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vendredi 5 février 2016

Critique 810 : TRIBULATIONS D'UN PRECAIRE, de Iain Levison


TRIBULATIONS D'UN PRECAIRE (en version originale : A Working Stiff's Manifesto) est un récit écrit par Iain Levison, publié en 2007 par les Editions Liana Levi.
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Iain Levison

En six chapitres, Iain Levison revient sur de multiples emplois qu'il a décrochés : tous avaient en commun des conditions de travail difficiles et des salaires médiocres, précarisant ceux qui les exerçaient. C'est ainsi qu'il a été employé à la découpe de poissons dans un grand magasin de luxe, barman en remplacement de son co-locataire (Devenir associé), livreur de fioul, peintre de garage (Le câble, un droit naturel ?), cuisinier, camionneur, déménageur (Ne serions-nous pas plus heureux ailleurs ?), employé dans des poissonneries en Alaska (Dans la gadoue), livreur-accrocheur, installateur de câbles (Internet ou le rayon de la mort du cerveau), et, en se préparant à écrire ses aventures, attendant que son téléphone sonne après de nouveaux entretiens d'embauche...  

La lecture des romans de Iain Levison indiquait clairement qu'il avait lui-même connu les galères de ses héros, issus de milieux modestes, vivant tant bien que mal (plutôt mal que bien !) de petits boulots, ayant connu des périodes de chômage. Tout cela trouve sa confirmation et sa relation dans ce texte intitulé Tribulations d'un précaire, comptant moins de 200 pages mais écrites avec un réalisme rageur. Jack London n'est pas mort : il a changé de nom et s'appelle Iain Levison.

A l'origine, l'auteur rappelle qu'il a dépensé 40 000 dollars pour suivre des études universitaires et décrocher un diplôme de lettres - certificat qui ne lui a en vérité jamais permis de trouver un travail décent pour lequel il serait compétent. Pourtant, il a eu le rêve d'écrire "le grand roman américain", mais la réalité l'a rattrapé et de manière très brutale. 

Levison a recensé les jobs qu'il a enchaîné : 42 ! Et il n'a pas ménagé sa peine en devenant tour à tour poissonnier, cuisinier, livreur de fioul, déménageur, serveur... Il a aussi vu du pays puisqu'il a été jusqu'en Alaska où on promettait aux postulants qu'ils bosseraient plus mais pour gagner plus : en vérité, il y a été confronté à des cadences infernales, un climat hostile, une ambiance électrique, pour pêcher du poisson, dormir trempé dans des couchettes, supporter les humiliations de petits chefs et des collègues aux passés troubles et aux opinions limites. Au bout du compte, quand tombe la paie, la récompense est dérisoire, les recours contre les patrons nuls, les travailleurs sont hagards ou à moitié fous, et le retour à la civilisation rude...

Pourtant, malgré ce tableau glaçant, Tribulations d'un précaire est un récit vigoureux, rédigé par un homme à la volonté étonnante, à la lucidité terrible : la prose de Levison est toujours aussi sarcastique, sa narration aussi nerveuse que dans ses romans, et son livre a l'allure d'une aventure (douloureusement) initiatique. On voyage avec lui dans des Etats-Unis à l'économie en bonne santé grâce à l'exploitation de ses salariés. Dans ce pays où tout est possible mais où rien n'est certain et acquis, le secret réside dans le fait qu'il y aura toujours quelqu'un pour accepter (même s'il n'est pas qualifié) un boulot que les autres refusent.

Levison devient donc un de ces vagabonds, sillonnant l'Amérique d'Est en Ouest, du Sud au Nord, version moderne du héros de John Steinbeck, Les Raisins de la colère, dont l'histoire se répète. Le quotidien est rythmé par les petites annonces, les entretiens d'embauche, et la prise conscience qu'on engage moins des hommes qu'ils ne se vendent pour survivre. Seul l'amour de la littérature et de vagues projets d'écrire un jour (peut-être vivre de l'écriture) l'empêchent de sombrer.

Cette nouvelle lutte des classes est racontée avec les tripes : Levison a à coeur de montrer, de décrire, évitant la langue de bois. L'ouvrage abonde en anecdotes, ce qui rend la lecture palpitante et édifiante, Substituant à l'aigreur et la haine une clairvoyance, presque un détachement, imparables. Il s'en amuse quelquefois ("D'où viennent les ­riches ? (...) Sont-ils une race à part, débarquent-ils d'une autre planète ?"), s'emporte aussi (dénonçant la mutation des universités en "industrie" qui ne produit rien sinon de futurs sans-emploi ou les agences d'intérim qui sont devenus "les plus gros employeurs du pays"), mais maintient en toutes circonstances une dignité et une volonté extraordinaires, comme s'il envisageait tout cela comme des expériences de vie.

