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mercredi 3 juillet 2019

CATCH-22 (Hulu)


Adapté une première fois, pour le cinéma, par Mike Nichols (en 1970), le roman de Joseph Heller fournit cette fois la matière à une mini-série (en six épisodes de 45 minutes) pour Hulu. George Clooney est aux commandes de cette version de Catch-22 sur les absurdités de guerre. Le résultat est très inégal, comme si les auteurs n'avaient pas su choisir le ton à donner au projet.

Aarfy, McWatt, Yossarian, Nately, Clevinger, Orr et Sampson
(Rafi Gavron, Jon Rudnitsky, Christopher Abbott, Austin Stowell, Paco Alexander, Graham Patrick Martin et Gerran Powell)

A la base de Santa Ana, sous la direction du général Schieskopf, un groupe de bidasses américains s'entraîne à défiler - parmi eux John "Yoyo" Yossarian est bien décidé à ne pas mourir à la guerre et demande l'aide du Dr. Daneeka qui lui cite l'Article 22 : vouloir se battre, c'est être fou, mais si vous demandez à arrêter de vous battre, vous êtes sain d'esprit et donc vous pouvez aller au front ! Deux mois plus tard, le régiment est stationné à la base de Pianosa en Italie dont le colonel Cathcart ne cesse d'augmenter le quota de bombardements. Lors d'une mission, Dunbar, un des pilotes, meurt.
  
Le major de Coverley et l'officier du mess Minderbinder 
(Hugh Laurie et Daniel David Stewart)

Cathcart et le lieutenant Korn promeuventle sergent Major Major au rang de major. Yoyo demande alors à son camarade de le garder au sol, mais sans succès. Pendant ce temps, Minderbinder devient officier du mess grâce au major de Coverley avec qui il organise un juteux traffic de vivres dont il partage les profits avec les officiers. A Rome, de Coverley réquisitionne un bordel pour que les soldats s'y reposent en permission. Lors d'un nouveau bombardement, Yoyo voit mourir Clevinger, avec qui il s'était disputé sur leur devoir de soldat.

Minderbinder et Cathcart (Daniel David Stewart et Kyle Chandler)

Cathcart veut bombarder Bologne pour permettre à l'infanterie d'y entrer sans rencontrer de résistance. A la faveur de la nuit, Yoyo déplace la ligne de tir sur la carte pour faire croire que Bologne a été libérée par l'infanterie seule. De Coverley s'y rend et est capturé par les allemands. Quand il l'apprend, Cathcart comprend qu'un soldat a causé cela. Bologne est bombardée, mais Yoyo rate sa cible (un pont), obligeant McWatt à faire demi-tour. Heureux d'avoir survécu, McWatt, le lendemain, survole le lac où nagent ses amis et tue accidentellement Sampson. Il se suicide ensuite.

John 'Yoyo' Yossarian (Christopher Abbott)

Yoyo décide, pour être démobilisé au plus vite avant que Cathcart augmente une nouvelle fois le quota de missions, d'enchaîner les vols. Mais une fois ceci fait, son zèle intrigue Korn. En attendant son formulaire de départ, Yoyo accompagne avec Orr Minderbinder à Oran pour commercer avec le calife de nouvelles vivres. A son retour, il apprend que Cathcart a encore augmenté le quota de missions : il reste mobilisé. Et part bombarder une position ennemie avec Nately - qui meurt à son tour.

Korn, Cathcart et Scheisskop (Kevin J. Connor, Kyle Chandler et George Clooney)

Contre l'avis de ses supérieurs, Yoyo se rend à Rome pour annoncer le décès de Nately à sa fiancée, une prostituée. Il ne la trouve pas mais découvre que Aarfy a violé et tué une bonne. Il le dénonce à la police militaire mais qui l'embarque, lui, pour avoir désobéi aux ordres. Son cas s'aggrave lorsque Scheisskopf débarque pour prendre le commandement de Pianosa : au courant de la liaison de Yoyo avec sa femme, Marion, il le renvoie en mission. Mais cette fois, le soldat est blessé et son avion touché. Il saute de l'appareil en parachute.

Yoyo

Recueilli et soigné par une famille italienne, Yoyo ne profite pas d'un long répit. La police militaire le retrouve et le ramène à Pianosa. Le Dr. Daneeka le soutient auprès de Scheisskopf pour sa démobilisation à cause de sa blessure, mais rien n'y fait. Il repart en mission avec une jeune recrue, Snowden. Touché mortellement en vol, ce dernier meurt dans ses bras. Yoyo, de retour à la base, refuse de continuer à porter l'uniforme, même lors d'une remise de médailles par le général Dreedle. Il est quand même décoré mais effectue désormais ses vols, complètement nu dans son cockpit, sans plus chercher à être démobilisé.

Inutile, en vérité, de préciser que l'action de Catch-22 se déroule en pleine seconde guerre mondiale car cette charge anti-militariste convient à tous les conflits armés en dénonçant ses officiers qui envoient à la mort de jeunes appelés.

