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mardi 5 mars 2024

LA BALLADE BUSTER SCRUGGS : les frères Coen découpés en tranches


- La Ballade de Buster Scruugs - Toujours vêtu de blanc, aimant pousser la chansonnette sur son cheval, Buster Scruggs cache bien son redoutable talent de pistolero. A Frenchman's Gulch, il participe à une partie de poker mais un joueur le somme de jouer avec la main laissée par son prédécesseur. Buster refuse et élimine son vis-à-vis. Le frère de ce dernier le défie et rencontre son créateur. C'est alors que surgit un inconnu entièrement vêtu de noir...


- Prés d'Algonodes - Un cowboy braque une banque à l'écart de tout mais le guichetier le force à battre en retraite avant de l'assommer. Quand il revient à lui, le voleur a une noeud coulant autour du cou et le shérif lui annonce qu'il a été condamné à mort. C'est alors que des comanches apparaissent pour commettre une massacre mais l'épargnent. Un autre cowboy lui vient en aide mais un autre shérif arrête les deux hommes pour vol de bétail...
 

- Ticket repas - Un impresario conduit un spectacle ambulant de village en village. La représentation consiste en un monologue déclamé par un jeune homme sans bras ni jambes. Mais le public se fait de plus en plus rare et les recettes de plus en plus maigres. Lorsque l'impresario découvre une nouvelle attraction, il va devoir faire un choix...


- Gorge dorée - Un vieil orpailleur découvre une vallée paradisiaque où il espère trouver un filon. Après plusieurs jours de fouilles infructueuses, il creuse et tombe sur une énorme pépite. Mais un voleur lui tire dans le dos  pour s'approprier son magot...


- La Fille qui fut sonnée - Alice Longabauch suit son frère Gilbert dans une caravane qui rejoint l'Oregon où elle doit rencontrer l'homme qu'elle doit épouser - et qui est le futur associé de son frère. Mais en route, Gilbert meurt du choléra et le commis qui surveille son chariot tente d'extorquer de l'argent à Alice. Billy Knapp, un des convoyeurs, la tire de mauvais pas en lui demandant sa main...


- Les Restes mortels - Une diligence transporte cinq passagers : deux chasseurs de primes, un trappeur, une femme et un français. Chacun à tour de rôle prend la parole sur des sujets divers, suscitant diverses réactions de la part des autres, notamment en ce qui concerne le destin qui les attend tous puisque les chasseurs de primes emmènent avec eux le corps d'un bandit...


Ce film à sketches est le dernier long métrage réalisé par les frères Coen, Joel et Ethan, il y a six ans. Depuis chacun a développé des projets en solo (Joel a signé notamment une adaptation de Macbeth pour le grand écran, qui comme toutes autres a fait un bide, confirmant la malédiction de cette pièce de Shakespeare) tandis que Ethan sort actuellement Drive-Away Dolls (un thriller lesbien qui doit débuter une trilogie). Mais, récemment, on a appris que les frangins seraient prêts à retravailler ensemble, donc croisons les doigts.

Pour en revenir à La Ballade de Buster Scruggs, on ne s'étonnera ni de l'inégalité du résultat ni du fait que ce soit produit par Netflix, la plateforme de streaming étant devenu le refuge de cinéastes ayant du mal à trouver à la fois des financements auprès des grands studios traditionnels et la liberté artistique qu'ils souhaitent (avec notamment le final cut) - pour s'en convaincre, il suffit de citer les exemples de David Fincher (Mindhunter, Mank, The Killer), Jane Campion (The Power of the Dog) ou de Tim Burton (qui a initié la série à succès Mercredi).

Les frères Coen ont décidé d'investir à nouveau le genre du western dans lequel ils comptent de belles réussites comme True Grit, O'Brother et aussi No Country for old man (même s'il s'agit là d'une sorte de post-western). Comme un recueil de nouvelles, ils imaginent six histoires courtes qui ont toutes en commun le thème du destin.

Le premier chapitre qui donne son nom au film dresse le portrait d'un pistolero qui aime chanter mais pas être contrarié. Qui peut arrêter cette fine gâchette de Buster Scruggs ? C'est en tout cas très drôle et les Coen multiplient les inventions en virtuoses de la narration : apartés, morceaux musicaux, duels, tout est bon pour désarçonner le spectateur et les adversaires du héros. Le dénouement est à la hauteur de la fantaisie déployée, complètement foutraque et facétieux. Tim Blake Nelson (que les Coen avaient dirigé dans le génial O'Brother) est absolument irrésistible dans la peau du "rossignol de San Saba".

