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dimanche 17 septembre 2017

JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 26 : LE COUTEAU DANS L'ARBRE, de Dodier


Après un 25ème tome décevant (Aïna, traitant de l'esclavagisme moderne dans une enquête située à Paris), Alain Dodier devait se ressaisir. Le fan de toujours que je suis est pleinement rassuré avec ce nouvel épisode qui, non seulement, rassure sur le plan narratif mais convoque de vieux souvenirs datant des premiers albums de Jérôme K. Jérôme Bloche, le plus attachant des détectives privés de la BD franco-belge. 

Alors qu'il s'apprête à partir en Italie avec sa fiancée, Babette, qui profite d'un congé, Jérôme reçoit un appel téléphonique de son oncle qui réclame sa présence à Bergues car la fille de son patron, Antoine De Meester, a fugué.


Sur place, l'ambiance est tendue car les recherches de la police n'ont rien donné et Jérôme, qui insiste pour rencontrer la mère de la jeune fille, n'obtient pas gain de cause. Babette en veut aussi au détective car la météo est exécrable et la grand-mère de ce dernier ne cache pas son antipathie envers De Meester. 

Malgré tout, Jérôme mène son enquête et fait quelques découvertes troublantes : De Meester se révèle être un véritable tyran, aussi bien en affaires qu'avec sa famille ; son fils, Adrien, qui fut le meilleur ami d'enfance de Jérôme, mais qui a coupé les ponts avec son père, est soupçonné d'avoir enlevé Charlotte, sa soeur, et la tante et la grand-mère du détective ne sont peut-être pas étrangères aux dessous de cette affaire...

Comme depuis le début de la série, et de manière systématique depuis que Dodier l'écrit et la dessine, une histoire qui se déroule à Paris (où habite et a son agence JKJB) est suivie d'une autre se passant en province. Le Couteau dans la plaie n'est cependant pas qu'un simple dépaysement mais aussi un retour aux sources puisque le héros va devoir mener une enquête là où vivent son oncle, sa tante et sa grand-mère.

Tout cela nous renvoie aux premiers tomes des aventures de Bloche, notamment le superbe Passé recomposé, mais Dodier ne se contente pas d'exploiter à nouveau le lieu des origines familiales de son détective, il s'en sert pour un récit palpitant, tortueux et qui enrichit le passé de Jérôme.

L'auteur avait failli dans son précédent tome à s'emparer d'un sujet, certes délicat, en le traitant sur le ton de la comédie policière. Ici, il n'a rien laissé au hasard en se préoccupant à nouveau de son héros, de ses investigations, et en greffant les éléments dramatiques autour d'eux. Progressivement, on apprend à connaître les seconds rôles, à deviner les coulisses de ce dossier (pourquoi Charlotte a fugé ? Pourquoi Madame De Meester vit-elle cloîtrée ? Pourquoi l'oncle de de Jérôme craint-il Antoine De Meester ? Où est passé et quel rôle joue exactement Adrien ?). Il y a une vraie montée en puissance.

Dodier agrémente le tout de touches plus légères, subtilement décalées, parfois référentielles : Jérôme parle tout seul (ou au chien qui l'accompagne - ce gros toutou apparu dans le tome 24, L'Ermite - à la manière de Tintin et Milou - même si, ici, dans un contexte plus réaliste, l'animal ne s'exprime pas verbalement), fouine apparemment mollement (plus intéressé par la re-découverte des terrains de jeux de son enfance que par le sort de la fugueuse, plus préoccupé par son moyen de transport ou le fait de récupérer un couteau de scout, du moins en apparence). Cette façon lunaire, faussement désinvolte, de remplir sa mission, tout en composant avec la mauvaise humeur de son oncle et de sa fiancée et les cachotteries de sa grand-mère, sa tante, de De Meester, ou la réapparition d'Adrien déconcerte le lecteur pour mieux l'accrocher - et in fine prouver que Jérôme ne néglige pas son affaire. C'est un privé qui avance en s'imprégnant de son environnement, de ses proches - une manière de faire inspirée du Maigret de Simenon.

Par ailleurs, et là, il n'a jamais déçu, Dodier met superbement son histoire en images : son style n'a rien de flamboyant, mais il est, en vérité, très solide, très réfléchi. Le découpage alterne des planches en quatre ou cinq bandes (les premières quand l'action accélère, les autres pour représenter la progression laborieuse de l'enquête au fil d'allers et retours, de déplacements divers). Il varie avec un équilibre impeccable scènes d'intérieurs et d'extérieurs, grâce à des décors très étudiés (le dessinateur procède à de nombreux repérages photos) et il est aussi à l'aise pour animer les personnages (expressifs, aux physionomies mémorables) que pour jouer sur les effets d'ombres et de lumières (au gré de scènes nocturnes ou diurnes). Lire Dodier est aussi merveilleusement agréable grâce à cette fluidité, ce soin apportés au graphisme, prolongeant la narration écrite.

Retour gagnant donc. Suivant la périodicité régulière de l'auteur, on devrait retrouver Jérôme K. Jérôme Bloche dans environ un an et demi.   

mardi 22 mars 2016

Critique 845 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 25 - AÏNA, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : AÏNA est le vingt-cinquième tome de la série, écrit et dessiné par Alain Dodier, publié en 2016 par Dupuis.
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Aïna, jeune femme originaire du Mozambique, ne parlant que le swahili, échappe au couple de diplomates qui l'a faite venir en France pour être la mère porteuse de leur enfant par insémination artificielle.
Mais le géniteur, désormais réticent à devenir père pour satisfaire l'envie de sa femme, soudoie un gynécologue, le docteur Gruber, afin qu'il fasse croire à Aïna que l'embryon est atteint d'une grave malformation et qu'elle doit avorter - ce qui a provoqué sa fuite.
Témoin de sa cavale, l'épicier Burhan et le père Arthur portent secours à la jeune femme jusqu'à ce que son patron et son homme de main, Pacifico, ne la récupèrent. Jérôme K. Jérôme Bloche aide alors le curé à retrouver Aïna afin de la soustraire à ses employeurs.
Lorsque Pacifico reçoit l'ordre de reconduire Aïna à l'aéroport pour qu'elle rentre en Afrique, il trahit son patron et accepte l'aide de Jérôme et d'Arthur...

L'album, précisons-le tout de suite, ne sera disponible que le 26 Mars, mais j'en rédige la critique puisque j'ai lu ce 25ème tome lors de sa prépublication dans le journal de "Spirou".

Fidèle à la tradition de la série, Alain Dodier, après un précédent épisode se déroulant hors de Paris, situe celui-ci dans la capitale et le XVIIIème arrondissement où résident ses personnages, et en raconte l'histoire suivant une narration linéaire.

L'auteur avait eu l'idée initiale d'une belle jeune femme courant sous la pluie dans la nuit, probablement en fuyant quelque chose. Mais il n'a pas réussi à développer cette image tout de suite, n'y revenant qu'en imaginant une intrigue plus précise qui allait modifier son flash. Faut-il en déduire que cette modification originelle explique l'inégalité du résultat ?

Car, je l'avoue, je n'ai pas été aussi convaincu et séduit que d'habitude par ce tome : long de 54 planches, il met longtemps à se mettre en route, Dodier ne fournissant aucune information au lecteur permettant de deviner les raisons pour lesquelles Aïna est ainsi poursuivie. Et quand, enfin, le motif apparaît plus clairement, il est exploité plutôt faiblement et dénoué sans que les méchants soient inquiétés.

Le thème abordé est celui de l'esclavagisme moderne et il faut saluer la volonté de l'auteur de ne pas l'explorer de manière manichéenne puisque la proie et les prédateurs sont de la même nationalité. Mais le noeud du problème qui se pose aux héros est trop suggéré pour alimenter un suspense efficace, le comportement même de Pacifico varie trop pour être crédible (homme de main musclé et docile, il est pris de remords bien tardifs).

