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mardi 12 octobre 2021

STRANGE ADVENTURES #12, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner



Le rideau se baisse sur Strange Adventures avec ce douzième épisode. Tom King offre une conclusion de haut niveau à son histoire, qui a pourtant connu des hauts et des bas. A ses côtés, Mitch Gerads et Evan Shaner ont eu à coeur de fermer le ban avec classe. Finalement, le bilan s'avère très positif.


Alanna Strange avec Mr. Terrific libère sa fille Aleea des Pykkt qui la retenaient en otage comme gage de la complicité d'Adam Strange pour conquérir la Terre. A cette occasion, la fillette fait la connaissance de Michael Holt mais se demande où est son père.


Autrefois, sur Rann, après avoir été décoré par Sardath pour avoir défait les Pykkt, Adam Strange explique à Alanna son souhait de rentrer sur Terre, pour prévenir une possible attaque de leurs ennemis. Mais Alanna a tout à reconstruire sur sa planète.


En route pour la Terre, Alanna confie à Mr. Terrific qu'elle compte rentrer sur Rann pour contrecarrer une probable vengeance des Pykkt. Elle souhaite que Aleea reste sur Terre et que Michael Holt s'en occupe.
 

Sur Rann, Alanna achève la rédaction du premier jet de l'autobiographie d'Adam. Elle l'y décrit comme un héros tout en omettant quelqus faits. Bientôt ils partiront pour la Terre pour proposer le manuscrit à un éditeur...

J'ai dérogé à ma règle de ne pas rédiger de résumé pour le dernier épisode d'une mini-série afin de ne pas divulgâcher son contenu. En fait, la vraie surprise n'intervient pas tant dans cet ultime chapitre que dans le précédent et vous pourrez l'apprécier quand vous le découvrirez en achetant le trade paperback (qui sera disponible dès Novembre) ou quand Urban proposera une traduction de ce récit complet.

Ce qui compte ici, c'est la tenue de la conclusion. Contrairement à Rorschach, par exemple, où, jusqu'à la fin, il se passait des choses essentielles dans le parcours du Détective, Strange Adventures ne repose pas (que) sur la résolution d'une intrigue mais sur la manière pour Tom King de finir en beauté.

En effet, on peut voir dans ce douzième numéro que Alanna a encore une histoire à écrire - et, pour un peu, même si c'est improbable, King pourrait en tirer une nouvelle mini-série, une suite directe. L'auteur suggère habilement que les ranniens sont dans une boucle avec les Pykkt et que celle-ci est repartie pour un tour. Mais c'est aussi une manière de formuler un passage de relais plus pacifique, de perpétuer une affaire de famille(s).

Sans rien dire de ce qui s'est passé à la toute fin du onzième épisode, ce qui frappe ici, c'est qu'en vérité Strange Adventures est (peut-être) moins une histoire sur la guerre, les crimes de guerre, les mensonges d'un "héros" de guerre, qu'une histoire sur la famille. Et le plus fort, c'est que l'élément le plus important de cette famille a été longuement hors champ dans cette mini-série puisqu'il s'agit d'Aleea Strange.

La fillette a longtemps été présumée morte, tuée par les Pykkt lors d'une embuscade au terme de laquelle son père a été capturé puis torturé puis libéré, brisé. Cette mort a hanté le récit de telle façon qu'elle a pu justifier le comportement délirant et criminel d'Adam Strange, le soutien sans faille (quasiment jusqu'au bout) de Alanna, mais aussi les doutes de Mr. Terrific. Le fantôme d'Aleea Strange a été en quelque sorte le coeur du récit, son vrai premier rôle.

Puis Adam a révélé ce à quoi il avait consenti (dans l'épisode précédent) pour épargner Rann : il a livré sa fille aux Pykkt pour qu'il abandonne leur conquête de la planète et leur a livré en échange la Terre, qui, malgré ses super-héros, a été dépassée par cette armada extra-terrestre. Un marché ignoble et désespéré de la part d'un homme, d'un père qui n'a vu que cette solution pour gagner une guerre perdue depuis longtemps.

Alanna récupère Aleea dans un bain de sang et avec l'aide de Mr. Terrific. Puis elle explique à ce dernier qu'elle va rentrer sur Rann pour prévenir d'une possible revanche des Pykkt. Mais sa fille restera à l'abri sur Terre, avec un tuteur digne de ce nom : Michael Holt lui-même. La scène et le dialogue sont formidables, parmi les meilleurs qu'ait produits Tom King, qui met en parallèle la situation, le parcours de Alanna et Holt. Ce dernier a perdu femme et enfant mais a su transcender ces pertes en devenant un homme exemplaire, il est le plus à même non seulement de s'occuper d'Aleea mais aussi de comprendre Alanna, qui a suivi un homme dans sa dérive et n'a plus d'autre choix que de retourner veiller sur son peuple, sans remettre sa fille en danger.

Puis King embraye avec un autre grand moment, un twist brillant, de ceux qui vous font reconsidérer les onze épisodes précédents. Nous apprenons donc que c'est Alanna qui a écrit l'autobiographie d'Adam, en s'arrangeant avec les événements pour promouvoir l'image héroïque, idéalisé de son époux. On comprend alors qu'en voulant retourner sur Rann pour déjouer une éventuel contre-attaque Pykkt, c'est au moins autant pour sa planète que pour elle-même, pour se racheter des mensonges qu'elle a contribués à établir. Elle aussi réintègre la boucle, presque comme un geste sucidaire (car il se peut qu'elle meurt contre les Pykkt s'ils reviennent sur Rann), et donc elle ne confie pas tant provisoirement sa fille à Mr. Terrific qu'elle lui demande de l'adopter en cas de malheur.

La réaction de Mr. Terrific est superbement décrite : il refuse d'abord, puis se rend aux arguments d'Alanna car il sait que refuser reviendrait à abandonner Aleea. Surtout, comme précédemment, il reconnait les talents de manipulatrice de Alanna. Elle le vainc. Et ce n'est pas rien de vaincre un héros aussi intelligent que Michael Holt. Mais ce n'est pas seulement une maneuvre : en acceptant la garde d'Aleea, Holt redevient un père, et il y a une évidente gratitude de sa part.

Je n'ai jamais caché que Strange Adventures présentait, à mon goût, des longueurs. Pour la première fois, j'ai trouvé que le format d'une mini-série en 12 épisodes était un peu trop. Que Tom King maîtrise ce format, c'est indéniable (il l'a encore prouvé avec Rorschach, et je fonde de grands espoirs concernant The Human Target). Mais ce n'est pas une garantie automatique, et il me semble que, là, on aurait gagné à quelque chose de plus court, de plus resserré, à la manière de Supergirl : Woman of Tomorrow actuellement (en huit épisodes). Il y a un ventre mou dans Strange Adventures, d'autant plus pervers qu'il ne se situe pas précisèment, simplement par moments l'histoire patine, le rythme ramollit, l'intrigue se relâche.

Et cela s'est senti de manière frappante aussi à cause de la partie graphique. Strange Adventures aura proposé une expérience étonnante à ce niveau avec deux artistes aux styles distincts, chargés chacun d'illustrer une partie de l'histoire. Il est ainsi clair (du moins pour moi) qu'à un moment les pages dévolues à Evan Shaner n'étaient plus essentielles, elles ne participaient plus à la progression de l'intrigue, mais plutôt à montrer des preuves supplémentaires des mensonges d'Adam Strange. Le procédé devenait trop insistant pour n'être pas gênant, lourd. Et ce malgré l'investissement et le talent de Shaner, qui a prouvé que, malgré des mésaventures passées où il avait eu du mal à tenir les délais, qu'il compensait par une technique plus affirmée une productivité laborieuse.

