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dimanche 14 octobre 2018

TRUE DETECTIVE (Saison 2) (HBO)


Alors que la saison 3 sera diffusé début 2019, je me suis décidé à regarder True Detective, la série anthologique créée et écrite par Nic Pizzolatto, en commençant par sa deuxième saison, datant de 2015. J'étais motivé essentiellement par son casting, et aussi intrigué après avoir appris que la première saison avait été troublée par la collaboration tendue entre Pizzolatto et Cory Joji Fukunaga (Maniac - même s'il reste co-producteur ici). Verdict ?

 Frank Semyon et Ray Velcoro (Vince Vaughn et Colin Farrell)

Vinci, Californie. Ben Caspere, un ex-flic devenu homme d'affaires, est absent le jour où ses associés se réunissent pour une présentation d'un ambitieux et coûteux projet de voie ferrée. Parmi ses partenaires, le gangster Frank Semyon demande à Ray Velcoro, un flic qui lui est redevable, d'empêcher un journaliste d'enquêter sur le montage financier de l'opération. Dans la ville voisine de Ventura, Antigone Bezzerides fait une descente avec une brigade dans une maison où se tournent des films pornos et trouve parmi les actrices sa soeur Athena. Le soir venu, le motard Paul Woodrugh, après être passé chez sa copine Emily, roule sur la route entre Vinci et Ventura lorsqu'il découvre sur une aire de repos le corps mutilé de Ben Caspere.

Antigone Bezzerides (Rachel McAdams)

Le procureur de l'Etat, Geldof, et son adjointe, Davis, créé une unité spéciale pour enquêter sur cette affaire : Bezzerides commande ce détachement qui compte Woodrugh et Velcoro (à qui Semyon a demandé de le tenir au courant des progrès de l'enquête). Bezzerides et Velcoro interrogent le psy de Caspere qui leur dévoile son addiction au sexe et sa participation à des orgies. Velcoro va fouiller la garçonnière de Caspere où il découvre du matériel de tournage et se fait tirer dessus par un homme avec un masque d'oiseau. 

Frank et Jordan Semyon (Vince Vaughn et Kelly Reilly)

Blessé par des munitions non létales, Velcoro prend un jour de congé. Bezzerides et Woodrugh interrogent le maire de Vinci, Chessani, sur ses relations avec Caspere et le projet de voie ferrée. L'édile est furieux de leurs questions et les chasse puis réclame des sanctions à leurs supérieurs (sans obtenir gain de cause puisqu'ils sont détachés de leurs services). Pressé par Semyon, Velcoro écourte son congé et accompagne Bezzerides chez un chauffeur particulier qui a véhiculé Caspere. Mais l'explosion de sa voiture oblige les deux flics à courser un suspect. Velcoro évite à Bezzerides d'être percutée par un camion mais leur suspect les sème à cause de ça. 

Ray Velcoro (Colin Farrell)

Ruiné depuis la mort de Caspere à qui il avait confié la gestion de ses parts dans le projet de voie ferrée, Semyon reprend la main sur ses clubs en négociant avec ceux à qui il les avaient confiés, les proxénètes qui y envoyaient leurs filles et les dealers qui y vendaient leurs drogues. Bezzerides avoue à Velcoro et Woodrugh que la procureur adjointe Davis veut faire tomber Chessani pour corruption via le meurtre de Caspere. Woodrugh, en examinant les comptes de Caspere, a découvert des biens lui appartenant mis en gage par un proxénète mexicain. Bezzerides organise et mène une descente chez ce dernier mais une fusillade éclate, aboutissant à la mort de plusieurs civils innocents et à celle du mac.

Frank et Ray

Deux mois passent. Le procureur Geldof classe l'affaire Caspere. Bezzerides est sanctionnée pour la fusillade et rétrogradée aux archives. Woodrugh est muté à la répression des fraudes. Velcoro a démissionné pour être l'homme de main de Semyon à plein temps. Ce dernier discute avec McCandless, qui a vendu les parcelles pour la voie ferrée, pour revenir financièrement dans le projet : pour cela, il doit récupérer un disque dur ayant appartenu à Caspere et contenant des images compromettantes de plusieurs investisseurs. Cependant, la procureur adjointe Davis convainc Bezzerides, Woodrugh et Velcoro de reprendre l'enquête pour confondre Geldof et Chessani.

Paul Woodrugh (Taylor Kitsch)

Velcoro ayant quitté la police peut activer ses réseaux personnels pour fournir des infos à Bezzerides et Woodrugh. Il leur communique grâce à Semyon l'adresse d'une villa où a eu lieu des orgies et ils trouvent non loin une cabane. La brigade scientifique établit que c'est là que Caspere a été torturé et tué. Velcoro retourne chez Pitlor, le psy de Caspere, et le tabasse pour qu'il avoue fournir des filles lors de ces orgies afin que Chessani puisse ensuite faire chanter les notables qui y participent.

Bezzerides et Velcoro

En fouillant dans le passé de Chessani, Woodrugh a découvert son passé de policier et comment, grâce des diamants, il a fait fortune puis s'est lancé en politique au début des années 90. Holloway et Burris, les anciens chefs de Velcoro, étaient ses co-équipiers lors des émeutes de 92 à Los Angeles durant lesquelles ils avaient enquêtées sur le meurtre d'un couple de bijoutiers. Les victimes laissaient deux orphelins, Laura et Leonard, introuvables depuis leur majorité. Grâce à sa soeur Athena, Bezzerides s'infiltre dans une orgie organisée par un homme de Semyon, à laquelle assistent McCandless et Ossip Agranov (un des investisseurs de la voie ferrée). Woodrugh s'introduit dans la maison où la fête a lieu et dérobe des contrats appartenant à McCandless et Agranoc. Velcoro couvre ses partenaires et, au retour de Woodrugh, exfiltre Bezzerides qui a trouvé parmi les autres filles Laura, la fille des bijoutiers tués en 92. Semyon, prévenu par Velcoro de la trahison de McCandless et Agranov contre lui, brûle ses clubs et prépare le départ de sa femme, Jordan, pour le Venezuela où il promet de la retrouver dans deux semaines. 

Frank et Jordan

Ils se réfugient dans un motel où est enregistrée le témoignage de Laura, établissant que Holloway, Burris et Caspere ont tué ses parents. Son frère Leonard et elle se sont retrouvés récemment et il a torturé et tué Caspere dans la garçonnière duquel il a ensuite trouvé le disque dur avec des photos des orgies (avant de tirer sur Velcoro). Velcoro part porter l'enregistrement du témoignage et les contrats à Davis pendant que Woodrugh rejoint un collègue qui lui promet de nouvelles infos et que Bezzerides s'occupe de faire quitter la ville à Laura. Velcoro trouve Davis tuée par balles et s'enfuit. Woodrugh tombe dans un traquenard et est abattu par Burris. Laura quitte la ville. Velcoro appelle Woodrugh et tombe sur Burris qui lui donne rendez-vous à l'aéroport pour échanger ses documents contre Leonard. Bezzerides sauve Velcoro de ce piège qui coûte la vie de Holloway et Leonard. Ils vont se cacher dans un bar appartenant à Semyon qui s'occupe d'organiser leur fuite au Venezuela contre l'aide de Velcoro pour un raid contre Agranov et McCandless. Ils les tuent et récupèrent leur magot puis se séparent après se l'être partagés. Bezzerides embarque après avoir reçu un appel de Velcoro qui est suivi. Semyon est piégé par des dealers mexicains mécontents qu'il ait brûlé ses clubs et finalement abattu. Velcoro entraîne Burris et ses hommes à ses trousses dans une forêt avant d'être exécuté. 
Un an après. Bezzerides confie toute l'histoire et les preuves en sa possession (les contrats, le disque dur) à un journaliste pour qu'il rédige un article contre Chessani et pour réhabiliter Woodrugh et Velcoro, dont elle a eu un fils. Puis elle disparaît avec Jordan Semyon.

