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lundi 7 novembre 2022

COUP DE THEÂTRE, de Tom George


Coup de Théâtre est sorti en salles en Septembre, sans faire de bruit ni connaître le succès critique et commercial. Ce whodunnit a eu le malheur de passer après une franche réussite comme A Couteaux Tirés (Rian Johnson, 2019), devenu le mâitre étalon de ce sous-genre. Pourtant, tout n'est pas à jeter dans See How They Run (en vo) de Tom George, ne serait-ce que l'irrésistible tandem formé par Sam Rockwell et Saoirse Ronan.



Londres, 1953. La Souricière, pièce de théâtre écrite par Agatha Christie, célèbre sa centième représentation et sa productrice, Petula Spencer, vient de conclure un contrat avec le producteur de cinéma, John Woolf, pour une adaptation au cinéma, dirigée par Leo Köpernick. Hélas ! la fête tourne au drame quand on trouve ce dernier sauvagement assassiné en coulisses.


L'inspecteur Stppard est chargé de l'enquête, assisté par l'agent Stalker. Il considère tout le monde comme suspect mais aussi comme potentielle prochaine cible du tueur. Les relations d'Agatha Christie avec le ministre de l'Intérieur dissuade le commissaire Scott de fermer le théâtre comme le lui demande Stoppard.


Stoppard et Stalker commencent par interroger Mervyn Cocker-Norris, le scénariste du film à venir, qui a eu une altercation avec Köpernick comme l'a signalé le concierge de l'hôtel où était descendu le cinéaste. Mais Mervyn est trop jugé trop lâche pour être le tueur et il indique avoir vu la femme de Köpernick rentrer dans sa suite avec leur fils après leur dispute.


Stoppard et Stalker questionnent ensuite le producteur de cinéma John Woolf que köpernick avait fait chanter après avoir découvert qu'il avait une liaison avec son assistante pour avoir une suite à l'hôtel. Mais ayant accepté de reloger le cinéaste, il est blanchi. L'ouvreur du théâtre, Dennis Corrigan, parle, lui, d'un individu louche traînant en coulisses le soir de la centième mais en donne ue descritption trop vague pour être exploitable.


Stalker réprime difficilement son admiration pour Richard Attenborough quand elle doit le passe au grill avec Stoppard. Le comédien s'était querelllé avec Köpernick qui draguait sa fiancée Sheila Sim mais celle-ci lui ne l'a ensuite pas quitté de la soirée. Petula Spencer n'avait rien à reprocher à Köpernick mais plutôt à Woolf qui souhaitait tourner le film rapidement alors qu'elle lui imposait de le commencer une fois les représentations achevées pour ne pas éventer le nom du tueur dans la pièce.


Après avoir fait le point autour de plusieurs verres, Stoppard est ramené chez lui par Stalker qui remarque une photo de lui avec sa femme, qui correspond au signalement de celle de Köpernick. Le lendemain soir, ils assistent à une représentation de La Souricière au cours de laquelle Stoppard s'absente après avoir vu Cocker-Norris quitter sa place. Lorsque Stalker trouve Mervy mort, elle poursuit un suspect et assomme Stoppard. Il reprend connaissance au commissariat, confronté à la veuve de Köpernick qui affirme ne pas le connaître et l'innocente donc.


Stoppard reprend l'enquête seul mais Stalker fouine aussi de son côté et ils trouvent trace du fait divers qui a inspiré La Souricière. Cependant, toute la troupe se rend chez Agatha Christie où l'assassin l'a convoquée en produisant une fausse invitation signée par la romancière. Stoppard et Stalker arrivent juste à temps pour empêcher un nouveau meurtre...

Même s'il y a peu de chance que vous alliez voir (si tant est que vous le trouviez encore à l'affiche) Coup de Théâtre, je n'ai pas le coeur de vous spoiler l'identité du tueur. Mais cela est accessoire de toute manière car l'intérêt du film est ailleurs.

En effet, d'entrée, la voix off qui nous introduit dans ce whodunnit est celle de la victime, le réalisateur Leo Köpernick et il ironise sur les clichés récurrents de ce type d'histoires, avec l'inévitable scène finale où le policier chargé de résoudre l'affaire réunit tous les suspects dans une pièce, expose les mobiles de chacun, avant de pointer le coupable du doigt, souvent l'individu le plus improbable du lot afin de surprendre le spectateur.

C'est ainsi que Coup de Théâtre s'amuse des conventions et tente une approche métatextuelle mais qui veut rester assez légère car on est dans une comédie policière. C'est à la fois la qualité du projet et sa limite car en ne prenant pas au sérieux son sujet, elle empêche qu'on s'y investisse.

Le scénario de Mark Chapman est pourtant efficacement mis en scène par Tom George qui use de split-screens à plusieurs reprises, avec adresse, pour rythmer le récit et ne pas en faire un divertissent trop désuet puisqu'il s'agit aussi d'une intrigue se déroulant dans le Londres de 1953. On ne s'ennuie donc pas, même s'il faut un certain temps avant que la mécanique comique ne fonctionne vraiment car au début tout est un peu trop appuyé. Le film se moque trop de lui-même et du genre qu'il aborde pour ne pas paraître trop forcé, trop roublard.

