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mardi 16 avril 2019

ASTRID BROMURE, TOME 4 : COMMENT LYOPHILISER LE MONSTRE DU LOCH NESS, de Fabrice Parme


Avec plus d'un an de retard, je trouve enfin le temps de vous parler du tome 4 d'Astrid Bromure, la série écrite et dessinée par Fabrice Parme. Après s'être occupée de la petite souris, des fantômes et de l'enfant sauvage, la gamine la plus irrésistible de la bande dessinée franco-belge n'allait pas laisser passer l'occasion d'étudier le cas du monstre du Loch Ness. Et son créateur, en une trentaine de pages, d'entraîner le lecteur dans une folle fantaisie.


Un beau matin, Pandora Bromure reçoit un courrier de son cousin, Hazel Mac Muffin. Il l'invite à passer quelques jours en Ecosse pour récupérer la boîte à souvenirs familiale. M. Bromure, qui a des affaires plus sérieuses à règler, ne les accompagnera pas.


Astrid en revanche suit sa mère avec la cuisinière Mme Dottie et la préceptrice Mlle Poppyscoop ainsi que son chien Fitzgerald et son chat Gatsby. Une fois dans les Highlands, la fillette fait la connaissance de son oncle, un excentrique et jeune savant, et de son bobtail Zelda.


Son laboratoire attire vite sa curiosité avec toutes ses machines farfelues et ses expériences sur des espèces vivantes. C'est ainsi qu'Astrid trouve et libère un bébé plésiosaure, dont la croissance est alors aussi rapide qu'énorme.


La créature trouve refuge dans les eaux du Loch. Comment résoudre cette catastrophe ? Rien de plus simple : en la capturant et en la passant dans l'engin lyophilisant d'oncle Hazel pour la rétrécir... Peut-être pas si simple que ça en fait.

Le tome 3 (Comment épingler l'enfant sauvage) avait prouvé que derrière la mécanique gaguesque désopilante de Fabrice Parme pouvait se cacher de l'émotion et de la réflexion. La série accèdait à une nouvelle dimension et affichait des ambitions inédites.

C'est pourquoi ce nouvel épisode déçoit un peu à la première lecture. L'auteur revient à un argument plus léger et des péripéties plus convenues à partir d'un argument déjà maintes fois exploité par la fiction sous toutes ses formes. Le mythe du monstre du Loch Ness a effectivement nourri une oeuvre abondante, souvent dans le registre comique.

La rencontre entre l'espiègle et gaffeuse Astrid Bromure et la créature tient toutes ses promesses. La catastrophe, inévitable, alimente le récit en rebondissements d'une inventivité inouie. Mais pas plus.

Certes, nous faisons la connaissance du frère de Pandora Bromure, un aristocrate scientifique des Highlands, avec lequel elle entretient une relation orageuse (comment en serait-il autrement entre elle, la femme responsable et guindée, et lui, ce rouquin insouciant ?). Mais Fabrice Parme ne creuse guère cet aspect autrement qu'en souligant l'évidence, à savoir la proximité immédiate entre Astrid et Hazel, dont les caractères sont proches. Ils s'entendent dès leur première rencontre et le bobtail Zelda complète la ménagerie azimutée formée par le chat Gatsby et le chien Fitzgerald de la gamine.

Du voyage, Mme Dottie et Mlle Poppyscoop sont réduites à des faire-valoir, des spectatrices, prises entre deux feux, même si la cuisinière-femme de ménage prend le parti de sa patronne en rangeant le capharnaüm chez Hazel Mac Muffin, et que la préceptrice d'Astrid en pince visiblement pour cet écossais lunaire et séduisant. Le format de l'histoire empêche visiblement l'auteur de creuser davantage ce dernier aspect (à moins qu'on revoit l'oncle dans une prochaine aventure - le tome 5 paraîtra cet Automne).

Néanmoins, je m'en voudrai de jouer les frustrés car la qualité du livre reste indéniable. Fabrice Parme ne va pas aussi loin que dans son précédent opus, mais son divertissement demeure de haute volée.

Comme toujours, le point de départ est dérisoire et la suite enfle jusqu'à un joyeux délire parfaitement orchestré. Sa manière de jouer avec le cliché du monstre - qui n'en est pas un, puisqu'il n'est qu'une créature innocente elle-même dépassée par ce qui lui arrive - est un modèle du genre. On rit de bon coeur et très souvent dans ce crescendo comique dirigé par un orfèvre du genre, qui ne cède jamais à la blague facile, aux effets vulgaires.

L'influence manifeste du scénario est Blake Edwards, le metteur en scène de la saga de la Panthère Rose (avec Peter Sellers). Une simple bévue se transforme en une boule de neige et emporte tout sur son passage, à l'image des nombreux va-et-vient des animaux et d'Astrid dans et hors du manoir Mac Muffin pour dissimuler aux adultes la bétise qu'elle a commise et qu'elle veut absolument réparer. On n'est pas loin non plus de Bill Watterson, le papa de Calvin and Hobbes, dans la mesure où ce que l'enfant fait semble presque se dérouler dans un monde à part, invisible aux grands.

Mais c'st surtout visuellement que cette bande dessinée est éblouissante. Comme je l'ai toujours dit, depuis le premier tome, en trente pages, Fabrice Parme produit plus d'images que bien des artistes avec des albums qui ont une pagination plus importante.

On pense alors à Wes Anderson, le génial cinéaste texan (The Grand Budapest Hotel, L'île aux chiens), et son esthétique "maison de poupées", où tout est configuré de manière à tirer le maximum de chaque effet graphique. Parme accumule les dizaines de plans par planches sans jamais saturer le regard, encadrant chaque vignette dans des ronds, des rectangles, des carrès, des losanges, ou parfois sans bordures. De telle manière que si l'attention est en permanence sollicitée, elle l'est avec un souci de fluidité exemplaire dans le flux de lecture.

