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lundi 6 juin 2016

Critique 912 : PORTRAITS D'IDOLES, de Frédéric Martinez


PORTRAITS D'IDOLES est un recueil de six portraits d'actrices américaines, écrit par Frédéric Martinez, publié en 2015 par les Editions Perrin.
 Frédéreic Martinez

L'art du portrait est un exercice périlleux. Il ne s'agit pas, en vérité, de dresser une biographie miniature d'une personnalité célèbre dans un domaine particulier mais plutôt d'écrire ce qu'inspire à un auteur un individu passé à la postérité.

C'est à ce petit jeu, exigeant une rédaction exigeante et subjective, que s'est livré Frédéric Martinez, qui s'est jusqu'alors illustré dans des biographies aussi diverses que John Fitzgerald Kennedy (2013), Jimi Hendrix (2010) ou Claude Monet (2009). Dans un tout autre genre, son ouvrage Petit éloge des vacances (2013) lui a valu un succès d'estime.

Cette fois, donc, il nous adresse six portraits d'actrices de l'âge d'or de Hollywood, avec, il faut bien le dire, des fortunes diverses, une inspiration très inégale.
 Ava Gardner

Ava Gardner, "le plus animal du monde", ouvre le bal et donne le ton : souvent qualifiée par l'auteur de déesse du sexe" en raison de sa liberté dans ses relations avec ses amants, Martinez lui consacre une soixantaine de pages, le plus long des textes de son livre. Il s'arrête sur quelques dates censées résumées sa tumultueuse existence : en 1942, à 20 ans, elle se marie avec Mickey Rooney, c'est encore une starlette dont la carrière piétine. Deux ans plus tard, elle est courtisée avec insistance par le magnat Howard Hughes (une figure qu'on retrouvera chez d'autres muses de Martinez) mais le repousse. En 1945, elle épouse le musicien de jazz Arte Shaw. En 1946, enfin, elle décroche le rôle qui va faire d'elle une icone dans Les Tueurs de Robert Siodmak. Trois ans après, elle entame une relation passionnelle avec le crooner Frank Sinatra. 1950 la voit incarner Pandora d'Albert Lewin.
Cette dernière incarnation (avec celui de La comtesse au pieds nus de Joseph L; Mankiewicz, en 1954) sera sa meilleure performance, car Ava n'était pas une grande interprète : ce qu'elle jouait le mieux, avec le plus d'intensité, c'est sa propre vie et Martinez est visiblement fasciné par cette créature affranchie, qui n'avait pas sa langue dans sa poche.
 Grace Kelly

Grace Kelly a droit à une trentaine de pages, mais, là, l'auteur a plus de difficultés à dépasser les clichés attachés à l'égérie d'Hitchcock devenue la princesse de Monaco en 1956 à 27 ans. Pour Martinez, celle qui était souvent résumée au "feu sous la glace" semblait ne vouloir que se marier pour fuir Hollywood dont l'esprit de compétition la minait.
La théorie est discutable et il est aujourd'hui connu qu'elle voulut poursuivre sa carrière d'actrice même après avoir épousé Rainier (elle avait été sollicitée par "Hitch" pour Pas de printemps pour Marnie).
Néanmoins, notre portraitiste rappelle avec à-propos qu'elle devint amie avec Ava Gardner durant le tournage de Mogambo (1952) où elle gagna le respect de John Ford et put donner la réplique à son idole Clark Gable. Elle tint tête à Stewart Granger, qui la méprisait, sur L'émeraude tragique.
Mais Martinez semble avoir, comme tant d'autres, buté sur l'énigme de cette femme à la beauté surréelle et énigmatique.
 Ingrid Bergman

Ingrid Bergman, évoquée sur presque 40 pages, n'a pas non plus inspiré grand-chose d'original à l'auteur, même si la synthèse qu'il écrit de sa filmographie est éloquente. En 1942, à 27 ans, elle tourne dans Casablanca de Michael Curtiz, qui ne l'estime pas davantage que Humphrey Bogart, mais qui deviendra un grand classique, malgré un scénario pratiquement écrit au jour le jour. En 45, elle tombe amoureuse du photographe de guerre Robert Capa et leur romance a pour témoin Hitchcock lors du tournage des Enchaînés, mais deux esprits aussi avides de liberté ne pouvaient espérer s'engager dans une liaison stable et durable.
Un an après, la suédoise, dont le charisme si lumineux et le jeu si intense n'avaient pas besoin de maquillage, découvre Rome ville ouverte de Roberto Rossellini pour qui elle rêve de tourner. Avant cela, elle incarnera Jeanne d'Arc de Victor Fleming, mauvais film mais rôle longtemps espéré. Puis, en 1949, Stromboli fera d'elle la femme la plus haïe de l'Amérique, désignée comme une mauvaise épouse, mère indigne, star ingrate. Cette rebelle bannie est devenue un emblème auquel Martinez n'ajoute rien, même si son admiration est sincère.
 Rita Hayworth

