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dimanche 12 novembre 2023

La sison 2 de LOKI offre sa rédemption au dieu de la malice


Deux ans après une première saison très réussie, Loki revient pour six nouveaux -et sans doute derniers - épisodes. Le show créé par Michael Waldron confirme sa qualité et son audace, fournissant même au MCU une perspective nouvelle dont Kevin Feige devrait profiter pour avoir la solution à ses problèmes. En outre, on quitte le dieu de la malice dans une position vraiment nouvelle qui le rachète de tout ce qu'il a commis.


Victime d'errance temporelle depuis que son variant Sylvie a tué Celui Qui Demeure, Loki ne cesse d'apparaître dans le passé et le présent à l'intérieur de Time Variance Authority (TVA). Mobius consulte Ourboros (O.B.), le technicien qui a rédigé le guide de la TVA, pour remédier à ce problème. O.B. en déduit que le Coeur Temporel est en surcharge depuis que ses branches sont en expansion et il qu'il faut donc extraire Loki de ce chaos. Mobius branche un extracteur temporel sur le coeur et permet à Loki de se rematérialiser définitivement. Il leur faut ensuite partir trouver Sylvie qui a gagné Broxton dans l'Oklahoma en 1982.
 

Mais ignorant cela, Loki et Mobius capturent d'abord le chasseur de variant X-5 qui a déserté après avoir été menacé par Sylvie. Grâce à lui, ils la localisent et Loki tente de la convaincre de revenir à la TVA pour les aider à remédier au chaos temporel, mais elle refuse dans un premier temps, estimant qu'ainsi, désormais, chacun est libre de rentrer à l'époque d'où il a été extrait par l'organisation. Cependant, O.B. découvre que pour réparer durablement le Coeur, il lui faut accéder à l'aura temporel de Miss Minutes. En parallèle, la général Dox de la TVA décide d'envoyer ses chasseurs élaguer les branches temporelles pour stabiliser la situation. C'est ce qui décide Sylvie à changer d'avis car elle est directement menacée par cette manoeuvre.
  

Malgré l'arrestation de Dox, de nombreuses branches temporelles ont été élaguées et avec elles d'innombrables vies. En 1868, à Chicgo, Ravonna Renslayer et Miss Minutes déposent chez le jeune Victor Timely, variant de Celui Qui Demeure, un exemplaire du guide de la TVA. Même ville, en 1893, lors de l'exposition universelle, Timely dévoile son prototype de Coeur temporel au public, dans lequel se trouvent Ravonna mais aussi Loki et Mobius. Timely s'enfuit après avoir vendu sa machine. Sylvie le poursuit pour le tuer tandis que Loki tente de le sauver. Ravonna l'emmène avec elle et Miss Minutes à son laboratoire du Wisconsin. Sylvie les y retrouve mais épargne Timely en comprenant qu'il est différent de Celui Qui Demeure et laisse Loki et Mobius l'embarquer. Ravonna est renvoyée à la fin des temps où Miss Minutes lui avoue un secret.


Ce secret, c'est que Celui Qui Demeure était l'amant de Ravonna dont il a préféré effacer tous les souvenirs pour qu'elle reste à la tête de la TVA plutôt qu'à ses côtés. Cependant, O.B. et Timely construisent un nouveau Coeur qui pourra théoriquement réguler toutes les branches temporelles. Timely est désigner pour l'installer. Ravonna propose à Dox et ses chasseurs, incarcérés, de former son armée mais seul X-5 réponde présent. Timely échoue à installer le régulateur du Coeur qui entre en surchauffe et désintègre la TVA.


Loki a survécu à l'explosion mais tous les autres membres de l'équipe ont disparu et la TVA s'effondre. Son errance temporelle reprend alors et il trouve alors Sylvie, Mobius, puis la chasseuse B-15,  le technicien Casey et enfin O.B. chacun dans leur ligne temporelle. Expliquant la situation à O.B., Loki comprend qu'il lui faut réunir le groupe. Mais Sylvie refuse à nouveau de s'y joindre jusqu'à ce que sa temporalité s'efface. Mais il est trop tard : toutes les branches s'effilochent. Seul Loki, élément constant, subsiste. Il décide alors de se servir de cet avantage pour réécrire l'Histoire.


Les échecs se succèdent pour réparer le Coeur . Timely explique que l'expansion infinie des branches ne peut plus être contenue : c'est la fin des temps. Loki s'y déplace et débat avec Celui Qui Demeure sur le choix qui s'impose : le tuer lui et déclencher une guerre multiverselle condamnée à être perdue, ou tuer Sylvie avant qu'elle ne le tue pour préserver la Ligne Sacrée du Temps protégée par Celui Qui Demeure. Toutefois, Loki refuse ces deux options et se sacrifie pour contenir l'explosion du Coeur. Les branches se meurent mais il les revitalise avec la magie puis accède à la fin des temps pour prendre sur un trône et devenir le gardien du multivers dans une solitude éternelle. Cette action a plusieurs conséquences directes : Timely ne reçoit jamais le guide de la TVA en 1868, Mobius quitte la TVA tout comme Sylvie, Ouroboros en devient le technicien en chef, Ravonna atterrit dans Néant à la lmerci d'Alioth. Et les branches temporelles forment une nouvelle arborescence semblable à celle du défunt arbre-monde Yggdrasil dont Loki est le gardien.

Alors que le syndicat des comédiens à Hollywood, juste après celui des scénaristes, a conclu un accord avec les studios, Tom Hiddleston a eu le temps de promouvoir le dernier épisode de la saison 2 de Loki, mis en ligne ce vendredi 10 Novembre. Il confiait à Jimmy Fallon qu'il s'agissait pour lui de la fin d'un long voyage, suggérant ainsi qu'il en avait fini avec le dieu de la malice qu'il incarne depuis 13 ans et l'âge de 29 ans (il en a 42 aujourd'hui).

Et cela raisonne de manière encore plus troublante, comme en écho à ce qui a été l'âge d'or du MCU. Actuellement, le studio piloté par Kevin Feige est dans la tourmente : la révolte gronde chez les techniciens des effets spéciaux soumis à des cadences infernales pour des résultats qui ont laissé à désirer sur certaines productions récentes. Les films comme les séries Marvel ne rencontrent plus un succès imparable comme auparavant (c'est-à-dire jusqu'à Avengers : Endgame). Et tous ceux qui misaient gros sur les super-héros pour l'avenir retiennent à présent leur souffle. A titre d'exemple, et consécutivement à la grève, il n'y aura qu'un film Marvel sen salles l'an prochain (Deadpool 3). Les suivants ne sortiront qu'en 2025, année qui verra aussi revenir Superman (par James Gunn)...

Le temps a joué contre le MCU et pour ma part, il n'y a guère de doute que Kevin Feige (mais pas seulement lui, toutes les majors qui ont spéculé sur le genre comme une poule aux oeufs d'or inépuisable) s'est trompé de stratégie, d'abord en voulant que les séries Disney +-Marvel soient connectées et forment un grand tout, mais aussi en ne laissant pas aux fans le temps de reprendre leurs esprits et leur souffle après Avengers : Endgame, conclusion de plus de dix ans d'une collection de films à succès. En somme, le (télé)spectateur n'a pas eu le temps d'être en manque, mais au lieu d'avoir des films de la même qualité et envergure que Endgame, il a hérité de longs métrages souvent moyens, voire médiocres, bâclés, et de séries très inégales, refusant souvent de tout voir pour ne pas saturer.

Les Gardiens de la Galaxie, vol. 3 sorti il y a quelques mois, mettait déjà un point final à la Phase IV maudite du MCU tout en expliquant à tous pourquoi, lui, sortait du lot, grâce à la personnalité de son auteur (James Gunn), son amour du genre, son soin dans la réalisation et sa sincérité dans le propos. Loki fait de même avec les séries Disney + - Marvel.

Il est effectivement beaucoup question dans cette seconde saison de retour en arrière et de bond en avant et on peut y lire une métaphore des interrogations du MCU et de ses concepteurs, qui tentent de comprendre comment négocier l'avenir tout en se rappelant ce qui fonctionnait avant le crise post-Endgame. Peut-être cela passera-t-il, comme pour Loki, par un sacrifice, aussi bien symbolique qu'effectif.

Car en fondant la Phase IV et la prochaine sur Kang le conquérant temporel, Feige a fait une erreur sur l'attractivité de ce vilain et surtout dans la manière de l'introduire dans ce nouvel acte du MCU. A l'évidence, le présenter dans la première saison de Loki, dans une série télé, n'était pas le meilleur moyen quand on le compare aux apparitions progressives de Thanos qui, en plus, avait un plan plus clair et compréhensible. Kang devait incarné la notion du multivers qui s'est avéré une impasse car les (télé)spectateurs ont plus vite compris que Kevin Feige que les univers parallèles engendreraient de potentielles résurrections et donc désacraliserait ce qui avait contribué à la dimension la plus poignante de Infinity War/Endgame.

