Franqui dessine une souris, poursuivie par un chat dessiné par Peyo, poursuivi par un chien dessiné par Roba, poursuivi par un chasseur dessiné par Morris... Et ce n'est que le début d'une jubilatoire et impressionnante improvisation immortalisée dans une émission télé de 1971 !
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lundi 11 avril 2016
vendredi 12 février 2016
LUMIER SUR... MORRIS
Morris
*
1956 : Morris, le créateur de Lucky Luke,
accepte d'illustrer le texte de Paul Berna,
Le cheval sans tête.
Le cheval sans tête.
La bande à Gaby était réunie tout en haut de la rue des Petits-Pauvres, devant la maison de Fernand Douin. L'un après l'autre, les dix gosses enfourchaient le cheval-sans-tête et se laissaient glisser à toute allure jusqu'au chemin de la Vache Noire, où se terminait la descente. Là, le cavalier sautait à terre et remontait vivement la pente en remorquant sa monture, car les amis attendaient leur tour avec impatience.
Depuis le jour où Marion, la fille aux chiens, avait renversé le vieux monsieur Gédéon en traversant la rue Cécile, on postait le petit Bonbon au carrefour pour arrêter les passants ou signaler l'approche d'un véhicule. Le cheval dévalait toute la rue des Petits-Pauvres sur ses trois roues de fer en faisant un bruit terrible. C'était délicieux. L'appréhension du carrefour et de ses dangers rendait la course plus grisante encore, et il y avait, à la fin de la descente, cette brusque remontée qui prenait le cheval en plein élan et le jetait sur le talus du Clos Pecqueux, devant l'horizon des champs nus et gris.
Pendant deux secondes, le cavalier avait l'impression de s'envoler en plein ciel. S'il négligeait de freiner avec ses talons, il passait d'un trait par-dessus l'encolure pour atterrir brutalement sur les fesses, ce qui ajoutait une petite dose d'imprévu à chaque descente. Les gosses appelaient ça, "faire un arrivée en vol plané". A chaque coup, le cheval basculait sur le talus et ses flancs creux sonnaient lugubrement contre les pierres. Il en voyait de dures.
Ce cheval-sans-tête appartenait depuis un an à Fernand. Un chiffonnier du Faubourg-Bacchus l'avait cédé à monsieur Douin contre trois paquets de tabac gris, et Fernand l'avait trouvé près de ses souliers le matin de Noël. Pendant cinq minutes, il en était resté muet et paralysé de ravissement. Pourtant, sur la mine, le cheval-sans-tête n'avait rien d'affolant. Il était d'abord, il avait toujours été sans tête. La ganache de carton que lui avait fabriquée monsieur Douin n'avait pas tenu deux jours; Marion l'avait fait sauter à sa première descente en percutant à quarante à l'heure dans la voiture de monsieur Mazurier, le marchand de charbon de la rue Cécile. On l'avait laissée dans le ruisseau avec les deux pattes de devant, qui avaient également souffert du choc. Les pattes de derrière avaient été brisées net au cours d'une tentative téméraire dans l'étroit tunnel du chemin de Ponceau. La queue, inutile d'en parler, il n'y en avait jamais eu. Restait le corps, qui était celui d'un cheval gris pommelé au vernis écaillé, avec une petite selle marron peinte sur le dessus. Bien entendu, le chiffonnier avait livré le tricycle sans pédales et sans chaîne; mais on ne peut pas tout avoir, et, tel qu'il était, ce cheval à trois roues filait comme un zèbre sur le macadam en pente de la rue des Petits-Pauvres.
Les jaloux de la cité Ferrand prétendaient que ce cheval réduit à sa plus simple expression pouvait être aussi bien bourricot ou goret, ou plutôt un goret que n'importe quoi, que les cow-boys de la rue des Petits-Pauvres avaient tort de faire ainsi les malins sur un cochon-sans-tête, qu'ils s'y casseraient la leur un jour ou l'autre et que ce serait bien fait pour eux. Il faut reconnaître que dans les débuts le dressage du cheval-sans-tête avait été assez pénible. Fernand s'était à moitié démoli un genou contre la palissade de l'entrepôt César-Aravant, Marion avait laissé deux dents dans le tunnel du Ponceau. Ca fait mal. Mais le genou s'était guéri en trois jours et les dents avaient repoussé en quinze. Le cheval roulait toujours et roulait bien, comme il est convenable de l'imaginer dans un patelin de banlieue où tous les hommes valides ont pour occupation de faire rouler les trains.
Enfin, c'était grâce au cheval-sans-tête que Fernand avait pu faire entrer son amie la fille aux chiens dans la bande à Gaby, la plus fermée des associations secrètes de Louvigny-Triage. A la suite de pourparlers laborieux, il avait été convenu que la bande se servirait du cheval à raison d'une séance par jour et de deux descentes par tête à chaque séance, ceci en vue de ménager la résistance de l'engin. Même à ce train réduit, on avait prévu que le cheval-sans-tête n'irait pas loin, tout au plus jusqu'à Pâques. Mais il avait tenu le coup malgré des télescopages effrayants, et il vous descendait la rue des Petits-Pauvres à tombeau ouvert. Gaby, qui accomplissait tout le parcours sans freiner, avait abaissé le record à trente-cinq secondes.
La pratique de ce sport exclusif et farouche n'avait fait que resserrer la grande solidarité qui unissait les membres du clan. A dessein, Gaby en avait limité le nombre permanent et n'acceptait personne au-dessus de douze ans, parce que, affirmait-il, "on devient bête comme ses pieds à partir de douze ans. Et heureux encore quand ça ne dure pas toute la vie!" L'ennuyeux, c'est que Gaby lui-même était menacé par la limite d'âge; aussi méditait-il en secret de la relever à quatorze ans pour bénéficier d'un petit sursis.
Tatave, le grand frère du petit Bonbon, venait de prendre le départ devant ses camarades goguenards.
"Vu son poids, on ne devrait lui permettre qu'une seule descente, dit Marion à Fernand. Un de ces quatres matins, ton cheval va s'aplatir sous ce gros lard et nous le verrons remonter avec les roues toutes brisées."
Cinquante mètres plus bas, le petit Bonbon surveillait le fond de la rue Cécile; il balança les deux bras pour signaler que la voie était libre. Tatave passa devant lui comme un bolide, la tête basse, cramponné au guidon rouillé du cheval-sans-tête.
"Il est gros et lourd, mais il ne fera jamais mieux que Gaby, dit Juan-l'Espagnol en haussant les épaules. Et puis Tatave a la frousse: il commence à freiner vingt mètres avant la Vache Noire... Un jour, il faudrait le lâcher dans la descente avec les deux quilles attachées sous le guidon."
Plus loin, la rue des Petits-Pauvres décrivait une longue courbe qui dérobait ses lointains aux observateurs. On attendit. Pas longtemps. Un grand fracas de verre brisé monta soudain du fond de la rue, suivi aussitôt par des cris perçants, une bordée de jurons et la sèche détonation d'une paire de claques.
"Et vlan! Tatave a percuté, gronda Gaby en serrant les mâchoires. Même à califourchon sur un traversin, cet enflé trouverait le moyen de défoncer quelque chose!
- Allons voir, proposa Fernand qui se faisait du souci pour le cheval-sans-tête.
- Zidore et Mélanie sont restés en bas, dit Marion. Ils se débrouilleront pour le tirer de là sans nous..."
Gaby regarda machinalement autour de lui: outre la fille aux chiens, Fernand et Juan-l'Espagnol, il y avait là Berthe Gédéon et Criquet Lariqué, le petit négro du Faubourg-Bacchus.
"Descendons toujours jusqu'à la rue Cécile, dit-il. On ne peut pas les laisser seuls; il y a peut-être du dégât..."
En arrivant au carrefour, ils virent les uns et les autres qui débouchaient lentement du virage, sous le triste ciel de décembre. Zidore Loche traînait par le guidon le malheureux cheval-sans-tête qui ne roulait plus que sur deux roues. Tout rouge d'émotion, Tatave marchait à côté de lui en boîtant un peu; il portait la troisième roue, la roue avant. Amélie Babin, l'infirmière de la bande, fermait la marche en riant silencieusement, la bouche fendue jusqu'aux oreilles; de temps en temps, elle se retournait pour inspecter le fond de la rue des Petits-Pauvres, où quelqu'un s'époumonait d'une voix chevrotante.
"Avec sa manie de freiner au mauvais moment, ça devait forcément lui arriver un jour! cria Zidore en approchant. Le vieux père Zigon remontait de la nationale avec sa poussette de bouteilles. Tatave sortait du virage à ce moment-là. Moi, je ne bronche pas: il avait largement le temps de passer. Penses-tu! voilà mon Tatave qui freine à bloc avec ses deux pattes et rran! il rentre en plein dans la poussette!"
Mélie jubilait. Sa figure maigriote était serrée par un fichu noir qui plaquait sa frange blonde bien peignée.
"Tatave a fait un de ces vols planés, il fallait voir ça! ajouta-t-elle. Il est passé comme un obus par-dessus les barbelés du Clos..."
Pour l'occasion, Morris expérimente un style graphique plus réaliste.
Un essai qu'il jugera "peu convaincant"...
On peut ne pas être d'accord.
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Morris
vendredi 19 juin 2015
Critique 648 : LUCKY LUKE, TOMES 43 & 46 - LE CAVALIER BLANC & LE FIL QUI CHANTE, de René Goscinny et Morris
LUCKY LUKE : LE CAVALIER BLANC est le 43ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1975 par Dargaud (numéroté tome 10 au dos de l'album)
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Lucky Luke rencontre la troupe de théâtre de Whittaker Baltimore, dont il est le directeur, le metteur en scène et l'acteur principal en compagnie de Gladys Whimple (la jeune première), Barnaby Float (abonné au rôles de méchant) et Francis Lusty (le régisseur et chauffeur de salles). Ils sont en route pour Nothing Gulch où ils doivent se produire le soir même, là où le cowboy doit aussi se rendre pour donner les 10 000 $ qu'il a obtenus de la vente du bétail de son ami Hank Wallys à Abilene.