Par ailleurs, il me semble que Dodier a échoué en donnant un rôle trop secondaire à Jérôme, qui apparaît peu concerné par l'affaire alors même qu'elle touche un de ses meilleurs amis, le père Arthur. Dodier a expliqué qu'il avait également pensé à un moment utiliser son récit pour que son héros finisse cet épisode sur le point de se marier mais pas forcément avec Babette : cette piste a été totalement abandonné (même si ce n'est peut-être pas définitif car les questions du couple que forment le détective et l'hôtesse de l'air et d'une possible parentalité pourraient être abordées dans le tome 26...). 

Tout cela - ces lignes narratives négligées, la trame principale brouillonne, la caractérisation hésitante, la dramaturgie mollassonne - aboutit un album curieux, inabouti, comme si l'auteur avait perdu l'intensité de son flash initial en route. Etonnant de la part d'un scénariste aussi rigoureux comme Dodier.

En revanche, il n'y a rien à reprocher au dessinateur Dodier qui est, plus que jamais, au sommet de son art : comme il l'admet volontiers, ce n'est pas un graphiste fantaisiste avec son découpage strict (quatre à cinq - pour les séquences plus rythmées - bandes, huit à dix plans par page), mais il sert parfaitement et intelligemment son sujet.

Le soin, prodigieux mais jamais démonstratif, que l'artiste met à représenter les décors, en s'appuyant sur des repérages minutieux, et des plans larges superbes, n'a d'égal que la simplicité exemplaire avec laquelle il rend ses personnages expressifs, non seulement pour leurs visages mais plus généralement dans leurs attitudes.

Son trait élégant, réaliste, clair a atteint une exemplarité comme seuls les dessinateurs complètement maîtres de leur discipline en sont capables. La modestie de la série ne devra jamais masquer à quel point Jérôme K. Jérôme Bloche est une BD aussi belle que bien racontée en images.

Ce 25ème tome est donc en deçà des derniers épisodes, mais ça n'empêchera pas les fans fidèles d'attendre le prochain avec la même attention gourmande : un (petit) faux pas ne signifie pas un déclin.  

vendredi 26 septembre 2014

Critique 511 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 24 - L'ERMITE, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : L'ERMITE est le 24ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2014 par Dupuis.
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Jérôme se rend chez Me Sénéchal, qui veut l'engager pour une mission inattendue : il s'agit de remettre en main propre une lettre d'un de ses clients, récemment décédé des suites d'une longue maladie, à un homme habitant dans un village rayé de la carte après la construction d'un barrage il y a une trentaine d'années. 
Le détective doit prendre l'avion, dont il a la phobie, pour se rendre dans les environs et peut compter sur le soutien de sa fiancée Babette, qui l'accompagne. Après avoir dû abandonner leur voiture de location, accidentée après un orage de grêle, ils trouvent enfin le destinataire de la lettre, un vieil homme vivant tel un ermite, du nom de Antoine Oliveira, qui leur réserve un accueil fruste. 
Cet hôte inquiète Babette qui le surprend la nuit en train de creuser dans la cour derrière sa maison et qui croit qu'il va les tuer. Mais la vérité est tout autre et Jérôme va découvrir une très ancienne et tragique histoire qui a dévasté la vie de deux familles...

Ce récit sur le temps, les secrets et les regrets est peut-être le meilleur de toute la série d'Alain Dodier, ce qui n'est pas un mince exploit quand on se rend compte qu'il s'agit du 24ème tome de Jérôme K. Jérôme Bloche. Après plus de trente ans d'existence et une telle quantité d'aventures, on peut toujours, et légitimement, se demander ce qu'une bande dessinée peut encore proposer de suffisamment palpitant pour contenter ses fans de la première heure et conquérir de nouveaux lecteurs. A cette question, l'auteur a su répondre avec cette intrigue qui le confirme comme un des plus discrets mais des plus efficaces.

La conception de cet album a été laborieuse : Dodier en a eu l'idée il y a plus d'une vingtaine d'années, mais il l'a plusieurs fois remaniée jusqu'à obtenir ce qu'il voulait. Il a même songé, comme il l'a confié dans une interview à Spirou (lors de la prépublication de l'histoire), en faire un one-shot, avant de l'intégrer aux enquêtes de JKJB.
Mais si l'oeuvre a réclamé à Dodier de la patience, si l'on sent son exigence, le déroulement de l'intrigue constitue dans sa fluidité et l'émotion qu'elle produit témoigne de son degré de maîtrise comme scénariste. Il y a deux niveaux de narration : l'un avec de nombreux flashbacks, qui occupe pas moins de 21 planches sur les 50 de l'album, ce qui est plus que conséquent ; et l'un avec la mission actuelle de Jérôme. Le procédé peut étonner mais répond à une priorité : en articulant le récit différemment, voire en supprimant ces retours en arrière, cela aurait obligé l'auteur à des pavés de textes explicatifs indigestes et privé le lecteur à la fois du plaisir d'une lecture plus souple et de la palette de sentiments convoqués.

Dodier a aussi révélé que l'inspiration lui est venue d'un fait divers partant d'un postulat identique : la disparition administrative et physique d'un village entier à la suite de l'édification d'un barrage et de la submersion d'un territoire entier. Cela lui a en tout cas fourni un de ses décors les plus originaux, un cadre non urbain comme il aime à les représenter (en alternance avec les enquêtes en ville de Jérôme), propice au suspense et justifiant le titre de l'histoire.

L'explication du drame et la résolution de l'affaire ne s'effectuent que très progressivement et le lecteur n'en connaît le fin mot qu'au même rythme que le héros. Plus que jamais, il y a du Simenon chez Dodier avec une galerie de personnages mémorables, des situations étonnantes, des climats forts, un mystère savamment élaboré. La dimension humaine n'est jamais éclipsée par l'énigme policière : au contraire, elle la nourrit, elle la crée, elle la raffine. C'est aussi pour cette raison que ce 24ème épisode est un des (sinon le) plus aboutis.

Visuellement, comme je le suggère plus haut, l'histoire dispose d'un environnement exceptionnel, que Dodier, toujours en s'appuyant sur une documentation très fournie (et désormais facilitée, comme il l'a avoué, par la photographie numérique), représente avec tout son talent. Le réalisme est d'autant plus puissant qu'il est servi par un trait sans fioritures, sans détails superflus, mais avec ce qu'il faut de précision pour que le lecteur y croit.
Les dessins des véhicules, qui ont une grande importance dans l'affaire, sont également dignes de tous les éloges, prouvant encore une fois le brio avec lequel l'artiste sait les traiter.
Quant aux personnages, les fans de longue date comme moi seront heureux de suivre le couple de Jérôme et Babette tout au long du récit : il fonctionne parfaitement et forme un binôme très divertissant, graphiquement crédible et peu commun (Jérôme n'étant pas un héros conventionnel, et Babette loin d'un faire-valoir sexy). Les seconds rôles sont aussi soignés, qu'il s'agisse d'Antoine Oliveira (aux deux âges de sa vie), Denis Sagary (lui aussi évoluant physiquement pour les besoins de l'intrigue), ou le notaire Maréchal (Dodier est toujours aussi inspiré pour ce genre de personnages).

Il faut enfin mentionner spécialement la mise en couleurs de Cerise, qui a su trouver (certainement après de nombreux essais avec Dodier) une palette nuancée et distincte pour les séquences au présent et au passé, répondant idéalement à une idée du découpage très simple mais inspirée (des planches de cinq bandes pour les flashbacks, de quatre pour l'action actuelle).