Deux passages sont particulièrement significatifs et éloquents dans ce récit. D'abord quand Levison philosophe avec ironie : "Regardez l'Union soviétique, un pays fondé sur l'idée que ceux qui travaillent pour vivre devraient être respectés, protégés : ça n'a pas bien marché. Cette expérience sociale sert à présent d'histoire édifiante pour quiconque pense que ceux qui travaillent pour gagner leur vie ont des droits. C'est presque une justification pour ne pas respecter vos ouvriers, pour leur pisser dessus de toutes les manières possibles, pour promouvoir l'idéal capitaliste éprouvé".

Puis, à la fin du livre, il livre un constat sans concession, sans illusion : on peut considérer le travail comme une façon honorable de vivre, mais on n'en retient souvent que les vicissitudes, les dérives, réduisant l'homme à l'état d'esclave d'un système qui se moque des lois. "Ce n'est pas une question d'argent. Le véritable problème, c'est que nous sommes tous considérés comme quantité négligeable. Un humain en vaut un autre. La loyauté et l'effort ne sont pas récompensés.(...) Ceux qui font des promesses sont si loin de tout qu'ils ne voient même plus que leurs promesses ne signifient rien".

Au terme des périples retracés ici, Iain Levison dit : "Je pourrais écrire un bouquin sur cette merde". Tribulations d'un précaire en est le résultat, en provenance d'Amérique mais parlant de partout : un parfait résumé de la mondialisation en somme.

mercredi 13 janvier 2016

Critique 791 : TROIS HOMMES, DEUX CHIENS ET UNE LANGOUSTE, de Iain Levison


TROIS HOMMES, DEUX CHIENS ET UNE LANGOUSTE (The Dogwalkers en version originale, comme indiqué par l'éditeur français, mais le titre original véritable est How To Rob An Armored Car) est le quatrième livre écrit par Iain Levison, publié en 2009 par les Editions Liana Levi.
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A Westlake, petite ville dévastée par la crise économique, trois amis trentenaires galèrent et font contre mauvaise fortune bon coeur en oubliant leur triste quotidien dans la consommation assidue de cannabis. 
Kevin Gurdy est sorti depuis peu de prison pour avoir cultivé et vendu de l'herbe, il a décroché un boulot de promeneur de chiens, et vit avec Linda et leur petite fille Ellie, mais leur couple bat de l'aile. 
Mitchell "Mitch" Alden s'ennuie ferme en travaillant au rayon auto d'un grand magasin. Il vit en co-location avec Douglas "Doug" Keir qui n'a d'autre talent que de faire griller des steaks dans un fast-food.
A la suite d'une mauvaise blague qui tourne mal, Mitch perd sa place, Doug est victime d'un licenciement général et Kevin déprime en comprenant que sa femme va le quitter - ignorant qu'elle l'a trompé une fois avec Doug, auquel il reproche son arrestation (alors qu'il n'y est pour rien).
Les trois jeunes hommes ont donc besoin d'argent et échafaudent plusieurs projets foireux : ils volent une télé au magasin où bossait Mitch, envisagent d'écouler les médicaments que cache chez lui un des clients de Kevin, s'emparent d'une Ferrari mais doivent l'abandonner car elle est équipée d'un système de géo-localisation... Jusqu'à ce que Mitch les persuade de commettre un braquage en plein jour en attaquant le fourgon blindé qui dépose l'argent d'une banque...

Après avoir beaucoup aimé Un Petit Boulot, le premier roman de Iain Levison, j'ai cherché à la bibliothèque municipale un autre ouvrage de cet auteur et j'ai eu l'heureuse surprise de découvrir qu'il y en avait un autre en rayon. Il était un peu plus épais (260 pages) mais rien de dissuasif.

Il faut d'abord relever une bizarrerie concernant les titres de ce roman : l'éditeur français indique qu'initialement il s'appelle The Dogwalkers (soit "Les Promeneurs de chiens"), mais en vérité il s'intitule How to rob an armored car (soit "Comment voler un fourgon blindé"). Et finalement donc, en France, nous aboutissons à Trois hommes, deux chiens et une langouste. Chacun de ces titres correspond à des éléments du roman, mais The Dogwalkers me semble le plus approprié, possédant une concision plus séduisante.

