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mardi 6 février 2024

OLD : retour (presque) parfait pour M. Night Shyamalan


Sur le point de divorcer, Gary et Prisca Cappa emmènent leurs deux enfants, Maddox et Trent, en vacances dans un complexe hôtelier luxueux sous les tropiques. Trent, sur place, devient ami avec le neveu du directeur, Idlib, qui l'initie aux messages codés. En quête d'une sortie surprenante, les Cappa se voient conseiller la visite d'une crique abritant une plage privée.
 

D'autres résidents de l'hôtel les accompagnent : Charles, un chirurgien ; sa mère, Agnes ; sa femme Chrystal ; leur fille, Kara ; les époux Carmichael, Jarin et Patricia. Sur place ils trouvent Sedan, un rappeur qui scrute la mer. 


Peu après, Trent découvre le corps de la fiancée de Sedan. Charles l'accuse de l'avoir assassiné et veut aller prévenir les autorités. Mais après s'être engouffré dans une galerie, il perd connaissance. Quand il se réveille, il est à nouveau sur la plage. Des événements incompréhensibles et inquiétants se succèdent : Maddox, Trent et Kara vieillissent et deviennent des adolescents, Agnes meurt de vieillesse, Prisca perd connaissance, Sedan saigne du nez, Charles perd la tête...


Comme pour The Killer, récemment adapté par David Fincher, Pierre Oscar Levy et Frederik Peeters ont dû être drôlement surpris il y a trois ans quand M. Night Shyamalan, le réalisateur de Sixième Sens et Incassable, a acheté les droits de leur roman graphique Château de sable pour en faire son nouveau film. Même si le cinéaste a perdu de sa superbe depuis ses tonitruants débuts, il a su se réinventer dans des productions au budget plus modeste et attirer un nouveau public (le film a coûté moins de 20M $ et en a rapporté plus de 90 !).



Que se passe-t-il donc sur cette plage où le temps passe plus vite et accélère le vieillissement mais aussi détériore la santé des plus fragiles ? Tant que Shyamalan reste le plus fidèle possible à la BD de Levy et Peeters, Old est fascinant et tordu, digne de ses meilleurs longs métrages. On attend bien sûr le twist final dont il s'est fait le spécialiste tout en espérant qu'il ne se prendra pas les pieds dans le tapis. Enfin... On l'attend sans l'attendre car le roman graphique se dispensait d'expliquer le mystère de cette crique et c'était tout aussi bien.


Mais Shyamalan n'a pas résisté et c'est dommage. Il nous impose une sorte de happy end inutile et maladroit, dont je ne vous dirai rien mais qui, pour ma part, m'a paru aussi superflu que raté. Ce n'est pas un bon twist, en tout cas pas aussi bon que ce que le cinéaste a pu inventer dans Le Village (à mon sens, son chef d'oeuvre, même si ce film est rarement cité) - surtout il ne vous sidère pas puisqu'il veut surtout expliquer les événements et non surprendre le spectateur avec une idée inattendue.

Avant cela, pourtant, M. Night Shyamalan fait de Old une oeuvre fascinante, envoûtante. Sa mise en scène privilégie les mouvements de caméra latéraux, allant et venant de droite à gauche et de gauche à droite, d'un personnage à un autre. Parfois le cadre prend de la hauteur et en plongée nous montre les protagonistes dans ce décor étroit comme si la mer d'un côté et les parois rocheuses de la crique enfermaient les héros et que le spectateur les examinait comme des rats de laboratoire. Parfois, encore, le cadre saisit les personnages en contre-plongée, nous faisant alors croire qu'ils dominent la situation.

D'un point de vue strictement formel, Old a tout de l'exercice de style : Shyamalan exploite au maximum ce décor d'abord paradisiaque puis cauchemardesque et dans le même plan réussit à lier deux événements aussi sidérants que la découverte d'un cadavre et deux adolescents qui, la scène avant, étaient encore enfants. Le trouble qui en résulte est suffisamment puissant pour créer un malaise durable.

Le lieu de l'action, sa théâtralité, donne au réalisateur l'occasion de filmer les corps comme il aime à le faire, en en révélant la sensualité et la fragilité. Par exemple, Maddox devient une ado aux formes pulpeuses que trahit son visage angélique : elle est déjà une femme mais avec des traits qui ne correspondent pas complétement à son nouvel âge. Chrystal a d'abord tout d'une bimbo avec sa ligne de top model et son maquillage trop prononcé mais ensuite on découvre qu'elle souffre d'hypocalcémie, ce qui la condamne dans les tourments de cette intrigue à une mort particulièrement horrible (que Shyamalan filme à la manière d'une scène d'épouvante, un peu grand-guignol). 