En revanche, il est apparu que Mitch Gerads avait hérité de la partie de l'histoire la plus gratifiante puisque les scènes au présent possédaient un dynamisme plus évident. L'enquête de Mr. Terrific, l'attaque des Pykkt sur Terre, jusqu'aux deux derniers épisodes intenses et riches en coups de théâtre, tout cela formait un matériau passionnant et gagnant pour l'artiste. Là où, me semble-t-il, Gerads a péché, c'est dans le résultat : parfois il abuse des effets que lui confère le dessin numérique, avec une colorisation trop flashy, saturée. Il n'a pas besoin de ça et j'espère qu'il reviendra à quelque chose de plus sobre dans l'avenir, à l'image de ce qu'il a fait sur Mister Miracle.

Quoiqu'il en soit, Strange Adventures aura été une nouvelle preuve que Tom King sait non seulement bien s'entourer (Gerads et Shaner étaient vraiment sur la même longueur d'ondes que lui), mais surtout que sa manière de raconter des histoires, malgré d'évidents tics d'écriture, en fait un auteur à part, immédiatement reconnaissable et au style puissant, original, avec un goût prononcé pour des personnages de second rang dont il fait de vrais héros ambigüs.

vendredi 30 juillet 2021

STRANGE ADVENTURES #11, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner



C'est le pénultième épisode de Strange Adventures et son équipe créative avait prévenu sur Twitter que nous n'étions pas prêts. C'est exact : je m'attendais à quelque chose de prévisible et le dénouement m'a complètement cueilli. Visuellement, c'est aussi superbe, même si les planches de Mitch Gerads éclipsent quelque peu celles d'Evan Shaner. Tom King va conclure son récit en Septembre sans que ses lecteurs sachent à quoi s'attendre.


Les conclusions de l'enquête de Mr. Terrific ont profondément remué Alanna Strange et elle confronte Adam. Il avoue qu'il a effectivement livré la Terre aux Pykkt pour sauver Rann mais aussi parce qu'ils tiennent Aleea en otage sur Mars.


Sur Rann, à la fin de la guerre, Alanna et Adam échouent en territoire Moorm. Ceux-ci n'apprécient pas leur présence mais savent que ce que la planète doit à Adam et ils lui indiquent un dernier bastion Pykkt non loin dont ils veulent être débarrassé.


Adam et Alanna se rendent sur place avec les Moorm et obtiennent la réddition des soldats Pykkt. Mais ceux-ci sont piègés et livrés aux Moorm qui les tuent et les dévorent. POur ce service rendu, les Moorm autorisent les Strange à passer la nuit sur leurs terres.


Le ton monte entre Alanna et Adam quand elle déclare vouloir faire appel à la Justice League pour qu'elle aille libérer Aleea sur Mars. Adam dégaine son pistolet. Alanna tente de le désarmer. Un coup part...

Si on veut aller à l'essentiel, alors il suffirait de s'en tenir à la toute dernière page de ce pénultième épisode, tout à fait inattendue et dramatique. Mais ce serait vous spoiler une énorme surprise, un coup de théâtre imprévisible, et je ne peux m'y résoudre.

Il y a deux mois, à la fin du dixième épisode, j'anticipai sur ce que contiendraient les deux derniers chapitres de Strange Adventures, mais j'étais loin de me douter que Tom King allait me surprendre comme il l'a fait; C'était impossible d'imaginer ce qu'il avait dans son jeu.

Strange Adventures, je l'ai souvent écrit, m'a paru un peu trop long. Tom King a pris l'habitude de construire ses mini-séries en douze chapitres, un format qui lui convient et qui a fait le succès de Mister Miracle ou actuellement de son excellent Rorschach. Ce sera encore la durée de The Human Target qui débutera cet Automne. Mais on voit aussi que le scénariste peut faire preuve de souplesse en adaptant son travail comme c'est le cas avec Supergirl : Woman of Tomorrow (huit numéros). Quand il s'entête en revanche, plutôt bêtement, cela donne Batman/Catwoman, une histoire vraiment conçue pour être appréciée d'un seul bloc et qui souffre d'énormes retards qui gâchent le plaisir (et conduisent à remplacer ponctuellement d'artiste).

Il me semble que Strange Adventures aurait gagné à être plus resserré, en dix épisodes peut-être. Mais il faut aussi reconnaître que, contrairement à beaucoup de ses confrères, si King décompresse un peu trop et cède parfois au verbiage, il sait finir ses histoires en beauté, en laissant le lecteur sidéré. Et ce onzième épisode en est une nouvelle preuve.

Ce défaut structurel de Strange Adventures tient essentiellement au fait que King a expérimenté une narration à deux niveaux soulignée par l'emploi de deux artistes, s'occupant chacun d'une ligne temporelle différente. Si, au commencement, ce dispositif fonctionnait très bien et était bien équilibré, chacun des dessinateurs profitant de scènes fortes en égales proportions, à la longue c'était moins concluant, au point qu'aujourd'hui les flashbacks sur Rann ont beaucoup moins d'impact que les scènes au présent sur Terre. De façon assez ingrate, Evan Shaner se trouve éclipsé par Mitch Gerads à qui reviennent des moments plus forts, plus chargés.

C'est encore une fois le cas cette fois tant la confrontation entre Alanna et Adam Strange passionne bien plus qu'un énième segment sur Rann à la fin de la guerre contre les Pykkt. Shaner ne démérite pas : il créé un design saisissant pour les Moorm, sortes de grands hibous cendrés, énigmatiques et brutaux, dans un décor enneigé, superbe. Mais, soyons lucides, si l'épisode n'avait pas comporté les pages de Shaner, il aurait été encore plus puissant, plus intense. Cest terrible à dire, mais je crois que c'est juste.

Car le climax de l'épisode tient dans le dialogue entre Alanna et Adam : Alanna, dans l'épisode précédent, a reçu les conclusions de l'enquête de Mr. Terrific au sujet des crimes de guerre dont a été accusé Adam. La disparition de leur fille durant le conflit contre les Pykkt sur Rann est lié aux atrocités commises par son époux. L'argumentation de Michael Holt était implacable, en tout cas assez pour que Alanna, soutien jusqu'alors inconditionnel d'Adam, décide de mettre ce dernier dos au mur.

King et Mitch Gerads rendent cet échange incroyablement électrique, ne levant jamais le pied, acculant Adam Strange comme le lecteur, les poussant dans les cordes. Ce n'est pas une banale scène de ménage, mais un interrogatoire et des aveux, puis des justifications. Ce qui est prononcé par Adam est écoeurant et pathétique. Il a vendu la Terre aux Pykkt qui tiennent sa fille en otage pour sauver Rann en faisant croire aux habitants de cette planète qu'il avait, à lui seul (quasiment), eu raison des envahisseurs barbares. Acquis à leur chef de guerre, les ranniens n'ont reculé devant aucune manoeuvre pour commettre des massacres, en utilisant des armes affreuses. Mais c'est bien la compromission de Adam qui dégoûte le plus.

A n'en pas douter, certains lecteurs reprocheront à King d'avoir démoli patiemment Adam Strange. En même temps, Strange Adventures étant publié sous la bannière du Black Label, cela en fait une série hors continuité, qui épargne le personnage pour ses futures apparitions dans des séries DC classiques. King s'est surtout servi de Adam Strange pour communiquer sur la réalité de la guerre, le fait qu'il n'y a pas de guerre propre, honorable. Les vainqueurs gagnent toujours par des moyens compromettants. Il n'y a pas de "belle guerre". Et donc plus largement, il n'y a pas non plus de héros vraiment complètement héroiques, nobles. En temps de guerre, on ne peut l'emporter qu'en se salissant les mains. 

