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lundi 17 avril 2023

KROMA #4, de Lorenzo de Felici


J'avais gardé pour la bonne bouche la conclusion de Kroma dont le quatrième épisode est sorti Mercredi dernier. Il me semblait que cette série méritait une place à part dans mes critiques car Lorenzo de Felici m'a réellement impressionné pour son premier creator-owned. La conclusion est-elle à la hauteur ? Réponse sans spoilers
.

Dans la Cité Pâle, Jun, un ami de feu Zet, assailli par des cauchemars, réclame au prêtre Makavi la vérité sur ce qui est arrivé à son apprenti. De son côté, en liberté depuis des mois maintenant, Kroma s'est faite accepter par les lézards géants de la montagne de cristal. Mais le fantôme de Zet continue de la hanter pour savoir quels sont ses projets. Elle trouve sa réponse lorsque Damog, le gardien du prêtre Makavi, resurgit et avec lui la violence qu'elle a jadis subie...


Lors de la sortie Mercredi dernier de ce quatrième et ultime chapitre, le site spécialisé d'infos sur les comics CBR (ex Comic Book Resources) a publié un article sur les comics auxquels il fallait prêter attention en incitant les lecteurs à se rattraper quand ils seraient publiés en recueils. Parmi les titres cités, on trouvait Kroma.


J'ignore, ne vérifiant pas les chiffres de vente, si Kroma s'est bien vendu, mais effectivement, quand le tradepaper back sera disponible (en vo) le 29 Mai prochain (pour le prix de 19,99 $ (ce qui est raisonnable pour un ouvrage de plus de 200 pages), il faudra que vous vous jetiez dessus - même si je ne doute pas qu'un éditeur français (certainement Delcourt) le traduise.


Si vous n'aviez pas lu Infinity 8 (série pour laquelle Lorenzo de Felici signa un album) ou Oblivion Song (la saga écrite par Robert Kirkman, qu'il retrouvera très bientôt pour une nouvelle série, Void Rivals, en Juin), Kroma va vous faire découvrir un auteur complet aux débuts bluffants.


Je ne vais spoiler le dénouement de Kroma, mais je l'ai trouvé très satisfaisant. Evidemment, j'en aurai bien pris un peu plus, histoire de développer quelques éléments, et, à mon avis, une suite aurait été intéressante, car la fin elle-même ouvre la voie à de nouvelles aventures pour l'héroïne et d'autres personnages. Mais en l'état, les quatre épisodes de Kroma forment un ensemble très cohérent, solide et abouti.

Ce qui étonne, c'est surtout la maturité de de Felici, même s'il a longuement mûri son projet et l'a considérablement fait évoluer avant de se lancer dans sa réalisation. On a pas souvent l'occasion de lire un récit aussi bien construit, avec un univers aussi fouillé, pour une première fois. Surtout, il n'est pas fréquent qu'un dessinateur, qui a travaillé avec un scénariste aguerri comme Kirkman, accouche d'une histoire qui ne doit rien à son collaborateur, ni dans le ton, ni dans le style.

Effectivement, Kroma n'a rien à voir avec Oblivion Song et évoque plutôt la fantasy, réfléchissant sur la croyance, le fanatisme, la vengeance, l'enfance avec une rare pertinence et une intensité peu commune. Le destin de cette jeune fille instrumentalisée par un religieux machiavélique afin de garder le contrôle d'une population enclavée est poignant et réserve un twist très bien amené

De Felici conduit son affaire avec une remarquable fluditié, sans se presser, afin que l'impact des révélations soit le plus puissant possible. Il y a aussi une sauvagerie dans ce récit initiatique, de la violence, mais jamais gratuite, jamais complaisante. En cela, l'artiste de démarque des tics que je reproche à Kirkman, qui succombe trop souvent à la tentation de raconter quelque chose en ne lésinant pas sur l'hémoglobine.

Kroma est aussi (surtout diront certains) une série visuellement splendide. Lorenzo de Felici y a mis tout son coeur et son talent en assumant dessin, encrage, colorisation - un investissement peu commun (qui renvoie à Catwoman : Lonely City, de Cliff Chiang, une autre grande réussite). Certes, cela aura valu à la série un retard conséquent puisque ce quatrième volet sort après plusieurs mois d'attente, où l'artiste a dû composer avec la finalisation de son histoire et le début de son travail sur sa prochaine production avec Kirkman. 