Ce résumé comporte des raccourcis et des omissions que la critique va compléter car, comme vous pouvez le remarquer, l'intrigue est très touffue - s'étalant sur trois mois au présent mais avec des faits remontant à plus de vingt ans.

Quoi qu'on pense de l'écrivain qu'il est devenu, James Ellroy reste indéniablement l'auteur de romans policiers à avoir le plus influencé le genre depuis les années 80, en particulier avec le "Quatuor de Los Angeles" (comprenant Le Dahlia noir-Le Grand nulle part-L.A. Confidential-White Jazz). Cela est flagrant chez Nic Pizzolatto, le scénariste de cette deuxième saison, qu'il a showrunnée seul (après sa collaboration tendue avec Cory Joji Fukunaga lors de la première). Les flics véreux, les gangsters affairistes, les missions impossibles, les enquêtes en marge du système, tous ces éléments semblent directement extraits de l'oeuvre du "loup-garou du polar" (Ellroy, tel qu'on l'a surnommé).

L'histoire de ces huit épisodes de True Detective est complexe et réclame toute l'attention du téléspectateur, l'encourageant même au "binge-watching" pour apprécier ce qui ressemble à deux films de plus de huit heures au total (le dernier épisode dure à lui seul 90 minutes !). Si on remet tout à l'endroit, cela donne, grosso modo : un ancien flic avec deux collègues profitent des émeutes pour braquer un bijoutier et le tuer. Le butin partagé permet à chacun de monter en grade : l'un devient maire et promet le deuxième à la tête de la police puis favorise le troisième dans des marchés publics, et les trois font chanter des notables qui participent à des partouzes. Les enfants de leurs victimes se vengent. Trois flics font équipe pour enquêter et découvrent une vérité qui les dépasse et le condamne. Un gangster découvre qu'il a été arnaqué par le trio initial et exige réparation.

Rien que ça suffit déjà à rassasier l'amateur de polars bien noirs. Avec sa construction en deux actes (avant/après la fusillade du quatrième épisode), on peut craindre que l'intensité baisse dans la seconde partie mais il n'en est rien. L'affaire rebondit, les noeuds se resserrent, la fatalité s'invite, et la fin reste amère malgré la promesse d'une revanche tardive.

Pourtant, on découvre, un peu après coup, que le vrai plaisir, la vraie réussite, de cette saison réside moins dans la toile complexe de son récit que dans la caractérisation de ses protagonistes et leurs relations. Pizzolatto a soigné chacun de ses quatre héros en leur donnant une épaisseur étonnante, presque too much - mais c'est aussi le jeu de la série noire que d'écrire des héros "chargés", qui semblent porter en eux une malédiction quasi-divine. Plus ce qu'ils découvrent les dépasse, plus il faut s'attendre à l'échec de leur mission : la différence se fait dans le panache avec lequel il assume la défaite.

Ray Velcoro, joué par un Colin Farrell que ce genre de personnage transfigure, est ainsi un flic corrompu mais miné par le viol de sa femme et l'incertitude de sa paternité (son fils est-il le sien ? Ou celui de l'agresseur de son ex ?). Le gangster Frank Semyon, auquel Vince Vaughn donne une stature impressionnante et calmement menaçante, lui a livré de bonne foi un coupable avant de reconnaître s'être trompé. Velcoro et Semyon entretiennent une étrange amitié solidaire (l'un aidant l'autre et réciproquement) tout en affrontant des démons contraires (Semyon et sa femme ne réussissent pas à avoir d'enfant et il refuse d'adopter). L'interprétation fébrile de Farrell contraste très efficacement avec la composition calculatrice et déterminée de Vaughn et tend un fil rouge durant toute la saison.

Plus surprenants dans ce genre, on trouve à leurs côtés Rachel McAdams et Taylor Kitsch. La première est une actrice habituée à la comédie dont la carrière compte autant de gros succès que d'échecs, ce qui l'a empêchée d'être la "nouvelle Julia Roberts" telle qu'on l'annonçait à ses débuts. Dans le rôle de Antigone Bezzerides, elle trouve une partition inédite qu'elle joue exceptionnellement bien : cette fliquette qui se déplace toujours avec des couteaux et couche avec ses subordonnés compense ainsi une éducation par un père gourou new age et veut sauver sa soeur artiste qui fait du porno pour payer ses études. On peut juste regretter que Pizzolatto n'ait pas résisté à imposer une romance entre elle et le personnage de Farrell. 

Kitsch est un jeune premier qui revient de loin, après l'énorme bide de John Carter from Mars. Depuis True Detective, il a réussi à redevenir sérieusement considéré, moins comme futur star que comme très bon acteur (grâce à la mini-série Waco où il campe le gourou David Koresh). Ici, il fait de Woodrugh un homo refoulé et honteux, désirant une normalité impossible en flic intègre et en mari-père de famille (on le comprend puisqu'il sort avec la superbe Adria Arjona). Sa prestation, fiévreuse, est épatante et lorsque Woodrugh tombe, on est vraiment choqué.

Les critiques, il y a trois ans, lors de la diffusion, ont été sévères avec cette saison 2. Elle mérite pourtant des louanges pour son histoire captivante, ses personnages très étoffés, sa tension constante, sa noirceur implacable. Reste à voir si la troisième cuvée de True Detective renouera avec le succès de la première et convaincra HBO de miser durablement sur ce joyau de son catalogue.

lundi 23 octobre 2017

DOCTOR STRANGE, de Scott Derrickson


Il paraîtrait que le Dr. Strange fait une apparition remarquée dans Thor : Ragnarok (en salles ce mercredi... Mais pas chez moi tout de suite). Et donc, comme Thor faisait déjà une apparition remarquée dans le film consacré au sorcier suprême de Marvel, j'en ai profité pour réviser ma leçon et revoir Doctor Strange, réalisé par Scott Derrickson sorti l'an dernier, afin de vérifier si la bonne impression qu'il m'avait laissé reste valable.

Kaecilius (Mads Mikkelsen)

Népal. Le sorcier Kaecilius et ses zélotes s'emparent dans la bibliothèque du temple de Kamar-Taj de pages d'un grimoire sur lesquelles est inscrite une ancienne incantation. L'Ancien tente de l'arrêter mais il arrive à fuir.

Christine Palmer et Stephen Strange (Rachel McAdams et Benedict Cumberbatch)

New York. Stephen Strange est un brillant neurochirurgien qui est victime d'un grave accident en voiture. Sa collègue et ex-amante Christine Palmer est à son chevet quand il revient à lui et découvre les dommages irréparables qu'ont subis ses mains. Un rééducateur, supportant mal l'attitude détestable de l'impatient docteur, lui apprend pourtant qu'un précédent patient, sévèrement blessé, a réussi à s'en remettre. C'est ainsi que Strange rencontre Jonathan Pangborn qui lui parle de Kamar-Taj.

L'Ancien et Stephen Strange (Tilda Swinton et Benedict Cumberbatch)

Au Népal, Strange est sauvé d'une agression en pleine rue par Karl Mordo qui l'a entendu demander où trouver Kamar-Taj. Il l'introduit auprès de l'Ancien qui accepte, à contrecoeur, de l'intégrer à ses élèves, doutant que cet homme sceptique et arrogant soit apte à devenir un bon sorcier.

Karl Mordo et le Dr. Strange (Chiwetel Ejiofor et Benedict Cumberbatch)

Néanmoins, même s'il commet quelques entorses au règlement, Strange progresse vite. Sa curiosité le conduit notamment à découvrir que l'Ancien doit certainement son exceptionnelle longévité à la Dimension Noire sur laquelle règne Dormammu, que sert Kaecilius. Pour protéger la Terre, trois sanctuaires sacrés, occupés par des sorciers, se trouvent à New York, Hong Kong et Londres.