Mais durant la représentation, la banque est attaquée et son coffre vidée. Lucky Luke soupçonne aussitôt la troupe mais, sans preuve, il choisit de les suivre dans leur tournée, qui les mène à Miner's Pass, Indian Flats et Tumbleweeds Springs.
Malheureusement, les choses ne vont pas tourner en faveur du cowboy qui est pris pour un complice des voleurs et doit fuir à la fois pour prouver son innocence et confondre les malfrats.
Mais durant la représentation, la banque est attaquée et son coffre vidée. Lucky Luke soupçonne aussitôt la troupe mais, sans preuve, il choisit de les suivre dans leur tournée, qui les mène à Miner's Pass, Indian Flats et Tumbleweeds Springs.
Malheureusement, les choses ne vont pas tourner en faveur du cowboy qui est pris pour un complice des voleurs et doit fuir à la fois pour prouver son innocence et confondre les malfrats.
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LUCKY LUKE : LE FIL QUI CHANTE est le 46ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1977 par Dargaud (numéroté tome 14 au dos de l'album).
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A Washington en 1861, le Président Abraham Lincoln décide de relier les côtes Est et Ouest par le télégraphe afin de simplifier les communications. Les ingénieurs James Gamble et Edward Creighton sont chargés d'effectuer la jonction entre Carson City et Omaha via Salt Lake City.
Lucky Luke, qui a occasionnellement travaillé pour le Pony Express (ayant acheminé les courriers), accompagne l'équipe d'ouvriers dirigée par Gamble qui a, avec Creighton, accepté le pari lancé par le patron de la Western Union : remporter la somme de 100 000 $ au premier qui atteindra Salt Lake City.
Willard Bradley, le bras droit malhonnête de Creighton, engage un homme pour saboter les efforts de l'équipe de Gamble afin d'empocher le pactole. Lucky Luke devra donc démasquer ce traître tout en affrontant des conditions climatiques difficiles, la présence des indiens sur le trajet, la suspicion dans les rangs des ouvriers...
En 1973, au terme de L'héritage de Ran-tan-plan, Goscinny et Morris décident que les aventures de Lucky Luke ne seront plus pré-publiées dans Pilote suite à un désaccord éditorial. C'est le début de tensions croissantes entre les deux auteurs et Dargaud qui aboutiront à la création d'une revue Lucky Luke, dont le tirage connaîtra un succès aussi considérable (avec un tirage de 100 000 exemplaires !) qu'éphémère (seulement 12 numéros d'existence en 1974).
Est-ce que cela a influencé l'écriture du Cavalier Blanc dont l'intrigue baigne dans une ambiance de trahison, ce coups fourrés, d'illusions perdues ? Le résultat est en tout cas troublant, même si l'album est très réussi et atteste d'un redressement bienvenu après les piteux tomes 41 (L'héritage de Ran-tan-plan) et 42 (7 histoires de Lucky Luke).
Le scénariste situe en tout cas à nouveau l'histoire dans un cadre original, sans invoquer de personnages déjà vus : on retrouve le monde du spectacle itinérant, comme dans Western Circus (tome 36), avec cette troupe spécialisée dans le théâtre mélodramatique. Goscinny se sert de cela pour souligner le contraste entre la sophistication des comédiens, des artifices auxquels ils recourent, et la rusticité des pionniers, confondant la fiction sur scène avec la réalité. Cela produit des gags très drôles, et à une construction narrative semblable à une pièce en plusieurs actes correspondant aux villes où se produit Whittaker Baltimore et ses acteurs.
Pour représenter Whitaker Baltimore, Morris a une fois de plus à la caricature et lui donne les traits de John Barrymore, comédien à l'origine d'une fameuse dynastie, et ses prestations remarquables (aux côtés de Greta Garbo dans Grand Hôtel, en 1934, avec aussi son frère Lionel).
Pour Hank Wallys, l'ami éleveur de Lucky Luke, le modèle est moins connu puisqu'il s'agit de Andy Devine, comédien spécialisé dans les rôles de "bons gros", vu notamment dans La Chevauchée fantastique de John Ford.
Le scénariste situe en tout cas à nouveau l'histoire dans un cadre original, sans invoquer de personnages déjà vus : on retrouve le monde du spectacle itinérant, comme dans Western Circus (tome 36), avec cette troupe spécialisée dans le théâtre mélodramatique. Goscinny se sert de cela pour souligner le contraste entre la sophistication des comédiens, des artifices auxquels ils recourent, et la rusticité des pionniers, confondant la fiction sur scène avec la réalité. Cela produit des gags très drôles, et à une construction narrative semblable à une pièce en plusieurs actes correspondant aux villes où se produit Whittaker Baltimore et ses acteurs.
Pour représenter Whitaker Baltimore, Morris a une fois de plus à la caricature et lui donne les traits de John Barrymore, comédien à l'origine d'une fameuse dynastie, et ses prestations remarquables (aux côtés de Greta Garbo dans Grand Hôtel, en 1934, avec aussi son frère Lionel).
Pour Hank Wallys, l'ami éleveur de Lucky Luke, le modèle est moins connu puisqu'il s'agit de Andy Devine, comédien spécialisé dans les rôles de "bons gros", vu notamment dans La Chevauchée fantastique de John Ford.
Ce tome est bâti sur un whodunnit ?, formule pour un récit où l'identité du coupable d'un crime est à découvrir. Comme Lucky Luke, on passe la majorité du temps à se demander par qui puis comment les braquages des banques sont commis. Si la solution est un peu vite expédiée et le mobile décevant, on est accroché parce que le cowboy est confronté à des difficultés croissantes tout au long de son enquête au point d'être confondu avec le voleur (et sur le point d'être lynché !). Sur un plan plus léger, quand il doit remplacer Baltimore sur scène, il doit affronter un ennemi aussi redoutable : le trac, ce qui provoque évidemment les sarcasmes jubilatoires de Jolly Jumper : voir le héros d'habitude si flegmatique perdre ainsi pied est réjouissant. Lucky Luke est montré comme un être plus faillible, vulnérable que d'habitude, subissant les événements : il est évident que Goscinny le maltraite avec plaisir, comme s'il était fatigué de sa perfection (c'était déjà manifeste dans Le Grand Duc, tome 40, ça le sera encore plus dans La guérison des Dalton, tome 44).
Visuellement il faut signaler une séquence fantastique où, à Miner's Pass, Lucky Luke doit se barbouiller de charbon pour espérer passer inaperçu parmi les mineurs : Morris semble avoir adressé un sympathique clin d'oeil à Franquin (avec lequel il était ami et partagea le même mentor, Jijé) et ses Idées Noires. C'est peut-être aussi le signe que l'artiste souhaitait davantage expérimenter graphiquement, même s'il ne persévérera pas.
Le Fil qui chante est un opus tristement célèbre puisque c'est le dernier écrit par René Goscinny qui devait disparaître l'année de sa parution, en 1977. Souvent déconsidéré par certains fans, c'est pourtant un album de bonne facture, auquel il manque peut-être un peu de folie pour être un classique.
Il est vrai que le récit fait penser à d'autres aventures comme La Caravane (tome 24), un périple semé d'embûches avec un saboteur dont Lucky Luke (et le lecteur) doit découvrir l'identité. Le problème, c'est qu'en plus d'être habitué à ce genre construction, le fan sait, là, comment ça va se terminer puisqu'en inscrivant la petite histoire dans la grande, Goscinny ne peut compter sur l'effet de surprise.
La réalisation de ce tome a connu des heurts multiples : Goscinny était en conflit avec Dargaud car il estimait que l'éditeur le spoliait au sujet de ses droits d'auteur. Pour faire pression sur son employeur, il avait demandé à Morris et Uderzo de ne pas livrer les planches des albums en cours. Dargaud avait riposté sèchement en envoyant des huissiers chez Uderzo en faisant valoir le contrat qu'il avait signé et chez Morris pour négocier (le dessinateur étant le créateur de Lucky Luke). Ce dernier céda finalement en donnant ses planches. Goscinny en voulut-il à Morris en découvrant les exemplaires du Fil qui chante prêts à être diffusés chez Dargaud ? Cela aurait-il abouti au terme à leur collaboration ?
Quoiqu'il en soit, ce 46ème épisode fut un énorme succès, pré-publié dans l'hebdomadaire Paris Match.
Le récit abonde en références précises sur les travaux du télégraphe et met en scène d'authentiques personnalités de l'époque comme Abraham Lincoln, président des Etats-Unis de 1809 à 1865, et le chef spirituel des Mormons de Salt Lake City, Brigham Young. Les ingénieurs Gamble et Creighton, le président de la Western Union, Hiram Sible, et Washakie, le chef des Indiens Shoshone, ont également réellement existé.
La réalisation de ce tome a connu des heurts multiples : Goscinny était en conflit avec Dargaud car il estimait que l'éditeur le spoliait au sujet de ses droits d'auteur. Pour faire pression sur son employeur, il avait demandé à Morris et Uderzo de ne pas livrer les planches des albums en cours. Dargaud avait riposté sèchement en envoyant des huissiers chez Uderzo en faisant valoir le contrat qu'il avait signé et chez Morris pour négocier (le dessinateur étant le créateur de Lucky Luke). Ce dernier céda finalement en donnant ses planches. Goscinny en voulut-il à Morris en découvrant les exemplaires du Fil qui chante prêts à être diffusés chez Dargaud ? Cela aurait-il abouti au terme à leur collaboration ?
Quoiqu'il en soit, ce 46ème épisode fut un énorme succès, pré-publié dans l'hebdomadaire Paris Match.
Le récit abonde en références précises sur les travaux du télégraphe et met en scène d'authentiques personnalités de l'époque comme Abraham Lincoln, président des Etats-Unis de 1809 à 1865, et le chef spirituel des Mormons de Salt Lake City, Brigham Young. Les ingénieurs Gamble et Creighton, le président de la Western Union, Hiram Sible, et Washakie, le chef des Indiens Shoshone, ont également réellement existé.
