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mercredi 22 mars 2023

G.C.P.D. : THE BLUE WALL #6, de John Ridley et Stefano Raffaele


Débutons donc les nouveautés qui sortent cette semaine par la fin de la mini-série G.C.P.D. : The Blue Wall. John Ridley et Stefano Raffaele m'ont convaincu ces six derniers mois de la qualité de leur projet et ce dénouement ne m'a pas déçu : ça restera une des meilleurs productions publiées par DC durant cette période.


Comme je n'aime pas spoiler la fin d'une histoire, je vais me contenter du strict minimul pour le résumé de cet épisode en disant que Daniel Ortega, comme le montre cette planche ci-dessus est désormais activement recherché pour les meurtres de plusieurs personnes, dont des agents de police. Si Renee Montoya souhaite l'appréhender et le livrer à la justice pour qu'il réponde de ses actes, certains officiers du département préféreraient lui faire payer la mort de leurs collègues...


Au début de la publication de GCPD : The Blue Wall, je partais avec un a priori négatif vis-à-vis du travail de John Ridley, qui m'avait peu intéressé et encore moins impressionné jusque-là. Je craignais surtout que, comme certains auteurs afro-américains actuels, il ne s'empare de cette mini-série pour régler ses comptes en incriminant le "système", la société, les blancs, la police.


Je ne nie pas qu'il existe un gros problème avec la violence policière aux Etats-Unis et malheureusement les infos (quand elles ne sont pas entièrement occupés à couvrir des faits divers ou à planter des journées entières leurs caméras sur des ronds-points ou dans la salle des quatre colonnes de l'Assemblée Nationale avec leur fameuse "priorité au direct) nous rappellent fréquemment les bavures commises contre les citoyens de couleur.
 

Mais on ne peut pas non plus nier qu'il existe aussi un problème d'analyse de la part de certains auteurs pour traiter la question. Il est souvent avancé qu'il y a un racisme systémique, autrement dit que tout un corps de métier (celui de la police en l'occurrence) commettrait des exactions délibérément contre une partie de la population au nom du maintien de l'ordre. Autrement dit, encore : les flics, tous pourris.

Cette façon de voir s'étend dans un large élan populiste à toute la classe dirigeante, accusée de tous les maux de la Terre, par des gens qui jugent illégitimes les élus alors qu'ils sont en place démocratiquement, c'est-à-dire à l'issue d'élections libres. On ne s'en rend peut-être pas (plus) suffisamment compte mais nous vivons dans des démocraties, avec des partis politiques de différentes sensibilités, la liberté de la presse, d'opinion, d'expression.

Surtout, ce qui me dérange au plus haut point, c'est à quel point la réflexion sur la question du racisme est désormais importée des Etats-Unis en France, et à quel point certains intellectuels ou tout du moins certains commentateurs en sont devenus les porte-parole. Or, les deux pays ne connaissent pas du tout les mêmes problèmes sur cette question, donc l'analyse ne saurait être identique et les réponses non plus. Il y a des problèmes chez les américains comme chez nous, mais de même nature ni de même ampleur.

Pour ce qui est de l'Amérique du Nord, des auteurs, afro-américains pour la plupart, dénoncent le racisme de la police comme un fait avéré et surtout généralisé, appelant même à démanteler les forces de police (sans pour autant dire par quoi il faudrait les remplacer, car quand même il est aberrant de considérer un Etat de droit sans forces de l'ordre). L'Amérique du Nord est, historiquement, un pays fondé sur la violence, cela a débuté avec le massacre des indiens, s'est poursuivi avec l'esclavage, la ségrégation, etc.

Cela a abouti à un courant de pensée qui veut que ce racisme soit aujourd'hui encore présent comme une sorte de tradition historique. Mais en généralisant cette opinion à tout un corps de métier, en assimilant tous les flics à des individus violents, racistes, ceux qui dénoncent ces bavures tombent dans le même travers que ceux qu'ils combattent et qui voient dans tous les gens de couleur des délinquants en puissance, des suspects.

John Ridley, qui s'est fait connaître en signant le script de 12 years a slave, sur l'esclavage justement, m'a surpris par le sens de la nuance avec laquelle il a développé son scénario ici. Il montre de manière claire et évidente comment Danny Ortega, jeune recrue de la police de Gotham, est broyé par le racisme de ses collègues et pète un câble en voulant se faire justice lui-même, ciblant des innocents proches de ceux qu'il considère comme ses persécuteurs ou du moins de ceux qui n'ont pas su l'écouter, le protéger, l'aider.

Cela est décliné à travers ses deux amis les plus proches, également recrutés par la police en même temps que lui, Eric Wells et Samantha Park. Ces trois jeunes gens, issus chacun d'une communauté différente (afro-américaine pour Wells, asiatique pour Park, et latine pour Ortega), sont des archétypes commodes qui permettent au scénariste d'aller plus vite au coeur du sujet qu'il veut traiter, mais qui représentent quand même, avec nuance, d'autres points de vue sur l'intégration à un service de maintien de l'ordre.

Sorte d'arbitre, de témoin et de victime collatérale, Renee Montoya se situe au coeur du dispositif narratif de la mini-série. Elle s'interroge à la fois sur ses compétences à occuper le poste de commissaire, à réformer les institutions, et à tenir les promesses qu'elle avait faites aux recrues (les former et les protéger mais aussi veiller à ce qu'ils soient dignes de l'uniforme). Dans cet ultime chapitre, elle est encore confrontée à ses propres défaillances mais aussi elle assume de devoir arrêter, si possible sans le faire tuer, Ortega.

Grâce au dessin expressif et aux ambiances pesantes qu'il a su créer, Stefano Raffaele complète le propos de Ridley avec finesse et force. Il privilégie les gros plans sur les visages, souvent fatigués, des protagonistes, à juste titre puisque ce sont sur les traits de ces figures qu'on peut le mieux lire la tristesse, l'abattement, la colère, la frustration. De manière générale, l'artiste excelle à traduire l'impression de fin de course de l'histoire tout en entretenant le doute sur l'issue, tragique ou pas, de l'intrigue.