Les comics, super-héroïques, glorifient la notion de héros pour nous présenter des surhommes dont les pouvoirs leur permettent de vaincre le Mal sans se comporter en sauvages ou en criminels. C'est le fondement même du héros de comics : s'il s'abaisse à utiliser les mêmes armes et tactiques que l'adversaire, il ne vaut pas mieux que lui. Mais ce n'est pas réaliste et nous le savons, nous l'acceptons. C'est l'avantage du surhomme : au-delà de ses talents spéciaux, il gagne noblement, de manière irréaliste, et c'est ce qui nous le rend sympathique, admirable, fascinant.

Seulement qu'en est-il quand il s'agit d'un héros qui n'a ni super-pouvoir, ni donc le choix des armes ? C'est ce à quoi répond Strange Adventures en nous montrant à quelles bassesses s'est résigné Adam Strange. Il a quelques circonstances atténuantes bien sûr : fait prisonnier, torturé, contraint par l'ennemi qui tient sa fille, il s'est compromis en pensant sauver l'essentiel. Mais cela ne pèse pas lourd au regard de ce qu'il a accepté pour sauver Rann, sa famille. C'est un héros déplorable, méprisable, non pas tant parce qu'il a abdiqué tout honneur, mais parce qu'il a vraiment cru bien faire, qu'il a cru qu'on lui serait reconnaissant. Et finalement, la colère de King s'exprime à travers Alanna qui n'admet pas ce qu'a fait son mari, parce qu'il la trompé aussi, en lui faisant croire à la mort de leur fille, à la noblesse de leur combat, de leur stratégie. Il l'a compromise aussi.

Oui, vraiment, on n'était pas prêt. Et on est totalement incapable de prévoir comment va se terminer la série désormais. C'est un coup de force. Et c'est ce qui assurera certainement à Strange Adventures, malgré ses hauts et ses bas, une belle place dans la bibliographie de son scénariste et de ses artistes.

lundi 31 mai 2021

STRANGE ADVENTURES #10, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner

 


"The end is nigh" ("la fin est proche") : les fans de Watchmen connaissent cette phrase (inscrite sur le panneau que porte Walter Kovacs/Rorschach), qui s'applique parfaitement à cet épisode, l'antépénultième, de Strange Adventures. Tom King s'apprête à boucler son intrigue et livre un chapitre qui semble révèler la vérité sur Adam Strange. Après, plus rien ne sera pareil... Evan Shaner et, surtout, Mitch Gerads illustrent ce numéro avec maestria.



Alanna Strange a reçu une lettre de Michael Holt/ Mister Terrific. Après avoir mûrement réfléchi à ce qu'il appris sur Adam Strange, il pense être en mesure d'en tirer des conclusions. Mais il doute qu'Alanna sache vraiment qui est son mari, même si elle s'exprime publiquement en son nom.


Premièrement, Mr. Terrific a relevé que les Pykkt n'ont jamais perdu une guerre. Comment alors expliquer qu'ils aient perdu la bataille de Rann ? Adam Strange a, semble-t-il, trouvé une parade. Pourtant l'ennemi l'a épargné après l'avoir capturé puis libéré. et rendu aux siens.


Deuxièmement, alors que les Pykkt ont donc été défaits sur Rann, ils sont arrivés à dominer les héros de la Terre, qui comptent parmi eux le meilleur stratège en la personne de Batman. C'est une prouesse qui interroge. A moins de la rattacher à la captivité et la libération d'Adam lors de la guerre de Rann.


Enfin, subsiste le mystère autour de la mort d'Aleea Strange, à laquelle Mr. Terrific n'a jamais cru. Si on la lie à la victoire des ranniens et la défaite des terriens, alors cela signifie que Adam a négocié avec les Pykkt qui, pour s'assurer sa collaboration, ont gardé sa fille...

Cet épisode, disons-le tout net, va diviser. Les fans de Adam Strange en voudront à Tom King d'accabler ainsi le personnage (même si son crédit était déjà bien entamé depuis qu'il avait avoué à Alanna être l'assassin de l'homme qui l'avait pris à parti lors d'une séance de dédicaces de son autobiographie). Les autres s'interrogeront sur ce qui restera à raconter pour le scénariste dans les deux derniers épisodes encore à paraître (le prochain n° sera prévisiblement consacré à une scène de ménage terrible entre les époux Strange, avant sans doute l'issue de la guerre entre les Pykkt et les terriens).

Quoiqu'il en soit, il convient de rappeler que les séries éditées sous le Black Label de DC Comics ne sont pas censées faire partie de la continuité. Donc cette histoire ne va pas entâcher tant que ça Adam Strange. Pour s'en convaincre, il suffit de se souvenir que dans le run de Brian Michael Bendis sur Superman, Adam Strange apparaissait comme un héros intact, à qui le kryptonien ne reprochait rien en rapport avec les événements de Strange Adventures (sans parler du fait que le héros de Rann apparaissait dans un autre costume, celui qu'il portait déjà dans Justice League United durant les New 52).

Tout ça pour dire qu'il faut donc relativiser avant de crier au scandale. Mais il est certain désormais (sauf si les hypothèses et les conclusions de Mr. Terrific sont erronées) que Adam Strange dans cette mini-série n'a plus rien d'un héros, d'un brave. Et ça en dit long sur l'intention de Tom King qui, s'il n'a vraisemblablement rien spécialement rien contre son héros, paraît avoir voulu aborder un sujet qui dépasse de loin la fiction.

Avec Rorschach et Batman/Catwoman, Strange Adventures fait partie d'une "trilogie de la colère", comme l'a désignée Tom King. Ancien militaire et agent de la CIA au Proche-Orient, le scénariste est hanté par la guerre et ses conséquences. Dans Mister Miracle, il évoquait le stress post-traumatique. Dans Sheriff of Babylon, il brodait une intrigue sur les dommages collatéraux du conflit en Irak. Dans Rorschach, il parle des survivalistes dont certains sont des vétérans de l'armée et des conspirationnistes qui voient des ennemis partout. Dans Strange Adventures, il traite des crimes de guerre et de la notion même d'héroïsme, compatible ou pas avec le fait de guerroyer - autrement dit : peut-on faire la guerre noblement ?

La réponse apportée, via les déductions opérées par Mr. Terrific, est négative. Tom King use d'une narration très fournie, voire verbeuse (un peu plus de concision, moins de citations, n'auraient pas affaibli le récit, mais c'est une remarque qui vaut pour toute cette série, un peu trop longue globalement). A l'exception de quelques rares pages, l'épisode est essentiellement illustratif, avec un texte en voix-off (le texte de la lettre de Mr. Terrific) et des images pour l'accompagner; pas, ou quasiment pas de dialogues. On sent bien que parfois King s'écoute un peu sinon parler, du moins écrire, il est un peu enivré par sa prose, brillante, cultivée, mais aussi bavarde. Ce n'est pas forcément désagréable, mais mieux vaut être prévenu.

Ensuite, il y a la démonstration elle-même : le raisonnement de Mr. Terrific est brillant, implacable, terrible. Comme lui, nous doutions que Aleea Strange soit morte, et la théorié avancée ici est crédible, mais aussi glaçante. De même, l'analyse de la défaite rannienne des Pykkt puis de la victoire des mêmes Pykkt contre les terriens (même si le conflit n'est pas encore terminé, mais on sent que la situation est critique) est pertinente et abominable à la fois.

D'un point de vue graphique donc, l'épisode doit beaucoup à Mitch Gerads qui a la charge des passages avec Alanna. L'artiste domine son affaire et supplante la prestation de son collègue, Evan Shaner, qui doit dessiner des scènes de guerre désormais redondantes et sur lesquelles plane désormais le mensonge. Shaner s'acquitte de sa tâche avec élégance, comme toujours, mais il hérite de moments ingrats, sans vraiment avoir de quoi briller particulièrement, c'est une collection de vignettes qui ralentit l'ensemble, ne montre rien de nouveau, tout à fait dispensable. C'est cruel mais aussi évident. Cet épisode est trop long, et les pages de Shaner auraient pu sauter sans que cela ne porte préjudice au récit.

