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dimanche 3 mars 2024

BLUE EYE SAMURAI est un chef d'oeuvre


Au XVIIème siècle, le Japon ferme complètement ses frontières après l'Edit de Sakoku de 1635. La mère de Mizu est violée par trois européens et donne naissance à une fille métisse aux yeux bleus, qui fait d'elle une paria dans la société. Harcelée par d'autres enfants, elle rentre chez elle pour s'y cacher jusqu'au jour où elle trouve la maison de sa mère en flammes. Elle est alors recueillie par mâitre Eji, un forgeron aveugle, qui en fait son apprenti et la laisse s'entraîner au maniement su sabre la nuit. Mizu jure alors de se venger des violeurs de sa mère.
 

Les années passent. Mizu, s'estimant prête pour sa mission et grimée en samouraï, quitte maître Eji. Dans une auberge, elle aborde un proxénète armé d'un pistolet et lui demande qui le lui a fourni en le mutilant. Elle part ainsi à la recherche de Heigi Shindo en compagnie de Ringo, le cuisinier sans mains de l'auberge qui veut devenir un épéiste. Cependant, Akemi, fille unique du seigneur Daïchi Tokunobu, convainc ce dernier de la laisser épouser Taigen, la plus fine lame du shogunat.
 

L'entretien de Mizu avec le frère de Shindo se passe mal : plusieurs gardes sont tués en voulant l'éconduire et Taigen, appelé en renfort est humilié. Cet exploit parvient jusqu'à Heiji Shindo et Abijah Fowler, un irlandais, resté clandestinement au Japon pour s'emparer du shogunat en important secrètement des armes à feu d'Angleterre, qui envoient les Quatre Crocs, des tueurs aux trousses de Mizu.
 

Taigen, lui aussi, se lance à la poursuite de Mizu pour prendre sa revanche mais les circonstances vont le pousser à devenir son allié tandis qu'Akemi, abandonnée, est présentée au second fils du shogun pour l'épouser, Elle fugue en compagnie de son précepteur, Seki, pour trouver Taigen. Les trajectoires de Mizu, Ringo, Taigen, Akemi, et Fowler vont converger lorsque la vie du shogun sera en danger et qu'une opportunité de vengeance se présentera lors du grand incendie de Tokyo en 1657...


Comme j'ai pu avoir l'occasion de le dire en rédigeant des critiques de comics ou de bandes dessinées, je ne lis pas de manga. Il m'est arrivé cependant d'essayer et un auteur comme Naoki Urasawa aurait pu me faire franchir le pas avec Billy Bat ou Monster, mais je n'ai pas persévéré. Idem pour les films d'animation : je n'ai jamais tenté les productions Ghibli, alors qu'enfant j'étais un téléspectateur assidu des aventures de Goldorak, Albator ou Cobra.


Je n'ai jamais vraiment cherché à m'expliquer cette aversion pour le manga. Mais en même temps la lecture des comics et des BD m'a toujours accaparé et je n'ai donc pas pris le temps de creuser la question. Pourtant, la culture japonaise m'intéresse, et plus particulièrement tout ce qui a trait aux samouraï (cela doit dater de la première fois où, il y a longtemps, j'ai vu Soleil Rouge, de Terence Young, avec Charles Bronson, Alain Delon et Toshiro Mifune). Donc, logiquement, j'avais prévu de visionner cette première saison (une deuxième est d'ores et déjà commandée) de Blue Eye Samurai.


J'ai appris que la co-créatrice de cette série, Amber Noizumi, était la mère d'une fillette aux yeux bleus, comme Mizu, l'héroïne du show, et c'est ce qui l'a inspirée, avec Michael Green l'autre showrunner, à développer cette revenge story historique. Cela lui donne une puissance dramatique indéniable, une sorte de chair supplémentaire, qui circule dans les veines de cette histoire intense et puissante.
 

L'Edit de Sakoku est un fait réel : le Japon a bien fermé toutes ses frontières durant le XVIIème siècle, chassant tous les étrangers et empêchant quiconque de pénétrer sur l'île. Les enfants métisses étaient réellement considérés comme des monstres , des sangs mêlés, des impurs, condamnés à se cacher. En ajoutant à la naissance de Mizu le viol qu'a subi sa mère, on a là le terreau fertile d'une vengeance mais aussi celui de la détermination sans faille, quasi-surhumaine, de l'héroïne, qui part à la recherche des fripouilles qui on souillé sa génitrice et ont fait d'elle une paria.