Iain Levison renoue ici avec des figures de style déjà à l'oeuvre dans Un petit boulot : on retrouve ce mélange jubilatoire d'humour absurde et d'histoire policière avec des anti-héros attachants. Mais ce comique de situation est encore plus pathétique ici : c'est une véritable fuite en avant à laquelle nous assistons avec la certitude que, cette fois, les héros s'en tireront moins bien que Jake Skowran dans Un petit boulot (quand bien même ce dernier commettait des méfaits plus graves).

L'action reste concentrée, se déroulant sur quelques semaines, dans un périmètre réduit (encore le cadre d'une ville victime de la crise économique). La différence la plus notable réside dans le fait que l'on a affaire à trois protagonistes et non plus à un seul narrateur comme dans Un petit boulot : cela dilue un peu l'intensité du propos et d'ailleurs la colère qui habitait les monologues intérieurs de Jake Skowran a laissé la place à des réflexions plus amères et résignées chez Mitch, Doug et Kevin. 

Pourtant le grand talent de Levison consiste toujours à partir des mésaventures de ces trois losers dans un environnement désolé à produire un récit paradoxalement enjoué. Cette capacité à traiter de la malchance avec bonne humeur empêche le lecteur d'être accablé, au contraire il est ravi par le génie certain des trois amis à se prendre les pieds dans leurs propres embrouilles. L'angoisse qui les étreint, leur conscience de la loi et de la morale, associées à leur marginalisation sociale les handicapent lourdement dans leurs entreprises en même temps qu'elles suscitent la sympathie du lecteur.

On est davantage ému par les mauvais choix de Mitch, Doug et Kevin (peut-être le plus affligé des trois) qu'exaspérés par leur paresse : avec leurs séances de fumette irrésistibles, où les uns charrient l'autre quand il s'aperçoit que même la peinture de leur appartement en souffre, les héros de Levison sont de parfaites têtes à claques, mais ce qui les sauve, c'est qu'ils ne sont pas des idiots finis et font même preuve d'une salutaire auto-dérision.

La structure de l'intrigue reprend les motifs déjà éprouvés dans Un petit boulot : le crescendo dans les délits, du vol d'une télé grand écran (pour honorer en fait leur loyer) à celui, désastreux, d'une Ferrari après d'interminables planques dans le froid hivernal dans les bois avoisinant un parking, jusqu'à l'attaque finalement commis dans la précipitation et l'improvisation d'un fourgon blindé, est très efficace. On se prend à souhaiter la réussite de ce trio aux plans improbables, non pas par qu'ils représentent une version romantique de malfrats mais juste parce qu'on admet que leur situation sociale est si triste qu'ils méritent une revanche.

Dans cette configuration, même si le personnage de Kevin affiche un background bien développé (séjour en prison, libération conditionnelle, vie conjugale) et que celui de Mitch s'affirme comme un étonnant leader dont le sens de l'initiative et la détermination paieront, Doug devient le rôle le plus intéressant. Lui seul semble vraiment être à la fois réaliste et positif, traversé par des scrupules et animé par des espoirs : à ces égards, sa liaison avec Linda donne lieu à des passages très drôles et d'un sentimentalisme émouvant, puis ses rêves professionnels (chirurgien, pilote d'hélico, et surtout auteur de romans pour enfants - avec une histoire de langouste absolument désopilante) sont comme un récit dans le récit. Le fatalisme dont il fait preuve à la fin mais aussi la manière étonnamment positive avec laquelle il accepte son sort sont formidablement rédigés.

Je ne serai guère surpris que, comme pour Un petit boulot et Arrêtez-moi là !, Trois hommes, deux chiens et une langouste finisse par intéresser un cinéaste : la prose de Levison est si évocatrice et son style si divertissant évoquent le cinéma des frères Cohen ou, plus encore, celui de Stephen Frears, tout en étant facilement transposables ailleurs que dans les décors américains. Plus fournis également en dialogues, son adaptation semble plus évidente qu'Un petit boulot, avec un langage simple, direct. 