Ce sort, Yoyo le refuse et va chercher, six épisodes durant à y échapper par tous les moyens. C'est un curieux héros qu'on peu considérer comme un dégonflé, un lâche, un peureux, un têtu, un survivant, un chat noir : il est tout cela à la fois simplement parce qu'il ne veut pas être d'abord la victime de sa hiérarchie imbécile mais, en même temps, il se fiche que ses amis y passent à sa place.

La mort de ses copains agit de manière ambiguë sur Yoyo : elle lui fait prendre conscience de façon encore plus aiguisée de sa vulnérabilité, donc elle le conforte dans son idée de se faire démobiliser par tous les moyens, mais elle souligne aussi son égoïsme, son égocentrisme absolus puisqu'il ne pleure pas longtemps le décès de ses compagnons et ne s'interroge jamais sur la possibilité qu'il leur porte malheur.

Avant la mort du pilote McWatt (qui n'a, ironiquement, pas lieu en mission), Yoyo l'entend lui expliquer ce qui les distingue : McWatt est certain qu'il va mourir, et si ce n'est pas durant la guerre, ce sera plus tard de toute manière, donc il est résolu à profiter de la vie ("Me : happy, happy, happy, dead."), alors que Yossarian a peur de mourir en général, la guerre ne faisant qu'accentuer son angoisse ("You : worry, worry, worry, dead."). C'est un résumé parfait.

Le scénario que Luke Davies et David Michôd ont tiré du roman de Joseph Heller vaut, à mon avis, davantage pour ceux qui gravitent autour de Yoyo, dont les tentatives d'échapper à son devoir finissent par le rendre antipathique puis pathétique. Chacun de ses amis, qui n'auront pas sa chance (même si Orr paraît avoir survécu, et que Minderbinder est de côté), présente un profil plus intéressant, même si on ne partage pas ses idées : Clevinger est convaincu du rôle de l'armée américaine et de son bon droit mais surtout de son devoir de soldat, mais ce n'est pas cela qui le tuera. McWatt est philosophe et s'il se suicide, c'est parce qu'il tue accidentellement un ami. Sampson est victime d'un jeu qui tourne mal. Nately se sacrifie en absolvant Yoyo de ne pouvoir le sauver. Major Major profite d'un improbable malentendu.

Dans le lot, deux personnages présentent des profils suffisamment forts pour que les auteurs leur consacrent un épisode entier : d'abord il y a l'irrésistible Minderbinder, qui, fort habilement, s'empare du poste d'officier du mess et, ensuite, multiplie les traffics en intéressant les cadres de la base. Son prodigieux sens des affaires et sa bonhommie face aux événements montrent qu'il se débrouille mieux que Yoyo pour échapper à ses obligations. Ensuite, il y a Aarfy, dont la nature se révèle tardivement mais de manière abjecte : convoitant l'affection d'une jolie bonne romaine, il finit par la violer et la tuer. Mais il profite également de la naïveté de Yoyo pour échapper à toute sanction, et prouve que la discrétion paie pour éviter les ennuis. Les deux acteurs qui jouent ces rôles (Daniel David Stewart et Rafi Gavron) sont remarquables.

George Clooney a porter ce projet pour la télé, sans doute parce qu'il savait qu'aucun studio de cinéma ne le financerait en l'état - peut-être aussi a-t-il voulu éviter le grand écran pour ne pas être comparé directement à la version de Mike Nichols. Logiquement, il s'est attaché les services de proches comme Grant Heslov (avec qui il a tourné notamment une autre comédie rocambolesque sur la guerre du Golfe, Les Chèvres du Pentagone) : à eux deux, ils se partagent la mise en en scène des six épisodes. La production est soignée, avec une superbe photo. Mais cependant, c'est tout de même un peu languissant parfois.

Surtout, la série hésite trop entre la comédie et le pamphlet, le rire et le malaise. Les cabotinages de Clooney acteur, Kyle Chandler et Hugh Laurie (qu'on voit hélas ! trop peu) entraînent vers la folie douce, mais c'est pourtant davantage une trop grande répétition et un manque de rythme qui plombent l'ensemble. Manier l'absurde n'est pas aisé, et dans le premier rôle, Christopher Abbott manque de charisme pour supporter le show de ces seconds rôles dont on attend trop ou susciter l'empathie nécessaire.

Peut-être attendais-je trop de ce Catch-22, mais le compte n'y est pas. George Clooney rate un peu son retour sur petit écran, mais si lui-même ne ménage pas ses efforts comme son héros, c'est au moins sans se défiler.    

mardi 16 août 2016

Critique 988 : AVE, CESAR !, de Joel et Ethan Coen


AVE, CESAR ! (en v.o. : Hail, Cesar !) est un film écrit et réalisé par Joel et Ethan Coen, sorti en salles en 2015.
La photographie est signée Roger Deakins. La musique est composée par Carter Burwell.
Dans les rôles principaux, on trouve : Josh Brolin (Eddie Mannix), George Clooney (Baird Whitlock), Tilda Swinton (Thora et Thessaly Tackler), Alden Ehrenreich (Hobie Doyle), Scarlett Johansson (DeeAnna Moran), Channing Tatum (Burt Gurney), Ralph Fiennes (Laurence Laurentz), Frances McDormand (C.C. Calhoun), Jonah Hill (Joe Silverman), Christophe Lambert (Arne Slessum).
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Eddie Mannix
(Josh Brolin)