Les couleurs, à majorité de brun, de marron, de gris, de Brad Anderson m'ont longtemps déplu mais au final, ce choix chromatique s'avère payant. GCPD : The Blue Wall n'est pas une BD légère, ni même confortable ou aimable. On plonge en la commençant dans un bain de brutalité, de noirceur, qui vous laisse un goût amer. Comme le dit Montoya à la toute fin, elle est une survivante, et c'est ce qui définit le mieux tous les personnages, après avoir traversé les épreuves endurées pendant six épisodes, denses et intenses.

Je ne dévoilerai évidemment pas ce qu'il advient de Danny Ortega, s'il s'en sort ou pas. Mais il me semble que Ridley a réussi à conclure honnêtement, sans tomber dans la caricature, la facilité. L'épilogue ajoute à ce sentiment de justesse, avec ce qui reste finalement de tout ce qui s'est joué, à l'heure des réseaux sociaux, des chaînes d'info en continu, et dans une métropole aussi spéciale que Gotham.

J'espère vraiment que Urban traduira cette mini-série et que j'aurai participé, à mon humble niveau, à vous donner envie de la lire, car c'est vraiment très bon, puissant, intelligent et beau. Surveillez les plannings de l'éditeur français, et s'il n'affiche rien, faîtes du lobbying pour avoir une vf de GCPD : The Blue Wall !

samedi 25 février 2023

G.C.P.D. : THE BLUE WALL #5, de John Ridley et Stefano Raffaele


Quel épisode là encore ! Décidément, même si elle a démarré comme un diesel, G.C.P.D. : The Blue Wall valait la peine qu'on s'y accroche car l'histoire écrite par John Ridley et dessinée par Stefano Raffaele est d'une puissance peu commune. Le scénariste a su tirer le profit maximum de la quantité limitée d'épisodes dont il disposait, servi par un dessinateur très inspiré.


Le meurtre de Benny Montoya et Sondra Wright par Danny Ortega choque toutes les forces de police de Gotham qui se mettent à la recherche de l'assassin, mais il sera difficile à appréhender car il connait leurs méthodes. Renee Montoya s'interroge sur son management et Harvey Dent lui propose de se débarrasser du fugitif pour l'aider...


La fin du précédent épisode créait un électrochoc assez intense pour que les deux suivants entraînent la mini-série dans une direction particulièrement dramatique. Avant son dénouement le mois prochain, G.C.P.D. : The Blue Wall bascule dans le thriller pur sans sacrifier sa qualité psychologique.


John Ridley examine les répercussions du geste fou de Danny Ortega, qui vient de tuer Benny Montoya et sa fiancée Sondra Wright en guise de représailles contre les forces de police qui l'ont broyé en faisant preuve d'un racisme honteux. Le jeune homme veut rendre les coups qu'il a reçus et a commencé par s'en prendre à la chef du GCPD.


La déflagration est terrible et John Ridley passe au crible tous ceux qu'elle touche directement, à commencer évidemment par Renee Montoya. Bouleversée, elle se demande si elle n'est pas responsable de la dérive meurtrière d'Ortega, si elle n'a pas raté quelque chose, d'autant qu'elle avait entendu le jeune homme quand il lui avait signalé le comportement répréhensible de ses collègues officiers.

Ensuite il y a les deux amis de Ortega, Park et Wells. Ce dernier a démissionné, dégoûté comme Ortega du système policier en vigueur à Gotham. Il n'arrive pas à croire que son copain Danny ait pu tué deux innocents, il refuse d'y croire, (se) racontant même qu'il s'agit une nouvelle fois d'une erreur judiciaire. Mais Park le rectifie en expliquant que, désormais membre de la brigade scientifique, elle était présente dans l'appartement du père de Danny pour collecter des indices et elle a observé la rage et même la fierté de ce père qui a vu son fils humilié par ses pairs.

Danny continue sa vendetta en exécutant d'autres policiers de son ancien service. Il les abat froidement, déterminé, implacable. Le lecteur regarde cette scène avec effroi et consternation car il sait que si Ortega commet l'irréparable, il a été également poussé à bout. Ridley montre intelligemment l'ambiguïté de la situation après avoir mis en scène un interrogatoire contre un officier responsable de remarques racistes à l'encontre du jeune homme et qui a minimisé ses propos en les faisant passer pour un bizutage

L'épisode se conclut sur une nouvelle rencontre entre Renee Montoya et Harvey Dent/Double-Face qui propose à la commissaire un marché tentant et radical. Sur ce coup, je dois dire que John Ridley m'a complètement retourné car je craignais au début de la mini-série qu'il exploite encore la relation trouble et tordue entre Montoya et Double-Face. Le scénariste a réussi à déjouer mes appréhensions pour écrire des échanges entre ces deux personnages d'une complexité fascinante, loin du jeu malsain de la victime et de son tortionnaire (comme ce fut le cas dans Gotham Central).

Ce qui surprend, et impressionne le plus, c'est la densité de l'épisode : Ridley aborde beaucoup de points en une vingtaine de pages, sans rien négliger, sans aller trop vite. Il tire le maximum de chaque moment, comme quand Danny braque Wells en pleine rue, prêt à le descendre s'il ne l'aide pas, avant de décamper quand il entend la voix de Park au téléphone. Tout va très vite et en même temps le temps semble suspendu de manière suffisamment efficace pour qu'on mesure le vertige qui s'empare des trois personnages dont le parcours dans la police de Gotham a complètement brisé les attentes, les espoirs, les ambitions.

Mais cela ne serait pas aussi abouti sans un bon dessinateur et il est certain que Stefano Raffaele contribue grandement à la qualité de l'ensemble. Bien qu'on sente encore chez ce jeune artiste italien des progrès à faire, sa façon de découper graphiquement le script, en privilégiant les gros plans sur les visages sert parfaitemetn le propos et l'ambiance étouffants.