Une éblouissante réussite : un grand cru pour le détective Bloche.  

lundi 4 août 2014

Critique 489 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 23 - POST MORTEM, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : POST MORTEM est le 23ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2012 par Dupuis.
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Jérôme doit cette fois gérer deux dossiers délicats : le premier implique son ami, le curé Arthur, pris pour un maître-chanteur par plusieurs de ses paroissiens ; et le deuxième concerne sa fiancée, Babette, dont le père, présumé mort, vient de resurgir, sans le sou, dans sa vie.
Qui peut bien réclamer des sommes exorbitantes aux habitués de l'église, tout ça pour restaurer l'orgue du bâtiment, en exigeant des paiements de rançon en chèque ? Pour Jérôme, il est clair que les victimes reprochent à Arthur de les menacer de trahir le secret de la confession pour leur extorquer cet argent.
De l'autre côté, les retrouvailles entre le père et sa fille sont glaciales car l'homme, bien qu'atteint d'un cancer, a abandonné femme et enfant il y a plusieurs années, les laissant avec des dettes colossales à cause de commerces douteux. Babette le fiche rapidement à la porte et se fâche avec Jérôme après qu'il ait tenté de jouer les médiateurs.
Il faudra encore toute son intuition au détective pour démêler ces deux situations, dont les responsables sont peut-être liés...

Alain Dodier n'aura pas attendu longtemps pour corriger le tir après un 22ème (Mathias) tome un peu décevant sur le fond. Pour cela, il a su revenir aux fondamentaux de sa série, signant un opus peut-être classique, mais plus solide, en tout cas plus abouti.
Comment cela se traduit-il ? Une des richesses du titre, c'est la galerie de seconds rôles autour du héros et sa capacité à y introduire des éléments occasionnels pour alimenter les intrigues. Parfois, ces personnages de passage appartiennent à l'entourage de Jérôme (comme son oncle, sa tante, sa grand-mère, des amis d'enfance), mais jusqu'à présent Dodier n'avait pas pas creusé celui de Babette : c'est donc une addition notable que de présenter le père de la fiancée du héros, et par conséquent d'en dire un peu plus sur sa famille.
On apprend ainsi que Babette s'appelle Elizabeth Kalouguine, qu'elle a perdu sa mère d'un cancer, et que son père les a abandonnées toutes deux après avoir échoué dans plusieurs affaires. Ces quelques pièces au dossier de la jeune femme nuancent grandement son personnage, doté désormais d'un vrai passé, de blessures intimes. Cela prépare-t-il une future aventure où on apprendra aussi comment elle et Jérôme se sont rencontrés et ont commencé à s'aimer pour former un couple ?
Dodier utilise tout cela pourtant au second plan car la nouvelle enquête de Jérôme s'avère complexe. Là encore, l'auteur se sert d'un personnage secondaire pour l'amorcer, avec Arthur le curé. Le scénario ménage jusqu'au bout le suspense sur l'identité et le mobile du maître-chanteur et plus encore de son complice, le lecteur est donc comme souvent dans la même position que le détective, suspectant, cherchant, hésitant, tâtonnant, tout en remarquant des coïncidences troublantes (ici, géographiquement regroupées avec le square de Clignancourt).
On découvre dans cet épisode un Jérôme volontiers plus taquin, qui asticote son ami Arthur en le considérant presque comme un suspect, révélant son passé de boxeur (ce qui lui vaut un échange musclé, mais hors champ, avec une victime du maître-chanteur). Mais au fond, le héros reste une bonne patte, dont la bienveillance n'est pas toujours bien récompensée (Babette le boudera pour avoir essayé de défendre son père et le père de Babette lui collera un oeil au beurre noir, sans parler du maître-chanteur qui l'assommera : Dodier continue de rudoyer son détective), mais qui sait prendre les choses avec philosophie.   
En tout cas, l'auteur a su renouer avec une vraie fraîcheur, ce qui n'est pas un mince exploit au bout de 23 tomes et 31 ans d'existence.  

Visuellement, l'album confirme l'évolution sensible du dessin de Dodier qui s'est affiné et épuré : son trait, ses compositions sont un savant mélange entre l'essentiel (par exemple, il n'utilise aucune hachure pour suggérer les volumes, et bien que ses images évoquent une ligne claire, il s'en démarque en continuant à ombrer ses plans). 
Cette simplification ne signifie pas du minimalisme comme en attestent le soin toujours remarquable avec lequel il représente les décors, notamment les extérieurs d'une précision fabuleuse, mais aussi les intérieurs, parfaitement alignés sur le style et le train de vie des personnages, ou les looks des protagonistes, des mémés au médecin à la rondeur contrastant avec le caractère sanguin en passant par le père de Babette qui est une sorte de faux clochard.
Cette attention aux détails, à l'expressivité, permet à Dodier de découper ses 52 planches d'une manière très classique, voire même académique, avec une abondance de "gaufriers" sans lasser le lecteur, qui est au contraire saisi par la fluidité de la mise en images.

Maintenant, il ne reste plus qu'à attendre quelques semaines pour découvrir le 24ème tome, intitulé L'ermite, pré-publié ce printemps dans les pages de Spirou, et qui devrait entraîner Jérôme Bloche dans une enquête hors de Paris.

dimanche 3 août 2014

Critique 488 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 22 - MATHIAS, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : MATHIAS est le 22ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2011 par Dupuis.
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L'aide de Jérôme est sollicitée par sa voisine, Mme Zelda, inquiète de ne plus avoir de nouvelles de son amie Mireille Rousseau. Le détective se rend chez la vieille dame qu'il trouve sans connaissance après une chute dans son escalier. Mais alors qu'il téléphone aux secours, le GIGN surgit et l'embarque !
Pris pour un cambrioleur, Jérôme apprend par l'officier de gendarmerie Maujean que Mireille est la mère de Mathias Rousseau, ancien ennemi public n°1 connu pour ses audacieux braquages, qui vient de s'évader avec la complicité supposée de son fils, Louis-Antoine.
Relâché, Jérôme accepte, à la demande de Mme Zelda et de son amie Mireille, d'enquêter pour retrouver Louis-Antoine. Mais le détective est bientôt kidnappé par un couple, convaincu qu'il est le fils de Mathias et qu'il saurait où ce dernier a planqué son butin...

Mieux vaut tard que jamais puisque, après 26 ans de parution, Alain Dodier était enfin récompensé à Angoulême pour ce 22ème album du prix "Fauve de la meilleure série" ! Cette distinction tardive n'est pas imméritée si l'on en juge par la qualité constante du titre, même si Mathias n'est peut-être pas son meilleur épisode.

L'intrigue imaginée par Dodier est assez curieuse dans son développement : tout commence d'une façon assez coutumière avec une mission donnée à Jérôme par Mme Zelda, mission apparemment inoffensive. Puis le récit connaît un premier rebondissement étonnant avec l'intervention du GIGN qui relie l'affaire du héros à la séquence ouvrant l'histoire, montrant la cavale de Mathias avec l'aide de son fils. Mais, somme toute, ce n'est pas la première fois que Jérôme Bloche se trouve entraîné dans quelque chose dont il n'avait pas conscience au départ et qui dépasse ses compétences.

Le déroulement de l'action connaît un deuxième saut en avant quand Jérôme est enlevé par le couple de complices de Mathias : là, Dodier fait ostensiblement référence à un ressort policier - prendre quelqu'un pour un autre. Mais ce qui étonne encore davantage, c'est l'insistance avec laquelle l'auteur va prendre un malin plaisir à malmener physiquement son héros pendant tout cet album.

Jérôme est plaqué au sol, menotté, embarqué sans ménagement par les forces de l'ordre, assommé, ligoté, tabassé par les malfrats, renversé par leur voiture, à nouveau assommé par une branche d'arbre, passe deux nuits en cellule durant deux gardes à vue, est étranglé, puis ciblé par deux pistolets, avant de se jeter du haut d'un pont dont il se tire miraculeusement avec une entorse au genou... 
Jamais le détective n'aura autant morflé que dans cet épisode et je me demande si Dodier n'a pas voulu autant éprouver le lecteur que son personnage avec cette succession de cascades, comme pour nous rappeler que Jérôme est un héros vulnérable, susceptible à tout moment d'y rester.