En revanche, donc, Gerads a le loisir de briller et ne s'en prive pas. Nous suivons Alanna dans des scènes banales contredites par le texte : la rannienne prend une douche, s'habille, se maquille, endosse son jetpack vole jusqu'à la Maison-Blanche, rencontre le Président des Etats-Unis, puis se déplace jusqu'à une base militaire, s'entretient avec un officier sur l'armement perfectionné par la technologie de son monde, pose avec des troufions, rentre à son hôtel, se démaquille, accueille Adam qui découvre la lettre de Mr. Terrific.

Toutes les pages de Gerads représentent une femme résolue, apparemment imperméable aux conclusions de Mr. Terrific, ayant ses entrées dans les plus hautes sphères de l'Etat américain et de l'armée, jouant de son charme naturel avec des soldats ravis. Puis finalement, le vernis craque, le miroir se brise (littéralement) et la dernière page laisse deviner un échange très orageux. Gerads impressionne par sa manière de pointer des détails savoureux, comme quand Alanna, jetpack au dos, s'envole en tenant ses talons aiguilles pour ne pas les perdre en route. Ou alors en saisissant son regard noir quand elle se démaquille au même moment où nous lisons la fin de la lettre de Mr. Terrific, en comprenant que Alanna admet la crédibilité de son raisonnement.

C'est brillant donc, visuellement (à double titre car Gerads use - et abuse même un peu - des effets de brillance, avec une dorure quasi-permanente, comme si un filtre était appliqué à l'image). King démolit méthodiquement, froidement, Adam Strange pour exprimer toute sa rage contre les sales guerres, gagnées sans dignité. 

jeudi 1 avril 2021

STRANGE ADVENTURES #9, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner



A partir de ce neuvième épisode, nous entrons dans le dernier tiers de l'histoire de Strange Adventures, autant dire la dernière ligne droite. Et c'est un numéro très direct, très fort, très dérangeant aussi que livre Tom King. A la fin de ce numéro, il laisse même filer un indice sur un point-clé de son intrigue... Mitch Gerads est en feu, tout comme Evan Shaner : les deux dessinateurs signent des planches remarquables. Tout est en place pour un final explosif.


Rann. Adam Strange s'introduit dans une citadelle fortifiée des Pykkt à la nuit tombée après avoir tué deux gardes. Une fois dans la place, il se déleste de son jet-pack et tire dessus. Une fumée verte s'échappe des réacteurs. Un Pykkt le surprend mais meurt, étouffé, par le gaz qui fuit du jet-pack.
 

Tandis que Adam rejoint sur un surplomb rocheux Alanna et Sardath, les Pykkt, enfumés, fuient leur citadelle, paniqués. Le gaz toxique en tue beaucoup mais un autre piège mortel les attend à l'extérieur de la fortification quand les Rocks les enterrent vivants en ouvrant une fosse géante.


La Terre. Les Pykkt continuent leurs assauts incessants sur les grandes villes américaines. Les super-héros sont dépassés par leur nombre. Adam Strange semble être le seul en mesure de percer leurs défenses. Il évacue Batman touché par un tir ennemi.
 

Dans un bar, Michael Holt regarde une interview de Alanna à la télé où elle explique que si son mari a effectivement commis des exactions contre les Pykkt sur Rann, c'était pour sauver son peuple. La Terre est-elle prête à gagner salement une guerre pour ne pas tout perdre ?

La lecture de Strange Adventures a révélé une limite dans le format favori de Tom King, la mini-série en douze épisodes. Nul doute que cette histoire en tout cas aurait gagné à être plus ramassé car depuis le début de son second acte, l'action et l'intrigue sont beaucoup plus captivantes, les enjeux plus dynamiques, les caractères plus affirmés.

L'épisode de ce mois-ci paraît deux mois après le précédent puisque les auteurs, avec l'accord de leur editor, ont préféré prendre un peu plus de temps pour conclure leur récit au lieu de risquer de bâcler. Dans le cas de Mitch Gerads, cela était inévitable puisqu'il a collaboré, toujours avec Tom King, à un épisode de l'anthologie Batman : Black & White.

Toutefois je n'ai pas éprouvé de difficulté à rentrer dans l'histoire après cette interruption car désormais la situation est bien ancrée, on ne risque pas d'être largué. Mon résumé, je le précise pas, n'est pas une transcription littérale de l'épisode, j'ai préféré (comme je le fais avec Batman/Catwoman) un déroulé chronologique afin de souligner la structure en écho du script de King et pour faciliter mon analyse. J'ai aussi veillé à ne pas révéler ce que sous-entend la dernière réplique de l'épisode, mais j'y reviendrai.

Ce qui frappe, en effet, c'est la volonté de King de jouer franc-jeu après avoir baladé le lecteur pendant la première partie de la série. On sait désormais que Adam Strange a effectivement ce lecteur en colère qui l'avait pris à parti dès le premier épisode, croyant qu'il était un alien capable de le compromettre sa réputation. On sait à présent qu'il a effectivement commis des crimes de guerre sur Rann contre les Pykkt : en effet, la Justice League a rendu public son rapport et accable Strange. La calendrier étonne puisque ce document surgit alors que la Terre est assaillie à son tour par les Pykkt, mais on comprend qu'il s'agit d'une manoeuvre de l'équipe de héros pour se démarquer de Strange, dont l'image devient trop sulfureuse.

Pourtant, on s'aperçoit que le lcalcul de la Ligue est raté. En effet, grâce à une interview de Alanna Strange, où elle confirme les conclusions du rapport, l'opinion prend malgré tout le parti d'Adam. Tom King signe un dialogue vraiment magistral dans son ambiguïté à ce moment-clé : Alanna justifie la conduite de son mari par un raisonnement simple et perturbant. Adam Strange a gagné une guerre et sauvé son peuple et leurs alliés contre les Pykkt. Il l'a fait en usant de méthides discutables mais en épargnant des populations entières. La seule question à se poser alors serait : doit-on mener une guerre loyalement contre un ennemi impitoyable au risque de perdre ? Ou ne pas reculer devant certaines stratégies pour gagner ?

Pour des éditorialistes, finalement, le comportement d'Adam Strange se justifie. Il faut mieux gagner, coûte que coûte. Ce n'est évidemment pas ce que croit la Justice League, en particulier Superman pour qui la victoire se remporte dignement sinon on n'est pas meilleur que celui qu'on combat. Une vision idéaliste mais humaniste. King se garde bien de trancher et laisse au lecteur la liberté de choisir son camp. Ce n'est pas un choix simple et je suis moi-même embarrassé face à ce dilemme.

Mais à la lumière des flash-backs sur Rann, lorsqu'on voit littéralement ce qu'a fait Adam pour vaincre les Pykkt, on ne peut s'empêcher d'être saisi d'effroi. Les deux pièges qu'il tend à l'ennemi dans une bataille cruciale sont horribles. L'usage de gaz toxiques et le renfort des Rocks qui enterrent vivants les Pykkt en fuite puis le massacre vengeur commis par les Heltotaat, tout cela est franchement abominable, n'a absolument rien d'héroïque. Les Pykkt sont des monstres, certes, mais Strange, les Ranniens et leurs alliés ne valent alors pas mieux.