Visuellement, Morris est en grande forme, et ce dès la couverture, qui synthétise admirablement une foule d'informations en une image forte (Lucky Luke au sommet d'un poteau télégraphique dont le fil a été coupé et cerné par un vautour au-dessus de lui et une flèche indienne en feu en dessous).
Les paysages variés, le casting fourni des ouvriers de l'équipe de Gamble, les péripéties nombreuses permettent à l'artiste de donner la pleine mesure de son talent : il n'est jamais aussi bon que dans ce registre où il doit composer avec différentes ambiances.
La fin du run de Goscinny est donc honorable. Je vais maintenant tâcher de vite emprunter le tout premier album qu'il a écrit pour la série, Des rails sur la prairie (tome 9), et Ma Dalton (tome 38), pour compléter ces critiques.
Les paysages variés, le casting fourni des ouvriers de l'équipe de Gamble, les péripéties nombreuses permettent à l'artiste de donner la pleine mesure de son talent : il n'est jamais aussi bon que dans ce registre où il doit composer avec différentes ambiances.
La fin du run de Goscinny est donc honorable. Je vais maintenant tâcher de vite emprunter le tout premier album qu'il a écrit pour la série, Des rails sur la prairie (tome 9), et Ma Dalton (tome 38), pour compléter ces critiques.
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jeudi 18 juin 2015
Critique 647 : LUCKY LUKE, TOMES 41 & 42 - L'HERITAGE DE RAN-TAN-PLAN & 7 HISTOIRES DE LUCKY LUKE, de René Goscinny et Morris
LUCKY LUKE : L'HERITAGE DE RAN-TAN-PLAN est le 41ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1973 par Dargaud (numéroté tome 11 au dos de l'album).
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Le joueur Oggie Svensson est mort et le notaire J.S. Chester se rend à la prison pour dévoiler les dernières volontés de son client qui lègue tous ses biens à... Ran-tan-plan ! Si toutefois il arrivait malheur au chien, c'est Joe Dalton qui deviendrait l'héritier !
Lucky Luke est naturellement chargé de la protection de Ran-tan-plan et l'emmène jusqu'à Virginia City (Nevada) où Svensson possédait entre autres l'Hotel International qui va les loger.
Les Dalton s'évadent entretemps et Joe a la ferme intention de supprimer le chien pour recevoir les biens de feu Svensson. Pour cela, les frères infiltrent le quartier chinois de la ville dont les habitants s'estiment lésés par les loyers fixés par le défunt.
Encore une fois, Lucky Luke aura fort à faire pour apaiser la situation.
*
LUCKY LUKE : 7 HISTOIRES DE LUCKY LUKE est le 42ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1974 par Dargaud (contre toute logique numéroté tome 15 au dos de l'album).
A noter que cet album est également paru sous le titre 7 Histoires Complètes.
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- 1/ Le desperado à la dent de lait (6 pages). Lucky Luke croise la route d'un pionnier dont le chariot a une roue brisée. Or il doit déposer son fils chez le dentiste. Le cowboy accepte de s'en occuper mais le gamin va lui attirer une série de problèmes pour tenter d'échapper au médecin.
- 2/ L'hospitalité de l'Ouest (6 pages). Fatigué après une journée d'exploits en tout genre, Lucky Luke est recueilli par les Flaherty et les Blaston réunis pour élire la reine d'une soirée entre leurs familles. Invité à les départager, le cowboy se trouve au coeur d'un imbroglio et ne parvient pas à se reposer.
- 3/ Maverick (6 pages). Un veau échappe à son propriétaire avant qu'un autre éleveur le réclame. La situation s'envenime rapidement et attire l'attention des Apaches, au grand dam de Lucky Luke qui espère alors une intervention de la cavalerie.
- 4/ L'égal de Wyatt Earp (6 pages). Leroy Blastwater est un tireur incroyablement maladroit qui veut impressionner sa fiancée Louella Jingle. Il convainc Lucky Luke de l'aider en improvisant un duel au cours duquel la chance va bouleverser le destin du jeune homme.
- 5/ Le colporteur (6 pages). W. Flatshoe est un marchand itinérant que Lucky Luke sauve de deux brigands. Mais les Sioux les attaquent ensuite et les deux hommes ne devront leur salut qu'aux articles du colporteur.
- 6/ Passage dangereux (6 pages). Un couple de colons doit traverser un cours d'eau large et profond. Lucky Luke leur propose son aide mais doit composer avec le caractère de l'épouse, Edna, rechignant à se séparer d'objets de famille, puis, une fois sur l'autre rive, effrayée par la proximité avec des Pawnies.
- 7/ Sonate en Colt majeur (6 pages). Robert Flaxhair est pianiste dans un saloon de Nothing Gulch mais son rêve est de jouer au théâtre de Houston. Encouragé par Lucky Luke, il envoie sa candidature et est invité à s'y produire. Mais le soir venu, il est rongé par le trac devant un public si différent de ses habitudes.
Après un enchaînement d'albums exceptionnels, ces deux nouveaux tomes marquent un peu le pas dans le run de Goscinny et Morris chez Dargaud. Comme un signe, la numérotation de ces épisodes par l'éditeur est invraisemblablement désordonnée puisqu'au dos on lit qu'il s'agirait des numéros 11 puis 15 !
Mais revenons au contenu. L'héritage de Ran-tan-plan montre dès sa couverture le retour des Dalton et du chien le plus stupide de l'Ouest, absents de la série depuis 2 ans et 3 albums (le précédent étant Ma Dalton, tome 38). Depuis que la série a changé d'éditeur, les frangins sont d'ailleurs plus discrets (un seul autre album les met en scène avant, Dalton City). Comme je n'ai jamais considéré qu'ils apportaient un plus au titre, même si on les associe pourtant systématiquement à Lucky Luke, ils ne me manquaient pas tellement.
Pourtant, cette aventure démarre bien avec un argument loufoque : Ran-tan-plan hérite d'une fortune considérable qui, s'il meurt à son tour, reviendra à Joe Dalton. La suite est évidente : Joe veut faire la peau au cabot qui voue pourtant une affection indéfectible au malfrat (et se méfie de Lucky Luke, qu'il sèmera à la première occasion). La réalité a souvent dépassé la fiction pourtant dans ce type d'histoires puisqu'on entend régulièrement parler d'excentriques qui lègue leurs biens à leur animal de compagnie.
Quand Goscinny s'emploie à démontrer toute l'absurdité de la situation, l'album est vraiment impayable. Mais le souci est que cela ne fonctionne que par intermittences car le scénario pâtit de chutes de rythme à cause de séquences s'intégrant mal à l'ensemble, fonctionnant comme des sketches un peu faciles. L'exemple le plus frappant se trouve lorsque Ran-tan-plan fausse compagnie à Lucky Luke et s'égare dans la nature voisine de Virginia City : sa bêtise, son absence totale de sens de l'orientation, son inaptitude à chasser, le fait qu'il confond les animaux est en soi marrant, mais le souci est que cela dure plusieurs pages pendant lesquelles l'intrigue principale est totalement oubliée. Goscinny s'est certainement fait plaisir avec ce passage mais j'estime qu'il nuit à l'efficacité du récit en s'écartant trop du sujet.
C'est dommage car, par ailleurs, des éléments originaux sont abordés, confirmant la tendance de la série à traiter frontalement certains aspects de l'Histoire américaine, comme l'exploitation des chinois et leur repli sur soi dans un quartier ethnique de la ville. Malheureusement, Goscinny ne fait qu'effleurer cela alors qu'il aurait pu en tirer une formidable source de gags, lui qui était si fort pour épingler les particularismes étrangers.
De même, on sent bien que les Dalton n'évoluent plus, figés dans leur emploi de bandits plus bêtes que méchants, et ce même si, pour une fois, Jack et William existent un peu plus et que Averell passe une partie de l'histoire séparé de ses frères. Mais sinon, ils sont comme les légionnaires dans Astérix : supposément menaçants pour Lucky Luke, ils n'existent plus que pour provoquer des gags et quiproquos.
7 Histoires de Lucky Luke est un autre opus mineur dans la série. Là encore, il faut être vigilant car Dargaud a aussi publié l'album sous le titre de 7 Histoires complètes.
Cette collection de short stories est d'un intérêt très discutable : aucune d'elles n'est ni originale ni remarquable. L'indulgence incite à écrire que les auteurs se sont accordés une pause dans une production très soutenue, mais à vrai dire on aurait préféré que Morris et Goscinny fassent carrément un break d'un an et reviennent avec une vraie bonne histoire plutôt que de proposer un menu aussi faible. C'est un peu comme si on écoutait un disque composé d'ébauches de titres inachevés ou de démos tout en ayant conscience que les auteurs n'avaient rien là-dedans de valable pour un LP.
Lucky Luke y est mis en scène dans des séquences sans relief, à nouveau dans un rôle de redresseur de torts - quitte à passer pour le dindon de la farce. Goscinny avait pourtant réussi depuis plusieurs tomes à clarifier un peu la situation du cowboy, alternativement employé au bureau des affaires indiennes ou escorte pour l'armée ou des compagnies privées, ce qui présentait le mérite de socialiser le personnage, de dépasser le cliché du justicier nomade (d'ailleurs on le voyait de plus en plus souvent intervenir dans des Etats précis comme le Texas, le Nouveau-Mexique, et sa base était Nothing Gulch).
Les gags sont pauvres, ils ne nous arrachent guère plus que des sourires, et le format très court de chaque chapitre n'autorise pas à développer les autres rôles (à part Jolly Jumper, et encore).
Morris lui-même accuse le coup : s'il produit encore de belles planches, découpées avec savoir-faire (avec des gaufriers irréguliers), c'est sans éclat. Jamais on ne sent l'artiste très motivé au point de livrer des séquences mémorables, il s'appuie sur son adresse naturelle mais sans forcer son talent.