Tout au long des huit épisodes, contrairement au résumé que j'en fais, le passé, ou plutôt les étapes les plus saillantes des origines de Mizu, sont montrées quand elle n'est pas en état de se battre. A la fois songes et souvenirs, on découvre son enfance misérable, son apprentissage de forgeron et d'épéiste, son premier départ de chez maître Eji, son premier combat perdu et la blessure grave qui a failli avoir raison d'elle, ses retrouvailles avec sa mère (qui n'avait pas péri comme elle le pensait dans l'incendie de leur cabane), son couple éphémère avec un ronin qui la trahira, puis le début de sa quête féroce et sanglante.

Les auteurs avaient visiblement l'intention de développer leur saga sur plusieurs saisons puisqu'ils se concentrent sur les efforts de Mizu tout au long des huit épisodes pour mettre la main sur Abijah Fowler, l'un des agresseurs de sa mère et donc, par conséquent, peut-être son père. Pour l'atteindre, elle va devoir affronter bien des adversaires, à commencer par elle-même, déjouer bien des pièges. Et la route sera semée d'embûches. Amber Noizimu et Michael Green n'épargne pas le samouraï aux yeux bleus qui, malgré ses talents extraordinaires d'épéiste et d'acrobate, sa volonté de fer, ne sort pas indemne de tous ses combats. Elle manque d'y laisser sa peau à plusieurs reprises, ce qui l'humanise, même si, évidemment, elle nous impressionne aussi dans des moments hors du commun, se relevant de coups qui en auraient achevés d'autres, de situations périlleuses, etc.

Mais Blue Eye Samurai se distingue aussi par la densité de ses intrigues secondaires car la vengeance de Mizu n'est pas le seul argument du récit. Les auteurs situent l'histoire à une époque précise, entre l'Edit de Sakoku (1635) et le grand incendie de Tokyo (1657), et la peuplent d'une foule de personnages qui croisent tous à un moment, et parfois pour longtemps, la route de Mizu. Ainsi, il y a le cuisinier sans mains, Ringo, sorte de sidekick à la Sancho Panza, admiratif du courage de cet épéiste ; Taigen, samouraï humilié qui prend le parti d'aider son ennemi juré pour avoir le privilège d'une revanche sur lui ; la princesse Akemi, fille unique et gâtée mais prête à des sacrifices insensés pour ne pas être dépossédée d'elle-même par un père ambitieux ; et enfin Fowler, cette crapule épaisse, violente, brutale et sournoise - un méchant qu'on adore détester.

Narrativement donc, c'est déjà une exceptionnelle réussite, on ne s'ennuie pas, on est étonné, choqué - les affrontements sont très sanglants et intenses, le sexe y est montré crument, la question de la différence traitée sans détour, l'isolationnisme politique du Japon interrogé avec beaucoup de documentation.

Mais là où Blue Eye Samurai s'élève au-dessus du lot, c'est par la qualité magistrale de son animation. La production est rien moins que somptueuse : la fluidité des mouvements, l'expressivité des personnages, la magnificence des décors, le mélange harmonieux entre 2D et 3D, tout est porté au plus haut niveau de perfection possible. On est littéralement ébloui par la beauté de certains plans et de manière générale par la splendeur absolu de chaque épisode, leur rythme, leur inventivité visuelle, l'élégance graphique.

L'équipe technique et artistique a accompli une oeuvre qui laisse pantois. Les standards de ce show sont si élevés qu'on a à vrai dire non seulement du mal à lui trouver des équivalents mais aussi à s'en remettre une fois le dernier épisode terminé. Le temps sera long, forcément, ne serait-ce que pour conserver cette exigence, mais surtout pour voir de nouveaux épisodes. En même temps, c'est le prix à payer pour ne pas être déçu et finalement c'est une métaphore du destin de Mizu qui a su s'armer de patience pour atteindre ses objectifs.