Ce qui va sauver Coup de Théâtre, ce n'est donc pas son suspense, ni son dénouement (quand bien même il renvoie à celui imaginé par Köpernick pour le film adapté de La Souricière), mais bien son duo d'enquêteurs. Cet inspecteur Stoppard, alcoolique et enrhumé, et la constable Stalker, qui aspire à devenir sergent de police et souhaite que son supérieur sur l'affaire soit son mentor, notant absolument tout dans un carnet, forme un duo irrésistible. On n'a pas affaire à des limiers comme Hercule Poirot mais à une paire mal assortie, avec d'un côté un vétéran désinvolte, et de l'autre une agent qui est adepte des conclusions hâtives.

Chaque interrogatoire déjoue les pronostics car aucun des suspects ne correspond au tueur : en vérité, chacun déteste un autre que Köpernick lui-même, à part, et c'est amusant, Richard Attenborough qui a pris ombrage de la cour que faisait le cinéaste à sa fiancée. En effet, avec Agatha Christie qui intervient dans le dernier quart du film, le film inclut le célèbre comédien (joué par Harris Dickinson) dans l'histoire, sans en faire un portrait très flatteur d'ailleurs (il est imbu de lui-même). Christie non plus ne sort pas grandie de l'aventure, décrite comme une empoisonneuse (littéralement) qui exploite sans vergogne les idées des autres.

L'intrigue réserve donc son lot de fausses pistes, figures imposées du whodunnit, jusqu'à faire de Stoppard un suspect idéal dans une séquence parfaitement amenée. Mais ensuite le film retombe sur ses pattes jusqu'au dénouement classique, avec le tueur relativement inattendu. Comme nous avait prévenu Köpernick au tout début, tout est très/trop balisé dans ce genre et puisqu'on ne peut pas révolutionner le fond, il faut essayer d'étonner sur la forme. Sauf que Tom George apparaît à court d'idées visuelles à la fin.

La dernière étape incontournable de ce genre de films réside dans son casting et Coup de Théâtre ne déroge pas à la règle en affichant une belle troupe de comédiens. On retiendra particulièrement David Oyelowo, Reece Shearsmith et Ruth Wilson (respectivement : Mervyn, Woolf, et Spencer). Mais c'est surtout Adrien Brody, dans le rôle de Köpernick, qui fait le show et se taille la part du lion en composant une belle canaille, antipathique à souhait.

Stoppard et Stalker sont joués par Sam Rockwell et Saoirse Ronan. Rockwell est plutôt sobre, pour une fois, au point que parfois on le sent un peu éteint, à moins que ce ne soit une façon de coller à son personnage qui traite cette affaire avec une certaine désinvolture et beaucoup d'alcool. En revanche, Saoirse Ronan est divine, elle qu'on n'avait plus trop remarquée depuis Les Quatre Filles du Dr. March (Greta Gerwig, 2019). Son charme malicieux, sa silhouette fine, ses airs de midinette et sa manie de tout écrire fournissent les moments les plus drôles du film. En fait, son énergie débordante contraste merveilleusement avec la bonhomie de Rockwell et leur tandem fonctionne très bien grâce à ça.

Ce n'est certainement pas inoubliable mais divertissant. Idéal pour passer un dimanche pluvieux donc avant la tombée de la nuit à 17h 30.

mercredi 27 février 2019

SUR LA PLAGE DE CHESIL, de Dominic Cooke


Ian McEwan est un des plus grands romanciers britanniques et, à 71 ans, il n'a plus rien à prouver. Pourtant, il a accepté d'adapter lui-même un de ses plus beaux textes pour le premier film de Dominic Cooke : Sur la plage de Chesil. Le résultat est moins poignant que le livre mais fort beau quand même, surtout grâce à son couple de comédiens exceptionnels.

 Florence et Edward (Saoirse Ronan et Billy Howle)

1962. Edward Mayhew, issu d'un milieu modeste, rencontre Florence Pontig, fille de bonne famille, alors qu'ils viennent tous deux d'obtenir, avec mention, leur baccalauréat. Il se destine à devenir historien, elle concertiste - elle est premier violon dans un quatuor du lycée (et courtisée par le violoncelliste, Charles Morrell).

 Eddie et Flo

Mais c'est le couple de foudre entre Flo et Eddie. Ils se plaisent, rencontrent leurs familles respectives et décident de se marier sans attendre. Pourtant, comme le suggèrent les parents de la jeune fille et le père du jeune homme, ils devraient attendre car cela est précipité.

 Le dîner de la lune de miel

Mais ils n'écoutent pas leurs aînés et partent sur la plage de Chesil pour leur lune de miel. L'ambiance est tendue, les amants empruntés dans cette intimité loin de tous leurs repères. Eddie désire sa femme, Flo se montre distante. Il s'impatiente, elle cède. Ils passent au lit...