Le deuxième chapitre est tout aussi réussi. On y suit un voleur particulièrement malchanceux mais dont la déveine le pousse à un fatalisme hilarant. James Franco est éblouissant dans la peau de ce cowboy jamais au bon endroit au bon moment et son jeu, ironique, détaché, donne le la à cet épisode. La réalisation est rythmé, sans temps mort, le récit file vers son terme à une vitesse folle, sans surprise certes mais magistral.

Ticket repas est un peu moins bon. Les Coen délaisse le ton comique qui prévalait jusque-là pour signer un conte cruel dans un cadre hivernal et hostile, sur les traces d'un théâtre ambulant. Il y a une étrangeté inattendue dans cette histoire, quelque chose qu'on voit souvent chez les cinéastes qui aiment s'aventurer dans le domaine de l'absurde. Liam Neeson abandonne ses revenge movies de série Z dans lesquels il cachetonne depuis trop longtemps pour rappeler quel grand acteur il peut être. 

Gorge dorée est une vraie pépite. Déjà parce qu'il y a Tom Waits, sensationnel en orpailleur têtu et increvable : autant je ne l'ai jamais aimé en chanteur, autant c'est un acteur qui a une présence folle à l'image. Ensuite, le décor de cette vallée est tout simplement splendide. Enfin, les Coen nous raconte une histoire qui semble toute tracée et qui connaît un fabuleux twist. Ils sont quand même forts, les frangins, dans ce format court !

Le cinquième chapitre doit être le plus long du lot (même si je n'ai pas relevé les durées de chaque segment). Zoe Kazan est merveilleuse en jeune femme qui subit les pires avanies dans une caravane traversant l'Ouest américain : son jeu, nuancée, nous la fait aimer dès le début et à mesure que les pires ennuis lui tombent dessus, on ne cesse d'espérer qu'elle va s'en sortir. Les Coen, c'est évident, ont trouvé avec cette actrice une muse et d'ailleurs c'est le seul premier rôle féminin de l'ensemble. Surtout les deux réalisateurs exploitent magnifiquement le cadre grandiose qui s'offre à eux et qui montre les étendues sauvages de l'Amérique profonde. Ils savent suggérer la dimension à la fois fascinante et angoissante de ces grands espaces mais sans perdre de vue l'aspect le plus intimiste de cette histoire pleine de contrariétés. La fin est poignante et vous serrera le coeur.

Enfin, dans Les Restes mortels, on a droit à la partie sans doute la moins convaincante. Il arrive souvent que des cinéastes, si doués soient-ils, veuillent rendre hommage à un de leurs contemporains, estimant qu'il marque davantage qu'eux l'époque. Dans le cas présent, il est évident que les Coen ont voulu saluer Quentin Tarantino dans ce périple nocturne en diligence autour de cinq passagers qui devisent. Le souci, c'est que, ce faisant, les Coen se perdent dans un exercice de style laborieux et bavard, et surtout que Tarantino n'a jamais (à mon avis) produit de bons westerns (contrairement aux Coen). Dommage.

Malgré des baisses de régime, rares mais notables, les frères Coen comblent leurs fans. Ce binôme n'est pas en panne d'inspiration et La Ballade de Buster Scruggs mérite mieux que les critiques tièdes qui l'ont accompagné lors de sa mise en ligne. 

mardi 16 août 2016

Critique 988 : AVE, CESAR !, de Joel et Ethan Coen


AVE, CESAR ! (en v.o. : Hail, Cesar !) est un film écrit et réalisé par Joel et Ethan Coen, sorti en salles en 2015.
La photographie est signée Roger Deakins. La musique est composée par Carter Burwell.
Dans les rôles principaux, on trouve : Josh Brolin (Eddie Mannix), George Clooney (Baird Whitlock), Tilda Swinton (Thora et Thessaly Tackler), Alden Ehrenreich (Hobie Doyle), Scarlett Johansson (DeeAnna Moran), Channing Tatum (Burt Gurney), Ralph Fiennes (Laurence Laurentz), Frances McDormand (C.C. Calhoun), Jonah Hill (Joe Silverman), Christophe Lambert (Arne Slessum).
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Eddie Mannix
(Josh Brolin)

