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dimanche 21 avril 2019

HIGH LEVEL #3, de Rob Sheridan et Barnaby Bagenda


Quand ça veut pas décidément... High Level peine trop à me convaincre pour que je poursuive l'aventure. L'ennemi de toute bande dessinée est la prévisibilité et de ce point de vue, Rob Sheridan ne réussit pas, depuis trois épisodes, à crééer un univers et une intrigue qui dépasseraient un air de déjà-vu. Barnaby Bagenda gâche clairement son talent dans cette entreprise dont il est le seul atout.


Thirteen et Minnow ont réussi à semer le Black Helix et fuir la ville. Mais cela leur a coûté leur véhicule et désormais ils évoluent dans la plaine désertique, sous un soleil de plomb. Jusqu'à ce que Monnow mette à jour, avec son pouvoir, un entrepôt souterrain.


Une moto side-car s'y trouve, et des armes que Thirteen dérobe pour pouvoir les vendre plus tard. La frontière se présente, menaçante, sans qu'on sache bien ce qui s'y est passé autrefois, mais devant laquelle passe un bétail transformé génétiquement.


Au comptoir de Nibi, Thirteen gagne le droit d'entrer grâce aux armes qu'elle échange. A l'intérieur, des camelots cherchent à lui fourguer leur marchandise. Minnow fausse compagnie à son escorte pour suivre un combat dans une arène.


Thirteen la retrouve et est abordée par une fille avec laquelle elle a récemment refusée de travailler. Celle-ci lui propose à nouveau un job et essuie un nouvel échec dont elle ne semble pas se formaliser.


Sauf qu'une fois dehors, Thirteen est maîtrisée et Minnow enlevée pour être livrée au Black Helix. Thirteen finit, rouée de coups, dans le caniveau, impuissante.

High Level s'inscrit dans un format monomythique très courant - Isola emprunte cette même structure narrative. Il s'agit du "voyage du héros" avec ses étapes balisées, qui suit un personnage dans une quête semée d'embûches mais qui révèle sa bravoure.

Autant dire que pour l'auteur qui s'aventure dans cette direction, il vaut mieux disposer d'une histoire solide et aux péripéties originales, car sinon on a la tenace impression d'avoir déjà lu mille fois ce qui est raconté.

La force d'Isola par rapport à High Level est d'avoir opté pour un récit plein de mystères, exigeant du lecteur un abandon : on ignore exactement où, quand on est, ce qui relève du mythe et de la réalité, on jongle avec des références multiples mais jamais assénées, le genre emprunte à l'heroic fantasy tout en en esquivant les figures imposées.

Rob Sheridan n'a clairement pas le talent de Brendan Fletcher et Karl Kerschl. Le cadre de son histoire est copié sur celui de Mad Max : Fury Road, son héroïne est un archétype de débrouillarde embarquée dans un projet qu'elle n'a pas désiré, la gamine qu'elle escorte se résume à une esquisse d'aimant à emmerdements et de pratique boite à outils, et tous les obstacles qui se dressent sur leur route échouent à surprendre.

Ce mois-ci, on a droit à la visite d'un comptoir avec son lot de camelots, ses combats clandestins, sa décharge à ciel ouvert, et l'apparition opportune d'une kidnappeuse rancunière. Tout est prévisible à un point tel qu'on se demande presque s'il ne s'agit pas d'un test où l'auteur nous prévient qu'il osera bien avoir recours à tout ce qu'on connait déjà. A la fin de l'épisode, Thirteen est rouée de coups et abandonnée dans un caniveau. Le mois prochain, elle se relévera et partira rattraper Minnow qu'elle réussira in extremis à sauver tout en se trouvant dans une nouvelle mauvaise passe. Etc, etc.

Et même si je me trompe, quelles chances y a-t-il que Sheridan propose une surprise réelle ? Le canevas de sa série est trop convenu (emmener Minnow à High Level - si tant est que cette cité existe - avec quelques détours). Rien, absolumen rien n'étonne, ni l'ambiance fin du monde, ni l'horizon de cette ville légendaire, ni le rôle de messie de Minnow, ni l'adversité au programme. 

Dans ce contexte, Barnaby Bagenda et son coloriste Romulo Fajardo Jr. gâchent leurs extraordinaires talents à mettre en images cette odyssée aux petits pieds. Sans eux, ce serait tout simplement inutile. Mais avec eux, malgré tout, ça demeure insuffisant.

Les planches, dont certaines sont authentiquement impressionnantes (voir la traversée du comptoir de Nibi en plongée), sont superbes mais c'est du caviar pour un scénariste qui ne le mérite pas.

High Level est une série que j'aurai aimé aimer, mais elle est franchement trop banale pour cela.

dimanche 24 mars 2019

HIGH LEVEL #2, de Rob Sheridan et Barnaby Bagenda


Le premier épisode de High Level, le mois dernier, m'avait un peu laissé sur ma faim par son côté convenu, balisé. Ce deuxième numéro ne corrige pas le tir mais marque tout de même un vrai démarrage, après une exposition lente de Rob Sheridan. La série profite aussi du graphisme de Barnaby Bagenda. Bref, ça reste sage mais plaisant.


Akan convainc, difficilement, Thirteen de convoyer Minnow jusqu'à High Level en échange d'une grosse récompense. Elle en reçoit d'ailleurs la moitié à l'avance sans cacher toutefois qu'elle ne croit pas à l'existence de cette mythique et de ses légendes.


Thirteen emmène Minnow chez elle et décide de modifier son aspect car le Black Helix cherche une fillette. Elle lui coupe donc les cheveux comme pour un garçon. Mais la nuit est agitée car Minnow ne cesse d'interroger Thirteen sur tout.


Le lendemain matin, elles se rendent au marché pour acheter des vêtements à Minnow. Puis elles se joignent à la tablée d'Ema et Jasper à qui elle présente Minn comme son jeune cousin. 

En aparté, Thirteen négocie avec Jasper pour qu'il conduise Minn à High Level où il se rend, contre la moitié de la récompense. La fillette surprend la conversation et fond en larmes. Mais de détonations retentissent.


Le Black Helix fait irruption dans la zone, à la recherche de Minnow. Jasper s'interpose et est exécuté. Thirteen prend la fuite avec la fillette, semant les policiers. L'opération lui coûte son véhicule et l'oblige à continuer à pied...

Peu de choses en vérité distinguent High Level d'une production Image Comics - ce qui souligne à quel point le label Vertigo de DC Comics, autrefois en pointe, peine à être original. Le contexte, l'intrigue, les personnages, tout fait penser à un de ces creator owned de le concurrence.

En effet, avec cette histoire située dans un futur post-apocalyptique, où sont évoqués une cité mythique, des élus dotés de pouvoirs, avec un récit en forme de road-comic, son héroïne au caractère bien trempée, et son graphisme remarquable, la confusion est quasiment entretenue.

La seule différence réside surtout dans le traitement de la violence, comme on peut le voir, à la fin de l'épisode, avec l'intervention du Black Helix dans la zone. Une série Image Comics aurait sans doute insisté sur la violence répressive de ce corps de police et l'assassinat de Jasper quand, ici, tout reste soft (la mort de Jasper est dessinée en silhouette, et les membres du Black Helix se "contentent" de cela plus de l'incendie d'une baraque).

Rob Sheridan n'est pas pressé et c'est un peu le souci : deux épisodes pour une exposition du sujet, c'est tout de même laborieux, et pas sûr que d'avoir traîné pour montrer la zone où vit et travaille Thirteen ait été nécessaire puisque, désormais, le récit va se déplacer et (espérons-le) offrir quelques péripéties plus mouvementées.

Car, c'est la bonne nouvelle, le voyage de l'héroïne et sa protégée commence vraiment. On va savoir si Sheridan a un monde cohérent et inventif à représenter, ou s'il n'aligne que des clichés à la Mad Max. Son écriture manque cruellement de relief, s'appuyant sur une esthétique très référencée, et seul le rythme et des surprises pourront sauver High Level. J'irai jusqu'à la fin de ce premier arc et plus si affinités - comprenez, si je suis positivement étonné.

En l'état, inutile de se voiler la face, ce qui rend cette série vraiment attractive, c'est son graphisme. Sans Barnaby Bagenda et l'exceptionnelle complicité qui l'unit à son coloriste Romulo Fajardo Jr., rien de tout ça ne vaudrait qu'on s'y attarde davantage.