New York sans dessus-dessous

La capitale britannique est justement attaquée par Kaecilius qui tue le sorcier Daniel Drumm sous les yeux de Strange et Mordo. Ils affrontent leur adversaire dont le pouvoir lui permet d'altérer la matière physique lorsque l'Ancien se mêle au combat. Elle est mortellement blessée durant cette bataille.

Le nouveau Sorcier Suprême

Strange et Mordo gagnent ensuite Hong Kong assailli par Kaecilius et ses zélotes et prêtent main forte à Wong. Dormammu est sur le point d'engloutir la Terre dans sa dimension noire mais Strange le défie en le piégeant dans une boucle temporelle grâce à la relique de l'Oeil d'Agamatto (le premier des Sorciers Suprêmes) jusqu'à ce qu'il abandonne son projet. Kaecilius en paie le prix en disparaissant dans la dimension noire, mais Mordo désapprouve la manière dont Strange a résolu le problème, en manipulant le temps, et part de son côté.
Strange décide de s'établir à New York avec Wong pour protéger le monde de futures menaces occultes.

Deux scènes supplémentaires figurent dans les crédits post-générique de fin :

- Strange reçoit Thor dans son sanctuaire et lui offre son aide pour retrouver Odin et capturer Loki en échange de quoi ils s'engagent à ne plus quitter Asgard.

- Mordo retrouve Jonathan Pangborn à qui il vole sa magie (le rendant donc à nouveau infirme) et explique qu'il va désormais s'employer à traquer les sorciers qui exercent leur art mystique de manière inconséquente.

Subtilement, le producteur Kevin Feige, grand ordonnateur des Marvel Studios qui adaptent les comics de l'éditeur au cinéma (et aussi à la télé avec les séries diffusées sur Netflix, comme Jessica Jones, DaredevilLuke Cage, Iron Fist), semble depuis Ant-Man (Peyton Reed, 2015) préparer une sorte de relève aux héros déjà établis sur grand écran. 

Tout cela anticipe donc certainement le remplacement à la fois de personnages emblématiques et (surtout) de leurs interprètes (dont le cachet en constante augmentation plombe les budgets de films déjà coûteux). A terme, il ne serait pas étonnant que des super-héros jusqu'à présent au second plan dans les team movies (Black Widow, Hawkeye, Vision, Falcon) ou récemment introduits dans leurs aventures en solo (Ant-Man, puis Black Panther, Captain Marvel) deviennent les nouvelles stars de Marvel sur grand écran.

Si cette hypothèse se vérifie, Dr. Strange s'ajoutera donc à cette nouvelle vague qui succédera à terme à Captain America, Iron Man, Thor, Hulk. Et le Sorcier suprême, l'Homme-fourmi, la Veuve noire, le Faucon, la Vision, Oeil-de-faucon, la Panthère noire et Scarlet Witch formeraient une version probable équivalent aux New Avengers des comics.

En attendant, donc, Doctor Strange, c'est à la fois un nouveau chapitre et une nouvelle origin story pour présenter un nouveau personnage. Après avoir présenté différents aspects de l'univers Marvel (les héros de la Terre - Captain America, Iron Man - , les héros divins - Thor - , les héros de l'espace - les Gardiens de la galaxie), cet opus invoque la magie. Et, une fois encore, le studio a mis les petits plats dans les grands tout en parvenant à rendre attractif ce nouveau venu.

Le choix de confier cette grosse production à Scott Derrickson (surtout connu pour ses oeuvres horrifiques comme Délivre‑nous du mal, Sinister) a surpris et éveillé la méfiance - simple faiseur acceptant de diriger une histoire sur laquelle Feige a le dernier mot (méthode qui n'a pas fait que des heureux - voire Kenneth Branagh, ou Edgar Wright qui a abandonné Ant-Man après des années de préparation) ou réalisateur malin capable de s'arranger avec ces contraintes ? Le résultat indique qu'il appartient à la seconde catégorie (comme les frères Russo, voire Jon Favreau et Joss Whedon) : il emballe l'affaire avec brio, aussi à l'aise dans le grand spectacle (dès le début, l'initiation de Strange par l'Ancien ou la représentation des pouvoirs de Kaecilius  produit des scènes esthétiquement fantastiques, très fidèles à l'inspiration psychédélique du dessinateur Steve Ditko, co-créateur avec Stan Lee, du héros) que dans le rythme soutenu de la narration (les 115' du film passent à toute vitesse, sans temps mort).

Le scénario a la bonne idée, après les grandes assemblées de héros costumés de Avengers II : L'ère d'Ultron et Captain America : Civil War, de se concentrer sur cinq personnages essentiels, dont le pivot est bien sûr Strange lui-même. Le destin du sorcier évoque évidemment celui de Tony Stark - un surdoué imbu de lui-même qui va se réinventer à la suite d'une épreuve et endosser des responsabilités supérieures en se reconvertissant - mais l'intrigue ne copie pas celle du premier Iron Man : Strange reste un type arrogant, et on ne peut que souscrire à l'avertissement final de Mordo quand il lui affirme que ses méthodes pour vaincre son premier ennemi lui vaudront tôt ou tard de "payer la facture".

L'autre originalité du récit tient à son méchant - ou plutôt à ses méchants : le plus évident est Kaecilius mais il est d'abord à la solde du bien plus imposant Dormammu (dont l'aspect, différent de celui des comics, est très impressionnant, au point que Thanos, la némésis primordial du MCU jusqu'ici, paraît soudain ne pas boxer dans la même catégorie). Et, en cours de route, l'Ancien (ici féminisé, mais sans que ce changement ne déçoive) incarne une figure bien plus ambiguë qu'un simple mentor pour bons sorciers (rendant par là même son héritage très trouble).Qu'importe dès lors que le plan de l'ennemi (engloutir la Terre dans la Dimension noire) ne soit pas des plus originaux : il suffit à procurer des frissons, du grand spectacle et un avenir délicat à gérer pour le héros (dont la tâche le situe au premier plan face aux menaces futures - la première scène durant le générique de fin est à cet égard prometteuse, en rapprochant Strange de Thor dans une négociation serrée).

Le casting tient toutes ses promesses, s'imposant même comme une nouvelle grande réussite du studio : plus personne ne pourra imaginer un autre acteur que le génial Benedict Cumberbatch en Dr. Strange (alors qu'il n'a été choisi qu'après des contacts avec des comédiens aussi divers que Jared Leto, Joaquin Phoenix, Ryan Gosling, Ewan McGregor - pour ma part, j'ai longtemps espéré que ce soit Adrien Brody). Il livre une prestation formidable, très nuancée, paraissant s'être régalé pour composer un héros plus têtu et orgueilleux que simplement brave et attachant.

Il est fort bien entouré par l'excellent Chiwetel Ejiofor (assuré de revenir vite - il est déjà question qu'il soit le prochain adversaire de Strange dans une suite), Tilda Swinton (à nouveau métamorphosée de façon saisissante). Mads Mikkelsen prête son physique imposant et malsain à Kaecilius, et Rachel McAdams réussit à exister au milieu de cette bande de magiciens hauts en couleurs.

Visuellement donc, le film est époustouflant, avec des effets spéciaux très graphiques, et une représentation de la sorcellerie très spectaculaires - les architectures bouleversées par les sortilèges rappellent bien sûr Inception mais à la puissance dix. Et le tout est accompagné par une musique fabuleuse composée par Michael Giacchino (peut-être bien la première fois qu'un film Marvel bénéficie d'une si belle partition). 

