasir de plaider coupable afin qu'il écope d'une réduction de peine et qu'elle profite de la publicité acquise pour cette "victoire". Stone apprend par Nasir qu'il n'est plus son défendeur et, à l'intérieur de la prison, menacé par d'autres détenus, il accepte la protection que lui offre Freddy, un ancien champion de boxe, condamné pour le meurtre de sa femme.

Les parents de Nasir, Salim et Safan (Peyman Moaadi et Poorna Jagannathan)

Stone assiste, à distance, aux funérailles d'Andrea et remarque, après l'inhumation du cercueil, une dispute entre Don Taylor, le beau-père, et un jeune homme - il s'agit de Don, le conseiller financier des Cornish. Par ailleurs, il est établi que la victime était une toxicomane ayant hérité de la fortune de sa mère, morte l'an passé d'un cancer. En s'entretenant avec Chandra Kapoor, l'assistante de Crowe, Nasir décide de ne pas plaider coupable car il est certain de ne pas l'être. Lorsqu'il le répète devant la procureur Helen Weiss et le juge, il est lâché par Crowe - mais Chandra décide de reprendre le dossier.  

John Stone

Pendant que la défense et le ministère public aiguisent leurs arguments, Nasir doit s'endurcir en prison : il se rase la tête, se fait tatouer, brutalise des détenus qui l'avaient menacé ou blessé. Il sert aussi de "mule" à Freddy pour l'approvisionner en drogue, fournie par la mère d'un autre jeune nouveau prisonnier. Box, lui, sur ordre du procureur Weiss, reconstitue la nuit du crime : Nasir a consommé des amphétamines, croisé un certain Trevor Williams avec qui il a failli se battre et qui était accompagné d'un dénommé Duane Read, malfrat récidiviste qui a agressé plusieurs personnes au couteau. Les parents de Nasir doivent trouver de nouveaux jobs, peu rémunérateurs, pour subsister, alors que la communauté pakistanaise les rejette.

La procureur Helen Weiss (Jeannie Berlin)

Stone et Chandra fouillent aussi le passé, éloigné et récent, de Nasir et découvrent qu'il a dû changer d'école pour des violences commises par lui à la suite des attentats du 11-Septembre et de harcèlements contre lui. Il a aussi vendu des médicaments à d'autres élèves. La nuit du crime, une caméra de vidéo-surveillance révèle que le chauffeur d'un corbillard, à une station-service, où s'était arrêté avec Andrea dans le taxi a réprimandé verbalement la jeune femme. Et enfin une conversation "off" avec Don, le conseiller financier des Cornish, révèle que la fortune d'Andrea reviendra désormais à son beau-père qu'elle détestait - il a accumulé les liaisons avec des femmes plus âgées et riches auparavant.  

Chandra Kapoor, Nasir Kahn et John Stone (Amara Kahn, Riz Ahmed et John Turturro)

Le procès débute. Un expert médical pour la défense, le Dr. Katz, démonte le rapport du légiste de la police, accablant Nasir, et Chandra révèle que Box a commis une faute procédurale en rendant à Nasir son inhalateur laissé sur la scène de crime et par conséquent jamais mis sous scellés. Les antécédents de Duane Reade, arrêté à nouveau pour agression, et ceux du beau-père plus les menaces proférées par le conducteur du corbillard constituent autant de nouvelles pistes négligées/ignorées par la police et l'accusation mais introduisant un doute raisonnable en faveur de Nasir. Pourtant, Helen Weiss renverse la situation en contre-interrogeant le jeune homme, appelé à donner sa version des faits par Chandra, quand il avoue piteusement ne pas se souvenir de ce qu'il a fait entre son étreinte avec Andrea et le moment où il s'est réveillé à côté de son cadavre. 