La colorisation de L'héritage de Ran-tan-plan est par ailleurs un authentique saccage : certes Lucky Luke a rarement été bien traité à cet égard, comme si ce n'était pas la priorité de la série, de ses éditeurs ni un souci pour Morris, mais là, on atteint des sommets dans le n'importe quoi, avec une impression désastreuse, des à-plats chromatiques criards... Tout ça n'est pas sérieux, indigne même. Peut-être qu'un jour Lucky Comics s'attellera à une restauration rigoureuse (comparable à ce que Dupuis et la famille de Franquin réalisent pour Spirou et Fantasio et Gaston Lagaffe).
Bon, vous l'aurez compris, ce n'est pas bon. Mais ça va vite se redresser...
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mercredi 17 juin 2015
Critique 646 : LUCKY LUKE, TOMES 37 & 39 - CANYON APACHE & CHASSEUR DE PRIMES, de René Goscinny et Morris
Le tome 38 (Ma Dalton) étant déjà emprunté lorsque j'ai fait mes emplettes à la bibliothèque municipale, la critique de cet album est remise à plus tard (très bientôt quand même, je pense/espère). Donc, pour cette nouvelle entrée, ce seront les tomes 37 puis 39 qui sont au menu.
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LUCKY LUKE : CANYON APACHE est le 37ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1971 par Dargaud (numéroté tome 6 au dos de l'album).
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Fort Canyon est une garnison située tout près de la frontière du Texas et du Nouveau Mexique et dirigée par le colonel O'Nollan, un officier irlandais dont l'ennemi juré est le chef Apache Chimichuri Patronimo, fils de Bisteco.
Chacun de ces deux hommes avec ses hommes mène des expéditions punitives contre l'autre, mais les indiens passent le Rio Grande après leurs raids pour échapper à l'adversaire et parce que les mexicains tolèrent leur présence s'ils ne font pas de grabuge sur ce territoire.
Lucky Luke, dépêché par le bureau aux affaires indiennes, tente de raisonner les deux parties, sans succès : O'Nollan veut se venger de Patronimo depuis que Bisteco a enlevé son fils quand il était encore enfant et l'Apache n'entend pas se laisser faire. Le canyon qui sépare le camp des peaux rouges du Fort des visages pâles est le théâtre de traquenards réguliers.
Le cowboy emploie alors la ruse en se faisant passer pour renégat auprès des Apaches qui l'acceptent parmi eux après une série d'épreuves initiatiques. Mais le sorcier de la tribu n'aime pas Lucky Luke en qui il n'a pas confiance. Pour amadouer les indiens, le cowboy prétexte un déplacement à Albuquerque, pour glaner des informations sur les mouvements de troupes militaires, mais surtout pour enquêter sur le sort du fils de O'Nollan. Si celui-ci est encore vivant, il pourrait mettre un terme à ce conflit...
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LUCKY LUKE : CHASSEUR DE PRIMES est le 39ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1972 par Dargaud (numéroté tome 8 au dos de l'album).
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A Cheyenne Pass, Bronco Fortworth déplore le vol d'un de ses pur-sang et accuse le Cheyenne Tea Spoon de ce méfait. Contre sa capture, il promet la récompense faramineuse de 100 000 $.
Elliot Belt, chasseur de primes, est aussitôt sur les rangs pour empocher ce butin et n'hésite pas à enfreindre la loi interdisant de donner de l'alcool aux indiens pour débusquer parmi eux l'accusé. Le chef de la tribu locale, quand il l'apprend, prépare de violentes représailles contre la ville.
Lucky Luke intervient et Tea Spoon se livre à lui, confiant dans la justice des visages pâles pour prouver son innocence. Mais cela suffira-t-il à calmer les belligérants ? A retrouver le cheval de Fortworth ? Et à savoir qui l'a volé ?
Pour commencer, attardons-nous un moment sur les couvertures de ces deux nouveaux albums, qui comptent parmi les meilleures qu'ait réalisées Morris : c'est un point que je n'ai pas assez souvent souligné, mais le dessinateur était un cover-artist émérite, capable de produire une image accrocheuse, à la composition soignée et qui présentait de manière originale et synthétique l'histoire.
Pour Canyon Apache et Chasseur de primes, il a recours à un visuel dont Lucky Luke est absent : Morris a souvent osé cela, déjà lors des épisodes publiés chez Dupuis, et il le répétera ensuite fréquemment chez Dargaud - ainsi en est-il pour les tomes 32 (La diligence), 33 (Le pied-tendre), 37 (Canyon Apache), 38 (Ma Dalton), 39 (Chasseur de primes), 40 (Le grand duc), 41 (L'héritage de Ran-tan-plan), 44 (La guérison des Dalton) !
Comment interpréter cela ? Je pense d'abord comme un signe que la série est suffisamment identifiable pour se passer de montrer son héros directement, mais aussi comme celui que les histoires de Goscinny sont suffisamment attractives pour que leur argument principal passe avant une image iconique mais quelconque de Lucky Luke. Quand les auteurs nous invitent à découvrir un récit avec des personnages ou une situation autant ou plus accrocheurs que le poor lonesome cowboy, cela signifie qu'ils ont confiance dans leur sujet mais aussi dans la curiosité du lecteur.
Esthétiquement, les visuels de couverture de Morris sont aussi d'une efficacité redoutable et attestent de son savoir-faire publicitaire : dans le cas de Canyon Apache, ces deux indiens qui s'apprêtent en rigolant à faire basculer une énorme pierre sur laquelle est peinte une tête de mort et perchée un vautour aussi amusé qu'eux promet un contenu à la fois amusant et inquiétant (qui seront les victimes des peaux rouges ?).
Dans celui de Chasseur de primes, le résultat est plus frontal avec ce portrait en pied d'Elliot Belt brandissant une affiche d'avis de recherche : ce bonhomme a une mine patibulaire conforme à sa profession, et techniquement Morris obtient un effet superbe en n'ayant même pas recours à l'encrage (on distingue nettement un dessin réalisé au crayon et colorisé directement, ce qui produit un rendu brut).
Tout ça pour dire quoi ? Que, à l'instar de leurs couvertures, ces deux tomes, écrits et dessinés à un an d'intervalle, sont eux aussi des modèles du genre, comptant parmi les meilleurs opus de la série, confirmant l'excellence du run de Goscinny et Morris depuis leur transfert chez Dargaud. Les deux partenaires ont acquis une autre dimension, ont atteint un brio incomparable : les histoires sont imparables, la complicité entre l'auteur et l'artiste est à son pic.
Canyon Apache est un récit trompeur : derrière une situation apparemment simple (la guerre sans fin entre une tribu d'Apaches et un régiment, dont les deux chefs se vouent une haine féroce et absolue), Goscinny va creuser une intrigue à la complexité inattendue sur le thème de la filiation et de la vengeance. Le noeud du problème se trouve dans le passé du colonel O'Nollan dont le fils a été jadis enlevé par Bisteco, le père de son rival indien Patronimo : l'enfant est-il encore en vie ? La réponse déterminera l'issue du conflit et aboutit à un dénouement où la paternité est éprouvée avec certes humour mais subtilité et même émotion.
Goscinny recourt à des gags toujours efficaces, comme lorsque O'Nollan s'obstine à appeler Lucky Luke "Mr Smith", ou le cycle absurde des expéditions punitives (qui se prolongent en expéditions punitives contre les expéditions punitives) et les chutes de pierre représentées sur la couverture justement. C'est aussi la véritable première fois où le scénariste prend soin d'écrire les indiens autrement que comme des sauvages plus ou moins intelligents et alcooliques : une importante partie du récit est consacré au séjour de Lucky Luke chez les Chimichuris (qui peut même faire penser à un album de Blueberry, paru plus tard, dans lequel le héros sera adopté par les Navajos), sujet à d'autres scènes très drôles mais où les Apaches sont montrés comme de véritables individus et non plus comme des caricatures.
Chasseur de primes est un des premiers albums que j'ai lus quand j'ai découvert la bande dessinée et Lucky Luke en particulier, il reste dans mes épisodes préférés. Quand je vis ensuite les films de Sergio Leone, Et pour quelques dollars de plus et surtout Le bon, la brute et le truand, je remarquais en jubilant que Elliot Belt avait les traits de Lee Van Cleef, cet acteur au visage taillé à la serpe, si charismatique dans ces deux volets de la "trilogie des dollars" du cinéaste italien. Un des personnages les mieux campés par Morris, génial caricaturiste.
L'histoire est également brillante en ce qu'elle revisite des motifs déjà abordés par la série : Canyon Apache renouait avec la vie d'une garnison militaire comme Le 20ème de cavalerie, là où Chasseur de primes renoue avec ce que traitait plus superficiellement Phil Defer, dévoilant un défenseur de la loi qui n'agit pas par bonté d'âme mais par appât du gain. Cette cupidité confine bien entendu à une bêtise certaine quand il provoque l'ire des Cheyennes puis celles d'autres chasseurs de primes engagés par Elliot Belt pour l'aider.
Un autre élément indique que, avec cette aventure notamment, la série est désormais dans une phase plus "adulte" puisque, comme pour Canyon Apache, les indiens n'y sont plus représentés comme des caricatures mais bien comme des victimes des blancs, parqués dans des réserves, accusés systématiquement de méfaits qu'ils n'ont pas commis. Peut-être faut-il lire cela comme l'influence d'un film comme Little big man d'Arthur Penn où la condition des natives était narrée de manière plus réaliste, conforme à la vérité historique, en dévoilant les massacres, le racisme, etc.
Morris apporte aussi des ingrédients qui ajoute au côté atypique de ce tome où les Cheyennes portent des noms anglais (Tea Spoon) et où le sorcier de la tribu locale porte un énorme masque dont les traits sont ceux du comédien Boris Karloff, qui connut la gloire dans les années 30 dans des films d'épouvante. Un détail surprenant, étrange, et saisissant.