À Hollywood, dans les années 1950. Eddie Mannix est un "fixer", l'homme qui résout tous les problèmes que peut rencontrer au quotidien le grand studio de cinéma Capitol. Il se consacre avec une telle application à sa tâche qu'il néglige sa vie familiale et doit lutter contre l'envie de fumer à nouveau pour se décontracter - autant de tentations qu'il confesse toutes les 27 heures à un prêtre !
Baird Whitlock
(George Clooney)

Pourtant, la journée qui démarre va être une des pires de sa carrière : d'abord, il apprend que Baird Whitlock, la plus grande vedette de la compagnie, premier rôle d'Ave, César !, un péplum sur la conversion de César après sa rencontre avec Jésus Christ, a subitement disparu du plateau de tournage. Pensant d'abord qu'il s'est soûlé ou enfui avec une femme comme d'habitude, Mannix comprend vite qu'il a été enlevé quand il reçoit une exorbitante demande de rançon (100 000 $) - mais il ignore que les ravisseurs sont un groupe de scénaristes pro-communistes estimant qu'ils sont sous-payés par les studios.
Hobie Doyle et Laurence Laurentz
(Alden Ehrenreich et Ralph Fiennes)

Ce n'est pas tout ! Mannix doit également convaincre le pointilleux réalisateur Laurence Laurentz d'accepter dans le premier rôle de son nouveau drame psychologique le jeune premier habitué aux westerns Hobie Doyle, malgré ses évidentes lacunes d'interprétation.
Thora - ou serait-ce sa soeur jumelle, Thessaly ? - Tackler
(Tilda Swinton)

Les tensions qui agitent l'endroit parviennent jusqu'aux deux soeurs jumelles et échotières rivales Thora et Thessaly Tackler, qui menacent Mannix de publier un article sur un scandale expliquant comment Baird Whitlock est devenu une star. Mais l'homme négocie ce scoop contre un autre concernant le début de la romance entre deux autres comédiens du studio.
DeeAnna Moran
(Scarlett Johansson)

En attendant, Mannix doit encore aller soigner la réputation de DeeAnna Moran la reine du ballet nautique, enceinte (mais de qui ? Elle n'en est plus certaine) ; réfléchir à l'offre d'emploi très alléchante que lui soumet la société Lockheed, et raisonner Burt Gurney, le danseur qui ne respecte pas la chorégraphie qu'on lui impose... 
Burt Gurney
(Channing Tatum)

Ave, César ! est un projet que Joel et Ethan Coen avaient depuis une dizaine d'années mais dont la production, coûteuse en raison des frais que nécessitait la reconstitution du cadre de l'histoire, a longtemps été impossible à assumer pour deux cinéastes dont le statut était flou - issus du cinéma indépendant, puis associés à de grands studios, alternant les succès et les échecs aussi bien critiques que publics (sans jamais réussir de blockbusters), plusieurs fois cités aux Oscar et quelquefois primés.

L'action devait initialement se dérouler dans les années 20, à l'époque du muet, sans doute pour être filmé en noir et blanc, et avait pour toile de fond non pas un studio de cinéma mais une troupe de théâtre. Mais il manquait aux deux frères un script solide pour ce qui devait être le dernier volet de leur "trilogie des idiots" ("Numskull trilogy") après O'Brother (2000) et Intolérable cruauté (2003), avec toujours George Clooney comme vedette. 

C'est durant la promotion de Inside Llewyn Davis (2013) que l'idée est mentionnée de nouveau, mais profondément remaniée : désormais, l'intrigue a pour cadre les années 50 et Hollywood alors dan son Âge d'Or. Le héros est un fixer, et le rôle est prévu pour Bob Hoskins, que les Coen souhaitent après sa prestation dans le film Hollywoodland (Allen Coulter, 2006). Le décès du comédien en 2014 obligera encore à d'ultimes modifications.

Malgré cette genèse longue et compliquée, Hail, Cesar ! a su conserver l'originalité du cinéma des frères Coen : il s'inscrit clairement dans leur veine comique (respectant donc la continuité de la "trilogie des idiots"), mais avec une ambition certaine, un discours plus profond. Il s'agit d'une réflexion sur la croyance dans un monde qui fabrique du faux : durant les 105 minutes où l'on suit Eddie Mannix, comme lui, nous allons voir une foule de choses, d'événements, de gens, qui ne sont jamais ce qu'on croit qu'ils sont. Et quoi de plus logique que d'être ainsi baladé dans le cadre d'un studio de cinéma, de ses plateaux de tournage, où rien n'est vrai, tout est factice, éphémère. Derrière les paillettes, les sourires éclatants, le spectacle, ce ne sont que leurres, jalousies, rancoeurs, compromis : en un mot, mascarade.