Nasir Kahn

Box, tourmenté par les zones d'ombre de l'affaire, reprend le dossier de A à Z et y détecte des failles, notamment sur des appels téléphoniques reçus par Andrea et envoyés par son amant qui n'est autre que son conseiller financier. Grâce à des vidéos-surveillance, ce dernier est visible la nuit du meurtre en train de la suivre jusqu'à ce qu'elle monte dans le taxi de Nasir. Mais Weiss, à qui Box présente ces nouveaux éléments, préfère les ignorer car elle a son coupable. Surprise en train d'embrasser Nasir, Chandra est suspendue par le juge (et, ensuite, renvoyée par Crowe) : Stone doit prononcer la plaidoirie malgré son anxiété (qui réveille son eczéma) après le réquisitoire terrible de la procureur. Le jury, après des heures de délibération, est incapable de trancher, Weiss préfère cesser les poursuites plutôt que tenter un nouveau procès.
Nasir est libre mais hanté par cette nuit. Weiss charge Box d'arrêter Don, le conseiller financier. Chandra débarrasse son bureau. Stone adopte le chat d'Andrea (malgré son allergie) et reprend sa tournée des commissariats en quête de nouveaux clients.

The Night Of, c'est d'abord une leçon de narration compressée, même s'il s'agit d'une série, donc par définition d'un format plus élastique qu'un film. Mais c'est une mini-série, qui n'aura pas de saison 2 (vu son histoire auto-contenue, avec une fin bouclée), de seulement huit épisodes. Vous, qui l'avez vu ou qui la verrez, me rétorquerez que le premier chapitre dure quand même une heure et quart et le dernier presque une heure trente, et que les six autres font une heure. Mais quand même : le contenu de chaque volet est d'une telle densité qu'on n'a jamais l'impression que ce temps est perdu, que les auteurs tirent sur la ligne.

Ce sentiment de compression narrative tient aussi beaucoup à l'ambiance étouffante qui règne durant tout le récit : l'affaire traitée est d'emblée si accrocheuse et ses enjeux se resserrent si vite et bien et fort qu'on en suit le déroulement comme en apnée parfois, suspendu aux révélations qui tombent, à l'évolution de son héros, aux passes d'armes entre l'accusation et la défense, à l'attitude de la police et de l'administration carcérale. Car The Night Of donne à voir le système judiciaire américain comme un effrayant étau, une machine qui broie l'individu.

Les scénaristes, prestigieux, que sont le romancier Richard Price et Steve Zaillian (ce dernier ayant également assuré la réalisation) insistent soigneusement sur ces rouages qui s'enclenchent dès que le crime est découvert et le suspect arrêté. Les scènes au poste de police montrent des fonctionnaires se succédant en reproduisant des gestes identiques, presque comme des robots, on assiste à des interrogatoires menées avec une fausse bienveillance par un flic proche de la retraite mais plus soucieux de partir sur une victoire que de confondre le vrai coupable, à l'examen de preuves contradictoires par une procureur qui préfère les ignorer car elle a assez d'éléments à charge contre l'accusé (et qui n'a aucune envie de subir la honte de s'être trompée de cible, et donc de s'engager dans un nouveau procès). 

La description pointilleuse de l'enquête, de l'instruction, du procès, et à côté, en parallèle, du séjour en prison de Nasir, renvoie la série New York Police Judiciaire de Dick Wolf, si elle était quasiment amputée de sa partie investigatrice pour se focaliser sur le labeur du ministère public et de la défense, avec ces accords négociés, cette partie de poker menteur, ces pièces au dossier dissimulées à la partie adverse. Tout est décortiqué ici et, ce qui, chez Dick Wolf, est réglé en 45 minutes (et pas toujours par la victoire des procureurs), est développé sur huit épisodes.

Cela permet donc de définir la caractérisation des protagonistes, tous admirablement campés, par des acteurs sensationnels : Riz Ahmed, récompensé il y a quelques semaines aux Golden Globes pour son interprétation intense et poignante de ce garçon fracassé ; et John Turturro, exceptionnel en avocat mal fagoté, moqué par ses pairs, les flics, dévisagé par tout le monde (à cause de son eczéma : "Regarde, ils n'osent même pas m'approcher car il croit que j'ai la lèpre." lance-t-il), dominent les débats dans des rôles en or. Mais le reste de la distribution est également magnifique : Amara Kahn en avocate idéaliste, Jeannie Berlin en attorney general glaçante, Bill Camp en flic pugnace mais finalement juste, Michael K. Williams en caïd du pénitencier pathétique, et bien entendu Peyman Moaadi et Poorna Jaggannathan impeccablement dignes en parents dépassés, écrasés.