Les compositions sont le résultat d'une élaboration très minutieuse où chaque élément est placé aussi bien pour dynamiser la mise en scène que pour raconter quelque chose sur le personnage, l'endroit, l'action. Les personnages ont conservé cette expressivité jubilatoire pourtant tracée avec une économie de traits hallucinante (il n'est guère étonnant que des essais ont été effectués pour transposer en cartoon la série - même si, pour l'heure, le projet n'a pas été développé pour la télé ou le cinéma).

En résumé, on dira donc que ce tome 4 d'Astrid Bromure doit surtout se savourer comme une comédie débridée et millimétrée, sans chercher davantage. C'est en deçà du tome 3, mais au-delà de tout ce que vous pourrez trouver dans la bande dessinée à l'adresse des plus jeunes mais capable de combler les plus âgés. Vivement Octobre prochain pour le cinquième chapitre !

dimanche 26 novembre 2017

ASTRID BROMURE, TOME 3 : COMMENT EPINGLER L'ENFANT SAUVAGE, de Fabrice Parme


Comme chaque début d'année, Fabrice Parme sort un nouveau tome des aventures d'Astrid Bromure. Le dernier en date est paru il y a environ onze mois, mais alors je n'alimentais plus ce blog. Il est donc temps de réparer cet oubli en notant Comment épingler l'enfant sauvage.


Parce qu'elle a découvert qu'elle était l'unique enfant unique dans l'arbre généalogique des Bromure, Astrid souhaite avoir un frère ou une soeur et, par la ruse, convainc ses parents de partir en expédition au Gabokonga pour trouver un enfant sauvage qui remplira ce rôle. Toute la famille, y compris la majordome, la cuisinière et la gouvernante Mlle Poppyscoop, s'envole donc à bord d'un dirigeable pour l'Afrique.


Bien vite, sur place, Astrid et ses proches capturent dans leur campement un pygmée Taba-Tobo en possession d'une figure d'envoûtement à l'effigie d'un enfant sauvage qui profite de la confusion pour récupérer la figurine. Astrid le poursuit et s'enfonce dans la jungle, indifférente aux dangers représentés par la faune locale et accompagnés de son chien Fitz et de son chat Gatsby. Enfin, elle parvient à communiquer avec l'enfant sauvage qu'elle baptise Adam.
  

Cependant la tribu des Taba-Tobo a assiégé le campement des Bromure et leur personnel et les corrige sur leur nature : contrairement à ce qu'affirment les livres occidentaux, ils ne sont pas des sauvages cannibales mais des êtres civilisés soucieux de préserver leur environnement et ils ne persécutent pas sadiquement l'enfant sauvage mais cherchent à lui apprendre à se défendre dans ce cadre hostile où sa seule famille sont des oiseaux qui l'ont recueilli et élevé.


Tandis qu'en échange de ces enseignements, Mlle Dottie, la cuisinière, apprend à la tribu de nouveaux mets à partir de leurs épices, Astrid et Adam apprennent difficilement à faire connaissance. Mais la fillette doit rejoindre ses parents sur le départ. Toutefois, l'aventure n'est pas terminée...

On ne saurait, pas plus que pour les deux précédents tomes, reprocher à Fabrice Parme de n'avoir produit qu'une trentaine de pages pour cet épisode car la densité du récit et de sa narration est telle qu'il y a autant à lire ici que dans un album traditionnel qui compterait une vingtaine de pages supplémentaires.

Passé ce mérite purement quantitatif, c'est une nouvelle fois un enchantement, qui séduira, selon la formule consacrée, petits et grands, quoique de manière différente. Les plus jeunes disposeront d'une aventure très divertissante, mené sur un rythme très soutenu, dont la concision ne risque pas de les rebuter (mais plus sûrement de leur ouvrir l'appétit). Les adultes, eux, apprécieront cette histoire qui explore non seulement le cadre africain, dépaysant par définition, mais surtout une sorte de conte à la morale tolérante très subtile concernant le continent noir comme celui que convoite les blancs plus que les indigènes ne rêvent d'occident et sur le fait qu'aimer quelqu'un ne revient pas à le posséder.

Ce que désire Astrid, c'est en vérité moins un petit frère ou une petite soeur qu'un compagnon de son âge qui présenterait en outre l'avantage de détonner dans son entourage guindé. Mais son fantasme se heurte rapidement à une réalité qu'elle n'avait pas soupçonnée et qui passe par le langage, la communication. Le bon petit sauvage qu'elle convoite n'est pas un jouet docile et imbécile ("l'idiot du village" comme elle le craint) mais un être plein de ressources que le milieu dans lequel il a grandi a formé irrémédiablement différent. En acceptant cette différence, Astrid l'apprécie mais en tire une leçon inattendue : elle, si sûre, convaincue, déterminée, avouera à Mlle Poppyscoop, sa gouvernante, quitter l'Afrique "désorientée" - elle a moins vu le pays, sa nature qu'un des représentants et le fossé culturel qui les sépare et les empêche d'être d'improbables frère et soeur, mais leur permet d'être amis et de savourer que ce les distingue contribue à les enrichir.

La série y gagne en émotion et en mélancolie sans perdre sa bonne humeur et sa tonicité, que le graphisme incroyablement minutieux de Parme exalte. Son découpage est d'une prodigieuse inventivité sans jamais oublier de rester lisible : il y a là une abondance jouissive, une gourmandise de la part de l'artiste composant des pages pleines assouvissant l'appétit du lecteur. On est dans une moyenne de neuf cases mais souvent le nombre s'élève à dix-sept sans que jamais le résultat ne paraisse chargé.