Bagenda a des idées pour deux et la force de son dessin confère à cette histoire une vraie plus-value. Il réussit à rendre crédible ce futur décadent, la zone est superbement figurée, tous les détails sont d'un réalisme épatant, depuis les automates de Thirteen jusqu'aux véhicules en passant par les looks ayant visiblement fait l'objet de recherches approfondies.

Attention, on n'est pas dans un réalisme photographique pour autant. Les formes sont subtilement affranchies de tout vérisme, mais la colorisation directe produit un effet troublant, qui, sur une périodicité mensuelle, apporte à la série une exigence plastique rare (à se demander d'ailleurs si Bagenda et Fajardo Jr. tiendront longtemps ce rythme ou si le titre connaîtra des pauses).

Il en faudrait peu pour que High Level décolle. Il y a du potentiel, disons, mais le script doit se déchaîner franchement. 

samedi 23 février 2019

HIGH LEVEL #1, de Rob Sheridan et Barnaby Bagenda


Le label Vertigo de DC Comics, dédié à des séries non super-héroïques et plus adultes, est un malade convalescent. Mais l'éditeur semble vouloir le ranimer. High Level fait partie des titres qui prétendent à ce rétablissement et il est le fruit des efforts d'un membre du groupe rock Nine Inch Nails, Rob Sheridan, et du dessinateur d'Omega Men (version Tom King), Barnaby Bagenda. Un début classique et sage mais pas dénué d'intérêt.


La Terre, dans un futur post-apocalypse. Thirteen est une jeune femme éboueur qui, après une dure journée de labeur, passe prendre un verre chez "Benny's". C'est alors que le Black Helix, une brigade de police, fait irruption, à la recherche d'un homme et d'une fillette.


Thirteen rentre chez elle, à Ordell Faire, où elle croise son ami Jasper, sur le départ. Il va s'installer à High Level, une cité mythique, en quête de promotion sociale. Thirteen est dépitée de ce choix mais Jass ne reviendra pas dessus.


La jeune femme en parle d'ailleurs ensuite à Ema qui lui donne une toute autre version de High Level, décrite comme une cité dont les habitants, espérant être élus pour "l'ascension", vivent comme des esclaves.


Le lendemain soir, Thirteen accepte d'exécuter un boulot bien payé sur la recommandation de Ema. Elle déroute les drones de surveillance du secteur et s'introduit dans un entreprêt où elle surprend un inquiétant rassemblement.


Découverte, elle est sur le point d'être sacrifiée par un cyborg lorsqu'une brigade de Black Helix fait irruption. Sauvée par le chef de ce commando, Akan, un ancien amant, Thirteen accepte pour le remercier une mission : ramener la fillette recherchée, Minnow, à High Level, car elle pourrait mettre fin à la guerre...

Depuis les licenciements successifs de Karen Berger et Shelly Bond, le label Vertigo n'est plus que l'ombre de ce qu'il fut. Les arrêts de séries cultes comme Fables ou Astro City (même si Kurt Busiek - qui n'a toujours pas terminé le script de sa mini Batman : creature of the night - promet de la reconduire sous forme de romans graphiques, l'intégration à l'univers classique de personnages comme John Constantine ou Swamp Thing, la fuite des talents (vers Image notamment), n'ont laissé que la peau sur les os à cette collection autrefois si réputée.

DC semblait se moquer de son sort jusque récemment, puis de nouvelles séries ont été lancées. Dernière en date, ce High Level était une des plus excitantes sur le papier. Mais il faudra certainement attendre un peu pour mesurer son vrai potentiel.

Le scénariste est un membre du groupe de rock Nine Inch Nails et Rob Sheridan ne se distingue pas d'emblée par une grande originalité. L'histoire se situe dans un énième futur post-apocalypse, dont l'esthétique reprend une fois encore celle de Mad Max, avec un décor principal en forme de bidon-ville et en prime son cortège de déclassés, de police hyper-répressive, de cités mythiques et de cyborgs.

L'argument est lui aussi vu et revu : un enfant-messie, susceptible d'empêcher une guerre, confiée à une héroïne revêche pour être ramené dans une citadelle légendaire. Donc à la clé un périple s'inscrivant dans le schéma bien commode du "voyage du héros" selon Christopher Vogler.

En vérité, et personne ne songe vraiment à s'en cacher, l'attraction principale du projet repose sur son dessinateur, Barnaby Bagenda. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une star, ce dernier bénéficie d'une jolie côte depuis qu'il a illustré la maxi-série Omega Men, qui révéla chez DC Tom King : le titre ne fut pas un gros succès commercial, mais reçut des éloges critiques et dût à ses fans d'être mené à son terme quand DC voulut l'annuler. L'aura gagné par King depuis a en quelque sorte rejailli sur Bagenda, même si les deux hommes n'ont pas retravaillé ensemble.

Graphiquement donc, High Level est exceptionnel car le dessinateur a un style puissant, généreux dans le détail et, associé au coloriste Romulo Fajardi, un rendu saisissant. Rarement peut-on voir une telle complicité entre un artiste et son collaborateur puisque Fajardi colorise directement les crayonnés de Bagenda.

En résulte un travail superbe sur les lumières, les textures, les ambiances, qui donnent vie de manière intense à cet univers pourtant rebattu. Grâce à eux, la série possède ce dont son scénario manque : une patte, une singularité, une personnalité, de l'allure.

D'un côté, on peut déplorer que Bagenda et Fajardo ne bénéficient pas d'une matière plus riche, plus originale, à la mesure de leurs talents. De l'autre, sans eux, High Level psserait inaperçu.

Il "suffit" maintenant à Rob Sheridan d'emballer la suite de manière plus musclée et inattendue pour se hisser au niveau de ses partenaires et combler ses lecteurs. A cette condition, Vertigo pourra s'énorgueuillir de publier une nouvelle pépite.   

mardi 1 septembre 2015

Critique 700 : FABLES, VOLUME 22 (# 150) - FAREWELL, de Bill Willingham et Mark Buckingham

Ma 700ème critique !
Et le 150ème et dernier épisode de Fables... 


FABLES, VOLUME 22 : FAREWELL est à la fois le 150ème épisode de la série et son dernier tome, écrit par Bill Willingham et dessiné par Mark Buckingham, publié en 2015 par DC Comics dans la collection Vertigo.
Cet ultime épisode est complété par 21 courts récits reprenant le principe de "la dernière histoire de" plusieurs personnages principaux et secondaires de la série, illustrés par différents artistes invités (dont un par Bill Willingham et un par Mark Buckingham).
*
(Extrait de Fables #150.
Textes de Bill Willingham, dessins de Mark Buckingham.)

- Farewell (# 150.) (Ecrit par Bill Willingham, dessiné par Mark Buckingham.). Plusieurs années après la fin de la saga, Ambrose Wolf, un des fils de Bigby Wolf et Snow White, achève la rédaction de sa série d'ouvrages consacrée à "L'Histoire des Fables en Amérique". Il y décrit en douze chapitres la fin du Prince Brandish, le duel entre Cendrillon et Frau Totenkinder, le sort de Bigby Wolf, le rôle de Grimble le troll transformé en oiseau, et surtout l'issue de l'affrontement entre Snow White et sa soeur Rose Red.
(La couverture en quatre panneaux de l'album, 
peinte par Nimit Malavia, avec 177 personnages de la série.)

Nous y voilà, c'est la fin de Fables après 13 années de parution : pour l'occasion, son créateur, le scénariste Bill Willingham, a choisi un format hors normes puisque ce 22ème tome est constitué d'un seul épisode de 80 pages, auquel s'ajoute une vingtaine de récits courts dévoilant la dernière histoire de plusieurs personnages, principaux et secondaires, de la série, illustrés par autant d'artistes invités.

Mais est-ce vraiment fini ? Rien n'est définitif, on le sait bien, en bande dessinée : Bill Willingham et son dessinateur priviliégié, Mark Buckingham, ont exprimé dans plusieurs interviews qu'ils s'autorisaient à revenir à ce titre si une bonne idée pour une nouvelle histoire se présentait, certainement toutefois avec de nouveaux personnages, un nouveau cadre, mais toujours avec le projet de revisiter les contes et légendes.

Néanmoins, il est tout aussi affirmé que ce retour n'est pas imminent, d'ailleurs Willingham et Buckingham se sont déjà engagés dans de nouveaux projets, séparément depuis la sortie du n° 150 de Fables (Restoration chez Image Comics, avec Barry Kitson, pour le scénariste ; la reprise de Miracleman, écrite par Neil Gaiman, chez Marvel, pour le dessinateur).