La mise en scène les saisit dans ce cauchemar semblable aux sables mouvants où plus on s'agite, plus on s'enfonce. Elle souligne aussi l'absurdité de ce cas où la culpabilité devient presque accessoire pour interroger les conséquences d'une telle affaire sur l'accusé dont le passage derrière les barreaux fait un junkie, à jamais hanté par cette épreuve et le souvenir d'une jeune femme aimée sans l'avoir connue.

C'est dans le creuset de cette absence que se dessine aussi la spécificité de cette fiction si réaliste car, initialement, le projet était celui de l'acteur James Gandolfini : il devait interpréter John Stone avant de mourir subitement. HBO avait alors annulé la série puis relancé en sa mémoire (le chaîne rendant ainsi hommage à celui qui incarna le chef de famille des Soprano, un de leurs grands succès), avec Robert de Niro puis, donc, finalement Turturro, remplaçant son camarade surbooké. 

On ne saura jamais ce que The Night Of aurait donné avec son comédien (crédité comme producteur associé) original, mais son suppléant est aussi fantastique que différent. Et la série est aussi fascinante que terrible. Pas plus qu'on ne peut oublier Gandolfini, on ne peut oublier cette nuit-là...     

mardi 30 janvier 2018

THE OA (Saison 1) (Netflix)


J'ai souvent eu l'occasion, en rédigeant ici des critiques de séries, d'évoquer le choc ressenti en suivant les huit épisodes de la saison 1 de The OA pour devoir, un jour, y consacrer une entrée. J'aurai pu le faire avant mais j'ai découvert cette production lorsque je n'alimentais plus ce blog et j'ai dû, pour la peine, rassembler les notes prises à cette époque pour en tirer l'article que vous allez lire - et qui, je l'espère, vous donnera aussi envie de voir ce show. D'autant plus que, c'est officiel, le scénario de la saison 2 est enfin bouclé et le tournage imminent.

 Roman et Nina Azarova (Nikoleï Nikolaïeff et Zoey Todorovsky)

Fille d'une oligarque russe tracassé par la mafia, Nina Azarova est victime d'un accident de la route à bord d'un autobus scolaire alors qu'elle est enfant. Plongée dans l'eau glacée d'une rivière suite à une sortie de route du car, elle meurt pendant quelques instants et rencontre dans une dimension parallèle Khatun qui lui offre de survivre mais, pour cela, elle sera privée de la vue. Réanimée, la fillette est effectivement aveugle et son père, Roman, l'envoie aux Etats-Unis pour sa sécurité chez une cousine, qui s'occupe d'une agence d'adoption.

Prairie Johnson entourée de ses parents adoptifs, Nancy et Abel
(Zoey Todorovsky, Alice Krige et Scott Wilson)

Nina est receuillie par Nancy et Abel Johnson qui la rebaptise Prairie et l'élèvent avec amour. Elle devient une belle jeune fille mais derrière son allure sage, elle est la proie de prémonitions qui la trouble suffisamment pour que ses parents lui fassent prescrire un traitement. Elle se rappelle aussi de son père biologique qui lui avait promis de la rejoindre en Amérique pour lui faire visiter la Statue de la Liberté, mais elle ignore qu'il est mort entre temps. Frustrée par cette promesse non tenue et l'éducation très religieuse de sa famille adoptive, elle fugue et rejoint "Big Apple" pour découvrir le monument. Elle ignore alors qu'elle ne reviendra pas chez elle avant sept longues années...

Prairie dans le métro de New York (Brit Marling)

Une fois en ville, après s'être rendu sur l'île où se dresse l'édifice de Bartoldi, Prairie gagne sa vie en jouant du violon dans le métro. Sa maîtrise virtuose de l'instrument attire l'attention d'un voyageur particulier, le professeur Hunter "Hap" Percy, qui l'aborde et lui explique qu'il étudie le cas de personnes ayant connu une expérience de mort imminente - comme Prairie/Nina dans son enfance. Il la convainc de la suivre jusque chez lui et elle s'envole dans son avion privé. Une fois à destination, une mauvaise surprise l'attend puisque "Hap" l'enferme au sous-sol dans une cellule de verre, voisinant avec trois autres détenus - Homer, Rachel et Scott. 