Mais l'attente en valait la peine, et tout est oublié quand on tourne les pages, somptueuses, de ce chapitre IV. De Felici ne s'est pas fait seulement plaisir, mais aura régalé les lecteurs, avec des planches sur lesquelles on s'attarde volontiers, pour en contempler les détails, les lumières, la palette, l'expressivité des personnages. La narration est maîtrisée, ce qui un autre pari gagné car le format des épisodes, plus fournis en nombre de pages (une cinquantaine par numéro), oblige à revoir le rythme interne par rapport aux floppies traditionnels d'une vintaine de planches.

Il n'est pas toujours bon de se sentir frustré par une bande dessinée, mais Kroma, en se terminant, convainc sur cette impression car on aurait simplement voulu que ça continue. Lorenzo de Felici a changé de dimension et désormais on a vraiment envie de lire ce qu'il produit - en souhaitant que Robert Kirkman soit à la hauteur pour leur futur projet.

vendredi 20 janvier 2023

KROMA #3, de Lorenzo de Felici


C'est déjà l'avant-dernier épisode de Kroma... Mais il faudra être patient pour lire le dernier, prévu seulement pour Avril prochain ! Lorenzo de Felici nous fait languir mais ça en vaut la peine car son récit est toujours ce mélange détonant de beauté et d'effroi. Dans ce numéro, on suit encore la jeune héroïne en territoire hostile, en proie à mille menaces... Mais peut-être tout près de découvrir la vérité sur ses origines.


Alors que Soristo allait la tuer, Kroma réussit à échapper à ce funeste sort et fuit. Doit-elle, au risque d'être à nouveau captive, rentrer à la Cité Pâle ? Ou s'en éloigner davantage et braver les dangers du monde extérieur ? Par ailleurs, Damog la traque toujours et le fantôme de Zet la hante encore. Un des amis de ce dernier doute d'ailleurs, à se funérailles, des circonstances exates de sa mort...


Alors, oui, ça fait ch... de devoir attendre quatre mois pour lire le dernier épisode de Kroma, qui ne paraîtra donc qu'en Avril prochain. Mais d'un autre côté, je n'aime pas me formaliser pour si peu car il faut reconnaître : 1/ que Lorenzo de Felici propose quelque chose de spécial, qui mérite donc un effort de patience de notre part, et...


... 2/ quand on sait que de Felici assure scénario, dessin, encrage et colorisation, on serait bien ingrat de lui reprocher d'avoir besoin de temps pour livrer des épisodes cinquante pages. Par ailleurs, enfin, on peut rappeler que Kroma est un comic-book en creaor-owned, donc c'est l'auteur qui supporte le premier les désagréments liés à ce retard, il ne perçoit (c'est une moyenne) que 30% du bénéfice total généré par les ventes de son comic-book.(il faut donc que ce soit un gro succès pour que l'opération soit profitable à l'artiste).


Kroma vaut vraiment la peine d'attendre et d'être indulgent. Et ce troisième et pénultième épisode le prouve encore une fois magistralement. On avait laissé l'héroïne en fâcheuse posture, sur le point d'avoir les yeux retirés à vif par Soristo. On apprend pourquoi ce vieil excentrique qui l'avait pourtant préalablement sauvé de Damog veut commettre cet acte.


En effet, Soristo avait expliqué qu'il avait été ministre dans la Cité Pâle avant d'en être banni pur sa conduite. Mais qu'avait-il fait au juste ? On en revient à la légende du Roi des Couleurs évoquée dans le premier épisode et qui amena les habitants de la Cité Pâle à vivre en reclus, sous la coupe de prêtres fanatiques entretenant de vieilles superstitions.

Donc, Soristo avait émis l'idée que le Roi des Couleurs avait eu une fille, Kroma, et qu'au lieu de la sacrifier, elle pourrait servir à l'amadouer ou le piéger. Mais depuis son exil, le vieillard a passablement perdu la tête et développé l'hypothèse que Kroma pourrait incarner une sorte de clé pour comprendre les couleurs et communiquer avec la faune si terrifiante qui vit hors de la Cité Pâle. C'est pourquoi il est désormais prêt à lui retirer les yeux qu'il voit comme la pièce manquante à cette lecture.