 Sur la plage de Chesil

Flo tente de gagner du temps en incitant Eddie à parler de leurs passés, jusqu'à leur rencontre. Le garçon a souffert de la démence traumatique précoce de sa mère et souhaite profiter d'une promotion sociale. Elle tait les abus sexuels commis à son encontre par son père et sur lesquels sa mère a fermé les yeux. Quand Eddie va pénetrer Flo, elle le repousse, dégoûtée, et s'enfuit sur la plage. Une violente explication acte la fin de leur mariage, jamais consommé, et annulé peu après.

Un bonheur illusoire...

Treize ans après, en 1975. Eddie tient un magasin de disques lorsqu'une fillette vient acheter une compilation de Chuck Berry pour l'anniversaire de sa mère. Il devine qu'il s'agit de la fille de Flo... En 2007, Eddie vit dans la maison de feu ses parents lorsqu'il apprend que le quatuor de Flo donne son dernier concert. Il assiste à la représentation et elle l'aperçoit dans le public. Ils pleurent, rattrapés par l'emotion et les regrets.

Le roman de Ian McEwan tenait plus de la grosse nouvelle : son argument minimal, sa construction, sa pudeur déchirante n'en devenaient que plus forts, plus intenses. C'est la marque de cet écrivain génial et cruel. Joe Wright avait déjà souligné cela dans son adaptation d'Expiation, son chef d'oeuvre, sous le titre Reviens-moi, une autre romance contrariée et terrible.

A l'origine pourtant, l'auteur n'était pas impliqué dans la réalisation de ce projet : c'est le cinéaste Sam Mendes qui devait s'en charger, mais il a préféré se consacrer à Skyfall, un épisode de "James Bond". Il avait pourtant prévu d'engager Carey Mulligan pour le rôle de Florence Pontig.

Puis le débutant Dominic Cooke a hérité de l'affaire et convaincu McEwan de rédiger lui-même le script, lui permettant d'apporter quelques modifications au manuscrit original. Il n'empêche, il fallait du culot pour porter ce récit sur grand écran sans tomber dans le mélodrame lacrymal.

Au bout des 110 minutes du long métrage, subsistent quelques longueurs, et, pour ma part, j'aurai volontiers zappé l'épilogue qui montre les deux acteurs lourdement maquillés pour paraître sexagénaires - ou alors il me semble qu'il aurait été préférable que des interprètes de cet âge les remplacent pour ce final. L'effet est raté et gâche un peu ce dénouement.

Mais, avant cela, c'est un sans-faute : la narration qui alterne la lune de miel dans un hôtel de Chesil Beach et des flash-backs sur la rencontre de Florence Pontig et Edward Mayhew est habilement développée. On passe avec beaucoup de fluidité et de tension mêlées du coup de foudre au malaise prégnant entre les deux tourtereaux qui ont confondu leur amour avec la vie conjugale, qui se sont engagés sans se connaître vraiment, sans mesurer justement le fossé socio-culturel qui les sépare.

McEwan suggère avec une admirable subtilité des éléments qui, chez d'autres, péseraient des tonnes de pathos, comme la maladie de la mère de Eddie (dont on comprend bien le drame tout l'abordant de manière très délicate) ou les soupçons d'abus sexuels du père de Flo sur ladolescente qu'elle fut (et qui explique, rétrospectivement, sa frigidité).

Quand arrive le pic du film avec l'explication entre quatre yeux des tous frais époux, après le fiasco de leur première fois au lit, la simplicité des dialogues et la puissance tranchante des mots résument parfaitement l'acuité de McEwan pour dévoiler la frustration des protagonistes. Le marché que propose Florence à Edward devient alors tellement insensé que la réaction du jeune homme est moins dure qu'inévitable : plus qu'inacceptable, le deal est impossible, même si Flo aime sincèrement Eddie et qu'il s'en apercevra plus tard.

La réalisation de Cooke a le bon goût de ne rien souligner. C'est ce qu'il faut. Il a deux Stradivarius devant son objectif et il suffit d'enregistrer leurs prestations au cordeau pour que le film s'élève vers des sommets tout seul.

Billy Howle est la révélation brute et touchante de l'histoire : on compatît complètement à sa situation tout en pressentant dès le début qu'il commet une erreur. Mais cette "erreur" a le visage d'une pureté absolue de Saoirse Ronan, et qui y résisterait. La jeune comédienne confirme son excellence après Lady Bird : sa sensibilité, sa beauté éthérée, son élégance et sa justesse sont confondantes. Elle brille sans éclipser son partenaire - au contraire, elle fait ressortir son côté brut par sa fragilité.

Même si certains esprits chagrins ont reproché à McEwan, et par ricochet à Cooke, d'accabler Florence et de mésestimer le stress lié à la sexualité pour une jeune femme, surtout dans les années 60 corsetées, Sur la plage de Chesil est une vraie oeuvre romantique et romanesque, sublimement incarnée et écrite.

lundi 16 juillet 2018

HOW I LIVE NOW (MAINTENANT C'EST MA VIE), de Kevin MacDonald


Après s'être fait remarqué en 2006 avec Le Roi d'Ecosse, Kevin MacDonald signait en 2013 ce petit film qu'est How I Live Now, adapté du roman éponyme de Meg Rosoff. Petit mais pas sans ambition puisqu'il aborde le thème d'une troisième guerre mondiale déclenchée par des terroristes vue par un groupe d'adolescents en Angleterre. Et ce traitement intimiste aboutit à une histoire aussi intense que poignante.