Et surtout Loki est apparu comme une sorte de dernière relique d'un temps passé, d'un temps glorieux, dont l'histoire et la rédemption bouclerait la boucle. Pourquoi, au fond, cette série n'a pas déçu et même entretenu l'espoir ? Parce qu'elle parlait moins de multivers que de Loki et de son salut. La leçon à en retirer est bien plus simple et abordable que les terres parallèles et les variants : négligez l'attachement aux personnages singuliers et vous perdrez ce à à quoi sont attachés les gens qui aiment ces personnages, leurs histoires, leur univers.

Tout n'est pas parfait dans cette saison 2, qu'on peut trouver en deçà de la précédente, notamment parce qu'elle nous fait moins voyager, qu'on n'y découvre plus de variants de Loki, que beaucoup de scènes se cantonnent à la salle du Coeur de la TVA, etc. Mais l'ensemble est supérieur à la somme de ses parties et c'est ce qu'on retient. Quand la dernière scène du dernier épisode est terminée, on a le sentiment du devoir accompli et d'un trip audacieux et abouti. Tout est à sa place, cela ne pouvait mieux se finir, même si on peut trouver triste le sort réservé à Loki, qu'une mélancolie sourde sous-tend tout le récit et sa conclusion. Mais cette mélancolie a quelque chose de poétique, et de plus beau que tout ce pudding multiversel qu'on a voulu nous faire avaler de force.

Au fond, tout le monde s'est foutu de Kang, Celui Qui Demeure, et compagnie, d'autant plus depuis que son interprète, Jonathan Majors, a été impliqué dans un fait divers sordide et des propos guère engageants sur sa personnalité et son passé. Mais en revanche, tout le monde a fini par adorer Loki, cette canaille, ce farceur, ce repenti et in fine ce héros, véritable. La série lui offre une dimension tragique, poignante, et si Kevin Feige est intelligent, il saura s'en servir pour changer ses plans et orienter différemment le MCU, quitte à justement, comme le dieu de la malice, faire le sacrifice de quelques projets dont on ne donne pas cher de leur peau (Kang Dynasty, Secret Wars) au profit d'autres qu'il n'est que temps de concrétiser (Fantastic Four, X-Men).

Tom Hiddleston est absolument remarquable dans ce rôle qu'il a su habiter sans qu'il lui colle à la peau, en conservant la bonne distance, de telle sorte que tout le monde l'a apprécié quelle que soit l'époque, le film, la série. Owen Wilson a formé avec lui un tandem jubilatoire et formidable à l'alchimie indéniable. L'intégration de Ke Huy Quan est parfaite et fournit un souffle nouveau à la partie. Sophia di Martino en fait un peu les frais d'ailleurs tout comme Gugu Mbatha Raw. Mais surtout tous ceux-là éclipsent le cabotinage grotesque de Majors.

Le souvenir de Loki veille sur le MCU désormais. Puisse son pilote tout-puissant s'en inspirer. Et finalement, peut-être qu'un seul nouveau film en 2024 donnera l'occasion, manquée jusqu'alors, de faire souffler cette franchise et son public et lui redonner l'envie.

vendredi 16 juillet 2021

LOKI (Saison 1) (Disney +)


Après vous avoir parlé, hier, de Black Widow, le retour du MCU dans les salles, il est temps de passer au nouveau chapitre du MCU sur Disney + avec Loki, dont la première saison s'est achevée ce Mercredi 14 Juillet. Et on peut dire, sans perdre de temps, que c'est une grande réussite, qu'il sera essentiel d'avoir suivie pour saisir les futurs mouvements de l'univers Marvel sur les écrans.


2012. Loki échappe aux Avengers en dérobant le Tesseract. Mais sa cavale tourne court quand il est arrêté par la Time Variance Authority (T.V.A.) et conduit devant la juge Ravonna Renslayer pour avoir enfreint au Temps Sacré. Loki se défend en rejettant la faute sur les Avengers qui ont remonté le temps. L'argument pousse l'agent Mobius a demander à la juge qu'elle lui confie Loki pour une affaire importnte. Pour qu'il collabore, Mobius montre à Loki comment il mourra des mains de Thanos puis lui explique qu'il peut l'aider à appréhender un de ses variants qui assassine des agents de la TVA.


1985. Mobius entraîne Loki sur les lieux d'une agresson du variant qui a tué plusieurs agents et en a enlevé un. De retour aux archives de la TVA, Loki et Mobius cherchent où peut se cacher le variant criminel pour échapper aux radars de l'organisation. Loki croit l'avoir deviné en lisant un rapport sur le Ragnarok d'Asgard. Pour vérifier sa théorie, Loki convainc Mobius de se déplacer à Pompéi en 75 av. J.C., une apocalypse où un variant est indétectable par la TVA. Suivant la déduction de Loki, Mobius et une brigade d'agents de la TVA se rendent en 2050 dans l'Alabama en proie à une tempête dévastatrice. Mais c'est un piège tendu par le variant que rencontre Loki et qui est une version féminine de lui, se présentant sous le prénom de Sylvie. Il la suit quand, grâce à un pas temporel, elle s'enfuit.
 

Sylvie veut détruire la TVA et se venger de Renslayer qui l'a arrachée à sa ligne temporelle quand elle était encore enfant. Loki, qui espère s'attirer les bonnes grâces de la juge, la sauve et dérobant le pad temporel de Sylvie, se téléporte avec elle loin des locaux de la TVA. Ils atterrissent sur Lamentis-1 en 2077, une lune qui est sur le point d'être détruite dans la collision avec la planète dont elle est le satellite. Mais le pad temporel a été endommagé dans le déplacement et Loki comme Sylvie sont coincés ici.


D'abord furieuse contre Loki, Sylvie se désole de ne pouvoir accomplir sa vengeance, ce qui émeut Loki au point qu'il créé une variation détectée par les radars de la TVA. Mobius et des agents arrivent pour les capturer. Renslayer sépare les prisonniers mais interdit Mobius d'appocher à nouveau Loki comme Sylvie, qui prétend pourtant que tous les agents de la TVA sont des variants arrachés à leur ligne temporelle. Ces mots troublenr suffisamment Mobius pour qu'il désobéisse à Renslayer et libère Loki, coincé dans une boucle temporelle. La juge, mécontente, châtie Mobius en le désintégrant, puis emmène Loki et Sylvie devant les Gardiens du Temps. Sylvie désarme Renslayer et décapite un des Gardiens qui n'est qu'un pantin robotique. Médusés, Sylvie ne peut éviter à Loki d'être à son tour désintégré par Renslayer qu'elle désarme et à qui elle réclame des explications.
 

Loki revient à lui dans le Néant, une dimension-dépotoir où échoue tous les variants, et où il est accueilli par quatre de ses versions d'âges et d'espèces différentes. Ils rejoignent un abri souterrain pour se protéger du monstre Alioth qui veille à ce qu'ils ne quittent pas ce monde. Pendant ce temps, Sylvie est acculée par Renslayer que des agents de la TVA sont venus sauver. Pour leur échapper, Sylvie se désintègre. Son plan est de retrouver Loki et il réussit, Mobius est là aussi. Ensemble, Loki et Sylvie vont affronter Alioth pour découvrir quel est son maître, qui doit être le chef de la TVA, tandis que Mobius retourne dans les locaux de l'organisation pour neutraliser Renslayer.
 

Une fois Alioth vaincu, Loki et Sylvie atteignent la Citadelle de la Fin des Temps où ils sont attendus par Celui qui demeure, le créateur de la TVA et protecteur du Multivers depuis une guerre l'ayant opposé à ses variants. Fatigué par sa tâche, il est disposé à passer le relais et Loki accepte. Mais Sylvie préfère se venger des souffrances qu'elle a subies et renvoie Loki à la TVA puis tue Celui demeure. Loki retrouve Mobius pour l'alerter de la nouvelle donne mais celui-ci ne le reconnaît pas. Loki comprend alors qu'il est dans une TVA d'une autre ligne temporelle et que le Multivers a renoué avec le chaos de ses origines.

Jusqu'à présent, Le MCU sur Disney +, c'était un peu du hit or miss. Pour une série WandaVision extraordinaire, on avait ensuite The Falcon et le Soldat de l'Hiver très décevant. Pourtant, je conservais la foi et ma confiance en Loki pour redresser la barre car une production avec le dieu asgardien de la malice promettait de ne pas être de tout repos.

Cette saison de six épisodes sera, on le sait à la toute fin du dernier épisode, dans une scène post-générique, prolongée par une nouvelle livraison, sans doute en 2022 ou 2023. C'est une excellente nouvelle car on nous laisse sur un cliffhanger terrible, mais qui va sans doute être exploité entretemps dans de futurs films (notamment Dr. Strange and the Multiverse of Madness, Spider-Man : No Way Home et Ant-Man and the Wasp : Quantumania).