Kroma réussit à se sauver, en tuant Soristo. Son geste est désespéré et va l'entraîner dans un désarroi encore plus grand. Et si elle était effectivement aussi mauvaise que voulait le faire croire le prêtre Makavi de la Cité Pâle ? La confusion atteint des sommets chez elle quand au fantôme de Zet s'ajoute celui du prêtre, dans une apparition encore plus grotesque et terrifiante, et que les deux spectres la poussent à agir dans deux directions opposées.

Pourtant, c'est bien le prêtre qui va l'influencer de la manière la plus déterminante en désignant le Trône, une montagne de verre aux parois coupantes, qui serait l'endroit où vit le Roi des Couleurs. La voici partie pour une ascension risquée au terme de laquelle elle va faire une découverte étonnante...

Avant d'y arriver, elle devra encore une fois affronter Damog tout en ébranlant les convictions de cet adversaire fanatisé. Avec en prime de nouveaux crocodiles géants...

Lorenzo de Felici raconte quelque chose de puissant, de merveilleux et d'effrayant, qui a tout d'un conte en vérité, avec ses éléments naïfs et cauchemardesques à la fois. Il n'est pas difficile d'être fasciné, envoûté par ce récit fantastique, narré de manière simple, mais construit de façon complexe.

Kroma peut-il être toutefois lu par des enfants ? Sans doute pas car le dessin et les couleurs n'atténuent en rien les représentations les plus glaçantes de l'histoire. Les fameux crocodiles géants sont réellement impressionnants et chacune de leurs apparitions fait sursauter même un lecteur adulte, qui sait que quelque chose de spectaculaire et sanglant va suivre.

Mais c'est pourtant bien la mécanique du conte qui est à l'oeuvre. On rencontre dans les textes les plus connus des ogres, des monstres, le sort fait à certains personnages est absolument abominables, et pourtant les parents lisent ça à de jeunes enfants, qui sont à la fois épouvantés et captivés. La seule différence, mais elle est notable, est que Kroma est une bande dessinée.

Et le 9ème Art est la combinaison du texte et de l'image intimement liés. Ce qu'on peut imaginer avec les mots lus permet de provoquer des émotions très diverses en intensité chez l'auditeur. La BD, elle, montre ce que les mots suggèrent et peut donc plus directement choquer par la force de l'évocation, la figuration.

Si un enfant peut être sidéré par la beauté des images de de Felici, il sera aussi impressionné par leur puissance picturale et en suivant les pas de la jeune Kroma, menacée par des bestioles féroces, un chasseur fou, un vieux délirant, coupée par les arêtes d'une montagne, il sera apeuré car rien ne lui sera suggéré et tout lui sera montré. Il aura aussi peur de ce qu'il voit que de ce qu'endure l'héroïne.

C'est toute la qualité de l'eouvre de Lorenzo de Felici, qui avance en équilibre sur le fil d'une histoire aux aspects classiques de conte mais avec une maturité violente propre à bien des comics indés qui lésine rarement sur les effets les plus frappants. C'est donc un récit initatique brutal, et qu'on classera facilement comme adulte, même si la jeunesse de sa protagoniste et l'imagerie colorée la rend a priori plus grand public.

Dans cette ambiguïté se lit l'ambition de l'auteur, magistral narrateur et prodigieux artiste, qui raconte tout cela comme quelque chose d'éminement personnel, de longuement mûri, et produit à point. Toutes raisons encore une fois pour qu'on accepte, malgré la contrariété, d'attendre jusqu'à Avril pour savoir comment s'achévera cette aventure.

samedi 24 décembre 2022

KROMA #2, de Lorenzo de Felici


Kroma revient et ce deuxième épisode (sur quatre) est aussi, sinon plus beau et terrifiant que le premier. Lorenzo de Felici signe vraiment une oeuvre magistrale, qu'on attribuerait à un auteur expérimenté si on ne savait pas qu'il s'agit de son premier script. La mise en image est splendide, avec un usage des couleurs renversant.