Avec peu, Parme fait beaucoup, c'est même sans doute un de dessinateurs les plus impressionnants à ce niveau : l'enchaînement de ses plans est d'une fluidité parfaite, l'expressivité de ses personnages tient à peu de lignes mais tracées avec une maîtrise extraordinaire. On a souvent cette impression d'être face à l'ouvrage maniaque d'un miniaturiste qui réinterprète les codes de son média pour lui donner une intensité nouvelle. Il faut voir comment son plaisir manifeste à croquer la jungle, ses dangers - avec une faune irrésistiblement cartoony et colorée comme un tableau du Douanier Rousseau - , comble le regard par la vie qui l'anime.

C'est somptueux tout simplement - et on se prend déjà à rêver de la manière dont il va s'emparer de sa prochaine histoire dans laquelle Astrid Bromure investiguera sur le monstre du Loch Ness : tout un programme !   

vendredi 22 avril 2016

PRINCE (1958-2016)

Tristesse : PRINCE a tiré sa révérence,
hier, à 57 ans.
L'hommage de Fabrice Parme

C'est un sentiment semblable à celui éprouvé lors de la mort de David Bowie qui m'étreint aujourd'hui. J'admirai Prince, même si, je dois l'avouer, je ne suivais plus sa carrière qu'en pointillés. Sa production était pléthorique et très inégale, mais quand il se produisait sur scène, il rappelait son génie unique : celui d'un multi-instrumentiste ahurissant ; d'un compositeur pratiquant des crossovers détonants entre funk, soul, rock, pop ; et d'un chanteur à la voix identifiable entre toutes.

Je l'ai découvert à la fin des années 80 et je suis toujours aussi impressionné par ce qui demeure, à mon avis, son chef d'oeuvre, l'album Sign o' the times.
Puis il y a une poignée de singles inoubliables : Purple rain, Alphabet street, Sexy motherfucker, 1999, Raspberry beret, ou, bien entendu, Kiss.

Prince ayant fait retirer toutes ses vidéos de YouTube, écoutons-le via une reprise fameuse, en 1990, celle de Nothing compares 2 U, par Sinead O'Connor :

Comme Bowie, donc, Prince, c'était aussi une créature visuellement marquante : le kid de Minneapolis arborait toujours des looks improbables, pas toujours du meilleur goût, mais qui prolongeait sa personnalité mystérieuse et provocante, pareille à celle d'un héros de fiction. 

Il fallait d'ailleurs se sentir l'âme d'un personnage pour oser se faire appeler Prince (ou Love Symbol... Ou TAKAP, "The Artist Known As Prince", quand, le mot "slave" écrit sur une joue, il affronta sa maison de disques, Warner !). Mais c'était un authentique prince, un vrai seigneur : un héros de la musique. 

mardi 22 mars 2016

SOLIDAIRE AVEC BRUXELLES



f*Parme: Bruxelles / Brüssel: © f*Parme - Dupuis 2016

Une pensée pour nos amis bruxellois, à leur tour durement éprouvés par les terroristes, ce Mardi 22 Mars 2016. Courage à eux.

mardi 9 février 2016

Critique 813 : ASTRID BROMURE, TOME 2 - COMMENT ATOMISER LES FANTÔMES, de Fabrice Parme


ASTRID BROMURE : COMMENT ATOMISER LES FANTÔMES est le deuxième tome de la série, écrit et dessiné par Fabrice Parme, publié en 2016 par les éditions Rue de Sèvres.
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L'institutrice à domicile d'Astrid Bromure démissionne et la mère de la fillette refuse de l'inscrire à l'école publique, indigne de son rang.
Mais Astrid a déjà pensé à une alternative et obtient, malgré des frais exorbitants, d'intégrer au pensionnat de Canterville.
La directrice, Mme Butterscotch, fait entrer Astrid dans la classe tenue par Mlle Poppyscoop qui, pour impressionner ses élèves, leur raconte que les fantômes des O'Flahertie et de leurs protégés hantent l'endroit. Astrid est impressionnée et négocie sa protection auprès des jumelles Gladys et Rebecca, deux fortes têtes qui ne pensent qu'à fuguer.
Astrid se distingue vite comme la première de sa classe, ce qui lui vaut successivement l'admiration et le mépris de ses camarades. Il faudra qu'elle commette une maladresse contre la directrice pour regagner leurs faveurs. Mais Mme Butterscotch décide de sévir collectivement, ce qui provoque une vraie mutinerie.
Les jours d'Astrid au pensionnat sont comptés. Mais en partira-t-elle seule ? Ou en compagnie des esprits de l'établissement ?

Après un premier tome enchanteur, Comment dézinguer la petite souris, Astrid Bromure revient pour une nouvelle aventure aussi excellente, peut-être même supérieure. Fabrice Parme a conservé le format court d'un récit de trente pages, qui est accessible aux lecteurs qui n'ont pas déjà été présentés à son héroïne, et ce mélange d'humour et de sophistication qui séduira petits et grands.

L'idée de départ est très prometteuse puisqu'il s'agit de déplacer Astrid : lorsqu'on connaît déjà la fillette, on devine tout le potentiel humoristique que cela suggère, après la trépidante chasse à la souris dans le huis-clos du luxueux appartement des Bromure. La voilà qui entre donc dans un trés chic pensionnat pour jeunes filles, mais l'endroit serait hanté, selon l'institutrice.

Parme joue et nous amuse avec l'ambiguïté de la situation car on ne sait pas si Astrid croit à la légende de Canterville à cause de son imagination ou si le lieu dit est effectivement peuplé de spectres - ne sont-ils pas troublants ces tableaux représentant des portraits des fondateurs du pensionnant qui semblent vous suivre du regard, voire même déborder de leurs cadres...