Donc, ce qu'acte Loki en premier lieu, c'est que désormais la notion de Multivers est effective dans le MCU et va animer plusieurs intrigues. Ce qui signifie que Kang va remplacer Thanos dans le rôle du méchant pour la Phase 4. Même si le conquérant temporel n'est pas explicitement nommé dans la série, il ne fait aucun doute que c'est bien une de ses incarnations qu'interprète Jonathan Majors dans le sixième chapitre puisque l'acteur révélé par la série Lovecradft Country jouera ce personnage dans Ant-Man 3.

Mais avant cela, la saison offre un divertissement réjouissant et complexe. L'histoire démarre après que Loki ait échappé aux Avengers (dans Avengers : Endgame) en dérobant le Tesseract. Sa fuite est de courte durée puisqu'il est capturé par la TVA, une organisation chargée de réguler le cours du temps pour éviter la création de lignes narratives alternatives. Cette institution est décrite par le scénariste Michael Waldron comme une bureaucratie absurde qui rappelle beaucoup celle du film Brazil (Terry Gilliam, 1985 - d'ailleurs le récit fait une escale lors de cette année, et ce n'est certainement pas un hasard). A sa tête, on trouve l'implacable juge Ravonna Renslayer, que les fans de comics savent liée à Kang le conquérant de manière romantique.

Confié à l'agent Mobius, Loki accepte de l'aider à résoudre une sombre d'affaires sur un variant qui assassine des agents de la TVA. La première surprise viendra du fait que le tueur est une femme qui est une Loki (mais pas Lady Loki, telle qu'elle a été imaginée par J. Michael Straczynski dans son run sur Thor, et pas davantage l'Enchanteresse, connue aussi sous l'alias de Sylvie Lushton). Celle-ci veut détruire la TVA pour se venger de Renslayer qui l'a enlevée enfant de sa ligne temporelle. Loki tente d'abord de la neutraliser, comptant là-dessus pour que la juge lui accorde sa clémence, puis à la suite d'une manoeuvre maladroite, prend le parti de Sylvie en comprenant grâce à elle que tous les agents de la TVA sont des variants retirés de leur époque et mentalement conditionnés pour être des fonctionnaires servant une organisation aveuglément.

La série fait le portrait de (ces) Loki en cavale en insistant sur le fait que le dieu de la malice est une sorte d'anarchiste dangereux pour l'ordre du temps, le Multivers, contre la TVA qui est composée d'agents dociles, soumis. C'est astucieux. Et efficace. Mais surtout, la série se déploie de manière très intelligente et rigoureuse, en exploitant de manière toujours lisible le voyage dans le temps et ses conséquences alors qu'il s'agit d'un matériau casse-gueule. La meilleure illustration se trouve dans la façon dont le récit explique comment Sylvie parvient à rester indétectable puisqu'elle se cache dans des apocalypses, littéralement des fins des temps, où tout disparaît et donc est négligé par la TVA. 

C'est aussi dans une fin des temps que Loki et Sylvie, au terme de leur périple mouvementé, trouveront celui qui a les réponses à leurs questions, avec Celui qui demeure (qu'on peut identifier comme étant soit Kang soit Immortus, une version encore plus futuriste et plus sage de Kang - le scénario laisse un flou sur ce point, afin que cela soit tranché dans Ant-Man 3).

Loki a un autre héros avec le personnage de Mobius, qu'on devine amoureux de Ravonna Renslayer, mais que sa rencontre avec Loki puis Sylvie va bouleverser. Déjà traversé par des souvenirs de sa vie précédente (avant qu'il n'intègre la TVA) mais qu'il interprète comme des fictions sans fondement, il va comprendre que lui comme tous ses collègues sont des variants, arrachés à leur existence, à leur époque, pour servir la TVA. Le récit interroge alors le libre-arbitre d'individus conditionnés pour servir une cause plus grande qu'eux et donc la légitimité d'un tel conditionnement et par conséquent les conséquences de la révolte de ces individus quand ils découvrent ce qu'on leur a fait. A l'ébranlement éprouvé par Mobius répond le dévouement absolu de Ravonna Renslayer (même si, là aussi, le scénario ne l'explique pas, et sur ce point, c'est un peu plus frustrant car j'aurai aimé savoir si elle connaissait Kang/Immortus ou allait elle aussi à la fin chercher à le rencontrer).

Cette construction narrative en miroir évoque de manière troublante mais beaucoup plus aboutie le Taskmaster dans Black Widow, capable de reproduire à l'identique les mouvements d'attaque de ses adversaires après les avoir étudiés. Ici aussi, il est question de reflet, de doubles (et de triples, quadruples, etc, comme on le voit dans l'épisode 5 avec les versions Kid/Classic/Black et même Alligator de Loki dans le Néant), mais qui se définissent les uns par rapport aux autres et non en cherchant à se copier. Evidemment, le cas de Sylvie est le plus passionnant et il restera comme une des grandes réussites de la série.

En effet, dans une scène particulièrement vertigineuse de l'épisode 4, on assiste à l'émotion qui gagne Loki lorsqu'il apprend dans quelles circonstances son variant féminin a été arrachée à sa ligne temporelle par la TVA (à une époque où Renslayer n'était qu'un agent parmi d'autres). Touché par cette confession, Loki prend la main de Sylvie, de manière sincèrement compatissante. Mais on devine que ce geste en dit beaucoup plus car l'éclairage, le décor évoquent un moment romantique et désespéré. Loki et Sylvie tombent amoureux (ou du moins Loki tombe amoureux de Sylvie assurément, à cet instant). On peut voir cela comme du narcissisme à un degré absolu, ou comme l'illustration littérale, tragico-comique, de l'âme soeur. Toutefois, considérer la scène sous l'angle de l'ironie ou du sarcasme est annulé dans l'épisode 5 quand Sylvie embrasse Loki (confirmant qu'elle aussi a des sentiments pour son double). Mais c'est une romance dramatique comme le prouvera le dernier chapitre où Sylvie privilégie sa vengeance au pardon et au pouvoir offerts par Celui qui demeure et auquel Loki tente de la faire souscrire (pour leur bien à eux mais aussi pour celui du Multivers tout entier).

Merveilleusement bien écrite, la série est aussi superbement réalisée par Kate Herron, avec une photo magnifique, et une musique remarquable (de Natalie Holt). Et bien sûr les acteurs sont tous magistraux. Tom Hiddleston nous régale du début à la fin, avec un jeu à la fois subtil et cabotin, il n'est plus limité par la paire qu'il formait avec Chris Hemsworth dans Thor ou Avengers et habite son personnage, le dotant de nuances inédites. Owen Wilson campe un Mobius attachant dont le duo avec Loki fait des étincelles, grâce à lui la série se mue en une sorte de buddy movie étrange, amusant et savoureux. Sophia di Martino incarne Sylvie et lui donne à la fois du charme et de la détermination, élevant le personnage au-delà d'un simple variant du héros, une vraie révélation, et assurément une anti-héroïne qu'on reverra. Enfin Gugu M'Batha-Raw est impeccable dans la peau de la juge Renslayer, élégante et froide, pleine de mystère et peut-être dépassée in fine par la cause qu'elle sert avec zèle.

Pour la bonne bouche, je veux aussi mentionner le fabuleux Richard E. Grant qui compose un Old Loki irrésistible et flamboyant. Et citer aussi l'ahurissant Alligator Loki, géniale invention, source de gags hilarants dans l'épisode 5.

Loki se hisse au niveau de WandaVision (l'émotion brute en moins) et ouvre les portes aux futures grandes manoeuvres de la Phase 4 du MCU : soyez prévenus, si vous passez à côté, vous le regretterez.  

mardi 23 août 2016

Critique 998 : A BORD DU DARJEELING LIMITED, de Wes Anderson


A BORD DU DARJEELING LIMITED (en v.o. : Darjeeling Limited) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2007.
Le scénario est écrit par Wes Anderson, Roman Coppola et Jason Schwartzman. La photographie est signée Robert Yeoman. La musique est composée d'extraits des bandes originales des films de Satyajit Ray et James Ivory, et de plusieurs chansons.
Dans les rôles principaux, on trouve : Adrien Brody (Peter Whitman), Jason Schwartzman (Jack Whitman), Owen Wilson (Francis Whitman), Anjelica Huston (Patricia Whitman), Amara Karan (Rita), Waris Ahluwalia (le chef steward du "Darjeeling Limited"), Barbet Schroeder (le mécanicien), Bill Murray (le businessman), Natalie Portman (l'ex-fiancée de Jack). 
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HÔTEL CHEVALIER est un court métrage écrit et réalisé par Wes Anderson, qui est le prologue de A Bord du Darjeeling Limited. La photographie est signée Robert Yeoman.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jason Schwartzman (Jack Whitman) et Natalie Portman (son ex-fiancée).
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Jack Whitman et son ex-fiancée
(Jason Schwartzman et Natalie Portman)

Jack Whitman s'est installé dans la suite d'un palace parisien depuis la mort de son père. Il reçoit un appel téléphonique de son ex-fiancée qui a appris où il se trouvait et veut le voir. Lorsqu'elle arrive, ils s'étreignent, plus pour se réconcilier que pour vraiment renouer.