Parce qu'il a déjà écrit, abondamment, sur la guerre, ses atrocités, ses répercussions, on comprend bien où veut en venir King en dévoilant tout cela. Démocrate fervent, le scénariste a servi dans l'armée sous des administrations républicaines et il sait les dérives abjectes de la guerre menée pour des motifs qui n'ont rien de noble. D'ailleurs, plus largement, King dit que la guerre, quelle que soit la raison pour laquelle elle est menée, qui que ce soit qui la décide, n'a rien de noble, d'héroïque.  Il ne s'agit pas de sauver des populations opprimées, ou même de réellement se défendre contre des meurtriers, mais de servir des intérêts stratégiques au niveau économique. La guerre est une conquête, les pays qui en sont les théâtres deviennent des territoires sous occupation, et les victimes deviennent des "dommages collatéraux", des chiffres qui effacent des noms, des existences, des deuils. Le soldats peuvent être des héros, mais les guerres ne sont jamais héroïques : la guerre, c'est l'échec, jamais la victoire, de l'humanité.

Strange Adventures a progressé cahin-caha depuis neuf épisodes, parfois en côtoyant les cîmes, parfois en se traînant au sol. Ses artistes n'ont pas toujours été inspirés ou en mesure de rattraper un script inégal. Mais quand les planètes s'alignent, alors c'est une production puissante, intense, qui excuse presque tout ce qui n'a pas fonctionné (ou qui n'a pas aussi bien fonctionné que prévu).

Ce numéro offre de remarquables prestations de la part de Mitch Gerads et Evan Shaner, d'autant plus qu'ils ont à jouer des partitions semblables mais en sachant les rendre distinctes. A Gerads la mise en scène d'une guerre chaotique, à la façon d'un reportage, avec la confusion que cela engendre, les ruptures de tons, les enchaînements brusques. Avec sa colorisation directe et numérique, Gerads suit principalement l'évacuation par Adam Strange de Batman, blessé d'ailleurs par sa faute puisqu'il l'a distrait. Gerads cadre majoritairement en contre-plongée puisqu'on est quasi en permanence dans les airs, sous une pluie de rafales lasers. C'est très efficace et vertigineux car on reste dans l'incertitude : Adam réussira-t-il a déposer Batman à l'abri, dans un hôpital ? Puis il y a une belle et brêve scène avec Superman contre un robot géant au cours d'un échange sur la victoire à la loyale.

Mais on peut aussi préférer le montage habile d'une autre scène quand Michael Holt regarde l'interview d'Alanna à la télé, lorsqu'elle explique son art de la guerre, sa vision du conflit sur Rann. Entrecoupée par le vol d'Adam, et avec un effet de zoom sur Michael Holt, il y a une tension extraordinaire dans ce moment.

Le style de Shaner est plus sobre mais les scènes dont il s'occupe sont peut-être les plus glaçantes. En fait, mises bout à bout, ce ne sont pas des scènes mais bien une séquence, in extenso. Je regrette d'ailleurs un peu que le script n'ait pas joué à fond le déroulé sans interruption de cette séquence qui aurait été encore plus forte, plus saisissante. Suivre Adam dans la citadelle Pykkt, voir le gaz mortel s'échapper de son jet-pack, puis le voir observer avec des jumelles la sortie des Pykkt affolés avant que les Rocks ne les enterrent vivants, tout ça d'un seul tenant, aurait été incroyablement plus redoutable que le saucissonnage imposé par le scénario de King (qui parfois donne quand même le baton pour se faire battre avec sa manie de la narration parallèle). Dommage. Mais quels dessins de Shaner quand même, ligne claire, découpage au cordeau, valeurs de plans et angles de vue impeccables, compositions superbes : tout y est !

On s'engage donc dans une dernière ligne droite passionnante. Trois épisodes avant la fin et un énorme potentiel - surtout que le sort d'Aleea Strange est suggéré à la toute dernière ligne et ouvre bien des hypothèses sur "l'autre monde" évoqué par Adam Strange... 

mercredi 27 janvier 2021

STRANGE ADVENTURES #8, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner



Nous atteignons le dernier quart de la mini-série et Strange Adventures continue sa progression imprévisible. Tom King prend son temps, comme d'habitude, et plonge le lecteur dans une profonde interrogation sur son héros, ce n'est pas une histoire qui se lit facilement. D'autant plus que des choses horribles s"y passent, montrées tour à tour de manière suggestive par Evan Shaner ou plus directe par Mitch Gerads.


Les Pykkt ont commencé leur attaque contre la Terre et tous les super-héros sont sur le pied de guerre pour tenter de les repousser. Batman coordonne la riposte comme il le peut mais quand il demande à Flash de quitter sa position pour sauver Phoenix, le bolide constate que la ville est détruite.


Sur Rann, dans le passé. Adam Strange s'est échappé et rejoint Alanna. Sa captivité l'a changé, même s'il ne nie. Son épouse lui demande de parler à leur fille qui s'inquiète pour lui mais il prétend être trop occupé pour l'instant. Les esprits s'échauffent.


Finalement, Adam va voir Aleea, sa fille. Elle joue à imaginer une riposte contre le Pykkt, il jure de la protéger à tout prix car elle est ce qu'il a de plus cher. Sardath appelle Adam pour interroger un prisonnier Pykkt. Mais il préfère l'exécuter et promet de gagner la guerre malgré tout.


Sur Terre, aujourd'hui. Mr. Terrific réussit à capturer un Pykkt et l'interroge avec Batman. Le prisonnier finit par déclarer que Strange a décimé son peuple durant la guerre contre Rann, commettant un véritable génocide...

Strange Adventures, au fil des épisodes, s'est présenté de plus en plus nettement comme un récit sur la vérité. Et dans une histoire de guerre, passée ou présente, la vérité du vainqueur n'est jamais celle du perdant. Adam Strange s'est livré dans son autobiographie comme un guerrier noble, ayant vaincu l'ennemi avec honneur. Ce n'est évidemment pas si simple et cet épisode le confirme.

Quand Tom King explique que Strange Adventures fait partie d'un triptyque (avec Rorschach et Batman/Catwoman) sur la colère, il ne faut sans doute pas l'interpréter du point de vue du seul héros. Cette colère, c'est aussi celle de celui qu'a vaincu Adam Strange autant que celle de Strange lui-même. Mais là encore, il y a la colère qu'on admet, qu'on avoue, et celle qu'on nie. Adam Strange nie sa colère comme son adversaire nie le fait qu'il a combattu et vaincu avec honneur.

Les premières pages de l'épisode alternent comme d'habitude des scènes courtes sur la guerre entre Rann et les Pykkt et la guerre entre la Terre et le Pykkt, sur deux temporalités. Tandis qu'aujourd'hui, les super-héros de la Terre affrontent l'armée Pykkt, hier Adam Strange retrouve sa femme et ses alliés après avoir été fait prisonnier (comme ce fut raconté dans le #7).

Mais, au fait, comment s'est-il échappé du tortionnaire qui le retenait dans l'épisode précédent ? Le récit fait l'impasse sur ce point, pour mieux semer le trouble sur cette partie de l'intrigue, qui se veut la transcription en images de l'autobiographie "officielle" de Strange. On peut aussi imaginer qu'il a été relâché par ses geôliers. Mais à quel prix ? A moins que le but de sa capture était de le démolir psychologiquement, de le briser moralement.

Et c'est l'hypothèse la plus vraisemblable. En effet, briser Adam Strange, c'est briser le chef de l'armée de Rann, briser le héros de la planète attaquée par les Pykkt. Pire : c'est le renvoyer auprès des siens diminué, et donc faillible, un moyen encore plus sûr de torpiller les ranniens.

Barbu, hirsute, mais aussi taciturne, Adam Strange reparaît miraculeusement. Il jure à sa femme aller bien. Mais on comprend vite, comme Alanna, que ce n'est pas vrai : il évite leur fille, inexplicablement, prétend réfléchir à une riposte sévère, s'engueule avec sa femme, change d'avis en allant parler à Aleea... Et répond à un appel de son beau-père pour interroger un prisonnier Pykkt qu'il exécute froidement en se moquant de la possibilité de lui soutirer des renseignements parce qu'il va gagner la guerre, avec ou sans ça. Puis, en fin de compte, de manière hallucinante, il emmène sa fille pique-niquer !