Le découpage de ces deux tomes est aussi plus aéré avec une moyenne de cases par planches un peu moins élevée que d'habitude (8 plans contre une dizaine normalement) : Morris a l'opportunité d'illustrer des images plus grandes (le canyon du tome 37 par exemple) mais surtout la mise en scène des gags nécessite une redistribution de l'espace (comme lorsque Jolly Jumper se moque des chevaux formant l'attelage du buggy de Bronco Fortworth dans une vignette occupant deux tiers d'une bande).
Lucky Luke connaît en tout cas deux nouveaux épisodes de grande qualité : le tandem Goscinny-Morris fonctionne comme jamais, la série connaît un authentique état de grâce, comme si son succès établi et les libertés éditoriales lui donnaient des ailes.
Pour Canyon Apache et Chasseur de primes, il a recours à un visuel dont Lucky Luke est absent : Morris a souvent osé cela, déjà lors des épisodes publiés chez Dupuis, et il le répétera ensuite fréquemment chez Dargaud - ainsi en est-il pour les tomes 32 (La diligence), 33 (Le pied-tendre), 37 (Canyon Apache), 38 (Ma Dalton), 39 (Chasseur de primes), 40 (Le grand duc), 41 (L'héritage de Ran-tan-plan), 44 (La guérison des Dalton) !
Comment interpréter cela ? Je pense d'abord comme un signe que la série est suffisamment identifiable pour se passer de montrer son héros directement, mais aussi comme celui que les histoires de Goscinny sont suffisamment attractives pour que leur argument principal passe avant une image iconique mais quelconque de Lucky Luke. Quand les auteurs nous invitent à découvrir un récit avec des personnages ou une situation autant ou plus accrocheurs que le poor lonesome cowboy, cela signifie qu'ils ont confiance dans leur sujet mais aussi dans la curiosité du lecteur.
Esthétiquement, les visuels de couverture de Morris sont aussi d'une efficacité redoutable et attestent de son savoir-faire publicitaire : dans le cas de Canyon Apache, ces deux indiens qui s'apprêtent en rigolant à faire basculer une énorme pierre sur laquelle est peinte une tête de mort et perchée un vautour aussi amusé qu'eux promet un contenu à la fois amusant et inquiétant (qui seront les victimes des peaux rouges ?).
Dans celui de Chasseur de primes, le résultat est plus frontal avec ce portrait en pied d'Elliot Belt brandissant une affiche d'avis de recherche : ce bonhomme a une mine patibulaire conforme à sa profession, et techniquement Morris obtient un effet superbe en n'ayant même pas recours à l'encrage (on distingue nettement un dessin réalisé au crayon et colorisé directement, ce qui produit un rendu brut).
Tout ça pour dire quoi ? Que, à l'instar de leurs couvertures, ces deux tomes, écrits et dessinés à un an d'intervalle, sont eux aussi des modèles du genre, comptant parmi les meilleurs opus de la série, confirmant l'excellence du run de Goscinny et Morris depuis leur transfert chez Dargaud. Les deux partenaires ont acquis une autre dimension, ont atteint un brio incomparable : les histoires sont imparables, la complicité entre l'auteur et l'artiste est à son pic.
Canyon Apache est un récit trompeur : derrière une situation apparemment simple (la guerre sans fin entre une tribu d'Apaches et un régiment, dont les deux chefs se vouent une haine féroce et absolue), Goscinny va creuser une intrigue à la complexité inattendue sur le thème de la filiation et de la vengeance. Le noeud du problème se trouve dans le passé du colonel O'Nollan dont le fils a été jadis enlevé par Bisteco, le père de son rival indien Patronimo : l'enfant est-il encore en vie ? La réponse déterminera l'issue du conflit et aboutit à un dénouement où la paternité est éprouvée avec certes humour mais subtilité et même émotion.
Goscinny recourt à des gags toujours efficaces, comme lorsque O'Nollan s'obstine à appeler Lucky Luke "Mr Smith", ou le cycle absurde des expéditions punitives (qui se prolongent en expéditions punitives contre les expéditions punitives) et les chutes de pierre représentées sur la couverture justement. C'est aussi la véritable première fois où le scénariste prend soin d'écrire les indiens autrement que comme des sauvages plus ou moins intelligents et alcooliques : une importante partie du récit est consacré au séjour de Lucky Luke chez les Chimichuris (qui peut même faire penser à un album de Blueberry, paru plus tard, dans lequel le héros sera adopté par les Navajos), sujet à d'autres scènes très drôles mais où les Apaches sont montrés comme de véritables individus et non plus comme des caricatures.
Chasseur de primes est un des premiers albums que j'ai lus quand j'ai découvert la bande dessinée et Lucky Luke en particulier, il reste dans mes épisodes préférés. Quand je vis ensuite les films de Sergio Leone, Et pour quelques dollars de plus et surtout Le bon, la brute et le truand, je remarquais en jubilant que Elliot Belt avait les traits de Lee Van Cleef, cet acteur au visage taillé à la serpe, si charismatique dans ces deux volets de la "trilogie des dollars" du cinéaste italien. Un des personnages les mieux campés par Morris, génial caricaturiste.
L'histoire est également brillante en ce qu'elle revisite des motifs déjà abordés par la série : Canyon Apache renouait avec la vie d'une garnison militaire comme Le 20ème de cavalerie, là où Chasseur de primes renoue avec ce que traitait plus superficiellement Phil Defer, dévoilant un défenseur de la loi qui n'agit pas par bonté d'âme mais par appât du gain. Cette cupidité confine bien entendu à une bêtise certaine quand il provoque l'ire des Cheyennes puis celles d'autres chasseurs de primes engagés par Elliot Belt pour l'aider.
Un autre élément indique que, avec cette aventure notamment, la série est désormais dans une phase plus "adulte" puisque, comme pour Canyon Apache, les indiens n'y sont plus représentés comme des caricatures mais bien comme des victimes des blancs, parqués dans des réserves, accusés systématiquement de méfaits qu'ils n'ont pas commis. Peut-être faut-il lire cela comme l'influence d'un film comme Little big man d'Arthur Penn où la condition des natives était narrée de manière plus réaliste, conforme à la vérité historique, en dévoilant les massacres, le racisme, etc.
Morris apporte aussi des ingrédients qui ajoute au côté atypique de ce tome où les Cheyennes portent des noms anglais (Tea Spoon) et où le sorcier de la tribu locale porte un énorme masque dont les traits sont ceux du comédien Boris Karloff, qui connut la gloire dans les années 30 dans des films d'épouvante. Un détail surprenant, étrange, et saisissant.
Le découpage de ces deux tomes est aussi plus aéré avec une moyenne de cases par planches un peu moins élevée que d'habitude (8 plans contre une dizaine normalement) : Morris a l'opportunité d'illustrer des images plus grandes (le canyon du tome 37 par exemple) mais surtout la mise en scène des gags nécessite une redistribution de l'espace (comme lorsque Jolly Jumper se moque des chevaux formant l'attelage du buggy de Bronco Fortworth dans une vignette occupant deux tiers d'une bande).
Lucky Luke connaît en tout cas deux nouveaux épisodes de grande qualité : le tandem Goscinny-Morris fonctionne comme jamais, la série connaît un authentique état de grâce, comme si son succès établi et les libertés éditoriales lui donnaient des ailes.
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mardi 16 juin 2015
Critique 645 : LUCKY LUKE, TOMES 35 & 36 - JESSE JAMES & WESTERN CIRCUS, de René Goscinny et Morris
LUCKY LUKE : JESSE JAMES est le 35ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1969 par Dargaud (numéroté comme le tome 4 sur le dos de l'album).
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Deux légendes de l'Ouest vont s'affronter : d'un côté, l'homme qui tire plus vite que son ombre, Lucky Luke ; de l'autre, Jesse James, qui se prend pour le nouveau Robin des bois en voulant voler les riches pour donner aux plus pauvres (lui le premier), avec l'aide de son frère Frank (amateur de Shakespeare) et de leur cousin, Cole Younger (un joyeux et robuste drille).
L'agence de détectives Pinkerton qui traque le gang James demande à Lucky Luke de les expulser du Texas pour qu'il soit jugé dans un des Etats où il a commis des attaques de banques et de trains.
A Nothing Gulch, le cowboy réussit à capturer Cole Younger mais son procès est expédié et il est relâché. Lucky Luke est écoeuré par la couardise de la population qui, peu fière d'elle et craignant que Jesse James et sa bande ne reviennent, se résout à prendre les armes pour se racheter.
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LUCKY LUKE : WESTERN CIRCUS est le 36ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1970 par Dargaud (numéroté comme le tome 5 sur le dos de l'album).
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Alors qu'il est poursuivi par des indiens, Lucky Luke rencontre le capitaine Erasmus Mulligan (dresseur de fauves alcoolique), à la tête du Western Circus, qui se produit loin de New York (où il pâtissait de la concurrence de Barnum) et qui comprend sa femme Vanessa (trapéziste), leur fille Daphné (écuyère et lanceuse de couteaux) et Zip Kilroy (clown), l'époux de cette dernière.
L'arrivée de la troupe à Fort Coyote déplaît au maître de la ville et organisateur du rodéo annuel, Corduroy "D.D" (pour Dent de Diamant) Zilch, qui y voit une concurrence intolérable.
Après avoir recruté un tueur à gâges, Rattlesnake Joe, pour éliminer l'éléphant de Mulligan, Zilch soudoie les indiens en leur promettant une livraison d'alcool. Le cirque détruit, Lucky Luke ruse en s'inscrivant avec tous les membres de la troupe au rodéo qui se transforme en une représentation triomphale devant Jules Framboise, un promoteur de spectacle français.
C'est avec deux albums extraordinaires, des classiques de la série, que Lucky Luke aborde les seventies : les couvertures sont parmi les plus belles et mémorables, annonçant des histoires savoureuses et épiques.