La figuration est fournie et l'auteur l'anime en soulignant bien la singularité d'Astrid par rapport aux autres fillettes dans une succession de scènes savoureuses où, le temps d'une page, elle est admirée puis jalousée avant de se ridiculiser (lors du cours de gym, en essayant de grimper à une corde). Par un mouvement de balancier tout aussi réjouissant, elle retourne la situation à son avantage, sans le chercher, en s'attirant les foudres de la directrice.

Reste que la petite héroïne n'est pas rassurée par ces histoires de spectres : elle se "paie" des gardes du corps avec les jumelles Gladys et Rebecca, qui se présentent comme des expertes "politiques". Voilà deux seconds rôles jubilatoires, qui confirment l'influence de Goscinny dans la mécanique scénaristique de Parme - Astrid Bromure est une cousine piquante en provenance des années folles du Petit Nicolas.

Ce qui épate toujours autant, c'est la précision d'orfèvre de l'auteur et qui se traduit par l'extrême rigueur de ses découpages : ses pages alternent des images aux décors fouillés et d'autres plus dépouillées, mais tout l'art de Parme réside dans la fluidité des enchaînements, ces compositions de miniatures, cette manière d'exploiter la mise en page (voir, en particulier, la merveilleuse page 25). On trouve ainsi de dix à vingt plans par pages !

Il s'offre même une référence irrésistible à cette "une" fameuse de "Charlie Hebdo" signée Cabu (le Prophète accablé déclarant : "c'est dur d'être aimé par des cons !") quand Astrid déplore, elle, que "c'est dur d'être aimée par des écervelées !"... Délectable.

Les personnages sont toujours campés avec une simplicité suprêmement élégante, un trait minimaliste mais incroyablement expressifs, avec d'impayables mimiques et une gestuelle très étudiée.

Tout cela confère à ce récit une dimension à la fois immédiatement efficace et étonnamment complexe, où il est question de croyance (selon laquelle croire aux êtres légendaires, c'est leur permettre d'exister), d'autorité (avec les parents d'Astrid - sa mère craintive, son père débonnaire - , la directrice rigide, l'institutrice rusée mais dépassée), de vie en communauté (avec la famille, les pensionnaires, les fantômes, et même les animaux puisqu'on retrouve un peu le chat, le chien et la souris d'Astrid).

Quelle merveille ! Souhaitons juste que cette pépite, taillée par un des talents les plus fins, trouve son public dans un marché surpeuplé : Astrid Bromure est une bande dessinée qui mérite d'être distinguée et préservée.

vendredi 7 août 2015

Critique 683 : ASTRID BROMURE, TOME 1 - COMMENT DEZINGUER LA PETITE SOURIS, de Fabrice Parme


ASTRID BROMURE : COMMENT DEZINGUER LA PETITE SOURIS est le premier tome de la série, écrit et dessiné par Fabrice Parme, publié en 2015 par les Editions Rue de Sèvres.
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Astrid Bromure est la fille unique d'un couple de bourgeois new yorkais qui s'absentent pour une quinzaine de jours et la confient aux bons soins du majordome Benchley et la gouvernante Mme Dottie. Les voilà, en compagnie du chien Fitzgerald (un scottish terrier) et du chat Gatsby (un gros matou à poils blancs), seuls dans l'immense appartement au sommet d'un impressionnant building. La fillette, après avoir suivi à la radio son feuilleton favori ("Hercule Carotte contre Arlette Lapin"), s'ennuie vite mais refuse d'aider les domestiques dans leurs tâches pour se changer les idées.
La situation change lorsque Astrid sent une de ses dents bouger : Benchley lui indique que la petite souris lui laissera une pièce quand la quenotte sera tombée. Mais la demoiselle ne croit pas à cette légende, d'autant que le portrait que lui en dressent les deux laquais diverge. Elle truffe alors le loft de multiples pièges qui, s'ils ne sont pas actionnés, prouveront la tromperie des adultes... Ou attesteront de la présence de la fameuse souris.
Tout va dégénérer quand une souris blanche, douée de parole, apparaît, laissant derrière elle un tube de dentifrice de la marque Quenottes (avec un nouveau goût vanille-chocolat), que le chat poursuivi par le chien pourchasse. Et si tout cela cachait un complot ?

Après plusieurs expériences en collaboration avec des scénaristes (Famille Pirate, écrite par Aude Picault, déclinée en dessin animé pour la télévision ; et Le Roi Catastrophe, Spirou : Panique en Atlantique, OVNI, écrits par Lewis Trondheim), Fabrice Parme se lance dans sa première série en assumant tous les postes. Astrid Bromure se présente sous la forme d'un album d'une trentaine de pages publié par les éditions Rue de Sèvres (à qui l'on doit, notamment, Le château des étoiles d'Alex Alice).

L'héroïne de cette histoire destinée aux plus jeunes mais dont les adultes auraient tort de se priver est une adorable chipie au minois insolent et immédiatement inoubliable, déjà un personnage-culte. Cette gamine, volontiers fripouille, raisonneuse, mais intelligente, c'est la première réussite de l'auteur qui évite ainsi toute mièvrerie.

Ensuite, il y a l'intrigue elle-même, dont la simplicité est trompeuse. Ce récit de dent de lait et de petite souris ne paie pas de mine et n'est guère épaisse, mais Parme la transcende pour en tirer un conte moral acide, irrévérencieux, truffée de références. L'auteur est un familier de l'animation et cela se sent dans le rythme soutenu qu'il imprime à sa narration : trente pages, c'est certes peu, mais ce sont trente pages extrêmement denses, dans lesquelles rien n'est en trop, où jamais on ne s'ennuie. Non seulement, l'argument est pleinement exploité mais il aboutit à une critique acide sur la publicité et ses méthodes les moins reluisantes quand il s'agit d'atteindre la cible enfantine - ici, via la sponsorisation du feuilleton radio qu'écoute Astrid puis du dentifrice "Quenottes", mais aussi l'emploi d'une colonie de souris blanches usurpatrices, toutes clonées, qui ont infiltré les maisons des bourgeois.