 Tante Penn et Daisy (Anna Chancellor et Saoirse Ronan)

Adolescente américaine névrosée, Daisy est envoyée par son père en Angleterre, chez sa tante Penn et ses cousins. D'abord distante avec eux, elle s'adoucit lorsqu'elle et Eddie tombent amoureux. Ce dernier est un garçon introverti mais fort, qui soigne un aigle blessé et entretient avec les animaux un lien quasi-mystique. Quelques jours après, Penn doit partir pour Genève participer à une réunion importante pour éviter un conflit mondial.

Piper, Isaac, Daisy et Eddie (Harley Bird, Tom Holland, Saoirse Ronan et George MacKay)

Livrés à eux mêmes, les enfants s'amusent dans les bois et le lac voisins. Mais cette insouciance est brisée lorsqu'une bombe atomique dévaste Londres. Il n'y a plus d'électricité et l'armée annonce une évacuation imminente de la région. Le groupe décide de se retrancher dans une grange près de la maison. Cette proximité et la peur du lendemain incite Daisy et Eddie à faire l'amour.

Daisy et Eddie

Bien qu'elle dispose d'un billet retour pour les Etats-Unis, Daisy le brûle pour pouvoir rester avec Eddie. Les jours s'écoulent, heureux. Coupés du reste du monde, les enfants jouent les robinsons dans ce coin de campagne anglaise, loin du tumulte que seules des explosions suivies de colonnes de fumée au loin et des passages d'avions de chasse indiquent. 

Daisy

L''armée britannique déloge le groupe au petit matin et sépare les filles des garçons. Daisy proteste, exigeant qu'on les conduise à l'Ambassade américaine, elle et ses cousins et cousine. Mais les soldats l'ignorent et la menotte pour la pousser dans un fourgon avec Piper.

Eddie

Eddie fait promettre à Daisy, qui s'éloigne déjà, de revenir à la grange, tandis qu'il est brutalement maîtrisé et conduit avec Isaac au camp de Gatesfield pour y suivre une formation militaire en vue de rejoindre les troupes sur le front. Les deux filles, elles, sont emmenées dans un village et logées chez les parents d'un jeune soldat absent. La journée, elles travaillent dans les champs où elles trient des légumes. Mais Daisy prépare leur évasion, patiemment.

Daisy et Piper

Alors que les attaques ennemies se rapprochent, Daisy s'enfuit avec Piper une nuit et elles s'enfoncent dans la forêt. Elles entament un long et éprouvant périple à travers la campagne anglaise, constamment sur le qui-vive de peur d'être reprises par l'armée ou d'être agressées par l'ennemi ou des civils malveillants. Pour la petite Piper, le trajet est épuisant et Daisy l'encourage et la fâche tour à tour pour la forcer à ne pas traîner.

Daisy

Trois moments difficiles ponctuent leur parcours : une nuit d'abord, Daisy est réveillée par des cris et assiste au viol collectif d'une femme qui la pousse à fuir à la hâte avec Piper ; puis elles atteignent Gatesfield où elles espèrent retrouver Eddie et Isaac. Mais la caserne est abandonnée. Daisy l'inspecte seule et finit par découvrir les cadavres de toutes les jeunes recrues, dont Isaac. Enfin, elles sont coursés par des chasseurs et Piper est capturée par les deux hommes. Daisy, avec un pistolet volée à la mère du soldat, en tue un et blesse l'autre. Mais dans le feu de l'action, elle perd sa boussole et sa carte. Perdues, les deux filles errent jusqu'à une rivière où elles se posent, découragées... 

Eddie et Daisy

... Jusqu'à ce que Daisy remarque dans le ciel un aigle qui tournoie. Sûre qu'il s'agit de l'oiseau guéri par Eddie, elle et Piper le suivent et elles retrouvent miraculeusement la maison de tante Penn. Mise à sac, elles s'y installent puis vont jusqu'à la grange - personne. Le chien d'Isaac, Jet, aboie dans les bois et Daisy rejoint l'endroit où Eddie s'occupait de l'aigle et trouve le garçon blessé. Elle le soigne. Bientôt, l'électricité est rétablie, la radio annonce un cessez-le-feu et le nouveau gouvernement distribue des rations. Piper comprend que Isaac ne reviendra pas. Quant à Eddie, il se remet doucement, soutenue par l'amour de Daisy.

How I Live Now n'est pas un film qui se donne facilement, il faut le laisser vous conquérir et son émotion vous étreindre. Kevin MacDonald débute par une suite de scènes déconcertantes au centre desquelles on suit son héroïne, Daisy, par ailleurs peu aimable : outrageusement maquillée, sur la défensive, obsédée par son hygiène et dédaigneuse avec ses cousins de la campagne, heureusement qu'elle est incarnée par Saoirse Ronan sinon on redouterait de poursuivre ce récit en sa compagnie.