Dans le texte rédigé en épilogue, Bill Willingham, en plus de revenir sur l'investissement créatif et personnel qu'a représenté Fables pour lui et tout l'équipe artistique et éditoriale depuis treize ans, remerciant ses collaborateurs et les lecteurs, insiste aussi beaucoup sur un point précis : ce qui donne et maintient la vie des histoires, c'est le fait que ceux qui les racontent et ceux qui les lisent y croient de manière concrète, c'est-à-dire en les suivant, en les achetant, en les partageant. Le jour où les auteurs ont le sentiment d'avoir fait le tour du sujet, il est préférable de passer à autre chose, et le conseil est transmis aux lecteurs qui doivent avoir la curiosité de découvrir les autres productions des auteurs (de cette série qui se termine mais aussi des autres auteurs d'autres séries).

Cette déclaration de Willingham m'a fait penser à celle de J. Michael Straczynski, lui-même inspiré par Neil Gaiman, sur la foi en un ou plusieurs dieux : si on croit en lui ou en eux, alors ils existent. Si on les oublie, ils disparaissent. Le même principe vaut pour les comics.
   
Pour ce qui concerne le contenu de ce dernier épisode/tome, le scénario propose la résolution des principales lignes narratives de la série dans le récit principal, et Willingham s'en acquitte de manière satisfaisante. On comprend qu'il a préparé cette conclusion de longue date (au moins depuis une dizaine d'épisodes) : la fin de Fabletown, le destin de plusieurs héros emblématiques et de méchants établis, étaient même évoqués dans le 134ème épisode, où, dans l'au-delà, Bigby et Boy Blue devisaient à ce sujet - leur propre mort faisant écho à celle, prochaine, de la série.

Le lecteur sera soulagé en voyant ce qu'il advient aussi bien du sinistre prince Brandish que du couple en grande difficulté formé par Bigby et Snow White (et leur progéniture). Il sera aussi spectaculairement surpris par l'explication entre Cendrillon et Frau Totenkinder : il s'agit moins pourtant de légitimer une vieille haine que de mettre en scène la confrontation entre deux femmes fidèles aux amies qui les ont depuis toujours soutenues.

Mais, évidemment, le coeur de l'intrigue réside dans l'issue de la guerre annoncée entre Red Rose et Snow White : la malédiction qui pèse sur leur famille va-t-elle s'accomplir et, dans la foulée, précipiter la chute finale de Fabletown ? Willingham réussit à clore cette affaire de manière ingénieuse sans frustrer le lecteur, en esquivant les clichés. On pouvait pourtant craindre un ultime bain de sang, car le scénariste n'a pas été tendre quand il a décidé auparavant d'expédier le cas de plusieurs protagonistes auxquels le lecteur s'était attaché. Mais, il est parvenu à résoudre ce problème intelligemment.
  
Visuellement, ce grand final permet d'admirer un tour de force de la part de Mark Buckingham : il met en images ces douze chapitres avec un découpage toujours aussi concis (quatre à huit planches maximum) et en privilégiant des cases verticales dominés par des angles en plongée, ce qui donne l'impression d'observer l'action comme si on était installé à un balcon au théâtre, dans des décors magnifiquement ouvragés.

L'encrage est partagé entre Steve Leiahola, Andrew Pepoy, Dan Green et José Marzan Jr, sans que le lecteur perçoive de différences sensibles. Cette unité esthétique est soulignée par la fantastique colorisation effectuée par Lee Loughridge qui a travaillé à l'aquarelle, avec une palette légèrement délavée, souvent dans des tonalités proches du sépia.

Le plaisir qu'on a à lire ces pages est augmentée aussi, indéniablement, par le fait qu'on sait que ce sont les dernières et qu'elles sont à la hauteur de l'évènement.

En montrant subtilement que sa saga ne pouvait pas se terminer autrement sans aboutir à une impasse ou sombrer dans des clichés, Bill Willingham a réussi sa sortie et mené à son terme une entreprise qui restera, quoi qu'il fasse ensuite, comme son grand oeuvre. Tout n'est pas parfait (l'histoire de la nouvelle Camelot ou les manoeuvres de Gepetto restent en plan), mais on ne peut qu'admettre la réussite de ce dernier acte.

Par ailleurs, Fables se révèle, comme le voulait son scénariste, comme une saga familiale, et une réflexion sur l'imaginaire et le fait de convertir les contes et légendes en arguments d'une série de bande dessinée : ce mélange entre un thème intimiste et une réflexion sur la littérature donne à cette entreprise un relief unique et contrasté, parfois un peu manichéen quand il s'agit de figurer les notions de bien et de mal, mais souvent aussi surprenant et d'une grande cohérence (épatante sur 150 épisodes).
*
Pour compléter ce (déjà) copieux programme, Bill Willingham a tenu, comme dans le tome précédent, à dévoiler "la dernière histoire" de plusieurs autres personnages, et il a su éviter d'aligner des bouche-trous.

On peut déjà admirer la couverture à rabats réalisée par Nimit Malavia où figurent 177 (!) personnages de la série : à l'intérieur de l'album, leurs identités et leur position dans cette fresque sont indiquées, l'occasion de se rappeler par ricochets de nombreuses péripéties depuis le début de Fables.

Ce qui est advenu de Clara, la Reine des Neiges, Blossom, Pinocchio, Gepetto, Lake (la Dame du Lac), le Père Noël, Boy Blue, des 7 enfants de Bigby Wolf et Snow White, du Pays des Jouets, de Maddy et King Cole, du monstre de Frankenstein, de la Mort, de Snow White, Bigby et Rose Red, et de plusieurs autres personnages est raconté dans des épisodes qui vont de une à six pages, dessinés par David Petersen, Russ Braun, Mark Schultz, Lee Garbett, Joelle Jones, Gene Ha, Neal Adams, Andrew Pepoy, Steve Leialoha, Teddy Kristensen, Michael Allred, Aaron Alexovich, David Hahn, Lan Medina, Niko Henrichon, Terry et Rachel Dodson, Bill Willingham, Megan Levens, Bryan Talbot et Mark Buckingham (qui nous gratifie d'une planche avec quatre panneaux somptueuse). Le résultat est bien sûr inégal, mais le casting des guests a de l'allure (ne manque guère que Adam Hughes).

En bonus, on trouve donc une postface de 2 pages dont les 2 tiers sont rédigés par Bill Willingham et pour l'autre tiers par Mark Buckingham, 2 pages de scénario et la planche qui lui correspond dans l'album, quelques sketches de Buckingham et Leialoha, et 2 pages avec les portraits de tous ceux qui ont participé à ce 22ème tome.

Voilà donc, c'est fini. Quelle aventure ce fut, et je suis content d'avoir pu faire coïncider cet album avec ma 700ème critique - un chiffre symbolique aussi pour une autre grande aventure.

dimanche 30 août 2015

Critique 698 : FABLES, VOLUME 21 - HAPPILY EVER AFTER, de Bill Willingham et Mark Buckingham


FABLES, VOLUME 21 : HAPPILY EVER AFTER  rassemble les épisodes 141 à 149 de la série, écrits par Bill Willingham et dessinés par Mark Buckingham, publiés en 2014-2015 par DC Comics dans la collection Vertigo. 
Ces neuf épisodes sont complétés chacun par un supplément, écrits par Bill Willingham et Matthew Sturges, dessinés par un artiste différent (à l'exception du premier par Mark Buckingham), mettant en scène la dernière histoire d'un personnage secondaire de la série.
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(Extrait de Fables #142.
Textes de Bill Willingham, dessins de Mark Buckingham.)

- Happily Ever After (# 141-149). Àprès Mister Dark, de nouvelles créatures magiques (fées, sorcières, monstres) sont libérée, simultanément, mais leurs forces viennent renforcer les pouvoirs déjà acquis par Rose Red, paladin de l'Espoir, conseillé par la fée Morgane, dans la nouvelle Camelot qu'elle dirige. 
Cependant, dans les rues de New York, un homme-loup rôde et commet plusieurs meurtres sanglants : Snow White (Blanche Neige) comprend qu'il s'agit de Bigby mais les magiciens de Fabletown découvrent que ce dernier a perdu toute humanité, peut-être sous l'influence d'un tiers. Il est alors envisagé de le tuer et Rose Red en compagnie de Frau Totenkinder, de retour elle aussi, décide de s'en occuper, après que Ozma et la Bête aient été sauvagement assassinés. 
Bigby s'éloigne, mais sa présence parmi les humains a révélé l'existence de Fabletown, jusqu'ici dissimulée par des sortilèges, aux autorités de New York. Snow White finit par réaliser que son mari va s'en prendre à leurs enfants.
Alors qu'à Camelot, le prince Brandish recouvre sa liberté et que Grimble, l'ex-troll transformé en oiseau, part pour une mystérieuse mission dans les royaumes, Rose Red apprend grâce à Mr Cricket la vérité sur le passé de sa mère et la malédiction de sa famille qui semble les condamner, elle et Snow White, à s'entretuer...