La maîtrise qu'affiche Parme pour développer son scénario est d'autant plus épatante qu'il a pris soin de dissimuler ses piques sous un vernis acidulé. 

Au premier degré, on lit une aventure qui emprunte à la comédie et aux dessins animés américains, comme ceux signés Blake Edwards ou par les studios Hanna-Barbera, avec une galerie de personnages bien campés (la fillette pleine de ressources mais trop gâtée, les serviteurs complices mais dépassés, les animaux de compagnie témoins puis acteurs). 

Au second degré, ce qui se joue dans ce cadre luxueux est une séance de masques qui tombent en cascade (soupçons de Astrid, convictions des larbins, double jeu du chat, asservissement des souris, manipulation des publicitaires). Le lecteur, quel que soit son âge, gagne à tous les coups avec une histoire fraîche, rapide, divertissante, mais aussi le récit de multiples démystifications, cocasses autant que malignes.  

Visuellement, c'est une pure merveille, qui confirme que Fabrice Parme est un artiste d'exception, dont le travail transpire d'une exigence rare. Voyez ci-dessus les croquis préparatoires qu'il a accumulés pour représenter Astrid : impressionnant, non ?

Le découpage est extraordinaire : d'une fluidité impossible à prendre en défaut, chaque page comporte un nombre de plans dont la moyenne affole les compteurs (de 12 à 18 !). Cette abondance de vignettes, aux dimensions et aux contours très variables (parfois pas plus grandes qu'un timbre, parfois un cercle, des cadres verticaux ou horizontaux, des "gaufriers"), permet à la fois de communiquer une grande quantité donc d'informations en plus de ce que le texte raconte, avec des dialogues très vifs, mais sans nuire à la souplesse des enchaînements, donc sans freiner la lecture - au contraire, il y a un glissement naturel d'une image à l'autre qui fait de l'album un redoutable page-turner et donne souvent envie de relire aussitôt finie la planche pour ne pas risquer de manquer un détail.

Parme me rappelle un cinéaste tout aussi méticuleux dans ses compositions : Wes Anderson, le réalisateur de Rushmore, La famille Tenebaum, La Vie aquatique, Moonrise kingdom, A bord du Darjeeling limited ou Grand Budapest hotel. On retrouve cette obsession des plans symétriques, dont la régularité et l'harmonie dans l'ordonnancement des pages, imprime le tempo, mais aussi une palette de couleurs similaire, avec des à-plats dans des tons pastel délicats, d'une élégance parfaite. 

On regretterait presque que les éditions Rue de Sèvres n'aient pas, avec l'auteur, choisi de publier Astrid Bromure comme Le château des étoiles d'Alex Alice en format journal pour rendre cela encore plus impressionnant. Mais le beau papier beige, la reliure solide d'un album cartonné, et la conception graphique superbement ouvragé assureront une conservation moins difficile à l'oeuvre.
  
Vous n'en avez pas eu assez ? Je vous comprends. Mais... Bonne nouvelle : Astrid Bromure reviendra dès cet automne dans un nouveau tome, au titre prometteur (Comment atomiser les fantômes). Vivement !
De gauche à droite : la gouvernante Mme Dottie, le chien Fitzgerald,
Astrid Bromure, le majordome Benchley et le chat Gatsby.

mercredi 15 juillet 2015

Critique 666 : UNE AVENTURE DE SPIROU ET FANTASIO - PANIQUE EN ATLANTIQUE, de Lewis Trondheim et Fabrice Parme

Plutôt que de deviser sur le "nombre de la bête" avec cette 666ème critique (qui est aussi la 790ème entrée de ce blog), j'ai choisi de vous parler d'une bande dessinée qui vous donnera une idée de la félicité...

UNE AVENTURE DE SPIROU ET FANTASIO : PANIQUE EN ANTLANTIQUE est un récit complet écrit par Lewis Trondheim et dessiné par Fabrice Parme, le 6ème tome de la collection "Le Spirou de..." publié en 2010 par Dupuis.
Cette histoire ne s'inscrit pas dans la continuité de la série régulière.
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Le Moustic Hôtel où Spirou travaille comme groom est racheté par le consortium "Luxe & Loisirs" et procède aussitôt à une restructuration du personnel. Un volontaire est demandé pour appareiller sur "Le Roi des Mers", un paquebot appartenant à la société, qui commence le lendemain une croisière en Atlantique.
Spirou décroche le job mais la traversée s'annonce (et sera) mouvementée : en effet, Fantasio traque à bord la comédienne Marinella Cabotini en espérant la photographier avec son nouvel amant, puis il y trouve le comte de Champignac engagé sur ce navire pour y poursuivre les travaux d'un confrère, le professeur Sprtschk. Il s'agit de la création d'un champ de force qui permettrait aux bateaux de résister à un choc avec les icebergs, mais le vaisseau à bord duquel il voyageait pour ses tests a disparu depuis une semaine.
L'agent des assurances, Lenoir, supervise l'opération qui prend un tour compliqué quand "le Roi des Mers" sombre à cause d'une grosse masse d'algues des Sargasses...

(Ci-dessus : les croquis préparatoires de Spirou, 
Fantasio et le comte de Champignac, par
Fabrice Parme.)

Pour une fois, je vais vous proposer ce qui ressemble moins à une critique classique qu'à un compte rendu agrémenté des commentaires du dessinateur de cet album - propos dénichés sur le site klarelijinternational.midiblog et très instructifs pour apprécier la conception de hors-série des aventures de Spirou et Fantasio
Dans un souci de lisibilité, les passages de l'interview de Fabrice Parme sont en italique.