Difficile de faire la fine bouche donc : cette Phase IV confirme ses ambitions, et rend impatient de découvrir la suite du programme.

samedi 13 août 2016

Critique 982 : WELCOME BACK, de Cameron Crowe


WELCOME BACK (en v.o. : Aloha) est un film écrit et réalisé par Cameron Crowe, sorti en salles en 2014 (mais directement en v.o.d. en France).
La photographie est signée Eric Gautier. La musique est composée par Mark Mothersbaugh.
Dans les rôles principaux, on trouve : Bradley Cooper (Brian Gilcrest), Emma Stone (capitaine Alison Ng), Rachel McAdams (Tracy Woodside), Bill Murray (Carson Welch), Alec Baldwin (colonel Lacy).
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 Brian Gilcrest et Alison Ng
(Bradley Cooper et Emma Stone)

Ancien militaire décoré, Brian Gilcrest a quitté l'armée et s'est reconverti en négociateur pour un richissime entrepreneur spécialisé dans les télécommunications, Carson Welch. Sa nouvelle mission le ramène à Hawaï où il a connu son heure de gloire pour convaincre les indigènes que leurs montagnes sacrées ne seront pas profanées par de nouvelles installations.
L'U.S. Army désigne le capitaine Alison Ng, qui a de vagues origines locales, pour l'escorter et veiller à la réussite des démarches. Mais il est immédiatement évident que le courant ne passe pas entre l'ancien officier, qui a préféré commercer ses talents, et la jeune femme, qui tient plus que tout au respect des traditions de l'île et de l'armée.
Brian Gilcrest et Tracy Woodside
(Bradley Cooper et Rachel McAdams)

Sur place, Gilcrest retrouve aussi Tracy, son amour de jeunesse, désormais mariée à son meilleur ami, le pilote Johnny Woodside, et mère de deux adolescents. La ressemblance de sa fille aînée avec Brian trouble aussitôt ce dernier qui hésite à lui demander s'il en est le père car il n'est pas prêt à en assumer la responsabilité et qu'il a deviné que le couple Woodside traverse une crise. 
 Carson Welch et Alison Ng
(Bill Murray et Emma Stone)

Mais l'attention de Gilcrest est bientôt détournée par d'autres événements : d'abord, il entame une liaison avec Alison (manifestement pour tromper sa vigilance) ; ensuite Carson Welch lui met la pression car il a investi beaucoup d'argent dans le lancement d'un satellite pour son projet ; et enfin il découvre que le matériel destiné à être mis sur orbite est peut-être de l'armement (l'armée est-elle complice ?).
 Johnny Woodside et Brian Gilcrest
(John Krasinski et Bradley Cooper)

Gilcrest décide alors de tirer tout cela au clair, admettant qu'il a pris de mauvaises décisions pour sa vie personnelle et professionnelle. Il rassure Johnny sur ses relations avec Tracy qui, elle, lui confirme qu'il est bien le père biologique de sa fille Gracie.
 Brian Gilcrest et le colonel Lacy
(Bradley Cooper et Alec Baldwin)

Contre les recommandations du colonel Lacy, mais par amour pour Alison, il sabote le lancement du satellite (effectivement chargé d'armement nucléaire) et oblige Welch à fuir. Sa carrière est finie mais son honneur retrouvé, l'armée étant obligée de reconnaître qu'elle a été abusée par l'homme d'affaires, et les natifs de l'île rassurés.
Alison Ng, Brian Gilcrest et Tracy Woodside
(Emma Stone, Bradley Cooper et Rachel McAdams)

Malgré ses efforts, Gilcrest réussira-t-il a reconquérir le coeur d'Alison après l'avoir manipulée ?

Welcome Back a été lancé avec des handicaps insurmontables : son échec critique et public (au point de n'avoir même pas été exploité en salles en France, malgré ses têtes d'affiche) avait donc quelque chose d'inévitable. Pourtant c'est loin d'être un de ces improbables navets commis par un cinéaste en perdition.

Avant même sa sortie, l'affaire des mails piratés du studio Sony a révélé que les producteurs ne croyaient pas au film, le jugeant même "ridicule". Le choix d'Emma Stone pour incarner une militaire d'origine hawaïenne a été ensuite vivement critiqué, suggérant que Cameron Crowe aurait dû confier le rôle à une comédienne native de l'île : une polémique stupide (qui s'est répété récemment quand la famille de Nina Simone a accablé Zoe Saldana, qui s'est noircie la peau et a porté des prothèses pour incarner la chanteuse dans un biopic), d'autant plus que l'ascendance du personnage est liée aussi à la Chine et à la Suède et tournée en dérision car elle ne cesse de mettre en avant son métissage. 

Mais il faut bien dire que Crowe n'a plus "la carte" (quand bien même son précédent opus, Nouveau départ a bien marché aux Etats-Unis, mais sans que la presse ne le loue autant que ses grands succès comme Jerry Maguire, 1996, et Presque célèbre, 2000). L'ancien journaliste du magazine "Rolling Stones" et auteur d'un passionnant livre d'entretiens, Conversations avec Billy Wilder, persiste dans un cinéma positif, humaniste, sentimental, en rupture avec la comédie américaine actuelle (dominée par les émules de Judd Appatow, à l'humour plus gras). 

Dans ces conditions, Aloha (pourquoi, là encore, a-t-il fallu qu'en France le film soit débaptisé, au profit d'un titre anglais quelconque ?), avec ses airs de fable romantique et initiatique, fait figure de curiosité. Pourtant, l'écriture du cinéaste a des qualités incontestables, inspirés des maîtres des années 30-40, avec des personnages sensibles, se débattant avec leurs sentiments et leurs métiers, sauvés par l'amour et leur capacité à tout sacrifier pour cela. 

Malgré son statut fragilisé depuis l'échec de Rencontres à Elizabethtown (2005), Crowe parvient cependant toujours à attirer des acteurs populaires, appréciant son univers et ses thématiques, refusant le cynisme. Il y a là une vraie injustice à sa mauvaise passe et au destin de ce dernier film.

Il dirige ici trois des acteurs les plus attachants et remarquables de ces dernières années : Bradley Cooper confirme ici tout le bien qu'il a su susciter en accordant sa confiance à des réalisateurs plus exigeants (Clint Eastwood, David O. Russell) et son interprétation d'un ex-soldat vendu au grand capital est pleine d'une énergie contenue (précisons que Ben Stiller fut d'abord pressenti). Face à lui, Emma Stone (remplaçant Reese Witherspoon, initialement envisagée) est comme d'habitude formidable, rayonnante de charme (même en uniforme militaire, elle conserve toute sa séduction) et irrésistible en chaperon gaffeuse mais sincèrement attachée aux valeurs de l'île et de l'armée. Rachel McAdams évolue dans un registre qui lui est plus familier en amoureuse que le doute fait vaciller et qui le suscite chez son ancien soupirant comme chez son mari.

Les seconds rôles sont plus inégaux : seul surnage vraiment John Krasinski dans un rôle quasi-muet (la scène d'explication entre Johnny et Brian est d'ailleurs une merveilleuse trouvaille, sans un mot prononcé, mais avec des sous-titres exprimant les pensées des deux hommes). Alec Baldwin s'agite dans le vide, et Bill Murray n'est pas une bonne idée pour camper ce business man sans scrupules et pathétique.

Le vrai point faible demeure cependant la curieuse construction du scénario, en particulier avec cette intrigue secondaire relative au personnage de Carson Welch et cette affaire de satellite armé. C'est inutile, mal intégré, mal résolu. Le film est bien plus divertissant par la valse-hésitation de Brian Gilcrest, qui prend conscience à la fois de ses sentiments amoureux, de sa paternité, de l'impasse de sa carrière professionnelle des sentiments. Même si tout cela est prévisible, c'est délicieux, et situé dans un cadre somptueux, avec une bande-son impeccable (comme toujours chez Crowe, seul capable de faire passer un vieux tube ringard de Tears for Fears - Everybody wants to rule the world - avec ironie). 