La réalisation de ce court métrage est curieuse : Wes Anderson en a l'idée en 2005 et il l'écrit rapidement pour un de ses acteurs fétiches, Jason Schwartzman. L'objectif est de tourner vite, à la manière d'un film de fin d'études. Il recrute une équipe réduite, dont son chef opérateur habituel, Robert Yeoman, deux caméras, un preneur de son, et passe un accord avec le bagagiste Louis Vuitton pour disposer d'accessoires qu'il re-designe avec leur équipe.

Ayant remarqué Natalie Portman dans le film de Mike Nichols, Closer (entre adultes consentants), la même année, il la rencontre grâce au producteur Scott Rudin et la convainc de rejoindre l'aventure. Elle rejoindra Paris avec les cheveux courts, tels qu'elle les porte depuis le tournage de V pour vendetta de James McTeigue (2006).

L'affaire est bouclée en deux jours, mais Anderson ne sait pas ensuite comment exploiter ce court métrage. Le personnage de Jack lui a donné envie de l'intégrer au scénario qu'il développe pour son nouveau film, co-écrit avec Roman Coppola, A bord du Darjeeling Limited, mais il ne souhaite pas pourtant l'intégrer au projet car il sait que ces treize minutes forment un bloc trop différent par rapport à l'intrigue.

Finalement, le résultat est projeté en ouverture du film lors du festival de Venise puis mis en ligne le lendemain sur Internet. Il bénéficie immédiatement d'un nombre considérables de vues et de commentaires élogieux. Anderson choisit alors de garder cette formule de présentation : Hôtel Chevalier est diffusé juste avant A bord du Darjeeling Limited en salles et figure parmi les bonus du DVD.

Un débat agite les fans du court métrage et ceux du long : les uns adorent le premier mais trouvent le second décevant en comparaison, et vice-versa. Une autre polémique surgit lorsque Natalie Portman se plaint au sujet des critiques qui insistent surtout sur le fait qu'elle apparaît nue, même si on loue aussi sa prestation subtile et comique. Elle figure, très fugacement, dans A bord du Darjeeling limited, où son personnage est régulièrement évoqué.

Quoi qu'il en soit, c'est une authentique merveille, à la fois romantique et mystérieuse, qui peut s'apprécier de façon autonome, mais aussi complète singulièrement le long métrage. Pour ma part, la question ne se pose pas de les comparer : j'aime autant l'un que l'autre, avec leurs qualités propres. La réalisation de Wes Anderson y est toujours aussi raffinée, précise, avec une crudité inédite (la nudité de Portman effectivement, mais aussi l'étreinte qui a précédé entre elle et Schwartzman). La fin est absurde (Jack montre la vue qu'il a de Paris depuis le balcon de sa suite : en fait, elle est bouchée par la façade de l'hôtel voisin) et dégage un mélange de mélancolie et de sérénité étonnant.

Après ça, changement complet d'ambiance et de décor : direction l'Inde !
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Un businessman grimpe dans un taxi et il est conduit à toute allure jusqu'à la gare. Il se précipite pour rattraper son train avant d'être dépassé par un jeune homme qu'il réussit à y monter alors que le véhicule a déjà démarré. L'homme d'affaires reste, désoeuvré, sur le quai.
 Le businessman
(Bill Murray)

A bord du "Darjeeling Limited", le jeune homme embarqué in extremis, Peter Whitman, retrouve ses deux frères, Jack, surnommé "le loup solitaire", qui a quitté Paris où il s'est réconcilié avec son ex-fiancée, et Francis, qui a planifié tout ce périple alors qu'il a survécu par miracle à un terrible accident à moto.
 Jack, Francis et Peter Whitman
(Jason Schwartzman, Owen Wilson et Adrien Brody)

Francis a caché à Jack et Peter la finalité du voyage mais réglé toutes ses étapes avec son assistant, Brendan, qui occupe une cabine dans un autre compartiment. Les trois frères traversent l'Inde et sont bouleversés par ses couleurs, ses odeurs, sa population, mais la tension est palpable entre eux.
Francis reproche à Peter de s'être approprié des objets de leur défunt père (ses lunettes de vue qu'il porte malgré les migraines qu'elles lui infligent, son rasoir), Peter est excédé par la maniaquerie de Francis (ils en viendront aux mains, malgré les blessures de ce dernier), et Jack essaie de compenser l'interdiction de fumer que leur a signifié le chef steward du train en séduisant et couchant avec la belle Rita, hôtesse du compartiment (et compagne dudit steward).
 Rita
(Amara Karan)

Les disputes et l'indiscipline des trois frères leur valent d'abord d'être consignés dans leur cabine puis expulsés du train. Résolus malgré tout à continuer à pied pour gagner le monastère himalayien où s'est retirée leur mère, Patricia, comme le leur révèle finalement Francis, ils se rappellent alors les circonstances désastreuses dans lesquelles leur père a été enterré - obsèques auxquelles leur mère avait refusées de se rendre justement : ils veulent s'en expliquer avec elle. 
 Peter, Francis et Jack

Francis avoue aussi que l'accident dont il porte les séquelles était en fait une tentative de suicide, Peter explique que sa femme, Alice, est enceinte de sept mois et demi, et Jack raconte qu'il revu à Paris son ex.
(Au centre) Patricia Whitman
(Anjelica Huston)

Après un détour par un village où ils ont ramené un garçon qui s'est noyé sous leurs yeux et dont le père a voulu qu'ils soient présent pour ses funérailles, Francis, Peter et Jack atteignent enfin la retraite de leur mère. Elle entend leurs reproches sans chercher leur pardon, mais obtenant qu'ils se réconcilient tous les quatre.
Le lendemain, elle est repartie. Les trois frères peuvent rentrer à leur tour, ressoudés, apaisés.

Si on considère donc le tournage du court métrage Hôtel Chevalier comme une parenthèse, ou un échauffement, en 2005, il s'est donc écoulé quatre ans entre le précédent film de Wes Anderson, La Vie aquatique, et la sortie de A Bord du Darjeeling Limited. Une longue interruption conséquente à l'échec commercial de son quatrième opus et sans doute à la remise en question qu'il a suscité.

Pourtant, le temps n'a pas tant changé ni l'artiste ni son cinéma : son film porte indéniablement sa marque, renoue avec la patine de ses devanciers. On y renoue avec des motifs familiers sur les plans thématique, narratif et esthétique : une histoire de famille, initiatique et en quasi-huis clos. Ici, donc trois frères qui ont perdu leur père et veulent retrouver leur mère, engagés dans un voyage dans un pays étranger brouillant tous leurs repères, se déroulant en grande partie dans le cadre d'un train.

Pourtant, ce long métrage sera fraîchement accueilli par la critique : on lui reprochera d'être moins réussi que le court métrage qui en est le prologue (mais d'autres préféreront le long métrage), de ne pas montrer de manière réaliste l'Inde (ce qui est assez ridicule puisque le cinéma de Anderson n'a vraiment jamais été réaliste), de se complaire dans des tics formels (ce fameux look "maison de poupées-boîte à bijoux" et cet humour pince-sans-rire). En vérité, c'était une forme de procès absurde pointant ce qui constitue le style même de l'auteur, donc ce qui confirme pourquoi on l'apprécie ou pas (un peu comme ceux qui prétendent en s'en plaignant que Woody Allen fait toujours le même film - ce qui est non seulement faux mais n'est pas un argument menant bien loin).

Moi, j'adore ce goût affirmé et assumé pour une élégance un peu désuète, ces compositions maniaques (avec ces plans symétriques), l'exotisme décalé. Wes Anderson a du génie pour transformer les contraintes (qu'il s'impose lui-même quand le budget, somme toute modeste, de ses productions ne les lui dicte pas) en atouts : en somme, il n'est jamais plus à l'aise et inspiré que dans des cadres minutieusement définis, c'est l'identité même de son oeuvre.

Au-delà de l'analyse, j'ai une affection spéciale pour ce Darjeeling Limited parce que je me souviens qu'en sortant de la salle où je l'ai vue, j'avais été séduit par sa musicalité, son rythme. La bande-son du film est remarquable ici et on notera que Anderson ne collabore plus avec Mark Mothersbaugh (Alexandre Desplat composera les partitions de ses futurs films) : il a emprunté des morceaux aux longs métrages de Satyajit Ray et de James Ivory, et y ajouté des chansons pop comme il les aime et si bien les sélectionner. C'est ainsi que je repérai trois titres des Kinks, un de mes groupes favoris, tous issus d'un de leurs meilleurs albums (Lola vs Powerman and the Money-go-round) : This time tomorrow, Strangers et Powerman

(Vous connaissez peut-être ce bon mot des amateurs de pop-music : "Vous êtes plutôt Stones ou Beatles ? - Je préfère les Kinks." Hé bien, quand vous entendez ces trois chansons-là, effectivement, le groupe de Ray Davies devient la véritable alternative aux bandes de Jagger-Richards et Lennon-McCartney.)