Malicieusement, et même si elle apparaît (hélas !) très peu dans cet album, Babette boude un peu et aspire de façon explicite à une existence plus reposante alors qu'elle est obligée d'aller récupérer son fiancé au commissariat après un retour de Guadeloupe, sans avoir pu compenser le décalage horaire. Dodier glisse un dialogue amusant à la toute fin quand la jeune femme suggère à Jérôme ce qui pourrait lui faire plus plaisir que des vacances et qui rime avec voyage (et Jérôme de réfléchir : "Ménage, repassage, nettoyage... Engrenage... Cabossage, tabassage... Heu, matraquage...". C'est pas demain la veille que la jolie Babette va se marier avec cet étourdi et fonder une famille en renonçant aux vols long courrier...).

Le petit souci de cette histoire réside moins dans l'efficacité de Dodier à la narrer (on ne s'ennuie jamais tout au long de ces 54 planches) que dans certains procédés qu'il emploie et qui nuisent un peu à la fluidité de l'ensemble, avec de gros pavés de texte inhabituels (page 40) ou des explications laborieuses (pages 52, 53 et 54). C'est comme si, cette fois-ci, l'auteur n'était pas parvenu à résumer aussi habilement que d'habitude les tenants et aboutissants de son histoire, la dernière page apportant encore d'ultimes révélations.

En revanche, les dessins sont toujours aussi excellents : l'encrage, en particulier, est un des meilleurs produits par l'artiste récemment, son trait a atteint une finesse nouvelle (peut-être dû à l'emploi d'un nouveau matériel), mais le rendu est superbe.
Avec intelligence, il a aussi su adapter ce scénario un peu inégal par un découpage très simple, recourant abondamment aux "gaufriers" de huit à dix cases, ce qui donne à la lecture une impression de facilité que l'intrigue n'atteint pas. Ce type de quadrillage dit conventionnel permet de mettre en valeur la régularité du dispositif narratif et au lecteur d'apprécier au maximum les expressions et attitudes des personnages, leur placement dans l'espace : rien ne vient alors distraire ce sur quoi le dessinateur veut mettre l'accent, et dans ce jeu, Dodier est devenu un maître, appliquant ce dispositif souvent usité dans la bande dessinée humoristique (car découlant des comic strips) à ses histoires plus réalistes.
Les décors principaux, dans lesquels les personnages font des allers-retours (comme le commissariat, l'hôpital, la ferme), sont comme d'habitude traités avec un soin particulier, là aussi sans en faire trop mais juste assez pour leur donner la force qu'ils nécessitent.

Un épisode en demi-teintes donc, mais cependant agréable. Même moyen, un album de JKJB reste un plaisir de lecture auquel il est difficile de résister, et qui ne peut donner envie au lecteur fidèle de douter de son auteur.  

lundi 28 juillet 2014

Critique 486 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 21 - DENI DE FUITE, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : DENI DE FUITE est le 21ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2009 par Dupuis.
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En rentrant chez lui tôt ce matin-là, Jérôme ne s'attend pas à la découverte qu'il va faire : il trouve en effet sur son palier la petite Caroline, fille de son voisin qui a mystérieusement disparu durant la nuit.
Confiant la petite à Mme Zelda, le détective contacte les grands-parents de la fillette puis déduit que le papa a dû s'absenter pour aller chercher du lait chez l'épicier du coin, Burhan. Celui-ci a passé également une mauvaise nuit car il a été témoin d'un accident devant son commerce : une voiture a renversé un de ses clients avant que le chauffard prenne la fuite. Jérôme montre alors une photo du père de Caroline à son ami et Burhan l'identifie comme la victime de l'accident.
Le soir, l'épicier téléphone au détective pour lui conseiller de regarder un sujet au journal télé consacré à un sculpteur, Théodore Boulba, l'homme que Burhan a vu percuter le papa de Caroline. 
Jérôme sait donc enfin par où entamer vraiment son enquête. Ce qu'il ignore : que Boulba est la proie d'un maître-chanteur au courant de l'accident, dont il n'a aucun souvenir car il était ivre après le vernissage de sa dernière expo, mais dont il a pris soin d'effacer les traces sur sa voiture. Mais la vérité n'est pas aussi simple...

Deux ans après le dyptique Un chien dans un jeu de quilles-Fin de contrat (tomes 19-20), Alain Dodier revient pour cette nouvelle aventure de Jérôme Bloche, dont la couverture de l'album brouille les pistes d'une intrigue jubilatoire.

J'ai pourtant entamé la (re)lecture de ce tome avec un brin de méfiance car la dernière fois que Dodier avait construit une de ses histoires autour d'un bambin, c'était pour le 10ème épisode (Un bébé en cavale) qui n'avait pas été une grande réussite.
Mais cette fois, l'auteur a autrement mieux ficelé son affaire et, comme il revient au format des 52 planches, aboutit à un de ses meilleurs récits. La majeure partie du scénario repose sur un malentendu qu'entretient habilement Dodier : il nous laisse croire à la culpabilité de Théodore Boulba, cet imposant sculpteur aux nerfs à vif, que tout accuse (sa voiture cabossée et à l'aile avant gauche éclaboussée de sang, son empressement à effacer les preuves, le chantage dont il fait l'objet, la cuite qu'il avait prise le soir du drame...). Le personnage est antipathique, et même quand le doute s'installe sur sa responsabilité (pages 40-41, donc quand le récit est déjà dans sa dernière ligne droite), il n'est pas innocenté non plus. Mais cette figure mémorable est une des plus puissantes qu'ait imaginée Dodier pour sa série, une des plus troubles, qui laisse le lecteur aussi confus que Jérôme. Et cette ambiguïté savamment dosée est un régal.
Avant cela, en utilisant une narration parallèle alimentant la tension, l'auteur réussit aussi très bien à traiter le cas de la petite Caroline, qu'il écrit sans tomber dans aucun piège d'un personnage d'enfant (en veillant par exemple à lui donner un langage conforme à son âge, des attitudes cohérentes et réalistes). Un élément étonnant vient s'ajouter à cette partie : Dodier donne ses traits au père de la fillette, ce qui interroge le lecteur (du moins celui qui connaît le visage de Dodier - mais ceux qui me lisent pourront le découvrir dans l'entrée que j'ai consacrée à ses dessins, juste après la critique 481) sur l'inspiration de ce récit...
Il réussit encore de formidables scènes de filature, en ayant recours à une mise en scène très simple mais où la valeur des plans et leur nombre par page (une dizaine en moyenne) démontre que ces scènes d'observation sont bien dosées (pour ne pas ralentir le rythme général) et pertinentes (elles contribuent à faire progresser le récit).
La galerie des seconds rôles est aussi exemplairement employée, avec le retour important de Mme Zelda, la présence de Babette, et surtout le rôle déterminant de Burhan. Mine de rien, tous ces personnages contribuent aussi au plaisir de lire cette série, dans laquelle on retrouve non seulement un héros attachant mais ceux qui l'entourent, une sorte de famille qui l'aide ou lui apporte des affaires.

Les dessins sont encore et toujours épatants. J'ai appris qu'à ses tout débuts Dodier exerça le métier de facteur pour s'assurer un salaire en attendant de vivre de son art, et j'y vois là une des explications à son talent d'observateur, si bien exploité quand il s'agit ensuite de situer ses histoires et de représenter les décors avec une telle minutie. Encore une fois, cette enquête conduit Jérôme dans plusieurs quartiers de la capitale et Dodier prouve qu'il dessine Paris merveilleusement.
Mais ce ne sont pas seulement les rues, les avenues, les bâtiments, les intérieurs (aux mobiliers toujours si bien choisis, comme en atteste la décoration chez Boulba, qui ressemble vraiment à la maison-atelier d'un sculpteur aisé), c'est aussi le talent pour les véhicules qui distingue Dodier : non content d'en placer abondamment dans ses scènes en extérieur (en variant les modèles), il sait aussi quand il le faut reproduire une voiture essentielle pour le récit, comme la superbe Aston Martin de Boulba.
Les personnages sont également illustrés avec brio : au fil des ans et des albums, le trait de Dodier a acquis une simplicité, une économie qui ne l'empêchent pas de soigner l'expressivité, les physionomies, les attitudes, la gestuelle. Il arrive aussi bien à capturer la silhouette massive de Boulba que celle de Caroline (une prouesse quand on sait à quel point il est délicat de bien dessiner un enfant). Jérôme a bien changé aussi depuis ses débuts où, encré grassement (comme Dodier a progressé sur ce plan !), il ne ressemblait pas à grand-chose puis a évolué vers une sorte de post-ado déguisé en détective privé de cinéma et maintenant en jeune homme entre deux âges (il avait 25 ans dans le tome 10, et on peut donc supposer qu'il approche doucement de la trentaine maintenant).