Sous le trait clair d'Evan Shaner, le surréalisme de ces scènes est encore plus étonnant car la violence surgit de manière aussi rapide qu'imprévisible. L'artiste ne change pas sa colorisation, toujours lumineuse, aux teintes douces. Comme il n'applique aucun à-plat noir, tout est fait dans ce dessin pour rassurer, présenter les situations de façon transparente. Par conséquent, quand Alanna et Adam se disputent, et que les noms d'oiseaux comment à fuser, on est vtaiment surpris car la mise en scène, l'ambiance qui précédent ne préparent pas à cette violence.

Mais l'effet est encore plus terrible quand on lit la scène avec le prisonnier Pykkt et Sardath. Le Pykkt baragouine un sabir incompréhensible pour les personnages comme pour nous. Adam tend l'oreille malgré tout, on pense alors que, peut-être, lui décrypte un peu ce qui est dit. Puis tout bascule. Adam braque son pistolet sur le front du prisonnier - sans doute pour le menacer. Puis il lui tire dessus à bout portant. Le rayon laser du flingue emporte la tête du Pyykt. Adam est impassible. Sardath (et nous), horrifié(s). Shaner vient de signer une scène atroce, comme on ne l'attendait pas de sa part, car son style est si apprêté, si séduisant... Redoutable.

Quand dans les dernières pages de l'épisode, on voit partir Adam et sa fille pour un pique-nique (alors que la guerre continue, et après avoir assisté à l'exécution du Pykkt), on est glacé d'effroi car on sait que quelque chose d'encore plus terrible va avoir lieu. Sans aucun doute, l'explication sur la mort d'Aleea Strange (si elle est vraiment morte, car il s'agit du point le plus sujet à caution de l'histoire).

Par un jeu efficace de contraste narratif et esthétique, la partie au présent et sur Terre permet à King et Mitch Gerads de changer de registre tout en prolongeant ce que raconte la partie dans le passé sur Rann. On assiste à des destructions massives par les Pykkt sur Terre (Phoenix est rayée de la carte et la double page qui l'illustre représente parfaitement l'horreur du désastre, avec des couleurs saturées). On voit les super-héros, le plus souvent montrés de loin, dépassés par une armée alien aux soldats innombrables (lorsque Superman précise qu'il ne s'agit en plus que de la première ligne d'attaque, ça donne une idée de la force de frappe Pykkt). Les efforts déployés par les héros vont du spectaculaire (Dr. Fate) au dérisoire (Green Arrow).

L'apocalypse visualisée, King et Gerads ont prouvé au lecteur que c'était sérieux. Ils changent de braquet pour montrer Mr. Terrific, qui a délaissé provisoirement son enquête sur Adam Strange, capturer un Pykkt. Non sans humour d'ailleurs puisque Batman arrive sur les lieux ensuite, visiblement ahuri d'avoir été précédé par son collègue. Les deux héros vont occuper le centre de cette partie de l'épisode, dans laquelle, c'est notable, Adam Strange n'apparaît pas (sauf dans la toute dernière image de l'épisode).

Suivant la règle immuable du "no kill" des super-héros, Batman et Mr. Terrific ne vont pas se laisser aller à la torture, encore moins au meurtre de leur prsionnier. Mais l'interrogatoire se heurte au même mur car, même si Michael Holt et Bruce Wayne maîtrisent la langue Pykkt (ce ne sont pas les héros les plus intelligents du monde pour rien), ce que consent à dire leur prisonnier leur reste incompréhensible. Jusqu'à ce qu'il éructe un nom qui ressemble fort à celui de Adam Strange. Et crache toute sa haine contre le héros de Rann.

Comme dans l'épisode précédent, où Strange avouait à Alanna avoir tué cet homme qui l'avait interpélé lors d'une séance de dédicaces, encore une fois, c'est à Mitch Gerads que revient la tâche de dessiner une scène d'aveu vertigineuse. Le Pykkt dénonce un génocide commis par Strange pour gagner la guerre, avec des affirmations abominables (meurtres de femmes, d'enfants, d'hommes, de manière préméditée et organisée, sans pitié, sans merci). Alors bien sûr, le Pykkt peut mentir, exagérer, mais tout indique, dans le découpage, les angles de vue, les dialogues, la progression dramatique de cette scène, que ce n'est pas le cas. Adam Strange a vraiment commis l'irréparable, l'impardonnable, déjà par le passé. Ce n'est pas un héros de guerre, mais un criminel.

Il y a un phénomène de sidération qui suit la lecture de cette épisode. D'abord parce que Tom King désintègre Adam Strange, et il le fait implacablement. Ensuite, parce que le rythme du récit rend ces révélations totalement stupéfiantes et choquantes. On avance avec crainte et tout se confirme, c'est vraiment tétanisant. Mais plus encore que les deux points précédents, on est sidéré parce que cela sonne vrai, on se dit que c'est ça, la guerre et ce qu'elle fait aux hommes. Simple troufion ou chef de guerre, on en revient jamais indemne. Il semble que Adam Strange n'en soit jamais revenu. Et Tom King réussit brillamment à nous le raconter de sorte que le traumatisme est ressenti comme rarement.

dimanche 6 décembre 2020

STRANGE ADVENTURES #7, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner


Après une pause le mois dernier (tout de même marquée par la parution du director's cut du premier épisode - mais sans plus-value), Strange Adventures entre dans son second acte avec ce septième épisode. Tom King imprime toujours un faux rythme à sa saga et déroute encore davantage avec un récit riche en scènes hallucinatoires. Visuellement, en revanche, c'est superbe grâce aux efforts de Mitch Gerads et Evan Shaner, qui, pour la première fois, harmonisent davantage leurs graphismes.


Alors que le rayon Zeta le renvoyait sur Rann, Adam Strange resurgit sur Anthorann, une planète voisine. Il est fait prisonnier par un savant qui le torture car il le juge responsable de la chute de son monde au cours de laquelle il a perdu les siens.


Sur Terre, des éclaireurs Pykkt font leur première apparition. Adam Strange en tue deux après avoir tenté de raisonner le premier puis lors d'un combat entre le second et Batman. A cette occasion, les deux héros s'opposent sur leurs méthodes, Batman jugeant qu'il faudrait capturer un Pyktt pour l'interroger.


Soumis à des drogues hallucinogènes, Adam Strange, sur Anthorann, passe un sale moment, croyant même rejoindre Alanna et leur fille Alea. Sur Terre, Il avoue à Alanna avoir bel et bien tué l'homme qui l'avait agressé lors de la séance de dédicaces, persuadé qu'il s'agit d'un espion métamorphe Pykkt.


Sur Anthorann, Adam observe la flotte Pykkt sur le point de fondre sur Rann. Il réussit à se défaire de ses liens et tue le savant, entouré de soldats Pykkt...

Si Tom King a deux péchés mignons, c'est son goût pour les dialogues psychologisants et les narrations parallèles. Dans le premier cas, lorsqu'il se laisse aller, le résultat peut être si assommmant qu'il noie ce qu'il raconte, on peut dire alors que le scénariste joue contre sa BD. Dans le second cas, sa maîtrise lui permet d'être rarement pris en défaut.

Si le premier épisode de Batman/Catwoman, sorti cette semaine, prouvait que King pouvait articuler une histoire avec trois lignes temporelles avec un réel brio, et sans que le rythme défaille, il faut bien reconnaître que la mécanique semble grippée dans Strange Adventures. Dans le premier acte de la série, au cours des six premiers épisodes, on a même eu l'impression de plus en plus marquée que les allers-retours entre présent et passé, Terre et Rann, étaient plus redondants qu'enrichissants. Le mystère de l'intrigue reposant sur les possibles crimes de guerre commis par Adam Strange ne passionnait plus guère.