La petite musique du film, c'est aussi celle qui renvoie à la dernière fois que Jack (Jason Schwartzman, parfait en néo-Droopy farouche) a vu son ex (il se repasse en boucle une chanson sur son i-phone) ; ce sont les fausses notes des dialogues hypocritement courtois entre Francis (Owen Wilson, impressionnant dans un rôle aux ressemblances troublantes avec sa vraie vie d'alors - quittée par Rachel McAdams, il avait voulu mettre fin à ses jours - et qui ment sur l'origine de ses spectaculaires blessures camouflées par des bandages) et Peter (Adrien Brody, évident nouveau venu dans la galaxie Anderson, qui s'inflige des migraines affreuses en portant les lunettes de son père comme s'il espérait partager sa vision du monde) ; c'est le roulis du train ; la passion fulgurante et clandestine entre Jack et Rita ; le sifflement du serpent que s'achète Peter... Les nouvelles portées écrites par Wes Anderson transcrivent des mélodies douloureuses, maladroites, laborieuses, en espérant aboutir à une harmonie.

La charge symbolique a sans doute dérouté, déplu à certains car le cinéaste la manie plus directement : les épreuves qu'ont subi les trois frères et les douleurs qu'ils trimballent se lisent clairement sur eux, figurées par des bandages (cachant et soutenant une tête fracassée), des binocles (dissimulant des larmes), des bagages encombrantes (remplis de leur passé). 

Pourtant, c'est quand ils sont jetés du train, livrés à eux-mêmes, forcés d'improviser, confrontés à de nouvelles difficultés, que Peter, Francis et Jack dépassent enfin ce qui les accablent, les opposent. Chacun essaie alors de sauver l'autre - et les autres, même s'ils ne réussiront pas toujours (le passage poignant de la mort de l'enfant). Au bout de l'aventure, ils renonceront, difficilement, mais raisonnablement, aux mots pour se réconcilier entre eux et avec leur mère.

A la manière d'un dérisoire mais salvateur rituel où Jack enterre sous plusieurs petites pierres tout ce qui les affligeait, le film s'achève sur un nouveau départ : courant encore une fois après un train, mais prêts à sacrifier leurs valises pour y monter, comme on abandonne les rancoeurs, les regrets derrière soi, comme on se débarrasse de pansements pour oser enfin exposer ses plaies, comme on est disposé à aimer à nouveau la fille qu'on a quitté, les héros s'engagent au son des Champs-Elysées chanté par Joe Dassin dans le nouvel acte de leur existence.  

Peut-être pas parfait, mais quelle grâce quand même dans ce film : Wes Anderson était lui aussi reparti pour un tour, pleins de merveilles.

jeudi 11 août 2016

Critique 979 : LA VIE AQUATIQUE, de Wes Anderson


LA VIE AQUATIQUE (en v.o. : The Life Aquatic with Steve Zissou) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2005.
Le scénario est écrit par Wes Anderson et Noah Baumbach. La photographie est signée Robert Yeoman. Les séquences d'animation ont été conçues par Henry Selick. La musique est composée par Mark Mothersbaugh, avec les chansons originales de David Bowie ou adaptées par Seu George.
Dans les rôles principaux, on trouve : Bill Murray (Steve Zissou), Owen Wilson (Ned Plimpton / Kingsley Zissou), Cate Blanchett (Jane Winslett-Richardson), Anjelica Huston (Eleanor Zissou), Jeff Goldblum (Alistair Hennessey), Willem Dafoe (Klaus Daimler), Michael Gambon (Oseary Drakoulias), Seymour Cassel (Esteban Du Plantier), Noah Taylor (Vladimir Wolodarsky), Bud Cort (Bill Ubell), Seu George (Pelé Dos Santos), Robyn Cohen (Anne-Marie Sakowitz).
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Steve Zissou
(Bill Murray)

A l'occasion de la présentation de son nouveau film documentaire au festival de Loquasto, l'océanographe Steve Zissou révèle que son meilleur ami, Esteban Du Plantier, a été dévoré lors de leur dernière plongée par un requin-jaguar. Il est désormais résolu à en prouver l'existence mais surtout à le tuer pour venger son mentor - projet qui lui vaut les moqueries de l'assistance et la désapprobation de sa femme, Eleanor, financière des expéditions.
Steve et Eleanor Zissou
(Bill Murray et Anjelica Huston)

Qu'importe : Zissou entraîne l'équipage de son navire, le "Belafonte", dans cette aventure à laquelle se joignent Ned Plimpton, un pilote de ligne, qui se présente à l'océanographe en prétendant être son fils, et un groupe de sept étudiants de l'Université de l'Alaska du Nord.
Steve Zissou et Ned Plimpton
(Bill Murray et Owen Wilson)

Ned, qui vient d'hériter d'une forte somme, gagne sa place à bord en acceptant de payer la traversée. Le reste de l'argent est apporté par des partenaires de l'associé de Zissou, Oseary Drakoulias, contre la présence à bord d'un homme de confiance, Bill Ubell, et d'une journaliste enceinte, Jane Winslett-Richardson, qui écrira un article sur le voyage. 
Ned Plimpton et Klaus Daimler
(Owen Wilson et Willem Dafoe)

Mais rapidement, l'ambiance est tendue : la reporter n'est pas là pour flatter son hôte ; Ned la séduit alors que son père la courtise ; Klaus Daimler, le second de Zissou, est jaloux de Ned ; et le rival de l'océanographe, dont la carrière décline à la suite des échecs commerciaux de ses derniers films, Alistair Hennessey, a entrepris de reconquérir Eleanor. 
Alistair Hennessey et Steve Zissou
(Jeff Goldblum et Bill Murray)

Les péripéties les plus insensés rythment l'expédition : Zissou pille une des bases de Hennessey, sillonne des mers non protégées, affrontent des pirates... Le requin-jaguar est enfin localisé et Ned encourage son père à le filmer plutôt qu'à le tuer. L'animal est effectivement un spécimen magnifique qui éblouira tout le monde mais qui, pour être immortalisé sur la pellicule, aura coûté de douloureux sacrifices à Steve Zissou.
Steve Zissou et Jane Winslett-Richardson
(Bill Murray et Cate Blanchett)

Le commandant Jacques-Yves Cousteau (à la mémoire duquel le film est dédié tout en précisant que "la Fondation Cousteau n'a aucunement été impliquée dans la réalisation de ce film") est comme un fantôme qui hante l'oeuvre de Wes Anderson : il était cité dans Rushmore, son deuxième opus, et sera à nouveau convoqué dans Moonrise Kingdom (2012). Fasciné par le personnage depuis l'adolescence, il était naturel et inévitable que le cinéaste lui consacre un hommage, décalé ça va de soi, et il a pu le faire, en disposant d'un confortable budget (50 M $), avec La Vie aquatique en 2004.

Steve Zissou est le héros inoubliable de ce récit d'aventures farfelu, co-écrit avec Noah Baumbach, et ce nom est aussi inspiré par le photographe Jacques-Henri Lartigue dont Zissou était le surnom. Le personnage doit aussi beaucoup à un autre explorateur, Thor Eyerdahl. Pour en arriver à ce résultat, il faudra pourtant quatre ans d'échanges entre le réalisateur et son co-scénariste, chacun inventant les scènes au fur et à mesure de son côté puis les confrontant, les sélectionnant, les structurant.

Mis en scène après La Famille Tenenbaum (2001), The Life aquatic with Steve Zissou en prolonge les motifs et les thèmes, ceux d'une grande famille (ici incarnée par l'équipage du "Belafonte", dont le nom lui doit tout au chanteur Harry Belafonte) dysfonctionnelle mais qui apprend à se connaître et se transcender dans les épreuves. En y ajoutant la rencontre d'un fils avec le père qu'il n'a connu que de réputation, la mort d'un mentor, le souvenir d'un illustre modèle (Lord Mandrake, dont la photo est un portrait de Jacques-Henri Lartigue justement), la grossesse d'une journaliste embarquée dans l'aventure vengeresse contre le légendaire requin-jaguar (avec donc pour finalité la naissance d'un enfant, lui aussi conçu dans la clandestinité - le père étant le rédacteur en chef déjà marié de la reporter -  mais aussi la mort de l'animal mythique), tout ici souligne les obsessions fondatrices du cinéma de Anderson.

Cette notion de succession, d'héritage se prolonge dans le casting même puisque Bill Murray (encore une fois impérial) prend la place de Gene Hackman dans le rôle du chef de clan indigne, Owen Wilson (parfait comme d'habitude dans cet univers) joue un jeune homme désireux d'être reconnu par un père idéalisé, Anjelica Huston reprend sa place de mère détachée mais vraie clé de voûte de toute cette bande ("the spirit of team Zissou"). Cela aurait pu aller encore plus loin si Gwyneth Paltrow n'avait pas décliné le rôle tenu finalement par Cate Blanchett (un peu gauche dans ce délire).