Il faudrait évidemment savoir si le scénario mentionne exactement la valeur des plans pour déterminer si Ridley guide fermement la main de Raffaele, mais même sans disposer de ces infos, ce dernier saisit parfaitement les émotions qui traversent les protagonistes. La colorisation sombre de Brad Anderson, que je trouvais un peu terne au début de la mini-série, est progressivement devenue un atout supplémentaire pour le projet alors que le récit plongeait plus profond dans les tourments de ces trois jeunes flics.

La conclusion le mois prochain risque fort d'être très noire et désespérée, mais logique. John Ridley a signé d'ores et déjà un polar très noir, accablant, au réalisme brut, débarrassée de tout super-héroïsme, pour sonder les âmes de trois innocents abîmés. Avec Stefano Raffaele, il a signé une oeuvre forte qui n'attend qu'un dénouement à la hauteur. Peu de risque d'être déçu.

mercredi 18 janvier 2023

G.C.P.D. : THE BLUE WALL #4, de John Ridley et Stefano Raffaele


L'antépenultième épisode de G.C.PD. : The Blue Wall prouve qu'il fallait s'accrocher à cette mini-série car ce qu'a écrit John Ridley est vraiment formidable. L'histoire roule au diesel, mais elle décolle complètement et il y a fort à parier que les deux numéros restants soient excellents. Stefano Raffaele illustre cela avec une densité épatante, une tension croissante.


Ce quatrième épisode braque ses projecteurs sur le cas de l'agent Ortega, en proie depuis le début au racisme de ses collègues. Tandis que l'agent Wells démissionne, accablé, et que l'agent Park se désensibilise de plus en plus, Ortega planifie une riposte radicale...


Le mois dernier, j'écrivais que G.C.P.D. : The Blue Wall n'était pas forcément une mii-série dont je dévorais chaque nouvel épisode dès que je réceptionnais. Mais qu'une fois lu, je constatai les qualités évidentes de cette histoire. Mais avec ce nouveau numéro, plus de place au doute.


John Ridley livre un script remarquable qui dresse un bilan sur ses trois jeunes recrues du département de la police de Gotham tout en liant le destin de l'une d'entre elles à celui de la commissaire Renee Montoya dans un final dramatique.


On comprend surtout parfaitement et puissamment pourquoi la série est sous-titrée The Blue Wall car Rdley explique cette formule à la lumière de ce que traverse l'agent Ortega. Et l'illustration est implacable.

Dans le premier épisode, lors du discours qu'elle prononçait devant les recrues du GCPD, Renee Montoya définissait les forces de l'ordre de Gotham comme un mur bleu (blue wall donc) face à la criminalité qui rongeait la cité. Chaque membre de la police se dressait face aux malfrats comme un mur et formait ainsi une sorte de rempart dans et autour de la mégalopole.

L'image était forte et simple, prompte à stimuler les recrues. Pourtant on sentait aussitôt que pour Montoya, tout cela tenait du slogan facile à mémoriser, et moins d'une réalité sur laquelle s'appuyer. Dans l'épisode de ce mois-ci, une scène fait écho au septicisme de Montoya à qui son chef des patrouille présente des statistiques flatteuses sur la baisse de la criminalité, prouvnt ainsi que les méthodes qu'elle applique portent leurs fruits. 

Mais Montoya interroge son chef de patrouille en lui demandant s'il y croit vraiment. "Les chiffres ne mentent pas", répond-il. Montoya dévoile son pessimisme, produit de ses longues années passées sur le terrain à observer à quel point le Mal ronge Gotham, doutant qu'il puisse être jamais, sinon éradiqué, du moins affaibli. Aujourd'hui, officiant depuis son bureau et lisant les chiffres, cette mentalité ne l'a pas quitté : l'embellie est là, mais elle ne saurait être durable. Être flic à Gotham, c'est éprouver le mythe de Sisyphe.

Comme en écho au malaise de Montoya, il y a celui des trois recrues que la série suit depuis le début. Wells, incapable de supporter l'échec qui a conduit à la mort d'un ancien détenu dont il était le contrôleur judiciaire, démissionne et envoie balader son collègue qui raille l'idéalisme qui l'habitait. En quittant son bureau, il croise Ortega, mais les deux amis sont incapables d'échanger un mot.

L'agent Park fait ses premiers pas au sein de la brigade scientifique et son boulot consiste en fait à observer et surveiller les véritables agents qui procédent à des prélévements sur une scène de crime afin qu'ils n'oublient rien ou ne commettent pas d'impair préjudiciable pour la suite de l'enquête. Elle constate qu'elle devient de plus en plus détachée face aux horreurs auxquelles elle est confrontée quand elle regarde un cadavre sans éprouver quoi que ce soit.

En s'en ouvrant à Ortega, Park confesse à quel point ce métier la désensibilise. Pour son ami, c'est plus simple : elle apprend. Voir un malfrat mort sans être ému, c'est accepter que les gens mauvais ne méritent pas de compassion. Il faut s'endurcir. Mais Park rétorque qu'elle doute que ce soit une si bonne chose et regrette surtout de ne pas avoir le point de vue sur la question de Wells.

John Ridley saisit avec tact et finesse les états d'âme de ces jeunes flics. Les dialogues sonnent admirablement juste - et on comprend encore moins pourquoi DC s'obstine à mettre en garde le lecteur contre le langage utilisé dans ce comic-book, supposément choquant. Ces précautions éditoriales sont inutiles et ridicules.

Entre-temps, Montoya accueille chez elle un chiot que lui offrent son frère Benny et sa famme Sondra. D'abord réticente, elle admet que l'animal peut l'aider et il va d'ailleurs ensuite lui permettre de faire la rencontre d'une jeune femme qui lui donne rendez-vous. Subtilement, Ridley aborde l'homosexualité de Montoya mais aussi sa peur de l'engagement parce qu'elle estime impossible d'être aimée quand on fait un métier comme le sien, hantée par des atrocités quotidiennes. Même si Ridley ne développe pas beaucoup la caractérisation de Benny et Sondra, il faut prêter attention à ces deux personnages qui vont avoir une importance tragique à la fin de l'épisode.