Drôle de film et film très drôle, mais qui s'amuse surtout à  d’abord n’enchaîner que les séquences parodiques et les gags correspondants, pour ensuite nous révéler que, tel César dans le péplum pour lequel le studio désire l'approbation d'un pope, d'un rabbin, et de prêtres (catholique et protestant), le chemin de croix de Eddie Mannix. Derrière les mâchoires carrées et l'allure robuste et soignée de Josh Brolin (parfait encore une fois - c'est décidément un des acteurs américains les plus intéressants actuellement), on devine un homme proche du burn-out, sans cesse à courir d'un point à l'autre pour s'assurer que la machine ne se grippe pas, malgré des imprévus acrobatiques : ainsi le rapt de George Clooney (hilarant en abruti absolu, à la réputation trouble - le film plaisante des rumeurs qui ont longtemps couru à son sujet, prétendant qu'il était un homosexuel honteux - , otage de scénaristes surtout amers d'être sous-payés et eux-même manipulés par un autre comédien préparant son exil en Union Soviétique) ; mais aussi tenté de tout plaquer pour un job mieux payé et plus tranquille dans une société d'aviation. Le parcours des deux hommes les révèlent : l'un  pensera trouver la vérité dans une idéologie à laquelle il ne comprend rien mais qui le trouble étrangement (au point de le faire buter sur un mot-clé dans un monologue émouvant), l'autre saisira qu'il n'est vraiment lui-même et donc bien dans cette usine à rêves (même si elle le dévore). 

Ave, César ! procéde de manière parfois frustrante pour le spectateur : ainsi, nous avons droit à des ponctuations régulières, jubilatoires et extraordinairement reproduites, où les cinéastes recréent des saynètes de péplum (façon Cecil B. De Mille), de western (de série B à la manière de Budd Boetticher, avec Alden Ehrenreich, sensationnel en bon petit gars pas très futé mais perspicace), de ballets aquatiques (comme Busby Berkeley en était les spécialiste, avec Scarlett Johansson, de retour chez les Coen 14 ans après The Barber, à nouveau épatante en diva lubrique), de musicals (dignes de Vincente Minelli, Stanley Donen, avec un Channing Tatum bluffant dans un numéro à la Gene Kelly), de drames précieux (avec Ralph Fiennes qui imite fabuleusement les directors exigeants comme Otto Preminger). On aimerait presque alors que l'intrigue fasse une pause et que les Coen nous régale de ces parodies un peu plus longtemps.

Mais en mixant la comédie et le polar, via l'enquête de Mannix, on en a déjà pour son argent et culmine dans une scène où l'identité du traître qui a tout combiné s'éloigne à bord d'un sous-marin marqué de l'étoile rouge de Moscou au large des côtes californiennes. Splendide moment, où s'invite quand même l'absurde, le grotesque, le pathétique.

De même, l'histoire se moque allègrement des échotières à la mode à l'époque (aujourd'hui, tout le monde médit via les forums, les blogs) avec l'intervention récurrente des jumelles incarnées par Tilda Swinton (encore une fois auteur d'une de ces performances dont elle a le secret). Mais le gag en dit long sur l'objectif des Coen : en fait, personne - personnages comme spectateurs - n'est dupe de ce qui arrive, mais personne non plus ne veut arrêter de croire à cette comédie humaine, aussi ridicule, vaniteuse et hypocrite soit-elle. 

Le film est donc un prodigieux mille-feuilles, esthétiquement éblouissant, narrativement plus fluctuant mais indéniablement malin. L'affection des auteurs pour ces losers flamboyants, ce goût du toc, raconte aussi leur propre carrière : aujourd'hui distingués, reconnus, ils font partie des rares qu'on ne parvient pas à contenir dans une case, qui sont capables de se réinventer tout en demeurant immédiatement identifiables, réussissant à se remettre aussi bien d'un ratage que d'un triomphe. Hail, Coen bros ! 

jeudi 2 juin 2016

Critique 908 : MONUMENTS MEN, de George Clooney


MONUMENTS MEN est un film réalisé par George Clooney, sorti en salles en 2014.
Le scénario est adapté du livre de Robert M. Edsel par George Clooney et Grant Heslov. La photographie est signée Phedon Papamichael. La musique est composée par Alexandre Desplat.
Dans les rôles principaux, on trouve : George Clooney (Frank Stokes), Matt Damon (James Granger), Cate Blanchett (Claire Simone), Jean Dujardin (Jean-Claude Clermont), Hugh Bonneville (Donald Jeffries), John Goodman (Walter Garfield), Bob Ballaban (Preston Savitz), Bill Murray (Richard Campbell).
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 Frank Stokes
(George Clooney)

1943. Le conservateur de musée Frank Stokes convainc le président Franklin Roosevelt de créer une unité spéciale chargée de retrouver et sauvegarder les oeuvres d'art et monuments historiques pillés par les nazis. 
 De gauche à droite : Walter Garfield, James Granger, Frank Stokes,
Preston Savitz et Richard Campbell
(John Goodman, Matt Damon, George Clooney, Bob Ballaban et Bill Murray)

Il recrute donc sept hommes avec lesquels il gagne l'Angleterre puis la France. L'un des membres de l'équipe, James Granger, conservateur du MET (Metropolitan Museum of Arts de New York), rejoint Paris pour rencontrer Claire Simone, historienne au Musée du Jeu de Paume, qui a recensé en secret tous les tableaux et sculptures déplacés en Allemagne.
 Jean-Claude Clermont
(Jean Dujardin)

Le reste du groupe se scinde en trois binômes pour mettre la main sur ce que les nazis ont déjà transporté au-delà des lignes ennemies. Ils découvrent ainsi que de nombreuses pièces disparues sont cachées dans des grottes et mines abandonnées.
 James Granger et Claire Simone
(Matt Damon et Cate Blanchett)

Le conflit touche à sa fin et les allemands commencent à détruire les oeuvres pour que les alliés ne les récupèrent pas. Les "Monuments Men" doivent aussi se presser pour que les russes ne les devancent pas dans leur mission. 