Zet transpercé par la lance d'un garde du prêtre Makavi, Kroma est terrifiée mais préfère fuir au péril de sa vie que retourner en cellule et être la captive du magistrat de la cité pâle.


Le prêtre Makavi ordonne à son homme de main, Damog d'aller cherche Kroma dans la forêt avec une bande de soldats. La jeune fille se réveille en voyant le fantôme de Zet qui la guide loin du danger.


Des crocodiles géants dévorent une partie de la troupe conduite par Damog avant que celui-ci et son second, Devu, ne rattrapent Kroma au sommet d'un monticule. Un oiseau géant la sauve in extremis.


Sous le plumage aux couleurs flamboyantes du volatile se cache un vieillard, Soristo, banni jadis de la cité pâle et qui offre son aide à Kroma. Ensemble ils parcourent un paysage chatoyant.


Parvenus au "nid" de Soristo, Kroma l'écoute expliquer comment il a décrypté le code des couleurs des animaux sans pourtant réussir à communiquer avec eux. Pour cela, il lui manque une "clé"...

Le premier épisode s'était conclu sur un cliffhanger terrible avec la mort de Zet, ce jeune apprenti qui voulait aider Kroma à quitter sa cellule. La jeune fille était utilisée pour entretenir de vieilles superstitions dans une cité régie par un prêtre fanatique et manipulateur auprès d'habitants qui avaient fui la colère d'un roi des couleurs après qu'un d'entre eux l'ait irrité.

En une cinquantaine de pages, Lorenzo de Felici, surtout connu pour avoir co-créé et dessiné Oblivion Song (co-créée et écrit par Robert Kirkman) et avoir participé au projet collectif Infinity 8, nous livrait le premier chapitre d'une histoire fascinante, profonde et troublante, avec une maturité exceptionnelle.

Aucun hasard pourtant dans cette maîtrise car, comme il y revient à nouveau dans la postface de ce deuxième numéro, Kroma est un projet longuement mûri. L'italien explique que l'idée initiale remonte à une dizaine d'années et était destinée au marché de la BD européenne. Mais après le refus de plusieurs éditeurs et de multiples réécritures, dont une avec l'aide d'un scénariste français, il préféra remiser son récit en attendant que l'horizon ne s'éclaircisse. Puis Robert Kirkman lui proposa Oblivion Song...

En confiance avec son partenaire et Image Comics, de Felici sut qu'il avait trouvé là un endroit et des auditeurs prêts à l'aider à porter son histoire à son terme. Comme il le raconte, entre temps, Kroma a beaucoup évolué, il a ramené l'intrigue à l'essentiel et pu la faire publier comme il l'entendait, soit à raison de quatre épisodes king-size, en assumant seul scénarion dessin, encrage et couleurs.

Très vite, dans ce nouveau chapitre, on sort de la cité pâle dont s'échappe, acrobatiquement, Kroma. Nous voici à ses côtés dans la forêt aussi belle que dangereuse, avec sa faune grotesque et inquiétante. Elle est traquée par Damog, un soldat zélé qui entend bien la ramener au prêtre Makavi qui la séquestrait, mais pas forcément en vie, car ce sinistre sire la considère comme une authentique créature maudite.

Le sauvetage de Kroma est l'occasion d'un rebondissement ébouriffant puisqu'il introduit un nouveau personnage : Soristo est un vieillard excentrique qui se camoufle avec un déguisement d'oiseau et vit dans un "nid". On apprend ensuite qu'il a été banni de la cité pâle, où il était enseignant, au prétexte qu'il s'était "égaré" - en vérité il avait remis en question les croyances propagées par les religieux. Depuis il vit dans cet environnement hostile où il a appris à décoder les couleurs des animaux qui le peuplent mais sans réussir à communiquer avec eux. Pour cela, il lui manque une "clé"...