Jesse James renoue avec un des exercices favoris de Goscinny, le détournement d'une icone historique : en guise de préambule, le scénariste présente une biographie résumée de la véritable carrière de celui que la légende donnait davantage comme un sympathique bandit que comme l'authentique fripouille qu'il fut - sa misérable fin (tué dans le dos par un de ses complices, Robert Ford, avec l'arme qu'il venait de lui offrir) fut au diapason de son existence qui n'avait rien d'aussi aimable que celle de son modèle, Robin des bois.
Puis la fiction prend le relais avec une entrée en matière très accrocheuse : trois pages pour chacun des protagonistes, synthétisant les mérites de Lucky Luke (et Jolly Jumper, qui devient de plus en plus cabotin, et qui dialogue même directement avec son cavalier - même si Goscinny n'emploiera plus jamais ce procédé ensuite) puis de Jesse James. On pressent une opposition d'anthologie, et on ne sera pas déçu.
Goscinny adorait les méchants bien bêtes et il a gâté Jesse James tout en en ne faisant pas qu'un abruti : sa logique est en vérité désarmante comme l'illustre une scène hilarante où il braque un homme pour en renflouer un autre bien démuni... Avant de voler ce dernier qui est donc devenu riche à son tour ! Pour que cette combine soit indiscutable et ne quitte pas la famille, Frank James convaincra son frère de lui donner l'argent qu'il dérobe pour qu'il le lui reprenne ensuite : ainsi, aucun d'eux ne sera jamais riche pour l'autre et donc susceptible d'être dépouillé. L'addition du cousin Cole Younger vaut plus pour le rôle de faire-valoir des deux frangins : ce bon vivant est lui un incurable abruti (qui, par exemple, cherche à perfectionner le déraillement des trains à attaquer... Et finit par créer une déviation - un autre grand moment de rigolade).
Le récit enchaîne ainsi les gags à un rythme fou pour aboutir à un dénouement très astucieux dans son moralisme : Lucky Luke a souvent eu affaire à une population (légitimement) effrayée par les bandits mais (aussi sûrement) lâche quand il s'agissait de l'aider à les arrêter. C'est encore ce qui se passe avec les texans de Nothing Gulch quand ils jugent avec une mauvaise foi exaspérante Cole Younger et provoquent le dégoût de Lucky Luke. Mais quand le cowboy refuse de les protéger contre le retour du gang James, il déclenche, à sa grande surprise, un sursaut des civils : conscients d'avoir trahi leur allié et de s'être déshonorés avec cette parodie de justice, ils prennent les armes pour accueillir les malfrats !
Goscinny profite aussi de cet épisode pour glisser quelques caméos comme les Dalton, Billy the kid (ou évoquer Scat Thumbs - le joueur de La diligence - et Ming Li Foo - le blanchisseur du 20ème de cavalerie), ce qui donne une profondeur mythologique à la série. Les détectives Cosmo Smith et Fletcher Jones sont aussi un clin d'oeil évident aux Dupont et Dupond dans Tintin de Hergé.
Western Circus est encore un cran au-dessus, c'est un de mes albums favoris : l'univers du cirque, ses personnages hauts en couleurs, la présence des indiens, le rôle d'un méchant coriace, et la complicité jubilatoire entre Lucky Luke et Jolly Jumper (désormais le compagnon actif à part entière du héros), dans le cadre d'une intrigue très dense, mouvementée et amusante, participent au plaisir intense qu'on prend à sa lecture.
La narration se distingue par son aspect très direct, Goscinny expédie l'exposition de la situation et va rapidement à l'essentiel, maintenant tout du long un tempo très soutenu. Peut-être faut-il interpréter cela comme un moyen de faire passer l'exotisme et l'excentricité de l'histoire, avec son bestiaire abondant et inhabituel, et la troupe représentée comme une sorte de famille foutraque mais novatrice par rapport aux activités traditionnelles du western, comme le rodéo avec lequel elle entre en concurrence. Comme dans Des barbelés sur la prairie (où il défendait les fermiers contre les éleveurs), Lucky Luke n'hésite pas à changer ses habitudes en prenant le parti du cirque au point d'en devenir un des membres alors qu'il voulait participer au rodéo (mais à la fin, les deux sont réunis).
Lorsque je découvris pour la première fois cette aventure, je fus impressionné par sa dimension animalière et les présence des l'éléphant ou du lion (qui ont de vraies scènes), mais aussi par le caractère du capitaine Erasmus Mulligan, ce directeur du cirque hâbleur et ivrogne - j'appris plus tard qu'il était physiquement (et aussi, en partie, psychologiquement) inspiré par le comédien W.C. Fields, très connu dans les années 30 : type misanthrope, misogyne et coléreux à l'écran comme hors de la scène, il détone, mais Goscinny n'a pas osé aller jusque là avec Mulligan (sans doute pour ne pas rebuter le lecteur).
L'album réserve aussi des pages formidables à Jolly Jumper qui, un peu à la manière du Marsupilami, dévoile des talents de plus en plus extraordinaires. Mais l'astuce de Goscinny est de jouer avec, de manière à ce que seul le lecteur en ait conscience (ainsi le cheval est doué en calcul mais ni Mulligan ni Lucky Luke ne le percevront). Sans parler de son adresse spectaculaire, ou, de manière plus touchante, son trac avant de se produire sous le chapiteau. Tout ce qu'on découvre revêt en même temps un côté cruel car l'intelligence de Jolly Jumper reste mésestimée par son maître, qui trouve tout toujours si facile.
On notera aussi le rôle, plus mineur, du mercenaire Rattlesnake Joe, qui évoque Phil Defer (adversaire de Lucky Luke dans un album éponyme 14 ans plus tôt), mais dans une version plus ridicule. A lui seul, il résume la tonalité de l'histoire où la violence est vaincue par le ridicule, le grotesque : une manière en somme de dire que le western et ses clichés sont en train de devenir des pièces de musée - in fine on peut même aller plus loin en pensant que Lucky Luke en s'éclipsant à la fin cherche en permanence à fuir lui aussi ce constat.
Goscinny replace la plantureuse Lulu Carabine, déjà présente dans Dalton City, ce qui ajoute au plaisir du fan.
Morris est dans une forme olympique sur ces deux albums : comme à chaque fois qu'il dispose de scénarios solides et riches, son art a la possibilité de s'exprimer pleinement et le lecteur peut mesurer l'étendue de son talent.
Avec Jesse James, c'est sa capacité toujours impressionnante à camper des personnages aux trognes impayables qui l'emporte. Il leur donne une expressivité, des attitudes, savoureuses, dans lesquelles on lit immédiatement toute la bêtise et la suffisance dont ils vont faire preuve. En même temps, quel que soit le vilain qu'il représente, Morris ne le rend jamais complètement antipathique justement parce son allure et sa gestuelle indiquent tout de suite au lecteur qu'il est plus idiot que méchant : ainsi il est rare de voir un bandit cruel dans Lucky Luke. Têtu, obtus, oui, mais jamais au point de le prendre en grippe (même le teigneux Joe Dalton fait sourire à cause du rouge qui lui monte vite au visage et de petite taille contrastant avec la silhouette svelte de Luke).
Mais dans Western Circus, le travail de l'artiste est impressionnant : non seulement il gère un casting fourni, des décors surprenants, mais les animaux du cirque volent presque la vedette aux humains. Le vieux lion borgne (avec un bandeau sur l'oeil gauche) Nelson, efflanqué et paresseux (et ne consommant que de la soupe) est sensationnel.
Lorsque tous ces éléments sont déployés dans la séquence finale du rodéo-spectacle, on atteint à la fois un sommet dans le délire, la fantaisie mais aussi dans le découpage, avec des compositions dont la richesse n'est jamais indigeste grâce à la faculté de Morris de les animer.
Voilà deux chefs d'oeuvre de la série qui est alors dans son âge d'or : les talents combinés de Goscinny et Morris sont au firmament.
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lundi 15 juin 2015
Critique 644 : LUCKY LUKE, TOMES 32 & 34 - LA DILIGENCE & DALTON CITY, de René Goscinny et Morris
Et c'est parti pour ce qui constitue, en quelque sorte, l'Acte II de la série Lucky Luke : les années Dargaud. C'était l'autre (petite) révolution de 1968 quand le poor lonesome cowboy quitta le giron de Dupuis et les pages de Spirou (même si La Diligence, y sera pré-publié !) pour passer à la concurrence dans Pilote, que dirigeait alors René Goscinny. 15 albums allaient clore le run du scénariste sur le titre, toujours dessiné par son créateur, Morris.
(N.B. : comme j'ai déjà traité les tomes 33 - Le Pied-Tendre, critique 185 - , 40 - Le Grand Duc, critique 184 - , 44 - La Guérison des Dalton, critique 185 - et 45 - L'Empereur Smith, critique 183 - , ce ne sera pas une suite de critiques linéaire, mais je tâcherai autant que faire se peut d'évoquer les albums dans leur ordre chronologique.)
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LUCKY LUKE : LA DILIGENCE est le 32ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1968 par Dargaud (numéroté tome 1 sur le dos de l'album).
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La compagnie de transports Wells & Fargo recrute Lucky Luke pour escorter une de leurs diligences de Denver (Colorado) à San Francisco (Californie) dans le cadre d'une opération commerciale dont l'objectif est de reconquérir la confiance de leurs clients. Le conducteur est le "fouet" Hank Bully et six passagers sont au départ (le joueur Scat Thumbs, le prêtre Sinclair Rawler, le chercheur d'or Digger Stubble, le photographe Jeremiah Fallings, le comptable Oliver Flimsy et sa femme Annabelle).
Le voyage est risqué car la Wells & Fargo a annoncé par des affiches que la diligence convoierait un chargement d'or. Il s'agit de défier les bandits que rien n'arrêtera le transport durant les quatre étapes (Fort Bridger, Salt Lake City, Carson City et Sacramento).
Mais de la rencontre avec des Cheyennes à celle avec Black Bart le bandit poète en passant par le trajet difficile et la trahison d'un des passagers, Lucky Luke aura fort à faire.