Lorsqu'on ouvre ce 21ème tome de Fables, un pincement au coeur vous saisit car, c'est désormais accompli, la série créée par le scénariste Bill Willingham s'est achevé au 150ème épisode (qui forme, par la même occasion, le 22ème tome). Les neuf chapitres du présent recueil constituent donc en quelque sorte la dernière ligne droite d'une production lancée il y a treize ans et a été un des piliers du label Vertigo de DC Comics.

On est aussi en proie à une certaine méfiance devant ce dénouement proche car, il faut bien l'admettre, Bill Willingham n'a pas fait un sans-faute depuis quelques tomes et son entreprise a connu quelques défaillances et des longueurs. Bien finir n'est jamais simple, encore moins quand cela doit s'opérer après avoir un peu déçu les fans de la première heure. Néanmoins, l'indulgence est de mise car l'auteur a su maintenir un excellent niveau dans l'ensemble et il est toujours accompagné par son fidèle partenaire, le dessinateur Mark Buckingham, dont la contribution a beaucoup participé au plaisir de cette lecture.

Il est évident que Willingham s'est engagé à clore les pistes narratives qu'il a lancées en développant cet avant-dernier arc : il s'agit de régler les manoeuvres commises par le prince Brandish, de résoudre le retour d'entre les morts de Bigby, et de dévoiler les origines de Rose Red et Blanche Neige pour expliquer la véritable raison de leur prochain affrontement. 

C'est rapidement évident que la piste concernant l'émergence de la nouvelle Camelot sera la plus frustrante : peut-être que Willingham a vu un peu grand dans cette partie, mais en vérité il ne s'agira que d'un cadre pour l'ultime revanche de Brandish. Si le scénariste l'avait voulu, il aurait certainement pu broder autour d'une nouvelle chevalerie de la table ronde, revisiter la quête du Saint Graal, mais on comprend que ce ne sera pas le cas.

En revanche, l'intrigue concernant le retour de Bigby, manipulé par Leigh Duglas (l'ex-nurse Spratt, au service de la vengeance de Mr Dark), réserve des rebondissements épiques et quelques personnages n'y survivront pas. Sur ce dernier point, il est toujours aussi délicat d'accepter le sort réservé par Willingham à quelques seconds rôles attachants ou en tout cas accrocheurs, expédiés ad patres sans ménagement : quitte à tuer des héros emblématiques de la série, on aimerait qu'ils périssent avec plus de panache, mais le scénariste ne fait pas plus de quartier que le grand méchant loup.

Snow White, bien que désormais éclipsée par Rose Red (dont l'évolution a été le moteur du précédent tome), reste une figure toujours impressionnante, à laquelle Willingham sait donner une envergure rare, par sa bravoure et sa détermination. L'emploi des magiciens de Fabletown est aussi l'occasion d'apprécier le savoir-faire de l'auteur pour glisser une réflexion bien sentie sur les notions de sacrifice et de politique. La réapparition de Frau Totenkinder est aussi un régal (après son combat mémorable contre Mr Dark dans le 100ème épisode).

Willingham rythme son récit avec brio, accélérant les événements avec les oppositions de plusieurs Fables contre Bigby, à grands coups donc d'assauts et de ripostes égaux en intensité, puis levant le pied pour consacrer plusieurs pages sur plusieurs épisodes successifs aux origines de la malédiction qui frappe Rose Red contre Snow White. Loin d'ennuyer, ces révélations pimentent l'histoire, donnant à Rose Red un relief remarquable tout en restant cohérent avec la première fois où elle s'est faite remarquer dans la série (dès le premier arc, où elle avait maquillé sa mort : c'est une manipulatrice depuis le début, qui s'est rachetée une conduite en dirigeant la ferme aux animaux, puis retombe aujourd'hui dans ses travers) : savoir comment Willingham va résoudre cette piste narrative s'annonce très prometteur.

Visuellement, Mark Buckingham, même si on peut estimer qu'il n'est plus aussi étincelant qu'aux grandes heures de la série, montre encore de belles dispositions et affiche une constance étonnante après un run aussi long. Sa complicité avec Willingham lui permet de réinterpréter avec inventivité les codes des contes et légendes propres au titre en en représentant les figures, plus ou moins connues de manière toujours novatrice.

Buckingham utilise un découpage volontiers sommaire, avec une moyenne de quatre plans par pages, disposés en gaufriers, comme le faisait Kirby, une de ses références les plus évidentes. Cela l'autorise à dessiner des images aux compositions simples mais suffisamment fournies et en même temps soulignant la rapidité du récit. Régulièrement, fréquemment, les épisodes sont ponctués par des splash-pages merveilleuses, et les ornements qui encadrent chaque scène sont superbes.

L'artiste peut aussi adresser quelques clins d'oeil savoureux, d'autant plus que le lecteur ignore s'il les imagine seul ou s'il suit les indications du script de Willingham, comme quand, par exemple, Grimble devenu un oiseau vole autour d'une belle femme tel un angelot séduit ou quand Bigby tel un ogre est dépeint en train de découper en tranches ses enfants ou encore quand Rose Red suit Mr Cricket dans son propre passé.

Les décors, les costumes, les accessoires sont traités avec un soin toujours impeccables, tous ces éléments comblent le regard du lecteur qui peut vérifier de la densité des informations visuelles déployées par l'artiste et ses deux (voire trois) encreurs (Steve Leialoha, Andrew Pepoy et Dan Green).

Fables est donc bien parti pour s'achever en beauté, un final digne de la place prestigieuse que lui a accordée la critique et un public fidèle. Chant à l'honneur de l'imagination, fresque sur le plaisir de raconter et de revisiter les histoires, mais aussi métaphore sur la société, ses castes, ses frontières en rêve et réalité, le titre est et reste tout cela, sans jamais oublier d'être un divertissement, sensible et palpitant.
*
- The Last Story (back-up stories de Happily Ever After). La série touchant donc à son terme, Bill Willingham offre aussi au lecteur une collection de saynètes intitulée "la dernière histoire de..." : 

- Flycatcher (Gobemouche) (dessins de Mark Buckingham) ;
- Sinbad (dessins d'Eric Shanower) ;
- Babe le taureau bleu miniature (dessins de Tony Akins, scénario de Matthew Sturges*) ;
- les trois souris aveugles (dessins de Shawn McManus) ;
- Cendrillon (dessins de Nimit Malavia) ;
- le Prince Charmant (dessins de Jae Lee) ;
- la Belle et la Bête (dessins de Terry Moore) ;
- Jack of Fables (dessins de Russ Braun, scénario de Matthew Sturges*) ;
- Briar Rose, la belle au bois dormant (dessins de Chrissie Zullo).

Ainsi l'auteur prouve-t-il que si Fables a ses vedettes, il n'oublie pas le reste de sa conséquente distribution. Que sont-ils devenus après que la saga se soit terminée ?

C'est avec malice que Willingham, aidé par Matthew Sturges, y répond. Les segments sont inégaux, c'est presque forcé, mais d'une bonne tenue pour la plupart, et même franchement jubilatoires dans certains cas.

Le destin de Jack of Fables est délirant à souhait, avec une pirouette métaphysique bien inspirée. Par contre, ce qui arrive à Flycatcher et au petit chaperon rouge est trop vite expédié.

Avec Babe le taureau bleu miniature ou les 3 souris aveugles, on se régale d'une narration express et bien troussée. Le cas de Cendrillon n'est pas totalement réglée (sans doute sera-ce pour le tome 22). Sinbad a droit à un traitement cinglant, la Bête et la Bête à un sort plus mordant. Le Prince Charmant resurgit sans faire vraiment d'étincelles, tout comme Briar Rose.