Considéré dans toute sa filmographie (seulement sept titres en une vingtaine d'années), Welcome Back n'est pas son opus le plus abouti, mais seulement le plus bancal (à cause de réécritures, de producteurs lâches). Mais on y reconnaît toujours la voix unique de Cameron Crowe, lequel s'est depuis lancé dans une nouvelle entreprise (espérons-le, avec plus de succès), une série télé sur le coulisses de la tournée d'un groupe de rock intitulée Roadies (diffusée depuis Juin 2016 sur la chaîne Showtime).

mardi 12 juillet 2016

Critique 948 : IL ETAIT TEMPS, de Richard Curtis / HORS DU TEMPS, de Robert Schwentke


IL ETAIT TEMPS (en v.o. : About Time) est un film écrit et réalisé par Richard Curtis, sorti en salles en 2013.
La photographie est signée John Guleserian. La musique est composée par Nick Laird-Clowes.
Dans les rôles principaux, on trouve : Domnhall Gleeson (Tim), Rachel McAdams (Mary), Bill Nighy (le père de Tim), Lydia Wilson (Kitkat), Margot Robbie (Charlotte).
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 Tim et son père
(Domnhall Gleeson et Bill Nighy)

Alors qu'il va entrer dans sa vie d'adulte, Tim reçoit de son père une extraordinaire confidence, qu'il doit promettre de ne jamais divulger : tous les hommes de leur famille possèdent le pouvoir de voyager dans le temps, mais seulement en se déplaçant dans le passé. Pour cela, il devra s'isoler dans un endroit à l'abri des regards, fermer les poings et les yeux, et penser très fort au moment et à l'endroit où il veut revenir.
D'abord perplexe, Tim teste cette capacité en s'enfermant dans une armoire et constate, médusé, sa véracité !
 Charlotte et Kitkat
(Margot Robbie et Lydia Wilson)

Peu après, cet été-là, la soeur de Tim, surnommée Kitkat, a invité sa meilleure amie à passer les vacances dans la propriété familiale en Ecosse, Le jeune homme fait ainsi la connaissance de la superbe Charlotte dont il tombe immédiatement amoureux.
Pour espérer la séduire, il use de son pouvoir afin de l'aborder au mieux, de découvrir ses goûts, sans qu'elle se doute de quoi que ce soit. Pourtant, malgré ses efforts, l'amour n'est pas au rendez-vous, Tim admettant qu'il est plus attiré physiquement par Charlotte que sincèrement épris d'elle - et elle de lui.
Tim et Mary
(Domnhall Gleeson et Rachel McAdams)

Tim part à la rentrée s'installer à Londres pour y travailler. Il bénéficie d'une bonne situation, même s'il loge chez un auteur dramatique miné par ses échecs critiques et publics et peu ravi à l'idée de cohabiter avec ce provincial.
Dans la capitale, Tim retrouve Jimmy, un ami d'enfance qui a toujours été amoureux de Kitkat sans jamais oser le lui avouer. Il arrange un curieux rendez-vous dans un restaurant où les invités se rencontrent dans le noir afin de découvrir s'ils ont des atomes crochus sans se soucier de leurs apparences.
Le dîner se passe tellement bien pour Tim qu'il convient avec la jeune femme avec laquelle il a fait connaissance de la retrouver dehors. C'est ainsi que la ravissante Mary se présente à lui. Coup de foudre entre les deux jeunes gens - une opportunité que Tim ne veut pas laisser filer et qu'il va s'employer à faire aboutir en employant à nouveau son pouvoir.
Pourtant le jeune homme aura aussi l'occasion d'apprendre qu'il ne peut ni tout arranger ni empêcher l'inévitable, quand ses proches ne connaîtront pas le même bonheur que lui ou seront rattrapés par le temps qui passe... 
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HORS DU TEMPS (en v.o. : The Time Traveler's Wife) est un film réalisé par Robert Schwentke, sorti en salles en 2009.
Le scénario est adapté du roman de Audrey Niffenegger par Bruce Joel Rubin et Jeremy Leven. La photographie est signée Florian Ballhaus. La musique est composée par Mychael Danna.
Dans les rôles principaux, on trouve : Rachel McAdams (Claire Abshire), Eric Bana (Henry DeTamble), Ron Livingston (Gomez), Stephen Tobolowsky (Dr David Kendrick).
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 Henry et Claire
(Eric Bana et Rachel McAdams)

Henry DeTamble découvre, enfant, qu'il se déplace dans le temps, passé comme futur, mais sans pouvoir anticiper quand cela se produit ni à quel époque (et dans quel endroit) il réapparaît. Il découvre ainsi qu'il se mariera adulte avec Claire Abshire dont il fait la connaissance alors qu'elle est encore enfant alors que lui est presque quadragénaire.
 Henry et Claire

Cette rencontre, Claire ne l'oubliera jamais et, quand arrivée à son tour à l'âge adulte, elle croise à nouveau Henry, elle reconnaît à la fois l'homme rencontrée dans son enfance. D'abord réticent à s'engager dans une relation amoureuse à cause de l'instabilité de ses déplacements temporels, Henry abdique car Claire l'aime comme il l'aime. 
Gomez (à gauche), Henry et Claire (au centre)
(Ron Livingston, Eric Bana et Rachel McAdams)

La jeune femme offre à son amant une certaine paix en acceptant ses disparitions incontrôlables et fréquentes. Ils réussissent même à se marier et Henry explique à Gomez, le meilleur ami de Claire, son étrange condition après qu'ils aient été tous trois témoins d'une scène troublante dans laquelle il s'est vu mourir blessé par balles.
A partir de ce moment-là, le couple traverse une série de crises, Henry devenant de plus en distant et refusant que Claire et lui aient un bébé comme elle le souhaite car il craint à la fois que l'enfant ait le même pouvoir mais aussi qu'elle soit rapidement orpheline...  

Par un de ces curieux "hasard" de la programmation, à une semaine d'intervalle, respectivement diffusés sur NT1 et France 4, l'actrice Rachel McAdams a été deux fois au premier plan de deux films romantiques avec les voyages dans le temps comme argument commun ! Pourtant les deux longs métrages n'ont rien de commun dans le traitement et ont été tournés avec quatre ans d'écart.

Il était temps de Richard Curtis est une production qui annonce la couleur d'entrée de jeu : son scénariste-réalisateur est notoirement connu pour avoir signé des oeuvres marquantes comme Quatre mariages et un enterrements, Coup de foudre à Notting Hill et Love Actually, tous des cartons au box office. Depuis, il est devenu le maître de la comédie romantique anglaise, dirigeant des acteurs renommés dans des histoires charmantes. Pourtant, chacun de ces films souffre d'un manque de style esthétique, ce sont des exemples de longs métrages de scénariste mis en scène sans personnalité, des habiles mécaniques dénuées d'âme. Pas désagréables, mais pas inoubliables.

Pourtant, cette fois, Curtis, en injectant une dose de fantastique, fait le pari d'être moins drôle  et plus émouvant, plus audacieux. Qu'on ne s'y trompe cependant pas, About time abonde en scènes sentimentales bien sucrées, et le métier de l'auteur est indéniable. Il apparaît surtout que le voyage dans le temps, bien cadré (puisque Tim ne peut que remonter dans le passé, et qu'il se contente d'influer seulement sur le cours d'événements qui le touche directement, dans le domaine amoureux et familial), n'est qu'un prétexte pour pimenter les codes de la "rom-com". 

Le film prend étonnamment son temps (125' quand même) et n'enchaîne pas les gags. Il se pare même d'une mélancolie surprenante quand son héros tente de réparer les destins de ses proches - cela aboutit à des passages émouvants, notamment quand Tim veut sauver sa soeur d'une relation amoureuse toxique, ou, mieux encore, quand son propre père tombe malade sans espoir de rémission. L'histoire prend alors une ampleur inattendue tout en restant intimiste : c'est joliment et adroitement accompli.