C'est là toute la différence entre style et manièrisme. Il fallait donc que King se reprenne, sous peine d'infliger au lecteur un deuxième acte laborieux, voire décourageant. Est-ce pour cela qu'il entame ce septième épisode en ne craignant pas de totalement dérouter ? En effet, d'un côté, de nos jours, l'invasion Pykkt débute sur Terre ; et de l'autre, Adam Strange est soumis à des expériences par un savant d'Anthorann, planète voisine de Rann.

Les deux temporalités s'opposent radicalement. D'un côté, on a droit à une succession de scènes violentes et sèches, dans un climat hivernal et urbain, où des éclaireurs Pykkt se font dessouder sans ménagement par Adam, au grand dam de Batman qui souhaiterait en capturer un pour l'interroger sur les manoeuvres de l'armée ennemie. De l'autre, on est entraîné dans une suite de scènes surréalistes, douloureuses, fruits des expériences subies par Adam sur Anthrorann.

Sur un plan visuel, Evan Shaner surprend franchement en se chargeant de dessiner les hallucinations de Adam. Alors que l'artiste a un style plutôt sage, il sort de sa zone de confort pour produire des images déstabilisantes, à la fois folles, absurdes, et cruelles. Comme King ne nous informe pas tout de suite de qui inflige ce supplice au héros, on est aussi déstabilisé que lui. C'est bien joué, mais il faut accepter de ne pas savoir qui fait quoi, ce qui est vrai ou faux. Mais ça tombe bien finalement, car on en revient aux fondamentaux de l'histoire.

King fait preuve d'une malice certaine, dans laquelle Shaner le suit fidèlement. Par exemple, à un moment, Adam atterrit dans un décor très étrange avec des créatures dont les têtes sont remplacées par des mains géantes. On devine dans une large case que ces mains expriment une phrase en langue des signes et c'est bien le cas : traduit, cette phrase dit "Passez une bonne journée". Ironique quand on sait le calvaire que supporte alors Adam.

En parallèle donc, sur Terre, en même temps que le temps devient hivernal, la guerre est aux portes de notre monde. Adam a un échange, bref mais éloquent, avec Batman après avoir tué un éclaireur Pykkt que la dark knight avait pourtant vaincu. Batman s'insurge en rappelant qu'il ne tue pas ses ennemis. Adam lui répond que c'est la différence entre eux : lui vient d'un monde où exécuter son adversaire garantissait sa survie.

Mais la grande scène de cette partie terrienne, c'est évidemment celle des aveux. Alors que Adam partage un bref répit avec Alanna, il consent à lui révéler qu'il a bien assassiné l'homme qui l'avait violemment interpelé lors d'une séance de dédicaces (dans le #1). Pour se justifier, Adam explique qu'il était persuadé qu'il s'agissait d'un espion métamorphe à la solde des Pykkt car il savait des choses à son sujet que seul l'ennemi de Rann pouvait connaître. Même s'il sait avoir tué un innocent, Adam reste convaincu que sa victime annonçait l'invasion Pykkt actuelle. 

King lâche donc cettte bombe à mi-parcours de sa série. Mais aussi, surtout juste après le sixième épisode où Alanna avait raconté à Mr. Terrific que Adam avait été capturé par les Pykkt puis qu'il leur avait échappé, mais visiblement traumatisé. Et qu'ensuite leur fille avait été assassinée dans une embuscade ennemie, dans des conditions telles que le corps d'Alea n'avait pu être ramené.

Tout se lie alors sous nos yeux : la captivité d'Adam, c'est celle dessinée par Shaner, avec l'injection de drogues, une torture lente et longue, qui a littéralement brisé le héros de Rann. Au point de le rendre fou et criminel lors de son retour sur Terre, en croyant qu'un lecteur agressif était un espion ennemi ? Il semble bien. Mais King ne dit pas (encore) tout car le véritable sort d'Alea reste sujet à caution. Et l'imagination du lecteur fait le reste. Et si Adam avait aussi tué sa fille - pour empêcher que les Pykkt ne la capture peut-être... Ce serait horrible, mais j'ai le sentiment que le scénariste garde dans manche une autre carte spectaculaire et choquante.

Dans ses pages, depuis le début de la série, Mitch Gerads a clairement donné au couple Strange les traits de deux acteurs : Adam ressemble à Armie Hammer et Alanna à Olivia Munn. Ce n'est pas le premier à procéder de la sorte (on se souviendra que J.G. Jones avait aussi casté les personnages de Wanted et Bryan Hitch avait aussi donné des visages de comédiens célèbres à des Ultimates). Le souci, c'est qu'on avait d'un côté la distribution de Gerads et les mêmes personnages dessinés par Shaner, qui, eux, ne ressemblaient pas du tout à Armie Hammer et Olivia Munn.

Pour la première fois pourtant, il m'a semblé que Shaner faisait un pas dans la direction de Gerads et donnait à son tour à Adam et Alanna les traits des acteurs choisis apr son collègue. Cela unifie le récit, on a davantage le sentiment de voir les mêmes protagonistes et donc de suivre la même histoire sur deux temporalités différentes. Mais cela signifie aussi que Gerads a gagné cette partie en entraînant Shaner. Il faudra observer si cela se confirme dans les prochains épisodes. Et surtout si cela n'a pas un effet pervers car dessiner des personnages en les faisant ressembler à des acteurs peut parasiter la lecture : à force on peut finir par davantage voir les acteurs que les héros de fiction.

Ce septième chapitre relance donc la série au bon moment. Mais il faut confirmer. Surtout quand on compare la qualité de Strange Adventures avec le brio de Rorschach et Batman/Catwoman. En vérité, King est face à son plus redoutable concurrent : lui-même.  






jeudi 15 octobre 2020

STRANGE ADVENTURES #6, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner

 
Couverture de Mitch Gerads
Couverture de Evan Shaner


Avec ce sixième épisode de Strange Adventures, nous sommes à mi-parcours de la mini-série écrite par Tom King. Le titre va d'ailleurs s'interrompre provisoirement : le mois prochain paraîtra une version director's cut du n°1 et en Décembre sortira le n°7. Le scénariste et ses deux dessinateurs, Mitch Gerads et Evan Shaner, concluent donc le premier acte en abordant de front certaines questions mais aussi en nous laissant plein d'autres interrogations : c'est habile pour nous donner envie d'y revenir. Même si tout n'est pas parfait...




Rann. Adam Strange s'est isolé à la veille d'un assaut contre les Pykkt après avoir scellé une alliance avec les Rocks et les Hellotaat. Alanna le rejoint et le rassure sur l'issue de la guerre. Sur Terre, Alanna invite Michael Holt/Mr. Terrific à marcher ensemble pour une discussion franche et intime.


Ils entrent dans un bar et parlent de leurs deuils respectifs. Holt évoque sa femme enceinte morte dans un accident de la route alors qu'il ne souhaitait pas forcément être père. Alanna parle de la capture de Adam par les Pykkt et de son évasion, après laquelle il n'a plus jamais été le même homme.


Sur Rann, le conflit a été terrible. Les deux camps ont subi des pertes importantes et des succès par intermittance. Sur Terre, Alanna poursuit sa confession : revenu auprès d'elle et de leur fille, Adam est parti se promener avec Aleea. Pris dans une embuscade ennemie, Adam n'a pu sauver sa fille.


Holt demande où est passé le corps de l'enfant. Alanna répond qu'il n'en restait rien, un mausolée a été érigé en sa mémoire. Mr. Terrific n'entend pourtant pas, malgré cette tragédie, arrêter son enquête : il reste à résoudre le meurtre de cet homme qui a interpelé violemment Adam.