Prairie entourée par son groupe d'auditeurs

De nos jours, Prairie est remise à ses parents adoptifs et son histoire fait la "une" de tous médias car son retour après une si longue disparition intrigue mais surtout la jeune femme a recouvré la vue ! Réintégrant le lycée, elle devient un objet de fascination pour ses camarades et les enseignants. Elle fait ainsi la connaissance de Steve Winchell, élève au comportement violent, à qui elle promet d'éviter un séjour en camp de redressement s'il réunit pour elle un groupe de quatre personnes prêtes à partager une expérience unique. Le soir même, Prairie rassemble Steve accompagné de Alfonso "French" Soza, Buck Vu et Brenda Broderick-Allen (dite "BBA", une professeur) dans une maison abandonnée et commence à leur narrer par le détail ce qui lui est arrivée durant son absence.

Prairie et Hunter "Hap" Percy (Brit Marling et Jason Isaacs)

Le récit de Prairie reprend quand les autres prisonniers de "Hap" lui racontent qu'il pratique d'éprouvantes expériences sur eux sans qu'ils en connaissent la raison. Pour les contrôler à chaque fois qu'il doit intervenir sur eux, il les gaze puis les ranime une fois qu'il les a attachés à un table verticale puis coiffer d'un casque. Le casque du cobaye est ensuite rempli d'eau jusqu'à provoquer une noyade et une perte de connaissance, durant laquelle "Hap" enregistre des données. Puis il procède à une réanimation et reconduit son patient dans sa cage. Lorsque c'est au tour de Prairie de subir ce supplice, elle rentre en contact avec Khatun, comme autrefois étant enfant, et elle lui enseigne ainsi, à chaque fois, un mouvement appartenant à une série dont le sens et l'effet deviendront progressivement compréhensibles.  

Prairie et l'agent du FBI, Elias Rahim (Brit Marling et Riz Ahmed)

De nos jours, les Johnson sont harcelés par la presse au sujet de leur fille - une journaliste propose de recueillir son témoignage pour en tirer un livre - et les caméras de télés scrutent toute la journée leur maison. La journée, Prairie s'entretient parfois avec un agent du F.B.I., Elias Rahim, qui souhaite arrêter son ravisseur mais procède avec patience. La nuit, elle réussit à déjouer leur présence et la vigilance de Nancy et Abel pour rejoindre la maison abandonnée où elle poursuit la relation de son histoire : ainsi, à force de morts provoquées et répétées, elle a la surprise de recouvrer la vue mais le cache à "Hap", ne le confiant qu'à Scott, Rachel et Homer. Ce dernier et elle tombent amoureux et répètent les gestes qu'apprend Prairie grâce à Khatun : cette étrange chorégraphie interroge "Hap" qui l'observe sur des écrans de contrôle.

Homer Roberts (Emory Cohen)

 Quatre ans passent ainsi. Prairie se fait désormais appeler OA (contraction phonétique de "Oh-A" ou "Away" comme elle entend Khatun la nommer). "Hap" endort Homer pour l'emmener à Cuba capturer Renata, guitariste exceptionnelle et survivante d'un accident. A son retour, Homer avoue avoir dû coucher avec elle pour la piéger, ce qui brise le coeur de OA et l'union du groupe. Scott trahit OA en révélant à "Hap" qu'elle voit à nouveau, espérant ainsi gagner sa liberté ou échapper à une énième noyade. Mais leur geôlier, contrarié par la situation, lui inflige une nouvelle séance au cours de laquelle il meurt. En attendant de trouver quoi faire du corps, il le remet dans sa cage : OA exécute alors les mouvements appris par Khatun pendant plusieurs heures, seule d'abord puis avec Homer, et un miracle se produit car Scott ressuscite. "Hap" est sidéré. 

"Hap" dans son laboratoire

Trois autres années s'écoulent. Le shérif Stan Markham vient rendre visite à "Hap" et lui confie que l'état de santé de sa femme se dégrade de jour en jour. Pour ne pas éveiller de soupçons chez le policier, "Hap" le fait entrer chez lui pour lui préparer un café. Markham inspecte les pièces et découvre sur les écrans de contrôle les cages dans lesquelles sont retenus les prisonniers de son hôte. "Hap", mis en joue, lui explique qu'il mène des recherches secrètes qui pourraient à terme soigner la femme du shérif et lui offre d'en faire la démonstration. Les deux hommes quittent la maison avec Homer et OA qui se rendent au chevet de Mrs. Markham devant laquelle ils répètent leur éreintante chorégraphie : à nouveau, le miracle se produit et la malade revient à elle. "Hap" subtilise l'arme de service du shérif et les tue, lui et son épouse.  