Rita Hayworth offrait un territoire plus prometteur car elle a rarement été au coeur de biographies renommées. Mais celle qui fut à la fois une danseuse de musicals et une actrice de séries noires fameuses n'a droit qu'à moins de vingt pages.
Sa trajectoire est réduite à une peau de chagrin et Martinez se contente de l'évoquer via son long métrage le plus commenté quand Orson Welles transforma cette rousse incendiaire, l'immortelle interprète de Gilda (Charles Vidor, 1946), en blonde fatale dans La dame de Shangaï. Cette scène célèbre où son amant cinéaste sacrifia sa chevelure, provoquant un scandale retentissant, qui n'épargnera pas le film d'un échec commercial, est reprise ici et  analysée comme le pivot existentel de Rita Hayworth.
S'il est vrai qu'elle a accumulé les amours malheureuses et connut une fin de vie pathétique (atteinte de la maladie d'Alzheimer), le chapitre manque cruellement d'émotion et d'originalité.
 Audrey Hepburn

Audrey Hepburn n'est pas une "déesse du sexe" comme celles qui semblent tant passionner Martinez. Est-ce ce déficit érotique qui lui vaut seulement 13 petites pages ? C'est peu dire que ce traitement est injuste alors que la femme était admirable et l'actrice divine. Mais l'auteur ne cite même aucun titre de sa prestigieuse filmographie, aucune de ses collaborations avec de grands cinéastes (Wyler, Wilder, Edwards, Huston, Cukor, quand même !).
Il ne rappelle que la jeunesse éprouvante de la jeune fille née en 1929 qui a connu mille privations dans la Hollande occupée par les nazis - expérience certes fondatrice car Audrey deviendra à la fin de sa vie une femme de coeur bouleversante auprès des miséreux. Mais c'est un peu court.
Marilyn Monroe

Marilyn Monroe est examinée sur une trentaine de pages mais c'est le chapitre le plus fort du recueil. Ce résultat est attendu tant la plus explosive blonde de Hollywood concentre les obsessions de l'auteur : en effet, la "good time girl" qui était submergée par ses névroses est un sujet d'études parfait pour Martinez.
Pourtant, il ouvre son portrait sur une citation mal référencée ("Tu veux me voir en Marilyn ?" ne s'adresse en effet pas à Susan Strasberg mais au photographe Ed Feingersh, comme cela est dit dans l'excellent Une blonde à Manhattan d'Adrien Gombeaud, dont j'ai parlé ici). Mais de 1936, où la jeune Norma Jean Baker de dix ans se promène devant le Grausman's chinese theatre à sa mort en 1962 en passant par le photoshoot à Long Island avec André de Diennes et le triomphe de Les hommes préfèrent les blondes (Howard Hawks, 1953), elle hante des pages intenses dont les dernières, sans ponctuation, semblent rédigées dans un état second par Martinez, littéralement en transe.

Malgré un style parfois exagérément maniéré (qui abuse du passé simple et de l'imparfait du subjonctif) et des approches peu variées (où la dimension érotique des actrices domine), ces Portraits d'idoles ne manque pas d'intérêt, juste d'originalité et d'équité. L'exercice, je le disais, est difficile, Frédéric Martinez s'y est prêté sans vraiment le dominer mais son ouvrage a le mérite de ne pas traîner en longueur avec un peu plus de 200 pages.

mardi 19 janvier 2016

Critique 796 : JE PENSAIS QUE MON PERE ETAIT DIEU (Et Autres Récits de la Réalité Américaine), anthologie composée par Paul Auster


JE PENSAIS QUE MON PERE ETAIT DIEU (Et Autres Récits de la Réalité Américaine) est une anthologie composée par Paul Auster, publiée en 2002 par les Editions Actes Sud (reprise depuis en Livre de Poche).
*
Paul Auster

J'ai découvert l'oeuvre de Paul Auster quand j'étais au collège grâce à mon meilleur ami qui me prêta le roman La Musique du Hasard. La promesse qu'il me fit d'une lecture à nulle autre pareille et la confiance dans le jugement de mon acolyte se confirmèrent avec l'histoire de ces deux héros entraînés dans une aventure effectivement extraordinaire, racontée avec un brio certain.