Avant cela, quelques mots quand même sur le contenu de l'ouvrage, en dehors du résumé que j'ai rédigé. Panique en Atlantique appartient à cette collection parallèle publiée par Dupuis de one-shots appelée Le Spirou de..., dans laquelle on trouve (entre autres) l'album d'Emile Bravo dont j'ai déjà parlé dans ce blog (critique 299 : Spirou, le journal d'un ingénu).

Dans ce cadre bien particulier, où les histoires se déroulent hors de la continuité classique de la série-mère, les auteurs ont carte blanche pour donner leur version de Spirou. Lewis Trondheim et Fabrice Parme ont déjà collaboré à de nombreuses reprises avant cela (la série Le Roi Catastrophe ; OVNI ; Jardins Secrets) et ils ont réalisé ce récit en étroite collaboration, comme un hommage aux grandes comédies américaines des années 40-50.

On en retrouve le rythme effréné et l'esprit fantaisiste, loufoque même, dans cette cascade de péripéties dans le décor (quasi unique) d'un paquebot, ce qui marque d'ailleurs un retour aux sources de Spirou puisque son créateur, Rob-Vel, l'avait imaginé après avoir observé les grooms sur ces bateaux de croisière (et non dans les hôtels). Malgré cela, il s'en est trouvé pour critiquer l'approche des deux auteurs, jugeant comme toujours qu'ils ne respectaient pas la nature essentielle du personnage et de son univers - un reproche aussi absurde qu'injuste puisque Panique en Atlantique s'inscrit de toute façon hors de la continuité. 
Il ne faut jamais cesser de combattre ce conservatisme idiot de quelques lecteurs intégristes qui croient mieux savoir quel traitement convient mieux à un héros : en pensant de cette manière, on ne fait que pétrifier la bande dessinée. Si une version déplaît, la solution la meilleure et la plus sage reste de simplement... Ne pas la lire !  

Lewis Trondheim démontre une nouvelle fois avec quelle virtuosité il est capable (pas toujours, mais souvent quand son partenaire est en mesure de l'inspirer) de s'emparer d'un genre pour livrer un divertissement de qualité, élaboré avec exigence, rédigé avec une inventivité très maîtrisée. Il manipule des ingrédients propres à Spirou pour mieux servir son propos sans s'éparpiller. Panique en Atlantique a tous les atouts d'un redoutable page turner avec la sophistication élégante que lui apporte un artiste d'exception.

Car, malgré tout le mérite de Trondheim, la star du show ici, c'est Fabrice Parme qui transforme l'expérience en un ravissement visuel de tous les instants : ce "Spirou par..." est certainement le plus beau de la collection, surpassant même le fabuleux ouvrage d'Emile Bravo.

Au sujet du découpage d'abord, voyons de quelle manière Parme l'a abordé :

"Lorsqu'on opte pour un découpage en 4 strips, le rythme dépend de la composition d'une image par rapport à la composition de l'image suivante et ainsi de suite jusqu'à la dernière image de la planche qui renvoie à la première image de la page suivante. La composition générale de la page ne prime pas. Au final, de toute façon, la couleur vient rééquilibrer et donner une unité à cette composition générale. Lorsqu'on part d'une structure en 3 strips, l'image laisse plus de place au dessin, au décor et la composition générale prend plus d'importance."

La clé de ce dispositif se situe en vérité davantage du côté de Hergé que de Franquin, même si Fabrice Parme voue une égale admiration aux deux artistes :

"Hergé est l'auteur européen qui a fixé les règles de cette grammaire du 4 strips. Il est l'inventeur de cette matrice."

Le créateur de Tintin, un grand formaliste, a inspiré Parme :

"Je ne reviens pas aux sources par nostalgie mais au contraire, pour chercher de nouvelles directions. Je repars de constructions simples (rond carré triangle, rouge, jaune, bleu, point, ligne, plan...) et je cherche des variantes, des combinaisons inédites. Hergé est l'inventeur d'une modernité mais avec le temps, un langage se modifie, se réinvente et se simplifie. Ce qui est étonnant, c'est qu'il se simplifie toujours et de plus en plus...
"Chez Hergé, tout est conçu pour placer en avant le rythme, la dynamique de lecture. Sa grammaire est idéale pour les récits d'aventure."

La parenté stylistique est telle qu'elle a imprimé le montage des séquences : Panique en Atlantique est un album très dense mais à la lecture très fluide. On compte pour 62 planches 703 plans, soit une moyenne élevée d'une presque douzaine de cases par pages : cette succession d'images confère à l'histoire une partie importante de son rythme très soutenue car Parme exploite des effets de continuité séquentielle (c'est-à-dire qu'une action est décomposée en plans dont l'angle de vue et la valeur ne varient pas - par exemple : un personnage court, on suit la progression de sa course sans jamais en allant de gauche à droite, dans le sens de la lecture, et sans que la caméra ne s'éloigne ou n'opère de plongée/contre-plongée. Lorsque sa course s'achève, cette uniformité de plans est rompue. Voir planche 23, à partir de la case 3, jusqu'à la planche 24, avec la case 4.).

Il y a une volonté de composer des images comme on compose de la musique chez des dessinateurs comme Parme, dont la base du dessin est le trait et le découpage : en fait, le résultat obtenu est celui que l'artiste recherche quand lui-même apprécie une lecture.