Quoi qu'il en soit, Willingham et Sturges ont fait l'effort de donner à chacun un final qui lui est propre, au ton unique, et servi par des graphismes tout aussi originaux : revoir des planches de Terry Moore, Shawn McManus, Eric Shanower, Russ Braun, découvrir celles de Nimit Malavia (le cover-artist de la série) peut difficilement décevoir.

dimanche 25 janvier 2015

Critique 562 : FABLES, VOLUME 20 - CAMELOT, de Bill Willingham, Mark Buckingham, Barry Kitson, Gary Erskine, Russ Braun et Steve Leialoha


FABLES, VOLUME 20 : CAMELOT rassemble les épisodes 130 à 140 de la série créée et écrite par Bill Willingham, publiés en 2013-2014 par DC Comics dans la collection Vertigo. 
Les dessins sont signés par Barry Kitson (# 130 avec des finitions de Gary Erskine), Mark Buckingham (# 131-137, avec des finitions de Russ Braun pour les # 135 à 137), Russ Braun (# 138) et Steve Leialoha (# 139-140).
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- Junebug (# 130. Dessiné par Barry Kitson, avec des finitions par Gary Erskine). L'installation des Fables se poursuit à New York dans l'ancien château de Mr Dark. June et Rodney, deux anciens soldats de l'Adversaire (Geppetto) repentis, emménagent avec leur petite fille, Junebug. Celle-ci est naturellement excitée par sa nouvelle vie et ses parents, pour qu'elle se calme, l'autorise à aller visiter le château. Elle va y faire des rencontres inattendues et parfois inquiétantes.

C'est une coutume de la part de Bill Willingham : pour aérer ses intrigues et permettre aussi à son dessinateur habituel, Mark Buckingham, de souffler, il consacre régulièrement quelques épisodes centrés sur des personnages secondaires ou de simples figurants.
On retrouve donc ici June et Rodney et leur petite fille alors qu'ils arrivent au château de Mr Dark devenu la nouvelle résidence des Fables. L'histoire, anecdotique, concerne Junebug, qui explore cet endroit grouillant de monde et de créatures cachées. Elle tombe ainsi sur le repaire de souris géantes qui vont quelque peu la malmener. Mais quand elle voudra raconter ça à ses parents, ils ne la croiront pas (ou trop tard).
Tout ça est très futile et dispensable, sans surprise notable, mais vite lu. 

Barry Kitson dessine cet épisode avec ce trait lisse et peu expressif au possible qui le caractérise, tout en étant quand même aidé par Gary Erskine sur 8 pages (sans que cela apporte une amélioration au résultat). Lorsqu'on sait que le prochain projet de Willingham, après la fin de Fables, sera une série en creator-owned illustrée par Kitson, on n'est pas pressé de la lire.

- Camelot (# 131-137. Dessiné par Mark Buckingham, avec des finitions de Russ Braun pour les # 135 à 137). Rose Red sait qu'elle a été choisie par l'esprit de l'Espoir pour devenir son émissaire, mais la jeune femme ignore comment concrétiser cette responsabilité. Elle en a la révélation en rendant visite à sa soeur, Snow White, qui vient successivement de perdre son mari, Bigby Wolf, et retrouver une de leurs filles, Therese (prématurément vieillie après son séjour dans le pays des jouets, où son frère Dare a, lui, perdu la vie). 
Rose Red choisit d'incarner la possibilité d'avoir une seconde chance dans l'existence et, pour la garantir à tous tout en en assurant la sécurité des Fables, décide de réunir une nouvelle équipe de chevaliers de la table ronde, semblable à celle du roi Arthur de Camelot. Pour sélectionner ceux qui serviront à ce projet, elle convoque tous les candidats intéressés dans les royaumes.
Mais elle commence à accorder une opportunité au prince Brandish, l'ex-époux de Snow White et assassin de Bigby Wolf. Cette initiative va provoquer une scission avec Snow White, qui ordonne à ses enfants de ne plus avoir de contact avec leur tante ou ses amis.
Cependant, dans l'au-delà, Bigby Wolf retrouve Boy Blue et son fils Dare une dernière fois : le premier l'invite à se tenir prêt à ressusciter, le second va lui expliquer ce qui leur est arrivé, à sa soeur Therese et lui au pays des jouets.
En écoutant la dame du lac, Rose Red comprend que si elle a emprunté le rôle du roi Arthur, alors il lui faut découvrir qui jouera l'équivalent de Morgane mais aussi de Guenièvre : dans les deux cas, la réponse prendra une forme des plus inattendues...

Tout d'abord, en commençant la lecture de cet arc narratif, on est saisi par une certaine émotion en se rappelant qu'il s'agit de l'avant-dernier de la série : pour tout fan de la première heure, la perspective de voir s'achever cette saga bientôt constitue le terme d'une aventure peu commune.

Mais ne sombrons pas dans un sentimentalisme excessif et analysons un peu le contenu de ce récit. Bill Willingham y opère deux mouvements principaux (et un certain nombre d'autres secondaires, mais qui vont certainement accéder à toute leur dimension dans la suite et fin de Fables) : d'abord, il relie des intrigues en germe depuis quelque temps, et ensuite il prépare le final de sa série en prenant soin de ne pas en dévoiler trop (même si on devine que tout ne se terminera pas bien pour les héros).

Cela s'articule autour de la rupture entre les deux soeurs que sont Snow White et Rose Red, quand celle-ci donne une seconde chance à Brandish. C'est une attitude étonnante quand on sait que le prince vient de tuer Bigby, le mari de Snow White, par conséquent le beau-frère de Rose Red, mais logique si on suit le raisonnement de cette dernière qui veut désormais accorder à tous l'opportunité de se racheter. Il est certain que ce choix ne laissera personne indifférent, et moi-même, j'ai fait un effort pour l'accepter, mais Willingham a depuis un moment maintenant délibérément pris le parti d'éprouver aussi bien ses lecteurs que ses héros en les entraînant dans des situations complexes.

Le talent du scénariste pour nuancer les motivations et réactions de ses protagonistes est par contre indiscutable : cela aboutit à des ruptures naturelles, compréhensibles, mais aussi, dans un registre plus léger, à des rebondissements malicieux (voir la réaction des intéressés quand on découvre qui est le nouveau roi Arthur et la nouvelle Guenièvre).

C'est aussi l'occasion de revoir des figures sympathiques, mais qui s'étaient faîtes discrètes, comme Flycatcher, ou lors d'un interlude en apesanteur (mais nécessaire, et annonçant là aussi le futur) en compagnie de Bigby Wolf et Boy Blue.

Au jeu désormais récurrent de la réinterprétation des mythes et légendes, Willingham a cette fois jeté son dévolu sur les chevaliers de la table ronde, l'ascension (et la chute programmée ?) de Camelot. Il s'en sort brillamment, avec la sélection des élus de Rose Red, la position de la dame du lac (qui, avec un brin d'ironie, finit par ne plus boire que de l'eau lorsqu'elle découvre qui sera la nouvelle Morgane). En procédant à des permutations audacieuses, il parvient à dérouter le lecteur mais aussi à conduire les protagonistes à se demander comment ils vont assumer leurs nouvelles attributions.

Il n'oublie pas non plus d'entretenir la menace de Leigh Duglas (l'ex-Nurse Spratt, qui a marchandé son relooking extrême avec feu Mr Dark). Tout ces éléments devraient mener à une conclusion explosive, au potentiel dramatique exceptionnel... Même si j'espère que Willingham ne réservera pas un sort funeste à trop de personnages.

Visuellement, Mark Buckingham livre une nouvelle fois une prestation de haut niveau, convoquant parfois Jack Kirby, mais soignant surtout les décors (superbe visite guidée dans les allées du château sur deux doubles pages), les costumes (en particulier les armures, comme celle dont se voit affublée Rose Red à mesure qu'elle progresse dans son entreprise), les apparences (la dame du lac, Lancelot, Morgane, Maddy).

Cette richesse esthétique est rendue digeste par la simplicité du découpage, avec un nombre limité de cases par page, mais aux ambiances soignées grâce aussi à la colorisation de Lee Loughridge (qui se charge parfois de représenter les fonds en couleurs directes, comme dans le chapitre au paradis - à ceci près que 9 pages voient Bigby Wolf et Boy Blue évoluer dans un espace blanc : une option à la fois poétique pour imager l'au-delà mais aussi un peu paresseuse).

- Root & Branch (# 138. Dessiné par Russ Braun). Ceux qui pensait que Geppetto ne songeait plus à se venger de Flycatcher en seront pour leurs frais en découvrant comment il trompe sa vigilance.

Bill Willingham a encore des plans pour l'ancien Adversaire en chef des Fables comme en témoigne cet épisode diabolique. C'est un amuse-bouche mais qui promet une revanche terrible.