Une mise au point floue indique quand un autre personnage commence à perdre la vue. Le son qui se coupe quand un autre perd l'audition. Un décadrage subtil quand un autre encore bascule dans la folie. Même dans le moment le plus scabreux de l'histoire, où deux enfants font l'amour sans presque s'en rendre compte, Shyamalan fait preuve d'inventivité en restant très près d'eux, suggérant plus qu'il ne montre car le vrai choc interviendra ensuite.

Shyamalan est un scénariste qui sait ménager ses effets et il distille les révélations avec un sens du tempo infaillible. Il peut aussi s'appuyer sur des acteurs qui, sans être des stars comme celles qu'il avait devant son objectif à ses débuts, sont tous de solides comédiens, parfaitement choisis : de Gael Garcia Bernal à Rufus Sewell (terrifiant) en passant par Vicky Krieps ou Abby Lee Kershaw. Je retiendrai surtout Aaron Pierre qui donne à Sedan une dimension tragique intense.

Et puis il y a les trois acteurs les plus jeunes : pour les besoins de l'intrigue, il a fallu trois interprètes pour camper Maddox, Trent et Kara apparaissent à divers âges (entre 6 et 16 ans, puis adultes pour Maddox et Trent dans la dernière partie). Luca Faustino Rodriguez est excellent en petit garçon espiègle (alors joué par Nolan River) qui devient un ado affrontant des épreuves dramatiques, tout comme Eliza Scanlen fabuleuse en gamine confrontée à une puberté extraordinaire. Mais surtout il y a Thomasin McKenzie, qui incarne Maddox avec un mélange de candeur, de détermination et de féminité précoce de manière tout à fait sensationnelle : ce n'est pas la première fois que je le dis mais cette jeune actrice est vraiment incroyable de nuance dans son jeu et de présence à l'image.

Quel dommage que M. Night Shyamalan n'ait pas su arrêter le film au bon moment. Sans ce petit trop, il signait une série B magistrale, dont le mystère aurait laissé le spectateur s'interroger longtemps, hanté par cette plage mortelle. Mais que cela ne vous décourage pas de regarder Old : c'est quand même un opus très recommandable et puis, surtout, ensuite lisez Château de sable de Levy et Peeters.

dimanche 21 novembre 2021

LAST NIGHT IN SOHO, de Edgar Wright (critique avec spoilers !)


Trois and après son enthousiasmant Baby Driver, Edgar Wright est de retour avec Last Night in Soho. Et le cinéaste signe là son oeuvre la plus noire, mais avec la même virtuosité. On peut s'étonner que le film n'ait pas rencontré son public, tout en nuançant cet échec par la situation actuelle de crise sanitaire (qui ne motive pas les spectateurs à retourner dans les salles de cinéma). Mais on peut facilement parier que cette pépite gagnera un statut d'oeuvre culte avec le temps.


Eloise "Ellie" Turner vit en Cournouialles et adore la pop culture des années 60. Elle rêve de devenir styliste comme a failli l'être sa mère, qui, sujette à des troubles mentaux, s'est suicidée quand Ellie était enfant. Lorsqu'elle est admise dans une école de monde, elle part pour la capitale. Mais sur place, elle doit subir les railleries de ses camarades de classe, en particulier Jocasta, avec qui elle partage une chambre à la cité universitaire. Seul John est sympathique avec elle.


Ellie décide de louer une chambre de bonne louée par Mlle Collins dans les quartier de Soho. La nuit venue, elle rêve qu'elle est projetée dans les années 60 et entre dans le "Café de Paris" où elle remarque une belle jeune femme blonde, Sandie, qui aborde Jack, un dénicheur de talents, pour décrocher une audition. C'est le coup de foudre et ils entament aussitôt une liaison passionnée, finissant la nuit dans la chambre qu'occupe aujourd'hui Ellie.


Le lendemain, en classe, Ellie dessine la robe que portait Sandie dans son rêve. Pour payer son loyer, elle postule comme serveuse dans un bar de Soho et est engagée. Elle remarque un vieil homme qui la dévisage et que le barman surnomme "la sangsue" à cause de sa réputation de séducteur passé. Ellie, le soir, se couche et retourne dans les années 60. Elle suit Sandie et Jack dans un cabaret, le "Rialto", où la jeune femme passe une audition avec succès. Inspirée par ces visions, Ellie, le lendemain, va chez le coiffeur et se fait teindre en blonde comme Sandie puis adopte un look rétro. "La sangsue" tente de l'aborder mais elle l'ignore, apeurée.
 