Car à mesure qu'on tourne les pages et qu'on retrouve Ortega, on pressent qu'une catastrophe va survenir. Stefano Raffaele suligne cela en ayant recours à des pages découpées avec des cases occupant fréquemment la largeur de la bande et isolant des personnages dans des décors ou en appuyant leurs expressions grâce à des gros plans. Il en résulte une sensation d'oppression.

Et c'est là que tout le sens de la formule The Blue Wall se révéle : Ortega écrit un journal dans lequel il consigne ses pensées, se sentant non pas comme une partie du mur bleu, mais plutôt menacé par son écroulement. Après avoir discuté briévement avec un collègue, il croit que le pire est derrière lui et que les moqueries sur ses origines mexicaines ont cessé. Puis bientôt, une nouvelle terrible humiliation, qui plus en compagnie de son père, va le frapper. Et le pousser à commettre l'irrréparable...

Ridley nous entraîne sur une fausse piste (on croit que Ortega va abattre ses collègues) pour mieux nous cueillir avec quelque chose de plus terrible et imprévisible encore. Raffaele nous fait ressentir l'injustice et la bêtise crasse avec des plans dont la valeur est toujours aussi intense. Ni le lecteur ni le personnage ne peuvent respirer, l'ambiance devient étouffante, irrespirable, les pages deviennent électriques et accablantes à la fois. C'est magistral. Et, cette fois, la colorisation sombre de Brad Anderson fonctionne parfaitement.

La série a consacré un épisode centré sur les quatre protagonistes (Park, Wells, Montoya, Ortega) avant de franchir le Rubicon cette fois. Plus rien, vraiment, ne saurait être pareil ensuite. De quoi être confiant pour les deux prochains numéros qui devraient atteindre des sommets narratifs et graphiques et définitivement faire de G.C.P.D : The Blue Wall un mur dont l'ombre sinistre engloutira les lecteurs et les héros.

samedi 24 décembre 2022

G.C.P.D. : THE BLUE WALL, de John Ridley et Stefano Raffaele


Nous voici à la moitié de la mini-série écrite par John Ridley et dessinée par Stefano Raffaele et il était donc temps de se pencher sur la situation de la nouvelle commissaire du G.C.P.D., Renee Montoya. La couverture ne ment pas : il y a aussi Harvey Dent/Double-Face. Mais les auteurs réussissent à éviter l'écueil de réduire leur héroïne à son passé traumatique avec le criminel. Sans oublier les recrues introduites précédemment.


Les ordres passés par Renee Montoya de procéder à une surveillance accrue de Double-Face passent mal auprès de ses collègues qui lui reprochent son obsession pour le criminel.


De son côté, l'agent Ortega consulte un avocat dans l'idée d'engager des poursuites contre ses collègues racistes. Mais le conseil lui demande de réfléchir avant de se mettre à dos son service.


Le rapport sur les activités de Double-Face confirme qu'il suit scrupuleusement son programme de réhabilitation. Pourtant, Montoya s'entête et assigne un officier à sa filature.


Tandis que l'agent Park se voit offrir d'intégrer la brigade scientifique, Montoya est abordée par Double-Face qui s'excuse pour ce qu'il lui a fait et jure qu'il veut se racheter...

G.C.P.D. : The Blue Wall est une drôle de mini-série. Je vous avoue volontiers que à chaque nouveau numéro je ne suis pas super motivé à l'idée de la lire, surtout une semaine comme celle-ci où, en plus de préparer les fêtes de Noël, d'autres comics de très bonne qualité m'attendent.

Et puis, et c'est assez rare pour être signalé, je lis l'épisode et je suis bien forcé d'admettre que mes réserves sont infondées, que c'est une mini-série qui vaut vraiment la peine, qui est très bien écrite et dessinée. Alors, oui, elle souffre de la concurrence et DC ne la prolongera certainement pas pour en faire le vrai successeur du mythique Gotham Central, mais c'est une réussite indéniable.

On distingue souvent les séries story-driven et character-driven. G.C.P.D. : The Blue Wall appartient à la seconde catégorie. Chaque épisode a bien un fil rouge (Harvey Dent/Double-Face prépare-t-il un mauvais coup ?), mais John Ridley laisse planer le doute au point de vraiment reléguer cette partie de la série à l'arrière-plan. Ce qui compte pour l'auteur et doit captiver le lecteur, ce sont bien les personnages.

Ridley a fait le pari, risqué, de ne pas faire apparaître du tout Batman dans cette histoire se déroulant à Gotham. Pire (ou mieux, c'est selon) : il a bâti son projet sur des personnages inédits, inconnus, jeunes, qu'on ne reverra sans doute jamais autre part. Le seul point de repère dont on dispose est Renee Montoya, devenue commissaire principale de la police de Gotham après le départ de Jim Gordon, et même elle, ce n'est pas une vedette (bien qu'elle soit familière aux lecteurs assidus de DC).

Comptant six épisodes, il était logique que la série ait un épisode dédiée à Montoya, surtout après les événements dramatiques survenus le mois dernier (un braquage qui a mal tourné pour un ancien détenu sous la responsabilité de l'agent Wells, braquage dont Double-Face est soupçonné d'être le commanditaire). Montoya, qui reste hantée par son enlévement par Harvey Dent (à l'époque de Gotham Central), est convaincue qu'il est bien à la manoeuvre et veut le coffrer.

Elle ordonne donc à ses hommes de le surveiller. Dent est sorti de prison et suit un programme de réhabilitation, qu'il suit scrupuleusement. Rien à signaler. Mais Montoya n'y croit pas. Et s'entête, malgré le rapport de surveillance, l'avis d'un collègue. Tout va culminer dans un dialogue étrangément dépassionné entre la flic et le malfrat, dans une ruelle sombre. John Ridley signe une scène intense, électrique, et en même temps curieusement diminuendo, où il est question de regret, de repentir, de doute aussi (Dent admet qu'il peut replonger). Mais surtout on retient les excuses de Dent et sa conviction que Montoya reste obsédée par lui.