Sur Rann, à bout de forces, Alanna et Adam rejoignent une position critique signalée par Sardath. Ils sont abattus en vol. Les Pykkt enlèvent Adam sans connaissance mais laissent Alanna derrière...

Il se passe quelque chose d'étrange avec Strange Adventures. Depuis quasiment le début de cette mini-série, je termine chaque épisode frustré, insatisfait. Et pourtant, quand j'en rédige la critique, j'en retiens surtout des aspects positifs, je suis plutôt content de ce que je lis. Pas comblé, mais reconnaissant la qualité de l'ouvrage.

Qu'est-ce qui peut expliquer cela ? Je me le suis demandé encore une fois avant d'écrire ces lignes. Peut-être au fond ne suis-je pas un méchant critique, et c'est vrai que je n'ai aucun goût pour livrer des articles pour démolir des comics, même quand ils me déçoivent. Parfois, je me laisse aller, de dépit. Mais généralement, c'est surtout le signe que je vais lâcher l'affaire car je n'ai jamais compris ces lecteurs qui s'acharnent sur une série en continuant à la suivre.

Mais je n'ai pas envie d'abandonner Strange Adventures. Je suis arrivé à la moitié de l'aventure, j'ai désormais envie de connaître la suite et la fin. Et puis c'est une belle BD, bien écrite, superbement dessiné. Je ne m'ennuie pas en la lisant. Il n'y a aucune raison d'en rester là.

Toutefois, j'ai conscience que tout ne fonctionne pas parfaitement dans cette entreprise, que ce n'est pas aussi bien que je l'espérai, que ça pourrait l'être. Il est en effet difficile de lire cette histoire après la réussite de Mister Miracle du même scénariste et du même dessinateur. C'était une oeuvre tellement étonnante, aboutie. La comparaison est cruelle.

Je ne pense pas qu'on puisse y échapper. Strange Adventures est dans l'ombre de Mister Miracle. Peut-être que si Mitch Gerads n'avait pas fait partie des deux séries, ce serait plus facile. C'est injuste pour l'artiste, qui ne démérite vraiment pas, mais je crois à présent que c'est une mauvaise idée de l'avoir associé à Strange Adventures car il renvoie à Mister Miracle.

Si l'on considère ce sixième épisode, c'est impeccable. Il y a des scènes fortes, c'est très beau (je me répète), les dialogues sont remarquables, l'ambiance est intense, tout ce qui est suggéré sur la captivité d'Adam Strange, le deuil, vraiment, tout ça est très bon de mon point de vue. Je déplore que les détracteurs de King ne retiennent que sa propension au bavardage, qui, à mon avis, était plus prononcé dans ses derniers arcs de Batman, ou sa préférence affichée pour des héros névrosés, traumatisés. King vaut mieux que ces dénigrements faciles parce qu'il aborde des thèmes certes peu confortables, avec des tics d'écriture, mais il le fait honnêtement, sans se cacher, en assumant une vraie ambition, et en construisant un discours probant (nourri par sa propre expérience sur le terrain militaire - mais sans militarisme).

Pourtant, ce même épisode a les défauts de ses qualités et cela semble être plus prononcé. Par exemple, tous les flashbacks sur Rann ne servent pas à grand-chose, lucidement. Ils apparaissent même redondants avec ce qui se dit sur Terre, dans le dialogue entre Alanna Strange et Michael Holt, qui souvent précédent les événements et donc spoilent curieusement le récit, le court-circuite. L'exemple le plus fameux : quand Alanna évoque la captivité d'Adam, alors qu'on ne le voit être capturé qu'à la dernière page de l'épisode.

C'est dommage par que, donc, par ailleurs il y a ce dialogue entre Alanna et Mr. Terrific et là, c'est particulièrement réussi. Michael Holt parle du décès de sa femme enceinte et de ses doutes sur sa situation de futur père à cette époque : un aveu étonnant, troublant. Alanna évoque la mort d'Aleea, sa fille, dont le corps a été détruit par les Pykkt. Terrible et poignant. Alanna assume aussi la cruauté dont elle a fait preuve durant la guerre, mais relativement par rapport à celle des Pykkt donc. Ce n'est donc pas tant une garce calculatrice comme elle a pu apparaître dans les récents épisodes qu'une femme qui a souffert abominablement et a agi comme beaucoup dans un contexte de guerre où la raison est supplantée par les sentiments et l'instinct.

Evidemment, vous l'aurez compris tout seul, puisque le coeur de l'épisode et sa plus grande réussite résident dans les scènes entre Alanna et Holt, le grand gagnant se trouve être, sur le plan visuel, Mitch Gerads. C'est ironique de l'admettre après avoir écrit que sans lui Strange Adventures n'aurait pas souffert de la comparaison avec Mister Miracle. Gerads est un artiste passionnant, je n'aime pas particulièrement son style, sa technique, ses effets numériques, parfois j'aimerai qu'il dessine autrement, plus naturellement, à l'ancienne (ou disons, avec l'illusion de l'ancien). Mais c'est un narrateur accompli, dont la complicité avec King ne souffre pas de discussion. Et sa compréhension du script lui permet de tirer le meilleur des scènes qui lui reviennent.

Je préfère le travail de Evan Shaner car son trait, élégant, simple, classique, convient mieux à ce que j'ai toujours préféré. C'est aussi plus conventionnel, même si lui aussi dessine sur tablette et utilise donc des outils similaires à ceux de Gerads. Pourtant, sa production sur la série connaît une dévaluation nette, parce qu'il écope de scènes moins intéressantes, voire redondantes avec le texte. C'est particulièrement frappant dans cet épisode où Shaner doit composer avec des batailles, un motif visuel si propre aux comics de super-héros.

Le regard des lecteurs de comics est si habitué à l'action spectaculaire qu'il doit être constamment stimulé par l'interprétation qu'en fait l'artiste. Or ici, Shaner n'est ni inspiré ni bien servi. Il doit composer avec des pages où la guerre de Rann est résumée à des vignettes centrées sur Adam et Alanna qu'on observe de plus en plus éprouvés, fatigués, meurtris. La narration passe par la voix de Sardath, qu'on ne voit jamais à l'image, mais qui permet de synthétiser l'évolution du conflit, avec ses succès et ses échecs dans les deux camps. Malheureusement, ce procédé empêche aux deux personnages présents à l'image de s'exprimer et donc de vivre, d'exister autrement que comme des pantins.

En suivant le script, Shaner n'offre donc aucun plan d'ensemble qui permettrait au lecteur de mesurer l'ampleur de ces combats, leurs dégats matériels, leurs pertes humaines. Tout cela manque terriblement d'ampleur, d'envergure. Tout donne l'impression de se passer hors champ et donc, bien qu'on lise que ça été horrible, on ne voit rien qui le confirme. Soit c'est un parti-pris destiné à semer le doute sur la véracité du récit qu'en fait Alanna. Soit c'est une mise en scène maladroite.

Même la fameuse capture d'Adam est traitée de façon très décevante, avec des plans timorés, où on les voit prendre une rafale chacun et s'écraser. Mais à terre, sans connaissance, ils ne paraissent pas avoir fait une chute si importante ni afficher des blessures très graves. Il faut espérer que le récit de la captivité soit réellement traitée par la suite afin qu'on souffre, en quelque sorte, avec Adam. Sinon à quoi bon ?

Episode déséquilibré à l'extrême, ce n°6 de Strange Adventures révèle surtout l'inégalité de la série dans sa première moitié. Avec son faux rythme, cela n'arrange rien. De fait, la coupure qui va s'opérer fera certainement du bien car on replongera dans cette histoire avec l'espoir que Tom King aura redressé son cap et mieux distribué ses scènes à ses artistes. L'intrigue a du potentiel, elle a encore de nombreuses pistes à explorer, à exploiter. Je reste optimiste. Prudent. Mais optimiste.