Russ Braun, qui a prêté main-forte à Buckingham sur la fin de l'arc de Camelot, prend cette fois les commandes et livre de belles planches, au trait sûr et aux détails précis.

- The Boys in the Band (# 139-140. Dessinés par Steve Leialoha.). Danny Boy retrouve son ami Seamus McGuire à la Ferme après une longue séparation, et le convainc de regagner leur royaume. Joe Shepherd, Peter Piper, et Briar Rose les accompagne dans un voyage mouvementé.

Pour cette histoire en deux volets, d'un intérêt tout relatif, Bill Willingham recourt à une narration qui fait la part belle à la voix-off du narrateur. On y apprend ce qui a provoqué la chute originelle des royaumes des Fables et le périple du groupe de personnages est assez animé pour ne pas ennuyer. Mais  cela demeure dispensable et convenu.

Par ailleurs, c'est à l'encreur habituel de Buckingham, Steve Leialoha, qu'est revenue la mission de mettre ce récit en images et il faut avouer que le résultat est très laid, avec des personnages bâclés et des décors à peine traités.

Malgré quelques épisodes mineurs, ce tome est globalement passionnant et graphiquement plaisant. Plus que dix chapitres, dans un recueil à paraître en Mai prochain, avant la fin : Bill Willingham saura-t-il terminer en beauté ?

dimanche 30 novembre 2014

Critique 533 : FABLES, VOLUME 19 - SNOW WHITE, de Bill Willingham, Mark Buckingham et Shawn McManus


FABLES : SNOW WHITE est le 19ème tome de la série, rassemblant les épisodes 125 à 129 (le récit SNOW WHITE, qui donne son titre au recueil) et les back-up stories des épisodes 114 à 123 (le récit A REVOLUTION IN OZ, constitué de chapitres de trois planches chacun pour un total de 50 pages), publiés en 2012-2013 par DC Comics dans la collection Vertigo.
Les scénarios sont écrits par Bill Willingham. Les dessins des épisodes 125 à 129 sont réalisés par Mark Buckingham, ceux des back-ups des épisodes 114 à 123 par Shawn McManus.
L'histoire principale, SNOW WHITE, s'inscrit chronologiquement et parallèlement durant les événements du tome 18 (épisodes 114 à 123), Toys in Cubland.
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(Extrait du chapitre 12 de A Revolution in Oz.
Textes de Bill Willingham, dessins de Shawn McManus.)

A revolution in Oz (paru en complément des épisodes 114 à 123, dessiné par Shawn McManus). Sur le point d'être pendu par le roi Nome, Bufkin est secouru par ses amis avec lesquels, ensuite il entreprend de renverser le tyran local. A l'issue de ce combat, il préfère, avec sa compagne Lily Martagnion, continuer à réparer les injustices dans les royaumes voisins plutôt que de prendre la tête du pays d'Oz. 
(Extrait de la 4ème partie de Snow White : part 4, épisode 128.
Textes de Bill Willingham, dessins de Mark Buckingham.)

Snow White (épisodes 125 à 129, dessinés par Mark Buckingham). Bigby Wolf part, avec Stinky/Brock Blueheart, à la recherche de ses enfants, Thérèse et Darien (cf. Cubs in Toyland), en parcourant les royaumes à bord de la voiture magique de Briar Rose.
Dans le royaume de Haven, dirigé par Flycatcher et dont la Bête est le shérif, ce dernier négocie avec l'envoyée de la Fée Bleue le sort à réserver à Geppetto, accusé de crimes de guerre.
A Fabletown, désormais établie dans l'ancien château de Mr Dark, Snow White retrouve son premier amant, le prince Brandish, qui lui réclame sa main comme elle la lui avait promise jadis. Pour arriver à ses fins, il n'hésite pas à la séquestrer, la brutaliser et même à défier Bigby, mis au courant de la situation par son fils, Ghost.

J'ai attendu une année avant de relire un recueil de la série Fables, dont j'avais pourtant acheté ce 19ème tome dès sa sortie, parce que je n'appréciai plus le ton de plus en plus sinistre que lui donnait son scénariste. Mais depuis que Bill Willingham a annoncé la fin de son projet au 150ème épisode (à paraître début 2015), j'ai eu envie de m'y remettre.
Parfois s'éloigner ainsi d'un titre permet de mieux le savourer quand on le reprend, et même si on a à nouveau droit à un album au dénouement attristant, le résultat est remarquable et l'envie de poursuivre l'aventure jusqu'à son terme est revenue.

Ce recueil propose deux histoires distinctes mais qui ont le mérite premier de boucler des arches narratives tout en relançant la trame générale de la série.

Tout d'abord, A revolution in Oz revient sur le périple de Bufkin et sa bande au pays d'Oz, où nous les avions laissés durant le tome 17 (Inherit the wind). Construit en chapitres de trois pages, parus en complément des épisodes 114 à 123, ce récit est une pure merveille, digne de figurer aux meilleures places de la série, ce qui est d'autant plus remarquable que rien ne l'y prédisposait.
Avec ses personnages simples, Bill Willingham parvient à construire une intrigue qu'on peut apprécier à deux niveaux : d'une part, c'est une suite de mini-épisodes très rythmée, mixant habilement de l'action, de l'humour et de l'émotion (en particulier pour son épilogue) ; d'autre part, c'est une réflexion subtilement imagée sur l'émancipation, qu'on peut lire comme une métaphore sur le Printemps arabe et la chute de plusieurs régimes dictatoriaux aux conséquences diverses.
Le scénariste anime des créatures avec l'imagination qu'on lui connait en leur donnant une humanité troublante et en faisant de leurs aventures un conte faussement enfantin, qui ne cache rien de la violence (celle de ceux qui se battent contre un pouvoir injuste, et celle de celui qui exerce son autorité de manière criminelle). Willingham s'amuse avec des éléments comme la corde vivante qui ne peut s'empêcher de pendre quelques vilains à l'occasion, le géant qui mutile des soldats pour collectionner la bille (surtout si celle-ci est numérotée) grâce à laquelle il se déplace. Mais derrière cette légèreté bon enfant, il pointe aussi avec pertinence le fait qu'il n'y a pas de guerre propre, que se battre change ceux qui sont au front (en leur donnant le goût des combats sans pour autant avoir envie d'assumer un rôle de dirigeant une fois la victoire acquise).    
La caractérisation des protagonistes est bien sentie, en particulier le couple formé par Bufkin et Lily, dont la dimension coquine et "interraciale" est à la fois subtile et charmante, ce qui confère à la conclusion une touche très poignante et délicate.

Par ailleurs, ce récit bénéficie des illustrations magnifiques, en couleurs directes, de Shawn McManus. Sa prestation est exceptionnelle, avec des personnages très expressifs, des décors chatoyants, soulignée par une palette flamboyante qui renforce l'aspect conte pour enfants sans dissimuler quelques passages démontrant l'épouvante de la folie d'un despote (le massacre de la foule lors d'un défilé fournit des images très fortes).
L'attractivité de cette partie doit beaucoup à ce choix esthétique, qui donne à voir quelques-unes des plus belles pages d'une série ayant pourtant bénéficié des contributions de multiples artistes de premier plan depuis son commencement.


Ensuite, vient un arc narratif en cinq chapitres, qui donne son titre au recueil. Bill Willingham revient à la trame principale de son projet et convoque donc une galerie de personnages familiers que l'on retrouve avec plaisir. Les événements relatés ici se déroulent chronologiquement en parallèle à ceux lisibles dans le tome 18, Cubs in Toyland (où Thérése et Darien ont connu une aventure dramatique).
On suit donc successivement les investigations à travers divers royaumes de Bigby pour retrouver sa progéniture, les manoeuvres de la Bête dans le pays de Haven (où règne Flycatcher) pour régler le sort de Geppetto vis-à-vis de la Fée Bleue qui veut le supprimer, et enfin (surtout) les retrouvailles entre Snow White et son tout premier amant, le prince Brandish.
Ce dernier est un authentique méchant comme on adore le détester et Willingham est très inspiré pour l'écrire, le montrant parfaitement odieux, gagnant ainsi le lecteur à le voir vaincu. Mais le scénariste ne ménage ni ses fans ni ses héros et a concocté une intrigue au dénouement en deux temps particulièrement terrible, n'hésitant pas à sacrifier un de ses personnages les plus emblématiques et populaires (un procédé déjà vu de sa part, mais qui atteint là un impact encore plus grand compte tenu de la victime).
Les morceaux de bravoure abondent, notamment dans les deux derniers chapitres, spectaculaires et bouleversants. L'émotion est d'autant plus plus durement ressentie que Willingham veille à ce que les acteurs de la pièce ne se départissent jamais de leur dignité : à cet égard, Snow White ressort encore plus belle de l'épreuve.
Malgré la tragédie qui boucle cet arc narratif, entretemps, le scénariste écrit quelques scènes plus légères, savoureuses, comme les pourparlers entre la Bête et la Dame du Lac à l'origine desquels on trouve une proposition inattendue pour régler le "dossier" Geppetto (une ruse qui impressionne même Reynard Fox !). Il y a aussi des scènes enchanteresses, d'une inventivité prodigieuse, comme lorsqu'il s'agit de traverser les innombrables royaumes où Bigby et Stinky cherchent les enfants.