C'est brillant et sobre à la fois, Montoya est très bien dépeinte, et Double-Face parfaitement saisi dans cette attitude lucide et affligée. L'affliction, c'est aussi le sentiment qui touche l'agent Ortega, une des trois recrues du G.C.P.D. qu'on apprend à connaître dans cette mini-série et qui doit faire face au racisme de collègues policiers. Refusant de subir, il est prêt à porter plainte mais l'avocat à qui il s'adresse le met en garde car il s'engagera alors dans un conflit avec tout le service. Et même si les coupables sont condamnés, sa réputation à lui sera irrévocablement atteinte.

Le cas de conscience d'Ortega trouve lui aussi son point culminant dans une scène avec Montoya qui, par le passé, a dû faire face à des railleries sur son homosexualité. Elle a réglé ses comptes sans passer par une procédure judiciaire, prouvé qu'elle savait encaisser et s'est endurcie tout en gagnant le respect de ses pairs. Mais on retient le désarroi, la confusion du jeune Danny Ortega, qui décide de transiger autrement, en consignant désormais tous les propos et actes déplacés à son encontre.

La série bénéficie d'un dessinateur remarquable qui, normalement, devrait gagner du crédit chez DC pour sa prestation. Stefano Raffaele est un artiste impeccable pour ce genre de projet car il est naturellement à l'aise pour animer des scènes de dialogues.

Son découpage est simple, il ne souffre pas d'excentricité inutile, il sert le script. Parce qu'il capte parfaitement les émotions sur les visages, fait bouger ses personnages avec naturel, de manière là aussi à correspondre à leur personnalité (le dos voûté de Ortega, l'économie de gestes traduisant la détermination de Montoya), c'est un excellent choix pour un tel scénario.

Cet épisode est son meilleur, car l'action spectaculaire est absente et on a vu précédemment qu'il était maladroit encore pour cadrer ce genre de mouvements. Mais Raffaele a du potentiel, et s'il travaille sérieusement (et que les editors savent où le placer), nul doute qu'il s'améliorera. C'est juste dommage que la colorisation toujours monotone de Brad Anderson ne lui convienne pas.

En tout cas, si, le moment venu, Urban Comics traduit ce titre, vous pourrez investir quelques Euros pour son recueil car c'est de la belle ouvrage et que G.C.P.D. : The Blue Wall gagne à être lu.

vendredi 18 novembre 2022

G.C.P.D. : THE BLUE WALL #2, de John Ridley et Stefano Raffaele


J'ai beaucoup aimé le premier épisode de cette mini-série écrite par John Ridley et ce nouveau numéro de G.C.P.D. : The Blue Wall confirme la qualité du projet. On suit cette fois une autre des recrues de la police de Gotham, présentée le mois dernier, et l'intrigue qui se noue autour de lui est captivante et bien étudiée. Les dessins de Steafno Raffaele sont également excellents, même si la colorisation est toujours un peu trop sombre et uniforme.



L'agent Eric Wells, contrôleur judiciaire, vient d'apprendre qu'un des ex-détenus dont il a la charge est le braqueur de banque arrêté par son amie, l'agent Samantha Park. Il doute de lui-même.


La commissaire Renee Montoya doit aussi affronter la tempête car le comportement de l'agent Park, d'abord traîtée comme une héroïne, est maintenant critiquée par la hiérarchie et les médias.


Devante, un autre ancien détenu sous la surveillance de Wells, est abordé par un ancien complice pour un casse, dont le butin lui permettrait de subvenir aux besoins de sa femme et de leur futur enfant.


Mais Devante, que son passé empêche de trouver un job réglo, choisit de dénoncer les voleurs, arrêtés par la brigade de l'agent Ortega.  Une décision qui s'avérera tragique...

Le principe de G.C.P.D. : The Blue Wall semble donc être de consacrer un épisode à chacune des nouvelles recrues de la police de Gotham que John Ridley a introduites dans le premier numéro. Après Samantha Park le mois dernier, c'est donc, comme l'indique la couverture, au tour d'Eric Wells.

Toutefois, avant d'aller plus loin, on distingue un fil rouge dans ce projet puisque, en parallèle, on suit Renee Montoya, devenue commissaire principal. Ridley s'emploie à la décrire comme une femme de terrain désormais en charge de toutes les forces de l'ordre de la métropole. Le scénariste montre avec brio combien cette nouvelle situation cause de tracas à cette femme qui a été promue certes pour ses mérites mais aussi pour ce qu'elle représente - une femme, latino, gay.

Montoya n'aime guère son nouveau job et ne s'en cache pas. Elle doit composer avec des intérêts divers : la hiérarchie la pousse dans un premier temps à profiter de l'agent Park pour son geste héroïque puis, ensuite, à la lâcher, voire la blâmer, parce qu'elle a failli et avoué ne pas avoir ouvert le feu par peur sur un braqueur ayant blessé des passants. On saisit parfaitement le dilemme qui se pose à Montoya entre l'envie de ne pas sacrifier une jeune recrue et sa responsabilité de chef de ne rien laisser passer, d'autant plus que les médias font pression et que l'image du GCPD est mauvaise.

Ce qui est un peu moins plaisant pour le lecteur et décevant de la part de Ridley est la référence pesante à Harvey Dent/Double-Face, un des super-vilains les plus fameux de Gotham dont l'histoire est liée à Montoya (comme établie dans Gotham Central, par Ed Brubaker, Greg Rucka et Michael Lark, il l'avait kidnappée, séquestrée, fait accuser de meurtre, ce qui a abouti à un traumatisme durable chez elle).

Toujours ramener Montoya à Dent est non seulement répétitif et peu original, mais cela revient surtout à ne définir ce personnage que par rapport à son statut de victime traumatisée, hantée par Double-Face même quand ce dernier semble ne plus la persécuter. On verra comment cette partie de l'histoire évolue, s'il s'agit d'une volonté de Ridley d'intégrer Dent à son projet ou s'il s'agit d'une fausse piste (point sur lequel cet épisode joue).