On comprend instantanément que Kroma est cette "clé" et on devine aussi vite que Soristo, sous des dehors sympathiques, n'est pas net. Son existence solitaire, au contact d'une nature aussi mystérieuse, semble même l'avoir rendu fou. Sa manière de parler est aussi illuminée que celle du prêtre Makavi, et cela donne une ambiguïté épatante au récit. Ce qui se passe dans la cité n'était pas rassurant, mais ce qui se joue en dehors, au-delà des "monstres" qui y vivent, ne l'est pas davantage. La jeunesse de Kroma et la tension qui l'anime aide à s'identifier. Même si elle voit le fantôme de Zet et suit ses conseils...

De Felici nous guide jusqu'à une nouvelle chute absolument effrayante. La densité des épisodes est palpitante, mais le rythme du récit est tel qu'on ne voit pas le temps passer et on n'a jamais le sentiment d'être submergé par tout ce que nous dit l'auteur. Il a trouvé un équilibre magistral entre ce qu'il veut suggérer et ce qu'il veut expliquer, laissant de l'espace au lecteur tout en lui fournissant le nécessaire pour ne pas être perdu dans ce monde à la fois envoûtant et angoissant. Il n'oublie pas non plus de nous émouvoir, comme dans une saynète poignante où Kroma feuillette le carnet qu'elle avait subtilisé à Zet et dans lequel elle trouve son portrait dessiné -et qu'elle agrémente avec des pigments de couleurs.

Visuellement, Kroma est un comic-book splendide et pour tous ceux qui pensent que "c'était mieux avant" dans la BD (américaine ou d'ailleurs), le travail de Lorenzo de Felici devrait les convaincre qu'au contraire le neuvième Art sait encore fréquemment nous subjuguer par les visions d'artistes inspirés.

En changeant de cadre, la série nous plonge dans une déluge chromatique vertigineux, grisant. De Felici nous éblouit avec des splash-pages étourdissantes, mais son découpage est aussi admirable par la fluidité et la vigueur qu'il possède. L'action du premier tiers de l'épisode est menée tambour-battant, réservant son lot de surprises. Jamais le dessinateur ne cède à la facilité.

La suite est plus apaisée avec le chemin parcouru par Kroma et Soristo. De Felici "coupe le son" à l'occasion pour laisser parler ses images par elles-même, sans que la lisibilité ne soit entamée. Ces silences au contraire fonctionnent comme un contraste puissant où l'on partage l'émerveillement de Kroma mais aussi son appréhension puisque, comme elle, nous ignorons où nous allons.

Généralement, Lorenzo de Felici privilégie des cases de dimensions généreuses pour qu'on appréhende le décor et les proportions entre personnages et environnement. Cela produit un effet percutant car les compositions de l'artiste sont impeccables, la façon dont il joue avec les ombres, la valeur des plans nous maintiennent constamment aux aguets.

Ce mélange de sidération et d'accalmie fait tout le sel de cette série. Je repense alors à Isola, la série de Brandon Fletcher et Karl Kerschl (en rade depuis deux ans et demi), qui, avec des auteurs plus aguerris, ne rivalisait pas avec ce projet hallucinant de beauté, de poésie et de terreur.

samedi 19 novembre 2022

KROMA #1, de Lorenzo de Felici


Kroma est une mini-série en quatre numéros écrite, dessinée et colorisée par Lorenzo de Felici, publié sous le label Skybound pour Image Comics. L'auteur s'est fait connaître chez nous en participant à la série Infinity 8 mais il explosé avec la série Oblivion Song, écrite et co-créée par Robert Kirkman. Et pour ce projet où il fait (pratiquement) tout, de Felici frappe un grand coup. Attention, chef d'oeuvre en vue !



I y a bien longtemps, le Roi des Couleurs enchantait le monde. Jusqu'à ce qu'un homme invente une nouvelle nuance et ne déclenche sa colère et une guerre, olbigeant les hommes à se réfugier dans une cité fortifiée, Pale Citt.


Derrière les murs de Pale City, le prêtre Makavi orchestrait chaque année un rituel en libérant un monstre envoyé par le Roi des Couleurs et livré à la vindicte populaire. Le jeune disciple Zet et ses amis y assistent cette fois et Zet découvre une vérité dérangeante au sujet du monstre.


Le prêtre devine le trouble qui s'est emparé de son élève et cherche à l'apaiser. Mais Zet, curieux, s'arrange pour soudoyer le garde et entrer dans le donjon où est retenu le monstre. En vérité, une jeune fille répondant au nom de Kroma, convaincue d'être maudite.