"Je lis un dessin en regardant par où le dessinateur a fait passer son trait. Comment il l'a modulé. Comment il a placé ses noirs, ses couleurs... Comme si je déchiffrais une partition plus que comme si j'écoutais un morceau de musique. On peut lire un dessin, pas seulement le regarder. Dessiner, c'est penser en agissant. On pose des traits et on regarde ce qui est possible, on progresse en ajustant. On ne peut pas dessiner dans sa tête. Un dessin, bien qu'en deux plans est inévitablement concret. C'est comme l'écriture, vous pouvez avoir une idée mais c'est en la formulant qu'elle devient possible. Dans la tête, l'imagination vagabonde. Sur le papier, elle se sédentarise."

Ce que nous enseigne aussi Parme (et à travers lui ses mentors), c'est qu'un bon dessin en art séquentiel est une narration propre : le script n'est rien d'autre qu'un découpage écrit et la planche est son interprétation via le découpage dessiné. Autrement dit, le bon dessin n'existe vraiment qu'avec un bon script et vice-versa.

"La qualité d'une histoire dépend aussi de la qualité du dessin. Il faut que le graphisme corresponde au propos. En symbiose ou en opposition. Un dessin virtuose, épuré, habile, précis, référencé n'est pas une tare. Tous les coups sont permis du moment que le résultat est juste."

Le graphisme est donc une écriture et ceux qui veulent distinguer les deux pour analyser de la bande dessinée lisent maladroitement, incorrectement. Le talent, la personnalité d'un artiste s'exprime dans sa manière de "digérer" le script et les influences visuelles qu'il rencontre :

"J'ai mon écriture propre, ma respiration et je n'ai pas l'impression de me trahir si j'absorbe et digère de nouvelles choses. Au contraire, cela me donne de nouvelles envies, de nouvelles directions, de nouvelles possibilités. On n'est jamais pur et comprendre ses influences, les accepter est aussi mieux se comprendre et mieux comprendre les autres. Refuser les influences et vouloir rester toujours le même, est une forme de xénophobie, d'aliénation et de bêtise."

Parme n'est pas avare d'explications pour détailler sa méthode, en particulier sur Panique en Atlantique, et ce qui suit est passionnant (les connaisseurs apprécieront, les amateurs s'enrichiront) :

"Pour construire une page,  je pose mes bases en fonction du format et de la place dont je dispose pour dessiner. C'est aussi simple que ça.
"Avec Panique en Atlantique, il est question de 4 strips par page. Le mode de lecture le plus traditionnel en France et Belgique. Cela impose d'emblée une mise en page où le passage d'une image à la suivante domine sur la composition générale. Peu de place pour les décors. Je préfère fouiller le décor aux endroits où ils est nécessaire pour situer le récit ou faire avancer l'action. Lorsque le décor n'est pas nécessaire, ils est tout simplement absent. Ce qui renforce la dynamique de lecture."

Les grands stylistes ont cela de commun que leurs dessins se fondent sur le choix de faire mieux avec peu, le fameux "less is more" à propos duquel Alex Toth a si bien théorisé. Cette école a aussi abondamment alimenté le dessin des bandes dessinées humoristiques, dont Panique en Atlantique est un avatar brillant. Ce courant, on l'a rattaché à la "ligne claire" (Hergé, Edgar P. Jacobs, Bob De Moor...), le "style Atome" (Serge Clerc), dans lequel se place Parme... Mais pas que !

"Je me sens aussi proche du style atome que du style UPA (United Productions of America). Au fond, c'est la même logique. Réduire les éléments au minimum pour exprimer un maximum de choses. Un même signe peut même avoir plusieurs significations. 
"Il y a une recherche d'universalité dans la ligne claire. Choisir le trait exact comme choisir le mot exact. 
"Un dessin clair est une recherche d'honnêteté avec soi. Comme de toute façon on n'y arrive jamais, on court vers un absolu et c'est sain, simple et baroque à la fois."  

Toujours ce retour à la ligne, au trait, dont Panique en Atlantique propose une variation virtuose : il ne s'agit pas simplement d'une démarche artistique, mais aussi (surtout) intellectuelle. Une façon de parler du monde en le dessinant d'une certaine façon, de s'exprimer avec un trait bien spécifique. Le dessin, c'est une écriture de soi par le trait - et elle évolue avec le temps.

"Je préfère la ligne qui passe au bon endroit. Mais c'est paradoxal parce que dix ans plus tard, le bon endroit pourrait très bien se situer ailleurs. Finalement, le bon endroit est variable avec le temps qui passe. Mais au moment précis où l'on décide que le bon endroit est là, on exprime son sentiment, ses impressions et tout ce qu'il y a dans l'air du temps et on est sûr que c'est le bon endroit. 
"Le bon endroit pour Les anciens et les modernes n'est pas le même. Parce que l'époque, la mode, les mentalités changent. Aujourd'hui, pour moi, la ligne claire des années 80 est de l'Histoire Ancienne, c'est une strate de plus à laquelle une nouvelle strate peut enfin venir s'ajouter sans tomber dans la répétition. Laisser des modes et des écoles en jachère permet de les revisiter et de les réinventer."

Ainsi réduire le style dans lequel s'inscrit Parme à des maîtres européens (franco-belges) est une erreur réductrice : le dessinateur puise son inspiration ailleurs dans l'art séquentiel et ailleurs dans le graphisme en général.

"Quand on parle de ligne claire, on cite toujours des européens et plutôt des belges, des néerlandais  et des français. Mais la ligne claire existe aussi ailleurs. Des auteurs comme Geo Mac Manus, John Held Jr, Rea Irvin... même Otto Soglow, je les classe dans la ligne claire première période, non ? En tout cas, ce sont aussi des sources pour moi. Mes mes influences graphiques ne sont pas qu'à chercher du côté de la bande dessinée. 
"Encore une fois, il faut aussi aller voir du côté d'Aubrey Beardsley, d'Helen Dryden... En fait, ça me dérange cette frontière entre les formes d'art. Je puise partout et ensuite, je digère et j'épure."