Pour en revenir au protagoniste de l'épisode, Eric Wells est donc un jeune contrôleur judiciaire. Sa bienveillance lui vaut les railleries récurrentes de son instructeur, Phelps, pour qui les détenus libérés ne comprennent que la peur. Il se trouve que l'agent Park a procédé à l'arrestation d'un braqueur ayant blessé plusieurs passants et qui était suivi par Phelps et Wells. Pour ce dernier, c'est un échec perturbant.

Un autre cas va l'occuper : Devante, lui aussi, sort de prison. Il vit avec sa femme qui attend leur premier enfant, mais son casier judiciaire lui vaut des refus répétés auprès des employeurs à qui il se présente. Wells lui dit de ne pas se décourager mais avec un bébé à naître et un loyer à payer, Devante doute que cela suffise. Il est bientôt abordé par un ancien complice qui lui propose un coup fumeux mais qui le mettrait à l'abri du besoin. Pourtant le simple fait de parler à cet ancien acolyte peut déjà renvoyer Devante derrière les barreaux comme le lui rappelle Wells quand il l'apprend.

Pour ponctuer l'épisode, Ridley n'oublie pas Park et Danny Ortega. La première en veut à Montoya de ne pas l'avoir soutenue même si elle est consciente d'avoir commis des erreurs graves. Elle pensait que, étant issue d'une minorité comme la commisssaire, il y aurait une solidarité. Ortega, lui, doit supporter le racisme de ses collègues et les reproches de son père, qui le trouve bien naïf d'avoir cru que la police de Gotham accueillerait gentiment un porto-ricain même né sur le sol américain. Ces scènes servent à étoffer la personnalité et à enrichir la trame de la série et prouve que Ridley a à coeur de dresser un tableau sans concessions, ne cherchant ni à faire de ses jeunes héros des individus angéliques ni à enjoliver le contexte dans lequel ils exercent.

La conclusion de la ligne narrative impliquant Devante est surprenante et tragique. Le jeune homme fait un choix terrible qui dit tout son désespoir sur l'impossibilité de se réinsérer et d'échapper à son passé. Mais il accomplit aussi un geste héroïque et généreux, en ayant une idée pour effectivement permettre à sa femme et son enfant d'être en sécurité. Cependant, pour Wells, le résultat le plonge à nouveau dans des tourments et à son tour, comme Park et Ortega, il se met à questionner le système, depuis la prise en charge des anciens détenus jusqu'au comportement de la hiérarchie policière. L'expérience de ces trois jeunes flics est teintée d'amertume, de désillusions, et c'est écrit avec beaucoup de subtilité et de force.

Stefano Raffaele capte tout cela dans son dessin. L'artiste italien est parfois un peu gauche quand il s'agit de composer certains plans, en particulier lorsqu'il faut orchestrer une scène d'action, même très simple. Il est nettement plus à l'aise quand il s'agit de cadrer un dialogue.

Pour cela, il a recours à un découpage très simple, qui s'attarde sur des gros plans de visages où les émotions qui traversent les personnages sont trés lisibles. On ressent la fatigue de Montoya et son côté désabusé quand elle se met à parler au poisson rouge dans son bocal que lui a offert son frère Benny.

Eric Wells est bien campé également. C'est un jeune homme corpulent avec une attitude aimable, mais qui peut être cassante quand il est excédé apr Devante. On comprend d'ailleurs sa réaction à cet instant quand, auparavant, Phelps lui a conseillé d'être plus ferme avec les ex-détenus dont il s'occupe. De coup, le lecteur a conscience que Eric se force à être dur et le regrette vite ensuite, car il joue contre sa nature.

Cela prend une dimension dramatique dans la dernière partie dee l'épisode avec l'arrestation des braqueurs et la disparition de leur chef mais aussi celle de Devante. Une course contre la montre s'engage pour localiser ces derniers avant que le premier ne se venge du second. Le dénouement est poignant et Raffaele encore une fois le dessine avec beaucoup de sobriété, une direction payante car la situation se suffit à elle-même et il n'y a pas besoin d'en rajouter visuellement.

Toutefois, j'exprimerai le même bémol pour cet épisode que pour le premier en ce qui concerne la colorisation de Brad Anderson. Celle-ci est sombre et trop monotone, ce qui donne l'impression désagréable que toutes les scène baignent dans la même ambiance et ce qui atténue donc les pics émotionnels de l'épisode. Anderson n'est pourtant pas un mauvais coloriste (son travail sur Justice League Dark, notamment, était exceptionnel), mais ici, ça ne fonctionne pas.

Ceci mis à part, G.C.P.D. : The Blue Wall confirme ses qualités. Cette mini-série est formidablement écrite et servi par des dessins solides, même si perfectibles.

vendredi 21 octobre 2022

G.C.P.D. : THE BLUE WALL #1, de John Ridley et Stefano Raffaele


Vous vous souvenez de Gotham Central, cette série géniale écrite par Ed Brubaker et Greg Rucka et dessinée par Michael Lark ? Hé bien, G.C.P.D. : The Blue Wall est une sorte de Gotham Central 2.0. Cette nouvelle mini-série en six épisodes écrite par John Ridley et dessinée par Stefano Raffaele tente de retroiver le charme de son illustre aînée. Et c'est réussi, même si c'est différent.


Promue commissaire de Gotham Central, Renee Montoya prononce un discours devant les élèves de l'école de police, qu'elle voit comme un mur bleu contre le mal de cette ville.


L'une des recrues du GCPD est Samantha Park : en patrouille avec son co-équipier, elle poursuit un suspect et dégaine son arme lorsqu'il cherche à fuir.


Son sang froid est salué par ses collègues et sa hiérarchie. Montoya, sur le conseil du chef des patrouilleurs, met en avant l'agent Park comme un modèle face aux médias.


Mais l'agent Park vit mal cette soudaine notoriété. D'autant qu'à sa seconde patrouille, elle doit stopper un individu qui a ouvert le feu en pleine rue et qui blesse deux passants...