Quand elle débarque à l'aéroport d'Heathrow, l'armée quadrille la zone et les télés transmettent des images d'explosions terroristes inquiétantes qui contrastent avec le maniérisme de cette adolescente névrosée qui est là contre son gré. Pourtant, le réalisateur n'insiste pas sur cet arrière-plan dramatique et nous entraîne dans une aventure bucolique opposant caricaturalement des enfants vivant innocemment dans la nature avec cette jeune citadine boudeuse. Tout au plus la tante Penn rappelle-t-elle que la situation est tendue avec sur l'écran de son ordinateur d'inquiétants graphiques sur la mortalité et des coups de fil angoissants.

Mais quand elle s'absente (sans qu'on la revoit ensuite), la légèreté reprend ses droits, avec un zeste de romance entre l'ombrageux Eddie et Daisy, qui commence à s'adoucir, attirée manifestement par son mystérieux cousin, amusée par le facétieux Isaac et attendrie par la petite Piper.

Tout cela bascule lors d'une scène sublime et tragique où MacDonald fait beaucoup avec très peu : les enfants piquent-niquent lorsqu'une explosion retentit. Soudain de la neige tombe sur le pré où ils se trouvent. sauf que ce ne sont pas des flocons blancs mais gris. De la cendre. Plus tard, ils apprennent à la radio qu'une bombe atomique a détruit Londres... How I Live Now voit son titre soudain justifié : plus rien ne sera comme avant, le groupe de héros va devoir vivre après la fin d'un monde.

Dans un premier temps, le scénario imagine une existence encore insouciante dans une grange. Mais la réalité rattrape vite ces mini-Robinsons quand l'armée les déloge à l'aube et les sépare. Le film suit alors Daisy et Piper, d'abord confiées à un couple d'étrangers puis fuguant pour rejoindre leur refuge au cours d'un long et cauchemardesque voyage.

Tout cela est admirablement capté et on vibre avec les deux filles, dont l'une est encore une enfant qui ne comprend pas ce qui se passe et l'autre qui doit tour à tour la ménager, la préserver et l'endurcir. Le périple est ponctué de moments chocs (un viol collectif, la découverte d'une caserne où a eu lieu un carnage, la rencontre avec deux chasseurs visiblement mal intentionnés), qui sont amplifiés par le contexte. La violence est soulignée par la jeunesse des protagonistes qui doivent survivre dans une nature immense, en évitant les pièges (l'eau des rivières est-elle contaminée ?), en s'orientant difficilement, en parcourant des km jusqu'à l'épuisement. Les images sont saisissantes, parfois fulgurantes, mais MacDonald évite toute complaisance, qu'il s'agisse de la scène du viol ou de celle où Daisy et Piper traversent les débris d'un avion qui s'est crashé.

Il flotte dans How I Live Now une ambiance discrètement fantastique aussi qui permet de croire que ces deux petits chaperons rouges dans la lande anglaise retrouvent finalement leur maison grâce à l'aigle soigné par Eddie, puis Eddie lui-même grâce aux aboiements d'un chien. Le lien quasiment mystique qu'entretient ce dernier avec les animaux fait passer ces providences et offre au film un dénouement heureux même s'il n'occulte pas les traumatismes subis (la mort d'Isaac, les supplices endurés par Eddie).

Saoirse Ronan est époustouflante dans son rôle, aussi exécrable au début que vaillante par la suite : son teint de porcelaine, ses grands yeux bleus, sa silhouette fragile, son jeu d'une finesse épatante compose un personnage mémorable qui n'est plus le même à la fin. Elle est accompagnée par la toute jeune Harley Bird, bluffante en gamine ballottée par des événements qui la dépassent, à elle seule un résumé de l'histoire. Tom Holland (bien avant qu'il ne devienne le nouveau Spider-Man) n'a pas besoin de beaucoup de scènes pour s'imposer. Et George MacKay est bouleversant dans la peau d'Eddie, cet écorché vif abîmé par les hommes alors qu'il ne faisait pratiquement qu'un avec la nature et les bêtes.

La poésie que dégage le film l'emporte sur ses horreurs et l'émotion finale vous emporte très haut, sans violons. Magnifique.   

samedi 20 janvier 2018

LADY BIRD, de Greta Gerwig


Si le 28 Février prochain, vous avez envie d'aller au cinéma mais sans savoir quel film choisir, alors je vous recommande d'acheter un ticket pour une projection de Lady Bird, le film écrit et réalisé par Greta Gerwig (actrice révélée par Frances Ha). Je vous promets que vous ne le regretterez pas et que les louanges que lui tressent la critique des deux côtés de l'Atlantique (mentionnée sur l'affiche) ne mentent pas.