Enfin, pour ne rien gâcher, le casting vocal est royal : Kenneth Branagh en tête, qui s'est amusé comme un fou à camper l'horrible Fowler. Brenda Strong incarne la princesse Akemi. Ming-Na Wen donne à la maquerelle Madame Kaji une suavité formidable. Darren Barnet prête de la hargne et du trouble à Taigen. Masi Oka rend Ringo très attachant et drôle sans jamais être lourd. Et après sa prestation formidable dans Mr. & Mrs. Smith, quel plaisir d'entendre à nouveau la voix de Maya Erskine dans le rôle de Mizu.

Je ne le dis pas souvent, mais regardez Blue Eye Samurai. C'est un chef d'oeuvre, et cette fois, le terme n'est pas exagéré.

mardi 27 février 2024

MR. & MRS. SMITH : match retour


Deux inconnus, un homme et une femme, sont engagés par une mystérieuse organisation, la Compagnie, pour devenir espions et former un couple sous le nom de John et Jane Smith avec le grade d'agents "haut risque". Pour cela, ils acceptent de couper les ponts avec leurs familles. Leur première mission ; intercepter et livrer un paquet... Qui contient en vérité un gâteau... Qui explose après leur départ, tuant tous les habitants d'une villa !
 

Les missions s'enchaînent : une vente aux enchères silencieuse au cours de laquelle ils doivent capturer un acheteur, un voyage dans les Dolomites italiennes pour y surveiller un couple dont la femme est très riche et trop occupée par ses affaires, protéger Toby Hellinger à laquelle la Compagnie tient beaucoup... Mais, après être devenus plus intimes, des tensions apparaissent dans le couple Smith.


D'abord après leur rencontre avec d'autres agents de la Compagnie, plus haut gradés qu'eux, puis lors de séances auprès d'une thérapeute de couple qui les force à mettre des mots sur le malaise entre eux. les Smith décident de travailler chacun de leur côté jusqu'à ce qu'ils se trouvent à enquêter sur la même cible. Et sachant qu'au bout de trois échecs, la Compagnie les sanctionnera de la manière la plus cruelle...


En 2005, le réalisateur Doug Liman portait sur le grand écran un script de Simon Kinberg mettant en scène un couple dont chaque membre exerçait le métier d'espion sans que son partenaire le sache. Quand chacun l'apprenait, la situation déraillait complètement pour aboutir à un règlement de comptes entre eux. A l'époque, le long métrage fit surtout grand bruit car il vit la naissance du couple "Brangelina", Brad Pitt et Angelina Jolie, qui éclipsa quelque peu le résultat.


Pendant longtemps, le sujet fit l'objet de spéculations quant à une adaptation pour le petit écran sous forme de série, jusqu'à l'an dernier quand Donald Glover, la star des séries Atlanta et Communauty, aussi connu comme chanteur sous le pseudo de Childish Gambino, s'en mêla et annonça la production de huit épisodes avec pour partenaire Phoebe Waller Bridge, la créatrice et vedette de Fleabag.


Puis, sans qu'on sache vraiment pourquoi, Waller-Bridge quitta le projet et fut remplacée par Maya Erskine, comédienne remarquée dans PEN15. Prime Vidéo lançait le tournage et enfin on a pu apprécier le résultat ces dernières semaines. Alors, concluant ou pas ? Trêve de suspense : c'est une réussite !


J'avoue ne pas avoir un grand souvenir du film de Liman, sinon pour le cabotinage de Pitt et parce que je n'ai jamais apprécié Jolie comme actrice. Mais il faut avouer que le pitch était accrocheur et qu'on pouvait s'interroger sur la façon de le transposer en le découpant sur huit épisodes. Pourtant, le format est parfaitement maîtrisé et enrichit le matériau originel spectaculairement. C'est à la fois une série remplie d'action mais surtout merveilleusement caractérisée, inattendue, surprenante, s'achevant sur un cliffhanger qui donne envie d'une saison 2 le plus rapidement possible.


Donald Glover a co-créé la série avec Francesca Sloane mais ce qui fonctionne le mieux, c'est que ces deux-là n'ont pas cherché à en faire quelque chose de trop écrit, de trop rigide. On sent qu'il y a eu une large place à l'improvisation pour que le jeu de Glover et celui de Maya Erskine s'épanouisse, tous deux venant de la comédie. L'alchimie entre John et Jane Smith opère immédiatement et donne chaque épisode une densité humaine rare.