Lors d'un nouveau rêve, Ellie découvre que les ambitions de Sandie se brisent. Jack l'incite à coucher avec un producteur puis d'autres hommes. Elle s'y soumet en espérant que cela lui permettra de décrocher un contrat de chanteuse - en vain. Bouleversée, Ellie est en proie à des hallucinations dans la journée où elle croit voir les clients de sandie. Remarquant sa détresse, John invite Ellie à une fête pour Halloween mais Jocasta drogue sa boisson. Croyant voir Jack et Sandie, elle panqiue. John se propose de la reconduire chez elle. Elle l'invite dans sa chambre et se donne à lui mais dans un miroir, elle voit Jack tuer sauvagement Sandie. Ses cris alertent Mlle Collins et force John à se carapater.


Convaincue que "la sangsue" est Jack, Ellie le dénonce à la police mais on ne la prend pas au sérieux. Elle se rend aux archives d'une médiathèque pour consulter des articles de presse dans l'espoir d'en trouver un sur la mort de Sandie. A la place, elle découvre une série de crimes irrésolus sur des hommes dans le quartier de Soho. A nouveau, Ellie croit voir les fantômes de clients de Sandie et panique, elle dégaine une paire de ciseaux pour se défendre et manque de peu de blesser Jocasta.


Pour confondre "la sangsue", elle essaie de le piéger au bar en l'assaillant de questions sur son passé et celui de Sandie.  Agacé, il s'en va mais un taxi le percute. Une ambulance arrive et la propriétaire du bar révèle à Ellie qu'il s'appelait Lindsay et qu'il était policier autrefois, amoureux de Sandie qu'il avait tenté de sauver de la prostitution comme d'autres filles perdues. Horrifiée par sa méprise, elle part en courant et tombe sur Jack qui, passant par là, a cru que l'ambulance était là pour elle.


John raccompagne Ellie chez elle. Elle veut quitter Londres sans délai et va chercher ses affaires dans sa chambre. Elle frappe à la porte de Mlle Collins pour la prévenir et la vieille dame l'invite à boire un thès en lui expliquant avoir reçu la visite de la police. Elle s'allume une cigarette puis révèle à Ellie être Sandie. Elle a tué Jack et les clients auxquels il la vendait, refusant la main tendue de Lindsay, préférant se venger pour ses rêves brisés. John, inquiet, frappe à la porte de Mlle Collins. Ellie le met en garde mais il se fait poignarder. La cigarette de Mlle Collins tombe parterre. Un incendie se déclare. Ellie monte à l'étage, poursuivie par sa logeuse qui, quand elle arrive dans la chambre de sa locataire, fait face aux spectres de ses victimes. Ellie s'éclipse, laissant Mlle Collins périr dans les flammes alors que les pompiers arrivent.


Quelque temps plus tard, Ellie est acclamée après avoir présenté ses créations lors d'un défilé organisé par son école. Félicitée par sa grand-mère, venue des Cornouailles, et John, elle aperçoit sa mère dans un miroir puis Sandie qui lui envoie un baiser.

Sans Quentin Tarantino, peut-être que Edgar Wright n'aurait pas réalisé Last Night in Soho : les deux cinéastes sont amis de longue date et partage le même goût pour la pop culture et le premier a soufflé au second le titre de son nouvel opus. Wright travaillait sur cette histoire depuis des années, en butant sur le nom qu'il allait lui donner.

L'autre déclic a eu lieu, pour Wright, quand il a vu Once Upon a Time... In Hollywood : bluffé par la reconstitution de la Californie de la fin des années 60 dans le chef d'oeuvre de Tarantino, il a alors su qu'il pourrait faire de même avec le Swinging London. Mais, contrairement à son confrère, l'anglais n'entendait pas réécrire l'histoire pour lui donner une happy end. Au contraire.

Bien qu'il adore la pop culture et les 60's, Edgar Wright avec sa co-scénariste Kristy Wilson-Cairns a voulu en montrer la face cachée. Pour tout le monde, c'est une époque d'insouciance, mais en vérité elle a été traversée par des événements dramatiques partout dans le monde. La légéreté ambiante n'était qu'une façon de supporter de nombreuses horreurs et, à cet égard, les témoignages de ses acteurs, Diana Rigg (dont ce fut le dernier rôle et à qui le film est dédié) et Terence Stamp, n'ont fait que confirmer le sentiment du cinéaste.