 Lady Bird et Julie (Saoirse Ronan et Beanie Feldstein)

2002. Christine "Lady Bird" McPherson est en Terminale dans un lycée catholique de Sacramento. Elle vit chez ses parents - son père vient de perdre son travail, sa mère accumule les gardes à l'hôpital - avec son frère adoptif, Miguel (qui vit sous le toit familial avec sa fiancée). Sa meilleure amie est Julie avec laquelle elle a décidé de suivre le programme de théâtre du bahut et où Lady Bird rencontre Danny O'Neill. Ils tombent amoureux mais leur relation reste chaste. La jeune fille est éprise qu'elle préfère même passer la fête de Thanksgiving chez son petit ami qu'avec ses parents. Mais elle découvre malencontreusement que Danny est gay en le surprenant en train d'embrasser un autre garçon.

Kyle Schleibe (Thimothee Chalamet)

L'incident met fin à leur relation. Employée dans un café, Lady Bird fait la connaissance de Kyle Scheible, membre d'un groupe de rock au lycée, et ils sortent rapidement ensemble. Leur romance s'épanouit au détriment de la relation de Lady Bird avec Julie qu'elle délaisse pour fréquenter Jenna, une fille qui, comme Kyle, est issue d'un milieu plus aisée qu'elle. Elle leur ment à tous les deux en prétendant aussi vivre dans les beaux quartiers, bien qu'elle ambitionne réellement de poursuivre des études universitaires dans une grande ville. 

Lady Bird et Danny O'Neill (Saoirse Ronan et Lucas Hedges)

Délaissant le théâtre après la représentation de la pièce et la défection du prêtre qui dirigeait la troupe, Lady Bird affronte régulièrement sa mère qui la met en garde contre ses aspirations démesurées et lui rappelle la situation précaire qu'ils traversent. Durant cette période, elle se réconcilie avec Danny quand il vient s'excuser de lui avoir menti au sujet de son homosexualité, craignant la réaction de ses proches. Peu après, elle perd sa virginité dans les bras de Kyle mais découvre ensuite qu'il lui a menti en prétendant n'avoir jamais eu de relations sexuelles auparavant. 

Lady Bird et sa mère, Marion (Saoirse Ronan et Laurie Metcalf)

Ses mensonges rattrapent Lady Bird quand Jenna apprend où elle vit et préfère ne plus la fréquenter. La jeune fille entreprend alors de candidater dans plusieurs facultés prestigieuses malgré ses notes moyennes et sans en parler à sa mère dont elle redoute (à raison) la réaction. En revanche, son père, qui retrouve un job, la soutient et garde ses démarches secrètes. Bientôt elle reçoit une lettre favorable pour être admise en fac à New York.

Julie et Lady Bird

Le soir du bal de promo, Lady Bird est accompagnée par Kyle mais celui-ci préfère aller s'amuser ailleurs. Elle décide alors de rejoindre Julie avec qui elle se rabiboche puis va danser au lycée. Quelques jours après, Lady Bird obtient son permis de conduire mais sa joie est gâchée car sa mère a découvert qu'elle était acceptée à l'université de New York. Seul son père fêtera le 18ème anniversaire de sa fille avec l'intéressée et l'accompagnera jusqu'au terminal de l'aéroport quand elle s'envolera pour "Big Apple".

Larry et Marion McPherson (Tracy Letts et Laurie Metcalf)

A New York, Lady Bird s'installe dans un studio et découvre dans ses bagages une enveloppe, glissée là par son père, contenant tous les brouillons d'une lettre de sa mère dans laquelle elle lui avoue son amour et sa fierté. Elle s'invite à une fête d'étudiants où elle s'enivre. Après avoir dessoûlé, Lady Bird assiste à un office religieux. En quittant l'église, elle laisse sur le répondeur téléphonique de ses parents un message pour sa mère pour la remercier et lui témoigner son affection, reprenant son vrai prénom de Christine. 

Christine McPherson

Production indépendante, Lady Bird n'est pourtant pas un film aux manières "auteuristes", dont le manque de moyens transpire à l'écran ou le traitement de son sujet (un récit d'émancipation) reproduit des clichés propres au genre abordé. C'est la première réussite du projet écrit et réalisé par Greta Gerwig : avoir su insuffler une énergie revigorante à son long métrage, avoir su communiquer tout le charme fantaisiste et mélancolique de son inspiration, imposer sa personnalité sans se laisser enfermer dans le milieu dont elle est issue.

Vif et concis (à peine 95 minutes), le film se présente d'abord comme une succession de saynètes sur une adolescente rebelle et l'on peut craindre d'assister au pénible spectacle, souvent vu et revu, d'une gamine plus horripilante par ses caprices qu'attachante. Elle revendique sa singularité derrière un curieux pseudonyme, "Lady Bird", refusant qu'on l'appelle par son vrai prénom - Christine - et on devine qu'elle se sent à l'étroit dans l'éducation religieuse qu'elle reçoit.

Pourtant, elle a la chance d'être entourée d'affection : celle de son père - un nounours dépressif, depuis peu au chômage ; sa meilleure amie ; les soeurs tolérantes de l'établissement scolaire ; un prêtre à fleur de peau qui enseigne le théâtre. Sans minauder, elle séduit les garçons, comme Danny, rejeton d'une famille d'irlandais très pratiquants, ou Kyle, en vérité un petit crâneur merdeux qui attendrit son monde en évoquant le cancer de son père et en posant comme un rockeur parano et blasé.