Mais Curtis est trop gentil et son intrigue souvent trop superficielle : avec un tel pouvoir, son héros se contente finalement de peu, il n'en profite jamais de manière vraiment offensive ou subversive. Et quand, d'aventure, il se rend compte, comme un autre personnage, qu'il est peut-être passé à côté d'une occasion, l'affaire est expédiée (le cas le plus évident concerne ses retrouvailles avec Charlotte - incarnée par la sublime Margot Robbie - qui regrette à l'évidence de ne pas avoir aimé Tim plus jeune). L'interprétation de Domnhall Gleeson et de Rachel McAdams confortent cette impression d'un film finalement bien comme il faut, très (trop) fleur bleue, en-deçà du potentiel de son sujet. Seuls l'excellent Bill Nighy (qui apporte une malice jubilatoire à son rôle) et l'épatante Lydia Wilson (aussi énergique que touchante dans le rôle de Kitkat) ajoutent du relief à l'ensemble.

Il était temps a donc les défauts de ses qualités : c'est un vrai feel-good movie, sympathique, mais aussi pataud, longuet, pas assez ambitieux.

Hors du temps est une autre curiosité. Selon ses producteurs, ce n'est pas un film de science-fiction, et il est vrai que le scénario explique peu pourquoi son héros, Henry, se déplace ainsi dans le temps - il n'explique pas davantage pourquoi il ne fait jamais rien pour tenter de maîtriser ce handicap (alors que sa fille s'y emploiera avec succès) !

Il semble en effet que Robert Schwentke et ses scénaristes, en adaptant un best-seller, aient, contrairement à Richard Curtis avec sa romance, voulu prétendre à une réflexion métaphysique. Mais leurs questionnements n'ont rien de nouveau : cette version de de "où suis-je, où vais-je, dans quel état j’erre ?" ressemblent à une fuite en avant, un rapport sans cesse différé, dont le héros, passif au possible, est moins intéressant que la femme qui l'aime.

Le risque quand on veut raconter une histoire d'amour extraordinaire, aussi bien dans son intensité que dans les circonstances qui l'encadrent, c'est qu'il faut mieux disposer d'un script solide, suscitant une émotion vibrante. Or, The Time Traveler's Wife manque cruellement de cette émotion et se tire même une balle dans le pied quand l'imminence de la mort de Henry articule son dernier acte.

Avant cela, pourtant, le film propose quelques passages troublants, intéressants, comme lorsque Henry rencontre à plusieurs reprises Claire dans le passé, conditionnant peut-être les sentiments qu'elle éprouvera pour lui quand ils se reverront une fois qu'elle aura le même âge que lui, ou quand Claire insiste pour porter un enfant de Henry, allant même jusqu'à le piéger. Dans ces moments-là, cette romance fantastique devient plus équivoque et passionnante que lorsqu'elle suggère une transcendance des sentiments par-delà le temps.

L'union de Henry et Claire est une illusion fragile, et on s'étonne que le script n'explore pas plus les crises que génèrent les disparitions du héros - à peine verra-t-on le couple se disputer quand il s'évapore lors de la semaine de Noël et du Jour de l'An ! Pas vraiment de quoi provoquer un drame bouleversant...

Le titre original, bien que soulignant le point de vue féminin, est contredit par le développement de l'intrigue où le premier rôle est masculin. Les prestations de Eric Bana, très bon comédien un peu sous estimé mais ici assez terne, et de Rachel McAdams, beaucoup plus concernée et touchante, ne sont pas en cause, ils font ce qu'ils peuvent avec ce qu'ils ont à jouer, mais ils ne peuvent pas empêcher le film de passer à côté de sa promesse (de son aspect le plus intéressant même), celle de l'existence d'une femme qui renonce à la tranquillité en aimant un homme qui lui échappe au propre comme au figuré.

On peut tirer un enseignement identique de ces deux longs métrages et qui touche au statut même de son actrice principale : Rachel McAdams est une jolie fille, une très bonne comédienne, mais ce qui l'empêche d'accéder au rang de "nouvelle Julia Roberts" (à laquelle on l'a souvent comparée pour une certaine ressemblance physique et un début de carrière prometteur), c'est qu'elle n'a pas (pas encore du moins, soyons indulgent) trouvé le film (et le -premier - rôle qui va avec) susceptible de la transformer en une vraie star. Comme Mary et Claire (ou aussi en Irene Adler dans les Sherlock Holmes de Guy Ritchie), elle est encore trop cantonnée à l'emploi de la "girl next door" spectatrice des événements, faire-valoir d'un héros masculin aux capacités extraordinaires.  

dimanche 12 juin 2016

Critique 917 : SHERLOCK HOLMES 2 - JEU D'OMBRES, de Guy Ritchie


SHERLOCK HOLMES 2 : JEU D'OMBRES est un film réalisé par Guy Ritchie, sorti en salles en 2011.
Le scénario est écrit par Michelle et Kiera Mulroney, d'après les personnages créés par Arthur Conan Doyle. La photographie est signée Philippe Rousselot. La musique est composée par Hans Zimmer.
Dans les rôles principaux, on trouve : Robert Downey Jr. (Sherlock Holmes), Jude Law (John Watson), Noomi Rapace (Sima), Jared Harris (James Moriarty), Stephen Fry (Mycroft Holmes), Kelly Reilly (Mary Watson), Rachel McAdams (Irene Adler), Eddie Marsan (Lestrade).
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Consacré comme le détective le plus perspicace de son époque, Sherlock Holmes suit, seul depuis que son compère, le Dr John Watson, a déménagé pour s'installer avec sa future épouse, Mary, Irene Adler car il veut connaître l'identité de l'homme qui l'emploie depuis la précédente affaire qu'il a résolue (voir Sherlock Holmes 1).
James Moriarty et Irene Adler
(Jared Harris et Rachel McAdams)

C'est ainsi que Holmes va être confronté au professeur James Moriarty dont il a la conviction de son implication dans une série d'attentats en Europe - attentats qui pourraient précipiter le déclenchement d'une guerre mondiale. Mais quel profit en retirerait cet érudit diabolique et d'apparence pourtant respectable ?
John et Mary Watson
(Jude Law et Kelly Reilly)

Les investigations de Holmes le conduisent jusqu'à un établissement louche dans lequel il décide d'organiser l'enterrement de la vie de célibataire de Watson. Laissant le docteur se livrer à une partie de cartes, le détective inspecte l'étage où il a repéré un individu déjà remarqué sur les lieux d'un précédent attentat. C'est ainsi que Holmes fait connaissance avec une diseuse de bonne aventure gitane, Sima, menacée par un tueur car son frère serait lié à un projet criminel en relation avec les manigances de Moriarty, même si la jeune femme est sans nouvelles de son proche depuis des mois.
Sima et Sherlock Holmes
(Noomi Rapace et Robert Downey Jr.)

Le mariage de Watson se déroule sans problèmes, même si entretemps Holmes a décidé de défier Moriarty en lui rendant visite à l'université où il enseigne. Les egos démesurés des deux hommes, que seul le sens moral distingue, aboutit à des menaces réciproques : le professeur affirme que rien ni personne ne l'arrêtera et le confondra, le détective jure qu'il se dressera contre ses funestes projets. Moriarty promet alors que Watson, après Irene Adler, dont Holmes est sans nouvelles, souffrira des dommages collatéraux de leur affrontement.
Moriarty et Holmes

Holmes rattrape Watson et Mary lors de leur voyage de noces et écarte la jeune femme pour la protéger. Les hommes de main de Moriarty passent à l'attaque mais le détective et son ami leur échappent de justesse pour rejoindre Sima et ses acolytes gitans qui leur ouvrent la route, en évitant les frontières, pour suivre Moriarty.
Mycroft Holmes
(Stephen Fry)

De nouveaux mouvements se produisent - en Inde un magnat du coton est ruiné par un scandale, en Chine un trafiquant d'opium décède d'une overdose, aux Etats-Unis, un aciériste meurt. La poursuite conduit Holmes et ses comparses à Paris, puis en Allemagne et, enfin en Suisse où Mycroft, le frère du détective, ponte des services secrets britanniques, assure la sécurité d'une conférence de chefs d'Etats et d'ambassadeurs. C'est là que resurgit Moriarty dont Holmes a compris qu'il voulait provoquer la guerre pour amasser une fortune en fournissant des armes aux divers belligérants.
Holmes et Watson

Qui, du détective ou du professeur, aura le dernier mot ? 