L'incontrôlable et immature Zissou révèle ses failles tout au long de ce qu'il finit par accepter comme son dernier voyage : sa quête folle contre le requin-jaguar évoque celle du capitaine Achab dans Moby Dick de Herman Melville, sa volonté de tuer cet animal à la dynamite et son ignorance souvent remarquée de vrais noms des poissons ou sa manie de tout faire filmer (souvent en manipulant ostensiblement les faits) trahit un caractère plus attiré par la notoriété et l'appel du large que par une réelle volonté d'instruire les foules, et ses amours sont toutes de cuisants échecs.  

Pourtant, malgré ce portrait pathétique, le film échappe à a morosité grâce à l'accumulation de trouvailles amusantes, parfois franchement hilarantes (pour qui aime, en tout cas, l'humour pince-sans-rire), et de détails fétichistes (comme la lycée Rushmore ou le manoir Tenenbaum, le navire Belafonte est une maison de poupées qui échappe au réalisme - il est d'ailleurs détaillé à deux reprises par des plans en coupe, d'abord lors d'une présentation par Zissou, ensuite lors d'un extraordinaire plan-séquence durant une dispute entre Steve et Ned depuis la cabine de Jane jusqu'au pont en passant par divers pièces intermédiaires).

L'autre décor marquant est l'île Pescecado, qui sert de base à la team Zissou, où, de façon troublante, les occupants s'y marchent plu sur les pieds que dans les traverses du bateau, où les tensions y sont plus vives : comment en serait-il autrement puisqu'en étant là, on n'est pas en mer, en action, en mouvement, tout entier consacré à l'expédition ? Se poser, se faire face, dialoguer contrevient à des explorateurs qui fuient en réalité davantage le quotidien et les responsabilités qu'ils ne négocient avec l'intimité, l'introspection, l'avenir. Une île est en fait trop petite pour un ego surdimensionné comme celui de Zissou, être sur la terre ferme (même à l'écart d'un continent), c'est devoir composer avec les devoirs (l'argent, le couple, la famille...), alors que partir en mer c'est y échapper, même ruiné et ridiculisé. L'arrogance de ce leader contredit son incompétence manifeste et celle de ses hommes et la décrépitude de son équipement, mais le contraste entre le panache dérisoire des personnages et les illusions dont ils se bercent fournissent justement les gags de l'histoire, gags qui gagnent en démesure au fur et à mesure que les avanies se multiplient.
Anderson s'est aussi amusé à pasticher génialement l'aspect suranné des documentaires de Cousteau (il sera intéressant de voir comment cela sera abordé dans L'Odyssée, le biopic plus classique, quoique promis comme sans concessions, sur le vrai commandant, par Jérôme Salle, avec Lambert Wilson, en salles cet automne). Pour ces séquences-là, le cinéaste a sollicité l'aide de Henry Selick, qui avait réalisé L'Etrange Noël de Mr Jack (1993, écrit et produit par Tim Burton), utilisant la technique stop-motion (de l'animation de maquettes et modelages miniatures image par image) : le résultat est superbe et contribue à insuffler une poésie touchante dans cette fantaisie délirante (à l'instar de ce passage mémorable où Zissou chasse, à lui seul, une horde de pirates de son navire, leur réglant définitivement leur compte plus tard sur une des îles Ping à coup de dynamite !).

Les seconds rôles sont savoureux et rendent la distribution éblouissante (Anderson, comme Woody Allen, a le privilège de séduire les plus grands acteurs désireux de s'offrir une escapade loin des productions plus formatées) : ainsi retiendra-t-on le numéro très marrant de Willem Dafoe en second jaloux ("Tu es dans l'équipe B, mais tu es le leader de l'équipe B. Ignores-tu que moi et Esteban t'avons toujours considéré comme notre petit frère ?" le réconforte Zissou), la prestation jubilatoire de Jeff Goldblum en rival "à moitié homosexuel" ("comme nous tous", dixit Zissou), ou la présence du chanteur brésilien Seu George qui a adapté plusieurs chansons de David Bowie en mode bossa-nova (étonnant mais très beau).

Certes, c'est assez inhabituel pour être noté, La Vie aquatique pâtit de quelques chutes de rythme (c'est aussi le film le plus long de Anderson : presque 120'), mais c'est une merveille d'extravagance et de non-sens, avec une émotion inattendue, contenue et poignante au final : cela suffit pour le distinguer et en faire un des opus les plus attachants de son auteur. 

dimanche 10 juillet 2016

Critique 945 : LA FAMILLE TENENBAUM, de Wes Anderson


LA FAMILLE TENENBAUM (en v.o. : The Royal Tenenbaums) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2001.
Le scénario est écrit par Wes Anderson et Owen Wilson. La photographie est signée Robert Yeoman. La musique est composée par Mark Mothersbaugh, avec des chansons des Rolling Stones, des Beatles, Jackson Browne, Bob Dylan, Paul Simon, Elliott Smith, Nick Drake, The Velvet Underground, The Clash, Van Morrison, et des titres de Maurice Ravel, Eric Satie et Antonio Vivaldi.
Dans les rôles principaux, on trouve :
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Royal et Etheline Tenenbaum
(Gene Hackman et Anjelica Huston)

Royal et Etheline Tenenbaum ont élevé trois enfants, génies précoces : Chas était un as de la finance, Richie un champion de tennis, et Margot - adoptée - une dramaturge. 
Chas, Margot et Richie Tenenbaum enfants
(Aram Aslanian-Persico, Irene Gorovaia et Amedeo Turturro)

Mais la jeunesse de cette progéniture exceptionnelle a été brisée par le départ du foyer de leur père. Margot s'est mise à fuguer très tôt, multipliant les aventures sentimentales et sexuelles (et perdant un doigt dans des circonstances mystérieuses) au cours de nombreux voyages, délaissant l'écriture pour sombrer dans la morosité. Elle est désormais en couple avec son psychanalyste, Raleigh St. Clair, impuissant à la soulager de ses névroses.
Raleigh St. Clair
(Bill Murray)

Richie, en découvrant l'union de Margot, dont il était secrètement amoureux, avec Raleigh, a sabordé sa carrière de tennisman et parcouru le monde sans surmonter cette épreuve.
Enfin, Chas, qui en a toujours le plus voulu à son père de les avoir abandonnés, élève seul ses deux fils, Ari et Uzi, depuis la mort de sa femme dans un crash aérien, et il est devenu phobique à l'excès, craignant en permanence une nouvelle catastrophe, tout en gérant ses placements financiers et en conseillant des clients au téléphone.
Ritchie, Chas et Margot adultes
(Luke Wilson, Ben Stiller et Gwyneth Paltrow)

Etheline, après avoir repoussé plusieurs soupirants et après dix-huit ans d'abstinence sexuelle, répond favorablement à la demande en mariage de son comptable, le timide Henry Sherman, tout en effectuant des fouilles archéologiques dans New York.
Henry Sherman
(Danny Glover)

Témoin de la vie tourmentée des Tenenbaum (et amant occasionnel de Margot), leur jeune voisin, le romancier à succès, Eli Cash, qui a toujours rêvé appartenir à cette étrange tribu, dissimule le désarroi consécutif au flop de son dernier opus en abusant de mescaline.
Eli Cash
(Owen Wilson)

C'est dans cette période troublée que resurgit Royal : mis à la porte de l'hôtel Lindbergh où il avait posé ses valises et fauché, il prétend être à l'article de la mort pour être hébergé par Etheline, ruiner son mariage avec Henry et se réconcilier avec ses enfants...

Il est, tout compte fait, simple de constater la progression d'un artiste, quel que soit son domaine d'expression : s'il place la barre toujours plus haut à chacune de ses oeuvres et non seulement réussit à atteindre ce but mais à dépasser les attentes que le public plaçait en lui, alors son évolution est effectivement ascendante. Si le soufflet retombe, cela ne le condamne pas à une sorte de deuxième division artistique mais rend plus prudent à son sujet.

La Famille Tenenbaum prouva, après le coup de maître que fut Rushmore, qu'il faudrait désormais compter avec Wes Anderson.

Pourtant, et c'est une piqûre de rappel instrutive, quand on se replonge dans les critiques françaises de l'époque, l'accueil ne fut pas tendre pour le troisième effort du cinéaste, attaqué par une partie de la presse même qu'on lui penserait acquise ("Les Inrocks", "Télérama"). J'avoue avoir été quelque peu sidéré par la tiédeur ou la sévérité des journalistes, prompts à dézinguer un réalisateur prometteur mais dont le cinéma était alors taxé d'artificialité.