En tout cas, c'est pour moi une confirmation : cet auteur et ses romans sont très plaisants, faciles à lire. Le regard complice, amusé, de Iain Levison a le don de transformer la chronique sociale en comédie intelligente et touchante, avec des personnages attachants.

jeudi 7 janvier 2016

Critique 787 : UN PETIT BOULOT, de Iain Levison


UN PETIT BOULOT (en version originale : Since the layoffs) est le premier roman écrit par Iain Levison, publié en France en 2003 par les Editions Liana Levi, traduit par Fanchita Gonzalez Battle.
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Jake Skowran réside dans une petite ville américaine dévastée par la crise industrielle : l'usine qui employait la plupart des hommes a fermé après que son activité ait été délocalisée. Sans emploi, Jake s'efforce depuis d'éviter ses créanciers et parie ce qui lui reste d'argent, sans grand succès, pour tenter de se refaire. Il a tout perdu : sa petite amie, sa télé, son abonnement au câble, sa stéréo, son aspirateur...
Pourtant, coup sur coup, Jake décroche deux boulots : son meilleur ami, Tommy, lui propose de l'aider dans un magasin-station service dont le caissier vient d'être abattu lors d'un braquage. Le salaire est misérable et les conditions de travail déplorables, encore plus lorsqu'un cadre de cette chaîne de supérettes débarque pour rédiger un rapport sur l'activité de l'enseigne locale.
Jake est aussi sollicité par Ken Gardocki, son bookmaker, qui lui a proposé d'effacer ses dettes de jeux contre la somme rondelette de 5000 dollars : en échange il devra tuer sa femme, une ancienne strip-teaseuse, plus jeune que lui, qui le trompe avec un autre homme. N'ayant plus rien à perdre, Jake accepte aussi ce job.
Sa place auprès de Tommy fournit une couverture à Jake qui assure les nuits en alternance avec un adolescent surnommé "Patate", prêt à fermer les yeux sur son absence la nuit où il va exécuter son contrat. Il le remplit parfaitement, sans laisser de traces derrière lui, ni même ressentir de remords ensuite.
Gardocki est pleinement satisfait et propose d'autres missions à Jake. La police finit par s'intéresser à lui, mais sans réussir à le confondre. Toutefois quand il rencontre Sheila, une jeune femme travaillant aussi au commissariat (à des tâches subalternes), il hésite à continuer à tuer, conscient qu'il peut entreprendre une nouvelle vie amoureuse sérieuse...  

Comme j'ai envie de le faire pour les films, je souhaite également désormais ouvrir des entrées pour d'autres lectures que des bandes dessinées. J'ai toujours apprécié de lire des romans, parfois des biographies et des essais, mais la consommation de comics m'en a éloigné : je n'avais tout simplement pas le temps. Et puis si, autrefois, je pouvais engloutir un livre rapidement, aujourd'hui c'est plus laborieux : il faut vraiment que je sois captivé pour ne pas me décourager. Aujourd'hui, j'ai aussi envie de varier les plaisirs de lecture pour découvrir de nouveaux auteurs, en retrouver d'autres que j'ai délaissés, et éviter la saturation de bandes dessinées (comme cela a été globalement le cas avec les comics super-héroïques ces derniers mois).

Le problème quand on veut se remettre à lire des romans, c'est : par où (re)commencer ? L'offre est pléthorique, les envies multiples. J'ai choisi de redémarrer par un petit volume (deux cents pages), dans un genre que j'ai abondamment fréquenté depuis toujours (le polar), et aussi attiré par la perspective que l'ouvrage élu allait connaître une adaptation au cinéma (le moment venu, je pourrais ainsi vérifier la qualité du film par rapport au matériau d'origine).  

J'ai repéré Iain Levison dans un article récent paru dans "Paris Match" à l'occasion de la sortie de son dernier opus (Ils savent tout de vous). Je ne connaissais pas du tout son travail ni sa vie, juste que deux de ses oeuvres allaient devenir des films : Arrêtez-moi là, réalisé par Gilles Bannier, avec Reda Kateb, Léa Drucker, Zabou Breitman, sorti le 6 Janvier ; et donc Un petit boulot, réalisé par Pascal Chaumeil, avec Romain Duris, Michel Blanc et Alice Bélaidi, à venir.

Né en 1963 à Aberdeen en Ecosse, Levison vit désormais à Philadelphie et Un petit boulot est son premier roman, édité en 2003. Avant de vivre de sa plume, comme il l'a raconté dans Tribulations d'un précaire, il a collectionné les jobs les plus improbables (une quarantaine !... Poissonnier, livreur de fuel, cuisinier, déménageur, livreur...) et cela est utile à savoir pour apprécier Un petit boulot.