Les visites que lui rend Zet ne passent pas inaperçues auprès du prêtre et lors d'une sortie dans la forêt voisine en compagnie d'autres élèves, Zet manque d'être dévoré par un crocodile géant. Revenu à l'abri, il comprend qu'on lui a menti sur le monde extérieur à Pale City.


Zet est résolu à quitter la cité mais pas seul : il libère Kroma en la convaincant qu'elle a été instrumentalisée. Mais alors qu'ils contemplent la forêt, ils sont surpris par le garde...

A la fin de ce premier numéro (sur les quatre que comptera la mini-série), Lorenzo de Felici signe une postface dans laquelle il revient sur la genèse de son projet. Quand il a débuté sa carrière en Italie, il était coloriste mais il savait aussi que son job était peu valorisé, il n'intervenait qu'en fin de fabrication (comme le lettreur). En réflechissant au pouvoir de la couleur dans l'imagerie, il prit ses premières notes pour ce qui allait devenir Kroma.

En 2017, de Felici est recruté dans la série Infinity 8 conçu par Olivier Vatine et Lewis Trondheim, où il signe les dessins d'un arc en trois épisodes (comme chaque équipe créative impliquée). Une expérience qui lui vaut d'être remarqué par Robert Kirkman en quête d'un artiste pour son nouveau projet : Oblivion Song. L'année suivante marquera le début de la publication de cette épopée de 36 épisodes achevés cette année. Si cette série n'a pas eu le succès colossal de The Walking Dead ou Invincible, elle a permis à de Felici de s'imposer comme un dessinateur apprécié.

Il a ainsi convaincu Kirkman de signer Kroma sous son label Skybound au sein d'Image Comics. La forme est inhabituelle : chaque épisode fait 60 pages et le pitch est faussement simple. Dans le monde de Kroma, on suit les survivants d'une guerre contre le Roi des Couleurs qu'un homme a mis en colère en créant une nouvelle nuance. Pour se sauver, les rescapés se sont enfermés derrière les murs d'enceinte de Pale City où tout est noir, blanc et gris. Les couleurs y sont proscrites et désignées comme dangereuses. La société qui s'esst développée est régie par une sorte de religion bizarre conduite par les Makavi, des prêtres.

Le héros de la série est un jeune disciple du prêtre actuellement en place et qui répond au nom de Zet. Quand l'histoire débute, il assiste à une cérémonie annuelle où d'un oeuf noir on laisse percer un monstre aux ordres du Roi des Couleurs et capturé. Livrée ensuite aux coups de la populace, la créature, qui tente de s'échapper, voit le casque osseux qui lui recouvre la tête endommagé. Et Zet découvre que le monstre est en vérité une fille terrifiée avec un oeil bleu et l'autre verre...

Lorenzo de Felici nous raconte donc une sorte de conte violent (comme le sont souvent les contes) sur le mensonge entretenu par des religieux pour contrôler une société d'hommes reclus après une guerre qui s'est déroulée il y a longtemps et dont les protagonistes semblent sortis tout droit d'une légende. Le fait même de choisir un jeune garçon, disciple dun prêtre, comme personnage principal résume bien l'objectif de l'auteur : seul un être encore innocent, effrayé par ce qu'on lui a inculqué mais aussi perméable au doute, peut dévérouiller cette intrigue.

Zet n'est pas très discret : d'abord, il fait part de son trouble, après la cérémonie, au prêtre Makavi, puis ensuite, poussé par la curiosité irrésistible de l'enfant qu'il est encore, il soudoie le garde pour parler à Kroma. Il lui rend ensuite visite plusieurs autres fois et ils apprennent à se connaître. Kroma est effectivement terrifiée, convaincue d'être l'instrument du Mal, maudite, méritant son sort. Elle est coupée de tout, enfermée dans la cellule au sommet d'un donjon, plongée dans le noir avec juste une minsucule fenêtre à barreaux.