De même qu'on apprend à écrire avant de trouver une police de caractère, on dessine avant de définir le style de dessin qu'on veut atteindre : Fabrice Parme le résume bien dans ce qu'il dit ensuite.

"Ma ligne idéale ? Par superposition. La perfection, c'est de tout enlever jusqu'à ce qu'il ne reste que l'essentiel et non pas le contraire. La perfection n'existe pas mais l'important, c'est d'y croire sinon, on redevient des animaux."

Très concrètement, cela se traduit ainsi quand il se met à sa table à dessin :

"Étape 1/ Je redécoupe la page scénarisée par Lewis. Je cherche la mise en scène sur un très petit format. Une fois mon petit découpage miniature terminé. Je l'agrandis à la bonne taille. Je trace toutes les cases pour le crayon sur des feuilles séparées. Je calibre mes dialogues pour ne pas avoir de mauvaises surprises. Les bulles sont placées en premier.
"Étape 2/ Je fais des esquisses très rapides sur une première feuille. Là, il n'y a pas de règle, c'est selon l'humeur du jour, je peux faire des esquisses avec des crayons gras, des feutres épais ou fins sur différents papiers. La taille des esquisses peuvent varier, être grandes ou minuscules. Je cherche le mouvement en plaçant des masses et des lignes directrices. Je peux redessiner la même pose dix fois jusqu'à ce que l'attitude et l'expression des personnages me conviennent.
"Étape 3/ J'utilise un papier assez bouffant, doux et sec (croquis Canson 90g) et par transparence, avec un crayon à mine rouge 09, je reporte rapidement ma construction en veillant à la placer au bon endroit dans la case. Un jeu d'équilibre. Il faut que la bulle, le cadre, les formes entre elles dialoguent. C'est très abstrait et difficile à définir, mais je sais qu'à un millimètre près, la composition est juste ou pas. Je creuse un peu mon crayonné rouge, je ne gomme que très rarement. Pas la peine puisque finalement, avec une mine noir 0,5 B, je sélectionne les traits à retenir.
"Étape 4/ Lorsque toutes les images d'une page sont crayonnées, je cale tout sur une table lumineuse et j'encre sur un papier fin et lisse Schoellershammer Markerpapier 75g, avec un feutre Faber Castell Pitt artist pen S pour les personnages et un feutre Sakura Pigma Micron 01 pour les décors. L'encrage est un moment de détente où je prends plaisir à ciseler des déliés ou des lignes de décors qui vibrent légèrement en accord avec ma respiration. Je suis très concentré et tout le corps participe. C'est en maitrisant ça qu'on arrive à dessiner des lignes droites sans règle ou des courbes tendues élégantes.
"Étape 5/ L'encrage est scanné et le trait nettoyé ou encore retouché si nécessaire. Enfin, le texte informatisé est placé dans les bulles. J'ai dessiné une police pour gagner du temps."

Un vrai tutoriel ! Mais quand on arrive à si bien se résumer à l'ouvrage, c'est qu'on a acquis une technique sûre et qu'on sait la verbaliser. Savoir parler de la bande dessinée, qu'on soit auteur, artiste ou même critique, c'est comme partout ailleurs, en sachant utiliser le vocabulaire juste : ainsi, celui qui vous lira ne se trompera jamais sur vos intentions.

"Donc, quand j'entends dire que mon dessin est simpliste ou facile, je souris et je me dis tant mieux... parce que ça veut dire qu'il est accessible à la lecture pour le plus grand nombre. Mais il n'est pas simpliste du tout, il est simple. Tout le contraire."

Parme a également énormément travaillé sur le design (ce qu'il serait plus juste d'appeler la "direction artistique") de l'histoire et des éléments visuels qui la remplissent : le soin avec laquelle chaque coupe de cheveux, habit, chaque objet, meuble, a été défini saute aux yeux dans cet album. Ce n'est pas seulement une maniaquerie esthétique mais la volonté de préciser des ambiances, d'évoquer des époques pour situer l'histoire et ses acteurs : ici, "une vision sublimée des 30 glorieuses", là, les films de "Blake Edwards, de Stanley Donen, de Billy Wilder, de Gérard Oury".

Pour aboutir à cela, il faut comme le souligne Parme que le scénario de Lewis Trondheim ait été "une proposition ouverte. Rien n'est totalement et définitivement délimité. En fonction du dessinateur, des ajustements sont nécessaires. Lewis a besoin de camper les choses rapidement. Il a besoin de se laisser transporter par son histoire. D'entrer dans un délire. C'est ainsi qu'il installe le rythme de son récit et c'est la meilleure solution pour lui."

La complémentarité entre la liberté de Trondheim et la rigueur de Parme est LA clé du projet : à ce jeu, chacun pousse l'autre dans ses retranchements, lui offre un challenge, qui profite au produit fini. La réussite magistrale de Panique en Atlantique est donc sans doute d'abord celle de toutes les excellents BD : le fruit d'un partenariat intelligent entre deux créateurs qui se dépassent l'un pour l'autre en n'étant jamais écrasés par le sujet dont ils ont pu s'emparer. Spirou et le lecteur en sortent gagnants. 

jeudi 22 mai 2014

LUMIERE SUR... FABRICE PARME

 Fabrice Parme
*
Quelques vignettes de l' "American Way of Life"
par le dessinateur de La Famille Pirate :

Baggy
 Bannière
 Basket
Voitures
Coca zéro
 Dollar
 Drone
Guitare
Hamburger
 Hollywood
 i-Phone
Liberté
Pizza
 Revolver
 Twin Towers
 *
Et, en bonus, un dessin de Gaston :
 Et un autre de Spirou pour ses 75 ans :