À Hollywood, dans les années 1950. Eddie Mannix est un "fixer", l'homme qui résout tous les problèmes que peut rencontrer au quotidien le grand studio de cinéma Capitol. Il se consacre avec une telle application à sa tâche qu'il néglige sa vie familiale et doit lutter contre l'envie de fumer à nouveau pour se décontracter - autant de tentations qu'il confesse toutes les 27 heures à un prêtre !
Baird Whitlock
(George Clooney)

Pourtant, la journée qui démarre va être une des pires de sa carrière : d'abord, il apprend que Baird Whitlock, la plus grande vedette de la compagnie, premier rôle d'Ave, César !, un péplum sur la conversion de César après sa rencontre avec Jésus Christ, a subitement disparu du plateau de tournage. Pensant d'abord qu'il s'est soûlé ou enfui avec une femme comme d'habitude, Mannix comprend vite qu'il a été enlevé quand il reçoit une exorbitante demande de rançon (100 000 $) - mais il ignore que les ravisseurs sont un groupe de scénaristes pro-communistes estimant qu'ils sont sous-payés par les studios.
Hobie Doyle et Laurence Laurentz
(Alden Ehrenreich et Ralph Fiennes)

Ce n'est pas tout ! Mannix doit également convaincre le pointilleux réalisateur Laurence Laurentz d'accepter dans le premier rôle de son nouveau drame psychologique le jeune premier habitué aux westerns Hobie Doyle, malgré ses évidentes lacunes d'interprétation.
Thora - ou serait-ce sa soeur jumelle, Thessaly ? - Tackler
(Tilda Swinton)

Les tensions qui agitent l'endroit parviennent jusqu'aux deux soeurs jumelles et échotières rivales Thora et Thessaly Tackler, qui menacent Mannix de publier un article sur un scandale expliquant comment Baird Whitlock est devenu une star. Mais l'homme négocie ce scoop contre un autre concernant le début de la romance entre deux autres comédiens du studio.
DeeAnna Moran
(Scarlett Johansson)

En attendant, Mannix doit encore aller soigner la réputation de DeeAnna Moran la reine du ballet nautique, enceinte (mais de qui ? Elle n'en est plus certaine) ; réfléchir à l'offre d'emploi très alléchante que lui soumet la société Lockheed, et raisonner Burt Gurney, le danseur qui ne respecte pas la chorégraphie qu'on lui impose... 
Burt Gurney
(Channing Tatum)

Ave, César ! est un projet que Joel et Ethan Coen avaient depuis une dizaine d'années mais dont la production, coûteuse en raison des frais que nécessitait la reconstitution du cadre de l'histoire, a longtemps été impossible à assumer pour deux cinéastes dont le statut était flou - issus du cinéma indépendant, puis associés à de grands studios, alternant les succès et les échecs aussi bien critiques que publics (sans jamais réussir de blockbusters), plusieurs fois cités aux Oscar et quelquefois primés.

L'action devait initialement se dérouler dans les années 20, à l'époque du muet, sans doute pour être filmé en noir et blanc, et avait pour toile de fond non pas un studio de cinéma mais une troupe de théâtre. Mais il manquait aux deux frères un script solide pour ce qui devait être le dernier volet de leur "trilogie des idiots" ("Numskull trilogy") après O'Brother (2000) et Intolérable cruauté (2003), avec toujours George Clooney comme vedette. 

C'est durant la promotion de Inside Llewyn Davis (2013) que l'idée est mentionnée de nouveau, mais profondément remaniée : désormais, l'intrigue a pour cadre les années 50 et Hollywood alors dan son Âge d'Or. Le héros est un fixer, et le rôle est prévu pour Bob Hoskins, que les Coen souhaitent après sa prestation dans le film Hollywoodland (Allen Coulter, 2006). Le décès du comédien en 2014 obligera encore à d'ultimes modifications.