Tous ces soldats de l'art ne reviendront pas vivants de leur expédition mais ce sont plus de cinq millions d'oeuvres qui seront ainsi sauvées avant et après la capitulation des allemands...

Après cinq films (Confessions d'un homme dangereux en 2002, Good night and good luck en 2005, Jeux de dupes en 2008et Les marches du pouvoir en 2011) comme réalisateur bien accueillis, George Clooney essuya avec Monuments Men son premier échec critique et un résultat moyen au box office. 

Pourtant, cet opus s'inscrit dans la droite ligne de ses précédents longs métrages, témoignant de l'intérêt du cinéaste pour les récits en prise directe avec l'Histoire mais aussi avec un certain cinéma classique des années 40-50 ou du "Nouvel Hollywood" des années 70. Vedette accomplie mais aussi citoyen engagé (c'est un fervent Démocrate), il choisit ses sujets en fonction de ses préoccupations personnelles, les finançant grâce aux succès qu'il obtient avec des films plus commerciaux comme acteur (par exemple la série des Ocean's).

Pourtant, sans être un grand film, ou même un film à la hauteur de son sujet, ce n'est pas un film qui démérite. Que lui a-t-on reproché au juste ? De n'être pas un film de guerre haletant et spectaculaire ? C'est vrai qu'il n'a pas l'intensité d'Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg par exemple, mais l'histoire n'a pas le même objectif. De tirer vers la comédie ? C'est faux car si le film a du charme à revendre, un glamour assumé, il ne cherche pas à faire rire.

Il me semble que ce qui a déplu en vérité est curieux : Monuments men s'aligne sur la citation de Pascal Jardin quand il définissait "le propre du romancier : dire des choses exactes et mettre de faux noms".

Tout est (presque) vrai dans ce film, mais Clooney l'a romancé : son personnage et celui de Cate Blanchett sont directement inspirés, respectivement, de George Stout (conservateur du Musée Fogg de Harvard et vétéran de la première guerre mondiale) et de Rose Valland (historienne au Musée du Jeu de Paume qui, au péril de sa vie, dressa des inventaires des oeuvres volées par les nazis tout en leur faisant croire qu'elle ne comprenait pas l'allemand). En revanche, il a inventé le français Jean-Claude Clermont pour donner un rôle à Jean Dujardin avec lequel il est devenu ami.

La réalisation est élégante, avec une belle photographie : Clooney filme à l'ancienne, c'est-à-dire qu'il veut surtout mettre en images son script de manière lisible et efficace et suivre les acteurs. Pas de grands mouvements d'appareil donc, mais un esprit de troupe qui fait écho à l'équipe de soldats de l'art : la complicité entre les acteurs est visible, et chacun a droit à son grand moment. Qui se plaindrait de voir jouer ensemble John Goodman et Bill Murray ? Quant à Matt Damon, il est impeccable comme d'hab' : ses scènes avec Cate Blanchett (d'une classe folle comme toujours) sont formidables, ne cédant jamais aux clichés (le personnage de Claire Simone hésite en effet à se fier aux américains qu'elle soupçonne de vouloir s'approprier les oeuvres d'art sous prétexte de les sauver).

Ce qui affaiblit sans aucun doute le projet tient plutôt au rythme et au ton du script : il est vrai que, sans être ennuyeux, la mise en scène est très pépère, d'une nonchalance qui contredit le fait que la mission des héros est censée être une course contre la montre (contre les nazis mais aussi contre les russes). Subséquemment, quand un des membres du groupe trouve la mort, l'émotion n'est pas vraiment au rendez-vous alors même que Stokes répétait qu'"aucun tableau ne mérite qu'on soit tué pour lui".

Clooney est aussi victime de sa propre attitude : séduisant et cool, la vedette est irrésistible grâce à cela, mais appliqué à un sujet aussi dramatique, ce côté débonnaire donne à son film des allures de promenade entre copains plutôt que de périple d'experts en territoire ennemi.

Mais, porté par une belle partition musicale d'Alexandre Desplat, Monuments Men demeure un divertissement agréable, réunissant un beau casting et s'achevant sur un clin d'oeil : c'est en effet Nick Clooney, le père de la star, qui incarne Frank Stokes dans l'épilogue situé en 1977 ! 

mercredi 23 mars 2016

Critique 847 : THE AMERICAN, de Anton Corbijn


THE AMERICAN est un film réalisé par Anton Corbijn, sorti en salles en 2010.
Le scénario est écrit par Rowan Joffé, adapté du roman A Very Private Gentleman de Martin Booth. La photo est signée Martin Ruhe. La musique est composée par Herbert Grönemeyer.
Dans les rôles principaux, on trouve : George Clooney (Jack / Edward), Violante Placido (Clara), Thekla Reuten (Mathilde), Johan Leysen (Pavel), Paolo Bonacelli (Père Benedetto).
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Jack est un assassin professionnel et un armurier. Il s'est réfugié dans une maison isolée en compagnie d'une femme, lorsque deux tueurs à gages le surprennent et tentent de l'abattre. Il les supprime et doit aussi tuer sa maîtresse qui pourrait devenir un témoin compromettant pour lui.