Tout comme A revolution in Oz, Snow White bénéficie de dessins superbes, bien que dans un genre tout à fait différent. Mark Buckingham est en effet très en forme (même si ses deux encreurs, Steve Leialoha et Andrew Pepoy, sont plus inégaux et ne rendent pas toujours justice à ses crayonnés). Mieux même : il réussit à monter en régime au fur et à mesure que le récit gagne en ampleur et en intensité, avec des trouvailles de découpage revigorantes (les cadres verticaux pour les duels contre Brandish).
L'influence de Jack Kirby reste manifeste, en particulier quand il s'agit de représenter les gros plans des personnages masculins ou les décors, tour à tour très détaillés ou parfois à peine évoqués avec des ombres qui les "mangent". Des pages avec un nombre limité de cases (quatre en moyenne) renvoient aussi au travail du "King", mais Buckingham emploie ce procédé avec beaucoup d'habilité, dynamisant ainsi de longs dialogues en variant les angles de vue ou la valeur des plans.
Buckingham reste aussi un exceptionnel designer, comme on peut le noter quand il représente le château à la physionomie atypique de la Fée Bleue ou quand il met en scène Bigby Wolf sous son apparence animale de façon toujours aussi impressionnante ou encore quand il détaille les motifs des broderies sur les habits du prince Brandish.
La colorisation de Lee Loughridge met en valeur les ambiances, jouant parfois sur des teintes déroutantes mais en relation directe avec les états traversés par les personnages ou l'atmosphère que dégagent certains décors.

Alors qu'il ne reste plus qu'une vingtaine d'épisodes avant la fin, la série rebondit avec efficacité. Bill Willingham n'épargne ni ses lecteurs ni ses héros mais son projet demeure passionnant, surtout quand on s'y replonge après une période d'abstinence. Difficile, après ça, de songer à nouveau à abandonner la partie, quand bien même le divertissement a cédé le pas à une suite d'histoires plus sombres.

mardi 4 février 2014

Critique 406 : FABLES, VOLUME 18 - CUBS IN TOYLAND, de Bill Willingham, Mark Buckingham et Gene Ha

FABLES : CUBS IN TOYLAND est le 18ème tome de la série créée et écrite par Bill Willingham, publiée par DC Comics dans la collection Vertigo en 2013. Il fait suite à à Inherit the wind (#108-113) et propose les épisodes 114 à 123, dessinés par Mark Buckingham (#114-121) et Gene Ha (#112-113).
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- #114-121 : Cubs in Toyland. Bigby Wolf et sa fille Winter se trouvent dans le pays de North Wind où elle vient d'être désignée pour succéder à son grand-père. Dans leur maison, Snow White s'occupe de ses autres enfants mais néglige une de ses filles, Therese, qui se plaint d'avoir reçu comme cadeau un bateau en plastique qu'elle pense prévu pour un garçon. 
A New York, les autres Fables visitent le château de Mr Dark désormais vacant dans le projet de s'y installer mais découvre dans une cellule Leigh Douglas (l'ex Nurse Spratt) et son co-détenu Verian Holt. 
Cependant, tandis que les enfants de Bigby et Snow White s'amusent au grand air, Therese s'éloigne et découvre Lord Mountbaten, le tigre mécanique désormais rouillé. Suivant les ordres de son bateau en plastique, elle le met à l'eau et il se met à grandir jusqu'à ce qu'elle puisse monter à son bord. Il l'entraîne jusqu'au pays des jouets où elle doit devenir leur reine, mais c'est un monde désolé et plein de sinistres secrets qu'elle va découvrir. L'aventure va littéralement la métamorphoser et aboutir à un drame...

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Dans cet arc en 8 parties, Bill Willingham se penche à nouveau sur le sort des enfants de Bigby et Snow White, en particulier Therese. Il brode une aventure étonnante et très sombre en inventant un nouveau monde, celui des jouets. Ce faisant, il relègue au second plan, en quelques scènes, ce qu'il advient des autres Fables explorant le château de leur ancien ennemi, Mr Dark (neutralisé par North Wind, le père de Bigby).
L'intrigue que développe Willingham sort des sentiers battus et va se révéler comme une des plus tragiques de toute la série. Il m'a fallu, je l'avoue, du temps pour démarrer la lecture de ce tome et aussi pour entrer dans cette histoire, mais une fois dedans on est accroché et le dénouement est poignant comme jamais (en tout cas, il égale en émotion celui de Fables vol. 12 : The Dark Ages, avec l'agonie de Boy Blue).
On pourra, si on est principalement intéressé par les Fables, trouver cet arc un peu longuet et superflu, mais le scénariste a pris un parti courageux en ne donnant pas forcément tout de suite aux fans ce qu'ils attendent et leur réservent quand même de spectaculaires surprises, amenées à être ultérieurement développées, c'est indéniable.

La tonalité du récit est au début faussement légère avec sa jeune héroïne, mais rapidement on comprend qu'une ambiance angoissante, morbide, plane sur son aventure. Les couleurs vives cèdent vite la place à des teintes plus lugubres, avec le décor d'un château en ruines, des jouets abimés, cachant à leur reine des secrets étranges (et finalement sinistres).
En définitive, Willingham capte parfaitement ce qui fait le sel des contes, ces histoires apparemment pleines d'insouciance et de naïveté mais aux péripéties et à l'issue souvent dérangeante et anxiogène. A cet égard, les dessins de Mark Buckingham et la colorisation de Lee Loughridge sont essentiels pour apprécier la transition entre les décors enneigés et les jeunes personnages qui s'y amusent jusqu'à la rencontre avec le vieux tigre rouillé puis le début du voyage à bord du bateau en plastique et l'arrivée dans le pays des jouets sur une plage à marée basse dominée par un ciel gris et peuplée de peluches et autres en sale état : on passe en un chapitre de la guimauve à l'épouvante, de la joie de vivre au cauchemar.
Buckingham réalise l'intégralité de cet arc, avec en alternance à l'encrage Steve Leialoha (pour le meilleur) et Andrew Pepoy (pour le moins bon). Mais sa manière de dessiner, notamment les visages séduisants progressivement marqués par les épreuves, est admirable.

Willingham reste fidèle à l'esprit de sa série : Fables ne s'adresse pas aux enfants, c'est une bande dessinée adulte et qui n'hésite pas à explorer des pans sombres, qui dérangent, mettent mal à l'aise. Il s'autorise des apartés conséquentes pour enrichir encore son univers. C'est ambitieux, et certaines séquences sont franchement difficiles (la révélation des jouets sur leur passé, ce qui arrive à Dare, le destin de Lord Mountbaten). Ce n'est assurément pas le tome le plus sympathique de la série.

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- #112-113 : The Destiny game. Un écrivain, sur le point d'aller se coucher avec sa femme, prend auparavant le temps de rédiger une fable mettant en scène le passé du Grand Méchant Loup dans la Forêt Noire. Il y rencontre une sorcière qui, sur le point d'être dévorée, lui prédit un funeste destin. Elle est épargnée et dit ensuite l'avenir plus radieux qui attend un autre visiteur. En rencontrant une tortue, le Grand Méchant Loup découvre qu'il a été trompé par la sorcière et peut changer son avenir...

Chronologiquement, ces deux épisodes se situent avant la saga Cubs in Toyland, mais on peut les lire après sans problème car il s'agit d'une histoire située dans un lointain passé, une parenthèse qui permet surtout à Mark Buckingham de souffler un peu en étant remplacé par Gene Ha (avec l'aide de Zander Cannon).
Le dessinateur de Top Ten illustre ce dyptique de manière magnifique : ses planches sont détaillées sans être trop chargées, et la mise en couleurs de Art Lyon capture merveilleusement l'ambiance nocturne de ce conte. Le Grand Méchant Loup a une allure impressionnante et le combat final avec Magus est de toute beauté avec des effets très bien appliqués.