Je ne me fis pas prier ensuite pour dévorer Moon Palace puis Leviathan et La Trilogie New-Yorkaise (avec Cité de verre, dont l'adaptation en bande dessinée par Paul Karasik et David Mazzucchelli est modèle du genre ; Revenants et La Chambre Dérobée). Plus tard il y eût Mr Vertigo, qui est peut-être le livre d'Auster que je continue de préférer.

Les années passèrent et je m'éloignais des parutions de l'écrivain américain, absorbé par d'autres découvertes littéraires et surtout accaparé par les bandes dessinées. Je renouais avec Auster en découvrant le diptyque de Wayne Wang dont il co-signait le scénario, Smoke et Brooklyn Boogie (le premier étant tout de même très supérieur au second). Puis à nouveau, une éclipse.

Il y a maintenant quatre ans, ma mère m'offrit Sunset Park : ce cadeau me surprit doublement, d'une part parce que j'ignorai que ma mère savait que j'appréciai Paul Auster, d'autre part parce que, donc, je ne suivais plus ses publications. Mais, comme à chaque fois, je constatais quel merveilleux conteur il demeurait.

Accessoirement, j'aime le format des livres édités chez Actes Sud, ces livres rectangulaires (21,5 x 11,5 cm) avec leur papier crème, leur couvertures toujours très belles et originales, leurs traductions remarquables.

Aujourd'hui je me rends compte en consultant la bibliographie de Paul Auster que j'ai laissé filer beaucoup de ses oeuvres et comme l'appétit pour le roman me revient, il fait partie de ces auteurs que j'ai envie de lire (voire relire) à nouveau. C'est donc ce qui m'a motivé à emprunter à la bibliothèque municipale Je pensais que mon père était Dieu.

La genèse de cet opus est déjà une histoire comme aurait pu l'imaginer Paul Auster chez qui les personnages aiment (se) raconter, dont les aventures paraissent à la fois vraies et fictives au point qu'on ne distingue souvent plus ce qui se relève de l'imaginaire et de la réalité, du mensonge et de la vérité.
Paul Auster a 52 ans quand en 1999 le projet de cette anthologie débute. C'est donc déjà un écrivain reconnu et prolifique (près d'une trentaine de titres depuis 1987), et c'est grâce à ce prestige et la qualité de sa production  qu'il est invité au mois de Mai dans l'émission de radio de NPR, Week-end all things considered, animé par Daniel Zwerdling. Il y lit une de ses histoires et se voit proposer de répéter l'expérience. Mais l'auteur décline l'offre, estimant être trop occupé et incapable de livrer un récit différent fréquemment.

Intervient alors Siri Hustedt, la femme d'Auster, elle-même romancière, qui lui suggère une alternative : ainsi se forme le National Story Project. L'écrivain revient dans le programme de Zwerdling et invite les auditeurs à lui envoyer des histoires qu'il sélectionnera pour en faire une lecture.

"Un livre, c'est le seul lieu au monde où deux étrangers peuvent se rencontrer de façon intime."
Paul Auster (2002).

Il s'agissait, pour citer Auster, de recevoir des "histoires vraies aux allures de fiction" avec lesquelles il comptait constituer des "archives véridiques, un musée de la réalité américaine".

Si l'anthologie compte 172 textes (ce qui est déjà copieux), c'est plus de 4 000 histoires que reçut le romancier ! Lire tout cela a été un travail titanesque, à la fois formidablement gratifiant et aussi terriblement envahissant. Dans la préface, il déclare :

"… Un si grand nombre d’émotions à affronter, un si grand nombre d’inconnus installés dans mon living, des voix si nombreuses me parvenant de tant de directions différentes … Ces soirs-là, en l’espace de deux ou trois heures, j’ai eu l’impression que la population entière de l’Amérique était entrée dans ma maison. Je n’entendais pas l’Amérique chanter. Je l’entendais raconter des histoires. … Gaffes burlesques, coïncidences déchirantes, frôlements avec la mort, rencontres miraculeuses, incroyables ironies, prémonitions, chagrins, douleurs, rêves – tels sont les sujets sur lesquels les participants ont choisi d’écrire …"

Rapidement, Auster a compris qu'il fallait donner à cette masse écrite un contenant, pour justifier cette entreprise, en conserver la trace. Le résultat tient dans ce livre, où les textes sont classés en dix catégories : Animaux, Objets, Famille, Slapstick, Inconnus, Guerre, Amour, Mort, Rêves, Méditations

L'ouvrage montre aussi que l'histoire est aussi une géographie, une cartographie d'un pays, explorant l'intimité de leurs auteurs et révélant l'universalisme de leurs récits. C'est passionnant, drôle, triste, troublant : un vrai tourbillon émotionnel.