24 ans après sa création, la série se porte comme un charme, et à un mois de la sortie du tome 24, elle demeure à la fois une lecture toujours agréable et une oeuvre remarquablement réalisée.

dimanche 27 juillet 2014

Critique 485 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOMES 19 & 20 - UN CHIEN DANS UN JEU DE QUILLES & FIN DE CONTRAT, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : UN CHIEN DANS UN JEU DE QUILLES est le 19ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2006 par Dupuis.
Il s'agit de la première partie d'une histoire qui continue et s'achève au tome 20, Fin de contrat.
*

Alors qu'il a passé la nuit avec Babette, chez elle, qu s'apprête à partir pour Mexico, Jérôme reçoit un appel téléphonique d'une jeune femme avec laquelle il prend rendez-vous au matin, à son bureau.
Ce qui va surprendre le détective, c'est que cette cliente a fait erreur sur la personne puisqu'elle souhaite louer les services de Jérôme non pour une enquête privée mais pour tuer son beau-père, qui les frappe, elle et sa mère ! 
Après l'avoir congédié, Jérôme est pris de remords et rongé par l'inquiétude car il sait le calvaire qu'endure la jeune femme mais aussi qu'elle va finir par prendre contact avec un vrai tueur. Convaincu qu'elle s'est trompée de numéro de téléphone, il épluche l'annuaire pour trouver celui qu'elle pensait atteindre et, après plusieurs tentatives, il tombe sur une cabine publique, l'endroit idéal pour correspondre avec un assassin.
Il se rend à l'adresse de la cabine et repère le tueur puis le prend en filature jusqu'à son domicile. Là, il se planque dans un café voisin et quand l'assassin présumé y entre à son tour, Jérôme en profite pour pénétrer dans son appartement et l'inspecter. Il y découvre une angoissante collection de reptiles et autres bestioles dangereuses. Le tueur rentre chez lui, mais Jérôme a juste le temps de se cacher, puis le malfrat ressort et la filature reprend.
Le tueur rejoint un bistrot en banlieue, là où travaille et vit sa cible...
 

JERÔME K. JERÔME BLOCHE : FIN DE CONTRAT est le 20ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2007 par Dupuis.
Il s'agit de la seconde partie de l'histoire commencée dans le tome 19, Un chien dans un jeu de quilles.

Jérôme a eu le temps de sauver le beau-père de la jeune fille maltraitée du tueur qu'elle a engagé. Son intervention les a convaincues, elle et sa mère, d'enfin porter plainte contre celui qui les brutalisait. Mais le détective n'est pas au bout de ses soucis car le tueur sait maintenant que Jérôme le connaît et il va s'employer à le supprimer.
C'est un adversaire expérimenté et pervers auquel a affaire notre héros qui n'est plus à l'abri nulle part, ni chez Babette - où il échappe de peu à la morsure d'un serpent lâché là -  ni chez lui - où il évite de justesse à des tirs de fusil depuis l'immeuble d'en face.
Jérôme obtient de la jeune femme l'adresse et le nom d'un propriétaire d'une casse qui lui avait donné les coordonnées du tueur afin de le contacter à son tour pour le piéger. Mais aussitôt après sa visite, le ferrailleur Max prévient l'assassin. La jeune femme appelle Jérôme pour lui expliquer que le tueur souhaite lui rendre son argent puisqu'il n'a pas rempli son contrat. Rendez-vous est donné à une cimenterie.
Le détective se rend au lieu dit, seul, le soir venu. Le tueur est déjà là, mais Jérôme réussira-t-il à le neutraliser ?

Après avoir augmenté la pagination de ses albums (de 46 à 52 pages), Alain Dodier revient au tome 19 au format traditionnel mais pour composer un nouveau diptyque, son deuxième après La comtesse-La lettre (tomes 15-16), soit une histoire de 92 pages.

Le tome 18 (Un petit coin de paradis) m'avait déçu, mais je gardai ma confiance en la série et son auteur car ils avaient toujours su rebondir. J'ai eu raison car Un chien dans un jeu de quilles et Fin de contrat forment un des meilleurs récits proposé par Dodier.

Le début est déjà très accrocheur avec ce malentendu où Jérôme est pris pour un tueur à gages par une jeune femme battue. Il entreprend alors son enquête à la fois pour sauver celle qu'il a renvoyée, furieux de cette méprise, mais aussi pour appréhender le vrai tueur qu'elle va retrouver. Tout fonctionne à merveille dans cette introduction, avec une situation originale, poignante et palpitante, des personnages bien campés, et le scénario se déploie en utilisant avec brio les seconds rôles de la série - le curé Arthur, l'épicier Burhan, Mme Rose, Mme Zelda. Même l'absence de Babette devient un ressort participant à la dynamique de l'intrigue.
Certaines séquences sont admirablement conçues, comme la filature du tueur par Jérôme qui va de la page 15 à la page 19, et 52 cases, dont pas moins de 50 muettes. Dodier parvient à traduire avec une économie de moyens mais une épatante intelligence dans le découpage toute la tension de ce passage, sa narration ne se départit jamais de sa coutumière simplicité mais il est impossible de décrocher.
Les enjeux dramatiques vont crescendo tout en ménageant des moments plus légers (comme lorsque Jérôme est légèrement enivré après avoir remonté le moral de sa cliente, puis qu'il est dégrisé en un éclair). 
Dodier utilise aussi un procédé de mise en scène très malin en ne montrant jamais précisément le tueur, qu'on voit le plus souvent de loin, jamais en gros plan. Cette silhouette mystérieuse, mais néanmoins identifiable, rend la menace encore plus efficace puisqu'on ne le voit jamais à l'oeuvre ni de manière rapprochée. L'imagination du lecteur tourne à plein régime sur la dangerosité réelle ou supposée de cet assassin professionnel. Et c'est ainsi que la dernière image du tome 19 nous laisse aussi sidéré que Jérôme.

La suite est plus qu'à la hauteur : Dodier accélère le rythme en concentrant son histoire sur l'affrontement entre Jérôme et le tueur. L'objet initial de l'intrigue (le beau-père violent) est rapidement écarté et réglé, mais cette fois le héros a compris qu'il était devenu la cible. 
Là encore, plusieurs scènes sont exemplairement exécutées : le serpent dans le lit (dont Jérôme se débarrasse avec certes efficacité mais de façon peu orthodoxe), la fusillade dans le bureau du détective (et la course qui s'ensuit pour Jérôme), jusqu'au clou du spectacle, si j'ose dire - le rendez-vous nocturne à la cimenterie. Là encore, Dodier privilégie le silence tout en veillant à une parfaite lisibilité et montée en puissance de la séquence. Les coups de théâtre se succèdent ensuite, mais si bien orchestrés, si intenses, si finement agrémentés de quelques répliques plus légères (où l'on constate qu'il ne fait pas bon utiliser son véhicule pour aider Jérôme)... C'est un vrai régal, et une belle leçon d'écriture.
Le sort réservé au tueur laisse même la porte ouverte à son retour (même si Dodier ne ressort qu'exceptionnellement des dossiers, préférant conserver à la série une accessibilité permanente pour de nouveaux lecteurs).