Mais justement, l'artificialité est au coeur du dispositif de Anderson qui est moins un narrateur qu'un conteur : dès le prologue (magnifiquement accompagné musicalement par une reprise de Hey Jude - l'original devait être utilisé mais n'a pu être obtenu par la production car les négociations avec les Beatles furent avortées suite au décès de George Harrison), l'histoire est présentée comme celle d'un livre, raconté par la voix d'Alec Baldwin, et découpée ensuite en chapitres (la succession des épisodes est même encore plus remarquable lors de l'affichage de ces "cartons" où, en haut à droite de l'image, on peut repérer le numéro des pages). Enfin, les personnages de Margot Tenenbaum et Eli Cash sont tous deux des auteurs de fiction (et, adultes, victimes d'une panne d'inspiration), Royal le père est aussi un bonimenteur de première. Tout est donc fait pour confirmer que ne nous sera livrée qu'une version partielle, partiale et romancée des événements.

Les personnages de Anderson, a fortiori quand il les écrits avec Owen Wilson (à la fois son co-auteur et acteur fétiche), sont tous des enfants dans des corps d'adultes (pour trouver des adultes dans des corps d'enfants, il faudra attendre Moonrise Kingdom, 2012) : les rejetons Tenenbaum sont, de ce point de vue, les créatures les plus emblématiques de son oeuvre, avec une immaturité à la fois fantaisiste et tragique.

Avec son ample distribution, où on retrouve Bill Murray (toujours incomparable en mode Droopy), et où s'intègrent la trop rare Anjelica Huston (qui retrouvera Anderson dans ses deux films suivants, La vie aquatique et A bord du Darjeeling limited - où est-elle passée depuis ?), mais aussi Danny Glover (épatant en soupirant timide), on pouvait aussi craindre que le cinéaste ne parvienne pas à donner corps à tous ses personnages ou ne soit tétanisé par la direction d'acteurs prestigieux. Il n'en est rien : il a même accompli le tour de force de n'en négliger aucun et d'obtenir de certains parmi leurs meilleures interprétations.

Ben Stiller est ainsi impressionnant dans un registre plus dramatique, composant un fiston rancunier et parano, dont le survêtement rouge semble illustrer sa colère (colère qu'il veut transmettre à ses deux fils) et les liens du sang (trahis par l'abandon du père). Gwyneth Paltrow est également sublime dans la peau de Margot, confirmant en fait qu'elle n'est jamais meilleure que dans des rôles de fille perdue (au sens propre et figuré - voir le flash-back retraçant ses errances géographiques et amoureuses, moment à la fois drôle et pathétique montée comme une succession de vignettes plus éloquentes que chez n'importe quel autre réalisateur). Sa romance, à la limite de l'inceste, avec Eli Cash (Owen Wilson, dont les propres démons nourrissent le personnage et allaient même inspirer celui qu'il incarne dans A bord du Darjeeling limited) et plus encore avec Richie (Luke Wilson, un autre habitué de chez Anderson, comédien méconnu et sous-estimé, fabuleux ici en simili-Björn Borg suicidaire - la scène même où tente de mettre fin à ses jours est incroyable), donne d'ailleurs le vrai la du film.

Car, sous ses allures de comédie sur la famille, et ses obsessions visuelles déployées avec la même virtuosité, The Royal Tenenbaums est une saga intimiste tragique, souvent poignante, imprégnée d'une profonde mélancolie. Il faut toute l'élégance et la pudeur d'un script au rythme impeccable et aux ambiances inspirées (la photo presque sépia de Robert Yeoman est extraordinaire, la bande-son fait défiler des chansons au lyrisme fragile par une flopée de très grands songwriters) pour ne pas sombrer dans un morbide facile et complaisant.

La présence d'un autre comédien de génie (et lui aussi, depuis, tristement absent des écrans), Gene Hackman, emporte ce conte atypique dans une direction jubilatoire lorsque le patriarche de ce clan décomposé, malade, réapparaît en inventant une filouterie à la fois grotesque et misérable - se prétendre mourant pour avoir un toit, et, accessoirement se rabibocher avec ses enfants, tout en s'employant à faire échouer le re-mariage de sa femme. Tout en séduction matoise, Hackman est simplement prodigieux dans ce rôle d'enfoiré qu'on n'arrive pourtant pas à détester. Il accomplit non seulement un numéro d'acteur jouissif mais met aussi en valeur tous ces partenaires : du grand art.    

L'esthétique de Anderson, c'était déjà évident dans Rushmore, n'est pas qu'une maniaquerie illustrative, comme le lui reprochent ses détracteurs, c'est une écriture supplémentaire à celle du script, une façon de raconter visuellement les personnages, leur enfermement psychologique, leurs manies. Il dirige ainsi ces interprètes comme il habille des poupées mais sans non plus en faire des marionnettes : leur talent est de donner vie à ce qui, sans cela, ne serait qu'un théâtre effectivement superficiel. Ainsi, Gwyneth Paltrow avec son manteau de fourrure et ses yeux charbonneux ; Luke Wilson et son masque fait d'une barbe épaisse, de lunettes noires et d'un bandeau de tennis ; Ben Stiller et son survêt' écarlate ; Owen Wilson avec son accoutrement de cowboy sont toujours comme les enfants prodiges exhibés jadis, tandis que l'apparence des adultes ne cachent plus rien de leur véritable nature (Royal sera vite démasqué, l'aspect apprêté de Henry trahit son côté vieux jeu, Etheline ne prêt plus guère d'attention à son allure puisqu'elle ne veut plus séduire) .

Le film est ainsi traversé de moments gracieux, à la fois comiques (Royal entraînant ses petits-fils dans les 400 coups), romantiques (Margot s'approchant de Richie émerveillé), touchants (Chas admettant in fine l'amour de son père). C'est ce subtil équilibre entre optimisme et mélancolie qui prouve toute la maîtrise de Wes Anderson. C'est beau mais c'est triste. Mais c'est quand même surtout très beau.

dimanche 7 février 2016

Critique 811 : MINUIT A PARIS, de Woody Allen


MINUIT A PARIS (en version originale : Midnight in Paris) est le 42ème film écrit et réalisé par Woody Allen, sorti en 2011.
La photographie est signée Darius Khondji. Le film est produit par Letty Aronson, Jaume Roures, et Stephen Tenenbaum.
Dans les rôles principaux, on trouve : Owen Wilson (Gil Pender), Rachel McAdams (Inez), Marion Cotillard (Adriana), Léa Seydoux (Gabrielle), Kathy Bates (Gertrude Stein), Corey Stoll (Ernest Hemigway), Adrien Brody (Salvador Dali), Marcial Di Fonzo Bo (Pablo Picasso), Tom Hiddleston (Scott Fitzgerald), Alison Pill (Zelda Fitzgerald)...
 *

Gil Pender et Inez arrivent à Paris pour y préparer leur mariage, en compagnie des parents de la jeune femme (qui ne s'entendent pas avec leur futur gendre). Gil, qui veut se consacrer à l'écriture d'un roman, aimerait s'installer dans la capitale française mais ce projet ne séduit pas sa future épouse. 
Gil et Inez
(Owen Wilson et Rachel McAdams)

Il doit aussi supporter un autre couple américain dont le mari est un ancien prétendant d'Inez, un type imbuvable, suffisant et prétendant tout savoir sur Paris, sa culture, son passé.
Paul, son amie, Inez et Gil
(Michael Sheen, Rachel McAdams et Owen Wilson)

Un soir, alors qu'Inez va danser avec ses amis, Gil va se promener et s'égare. A minuit, une voiture s'arrête près de l'endroit où il cherche à se repérer et ses occupants l'invitent à une soirée. En route, Gil comprend que ses hôtes sont Scott et Zelda Fitzgerald et qu'il a remonté le temps jusque dans les années 1920. Il rencontre ensuite Ernest Hemingway, Gertrude Stein, Pablo Picasso et la nouvelle muse de ce dernier, la belle Adriana, dont il tombe amoureux au premier regard.
Adriana
(Marion Cotillard)

Pour s'assurer qu'il n'a pas rêvé cette nuit, Gil se rend au même endroit le lendemain, toujours à minuit. A nouveau, il est transporté dans le passé et croise de nouveaux artistes de l'époque : Salvador Dali, Cole Porter, Juan Belmonte, T. S. Eliot, Luis Buñuel, Man Ray...
 Zelda et Scott Fitzgerald
(Alison Pill et Tom Hiddleston)
 Gil, Ernest Hemignway et Gertrude Stein
(Owen Wilson, Corey Stoll et Kathy Bates)
 Pablo Picasso
(Marcial Di Fonzo Bo)
Salvador Dali
(Adrien Brody)
Man Ray et Luis Buñuel
(Tom Cordier et Adrien De Van)

Son beau-père le fait suivre les nuits suivantes mais le détective engagé est semé. L'amour que Gil éprouve pour Adriana fait voler son couple avec Inez en éclats mais aboutit à une impasse car la muse des peintres ne pense trouver le bonheur que dans des années encore antérieures.
Gil et Adriana
(Owen Wilson et Marion Cotillard)

Gil rebondit malgré tout en se posant à Paris, où il peut se consacrer à son roman, et en se liant avec Gabrielle, une jeune et jolie antiquaire, partageant ses goûts...
Gabrielle
(Léa Seydoux)

C'est, parmi les films récents de Woody Allen, un des plus joyeux, les plus drôles, tout en restant mélancolique - il faudra attendre Magic in the Moonlight (en 2014) pour qu'il renoue avec ces tonalités.