Difficile de ne pas être fasciné à la fois par le projet et ce qu'il dit : on pénètre dans ces vies, on traverse l'Histoire, on voyage non seulement dans 49 Etats américains mais aussi d'autres pays, on éprouve mille sensations... Vertigineux !

Le format des histoires est très variable, de quelques lignes pour la plus courte à quatre ou cinq pages pour les plus longues. Et cela guide le lecteur : il ne s'agit pas d'absorber tout cela d'une traite, ni même de s'astreindre à une suite linéaire. Il est préférable de picorer, d'aller et venir d'un thème à un autre, de découvrir plusieurs textes d'affilée puis de s'interrompre et de reprendre avec un seul. A chaque fois qu'on l'ouvre, c'est comme si cette anthologie nous donnait rendez-vous, nous réservait une surprise : le procédé est ludique et l'impression est jubilatoire.

Ecrites selon des règles à la fois strictes et suffisamment souples, il s'agit donc "d'histoires vraies, sans restriction de sujet ni de style". Ces histoires devaient, selon le souhait de Paul Auster, être "non conformes à ce nous attendons de l'existence, des anecdotes révélatrices des forces mystérieuses et ignorées qui agissent nos vies, dans nos histoires de famille, dans nos esprits et nos corps, dans nos âmes", évoluant dans le registre de la comédie comme du drame, sur un ton léger ou grave. Il pouvait s'agir de "gaffes burlesques, de coïncidences déchirantes, de frôlements avec la mort, de rencontres miraculeuses, d'incroyables ironies, de prémonitions, de chagrins, de rêves, de douleurs". Et c'est, effectivement, tout cela.

Cette expérience magnifique rappelle celle menée en 1988 par les Editions du Chêne avec Un jour en France. Préfacé par Emmanuel Le Roy Ladurie, on y trouvait selon différentes sections des photographies toutes prises le même jour, le 16 juin 1988. Ces images étaient légendées simplement - identité de l'auteur, son âge, sa profession, et le lieu de la prise de vue. Ces clichés témoignaient de la vie de "français moyens" qui donnait à voir leur pays à la manière d'une singulière et éloquente synthèse sociologique et humaine.

Paul Auster connait-il cet ouvrage ? Je l'ignore. On retrouve une situation semblable dans Smoke où le personnage d'Auggie Wrenn photographie chaque jour à la même heure sa rue. Il se lie d'amitié avec un romancier veuf, Paul Benjamin (qui était un pseudonyme de Paul Auster), qui reconnaît, dans une scène déchirante, sa femme sur une des images.

Cela résume la philosophie littéraire de Paul Auster, à l'origine de Je pensais que mon père était Dieu : toute vie est une histoire, un récit en puissance. Et les auditeurs de NPR ont formulé leurs récits pour, de cette manière, les communiquer et partager leur mémoire privée avec le monde. Cette mosaïque de souvenirs d'enfance, de deuils, d'expériences étranges ou cruelles, de gags, de réflexions, dessine un portrait de l'Amérique au XXème siècle, tour à tour fantastique et banal, mais jamais quelconque. On y parle de la vie familiale, des des grands espaces, des mégalopoles, de l'enfance, de la mort, de la guerre, on y récite la peine et la joie, le bonheur et le malheur. C'est parfois poignant, parfois humoristique, toujours imprévisible.

Quel extraordinaire voyage ! Offrez-vous le, offrez-le autour de vous, vous ne le regretterez pas et on vous en remerciera.

mardi 7 avril 2015

Critique 600 : FLASH ANTHOLOGIE - 75 ANNEES D'AVENTURES A LA VITESSE DE L'ECLAIR

Et nous y voilà ! 600ème critique : quelle aventure !
Comment marquer le coup ? En parlant d'un gros bouquin récemment acquis, contenant quelques pépites, par exemple !

FLASH ANTHOLOGIE : 75 ANNEES D'AVENTURES A LA VITESSE DE L'ECLAIR rassemble 20 épisodes, réalisés par plusieurs scénaristes et dessinateurs, dont les différentes incarnations du super-héros Flash sont les vedettes, depuis l'apparition du personnage en 1940 jusqu'en 2014.
Cet album a été publié en 2015 par Urban Comics.
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Plutôt que de vous livrer une critique détaillée de chaque épisode, ce qui serait fastidieux et risquerait de vous spoiler, je vous propose de partager ce que m'a inspiré cette lecture.