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LUCKY LUKE : DALTON CITY est le 34ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1969 par Dargaud (numéroté tome 3 sur le dos de l'album).
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Dean Fenton était le maître de Fenton Town, un repaire pour les pires fripouilles du Texas, jusqu'à ce que Lucky Luke y soit envoyé en qualité de shérif pour y rétablir l'ordre.
Désormais en prison, Fenton raconte son histoire aux autres détenus, parmi lesquels les Dalton. Entretemps, une erreur télégraphique autorise la libération (pour bonne conduite !) de Joe qui ne tarde pas à faire évader ses trois frères pour s'emparer de l'ex Fenton Town en la rebaptisant Dalton City.
Lucky Luke retourne là-bas et propose aux Dalton de les aider à faire prospérer l'endroit s'ils l'épargnent. Des danseuses sont engagées et Joe s'éprend de la meneuse de revue, Lulu Carabine (pourtant déjà mariée à son pianiste, Wallace).
Des noces sont organisées et plusieurs bandits des environs y sont conviés : l'occasion pour Lucky Luke de réussir un joli coup de filet.
Même si la série change d'éditeur, elle ne connaît pas de changement notable avec le 33ème tome (le 1er chez Dargaud) : en effet, La diligence s'appuie sur une construction très utilisée par son scénariste, Goscinny, celle d'un périple mouvementé dans l'Ouest américain avec une troupe de personnages que Lucky Luke doit protéger de multiples dangers. Les difficultés rencontrées en route vont à la fois souder le groupe mais aussi révéler les caractères de chacun, provoquer des rebondissements, susciter des gags.
Une nouvelle fois, le script rend hommage à un classique du cinéma américain, en l'occurrence La Chevauchée Fantastique (Stagecoach), de John Ford (1939), avec John Wayne. Le procédé est poussé ici puisqu'on a quasiment affaire à une adaptation, avec un casting très similaires - Scat Thumbs, le joueur de poker, a d'ailleurs les traits de John Carradine.
Un détail est amusant et significatif de l'époque de la production de l'album puisque Morris racontera qu'il aurait aimé qu'une prostituée figure dans les passagers (comme dans le film de Ford), mais c'était évidemment impensable dans les pages d'un hebdomadaire pour la jeunesse comme Spirou... On était en 1968 mais toutes les libertés n'étaient pas encore permises.
Au jeu des caricatures célèbres, La diligence est un vrai festival puisque le cocher Hank Bully est inspiré par Wallace Beery (qui ne figurait cependant pas dans le long métrage de Ford, mais dont la gueule ne pouvait qu'inspirer Morris) : le personnage est un second rôle comme la série en a déjà connu, on pense à Ugly Barrow (La Caravane, tome 24), mais en plus sympathique et (surtout) moins grossier.
Lucky Luke continue aussi de côtoyer des femmes, mais attention là aussi, pas question de s'aventurer dans le registre de la séduction : l'imposante et tyrannique Annabelle Flimsy n'a rien d'attirant. C'est, visuellement une référence évidente au style de Dubout, sentiment souligné par le couple qu'elle forme avec son petit mari, le comptable Oliver. L'interaction entre les idées narratives de Goscinny et graphiques de Morris est devenue si parfaite qu'elle aboutit à un twist savoureux quand la matrone deviendra, par un concours de circonstances, définitivement plus docile - rebondissement en vérité symptomatique de la misogynie ou de la prudence des auteurs de l'époque (cela rappelle fort ce que Hergé réalisa en introduisant la Castafiore dans Tintin).
Le scénario est en tout cas un modèle du genre, même si on peut s'étonner en relisant l'album que la majorité des péripéties se concentre en fait durant la première étape du voyage. Mais la mécanique est d'une fluidité admirable, avec des gags impayables (le menu patates et lard, le nom des chevaux qui change sans arrêt, les paris entre Scat et Digger...), et est enrichie par une intrigue secondaire plus policière (qui est le traître ?) très efficace. Le passage avec Black Bart, le fameux bandit poète (dont on apprend qu'il exista réellement à la fin de l'album), est un formidable morceau de bravoure au même titre que la scène de la photo chez les Cheyennes.
Pas étonnant avec tous ces atouts que La diligence ait été élu album préféré de la série lors d'un sondage réalisé par Lucky Comics (c'est aussi mon avis).
Dalton City, paru un an et un tome (Le pied-tendre) plus tard, est aussi un excellent cru, parmi les meilleurs mettant en scène les Dalton, grâce à un postulat original développé avec un génial sens de l'absurde par un Goscinny survolté.
Historiquement, c'est la première aventure de Lucky Luke qui sera pré-publiée dans Pilote, et un élément rend notable ce déménagement : la présence de la chanteuse de saloon, Lulu Carabine, et sa troupe de danseuses aguichantes, apparaissent comme autant de signes d'émancipation après des années passées à composer avec la censure chez Dupuis.
C'est ainsi que, pour la première fois dans l'histoire de la série, le récit est en grande partie articulé autour d'un jeu de séduction et d'amour puisque Joe et William Dalton convoitent la même femme. La tension que cela provoque conduit les deux frères à en venir aux mains (traitement jusqu'à présent réservé à Averell, que Joe châtiait à cause de sa bêtise et de son appétit jamais rassasié). Replacé dans la perspective de l'oeuvre de Goscinny, le thème n'est pas nouveau car il l'avait abordé dans Astérix (Astérix légionnaire où Obélix avait le béguin pour Falbala), et cela peut inviter le lecteur à penser que Dargaud était moins conservateur que Dupuis pour oser ce genre d'évocation.
Morris s'amuse à enfoncer le clou en donnant à Lulu Carabine les traits d'une des actrices les plus scandaleuses de son temps, Mae West, sex symbol à la vie dissolue dans les années 20-30 - tout un symbole. Mais aussi l'occasion de vérifier que le dessinateur savait camper de jolies créatures comme en témoignent les danseuses qui accompagne la chanteuse.
L'argument développé par Goscinny dans son histoire montre des Dalton presque touchants dans leur volonté de réussir à devenir les maîtres d'une ville, presque des honnêtes hommes, au point d'oublier (en tout cas de différer) d'exécuter Lucky Luke. Cette faiblesse causera leur perte et permettra au cowboy, aussi fin tireur qu'habile stratège, de capturer un sacré ramassis de gredins.
La description de Dalton City est un autre point très réussi de ce tome, avec ses airs de cour des miracles régentée par des malfrats, condamnée à décadence. Le fait que le récit soit inscrit dans la chute initiale de Dean Fenton produit une mise en abîme astucieuse, comme si la malchance des voyous était contagieuse.
Ces forces narratives compensent quelques facilités comme le fait que Lucky Luke parvient à lui seul à appréhender tous les bandits à la fin ou que Ran-tan-plan soit finalement peu employé (même si le running gag où il veut sauter sur Lucky Luke pour manifester sa joie est très drôle).
Dans tous les cas, en revanche, Morris livre des planches fabuleuses, particulièrement dans La diligence, où sa virtuosité pour découper l'histoire, croquer des trognes, représenter le véhicule et les décors est impressionnante. Rien ne semble jamais forcé chez lui, son aisance prouve qu'il a atteint la plénitude de son art.
Avec Dalton City, il a un peu moins d'éléments avec lesquels s'amuser puisque l'action est concentrée dans un lieu unique, mais Morris sait dessiner comme personne ces villes-fantômes, et quand il doit animer une figuration importante, dont tous les "acteurs" ont un physique particulier, cela ne lui fait pas peur. On est alors bien au-delà des clichés des "gros nez" de la BD franco-belge quand on examine la diversité des physionomies.
Pour tout cela, les tomes de Lucky Luke chez Dargaud sont aussi ceux d'une série dans sa maturité la plus éclatante, avec un scénariste déchaîné et un artiste au sommet.
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mardi 9 juin 2015
Critique 638 : LUCKY LUKE, TOMES 29 & 30 & 31 - DES BARBELES SUR LA PRAIRIE & CALAMITY JANE & TORTILLA POUR LES DALTON, de René Goscinny et Morris
Pour conclure cette série de critiques sur le premier run de Goscinny et Morris, non pas deux mais les trois albums parus chez Dupuis : les tomes 29 à 31... Avant (peut-être) de prochaines entrées consacrés aux épisodes publiés par Dargaud.
LUCKY LUKE : DES BARBELES SUR LA PRAIRIE est le 29ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1967 par Dupuis.
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Cass Casey est le plus puissant et riche "cattle king" (propriétaire de troupeaux de bétail) de la région de Cow Gulch.
Vernon Felps est un modeste fermier qui s'installe dans la région avec sa femme Annabelle. Son arrivée déclenche l'ire de Casey qui dévaste son champ avec ses bêtes et ses hommes.
Lucky Luke, de passage, prend le parti de Felps qui décide, pour protéger sa terre de la clôturer avec du fil de fer barbelé : une vraie provocation contre les éleveurs.
L'affrontement prend de l'ampleur quand, d'un côté, Felps convainc les autres agriculteurs des environs d'entrer en résistance contre Casey qui, de son côté, réunit ses amis éleveurs. Mais Lucky Luke finit, pour obliger les "cattle kings" à négocier la paix sinon leurs bêtes mourront de faim.
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LUCKY LUKE : CALAMITY JANE est le 30ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1967 par Dupuis.
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Lucky Luke est sauvé des indiens, alors qu'il se baignait dans une rivière, par Calamity Jane, une aventurière à l'existence mouvementée (qu'elle résume ensuite au cowboy, tout en le prévenant qu'elle est un peu menteuse : née Martha Jane Canary à Princeton, dans le Missouri, en 1850, aînée de six enfants, elle devient scout dans l'armée, puis conductrice d'attelages, courrier pour le Pony Express, orpailleuse, ouvrière du rail, épouse et veuve de Wild Bill Hickock).