A l'époque de Midnight in Paris, Allen a repris son tour d'Europe, entamé avec Match Point, Scoop, Le Rêve de Cassandre, Vicky Cristina Barcelona, et plus tard par To Rome with Love. Ces voyages hors de Manhattan en particulier et de l'Amérique en général découlent de la recherche de financements mais aussi d'une volonté manifeste d'explorer d'autres horizons, de situer ses histoires dans d'autres cadres, même si c'est la première fois en près de quarante ans de carrière qu'il aligne des longs métrages à l'étranger aussi fréquemment.

Profitant d'un crédit d'impôts pour les tournages en France (et certainement en échange d'un petit rôle pour Carla Bruni, la femme du président de la république d'alors, Nicolas Sarkozy), Woody Allen pose donc sa caméra à Paris pour une comédie sentimentale délicieuse. Les premières images sont une succession de cartes postales de la capitale comme si le cinéaste avait voulu se débarrasser de l'hommage envers ses hôtes. Mais on peut aussi estimer qu'il s'agit de la manière dont n'importe quel touriste découvre la capitale et c'est alors une figure logique puisque le héros de l'histoire est un touriste idéalisant Paris.

Derrière quelques bonnes répliques et ce sentimentalisme assumé, Allen ne trompe personne très longtemps en brossant le portrait d'un couple qui, bien que sur le point de se marier, est composé de deux individualités contraires : le romantique démocrate Gil n'a rien à voir/à faire avec cette Inez bourgeoise républicaine, encore moins avec ses beaux-parents qui le méprisent ouvertement. Rarement le cinéaste aura d'ailleurs manifesté autant de critique avec ses concitoyens américains, comme le confirme ensuite le rôle joué par Paul et son amie : non seulement ceux-ci sont d'épouvantables snobs mais en plus ils prétendent mieux connaître la France et sa capitale que ses propres habitants et guides !

Puis le film bascule, à la fois dans la comédie romantique et le fantastique féerique, quand Gil remonte le temps lorsqu'un soir il s'égare en ville et que le douze coups de minuit sonnent. Allen met en scène alors les rencontres de son héros avec la fine fleur culturelle des années 20, une fabuleuse concentration d'expatriés s'illustrant dans la littérature, la peinture, le cinéma.

Le casting est particulièrement soigné et donne un relief à la fois drôle et troublant à cette idée puisque chaque acteur est à la fois très bon dans son rôle mais aussi très ressemblant avec la célébrité qu'il incarne : Tom Hiddleston et Alison Pill pour Scott et Zelda Fitzgerald, Corey Stoll pour Ernest Hemingway, Adrien Brody pour Salvador Dali (deux scènes hilarantes, ponctuées par une réplique culte : "I see... A Rhinoceros !"), Kathy Bates pour Gertrude Stein, Marcial Di Fonzo Bo pour Pablo Picasso... C'est par ce dernier qu'est introduit un personnage fictif mais crédible de muse qui va entraîner Gil et le film dans sa thématique profonde : Adriana ou l'insatisfaction.

Avec cette héroïne dont le protagoniste (comme le spectateur) tombe amoureux au premier regard, Woody Allen interroge l'interprétation de l'art (via un tableau la représentant peint par Picasso) : pour le pédant Paul, la toile raconte une histoire dont Gil connaît la vérité, ce qui est donc communément admis n'est pas toujours vrai.

A mesure que les connaissances qu'acquiert Gil contredisent ce que dit Paul et apprécie Inez, l'évidence que le couple de Gil et Inez ne tiendra pas (n'a jamais tenu) se fait plus évidente. Le film avance ainsi en même temps que l'histoire de Gil et Inez recule, régresse, se dissout. Cette mécanique est actionnée avec une fluidité remarquable.

Ce fossé est souligné aussi par les divergences sociales : Inez et ses parents sont plus soucieux des apparences que d'authenticité (ainsi, alors qu'ils sont chez un antiquaire et se voient proposer une chaise pour 18 000 $, Gil trouve le prix exorbitant mais sa belle-mère trouve ça "cheap" - un mot qu'i reviendra pour désigner en vérité autant les goûts que la personnalité de Gil). Ce sont des bourgeois mesquins et racistes, prêts à accuser sans preuves une femme de ménage (quand Inez perd une paire de boucles d'oreilles, que Gil lui a prise pour les offrir à Adriana) et à railler les français ou les opinions jugées communistes de Gil.

Néanmoins, ledit Gil a un rôle ambigu : il mène une double vie, courtisant sans scrupules Adriana, qu'il lâchera, plus sidéré que dépité, quand il constatera qu'elle aussi n'a pas les mêmes aspirations que lui, et tombant vite, à la fin, sous le charme de la jolie antiquaire, Gabrielle.

Gil n'est pas non plus un individu si détaché de la réalité qu'il trouve si pénible : son affection pour le passé a besoin de passer par des éléments concrets, physiques, ce n'est pas un doux rêveur nostalgique mais plutôt un fétichiste pour lequel divers objets font office de véhicules : des disques vinyles de Cole Porter, des livres dénichés chez des bouquinistes, les monuments historiques de la capitale - autant de passerelles bien matérielles entre le présent subi et le passé idéalisé. Il n'hésite pas non plus à user des avantages que lui procurent ses allers-retours entre aujourd'hui et hier, comme lorsqu'après avoir croisé Picasso avec Adriana, il fait à son tour la leçon à Paul, ou quand, s'étant fait traduire le journal intime d'Adriana, il sait pouvoir la séduire en lui offrant des boucles d'oreilles (qu'il enlève à la collection d'Inez).

Mais Woody Allen anime Gil de telle manière qu'il nous est toujours plus sympathique que lâche ou manipulateur. Et nous comprenons à la fois sa fascination pour les "Roaring twenties", qui voit défiler une galerie somptueuse d'artistes : comment ne pas l'envier quand il reçoit les conseils d'Hemingway ou Gertrude Stein, dialogue avec Dali, fait la fête avec les Fitzgerald ? La reconstitution est très soignée, et le budget relativement modeste est sur l'écran, dont les éléments sont magnifiés par la photo splendide de Darius Khondji. Allen fait aussi preuve d'une malice jubilatoire quand, au détour d'une scène, Gil glisse à un Buñuel perplexe l'idée du film L'ange exterminateur (qu'il ne réalisera qu'en 1962 !).

La romance avec Adriana introduit aussi une réflexion aigre-douce sur le rapport au temps : Gil fantasme les années 20 quand elle rêve, elle, de la Belle Époque, où elle finira par se rendre et rencontrer de charmeurs Paul Gauguin et Edgar Degas sous les yeux d'Henri de Toulouse Lautrec, qui, eux, auraient souhaité vivre lors de la Révolution française. Tous ont donc en commun de ne pas s'estimer heureux dans leur temps et d'idéaliser des périodes historiques antérieures.

Ces considérations nuanceront la nostalgie de Gil qui comprendra qu'il s'agit moins d'un problème avec le temps que de trouver la femme avec laquelle il se sentira bien au présent. Mais, là encore, Allen résout cela avec ironie puisque son héros trouvera la paix et l'amour avec une charmante antiquaire, donc avec quelqu'un qui, justement, fait commerce du passé. Cela lui permet de dépasser la conviction que c'était mieux avant et que se complaire dans le passé (ou la vénération du passé) revient à fuir le présent au lieu d'en savourer les plaisirs.

Dans un nouveau mouvement de balancier, Gil passe du statut d'homme coincé dans le passé à celui d'homme prêt à aller de l'avant, lorsqu'il abandonne Adriana et retrouve, providentiellement, Gabrielle, après avoir rompu avec Inez entretemps.

Le charme irrésistible du film passe grandement par ses interprètes : Owen Wilson imite un peu trop le phrasé et la gestuelle du cinéaste mais incarne très bien ce Gil tiraillé entre plusieurs femmes, plusieurs époques.
Marion Cotillard campe avec une séduction rare et une fragilité émouvante Adriana, ajoutant Woody Allen à son prestigieux tableau de chasse (avec ses rôles chez Christopher Nolan, James Gray, Ridley Scott, Michael Mann, Steven Soderbergh).
Rachel McAdams incarne à la perfection l'odieuse Inez, tandis que Léa Seydoux n'a besoin que de quelques scènes pour illuminer le film comme Gil.

Minuit à Paris est un film délicieux, d'une grande élégance visuelle (jusque dans son affiche dont le fond est celui de La nuit étoilée peinte par Vincent Van Gogh), drôlement poétique. Cette fantaisie romantique offre aussi son lot de réflexions (sur le temps, sur l'art, sur l'inspiration) avec cette touch si spirituelle qui fait tout le prix du cinéma de Woody Allen.