Je ne suis pas un spécialiste du personnage de Flash, mais il m'a toujours été sympathique : visuellement, il possède un des meilleurs designs qui soit, similaire d'ailleurs à celui d'un autre de mes super-héros favoris, Daredevil, avec son costume à dominante rouge.

C'est aussi une figure passionnante car il incarne vraiment la notion de temporalité chez son éditeur : il ne s'agit pas simplement d'un des plus anciens super-héros de DC Comics, avec ses 75 ans au compteur, mais d'un personnage dont le pseudonyme a servi à trois acteurs différents, successivement - Jay Garrick, Barry Allen et Wally West (on peut même ajouter l'éphémère Bart Allen).
Dans un article pour le magazine bimestriel Comic Box, Xavier Fournier avait souligné que si Green Lantern symbolisait l'espace (c'est un héros cosmique, investi par les gardiens de la planète Oa pour protéger un secteur précis de l'univers), Flash, lui, personnifiait le temps et les thèmes qui lui sont rattachés, comme la transmission, la vitesse, la mort, l'héritage, le retour.

C'est aussi un super-héros majeur car son apparition dans le n°4 de la revue Showcase de Septembre 1956 marqua le début de ce qu'on appelle le silver age, l'âge d'argent, c'est-à-dire la deuxième génération de super-héros dans les comics, initiée par l'editor Julius Schwartz. Darwyn Cooke, dans sa mini-série DC : The New Frontier (au sujet de laquelle j'ai rédigée récemment une entrée - critique n° 585) le cite d'ailleurs.
A cette époque, les comics super-héroïques n'existaient pratiquement plus et Schwartz eut cette intuition géniale qu'en réinventant des personnages déjà existant, en les modernisant narrativement et visuellement, leur renaissance était possible. La suite appartient à l'Histoire du 9ème Art, avec le succès qu'on sait. C'est au scénariste Robert Kanigher et au dessinateur Carmine Infantino qu'on doit ce retour de Flash, mais avec Barry Allen à la place de Jay Garrick sous ce nom et un nouveau costume.

En 1985, Flash déclencha un nouveau bouleversement et connut une nouvelle vie : lors de la saga-événement Crisis On Infinite Earths, écrite par Marv Wolfman et dessinée par George Pérez et Jerry Ordway, le héros se sacrifiait pour contrarier sérieusement les plans de destruction cosmique de l'Anti-Monitor. Barry Allen mourait d'une manière épique, inoubliable pour toute une génération de lecteurs (qui lurent d'abord cette histoire dans la revue Super Star Comics en France).
Une nouvelle fois, l'alias du bolide écarlate changea et c'est logiquement que Wally West joua le rôle : celui qui fut le sidekick  de Barry Allen puis un membre de New Teen Titans (série produite également par Wolfman et Pérez) sous le pseudonyme de Kid Flash confirmait l'importance symbolique de la lignée des speedsters dans l'univers DC.

En 2008 puis 2011, deux autres sagas majeures modifièrent encore les destins intimement liés de Flash et de DC Comics : dans Final Crisis, le scénariste Grant Morrison (avec les dessinateurs J.G. Jones et Carlos Pacheco) mettait en scène le retour de Barry Allen parmi les vivants ; puis dans Flashpoint, le scénariste Geoff Johns et le dessinateur Andy Kubert chamboulait profondément les fondations des séries de l'éditeur pour aboutir à la "Renaissance" ("New 52" en v.o.), un reboot dont on suit encore aujourd'hui les conséquences.

On peut donc constater que Flash n'est pas seulement le super-héros le plus rapide du monde dans l'univers DC, un justicier masqué qui a été inspiré par le dieu de la mythologie romaine Mercure puis un personnage en collant rouge et jaune : c'est aussi, surtout, celui qui a, plusieurs fois, provoqué des révolutions dans le cours de l'Histoire de son éditeur. 
Et c'est que cette Flash Anthologie publiée par Urban Comics permet de mesurer, en plus de découvrir une importante collection d'épisodes allant de 1940 à nos jours, réalisés par des auteurs et des artistes souvent remarquables (parfois moins aussi, il faut l'avouer, mais c'est le jeu avec ce genre d'ouvrages où il y a à boire et à manger).