Comme pour Baby Driver, Wright a choisi un personnage juvénile, innocent. Mais surtout vulnérable. Dès la première scène, Héloise "Ellie" voit de drôles de choses dans les miroirs, ce qui introduit un élément subtilement fantastique. Par la suite, cela va aller crescendo. On suit donc cette jeune fille à Londres où elle fait des études de stylisme : elle est à part, ses références s'inspirent des années 60, elle écoute les Kinks et idolâtre Audrey Hepburn, ce qui lui vaut les quolibets de ses camarades, mais l'intérêt de ses professeurs et d'un gentil garçon, John.

Ellie loue une chambre chez une vieille dame et là, le film opère une première bascule. Lorsqu'elle rêve, la jeune fille est propulsée dans le Londres de la fin des années 60 où elle marche dans les pas d'une starlette aspirante chanteuse, Sandie, que va prendre sous son aile Jack, un séduisant rabatteur. Très vite, le cauchemar éclipse la fantaisie : Sandie est forcée de se prostituer. Ellie est bouleversée et va tenter de savoir ce qui s'est passé quand elle voit le meurtre de la starlette par son amant.

Wright ne cache pas ses références : on pense à Répulsion, de Roman Polanski (1965), puis les giallos, les polars d'épouvante italiens populaires dans les années 70. Il reproduit de façon incroyable, bluffante, les mises en scène de Polanski et Dario Argento dans des scènes marquantes, mais jamais gratuitement. Le cinéaste joue avec l'exercice de style mais, certainement grâce à la contribution de sa co-scénariste Kristy Wilson-Cairns, il le double d'un commentaire remarquable post-#MeToo, enregistrant les violences subies par les femmes, les coulisses glauques de l'industrie du spectacle, la figure prédatrice des hommes de pouvoir (de ce point de vue, Jack est un méchant aussi séduisant qu'abject). Mais il traite tout ça avec recul et même une pointe d'humour grotesque bienvenue (le rôle de Mlle Collins et la révélation concernant son identité).

Dans sa première partie, il me semble aussi que le film rend hommage à Little Nemo de Winsor McCay que j'ai toujours considéré comme une BD non seulement fondatrice mais cauchemardesque (avec les rêves psychédéliques avant l'heure de son héros et ses aventures délirantes). Plus généralement, dans sa deuxième partie, l'histoire prend la forme du conte, avec sa jeune héroïne assaillie par des fantômes, sa structure spiralique, sa descente aux enfers. Enfin, le troisième acte ne recule pas devant un certain grand-guignol, que vient à peine modérer la fin (comme un écho du Once Upon a Time... In Hollywood de Tarantino, plus sentimental sur ce coup que Wright). C'est donc étourdissant (pour reprendre le mot que la grand-mère d'Ellie à propos de la découverte de Londres) mais plus amer qu'acidulé.

Plongés dans cette critique du romantisme de l'époque, les acteurs contribuent décisivement à la réussite du projet. J'ai déjà cité Diana Rigg et Terence Stamp, témoins de ce temps passé, sans illusions, mais qui par leurs seules présences permettent de crédibiliser le propos. Matt Smith est fascinant en amant diabolique (aux antipodes de son rôle de Dr. Who). Mais bien sûr, ce sont les deux comédiennes principales qui concentrent tout l'intérêt.

On a beaucoup mis en avant, durant la promo du film, Anya Taylor Joy : l'actrice a changé de statut depuis le carton sur Netflix de la série Le Jeu de la Dame (The Queen's Gambit) et elle est absolument parfaite ici encore. Blonde, coiffée d'une choucroute typique des chanteuses de pop 60's, dans sa robe rose vaporeuse, elle personnifie le glam et la déchéance avec une intensité peu commune. Pourtant, en étant tout à fait franc, il me semble que Thomasin McKenzie lui vole la vedette. Révélée en 2018 (dans Leave no Trace, de Debra Zanick ) elle a bien grandi pour devenir une ravissante jeune femme. Son visage angélique fascine, mais surtout la maturité de son jeu, pour elle qui est de toutes les scènes et passe dans par tous les états, bluffe. Réussir à éclipser Taylor Joy est une sacrée performance, mais elle tient aussi tête à Stamp et Rigg sans problème. J'espère vraiment que, malgré l'échec commercial du film, sa prestation lui assurera de futures grands rôles.