La jeunesse de Zet et Kroma n'a pas inspiré de Felici à suggérer une romance entre eux. L'enjeu de leur rencontre est ailleurs et se mêle à une notion peut-être plus grande que l'amour : la liberté. Zet finira par vouloir organiser l'évasion de Kroma et sans doute l'accompagnera-t-il hors de Pale City et de ses mensonges. Mais le cliffhanger à la fin de ce premier épisode remet tout en question, de manière dramatique. Impossible alors de ne pas vouloir lire la suite.

La maturité de l'écriture contredit le fait qu'il s'agisse du premier script produit par Lorenzo de Felici. Il a évidemment beaucoup mûri ce projet et la copie finale témoigne d'une exigence narrative assez bluffante, même si l'auteur ne cherche pas à épater la galerie. Le postulat est si simple qu'on s'étonne en vérité que personne n'ait pensé à developper un récit là-dessus avant.

Evidemment, on est aussi saisi par le fait que de Felici assume quasiment tous les postes de sa série. Il l'écrit donc, mais il la dessine, l'encre et la met en couleurs. Dans sa postface, il revient sur son premier métier de coloriste et implicitement sur le rôle qu'on fait jouer aux couleurs dans les comics. Le plus souvent, il s'agit d'une étape parmi d'autres, déconsidérée par les editors et les lecteurs car elle est naturelle et ne semble pas la partie la plus difficile. Il y a des coloristes de grand talent qui subliment des BD, mais on ne le cite pas aussi spontanément que le scénariste ou le dessinateur. En fait, dès qu'on dépasse le dessinateur, tous ceux qui suivent sont réduits à des subalternes pour le grand public : l'encreur, le coloriste, le lettreur.

Lorenzo de Felici mentionne aussi le fait que le noir et le blanc ne sont généralement pas comptés comme des couleurs. Or Kroma oblige à réviser cette erreur en l'intégrant au corps même du sujet. Ainsi, on découvre que les habitants de Pale City sortent de la ville pour ramener de la craie collectée par des ouvriers et dont ils se recouvrent ensuite. Ils deviennent alors des sortes de spectres noirs, blancs et gris dans une ville elle-même blanche (ou pâle).

La sortie que fait Zet avec ses camarades à la carrière, en compagnie d'un garde, les expose aux couleurs éclatantes, chatoyantes de la forêt et du ciel. Les camarades de Zet sont apeurés, agressés par ce nuancier, tandis que Zet est, lui, ébloui, fasciné. Il est subjugué par la beauté de la nature, au point d'ne oublier les dangers. Il faut que le gardien qui les accompagne égorge un ouvrier, en guise de punition, pour que le rouge de son sang le sorte de sa rêverie. Puis des crocodiles géants surgissent et les coursent jusqu'aux portes de la cité.

Avant cela, les premières couleurs apparaissant dans Kroma témoignent déjà de la violence mêlée à la beauté du monde quand Zet se réveille et découvre sur son lit le cadavre d'un oiseau au plumage multicolore tué par un rapace. Puis, lors de la cérémonie, il croise le regard du monstre et ses yeux bicolores. Ces mêmes yeux qui le troubleront profondément quand il entrera dans la cellule de Kroma, avec son regard terrifié. Enfin, il y a cette page qui montre bien les deux mondes, dans l'enceinte de la ville et au-delà, visibles depuis le sommet du donjon où Zet entraîne Kroma (voir ci-dessus).

Le trait de Lorenzo de Felici a cette vivacité qu'on retrouve souvent chez les artistes italiens formés à l'exigeante école des fumetti, où il faut savoir maîtriser rapidement tous les postes et tous les styles. Très expressifs, les personnages sont tracés finement et évoluent dans un environnement délimité par des à-plats noirs profonds, qui donnent des indications sur la lumière, les ombres, le volume.

La composition de chaque plan est un modèle du genre, de même que la valeur de chaque vignette est parfaitement calculée, avec une impression d'instinct dominant la technique qui rend le résultat si fascinant. Y a pas à dire, ces ritals sont très forts !

Malgré sa pagination consistante, on ne voit pas le temps passer. Tout est très rythmé et on arrive au terme de ce premier numéro impatient de lire la suite. Surtout il se dégage de tout cela quelque chose qui fait penser qu'on lit un livre exceptionnel. Kroma est la promesse d'un chef d'oeuvre.