Le livre est divisé en quatre parties, comme suit.
  *
PREMIERE PARTIE  : PREMIERES FOULEES 
(1940-1949) (32 pages)
 Flash Comics #1 : Les Origines de Flash (1940)
(Gardner Fox / Harry Lampert)
 Flash Comics #104 : Le rival de Flash (1949)
(Robert Kanigher / Carmine Infantino)

Pour commencer, on a donc droit à deux très anciens épisodes dont le premier Flash, Jay Garrick, est le héros. Ecrits par Gardner Fox (un des futurs artisans du silver age de DC au milieu des années 50) et dessinés par Harry Lampert puis Carmine Infantino (qui créera visuellement le Flash moderne), ces histoires témoignent du charme désuet de leur époque : on ne peut s'empêcher de les lire avec un sourire amusé, même si elles demeurent efficaces, avec un sens du rythme indéniable - ce qui est une sorte de devoir avec un héros dont la rapidité est le pouvoir.

Surtout, avec Jay Garrick, c'est toute une généalogie de bolides qui débute, et plus généralement l'idée que DC Comics a longtemps entretenu une tradition de générations de héros, balayée (hélas !) par le "New 52". 
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DEUXIEME PARTIE : A TOUTE ALLURE
(1956-1982) (122 pages)
 Showcase #4 : Le mystère de l'éclair humain (1956)
(Robert Kanigher / Carmine Infantino)
Flash #110 : Voici Kid Flash ! (1959)
(John Broome / Carmine Infantino)
 Flash #129 : Double danger sur Terre (1962)
(Gardner Fox / Carmine Infantino)
Flash #165 : Un marié de trop (1966)
(John Broome / Carmine Infantino)

Cette deuxième partie, nettement plus conséquente (même si elle n'est pas la plus volumineuse), est sans nul doute la plus passionnante, et il faut d'abord s'arrêter aux quatre premiers épisodes de son sommaire, tous dessinés par Carmine Infantino.

Mort l'an dernier, Infantino a été un géant, le mot n'est pas trop fort, de la bande dessinée, et pas seulement américaine, avec une carrière qui couvrit six décennies (!). C'était un artiste extraordinaire, mais aussi un scénariste, un editor, un directeur éditorial. 
Lorsqu'il fut chargé d'inventer avec le scénariste Robert Kanigher, qui fut son partenaire privilégié avec John Broome, le Flash moderne, Infantino cherchait simplement des commandes auprès des éditeurs, et Julius Schwartz lui donna carte blanche pour designer le bolide écarlate. Résultat : un des meilleurs visuels super-héroïques de tous les temps, d'une admirable simplicité et d'une puissance évocatrice épatante !
Mais Infantino révolutionna aussi la manière même de dessiner les pouvoirs de Flash, à eux seuls un défi atypique pour un artiste de bande dessinée : en effet, comment représenter le mouvement, la vitesse, dans des images fixes ?
On peut dire qu'il s'en sortit avec le même génie que Franquin dans Gaston Lagaffe, imaginant une multitudes d'astuces graphiques pour suggérer les déplacements, la sensation de rapidité, les effets optiques, l'exploitation de la "force véloce". Et tout ça sans jamais sombrer dans une surenchère spectaculaire, au contraire : le trait est toujours élégant, simple, le lecteur éprouve les sensations produites par les pouvoirs de Flash de façon suggestive et économe.

Pour tout cela, Infantino peut être véritablement crédité comme co-auteur des épisodes qu'il illustra pendant plus de dix ans (sans compter les autres séries auxquelles il contribua, car comme Jack Kirby, Alex Toth, c'était un travailleur à la productivité insensée, incomparable avec celle des dessinateurs actuels), soutenu par des encreurs de première classe (Joe Giella et Murphy Anderson).

L'anthologie ponctue les épisodes avec des pages reproduisant des couvertures célèbres signées par Infantino, où on peut remarquer son sens si particulier de la composition (avec des constructions en diagonales très efficaces et surprenantes, ou des symétries audacieuses). Les couleurs éclatantes des costumes de la rogue gallery si riche de Flash ajoutent à l'émerveillement.

Les récits sont également sensationnels, souvent plus brefs que le format traditionnel (une quinzaine de pages), permettant l'ajout d'histoires de complément (des back-up stories) où les scénaristes présentaient des personnages secondaires, dont Kid Flash, qui allait prendre une importance cruciale dans la série de Flash et dans l'Histoire de DC.