Visuellement, ces deux tomes donnent aussi à voir un des travaux les plus aboutis (si ce n'est le plus abouti) de Dodier comme dessinateur. 
La variété des décors est toujours spectaculaire et leur rendu saisissant : en remerciant le propriétaire d'une casse, par exemple, on comprend comment il réussit si bien à représenter celle de Max. La scène de la cimenterie est aussi sensationnelle, fruit d'un repérage minutieux, mais aussi de recherches sur les ombres et lumières, les silhouettes, d'une grande élégance.  
Quand il met en scène une filature, comme je le soulignai déjà plus haut, son découpage est vraiment épatant : il use de "gaufriers" entre 8 et 10 cases avec une fluidité impressionnante, et le soin toujours aussi minutieux qu'il met à reproduire les rues et ruelles de Paris sont dignes d'une visite guidée (ici dans le Xème arrondissement). Un autre "morceau de bravoure" se situe au moment où Jérôme est la cible de tirs de fusil dans son bureau : on le voit ramper jusque dans sa cuisine, revenir dans la première pièce après avoir, avec une paire de jumelles, localisé le tireur, descendre les escaliers de son immeuble, traverser une petite cour, atteindre l'immeuble voisin, monter à l'étage, surgir dans l'endroit où se trouvait le tireur (parti entretemps), revenir chez lui, y entendre des bruits suspects et surprendre Rose et Zelda faisant le ménage après s'être inquiétées du bruit - tout ça en 4 pages et une trentaine de plans.
C'est ce qui frappe peut-être le plus à ce stade de la série : la densité de la mise en page alliée à cette fluidité dans la lecture.
Le trait clair, rond, précis, de Dodier fait le reste, en traitant les personnages, récurrents ou épisodiques, avec la même attention, soignant l'expressivité de leurs visages comme celle de leurs attitudes. C'est très fort.

Retour gagnant donc, et doublement car l'ambition du récit et la maîtrise du résultat enthousiasment. Jérôme K. Jérôme Bloche est vraiment une sacrée série, réalisée par un sacré auteur, combinant le divertissement et le suspense, avec des histoires et des dessins imparables.  

vendredi 18 juillet 2014

LUMIERE SUR... DODIER

 ALAIN DODIER
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Jérôme K. Jérôme Bloche
 
 
 
 
 
Jérôme et sa fiancée, Babette
 





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Spirou et le scénariste Raoul Cauvin ont le même âge !

jeudi 17 juillet 2014

Critique 481 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 18 - UN PETIT COIN DE PARADIS, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : UN PETIT COIN DE PARADIS est le 18ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2005 par Dupuis.
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Jérôme accompagne Babette qui va rendre visite à une ancienne collègue hôtesse de l'air, Ingrid, venant juste de mettre au monde un enfant. Elle habite dans un coin reculé de province avec son compagnon Félix, qui vit sous le même toit que sa mère, une vieille femme qui cache un dramatique secret.
Cette situation heureuse va pourtant vite mal tourner car Félix apprend que l'enfant n'est pas le sien et Ingrid avoue à Babette qu'il est le fruit d'une liaison avec un berger italien, depuis reparti chez lui où il a fondé une famille.
Félix rompt d'abord et sa mère ne fait rien pour arranger les choses, insistant sur le fait qu'il ne peut plus vivre avec Ingrid et son bâtard. Jérôme et Babette se préparent à repartir en ramenant la jeune mère, qui ne croit pas non plus pouvoir revivre en couple, à Paris. Mais Félix se ravise et se réconcilie avec Ingrid. Cette décision réveille le côté le plus sombre de sa mère...

Après avoir produit pas moins de quatre albums entre 2000 et 2003, Alain Dodier a fait patienter ses fans deux ans pour livrer ce 18ème tome de la série. On peut estimer qu'il a ressenti le besoin (légitime) de souffler mais aussi que l'inspiration lui est venue avec plus de difficulté si on considère qu'il remercie plusieurs personnes au début de l'épisode, parmi lesquels son ancien scénariste Pierre Makyo mais aussi des collègues comme le dessinateur Félix Meynet (la série Les Eternels, écrite par Yann).

Il faut d'ailleurs bien avouer que ce Petit coin de paradis n'est pas un très bon cru. Comme La marionnette, il s'agit à nouveau d'une histoire en 54 pages mais qui n'a pas le même niveau : au fil de sa lecture, on est sans cesse tracassé, quelque chose ne fonctionne pas, tout n'est pas aussi efficace (que d'habitude, a-t-on envie d'ajouter).
Sans doute, le premier problème de ce récit tient-il dans son prologue : 6 (longues) pages qui dévoilent immédiatement l'acte terrible commis dans le passé par la mère de Félix quand sa précédente compagne décida de le quitter en son absence. 6 pages, c'est déjà conséquent pour démarrer une bande dessinée, mais quand en plus l'auteur choisit de les employer pour nous révéler un élément aussi important sur un personnage, cela devient un handicap pour la suite quand, lorsque les choses se gâtent, que l'histoire progresse vers son climax, un même protagoniste adopte le même comportement (je ne veux/peux pas trop en dire car c'est un vrai spoiler).
Ensuite, la progression dramatique de l'épisode manque cruellement de rythme, avançant comme par à-coups quand Dodier nous a habitués à des narrations exemplaires par leur fluidité. Les personnages manquent singulièrement de nuance dans leurs actions/réactions, les rebondissements interviennent sans proposer de vraie surprise : on devine trop vite, trop facilement comment tout ça va déraper.
Le contraste même entre Jérôme et Félix est par trop convenu également, avec des gags ou des échanges qui ont déjà été exploités auparavant, dans d'autres épisodes. Idem pour le personnage de la mère : Dodier, qui excelle pourtant dans les portraits de femmes d'âge mûr, souvent impliquées dans de sombres affaires, ne parvient pas cette fois-ci à créer une de ces figures aussi accrocheuses, justement parce qu'il dévoile dès le début le secret de celle-ci.
Enfin, si la chute de l'histoire offre, en narration parallèle, un assez belle scène d'action (poursuite, bagarre), elle s'achève par une ellipse qui ne dit rien sur le sort du coupable (on peut certes deviner que ses méfaits ne sont pas restés impunis mais ce n'est pas clairement formulé, alors que la série qui est construite comme des "detectives stories" traditionnelles n'est pas aussi allusive d'ordinaire).
C'est dommage car l'idée de renvoyer en province Jérôme avec Babette permettait d'alterner avec plusieurs précédentes enquêtes urbaines et évoquait évidemment Le gabion (tome 12), un des meilleurs opus dans ce registre, tout en mettant en scène le couple formé par le détective et sa fiancée (ce qui est toujours intéressant car Dodier sait suggérer intelligemment qu'ils ont une vraie relation intime et la situation d'Ingrid laissait une place pour poser la question de la parentalité).

Les dessins sont heureusement toujours aussi bons : le cadre montagneux de cette aventure fournit notamment à Dodier l'occasion d'une scène de randonnée à la fois drôle et spectaculaire. Le décor de la ferme est admirablement représenté.
Le découpage, même s'il est toujours classique et assez dense (une moyenne de huit cases par page, avec un usage habile du "gaufrier"), trahit cependant les faiblesses du récit dont il ne peut compenser les chutes de rythme, le manque d'ambiances fortes.
Le design même des seconds rôles est moins inventif, comme je l'ai déjà relevé pour la mère de Félix et Félix lui-même et plus encore pour Ingrid : aucun de ces personnages de passage n'a l'allure mémorable d'autres guests vus dans de précédents épisodes. Il faut presque se contenter du plaisir de voir évoluer ensemble Babette et Jérôme, qui sont un des couples les plus attachants et crédibles de la bande dessinée, aussi bien psychologiquement que visuellement.