Lorsque, en 2004, DC Comics commence la publication de Gotham Central, les scénaristes à qui est confié le titre ne sont pas encore des vedettes, mais ils vont y gagner leurs galons : Ed Brubaker et Greg Rucka racontent la vie des flics de Gotham, dans l'ombre de Batman, et livrent un authentique chef d'oeuvre, avec des personnages inoubliables, des intrigues intenses, le tout magnifié par les dessins de Michael Lark (puis Kano).

Pourtant, commercialement, Gotham Central ne fera guère d'étincelles, et sur la fin, seul Greg Rucka restera aux commandes, attaché au personnage de Renee Montoya, détective lesbienne, harcelée par un collègue, hantée par son enlèvement par Double-Face - l'archétype de l'héroïne de Rucka (une brune au caractère bien trempé).

Relancer une série Gotham Central, c'était pour DC un sacré défi car, les années passant, le titre est devenu culte. L'éditeur choisit la prudence en commandant une mini-série en six numéros et en la confiant à John Ridley (actuellement aux manettes de la série Black Panther chez Marvel et I Am Batman chez DC), toujours annoncé comme le scénariste oscarisé de 12 Years a slave.

Je dois reconnaître que j'y suis allé sur la pointe des pieds car, jusqu'à présent, ce que j'ai lu de Ridley ne m'a pas convaincu. Mais ce premier épisode m'a bien plu, j'ai trouvé ça prometteur, différent de Gotham Central mais convaincant.

Renee Montoya est devenue la nouvelle commissaire principale du G.C.P.D.. Elle prononce un discours devant les cadets qui vont intégrer les forces de l'ordre de la ville, dont beaucoup la voit comme un exemple de flic intègre, de femme de couleur qui a réussi à briser le plafond de verre. Et c'est là que la série se distingue car, en vérité, il n'est pas tant question de Montoya que de ces jeunes recrues.

Si ce premier épisode s'intéresse particulièrement à l'une d'elle, l'agent Samantha Park, on suit deux autres nouveaux membres, amis avec elle : Danny Ortega et Eric Wells. Ortega est décrit comme un jeune policier ambitieux dont les résultats à l'école de police ont été remarqués par la hiérarchie, on lui promet un bel avenir et une promotion rapide s'il reste dans les clous et fait ce qu'on attend de lui. Pourtant, très vite, il est rappelé à ses origines latinos quand il arrive en avance au boulot et qu'un réceptionniste le remet à sa place.

Eric Wells esrt contrôleur judiciaire, c'est aussi un afro-américain qui apprend vite que sa bienveillance n'est pas bien vue apr ses pairs. Quand il encourage un ancien détenu en liberté conditionnelle à filer droit, on lui explique que tout ce que comprennent les anciens taulards, c'est la peur de retourner en prison, pas des encouragements. Il faut bien suivre les visites que fait l'agent Wells car l'un des individus qu'il contrôle resurgira à la fin de l'épisode pour une scène dramatique, qui confirme en effet le haut taux de récidive des délinquants...

Et donc il y a Samantha Park : lors de sa première patrouille, elle fait preuve d'un sang-froid remarquable en ne tirant pas sur un fugitif afro-américain. Elle est citée en exemple, mis sous le feu des projecteurs, son image lui échappe. Le malaise est d'autant plus fort qu'elle confie à Ortega et Wells que si elle n'a pas ouvert le feu, c'est non pas par sang froid mais parce qu'elle n'en a pas eu le cran. Elle pense l'avouer à Montoya mais se dégonfle. Et lors de sa deuxième sortie, elle assiste à une fusillade qui va prendre un tour terrible...

DC a curieusement ajouté dès la première page une mise en garde à l'attention du lecteur pour usage d'un langage pouvant indisposer tout en soulignant que cette façon de parler reflète une réalité. Autrement dit, on a un éditeur qui ne veut pas risquer de froisser quiconque tout en admettant que dans la vraie vie cela se produit fréquemment. C'est vraiment très curieux, surtout qu'après avoir lu l'épisode, on a du mal à saisir la raison de cet avertissement : comme c'est l'usage, tous les gros mots ont été barré d'un trait noir et je n'ai rien relevé de choquant.

Ridley fait partie de ces auteurs qui sont investis dans un discours critique sur la société américaine et la façon dont sont traités les afro-américains aux Etats-Unis. Pourtant, son travail ici est très mesuré, il n'y a rien de revendicatif, et quand Wells, Ortega et Park accusent le coup face à des remarques désobligeantes, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. On est gêné par la réflexion vaguement condescendante contre Ortega, ou lorsque Wells est accusé d'être trop gentil, mais franchement, rien de scandaleux. Peut-être que la suite appuira un peu plus là où ça fait mal, ce serait courageux, salutaire, surtout avec trois jeunes flics issus des "minorités ethniques" et pris dans des situations critiques...

L'épisode est en tout cas dense et remarquablement caractérisé. Même si Montoya est en retrait par rapport à ce que la couverture laisse croire, on sent bien sa difficulté à passer du terrain à la politique, notamment quand on lui conseille de se servir de Park contre les médias enclins à pointer les bavures policières. Ridley mentionne aussi l'épreuve passée avec Double-Face, mais j'espère que le scénariste résistera à la tentation d'inclure Harvey Dent dans son histoire car Montoya ne peut pas toujours être ramenée à ça (ce serait comme la réduire à une victime, ou l'ex de Batwoman et Maggie Sawyer).

Au dessin, et je reconnais que ça m'a motivé à investir dans cette mini-série, c'est Stefano Raffaele qui s'y colle. Lui non plus n'a pas la partie facile car Gotham Central a bénéficié de grands artistes comme Michael Lark et Kano. Mais j'avais beaucoup aimé l'épisode qu'il avait dessiné pour l'anthologie Moon Knight : Black, White & Blood.