Comme je l'écrivais dans la critique du premier film, Guy Ritchie n'est certainement pas un grand cinéaste, mais c'est un réalisateur habile et qui a su, en acceptant de se plier aux contraintes du film de commande, tirer les leçons de ses erreurs. Cela se vérifie encore plus avec cette suite qui est meilleure que le premier épisode mais aussi supérieur à tout ce qu'a pu filmer jusqu'alors le réalisateur britannique.

Explosif, le résultat l'est encore, et ce, dès le début car le film s'ouvre par une déflagration qui semble résumer la philosophie de la production : faire plus fort, ce qui correspond à ce que finance Joel Silver.  

L'intrigue de Sherlock Holmes : Jeu d'ombres reste certes tortueuse mais quand même mieux tricotée et lisible que celle du précédent opus, où le mélange d'enquête et d'occultisme (fusse-t-il bidon) convainquait à moitié. Ici, les attentats qui ponctuent l'aventure permettent à la fois de jouer sur la menace qui plane sur l'Europe et l'aspect dérisoire et prétentieux des efforts de Holmes pour déjouer une guerre. Le procédé est malin et efficace, alimentant l'histoire sur plus de deux heures sans égarer le spectateur ni l'ennuyer.

Ritchie n'a presque qu'à dérouler ce scénario qui, en multipliant les fracas, oppose surtout deux adversaires passionnants à observer dans leur propre querelle d'ego : Michelle et Kieran Mulroney ont, il est vrai, utilisé le méchant le plus emblématique, charismatique et coriace du génial détective en la personne du professeur Moriarty. Ce criminel est l'égal, sinon le supérieur, de Holmes dans sa capacité à avancer en ayant toujours un coup d'avance. Mais le film le traite avec une sorte de distance froide, implacable, très intelligente : ennemi souvent cité dans les romans de Conan Doyle mais finalement peu montré, il est un redoutable cerveau déléguant pour mieux progresser, sûr de lui.

Alors que, depuis le premier film, Holmes est présenté et ici confirmé comme un intellectuel qui éprouve le besoin de se dépenser physiquement, n'hésitant pas à faire le coup de poing (et d'ailleurs pratiquant diverses formes de combats en parallèle à ses enquêtes), vêtu comme une sorte de gypsy (qui va rencontrer d'authentiques gitans durant ses investigations) débraillé, mal rasé et hirsute, Moriarty contraste par son aspect apprêté, ses manières suaves, sa détermination glaçante. Une des réussites du film est de nous convaincre qu'il peut vaincre Holmes et que Holmes est dépassé à la fois par cet homme mais aussi par l'ampleur de ses exactions.

Une bonne partie de l'intrigue relègue donc Watson au second plan, même si, grâce au talent de Jude Law (vraiment excellent), le docteur conserve une présence forte et singulière. De même Irene Adler, toujours campée par  Rachel McAdams, disparaît rapidement (sans qu'on soit cependant certain que son personnage soit mort). Mais le casting réserve une bonne surprise en inventant la tireuse de cartes tzigane Sima, à laquelle Noomi Rapace donne un charme certain (quand bien même on peut regretter que la production n'ait pas attribuée, comme prévu initialement, le rôle à une française, ce qui aurait été moins exotique qu'une suédoise) : le rôle échappe au faire-valoir féminin en tout cas et pimente la relation toujours aussi drôlement équivoque du couple Holmes-Watson.

L'action est riche et abondante dans l'histoire et Ritchie a sur varier ses effets d'une manière plus satisfaisante que dans le premier volet : le script n'abuse déjà pas des fameuses répétitions mentales de combat de Holmes, à partir de quoi on a également moins de ralentis-accélérations (ou, quand c'est le cas, à meilleur escient - comme en témoigne la fuite des héros dans la forêt bombardée, merveilleusement montée). Parfois encore, toutefois, on déplore ses champ-contrechamp trop rapides (alors que filmer simplement dans un même plan deux, ou trois, personnages dialoguant est tellement plus efficace, surtout avec des acteurs de ce calibre).

Le film enchaîne ainsi des scènes d’action avec ces trois héros dans un déluge de bullet time, faisant osciller dangereusement le spectateur entre épilepsie et nausées. Retrouvant ses tics de mise en scène, Ritchie souligne chaque geste d’un combat par douze effets à la seconde (changement d’angle, de profondeur…), manière pompière de signifier son appartenance au genre.

Mais, de même que la partition superbe de Hans Zimmer accompagne ces rocambolesques péripéties, jusqu'au duel final directement emprunté à La chute du Recheinbach, le face à face entre Robert Downey Jr. (cabotinant encore beaucoup, mais sachant se retenir avec à-propos) et Jared Harris (terrifiant à souhait, un casting judicieux préféré au recrutement d'une vedette), arbitré par Stephen Fry (grandiose en frère aîné des Holmes) tient ses promesses, ponctué par des scènes vraiment drôles (le voyage en poney). 

On en reprendrait volontiers une tasse, même si les auteurs, interprètes et producteurs mesurent l'effort à accomplir pour réussir ce qui serait une trilogie (voire une franchise) ayant revivifié avec autant de dynamisme que la série de la BBC le détective le plus célèbre de la littérature.

dimanche 5 juin 2016

Critique 911 : SHERLOCK HOLMES, de Guy Ritchie


SHERLOCK HOLMES est un film réalisé par Guy Ritchie, sorti en salles en 2009.
Le scénario est écrit par Lionel Wigram, Michael Robert Johnson, Anthony Peckham, Simon Kinberg, d'après les personnages créés par Arthur Conan Doyle. La photographie est signée Philippe Rousselot. La musique est composée par Hans Zimmer.
Dans les rôles principaux, on trouve : Robert Downey Jr (Sherlock Holmes), Jude Law (Dr John Watson), Rachel McAdams (Irene Adler), Mark Strong (Lord Blackwood), Eddie Marsan (Inspecteur Lestrade). 
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John Watson et Sherlock Holmes
(Jude Law et Robert Downey Jr)

Sherlock Holmes et son comparse, le Dr John Watson, interrompent une messe noire dirigée par lord Blackwood, qui a déjà assassiné cinq jeunes femmes. Il est remis à l'inspecteur Lestrade. Le criminel est jeté en prison puis rapidement jugé et condamné à mort par pendaison. Son dernier souhait est de voir Holmes avant son exécution pour lui dire qu'il reviendra d'entre les morts pour se venger et terminer sa mission. Watson acte ensuite le décès de Blackwood.
Lord Blackwood
(Mark Strong)

Watson, après cette affaire, quitte Holmes pour s'installer avec sa fiancée, Mary Morstan. Le détective s'ennuie jusqu'à ce que Irene Adler, celle qui a été à la fois son adversaire la plus coriace et son amour secret, resurgisse pour lui proposer une grosse somme d'argent afin de mener une nouvelle enquête. Il devine qu'elle agit pour un commanditaire suffisamment dangereux pour qu'elle lui obéisse et qui est à la recherche d'un homme roux.
Lestrade
(Eddie Marsan)