C'est donc une déception, un des tomes les moins convaincants (depuis Un bébé en cavale, tome 10). Rien de bien grave cependant, mais évidemment, c'est notable dans une série qui se distingue par sa constance. 

mercredi 16 juillet 2014

Critique 480 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 17 - LA MARIONNETTE, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : LA MARIONNETTE est le 17ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2003 par Dupuis.
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Jérôme reçoit à son bureau la visite d'une jeune femme qui veut l'engager pour retrouver l'homme qu'elle aime : celui-ci est décrit comme un riche quadragénaire qui ne lui a plus donné de nouvelles du jour au lendemain après qu'elle lui ait annoncé être enceinte de lui. Mais le manque d'informations dont dispose le détective est problématique : en effet, sa cliente ne connaît que le prénom de son amant (Benoît), mais ni son adresse, son métier, n'a pas de photo de lui. Excédée par la nonchalance avec laquelle il envisage cette affaire, elle claque la porte !
Pris de remords, Jérôme se confie à Arthur, le curé de son quartier et son ami, qui lui avait envoyé la jeune femme. Il la retrouve ainsi à son travail (elle est caissière dans un supermarché) et lui promet de retrouver son amoureux. Mais la nuit suivante, elle appelle le détective pour lui dire qu'elle met fin à ses jours car son amant a décidé de la quitter.
A l'hôpital où sa cliente est admise après sa tentative de suicide, Jérôme est à nouveau saisi par le doute : il apprend qu'elle n'est pas enceinte. Puis Babette, sa fiancée, suggère qu'elle est peut-être mythomane. Jusqu'à ce que la romancière Marguerite Dumas rencontre le détective : c'était la maîtresse de Benoît, qui vient de mourir, et qui veut savoir avec qui il la trompait...

Après le dyptique des tomes 15-16 (La comtesse-La lettre, dont j'ai parlé dans la critique n°461), Alain Dodier n'a pas tardé pour livrer un nouvel album des aventures de Jérôme K. Jérôme Bloche, un an après. En ayant expérimenté un récit plus long qu'à l'accoutumée, il a franchi une étape et va désormais écrire des histoires non plus de 46 mais de 54 pages à partir du tome 17.

La marionnette possède une intrigue très dense, à la mesure de ce changement de format. Pendant une trentaine de pages, le récit entraîne le lecteur sur des fausses pistes et lui fait partager les doutes de son héros face à cette cliente qui sort de l'ordinaire : comme Jérôme, on est d'abord surpris, ému, perplexe face à la jeune Roselyne dont la romance a de quoi troubler tant elle ressemble à celle d'un roman-photo, avec son bel et riche amant, ses mensonges avérés, mais aussi sa passion sincère. Arrivé à la dernière page de l'album, l'auteur se paie même le luxe de relancer l'incertitude sur les motivations de la mignonne, dont la personnalité est une des plus complexe de toute la série.
La richesse narrative et les mystères de l'enquête, ses coups de théâtre, son casting étoffé (au premier rang duquel on remarque le rôle tenu par le curé Arthur, un personnage qui va désormais être régulièrement présent dans la série, comme Burhan l'épicier, Mme Rose et Mme Zelda), la participation active de Babette, tout concourt à faire de cet épisode un chapitre ambitieux.
C'est une chose que d'être ambitieux, c'en est une autre que d'être à leur hauteur, et sur ce point, Dodier ne déçoit pas : indéniablement, la série a pris une autre dimension depuis quelques tomes (je situerai ça à partir du tome 11, Le coeur à droite), avec des enquêtes encore plus fouillées, des seconds rôles plus profonds, une tonalité moins humoristique (même si le caractère plus intuitif que rationnel de Jérôme conserve de la fraîcheur et parfois de la drôlerie au déroulement de ses investigations et à ses relations avec les autres).
L'agencement des séquences, avec les phases de recherche, les questionnements du héros, les relances dramaturgiques, le climax, la chute, le dénouement, le tout encadré par un prologue et un épilogue, sont à la fois fluides et réclament de l'attention, ce qui aboutit à un équilibre délicat mais, quand c'est abouti comme ici, à un résultat épatant.

Visuellement, je ne cesserai jamais de souligner la constance du travail de Dodier, qui est un remarquable dessinateur. Etrangement, cette régularité joue presque contre lui car elle aurait tendance à le désigner comme un artiste sans surprise.
Mais, en même temps, considérez le soin avec lequel il anime ses planches, au découpage classique mais à la lisibilité irréprochable ; la diversité des personnages qu'il introduit dans ses histoires, la justesse de leurs physionomies, de leur expressivité, de leurs attitudes (la démarche timide, les moues butées de Roselyne, traitées avec sobriété mais intelligence) ; la qualité de ses décors (les extérieurs des rues parisiennes bien sûr toujours impeccablement reproduites, mais également les intérieurs si éloquents - comme l'appartement de Marguerite Dumas, au mobilier et à l'espace si correspondants au personnage). 
Je préfère mille fois un dessinateur aussi stable, même si moins audacieux, qu'un expérimentateur brillant par intermittence, surtout pour diriger une série de ce calibre, avec ce rythme de production. Avec Dodier, on retrouve le goût des artistes de bande dessinée maîtrisant la langage de leur discipline, l'affinant avec les ans, assurant à leurs lecteurs la garantie d'un travail toujours bien fait.

Un plaisir chaque fois renouvelé, comme en témoigne cet opus, un des meilleurs du titre, le quatrième des années 2000 aussi inspiré (et même plus) que les précédents.  

vendredi 11 juillet 2014

Critique 478 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 14 - UN FAUVE EN CAGE, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : UN FAUVE EN CAGE est le 14ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 2000 par Dupuis.
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Un soir qu'il se rend chez Burhan, l'épicier de son quartier pour y acheter du lait, Jérôme tombe nez à nez avec deux hommes casqués qui braquent le commerçant et tiennent en respect la seule cliente présente. Quand elle refuse de leur donner son sac à main, l'un des voleurs la frappe et Jérôme réagit en bondissant sur l'agresseur avant d'être à son tour brutalisé. Burhan provoque la fuite des voyous en faisant croire que la jeune femme est morte.
Conduite à l'hôpital, celle-ci revient à elle, amnésique. Jérôme décide de l'héberger chez lui en attendant que la mémoire lui revienne, comptant sur un rétablissement rapide. Pendant ce temps, les deux voleurs se rendent chez elle dans l'espoir d'y gonfler leur butin, mais ils vont tomber sur un obstacle inattendu.
Le lendemain, Babette revient d'un de ses voyages et surprend l'inconnue amnésique dans le lit de Jérôme. Croyant qu'il l'a trompée, elle rompt brutalement avec son fiancé qui revient à l'instant chez lui. Le détective entreprend alors d'identifier la jeune femme en affichant sa photo dans le quartier...

Deux ans après la publication du Pacte, Alain Dodier livre ce 14ème tome qui a droit à un bonus : un cahier de 16 pages récapitulant les précédents épisodes et une préface d'Alain De Kuyssche (ancien rédacteur en chef de "Spirou"). Cela permet à tous ceux qui découvrent la série d'en apprendre plus, à ceux qui la connaissent déjà de faire le point, et aussi de montrer que Jérôme K. Jérôme Bloche est désormais un titre important pour son éditeur après 15 années de publication.

L'album lui-même est un très bon cru : comme souvent, Dodier ouvre son récit avec une situation qui va déboucher sur une succession de rebondissements étonnants. Ici, il s'agit d'un braquage commis chez l'épicier Burhan par deux voyous, dont on ne connaîtra jamais l'identité ni le visage : ces méchants de passage vont pourtant devenir à leur tour des victimes à cause de leur avidité et révéler un élément déterminant pour la suite de l'aventure.
A partir de là, l'histoire se divise en deux : 

- d'un côté, pour la majeure partie de l'épisode, nous suivons les efforts de Jérôme pour identifier la belle amnésique qu'il a recueillie, et cela aboutit à un quiproquo important quand Babette croit que son fiancé l'a trompée et lui inflige une crise de jalousie durable - cette crise bouscule la tranquillité d'un couple jusqu'à présent plutôt ménagé (si l'on excepte la disparition de Jérôme dans le tome 9, L'absent, et la menace du tueur dans le tome 11, Le coeur à droite) mais permet aussi de lui donner plus de consistance (un effort que Dodier veut visiblement souligner après que, dans le tome 12, Le gabion, il les ait montrés en vacances) ;

- de l'autre, il y a le "fauve en cage" du titre, qui n'est autre que celui avec lequel habite l'amnésique, et dont le lien avec elle et l'état mental sont habilement dissimulés pendant un long moment au profit d'un suspense intense jusqu'au climax de l'album, spectaculaire. Dodier se sert de ce personnage aussi comme un adversaire physique contre Jérôme et l'instrument qui permettra la réconciliation entre son héros et sa fiancée.