Jack et Pavel
(George Clooney et Johan Leysen)

Après avoir contacté et rencontré son agent, Pavel, Jack se rend dans un village perdu des Abruzzes, en Italie. Il s'y fait passer pour un photographe, mais le Père Benedetto devine qu'il ment sur sa profession et sur la raison de sa présence.
Jack/Edward et le Père Benedetto
(George Clooney et Paolo Bonacelli)

Jack, qui se fait désormais appeler Edward, rencontre aussi une belle prostituée, Clara, dont il s'éprend progressivement. Ces sentiments sont partagés par la jeune femme, séduite par cet homme mystérieux mais amant ardent et attentionné, qui refuse de coucher avec d'autres filles de la maison close où elle travaille.
Jack/Edward et Clara
(George Clooney et Violante Placido)

Pavel confie une nouvelle mission à Jack/Edward en le mettant en relation avec une femme qui dit se prénommer Mathilde : il doit lui fabriquer un fusil de précision selon des instructions très détaillées.
Mathilde
(Thekla Reuten)

Cependant qu'il met cette arme au point, Jack/Edward remarque qu'il est suivi par un homme, vraisemblablement complice avec les tueurs suédois qui l'ont déjà attaqué. Il le sème puis finit par l'éliminer en maquillant la scène comme un accident de voiture.
Jack/Edward

Les journaux locaux relatent les meurtres commis contre des prostituées de la région. Jack/Edward soupçonne Clara de vouloir aussi l'abattre quand il découvre qu'elle a un pistolet automatique dans son sac à main : fausse piste - Clara a ce calibre sur elle car elle craint d'être agressée par le meurtrier des prostituées.

Clara

Les soupçons de Jack/Edward se reportent sur Mathilde, dont il ignore toujours quelle est sa cible, et, méfiant, sabote le fusil qu'il lui a confectionné avant de le lui remettre.
Jack/Edward

Clara invite Jack/Edward à assister à une procession religieuse dans le village où il réside. Il la retrouve dans la foule et lui propose de partir avec lui. Mathilde tient l'américain dans sa ligne de mire. Pavel est également présent dans les parages...  
Jack/Edward

Hier soir, France 4 rediffusait The American, deuxième long métrage de fiction réalisé par Anton Corbijn : ce magnifique polar est devenu en quelques années un film souvent programmé à la télévision - et pour une fois, on ne s'en plaindra pas car cela permettra sans doute à de nouveaux amateurs de bon cinéma de le (re)découvrir après sa sortie en salles en 2010.

Anton Corbijn est un des plus grands photographes contemporains et il doit une bonne partie de sa renommée aux clichés qu'il a pris de nombreuses rock-stars (en premier lieu le groupe U2, dont il a signé de nombreuses photos de pochettes d'albums), d'acteurs et de top models. Ses images, souvent en noir et blanc rehaussé de sépia, sont magnifiques, possédant une intensité, soulignant des ambiances mémorables.

Le risque quand un esthète de ce niveau devient un cinéaste est qu'il mette en scène des films où la qualité visuelle l'emporte sur l'intérêt des histoires. Dans le cas de The American, Corbijn a trouvé un matériau lui permettant de confirmer son génie graphique avec un récit accrocheur à l'atmosphère puissante.

L'intrigue est minimaliste et se place sous l'influence manifeste de Jean-Pierre Melville : le héros est un solitaire peu loquace qui ne peut que rappeler l'inoubliable Samouraï (1967), incarné par Alain Delon. Le poids de la fatalité domine dès le début de son aventure quand, rattrapé par son activité coupable, autant dire son destin personnifié par deux tueurs à gages, il doit se réfugier dans un village perdu en Italie, en attendant que son agent le tire de cette mauvaise passe.

Mais le script de Rowan Joffé, adapté du roman de Martin Booth, ne se contente pas de copier la cosmétique "Melvillienne" : l'histoire rend fabuleusement compte de l'attente à laquelle est soumis Jack puis de ce qu'il fait de ce temps. La sensualité s'invite dans cette cavale avec l'apparition de deux femmes : Clara, la sublime prostituée, et Mathilde, un archétype de femme fatale.

Avec la première, c'est la figure de l'amour, d'abord physique, sexuel, puis romantique, qui s'immisce dans le quotidien du héros : la romance a quelque chose de fulgurant, d'inattendu, tout en s'intégrant harmonieusement à la narration. Jack peut-il s'abandonner dans les bras de cette femme qu'il se met à aimer et qui va l'aimer aussi ? Ou cela le fragilise-t-il ? La menace qui plane sur lui ne nuira-t-elle pas inévitablement à cette belle putain, déjà inquiète à cause d'une affaire de serial killer qui attaque ses collègues dans les environs ?