Et finalement, Mr. & Mrs. Smith se transforme, lentement mais sûrement, en une quasi-rom-com mais à l'envers. En effet, le rapprochement entre John et Jane s'accomplit plus vite qu'on l'attend (dès la fin du deuxième épisode). Et ensuite jusqu'à l'épisode 5, on assiste à l'évolution et l'épanouissement de ces deux-là, qui s'étaient pourtant juré de ne pas mélanger les affaires et le plaisir, affirmant même qu'ils n'avaient pas signé pour une romance.

De façon très subtile, entre deux scènes mouvementées, le téléspectateur assiste pourtant à des coups de canif dans le contrat. Par exemple, dans l'épisode 3, John et Jane doivent se séparer pour surveiller chacun une femme d'affaires et son mari qui ne se parlent plus et dont le jeune fils assiste à leurs disputes en se réfugiant dans le jeu vidéo sur sa console électronique. La femme est victime d'une tentative d'enlèvement et, bien que rien ne l'y oblige, John décide de lui venir en aide. Il abat plusieurs ravisseurs et doit affronter des tueurs. Jane le rejoint et le ramène à leur chambre d'hôtel. C'est tendu car elle lui en veut de s'être écarté du plan alors que lui ne pouvait se contenter de regarder sans rien faire.

Par la suite, Jane révèlera un comportement de plus en plus dirigiste, jusqu'à s'attribuer tous les mérites. La Compagnie, qui ne communique avec ses agents que via une messagerie électronique, s'en rend compte et propose à le jeune femme de changer son binôme si elle le souhaite. C'est tentant car à ce moment-là John a évoqué la possibilité de fonder une famille avec elle tout en s'agaçant de son attitude trop détachée.

La seconde partie de la saison montre les Smith face à leur pire ennemi, dans leur mission la plus délicate : face à eux-mêmes, et ça ne va plus du tout. Ils consultent une thérapeute qui ne fait que mettre en évidence leurs divergences, au point qu'ils conviennent de ne plus travailler ensemble. Malgré ça, il faut bien faire car au bout de trois échecs, la Compagnie a prévenu que des sanctions tomberaient. Mais John et Jane sont loin de se douter de ce que ça signifie - ils négligent même cet avertissement, se repliant sur leur idée initiale : se faire assez d'argent pour démissionner quand ils en auront envie et refaire leur vie ailleurs...

Le dernier épisode, sans spoiler, est le plus proche de qu'était le film (du moins dans mon souvenir, et je le répète, celui-ci n'est pas fiable). Toutefois, les showrunners avaient visiblement prévu de ne pas fermer la porte à une saison 2 -et ils ont eu raison, puisque la saison 1 a été un succès - d'où un cliffhanger bien crispant comme il se doit, après lequel on exige de nouveaux épisodes très vite (mais même en étant raisonnable, il faudra attendre 2025 au moins).

Chaque épisode fonctionne comme un one-shot et en même temps les huit chapitres forment un tout composite, compact, sans temps mort, inventif, sensible, remarquablement écrit et réalisé. Mais surtout s'appuyant sur des guest-stars impeccables et un duo vedette exceptionnel. Le premier épisode s'ouvre avec une scène avec Alexander Skarsgard et Eiza Gonzalez, puis on croise John Turturro, Billy Campbell, Sarah Paulson, Ron Perlman, Ursula Corbero, Michaela Coel, Parker Posey, Paul Dano, que du beau monde, particulièrement bien exploité (avec quand même une mention à Sarah Paulson, irrésistible en psy et le tandem Parker Posey-Wagner Moura en agents "super haut risque").

L'alchimie entre deux acteurs est quelque chose d'imprévisible et délicat. Si ça ne fonctionne pas immédiatement, c'est un désastre irrattrapable. Mais même si on ne saura jamais ce qu'aurait donné le couple Glover-Waller Bridge, on sait que Donald Glover et Maya Erskine sont plus que parfaits. Il y a un mélange d'improbabilité et de charme incroyable entre eux, plusieurs fois on les observe et on remarque leur gêne, leur embarras, leur maladresse, et en même temps, miraculeusement, leur complémentarité, leur complicité, cette harmonie uniques entre eux. C'est franchement enchanteur.

Oubliez le film. Préférez la série. C'est un bijou de plus dans le catalogue de Prime Vidéo.