Je me suis régalé en lisant ces épisodes, qui, de manière finalement assez terrible pour la suite du programme de l'Anthologie (et de la série du héros, tous volumes confondus), sont les meilleurs. On y sent des auteurs qui s'amusent, qui sont attachés au personnage, qui font montre d'une imagination sans limite : comment résister ?
 DC Special Series #1 : Comment se prémunir de l'éclair (1977)
(Cary Bates / Irv Novick)
New Teen Titans #20 : Cher Papa, chère Maman (1982)
(Marv Wolfman / George Pérez)

Si l'épisode écrit par Cary Bates et dessiné par Irv Novick n'a rien d'essentiel (c'est plutôt une curiosité dispensable, visuellement moyenne), celui de Marv Wolfman et George Pérez est excellent : il rappellera aux nostalgiques combien la série des Jeunes T. (telle qu'elle était baptisée à l'époque en v.f.) a été la meilleure version de cette équipe, rivalisant avec Uncanny X-Men de Chris Claremont et John Byrne chez Marvel.
Le récit choisi appartient au registre intimiste qui ponctuait régulièrement le titre mais il est superbement écrit et mis en images.
*
TROISIEME PARTIE : POINT LIMITE
(1990-2001) (130 pages)
 Secret Origins #50 : Flash de deux mondes (1990)
(Grant Morrison / Mike Parobeck)
Flash (volume 2) #54 : Zéro mort (1991)
(William Messner-Loebs / Greg Larocque)
 Flash (volume 2) #91 : Hors du temps (1994)
(Mark Waid / Mike Wieringo)
 Flash (volume 2) Annual #8 : Kid Flash, deuxième jour (1995)
(Tom Peyer / Humberto Ramos)
Flash (volume 2) #134 : La vie tranquille à pleine vitesse (1998)
(Grant Morrison, Mark Millar / Paul Ryan)
 Flash (volume 2) #174 : Nouveau départ (2001)
(Geoff Johns / Scott Kolins)

Cette troisième partie est la plus volumineuse, et logiquement la plus inégale.

On y lit des choses réjouissantes, comme l'épisode écrit par Grant Morrison et dessiné par Mike Parobeck (trop tôt disparu), qui ouvre ce chapitre. DC à cette époque a réfléchi au retour des héros de l'âge d'or, rayé de la carte du Multivers par Crisis on infinite earths et des luttes de pouvoir au sein des équipes éditoriales (où s'affrontaient deux camps : celui qui préférait laisser dans leur remise ces antiquités, et celui qui désirait les en sortir pour renouer avec le riche passé de l'éditeur), et on commence à assister au retour de figures mémorables de l'âge d'or, comme Jay Garrick, le premier Flash. L'histoire est pleine de tendresse, émouvante et positive : une vraie pépite.

Après, ça se gâte. Choisir un épisode, comme celui écrit par William Messner-Loebs et (affreusement) dessiné par Greg Larocque, laisse perplexe : il est issu d'un crossover, visuellement repoussant, narrativement poussif.

Mark Waid et Mike Wieringo (un autre artiste parti trop tôt) relèvent le niveau : même si le dessinateur n'a pas encore totalement trouvé le style si sympathique, quasi-"Disney-ien" de ses épisodes de Fantastic Four chez Marvel (avec le même scénariste), le récit fonctionne très bien, manoeuvrant des ressorts dramatiques étonnants. De quoi espérer que Urban Comics propose, si cette Anthologie se vend bien, une traduction du run de Flash par les deux W, inédit en France ?

On retombe d'un cran avec l'Annual signé Tom Peyer et Humberto Ramos : il est vrai que je n'ai jamais aimé le style de ce dessinateur, et que, scénaristiquement, là encore, on peut discuter de la qualité du produit.

Le duo formé par Mark Millar et Grant Morrison au script du n° 134 (volume 2) est une agréable surprise : les deux anglais remplacèrent Mark Waid pendant un an sur la série et, tout en respectant le ton adopté par leur collègue, fournirent des épisodes très agréables. Si on y retrouve bien le goût pour le devoir de mémoire cher à Morrison, en revanche Millar n'était pas encore le provocateur roublard qu'il est devenu. Dommage que Paul Ryan soit si faiblard au dessin : ça méritait mieux.

Enfin, Geoff Johns et Scott Kolins ferme le ban : le scénariste, devenu aujourd'hui cadre créatif de DC, a produit un paquet d'épisodes, sur plusieurs volumes, avec Flash, souvent dessiné par son partenaire présent. Moi qui n'apprécie que très modérément le trait de Kolins (auquel un bon encreur a toujours manqué, et qui est souvent fantaisiste avec l'anatomie de ses personnages), j'ai été positivement surpris par le résultat, même si le script n'a rien de renversant (quoique Johns n'y succombe pas à son coupable penchant pour le gore glauque et les punchlines qui tombent à plat).  
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QUATRIEME PARTIE : DANS LE RETROVISEUR
(2002-2014) (110 pages)
 JLA Secret Origins : Origines secrètes (2002)
(Paul Dini / Alex Ross)
 DC Comics Presents The Flash #1 : Le défunt le plus rapide du monde (2004)
(Jeph Loeb / Ed McGuinness)

Deux pépites ouvrent cette dernière partie : d'abord, on a droit à deux pages peintes par Alex Ross sur un texte de Paul Dini, résumant les origines de Flash (version Barry Allen). C'est splendide, et je ne peux que vous conseiller de vous procurer tout l'album dont elles sont extraites (elles sont aussi présentes dans JLA : Justice et Liberté, en v.f. chez Semic, en préambule à une chouette aventure, également intégralement illustrée par Ross et écrite par Dini).