Parfois Raffaele manque un peu de consistance, notamment dans la composition de certains plans. Mais dans l'ensemble, il affiche un énorme potentiel et la copie qu'il rend est d'un très bon niveau. Il saisit à merveille les émotions sur les visages avec de beaux gros plans, son découpage favorise les cases occupant toute la largeur de la bande, un format très cinéma. Mais aussi exigeant car il oblige à détailler les décors et à ne pas lésiner sur la figuration quand c'est nécessaire.

Le seul bémol que je pointerai, c'est que la colorisation de Brad Anderson (qui travaille habituellement avec Gary Frank) est parfois trop sombre et abuse des tons marrons. Ce n'est pas hors sujet avec deux personnages latinos (Montoya et Ortega), un autre afro-américain (Wells), mais Park a la peau bien mat pour une asiatique, je trouve. Surtout, tout l'épisode baigne dans cette note chromatique, c'est un peu monotone.

G.C.P.D. : The Blue Wall démarre cependant très bien et a tout pour être un digne successeur de Gotham Central. Qui sait, en cas de succès, peut-être DC poursuivra l'expérience et autorisera Ridley et Raffaele à aller plus loin...

jeudi 21 juillet 2022

MOON KNIGHT : BLACK, WHITE & BLOOD #3, de Erica Schultz et David Lopez, Jim Zub et Djibril Morrissette-Phan, Ann Nocenti et Stefano Raffaele


La troisième collection d'histoires courtes de Moon Knight : Black, White & Blood est une nouvelle fois excellente. Chaque paire d'auteurs à l'eouvre ici a su exploiter une part du personnage, réussissant même parfois à glisser quelques traits d'humour - ce qui n'a rien d'évident avec un tel héros.


- Wrong Turn. (Ecrit par Erica Schultz et dessiné par David Lopez.) - Jake Lockley est au volant de son taxi lorsque trois braqueurs de banque embarquent et, sous la menace de leurs flingues, l'obligent à les véhiculer jusqu'à Coney Island. La suite va être mouvementée pour les bandits...


- No Empty Sky. (Ecrit par Jim Zub et dessiné par Djibril Morrissette-Phan.) - Moon Knight fait irruption dans le repaire d'une secte dont les adeptes sont sur le point de sacrifier une jeune fille...


- Astronuts. (Ecrit par Ann Nocenti et dessiné par Stefano Raffaele.) - Marc Spector accepte d'aider la jeuneZest à saboter le voyage vers la lune du Dr. Gem qui veut en exploiter les gisements d'hydrogène...

C'est à croire que le premier numéro de Moon Knight : Black, White & Blood n'avait pas été bien lu avant publication par les editors de cette collection car depuis on a droit à des histoires de plus en plus plaisantes et bien faites. La preuve par trois avec ce pénultième numéro.

On commence par ce Wrong Turn très amusant et c'est déjà une surprise en soi parce que se permettre d'être drôle avec un personnage comme Moon Knight est un sacré pari. Pourtant la scénariste Erica Schultz (qui a auparavant surtout travaillé sur des titres comme Vampirella et Xena chez Dynamite Comics) accomplit cet exploit en mettant en scène une cavale mouvementée au cours de laquelle Jake Lockley doit convoyer malgré lui trois braqueurs de banque. Ceux-ci ignorent évidemment qu'il y a un cinquième passager dans la voiture avec Moon Knight qui murmure à l'oreille du chauffeur.

David Lopez a trouvé le temps, entre deux épisodes de son creator-Owned BlackHead & IronHand (sur la plateforme Panel Syndicate et Image Comics en vo, Urban Comics en vf), de prêter son talent mésestimé à ce court récit. Il dessne un Jake Lockley/Moon Knight malicieux et plein de charme, qui mène en bateau ses passagers en trouvant in fine le temps de leur filer quelques sueurs froides. Le trait rond et expressif de Lopez s'accorde à merveille au texte plein d'esprit de Schultz.

On enchaîne avec No Empty SkyJim Zub utilise le Moon Knight des origines, dans son costume entièrement blanc, le poing de Khonshu, implacable et tourmenté. Comme pour le premeir récit, il s'agit en fait d'une longue séquence d'action où la course est remplacée par une baston en règle contre des adeptes d'une secte sur le point de sacrifier une jeune fille innocente. Le dénouement interroge la notion de servitude quand MK doute d'aider la victime en la liant à Khonshu.

Djibril Morrissette-Phan illustre cela avec une efficacité redoutable. Habitué aux productions indés chez Image Comics mais collaborant aussi avec Marvel à l'occasion, c'est un excellent artiste, au trait vif. Son découpage prouve sa maîtrise narrative avec une grande variété dans les angles de vue et les valeurs de plans. Il mériterait d'être testé sur un format plus long.

Enfin, Ann Nocenti se montre très en verve sur Astronuts et ça fait toujours plaisir car quand elle est aussi en forme, c'est l'assurance d'une bonne lecture. De manière troublante, j'ai eu l'impression qu'elle accomplissait ici ce que Jonathan Hickman a complètement échoué à faire sur son segment dans le premeir numéro, c'est-à-dire une aventure déjantée avec Moon Knight dans l'espace. Comme Schultz, Nocenti se permet d'être drôle avec succès, ce qui est rafraîchissant et démontre qu'on pourrait écrire MK autrement que dans des intrigues tortueuses et sombres.

Stefano Raffaele devrait refaire parler de lui (ou alors ce serait une grosse injustice) car jusqu'à présent il a surtout bossé en Europe (pour les Humanos) ou Valiant Comics. Mais j'ai découvert un dessinateur remarquable aux prises avec un script qui oblige à l'excentricité mais aussi à la rigueur pour ne pas sombrer dans l'illisible. Son découpage est sensationnel, avec des décadrages, un flux de lecture foutraque, et pourtant  tout est parfaitement lisible. Mieux : l'action est tonique à souhait et sert à la perfection le script, déjà bien survolté.

Le mois prochain marquera la fin de cette série tricolore, avec encore du beau monde (dont une histoire de Christopher Cantwell et une autre par Paul Azaceta, plus une couv' magnifique de Rod Reis).