 (au premier plan) Renata (Paz Vega)

De retour chez lui, il enferme à nouveau Homer mais pas Prairie qu'il conduit sur une route où il l'abandonne : désormais, lui dit-il, il n'a plus besoin d'elle car il a appris les cinq gestes permettant de réveiller les morts et peut poursuivre ses expériences avec ses détenus restants. Après plusieurs jours (semaines ?) d'errance, OA est récupérée par un policier en patrouille.

 OA relâchée

Durant les nuits passées à raconter son aventure, Prairie a enseigné les gestes à Steve, Buck, "French" et "BBA" afin, que le moment venu, ils puissent s'en servir pour éviter une tragédie - sans qu'elle puisse en préciser la nature ou l'endroit. Mais les escapades nocturnes de la jeune femme ont fini par être découvertes par ses parents adoptifs et une violente dispute l'oppose à Nancy, qui l'enferme dans sa chambre. Le groupe, lui, se questionne sur la véracité des faits relatés par Prairie et quand, après avoir réussi à s'échapper de chez elle, elle leur donne un nouveau rendez-vous, Steve, "French" et Buck en profitent pour se glisser dans sa chambre et fouiller ses affaires. 

 Et si toute cette histoire n'était que le délire d'une affabulatrice ?

Ils y découvrent des livres dont les titres et les contenus renvoient à des éléments précis du récit de Prairie et les conduisant à croire qu'elle a tout inventé en s'en inspirant. Déçus, en colère aussi, ils n'iront pas la retrouver à la maison abandonnée et conviennent de ne plus se revoir. "BBA", ignorant tout cela, apprend en revanche que le lycée a décidé de la renvoyer pour sa trop grande proximité avec des élèves - ceux du groupe justement - en dehors des cours, comme s'en sont plaints leurs parents. Elle accepte la sanction qui la motive pour réaliser son projet : partir en Californie grâce à l'héritage qu'elle a reçu.

Le carnage évité

Prairie passe la nuit seule dans la maison abandonnée et finit par s'endormir en attendant les autres. Elle revient à elle, terrifiée, après avoir visiblement eu une nouvelle prémonition et rejoint le lycée. Sur place, "BBA" débarrasse ses affaires tandis que Buck, "French" et Steve se rendent au réfectoire. Un élève armé y entre et commence à tirer sur ses camarades. "BBA" entre dans la pièce et commence alors avec Steve, Buck et "French" à reproduire la chorégraphie. Dérouté, le tireur est maîtrisé par la force mais une de ses balles perdues atteint Prairie à l'extérieur de la cantine. Une ambulance la conduit à l'hôpital et elle perd connaissance en appelant Homer...

Découvrir The OA vous renvoie à ce sentiment qu'on a tous éprouvé en appréhendant une oeuvre d'art - quelle que soit sa nature : film, roman, BD, musique... - sans qu'on trouve immédiatement les mots pour communiquer à son sujet. C'est quelque chose qui vous échappe, vous glisse entre le doigts comme du sable : vous en appréciez la substance, l'effet, mais la traduire vous paraît d'abord impossible. Ce mystère frustrera certains au point de les laisser à quai, mais si vous aimez que les choses ne se donnent pas instantanément à vous, qu'elles fassent leur chemin avant de se révéler, alors The OA est une expérience fantastique.

Lorsque les huit épisodes ont été disponibles sur Netflix, les critiques ont exprimé ce vertige, cette perte de repères en qualifiant le programme d' "étrange", un terme bien pratique, qui signifiait tout et n'importe quoi, mais qui résumait parfaitement l'aspect insaisissable de l'oeuvre créée par Brit Marling et Zal Batmanglij. L'actrice-scénariste et le réalisateur ont noué leur collaboration dans deux longs métrages déjà inclassables, à l'audience confidentielle mais qui ont impressionné ceux qui les ont vu, Sound of my voice (2011) et The East (2013), mais avec cette série, ils ont franchi un palier, plus ambitieux, sans sacrifier leur style.