C'est alors que Lestrade fait appel à Holmes : la tombe de Blackwood a été profanée et il aurait été vu par un témoin en train d'en sortir. Accompangé de Watson, le détective trouve dans le cercueil du criminel l'homme que lui a demandé de trouver Irene. 
Holmes et Watson inspectent le domicile du mort, un scientifique dont les recherches sont liées à celles de l'occultiste Blackwood. Après avoir affronté des canailles protégeant le laboratoire, ils sont arrêtés par la police. Mary, la fiancée de Watson, paie sa caution, tandis que Holmes est libéré par trois notables londoniens, parents de Blackwood, qui lui demandent en échange de retrouver le sorcier. 
Mary Morstan
(Kelly Reilly)

Mais deux de ces trois dignitaires sont assassinés ensuite et Holmes persuade Watson de lui prêter main forte. Ils ignorent que Blackwood est effectivement bien vivant et rallie à son projet de prendre le contrôle du Royaume-Uni plusieurs membres éminents du Parlement réunis au sein d'une secte. 
Les investigations de Holmes et Watson les mènent jusqu'à un abattoir où Blackwood retient Irene en otage. Une fois celle-ci libérée, ils quittent les lieux qui sont ravagés par une série d'explosions. Un policier prévient Holmes que les autorités le recherchent. 
Irene Adler
(Rachel McAdams)

Pour tenter de saisir les manoeuvres de Blackwood, Holmes se drogue, ce qui augmentent ses capacités déductives mais le plonge ensuite dans un bref coma. A peine remis de leurs blessures, après un bref séjour à l'hôpital, Irene et Watson le retrouvent dans sa planque où il leur fait part de ses conclusions : Blackwood va attaquer le Parlement ! Tandis que Watson et Irene s'éclipsent sur l'ordre du détective, Lestrade arrive pour l'arrêter.  
Holmes réussit à s'échapper et rejoint Watson et Irene qui ont localisé la bombe chimique de Blackwood dans les sous-sols du Parlement. Le criminel affronte le détective qui sauve la vie d'Irene et dévoile comment leur adversaire s'y est pris pour simuler sa propre mort, provoquer celles de ses proches.
La jeune femme donne à Holmes l'identité de l'homme qui l'avait employé et qui va certainement vouloir les supprimer maintenant, ce qui n'effraie pas le détective.

Guy Ritchie était, en 2009, plus connu pour être le mari de Madonna que pour être un cinéaste digne d'intérêt, sauf si vous juger Snatch comme un bon film (ce qui n'est pas mon cas). Aussi a-t-il été bien inspiré, d'un point de vue financier mais aussi artistique, d'accepter de devenir le simple metteur en scène de cette commande ambitionnant de dépoussiérer une des icones de la littérature policière : rien moins que Sherlock Holmes - qui allait connaître un an plus tard sur BBC One un autre impressionnant lifting, incarné par le génial Benedict Cumberbatch.

Déjà influencé par Tarantino dans ses opus précédents, Ritchie l'est encore ici car son traitement évoque une relecture très pulp de la créature de Arthur Conan Doyle : le scénario, touffu à l'extrême, avec son intrigue affreusement compliquée, s'accorde au style survitaminé du cinéaste, chargé de raconter tout ça en un peu plus de 120 minutes. 

Interprété par un Robert Downey Jr, plus cabotin que jamais, mais dont le jeu a le mérite de ne pas s'inscrire dans le registre convenu immortalisé par Basil Rathbone ou Peter Cushing, Holmes est cependant très fidèle à la description qu'en rédigea Doyle : on le voit pratiquer la boxe, pratiquer le violon, ne pas hésiter à se droguer, et arborer un look vestimentaire qui le fait ressembler à un bohémien faussement négligé. Cette énergie tranche avec la vision devenue caricaturale du détective gal et imperturbable qui fume la pipe en exprimant ses déductions à haute voix d'un ton professoral.

Pourtant, à côté du numéro parfois un peu grotesque de Downey Jr, la prestation de Jude Law et, plus surprenant, de Rachel McAdams, tous deux extraordinaires en Watson et Irene Adler, rendent justice à leurs rôles qui ne se résument plus à ceux du fidèle assistant et de l'alter ego féminin de Holmes. La manière dont le film suggère, au milieu d'effets plus bruyants, l'homosexualité du détective, autant attiré qu'effrayé par cette femme, et que son acolyte n'a plus peur de remettre à sa place est très bien inspirée, et finement traduite par les deux acteurs.

Le scénario et la direction artistique mettent en avant l'aventure et l'action plutôt que la cérébralité, comme en témoigne un procédé récurrent qui montre Holmes détailler son action avant de la mettre en pratique, le spectateur vérifiant à quel point il sait aussi bien anticiper qu'attaquer - Holmes est ici autant une tête qu'un corps, autant un héros mental qu'un héros physique. De même, l'intrigue mélange avec une fantaisie décomplexée les sciences occultes et déductives : dans un cas comme dans l'autre, Blackwood et Holmes sont dépeints comme des individus s'estimant supérieurs et plus avisés que la moyenne. Le pseudo-sorcier veut reprendre en main l'Angleterre, le détective veut continuer à imposer ses caprices aux besogneux policiers : dans les deux cas, ils défient l'autorité, la toisent avec arrogance (brutalement pour Blackwood, sarcastiquement pour Holmes).

On aura remarqué que les producteurs ont imposé un américain (Robert Downey Jr) dans le rôle du plus célèbre enquêteur britannique et, si ce choix répond d'abord au fait que RDJ est devenu l'acteur le plus bankable du moment (depuis sa résurrection commerciale dans l'armure d'Iron Man), on peut aussi l'interpréter comme la volonté de confier ce personnage à un comédien qui ne le vénère pas, se l'approprie sans manière et lui imprime une personnalité plus contrastée, plus outrée même. Holmes est ainsi capricieux et jaloux - il ne supporte pas que Watson le quitte pour une femme (les héritiers de Doyle ont d'ailleurs fait pression pour que, contrairement au voeu de Downey Jr, Holmes ne soit pas explicitement considéré comme un homosexuel, mais il semble au moins bisexuel si l'on observe bien son attitude envers Watson et Irene Adler).

Pour exister face à lui, le Dr Watson de Jude Law est aussi affûté intellectuellement et, malgré sa claudication, également très vif physiquement, se battant, tirant au pistolet, crapahutant dans des caves, abattoirs, docks, ironisant sur les gamineries du détective. Bien sûr, ce n'est pas aussi subtilement drôle que ce qu'on devinait dans le chef d'oeuvre mutilé de Billy Wilder (La vie privée de Sherlock Holmes) mais cette version communique une bonne humeur rafraîchissante, tonique et humaine.

La réalisation de Guy Ritchie oscille entre un maniérisme parfois dommageable (avec un montage trop haché, des effets trop appuyés - ralentis, accélérations) et un vrai souci esthétique (superbe photo du français Philippe Rousselot, qui réussit à bien intégrer des plans complètement générés par l'informatique, et à restituer l'ambiance urbaine, grouillante, crasseuse de Londres sans sombrer dans le steampunk). Le réalisateur semble toutefois éprouver un sincère attachement pour ses héros et un souci pour exposer clairement une histoire tellement boursouflée qu'elle traduit une peur ridicule sinon du vide, du moins des temps morts ou calmes (c'est le défaut de nombre de productions de ce genre : les producteurs préfèrent submerger le spectateur d'informations, de rebondissements, plutôt que de les laisser respirer de crainte qu'ils ne s'ennuient).

Il reste encore à saluer la magnifique partition écrite par Hans Zimmer, aux accents tziganes et aux rythmes entraînants, pour dire que ce Sherlock Holmes est un spectacle parfois bêtement agité mais aussi souvent jubilatoire : le succès qui l'a couronné explique aussi qu'il a rapidement connu une suite (Jeux d'ombres, en 2011), que TMC rediffusera d'ailleurs Jeudi prochain.