Avec la seconde, c'est un autre jeu qui se déroule : dès qu'ils se rencontrent, Jack/Edward et Mathilde savent très bien qui ils sont, on devine même qu'il sait qu'il est la cible qu'elle va toucher avec le fusil qu'elle lui demande de lui fabriquer. Le film montre longuement l'ouvrage, le processus de la confection de cette arme et qui révèle l'américain non seulement comme un tueur mais aussi un armurier génial, méticuleux à l'extrême. Le voyant assembler l'outil qui sera peut-être celui qui servira à le supprimer est une idée brillante et troublante. Le spectacle de cet artisanat mortel est aussi envoûtant, le fusil étant construit à partir d'une majorité de pièces détachées, récupérées notamment dans un garage, et aboutissant pourtant à un instrument très affûté.

Corbijn mène si bien son affaire, qu'on ne voit pas le temps passer tout en en ressentant pourtant toute la dilatation. La photographie du film est somptueuse, sans que sa beauté ne parasite la lecture du récit : bravo à Martin Ruhe. Les mouvements d'appareil sont sobres, précis, et la composition des plans est tellement intelligente qu'on y reconnaît la "patte" d'un artiste rompu à l'exercice.

Ayant participé au financement de la production via sa société Smokehouse, George Clooney a bien sûr le rôle principal et sa prestation est tout à fait exemplaire. L'acteur, qui a été révélé par la série Urgences, et qui est depuis régulièrement cité comme un sex symbol, est aussi un interprète dont la filmographie confirme les exigences, alternant des films d'auteurs et des longs métrages plus commerciaux, devenu aussi un fidèle des frères Coen ou de Steven Soderbergh.
Il en impose ici dans une composition minérale impressionnante, tout à fait crédible en assassin en bout de course tout en campant parfaitement cet armurier si méticuleux. Connu pour son jeu expressif, il épate en étant impassible, tendu, inquiet, à peine moins sur ses gardes lorsqu'il est en galante compagnie.

On mesure quel "dur" métier c'est que celui d'être comédien quand on voit les deux créatures de rêve à qui Clooney donne la réplique dans The American, et il faut commencer par évoquer Violante Placido : la fille de l'acteur Michele Placido n'est cependant pas seulement l'une des plus belles femmes que nous ait donnés à voir le cinéma ces dernières années (même si je ne l'ai pas revue dans un rôle aussi marquant depuis), elle campe avec une ambiguïté maline le personnage de Clara.

Thekla Reuten est aussi fabuleuse en flingueuse aussi peu bavarde que Clooney : à chacune de ses scènes, la voilà avec un look différent (tour à tour blonde puis brune, élégante puis vêtue en mode casual), mais elle a un charisme fou, digne des femmes fatales les plus mémorables du film noir.

Johan Leysen et sa gueule taillée à la serpe est également saisissant dans la peau de Pavel, et Paolo Bonacelli fait un prêtre cherchant la confidence autant que veillant sur ses propres secrets très habilement placé.

Contrairement à deux films que j'ai vus récemment - Blood Ties, qui ne parvenait pas à se démarquer des ses écrasantes références, et Trance, qui noyait sous des effets grossiers son manque d'inspiration - , The American est un exemplaire réussite dans le cadre du polar de série B qui en respecte les codes avec raffinement tout en sachant lui donner une ambiance intense. 

dimanche 7 juin 2015

Critique 636 : A LA POURSUITE DE DEMAIN, de Brad Bird


A LA POURSUITE DE DEMAIN est le nouveau film réalisé par Brad Bird (Les Indestructibles ; Ratatouille ; Mission : Impossible IV - Protocole Fantôme).
Le scénario est co-écrit par Brad Bird, Damon Lindelof et Jeff Jensen, adapté librement des attractions Carousel of Progress et It's a small world du parc de loisirs DisneyLand. La direction artistique du film est assurée par Scott Chambliss, avec la photographie de Claudio Miranda, les décors de Ramsey Avery et les costumes de Jeffrey Kurland.
Le film dure 2h 10 et il est sorti en France le 24 Mai 2015.
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1964 : la Foire Universelle de New York.

Casey Newton est une jeune fille, douée en sciences. Elle ne se résigne pas à la fermeture annoncée du site de Cap Canaveral où travaille son père ingénieur et pour retarder l'arrêt du centre, elle en sabote les installations jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée en flagrant délit.
Au poste de police, Casey est libérée après le versement d'une caution et en récupérant ses affaires, elle y trouve un étrange pin's qui ne lui appartient pas mais qui, lorsqu'elle le touche, lui fait apparaître un monde futuriste qu'elle est seule à voir.
En renouvelant l'expérience, elle peut visiter Tomorrowland jusqu'à ce que la batterie du pin's soit déchargé. Elle cherche alors de informations sur le Net concernant la provenance de cet objet et fugue pour gagner la boutique de vendeurs de gadgets de collection. 
Les commerçants sont en fait des robots qui veulent s'approprier le pin's, quitte à tuer Casey quand elle leur jure ne pas savoir comment on le lui a transmis. L'intervention d'une fillette, Athéna, aux capacités physiques sur-développées, la sauve in extremis.
Ensemble, elles rejoignent le domicile du seul homme en mesure de renseigner Casey : Frank Walker. Athéna l'a connu autrefois, lors de la Foire Universelle à New York en 1964-1965, où, encore adolescent, il y avait présenté, sans succès, un jet-pack à David Nix, mais où il avait eu accès, sans autorisation, à Tomorrowland.
Seule avec Walker, qui vit en ermite, et ignorant qu'une brigade d'androïdes est à ses trousses, Casey apprend qu'il en a été banni mais aussi qu'elle brouille les probabilités que Tomorrowland soit détruit comme son hôte le lui assure.
En compagnie d'Athéna, Casey et Walker retournent donc sur place et y affrontent Nix qui refuse de croire que son monde puisse être sauvé, au prétexte que la civilisation provoquera toujours, quelle que soit la situation, sa propre perte en épuisant les ressources de la Terre et en se battant pour les exploiter abusivement... 
Demain - et ailleurs ? - : Tomorrowland.