The OA est d'abord une série sur la narration : quasiment tout le show se déploie autour du récit que livre Prairie Johnson à un groupe d'auditeurs, aussi réduit qu'improbable, et son histoire est si insensée qu'elle prête aussitôt à caution. Le téléspectateur a rapidement des doutes sur sa véracité quand il fait la connaissance de l'héroïne disparue pendant sept années alors qu'elle était une adolescente aveugle et qui est retrouvée jeune femme ayant recouvré la vue. Par quel miracle cela est-il possible, non seulement qu'elle soit vivante mais débarrassée de son handicap ?

En éprouvant le public sur la vérité de ce que raconte Prairie, les auteurs n'en font pas une fille forcément sympathique : elle nous trouble considérablement, mais, via l'interprétation de Brit Marling, sa bizarrerie, sa fébrilité, sa sensibilité nous dérange. On ne sait jamais sur quel pied danser avec elle, tout à tour victime d'événements terribles et potentielle affabulatrice, dont les mésaventures sont si extraordinaires qu'elles invitent naturellement à se questionner à son sujet. Elle évolue également au sein d'une cellule familiale curieuse, visiblement très religieuse, ses parents adoptifs ont ce côté doucereux facilement horripilant et en même temps on a envie d'avoir de la compassion pour eux.

Ainsi en va-t-il de tous les personnages, principaux ou secondaires, qui sont mus par des comportements déstabilisants et invitant à la tolérance : Steve est un garçon violent dont les actes ne méritent guère de mansuétude mais dont l'environnement explique beaucoup de choses par exemple (son père entend plus le dresser que l'élever) ; Brenda est une enseignante aimable de prime abord mais dont la manière d'agir est équivoque, trop maternelle pour être honnête ; "French" se distingue par une méfiance tellement prononcée qu'elle trahit une irrésolution irritante. Seul Buck se distingue dans le groupe d'auditeurs, avec son androgynie qu'il veut assumer dans un environnement hostile.

A ce premier groupe répond celui formé par les détenus de "Hap", dont l'histoire occupe la majorité du récit. Les circonstances de leur rencontre avec Prairie, les traitements que chacun endure, la longévité de leur emprisonnement commun, l'incertitude planant sur leur sort à la fin de la saison, convoquent chez le téléspectateur des émotions puissantes, remuantes, intenses. Le contexte est si parfaitement campé et exploité qu'on ne peut qu'être bouleversé - pas seulement dans le sens d'être ému mais plus généralement perturbé, surpris, incapable d'anticiper - par ce que le récit dit d'eux. Nous disposons de peu d'informations sur leur passé, le seul élément que les quatre partagent est d'avoir survécu à une "near death experience", une expérience de mort imminente, ayant permis à chacun de développer une aptitude étonnante (même si dans le cas de Rachel et Scott, cela reste évasif).

Les recherches de "Hap", archétype du savant fou qui aspire à faire une découverte majeure en infligeant des supplices inhumains à ses cobayes sans intention de faire du mal, offrent au scénario et à la réalisation l'occasion de scènes impressionnantes. Lorsqu'on découvre, avec Prairie, l'installation des expériences, le procédé par lequel les sujets sont tués et ramenés à la vie, et, par contraste, la méthodique application du savant pour collecter des informations, un frisson vous parcourt l'échine. Sans jamais recourir aux ficelles faciles de l'horreur, Batmanglij et Marling convoquent chez le public des sensations d'effroi, de sidération, de malaise prégnantes. 

L'objectif des expériences de "Hap" n'est, qui plus est, pas révélé tout de suite, même s'il piège des sujets au profil identique (des survivants donc). Il reste longtemps nébuleux et les auteurs savent distiller un suspense très efficace. Il est question d'accès à d'autres dimensions, de vie éternelle, de communication avec l'au-delà, d'apprentissage de mouvements permettant de littéralement ressusciter les morts. Les conséquences de ces supplices sont aussi variés qu'imprévisibles : Prairie recouvre la vue, Scott en meurt, Homer accepte d'apprendre la chorégraphie étonnante dont Prairie reçoit l'enseignement de Khatun... Cela génère des pics narratifs comme une série en produit rarement : la résurrection de Scott après des heures de danse (de transe), la guérison de la femme du shérif Markham deviennent des "instant classics", des moments inoubliables dont la dimension extravagante nous laisse hébétés. La mise en scène insiste sur la "physicalité" de ces moments forts, possède un aspect organique, un rapport au corps qui convoquent aussi bien la danse contemporaine (façon Pina Bausch) que la physionomie des interprètes (la longiligne Brit Marling, le trapu Emory Cohen, la virilité tranquille de "Hap", le côté "hobo" hippie de Scott, la fatigue pesante de Rachel face à la vieillesse de parents de Prairie, la nervosité de Steve, etc)