Lucky Luke l'accompagne à El Plomo où il doit mener une enquête pour le compte du bureau des affaires indiennes sur des livraisons d'armes aux Apaches. Calamity Jane n'est pas la bienvenue dans le saloon de August Oyster qu'elle défie au bras de fer : il se fait remplacer par son homme de main, Baby Sam, et elle le bat avant de racheter avec de l'or l'établissement.
Lucky Luke soupçonne Oyster d'être mêlé à l'affaire sur laquelle il investigue, mais ce dernier complote auprès des bourgeoises d'El Plomo pour chasser Calamity Jane. Le cowboy découvre une grotte dont la galerie mène sous le saloon et dissimule les armes vendues aux Apaches, ce qui lui permet de confondre et arrêter Oyster.
Les indiens, furieux de ne pas avoir été livrés, attaquent la ville alors que Calamity Jane passe l'examen pour en intégrer la haute société.
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LUCKY LUKE : TORTILLA POUR LES DALTON est le 31ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1967 par Dupuis.
Il s'agit du dernier épisode de la série publié par Dupuis.
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Joe Dalton, lassé d'être toujours reconduit en prison par Lucky Luke, décide de ne plus s'en évader. Hélas ! l'administration choisit ce moment pour transférer les quatre frères dans un nouveau pénitencier près de la frontière mexicaine.
Le fourgon qui les transporte est attaqué par le gang d'Emilio Espuelas qui les entraîne de l'autre côté du Rio Grande.
La nouvelle met en émoi les autorités mexicaines et américaines qui ne veulent pas plus l'une que l'autre des Dalton. Lucky Luke se dévoue alors, pour éviter une crise diplomatique, à rattraper les fugitifs.
De son côté, Espuelas veut d'abord se débarrasser de ces prisonniers sans valeur mais Joe le persuade d'être alliés pour enlever le riche Don Doroteo Prieto contre une rançon.
Pas moins de trois nouveaux tomes auront donc été publiés en 1967, ce qui témoigne de l'activité intense et de l'inspiration vigoureuse du tandem Goscinny-Morris. Mais ce tiercé annonce aussi la fin d'une époque pour les auteurs et la série puisque ces albums seront les derniers publiés par Dupuis : Lucky Luke va ensuite rejoindre la maison Dargaud (avant la fondation tardive de Lucky Comics). L'âge d'or du titre durera encore 15 épisodes, jusqu'au décès de Goscinny - ensuite, le poor lonesome cowboy vivra d'autres aventures de qualité variable, avec différents collaborateurs après de l'artiste, puis avec la disparition de ce dernier sombrera dans une médiocrité désolante, repris par de célèbres fans qui auraient été bien inspirés de se dispenser...
Néanmoins, l'heure n'est pas à la mélancolie quand on lit ces tomes 29 à 31, qui figurent (au moins pour deux d'entre eux) comme d'authentiques classiques de la série.
Commençons par Des barbelés sur la prairie : Lucky Luke y renoue avec son rôle de défenseur de l'opprimé face à un adversaire abusant de sa puissance. La concurrence entre les gros éleveurs et les petits fermiers possède encore une étonnante modernité quand on pense aux propriétaires qui surproduisent face aux agriculteurs altermondialistes.
L'affrontement que Lucky Luke arbitre (de manière certes partiale) entre Vernon Felps et l’autoritaire Sam Casey, ce potentat local qui ne refuse que de clôture pour ses bovins, est riche d'une tension remarquable et l'issue du combat reste longtemps incertaine. Goscinny y glisse un message subtile sur le thème de l'exploitation des ressources et les abus de pouvoir des grands producteurs : il s'agit ici de dénoncer, avec humour mais sans finasser, la loi de la jungle contre l'état de droit, une lutte dont l'Amérique est le cadre par excellence.
L'originalité du propos tient aussi à la situation adoptée par Lucky Luke lui-même : après tout, voilà u héros qui est présenté d'abord comme un cowboy, donc logiquement comme employé par les éleveurs, mais qui prend pourtant la défense d'un modeste agriculteur. C'est qu'il a compris que le bétail a besoin de prairies entretenues pour paître et donc que pour avoir de la viande, il faut aussi de l'herbe. Cela aboutira à une scène d'anthologie quand Casey, littéralement clôturé, devra rendre les armes.
Goscinny emploie le fil barbelé comme un symbole ambigu : ce qui est censé matérialiser la limite d'un terrain devient ici l'instrument de résistance puis de pression des fermiers. Faisant preuve d'un admirable sens de l'absurde, le scénariste montre les modestes agriculteurs fêter ainsi leur émancipation en s'exclamant qu'il sont libres alors qu'ils se sont isolés en s'entourant de fil de fer barbelé...
Il est probable encore une fois que Morris et Goscinny aient trouvé leur inspiration dans le cinéma américain car l'histoire évoque L'Homme des vallées perdues (Shane), réalisé en 1953 par George Stevens, avec Alan Ladd (où il est question de la rivalité éleveurs-cultivateurs), et surtout Les Ranchers du Wyoming (Cattle Kings) de Tay Garnett (1963), avec Robert Taylor et Robert Middelton (dont le rôle de méchant fait penser à Cass Casey).
Calamity Jane est une nouvelle fois l'occasion de puiser dans le folklore des personnages mythiques de l'Ouest, c'est aussi la première fois qu'une femme tient la vedette d'un album au point de figurer seule sur la couverture.
Ce n'est pas la première fois que Martha Jane Canary est évoquée dans la série (voir Hors la loi et Lucky Luke contre Joss Jamon, mais où elle était représentée avec un physique totalement différent) : on peut donc supposer que c'est Morris qui a initié cet épisode, confiant à Goscinny la mission d'en donner une version définitive cette fois.
Toutefois, cette présence féminine n'introduit aucune dimension romantique dans la série car Calamity Jane possède un caractère très masculin et cela permet une foule de gags : elle boit, chique, jure, se bat, tire... Lucky Luke est quasiment relégué au second plan (heureusement qu'il a la charge d'une vague enquête sur un trafic d'armes en relation avec des Apaches - une intrigue secondaire cependant bien menée) et se pose comme une sorte de chaperon auprès d'elle, tentant de lui éduquer les bonnes manières. La grossièreté imagée de Calamity Jane rappellera aussi, immanquablement, Ugly Barrow (voir La caravane, tome 24), avec des phylactères remplis de pictogrammes suggestifs et très drôles. L'autre morceau de bravoure se situe au début du récit avec le bras de fer contre Baby Sam (un autre crétin gratiné dans la collection imaginée par Goscinny) - scène reproduite d'ailleurs sur la page de garde.
Enfin, Tortilla pour les Dalton signe l'adieu de Lucky Luke aux éditions Dupuis. C'est le moins bon des trois tomes parus en cette année 67, même si c'est un opus agréable, divertissant : j'ai tendance à être moins clément avec les aventures des Dalton que j'ai toujours trouvé surexploités alors qu'ils ne sont pas des méchants si intéressants que ça (comme Zorglub dans Spirou et Fantasio).
Pourtant l'argument initial est astucieux : la résignation de Joe Dalton puis le passage des frères au Mexique où ils sont sous la coupe d'un bandito qui ne les craint pas, veut même s'en débarrasser sont deux bonnes idées. Mais comme souvent, Goscinny, passé ce premier effort, n'en tire pas grand-chose qu'une succession de sketches inégaux, aux figures répétitives (l'éternelle fringale d'Averell, les colères de Joe, la vengeance contre Lucky Luke qui prend le pas sur le reste).
Le véritable intérêt est ailleurs, c'est le cas de le dire, avec l'exotisme du décor : Goscinny s'amuse (et nous amuse) avec les clichés attribués aux mexicains (la sieste, les combats de coqs, la tequila, l'économie en retard, les enlèvements), en se montrant plus inspiré que lors du périple canadien des Dalton dans le Blizzard (tome 22). Le vrai méchant de l'histoire, Emilio Espuelas, est également très abouti et à l'origine de dialogues et quiproquos délirants. De l'autre côté, le notable Don Doroteo Prieto est aussi merveilleusement écrit : il apparaît comme un personnage positif, aidant Lucky Luke, mais c'est aussi un autre de ces privilégiés qu'adore épingler Goscinny pour pointer la cause de la pauvreté d'une population.
Visuellement, ces trois tomes montrent un Morris au sommet de son art, carburant à plein pot : on est encore stupéfait de la cadence qu'il maintenait et qui en faisait un des artistes les plus productifs de sa génération (la BD franco-belge n'a pas attendu Trondheim ou l'insupportable Sfar pour avoir des dessinateurs capables d'enchaîner les albums à grande vitesse... Et avec un résultat autrement plus peaufiné !).
Les planches sont toujours d'une fabuleuse densité sous leur apparence bien sage : dix cases en moyenne, avec des gags valorisés par des continuités séquentielles d'une fluidité redoutable. La manière dont Morris enchaîne les plans et aboutit à des fins de pages reste une leçon de narration justement parce qu'on ne remarque pas l'effort, la technique. Lorsque l'art devient invisible comme ça, celui qui le produit est un dessinateur accompli qui peut emmener le lecteur où il veut.
Morris s'amuse dans Calamity Jane avec quelques caricatures très réussies, avec Sean Connery pour August Oyster et David McNiven pour le professeur de maintien Roger Gainsborough. Dans un autre registre, l'artiste fait preuve d'une égale virtuosité pour camper les animaux : Jolly Jumper est devenu un personnage à part entière, très expressif, et la rencontre entre Ran-tan-plan et le chihuahua Rodriguez (dans Tortilla pour les Dalton) est hilarant.
Je ne sais pas encore si je vous parlerai tout de suite des albums parus chez Dargaud, mais n'hésitez pas à lire ou relire les Lucky Luke de Goscinny et Morris publiés par Dupuis (même si je n'ai pas critiqué leur premier effort commun, Des rails sur la prairie, tome 9, ni de La ville-fantôme, tome 25) : la série y connaît une évolution et une progression épatantes, avec quelques épisodes absolument fabuleux dans les 23 qui composent ce run.
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