Le dénouement du récit, dans lequel Jérôme dévoile le fin mot de l'affaire à Babette dans une salle de cinéma qui projette Titanic de James Cameron, offre à l'auteur une pirouette amusante en jouant sur l'émotion de l'hôtesse de l'air, visiblement plus émue par le sort de Leonardo Di Caprio que par celui de Jérôme.
Tout ça est encore une fois formidablement bien mené, huilé : Dodier articule son histoire avec une telle facilité que, comme le remarque De Kuyssche dans sa préface, on peut la relire sans risquer de s'ennuyer mais bien pour en apprécier la rigueur.

Les dessins sont également excellents : De Kuyscche parle pour Dodier d'artiste adepte de la "ligne juste". La formule est joliment trouvée et tout à fait vraie : le travail graphique raconte ici une histoire non pas en plus du texte ou en appuyant ses effets mais "à égalité". 
La preuve de cette efficacité, c'est que Dodier n'a pas besoin de passer par des artifices narratifs pour guider le lecteur : on sait toujours où on est, quand, la composition de ses images est toujours claire, le flux de lecture toujours fluide. 
Pourtant, cela ne l'empêche pas d'apporter un soin particulier aux détails, aux décors, aux expressions, de choisir le bon angle de vue pour dramatiser ou alléger une situation, de disposer les ombres et lumières afin de bonifier les ambiances - tout ça n'a l'air de rien comme ça, c'est même l'évidence, ce que tout dessinateur de bd devrait faire, mais parvenir à cette simplicité si élaborée indique qu'on a là un artiste en pleine possession de ses moyens, qui sait utiliser intelligemment les ressources de son art, toujours au service de ce qu'il veut raconter.

Fort de ces avantages, Dodier enchaînera avec un ambitieux récit en deux parties : La comtesse et La lettre, un autre signe qu'il ose désormais développer sa série au-delà des standards. 

mardi 8 juillet 2014

Critique 477 : JERÔME K. JERÔME BLOCHE, TOME 13 - LE PACTE, de Dodier


JERÔME K. JERÔME BLOCHE : LE PACTE est le 13ème tome de la série, écrit et dessiné par Dodier, publié en 1997 par Dupuis.
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Le 39 de la rue Francoeur est en pleine effervescence ! D'une part, Mimi Maréchal, une chanteuse-meneuse de revue qui a fait carrière à Las Vegas, emménage au sixième étage de l'immeuble où vit Jérôme Bloche ; d'autre part, le détective est engagé par Mme Dubois pour enquêter sur la mort de son... Canari.
Jérôme s'investit avec toute son application habituelle à débusquer le tueur d'oiseaux et il le localise rapidement chez Mme Dubreuil dont le fils s'amuse avec une carabine à plomb depuis la fenêtre de sa chambre. Grondé, le jeune homme fait une fugue mais il risque sa vie car, diabétique, il a besoin d'une injection d'insuline matin et soir.
Jérôme reçoit alors un appel anonyme et une grosse avance pour retrouver Jean-François Dubreuil. Sa mission accomplie, il ne va pas tarder à découvrir qui l'a payé : c'est Mimi Maréchal ! Mais quel est le point commun entre elle et le fugueur ? Et pourquoi le chauffeur de la vedette fait-il exprès peu après d'emboutir le jeune homme sur son scooter à la sortie de son lycée - accident bénin en apparence mais après lequel il disparaît à nouveau - ?

Avec une régularité métronomique, Alain Dodier publie, un an après Le gabion, ce 13ème tome des aventures de Jérôme K. Bloche. Il ramène son détective à Paris, d'où il va travailler pendant 5 albums consécutifs.

L'intrigue démarre sur une enquête légère et, apparemment, dérisoire avec le canari tué de Mme Dubois : c'est l'occasion de mettre en scène quelques éléments indiquant l'évolution de la série puisque désormais Jérôme dispose d'une enseigne signalant l'adresse de son bureau en bas de son immeuble et d'un téléphone portable, devant lui permettre d'être facilement joignable (ce dernier objet date l'album car, évidemment, en 98, les mobiles n'étaient pas designés et aussi performants que ceux d'aujourd'hui, mais cela n'est pas kitsch car JKJB n'a jamais été un héros très au point technologiquement parlant).
A partir de cette mission, Dodier brode quand même une enquête qui va se révéler très dense et surprenante puisque l'affaire du canari va le conduire jusqu'au jeune garçon qui l'a tué, lui-même au coeur (mais sans le savoir) d'une histoire de famille entre deux soeurs et de gros sous (un héritage à clé).
Cette capacité à développer un récit à partir d'une idée semble-t-il anodine est devenue une signature de la série et de son auteur, et Dodier excelle dans cet exercice qui lui permet d'embarquer le lecteur en douceur puis, au fil des pages, dans un réseau de personnages troubles que le passé travaille et oppose. A le dernière page, le scénariste peut s'offrir une chute qui boucle la boucle, avec malice, après une succession d'évènements efficacement déployés, un suspense habile, et quelques scènes spectaculaires (ici, un affrontement au sommet d'une flèche de grue entre un kidnappeur et Jérôme, superbement découpé).
Bien entendu, on est en droit de ne pas trouver ça renversant, mais ce n'est pas l'ambition de la série, qui s'appuie d'abord sur une façon de raconter solide, éprouvée, avec des personnages attachants, sur un rythme soutenu, réalisé avec un grand soin tout étant toujours facile à lire, distrayant. Après 13 tomes, JKJB est un titre toujours plaisant, dont l'humilité ne doit pas cacher la maîtrise de l'exécution : cette constance est finalement aussi honorable, et même plus, que d'autres productions qui se perdent en voulant toujours épater la galerie au prix d'effets faciles.

Les dessins de Dodier participent à part égale avec l'adresse de l'écriture au plaisir de la lecture : c'est un artiste qui tient parfaitement ses personnages, leur environnement, au trait élégant et vif.
Là encore, la simplicité de la forme ne doit pas faire croire à un travail élémentaire car, outre des décors (et véhicules) toujours impeccablement illustrés (avec une mention, dans cette aventure, pour les toits de Paris), et des personnages expressifs, aux looks étudiés (comme en atteste la scène de la pendaison de crémaillère chez Mimi Maréchal avec une figuration importante et détaillée), on peut s'attarder sur le découpage très dense qu'impose Dodier et sur lequel il appuie sa narration pour la rythmer. A raison, souvent, d'une douzaine de plans par page, avec des valeurs, des angles, des jeux d'ombres et de lumières, variés, l'action est toujours soutenue, très bien située, offrant au regard une diversité de cadrage très dynamique alors même que l'alignement des cases demeure classique (pas de formes de vignettes excentriques, mais des "gaufriers" ou des piles de bandes bien disposées).
En ce sens, Dodier est un adepte du "less is more", qui est, à mes yeux, la façon la plus intelligente, car la plus durable, la moins "démodable", de raconter en images une histoire - pour peu, évidemment, comme c'est le cas ici, que ce soit fait avec intelligence, au service du récit et le bien-être visuel du lecteur.

Le pacte est une nouvelle preuve qu'on peut - qu'on doit ! - accorder sa confiance à Jérôme K. Jérôme Bloche : l'essayer, c'est l'adopter, et chacune de ses enquêtes aboutit à un album aussi soigné dans sa réalisation qu'agréable dans sa découverte. Mine de rien, c'est certainement une des meilleures séries franco-belges de ces trente dernières années quand on analyse la constance de sa qualité.