Mais tout cela est donc conditionné à la véracité des dires de Prairie ? Que vaut réellement la parole de cette jeune femme qui réclame d'être appelée "OA", revenue de nulle part après sept années, qui organise des séances nocturnes dans une maison abandonnée devant un parterre d'auditeurs eux-mêmes considérés comme des freaks dans la communauté de la ville où ils vivent ? Quel crédit accorder à cette conteuse qui semble réellement raconter des fables moins pour se confier à des élus improbables que pour les apaiser, les faire voyager, leur faire croire à une situation pire que la leur ? Dans sa dernière partie, la série joue à doucher la crédulité de ce groupe et du téléspectateur en dévoilant des pièces accablantes contre Prairie, indiquant qu'elle a inventé tout cela en s'inspirant de livres et documents, improvisant peut-être ou délivrant un scénario construit pendant toutes ces années loin de chez elle ? 

Deux faits achèvent de tout tournebouler dans l'ultime épisode de la saison quand on se rappelle que Prairie a disparu aveugle et a réapparu voyante (à plus d'un titre puisque, comme elle a prétendu avoir toujours eu des prémonitions, elle a encore un flash la prévenant d'une tragédie potentielle) et qu'on se demande donc en effet comment cela est possible ; puis quand dans une séquence fabuleuse et glaçante, renvoyant à de nombreuses tueries récentes en Amérique, un carnage est sur le point d'être commis dans le lycée fréquentée par Brenda, Buck, Steve et "French" qui, pour l'empêcher, reproduisent, de manière surréaliste, la danse en cinq mouvements enseignée par Khatun et transmise par OA. La réussite de la manoeuvre semble alors prouver que Prairie n'a pas raconté n'importe quoi.

Pour incarner une histoire aussi abracadabrantesque, il faut s'appuyer sur un casting imparable, condition indispensable pour que le téléspectateur suive sans ricaner - toute distance entre le récit et celui qui le regarde tue alors la capacité à l'accepter. Brit Marling est une comédienne atypique, très belle mais avec une présence singulière, apte à troubler sans sombrer dans un jeu maniériste, affecté, et c'est cette combinaison rare qui en fait l'interprète idéale de Batmanglij, leur complicité étant absolue. Elle est remarquablement entourée, en particulier par Emory Cohen (repéré dans le chef d'oeuvre The Place beyond the pines, de David Cianfrance, où il jouait le fils de Bradley Cooper) d'une subtilité exemplaire dans le rôle de Homer, ou encore Jason Isaacs, impeccable en savant tordu, monstre séduisant. On notera aussi la participation dans un second rôle de Riz Ahmed (récompensé d'un Golden Globe pour sa prestation dans The Night of), ou l'incandescent Patrick Gibson qui donne à Steve ce feu étonnant. Il faudrait les citer tous, ceux qui composent cette distribution si bien choisie - et j'espère que la saison 2 permettra de les retrouver, comme Paz Vega (superbe actrice espagnole) ou Hiam Abbass (grande comédienne arabo-israélienne, qui incarne Khatun).

The OA est une expérience marquante : si on s'y abandonne, c'est un puits sans fond dans lequel on plonge avec un mélange d'effroi et d'excitation grisant (si ce n'est pas le cas, en revanche, mieux vaut ne pas insister, plus la série progresse, moins on l'appréciera). Je n'ai tout simplement jamais ressenti ça avant ni depuis, et, alors qu'enfin Brit Marling a annoncé la fin de la rédaction de la saison 2 (et donc son tournage imminent), on éprouve de nouveau ce délicieux frisson relatif aux suites à donner à un chef d'oeuvre : comment vont-ils faire sinon mieux, du moins aussi bien ? Réponse, certainement, à la fin de l'année : patience donc.