L'histoire elle est très efficace, une variation sur le destin et ses prédictions. On retrouve un personnage secondaire 5apparu dans Fables vol. 15 : Rose Red), la tortue avec sa tasse de thé sur le dos, qui a droit à de savoureux dialogues.
Willingham nous régale avec cette intermède qui vient clore le programme du recueil.
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Récemment, le scénariste a annoncé que la série s'achèverait au 150ème épisode : il faut donc en profiter ! En attendant, la prochaine étape nous dévoilera ce qui va arriver à Snow White dans un album éponyme...

lundi 15 avril 2013

Critique 390 : FABLES 17 - INHERIT THE WIND, de Bill Willingham et Mark Buckingham

Fables : Inherit The Wind est le 17ème tome de la série créée et écrite par Bill Willingham, rassemblant les épisodes 108 à 113, dessinés par Mark Buckingham (#108-112), Rick Leonardi, P. Craig Russel, Zander Cannon et Jim Fern, et Adam Hughes (#113), publiés en 2011-2012 par DC Comics dans la collection Vertigo.
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- Inherit the wind (# 108-111). Trois récits s'entrecroisent : d'abord, Rose Red, en compagnie de Bagheera, Clara et Maddy, reviennent à la Ferme pour s'assurer que le défunt et démoniaque Mr Dark n'a pas piégé l'endroit ; ensuite on suit le singe Bufkin avec Lily Martagon, Bungle, Sawhorse et Jack Pumpkinhead au royaume de Roquat le Rouge depuis lequel ils espèrent regagner la communauté des Fables sur Terre ; et enfin Snow White et Bigby assistent leurs six enfants parmi lesquels se trouve l'héritier de North Wind tandis que les trois autres Vents Cardinaux s'invitent dans la partie (avec le projet d'éliminer l'élu).
De son côté, Miss Spratt, qui se fait désormais appeler Leigh Duglas, s'entraîne pour accueillir le retour des Fables à New York dans le château de Mr Dark qu'elle entend bien venger...

- All in a single night (# 112). C'est la nuit de Noël et pour Rose Red l'heure d'honorer son engagement envers celle qui lui a redonné le goût de vivre. L'occasion d'une virée mouvementée avec le Père Noël et de rencontres troublantes (dont une avec un fantôme à l'aspect familier) : quel genre d'espoir la soeur de Snow White choisira-t-elle d'incarner parmi l'ordre des Paladins ?

- In those days (# 113). 4 courtes histoires expliquent comment les Fables ont pu rester si longtemps indétectables parmi le commun des mortels et avant leur guerre contre l'Adversaire. 4 contes sur les thèmes de la découverte du monde, le pouvoir, la mémoire et... Les porc-épic !
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Il s'est écoulé un an avant que je replonge dans la lecture de Fables, le temps que deux nouveaux recueils de la série soient publiés. Entretemps, sans véritable raison, je me suis éloigné du titre mais sans cesser d'en consulter les previews de chaque épisode. Je gardai donc de l'intérêt pour la série mais je suis allé voir ailleurs, le temps que l'envie redevienne trop forte pour résister à la lecture.
Fables a désormais dépassé les 100 épisodes, ce qui pour une publication alternative aux comics super-héroïques est un exploit, et cela sans décevoir (même si, évidemment, il y a eu parfois des chapitres, voire des arcs moins satisfaisants). La problématique qui se pose désormais est de savoir si Bill Willingham réussira à chaque fois à nous séduire et nous étonner, même si la matière dont il s'inspire a un potentiel apparemment inépuisable - encore faut-il savoir la transformer, la raffiner, la convertir en histoires intéressantes. Du coup, on attend chaque nouvel album avec une petite appréhension : la flamme est-elle encore là ? Ou tout cela ne va-t-il pas finir pas tourner en rond ?
Après le festival qui avait conduit au 100ème épisode et le dénouement spectaculaire du combat contre Mr Dark dans le tome 16 (Super Team), l'inquiétude était encore plus vive. Mais Willingham a su rebondir une nouvelle fois en se concentrant non pas sur une seule intrigue mais plusieurs (qui convergeront certainement dans un futur proche) : il s'agit à la fois d'évoquer le retour des Fables sur Terre, où les attend de pied ferme Ms Pratt, mais aussi de traiter le dossier de l'héritage du père de Bigby (qui a renoncer à lui succéder comme maître des vents du Nord - ce sera donc un de ses enfants), sans oublier le périple de Bufkin et sa bande dans le royaume d'Oz. 
Ces trois pistes narratives (quatre en comptant les scènes avec Ms Pratt, mais qui sont plus là pour préparer la suite), Willingham les développe sans jamais en perdre le fil, sans oublier de les rendre palpitantes, avec ce qu'il faut d'humour.
Tout n'est pas de qualité égale cependant : par exemple, les tribulations de la bande de Bufkin semblent plus là pour détendre l'atmosphère (même si la scène finale du #111 aboutit à un cliffhanger accrocheur) par rapport à l'histoire centrée sur la désignation de l'héritier de North Wind, avec les complots ourdis par les trois autres Vents Cardinaux. L'élu est d'ailleurs surprenant, totalement imprévisible, et permet de ramener dans la série deux personnages qui avaient quitté la scène au terme du #100.
Mais cette manière qu'a Willingham de jongler avec les temps forts et ceux plus faibles lui permet de toujours garder le lecteur en éveil et prouve sa détermination à n'abandonner aucun personnage, fusse-t-il un singe bleu en territoire hostile que les autres Fables considèrent mort. Bufkin gagne se galons de héros, acquiert une étonnante personnalité, et ses aventures sont autant de leçons sur le courage et la volonté de s'en sortir, de s'affirmer : c'est épatant, mais on finit pas vraiment se préoccuper de ce qui va lui arriver.
Ce qui se joue dans le château de North Wind démontre encore l'habileté de Willingham a déjouer l'attente des lecteurs, à ne rien céder à la facilité et à introduire de nouvelles menaces (sans que les héros s'en méfient forcément assez au départ). 
Enfin, son conte de Noël est également suffisamment troublant et énigmatique pour que Rose Red conserve son attrait et suggère de prochains rebondissements, d'autant qu'une silhouette familière se glisse l'épisode 112...
 

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Mark Buckingham dessine les 5 épisodes principaux (les 4 d'Inherit the wind et celui d'All in the single night), signant à nouveau (comme d'habitude, a-t-on envie de dire) de très belles planches. Il réussit toujours à animer les éléments fantastiques avec un naturel, une simplicité admirables, avec une constance remarquable. Son découpage s'est simplifié (dans la droite ligne de son inspiration "Kirby-esque"), avec dans les marges de ces pages des incrustations des visages des protagonistes, ce qui permet de situer immédiatement où l'action se passe.
Steve Leialoha se charge de l'encrage, suppléé occasionnellement par Andrew Pepoy ou Dan Green, sans qu'on sente une quelconque différence. Ensemble, avec le dessinateur, ils donnent une identité visuelle unique à la série, ses personnages, d'une humanité merveilleuse.
Plus que des scènes specatculaires, ce sont les moments d'intimité qui sont ici mis en valeur, notamment dans les séquences au château de North Wind, avec la famille de Snow White et Bigby, leurs enfants, les serviteurs du maître disparu.
Et puis bien sûr, comme toujours là aussi, les décors sont superbes - l'antre de Mr Dark est impressionnante, traîtée comme un personnage à part entière, aussi sinistre, menaçante que son défunt résident. 
 
On notera une évolution plus nette en ce qui concerne la colorisation de Lee Loughridge auquel Buckingham et ses encreurs laissent désormais le soin de peindre des fonds (forêts, montagnes enneigées, landes désertiques), ce qui ajoute au cachet de la série.

Pour le dernier épisode, le scénariste a invité des artistes à s'amuser avec lui. P. Craig Russell signe trois pages magnifiques, tout comme Adam Hughes. Les contributions de Zander Cannon avec Jim Fern ou Ramon Bachs avec Ron Randall sont, en comparaison, très faibles. Mais quatre histoires sont savoureuses.
 
 Adam Hughes dessine trois pages,
splendides of course !
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Un tome qui solutionne une intrigue mais en lance d'autres : la série est dans une phase transitoire mais prometteuse. Prochain arrêt : Cubs in Toyland (critique à venir sous peu)...