Et puis bien sûr, il y a la photo, magnifique de Chung-hoon Chung, la musique rassemblée par Steven Price et Wright (la bande originale est juste insensée). Last Night in Soho est un putain de bon film, peut-être le meilleur de son auteur (en tout cas avec Scott Pilgrim). Si vous l'avez raté ou s'il n'est pas arrivé jusqu'au cinéma près de chez vous, sautez sur le DVD dès qu'il sera dispo (c'est pour bientôt) !  

*
Le film a inspiré plusieurs superbes fan-arts à des spectateurs. J'ai trouvé cette affiche alternative sur Twitter, mais j'ai oublié de noter le nom de son auteur. Et encore une fois, je regrette que les distributeurs et les producteurs ne choisissent plus de promouvoir les films avec des posters comme ça.

lundi 3 décembre 2018

LEAVE NO TRACE, de Debra Granik


Après avoir été présenté à Cannes dans une sélection parallèle, Leave no Trace, le nouveau long métrage de Debra Granik, est sorti en salles en Septembre dernier, sans connaître le succès mérité. C'était le retour d'une cinéaste exigeante après près de dix ans d'absence et son nouvel opus démontrait bien qu'elle n'avait rien perdu de son talent après Winter's Bone, qui révèla rien moins que Jennifer Lawrence.

Tom et son père, Will (Thomasin McKenzie et Ben Foster)

Vétéran de la deuxième guerre en Irak, Will souffre de stress post-traumatique. Pour cette raison, il s'est désocialisé radicalement en vivant dans le parc naturel près de Portland, Oregon, avec sa fille, Tom, treize ans et demi. Les seules fois où ils descendent en ville sont pour s'approvisonner en produits de première nécessité.


Pour gagner de l'argent, Will revend des médicaments à d'autres soldats reclus dans la forêt. Mais, bientôt, Tom est remarquée par un joggueur et peu après des agents de la police et des services sociaux les arrêtent, elle et son père. Ils passent une batterie de tests et sont relogés à la campagne, chez un exploitant forestier qui emploie Will. Tom doit se préparer à être scolarisée et se lie d'amitié avec un jeune voisin.


Mais Will se sent oppressé par ces obligations et s'enfuit avec Tom, qui aurait pourtant souhaité rester. En montant dans un wagon vide, ils gagnent le Nord. Puis, à une station-service, un chauffeur-routier accepte de les embarquer. Ils s'enfoncent ensuite dans une forêt à la recherche d'un chalet pour se préserver du froid.


Mais Will et Tom doivent passer la nuit dehors. Le lendemain, heureusement, ils trouvent une cabane inoccupée où se poser. Will sait que ce n'est qu'un abri provisoire et Tom s'interroge sur leur avenir, sans objectif.


Will s'absente pour se ravitailler mais, lorsque la nuit retombe, Tom, inquiète, ne le voit pas revenir. Elle s'endort mais part à sa recherche à l'aube. La jeune fille trouve son père inconscient et blessé près d'une rivière. Alors que des promeneurs motorisés passent par là, elle demande leur aide et ils les conduisent, elle et Will, jusqu'à une communauté de marginaux habitant des mobil-homes et des caravanes.


Tom refuse qu'on transporte son père à l'hôpital pour que les services sociaux ne les repèrent pas à nouveau. Un résident de la communauté, ancien médecin de l'armée, soigne Will tandis qu'une femme prête une caravane à Tom et son père. Tom s'intègre bien et vite à ses voisins mais Will trépigne vite lors de sa convalescence.


Will prépare un nouveau départ que refuse d'abord Tom en lui reprochant de ne faire aucun effort pour renouer avec la société. Malgré tout, elle le suit. Jusqu'à ce que, dans les bois, elle rompte avec lui, exprimant son souhait de mener une vie normale. Ils s'enlacent une dernière fois. Tom retourne à la caravane. Will disparaît dans la forêt.

Quand on pense à un cinéaste attaché à la nature, le nom de Terrence Malick vient vite. Pourtant, comparé à Debra Granik, le réalisateur n'a rien de bien sauvage et, d'ailleurs, il fraie régulièrement avec le ghotta hollywoodien et les festivals, en attirant les vedettes dans ses projets.