La grande affaire de Lady Bird, c'est sa mère en vérité et le scénario narre subtilement la tension qui électrise leur relation : en situant l'histoire en 2002, Greta Gerwig ne veut pas évoquer une époque si loin, si proche, qui donnerait un cachet nostalgique facile à son film, mais contextualiser ce qui alimente les rapports orageux entre Marion McPherson et sa fille. Nous sommes un an après les attentats du 11-Septembre à New York dans une ville de province, Sacramento, et l'Amérique est encore sous le choc : la perspective de voir partir sa fille, qui plus est dans la cité où s'est produite la tragédie, effraie légitimement cette maman mais irrite Lady Bird, qui aspire à son indépendance, rêve de quitter l'endroit où elle a grandi mais qui ne lui suffit plus. Elle veut se réinventer pour ne plus avoir à mentir sur ses origines sociales modestes.

Par certains aspects, l'héroïne semble ingrate, ne mesurant jamais les risques de blesser ceux qui l'entourent : ainsi exige-t-elle de son père qu'il la dépose en voiture avant d'atteindre le lycée comme si elle avait honte de lui, désormais sans emploi ; plus tard elle raconte des bobards à Jenna en prétendant habiter dans la maison luxueuse de la grand-mère de Danny ; elle préférera d'ailleurs cette fille de bourgeois futile à Julie pour intégrer plus facilement les fêtes où elle retrouve Kyle. 

Parce qu'elle désire parfois plus que ce qu'elle pourrait obtenir (mais finit par avoir au prix d'un heureux hasard - elle gagnera une note en maths plus élevée après avoir dérobé les copies corrigées du prof, et sa moyenne ainsi redressée l'aidera à être admise en fac), tout est épidermique chez Lady Bird. Sa mère est un élément qui la contrarie car elle la ramène sur Terre et à ses dures réalités, l'incite à plus de mesure, de rationalité, non par manque de confiance en elle mais pour lui éviter des déceptions. Lorsqu'elle comprendra les préventions de sa mère, le réel amour qu'elle lui voue, dans une scène simple et émouvante, une fois à New York, Lady Bird se réconcilie avec sa génitrice mais aussi avec elle-même, afin apaisée, au point d'abandonner son surnom pour accepter d'être Christine.

La distribution est merveilleuse : Lucas Hedges (remarqué dans le superbe Manchester by the sea de Lodge Kerrigan, l'an dernier) est épatant ; Thimothee Chalamet a la parfaite tête à claques de son rôle ; et les "parents" joués par Tracy Letts et Laurie Metcalf sont formidables. Mais la prestation fantastique de Saoirse Ronan éclipse tous ses partenaires par la luminosité qu'elle dégage, son interprétation subtile et dynamique, son regard magnifique et ce sourire de petite souris irrésistible : la gamine déjà impressionnante découverte dans Hannah de Joe Wright grandit bien et ne volerait pas son Oscar (elle a déjà décroché le Golden Globe, croisons les doigts).

Porté par la musique de Jon Brion, cette comédie douce-amère est un portrait enchanteur et juste, sublimé par son actrice, véritable muse de sa réalisatrice.  

mercredi 25 mai 2016

Critique 898 : HANNA, de Joe Wright


HANNA est un film réalisé par Joe Wright, sorti en salles en 2011.
Le scénario est écrit par Seth Lochhead et David Farr. La photographie est signée Alwin Küchler. La musique est composé par The Chemical Brothers.
Dans les rôles principaux, on trouve : Saoirse Ronan (Hanna Heller), Eric Bana (Erik Heller), Cate Blanchett (Marissa Wiegler).
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Hanna est une adolescente de 16 ans qui vit seule avec son père, Erik Heller, un ancien agent de la CIA, dans une région enneigée à l'écart de tout. Elle appris de nombreuses techniques de survie et de combats ainsi que la maniement d'armes blanches et à feu.
Pour seules lectures, elle a droit à une encyclopédie et un recueil de contes de fée. Mais cela ne lui suffit plus et sa curiosité pour le monde extérieur la pousse à allumer une balise que son père lui a remise. Son geste conduit Erik à partir en lui donnant les coordonnées d'un lieu où ils pourront se retrouver.
Hanna Heller
(Saoirse Ronan)

La nuit même, un commando débarque et emmène la jeune fille dans une base secrète où elle est interrogée. Dans l'ombre, Marissa Wiegler, une ancienne partenaire d'Erik, observe Hanna et assiste, médusée, à son évasion au cours de laquelle elle réussit à tenir tête à plusieurs agents aguerris.
Marissa lance aux trousses de la fugitive des hommes de main tandis qu'elle-même part à la recherche d'Erik. Hanna trouve refuge auprès d'une famille de touristes en devenant l'amie de leur fille, et qui s'apprête à rentrer à Berlin - où son père doit l'attendre.
Marissa Wiegler
(Cate Blanchett)

Erik s'en prend à Marissa pour protéger Hanna qu'il rejoint juste à temps pour lui révéler le secret de ses origines : elle apprend ainsi qu'elle a été conçue dans le cadre d'un programme gouvernemental visant à créer des individus physiquement et mentalement améliorés. Mais ces opérations ont été interrompues, et en prenant la fuite, la mère de la jeune fille a été tuée. Son père a sauvé Hanna et l'a élevé seul et a terminé sa formation de guerrière.
Erik Heller
(Eric Bana)

Hanna est désormais seule face à Marissa : laquelle des deux sortira indemne de leur ultime affrontement ?