Malgré cette genèse longue et compliquée, Hail, Cesar ! a su conserver l'originalité du cinéma des frères Coen : il s'inscrit clairement dans leur veine comique (respectant donc la continuité de la "trilogie des idiots"), mais avec une ambition certaine, un discours plus profond. Il s'agit d'une réflexion sur la croyance dans un monde qui fabrique du faux : durant les 105 minutes où l'on suit Eddie Mannix, comme lui, nous allons voir une foule de choses, d'événements, de gens, qui ne sont jamais ce qu'on croit qu'ils sont. Et quoi de plus logique que d'être ainsi baladé dans le cadre d'un studio de cinéma, de ses plateaux de tournage, où rien n'est vrai, tout est factice, éphémère. Derrière les paillettes, les sourires éclatants, le spectacle, ce ne sont que leurres, jalousies, rancoeurs, compromis : en un mot, mascarade.

Drôle de film et film très drôle, mais qui s'amuse surtout à  d’abord n’enchaîner que les séquences parodiques et les gags correspondants, pour ensuite nous révéler que, tel César dans le péplum pour lequel le studio désire l'approbation d'un pope, d'un rabbin, et de prêtres (catholique et protestant), le chemin de croix de Eddie Mannix. Derrière les mâchoires carrées et l'allure robuste et soignée de Josh Brolin (parfait encore une fois - c'est décidément un des acteurs américains les plus intéressants actuellement), on devine un homme proche du burn-out, sans cesse à courir d'un point à l'autre pour s'assurer que la machine ne se grippe pas, malgré des imprévus acrobatiques : ainsi le rapt de George Clooney (hilarant en abruti absolu, à la réputation trouble - le film plaisante des rumeurs qui ont longtemps couru à son sujet, prétendant qu'il était un homosexuel honteux - , otage de scénaristes surtout amers d'être sous-payés et eux-même manipulés par un autre comédien préparant son exil en Union Soviétique) ; mais aussi tenté de tout plaquer pour un job mieux payé et plus tranquille dans une société d'aviation. Le parcours des deux hommes les révèlent : l'un  pensera trouver la vérité dans une idéologie à laquelle il ne comprend rien mais qui le trouble étrangement (au point de le faire buter sur un mot-clé dans un monologue émouvant), l'autre saisira qu'il n'est vraiment lui-même et donc bien dans cette usine à rêves (même si elle le dévore). 

Ave, César ! procéde de manière parfois frustrante pour le spectateur : ainsi, nous avons droit à des ponctuations régulières, jubilatoires et extraordinairement reproduites, où les cinéastes recréent des saynètes de péplum (façon Cecil B. De Mille), de western (de série B à la manière de Budd Boetticher, avec Alden Ehrenreich, sensationnel en bon petit gars pas très futé mais perspicace), de ballets aquatiques (comme Busby Berkeley en était les spécialiste, avec Scarlett Johansson, de retour chez les Coen 14 ans après The Barber, à nouveau épatante en diva lubrique), de musicals (dignes de Vincente Minelli, Stanley Donen, avec un Channing Tatum bluffant dans un numéro à la Gene Kelly), de drames précieux (avec Ralph Fiennes qui imite fabuleusement les directors exigeants comme Otto Preminger). On aimerait presque alors que l'intrigue fasse une pause et que les Coen nous régale de ces parodies un peu plus longtemps.

Mais en mixant la comédie et le polar, via l'enquête de Mannix, on en a déjà pour son argent et culmine dans une scène où l'identité du traître qui a tout combiné s'éloigne à bord d'un sous-marin marqué de l'étoile rouge de Moscou au large des côtes californiennes. Splendide moment, où s'invite quand même l'absurde, le grotesque, le pathétique.

De même, l'histoire se moque allègrement des échotières à la mode à l'époque (aujourd'hui, tout le monde médit via les forums, les blogs) avec l'intervention récurrente des jumelles incarnées par Tilda Swinton (encore une fois auteur d'une de ces performances dont elle a le secret). Mais le gag en dit long sur l'objectif des Coen : en fait, personne - personnages comme spectateurs - n'est dupe de ce qui arrive, mais personne non plus ne veut arrêter de croire à cette comédie humaine, aussi ridicule, vaniteuse et hypocrite soit-elle. 

Le film est donc un prodigieux mille-feuilles, esthétiquement éblouissant, narrativement plus fluctuant mais indéniablement malin. L'affection des auteurs pour ces losers flamboyants, ce goût du toc, raconte aussi leur propre carrière : aujourd'hui distingués, reconnus, ils font partie des rares qu'on ne parvient pas à contenir dans une case, qui sont capables de se réinventer tout en demeurant immédiatement identifiables, réussissant à se remettre aussi bien d'un ratage que d'un triomphe. Hail, Coen bros !