Granik est bien plus radical : elle ne veut rien avoir à faire avec la mecque du cinéma et se pose en farouche indépendante. On pense volontiers à Jean Rouch en lisant des articles sur elle ou ses rares déclarations en interview. Son attitude la rapproche plus d'une anthropologue qui fait du cinéma par le biais de la fiction. 

Pourtant, il y a dix ans de cela, quand sortit son deuxième long métrage, Winter's Bone, Granik concourait aux côtés de David Fincher ou Christopher Nolan pour l'Oscar de la mise en scène et du meilleur film. Son film tourné dans l'hiver rude du Missouri impressionna tous ceux qui le virent et révéla Jennifer Lawrence au monde entier - les premiers pas d'une des rares authentiques nouvelles jeunes stars, avant Hunger Games, la franchise X-Men et ses collaborations avec David O. Russell.

La réalisatrice, elle, demeura encore un moment dans le Missouri où elle tourna un documentaire, Stray Dogs, sur un homme du coin qui lui raconta cette autre Amérique. Puis, plus rien.

Jusqu'à ce qu'on lui soumette L'Abandon, roman de Peter Rock, inspiré de faits réels. Produit avec un budget réduit et dans les conditions traversées par ses héros, Leave no Trace est un geste de cinéma rare, une vraie expérience. Mais surtout un exercice où la vraie vie s'invite dans la fiction, un film qui semble projeter sa propre lumière, évite le misérabilisme, ne juge jamais ses personnages et montre une sorte de monde parallèle.

On n'est pas chez des "survivalistes" un peu barjos qui se préparent à la fin du monde en construisant des abris, stockant de la bouffe et les armes au poing, mais en compagnie d'individus brisés par les circonstances (ici la guerre pour Will) et qui se sont désocialisés volontairement en espérant trouver dans la vie au grand air le repos de l'âme (en vain).

L'histoire commence à un tournant quand Tom, adolescente, aspire, sans le savoir, à plus de stabilité, de confort, de sécurité. Le scénario laisse planer un doute sur le moment où elle est remarquée par un joggueur, volontairement ou pas, perdue dans ses pensées en train de lire un livre. Parce qu'elle n'en informe pas immédiatement son père. Parce qu'elle formulera ensuite son envie de s'installer. Puis elle reprochera à Will de ne pas faire d'efforts pour s'intégrer.

Le déchirement qui saisit la jeune fille, entre l'amour inconditionnel pour son père et sa volonté de mener une vie plus tranquille, aboutit à une séparation inévitable, programmée. Granik le filme avec une remarquable pudeur, ce qui le rend bouleversant. Pas de grand dialogue lacrymal ici, juste une ultime étreinte et voilà. Tom retourne auprès des hommes et des femmes qui l'ont accueillie. Will disparaît dans les bois, sans laisser de traces comme le titre l'indique.

Pour incarner ce couple extrordinaire, une fois encore, la réalisatrice a su choisir des interprètes sensationnels, totalement investis dans ce projet hors normes mais très modeste. Ben Foster joue ce père hanté par le vacarme de la guerre, "intranquille", fébrile, mais aimant, avec un mélange de fragilité et de rudesse prodigieux. Sur le point de devenir lui-même père au moment du tournage, il a, de son propre aveu, été dépassé par le rôle au point d'en être changé intimement.

Mais, une fois encore, on retiendra que Granik a su mettre en lumière une jeune actrice époustouflante et inconnue : il s'agit cette fois de Thomasin McKenzie. La nièce de Jane Campion est fabuleuse dans la peau de Tom à laquelle elle donne une détermination et de délicatesse indissociables et inoubliables. Son visage doux et buté exprime une foule d'émotions subtiles et le film devient le sien quand, via des scènes magiques, elle apprivoise un lapin, ou est initiée à l'apiculture. La grâce pure.

Filmé en numérique, Leave no Trace exalte aussi la nature, et surtout les forêts, conférant au récit des allures de conte - comme dans ces histoires où la traversée des bois révèle la personnalité des héros. Chaque nuance des fueilles, des écorces, chaque goutte de pluie, chaque rayon de soleil, gratifie le long métrage d'une beauté envoûtante, hors du temps. Si le choix de vie des protagonistes reste atypique, marginal, on comprend néanmoins leur souhait de demeurer ainsi, loin du consumérisme moderne.

C'est un objet curieux, rare aussi, mais très émouvant, très beau, rugueux aussi. En tout cas, un film qui laisse, lui, des traces chez le spectateur.