En effet, la dimension sociale est aussi, sinon plus importante dans son histoire que l'aspect policier et très souvent, le narrateur nous livre ses réflexions, pleines de colère, sur la crise qui accable les petites gens comme lui, évoluant dans des cités industrielles désormais misérables. Le chômage, le manque d'argent, aboutissent à un manque affectif, une rage contre les institutions, la dématérialisation du monde, l'impuissance politique. 

Le roman noir, en général, a toujours été irrigué par cette détresse économique, poussant des individus ordinaires à sombrer dans la délinquance, le banditisme. Certains auteurs ont considéré que c'était le corollaire d'un fatalisme pour des héros s'adonnant à des actes criminelles ou des policiers n'ayant plus aucune illusion sur le déclin du monde. David Goodis a écrit de magnifiques pages dans ses meilleurs romans à partir de ces notions, développant le polar moderne tel que Dashiell Hammett l'a formulé en jetant les intrigues de salon dans la rue.
   
Le thème du héros prêt à tout pour s'en sortir a aussi inspiré à Donald Westlake un de ses titres les plus puissants, avec Le couperet (adapté au cinéma par Costa Gavras, avec José Garcia). Mais Iain Levison traite du sujet avec sa propre personnalité, sans imiter son illustre prédécesseur : son style se distingue par une narration volontiers nonchalante, avec donc ces digressions "off" de Jake Skowran, mais quand même énergique. L'usage du présent de l'indicatif et de la première personne du singulier (puisque toute l'histoire est racontée par le personnage principal, de son unique point de vue) rendent la lecture très fluide, immersive, et permettent d'éprouver de la sympathie pour ce personnage qui va pourtant commettre des meurtres.

L'autre atout de Levinson, c'est l'humour qu'il parvient à glisser dans son propos : la comédie ne provient pas des dialogues qui sont rares (et cela sera intéressant de voir comment le film contournera ce parti pris) mais des situations qui basculent souvent dans l'absurde. Et c'est réjouissant. Pour son premier contrat, la chance sert Jake ; pour le suivant la situation est à la fois macabre (il doit achever un malade du Sida en phase terminale) et délirante ; et sa dernière mission (sur une plage, avec un fusil puant l'urine, avec une cible qu'il rate et devra achever de manière acrobatique) est même hilarante. Le contraste qui s'opère entre l'horreur des assassinats et l'humour grinçant avec lesquels Levison les met en scène est irrésistible tout en jouant sur une dilatation du temps qui souligne l'amateurisme de Jake, la pénibilité de sa tâche, et paradoxalement son efficacité à l'ouvrage.

Les relations entre Skowran et Gardocki sont savoureuses, surtout lorsque ce dernier, préoccupé par l'enquête ouverte par la police (et la révélation concernant son chauffeur personnel...), verse dans la paranoïa... Tout en poursuivant ses affaires ! Les scènes avec Tommy sont moins relevées, tandis que le second rôle de "Patate" ajoute un zeste d'étrangeté intrigante (parce que l'ado souffre d'un problème d'élocution qui trouvera son remède de manière inattendue). Quant à la romance entre Sheila et Jake, elle est croustillante puisqu'elle ignore qu'elle fréquente un tueur (même si elle finit par se douter que son amant a des occupations troubles quand elle accepte un week-end avec lui en Floride).

Un petit boulot est un petit bijour, qui se lit vite, avec un plaisir intense, et qui concilie la réflexion sociale avec un plot policier très efficace. Une vraie révélation.
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Pour finir, un post-scriptum concernant le film tiré de ce roman : il a donc été réalisé par Pascal Chaumeil, mais le cinéaste n'aura jamais vu son long métrage terminé puisqu'il est prématurément mort, à 54 ans, à la fin du tournage. Il avait signé auparavant Un plan parfait, avec Dany Boon et Diane Kruger, et surtout le formidable L'arnacoeur, avec Vanessa Paradis et Romain Duris.
C'est d'ailleurs parce qu'il souhaitait retrouver Duris et le confronter à Marion Cotillard qu'il avait initié son projet suivant, une comédie intitulée Vivre, c'est mieux que mourir, inspiré du Magnifique de Philippe De Broca. Mais il ne parvint pas à le financer et adapta donc Un petit boulot.
Dans les rôles principaux, on trouvera donc Romain Duris (Jake *) :
 Michel Blanc (Gardocki *)
 Alice Belaidi (Sheila *)
(* : les noms et prénoms devraient logiquement être modifiés, au moins francisés.)

La date de sortie n'a pas encore été communiquée.