Voilà un curieux mais très efficace long métrage, une sorte de conte aux allures de film d'action : un cocktail réalisé par Joe Wright, qu'on n'attendait pas dans ce registre puisque le cinéaste s'était fait connaître par ses adaptations littéraires -  Orgueil et Préjugés d'après Jane Austen, et Reviens moi, tiré du roman Expiation de Ian McEwan. 

L'histoire débute dans des étendues blanches, une contrée non identifiée et sauvage, où l'héroïne a gradi loi de toute civilisation : ce prologue intrigue immédiatement, d'autant que cette jeune fille est une machine à tuer, élevée "à la dure" par son père. Mais très vite, la situation bascule et le film accélère : le rythme ne faiblira jamais, tout comme la progression violente de Hanna. 

Si cette dernière figure une néo-princesse découvrant le monde, son adversaire, la rousse glaciale Marisa Wiegler, est alors la méchante sorcière vouée à sa perte, qui s'interpose entre Hanna et son père et détient le secret de ses origines.  Que leur dernier face à face se déroule dans le cadre d'un parc d'attractions déserté confirme la référence, ce décor possède la fantaisie incongrue et inquiétante qui sied à cette course poursuite initiatique et son dénouement.

La réalisation de Joe Wright est au diapason du scénario qu'elle sert : simple, directe, redoutablement nerveuse, accompagnée par une bande originale aux sonorités électroniques par le duo Chemical Brothers. Le cinéaste alterne des scènes au montage très vif et des plans séquences, ce qui donne à l'histoire une fluidité et une puissance étonnantes, aussi bien appropriés pour les moments d'émotions que pour  les épisodes plus mouvementés. 

Le film abonde en combats, dont la chorégraphie a été réglée par Jeff Imada, et qui sont à la fois suffisamment réalistes pour que le spectateur y croit mais aussi très percutantes pour que le spectacle soit impressionnant. Dès lors, le choix de confier à  Saoirse Ronan le rôle principal confère tout son originalité au projet : avec son physique fluet, son teint de poupée de porcelaine, son regard intense, et son jeu à la retenue vibrante, elle en impose.

Des moments forts émaillent le récit, réinventant souvent la scène d'évasion et nous entraînant dans des paysages exotiques, aux ambiances contrastées - les espaces neigeux du début, le désert africain ensuite, l'urbanité sordide de Berlin enfin - on y assiste à un authentique "morceau de bravoure" dans les docks la nuit.

Si Eric Bana est épatant dans le rôle du père, le film est tout entier dédié à sa jeune partenaire irlandaise : Saoirse Ronan aimante la caméra et le regard du spectateur comme peu de si jeunes actrices y arrivent. Elle parvient même, la prouesse mérite d'être relevée, à éclipser Cate Blanchett, dont la présence et le jeu borderline sont pourtant toujours aussi remarquables. 

Mais il serait réducteur de ne voir dans Hanna qu'une succession de combats âpres et de rebondissements sur fond d'expériences génétiques, de programme militaire secret et de vengeance. L'argument est plus profond et peut se localiser dès la scène introductive quand la jeune héroïne chasse un renne et le tue. En se penchant sur la dépouille de l'animal, elle regrette de ne pas l'avoir touché en plein coeur. C'est par cette même formule que se conclura le film quand Hanna et Marissa se retrouveront. Dans cette réplique répétée, c'est la question de l'humanité des personnages qui est posée : celle d'une fillette qui a été transformée en arme vivante et celle de la femme qui a été responsable de sa condition. 

A l'humanité correspond le questionnement de la civilisation : ainsi Hanna ne cessera d'être non seulement éprouvée par Marissa et ses sbires mais aussi par le monde qu'elle découvre au cours de son épopée. Les bruits agressifs des villes, le déferlement d'images et de sons de la télévision et de la musique, tout cela apparaît comme des manifestations monstrueuses pour cette adolescente. Quand elle se lie d'amitié avec Sophie, la fille d'un couple de touristes européens en voyage en Afrique, Hanna est tout aussi submergée par le bavardage de celle-ci. Elle connaît la signification des mots mas n'a aucune expérience des sensations qu'ils expriment : c'est un animal fébrile et assailli qui doit improviser sans cesse pour ne pas être submergée par ces environnements successifs et rattrapée par les assassins qui la traquent.

Variation surprenante sur le thème de l'enfant sauvage, Hanna est une production qui supporte bien d'être revue : son actrice principale mérite à elle seule tous les éloges, mais la qualité et l'originalité de son écriture et de sa mise en scène ajoutent au plaisir troublant qu'exige ce mix détonant.