Puis Jeph Loeb et Ed McGuinness rendent un superbe hommage à Julius Schwartz dans ce petit épisode que j'ai découvert pour la première fois dans un n° du magazine Comic Box : c'est malicieux, pêchu, et les dessins sont excellents, dans un style cartoony, avec un découpage très tonique. (En prime, une autre splendide couverture de Alex Ross, "swipe" d'une image iconique de l'ère Infantino.)
Justice League of America (volume 2) #20 : Décision éclair (2008)
(Dwayne McDuffie / Ethan Van Sciver)

Passons rapidement sur ce segment issu du run (mouvementé, à cause d'interférences éditoriales infernales) du regretté Dwayne McDuffie, mis en images par Ethan Van Sciver (le Brian Bolland du pauvre). Voilà encore un choix très discutable : pourquoi donc Urban Comics l'a-t-il préféré au, par exemple, chapitre V de DC : The New Frontier (Fun City) de Darwyn Cooke (facile à présenter et qui aurait montré Flash dessiné par le maestro) ?
Wednesday Comics : Flash Comics  #1-12 (2009)
(Brendan Fletcher, Karl Kerschl / Karl Kerschl)

Voilà en revanche une initiative réjouissante (et qui laisse espérer que l'éditeur français prépare une nouvelle édition - à un prix plus abordable que l'album de Panini Comics - de Wednesday Comics) : le projet de Fletcher et Kerschl faisait partie d'une anthologie grand format publiée par DC en 2009, réunissant un ahurissant casting de créateurs pour des histoires de 12 pages inspirés des Sunday Pages d'antan.
Les deux compères ont imaginé une histoire délirante et plusieurs niveaux de lecture, qui synthétise plusieurs thèmes de la série et adresse de multiples clins d'oeil aux comics en général (y compris Peanuts de Charles Schulz !), avec des dessins magnifiques.
Qu'est-ce que j'aimerai voir un jour ces deux auteurs prendre en main la série régulière du bolide !

(A noter que pour respecter au mieux le format d'origine, Urban a été astucieux en proposant une lecture horizontale : c'est un peu délicat pour manier ce gros bouquin, mais le découpage si soigné de Kerschl souffre moins que le lecteur.)
Flash (volume 2) #0 : Catharsis (2012)
(Brian Buccellato, Francis Manapul)

Cet épisode 0 renvoie à la période la plus récente de la série, dans le cadre de la "Renaissance DC" (New 52), avec le duo Manapul-Buccellato aux commandes : si esthétiquement, leur run a été une grande réussite, scénaristiquement ce fut beaucoup plus inégal (en partie, là aussi, à cause d'incohérences éditoriales mais aussi faute d'inspiration). 

Urban vient de republier en album les 8 premiers épisodes de cette série (tome 1 : En avant !). 
Flash Season Zero #1 : Parade de monstres, 1ère partie (2014)
(Andrew Kreisberg, Katherine Walczak, Brooke Eikmeir / Phil Hester)

Enfin, l'album se termine avec l'adaptation en comic-book de la nouvelle série télé diffusée sur CW (après la précédente datant de 1990-91). Le résultat, en BD, n'a rien de folichon, aussi bien pour le scénario (qui modifie beaucoup l'univers du héros) que pour le graphisme (Hester est en toute petite forme, et je reste gentil).
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Il faut encore féliciter Urban Comics pour le soin apporté au contenu rédactionnel : chaque épisode, époque, personnage, auteur, est présenté de manière claire et rapide, contextualisé. Celui qui ne connaît absolument rien à Flash, ceux qui l'ont animé, les diverses périodes qu'il a traversées, son influence sur l'univers DC, ses ennemis, seront parfaitement instruits. 

Mieux encore : ce livre donne une irrésistible envie d'explorer plus profondément les aventures du super-héros, et on peut rêver d'une collection concernant le run de telle ou telle équipe créative (en premier lieu, à tout seigneur tout honneur, la production dessinée par Infantino  - un imposant Omnibus de presque 900 pages existe bien en v.o. qui pourrait être "retaillé" en plusieurs tomes en v.f.).