J'ai été voir A la poursuite de demain parce que je suis d'abord un grand fan de Brad Bird depuis Les Indestructibles. Il a confirmé tout le bien que je pensais de lui ensuite avec Ratatouille, autre film d'animation (qu'il a grandement participé à sauver d'un scénario original mal écrit). Puis il a accompli avec brio sa transition vers le cinéma live en réalisant le quatrième volet de la franchise Mission : Impossible avec Protocole Fantôme (assurément le meilleur depuis le premier épisode de Brian De Palma).

Quand il a refusé le 7ème chapitre de Star Wars, son nouveau projet a fait frissonner de nombreux cinéphiles : quelle production pouvait être plus attractive pour un cinéaste qu'un gros succès programmé (même si, personnellement, je n'ai jamais été un fan du feuilleton sur grand écran initié par George Lucas) ?

La réponse s'intitule Tomorrowland (en v.o.) et si ce n'est pas le meilleur opus de son réalisateur, c'est tout de même un divertissement très plaisant, un beau film d’aventure, hommage aux inventeurs et aux rêveurs. Un authentique feel-good movie, de la science-fiction optimiste, généreuse. L'archétype d'un certain état d'esprit tel que celui qu'incarne les productions Disney.

Oh, j'en vois bien déjà certains qui froncent les sourcils à l'évocation de Disney : il est de bon ton de grimacer quand on entend ce nom car on assimile cela à des dessins animés souvent mièvres, mielleux, des films familiaux pour ne pas dire sirupeux. Les fans de comics sont encore plus acides depuis que ce géant du divertissement a absorbé Marvel, même si en vérité il est, dans les faits, plus difficile de pointer en quoi Disney influence les bandes dessinées ou en quoi leurs adaptations sur grand écran seraient corrompus par l'esprit du père de Mickey. Ce n'est pas si simple car, justement, Disney et tout ce qui en sort est, comme pour n'importe quel grand studio (n'importe quelle grande entreprise du spectacle), multiple, varié. Voyez Pixar : leurs créateurs n'ont pas été pervertis ou soumis à je-ne-sais-quel diktat depuis qu'ils sont dans le giron de cet empire.

Evidemment, le fait que A la poursuite de demain tire son origine de deux attractions de DisneyLand inspire une méfiance légitime : est-ce bien le terreau du cinéma que de pousser dans les parcs de loisirs ? Mais Pirates des Caraïbes a été développé de la même manière : même si la franchise a abouti à des films de moins en moins bons, le premier de la série reste un blockbuster qui a de l'allure.

Brad Bird ne cherche pas à dissimuler la provenance de son film et c'est quand il la souligne qu'il est d'ailleurs moins bon : le spectateur a alors plus le sentiment de visiter un dispositif bien balisé que de regarder un long métrage de fiction (voir les séquences où Frank Walker adolescent puis Casey Newton découvrent Tomorrowland comme n'importe quel touriste à Orlando).

Mais le cinéaste a un vrai regard, une vraie esthétique, une thématique bien à lui : les films de Brad Bird ont cette vision enchantée du monde où les utopistes combattent les cyniques, les pessimistes, les manipulateurs. On retrouve tout cela dans l'opposition entre Frank Walker et David Nix, la figure du successeur incarnée par Casey, le personnage de passeur-renfort d'Athéna.

En outre, le réalisateur est lettré et il convoque Jules Verne (l'auteur emblématique du roman d'aventure scientifique), Gustave Eiffel (le concepteur visionnaire, dont la Tour connaît là un usage inédit mais très ludique et spectaculaire), Thomas Edison et Nikola Tesla (les inventeurs géniaux et rivaux - on a attribué bien des trouvailles du second au premier dans les découvertes sur l'électricité) : cet aréopage est une équipe fondatrice de l'esprit du récit, dans ses dimensions fantaisiste et réaliste. Le film interroge le choix qui s'offre à l'humanité de suivre ceux qui imaginent un monde meilleur selon la liberté de leur esprit créatif ou ceux qui préfèrent s'en remettre à la seule raison sans compter avec les possibles de l'intuition.

L'ambiance et le design du film sont tout entier baignés dans une sorte de rétro-futurisme fantastique exaltant le génie technologique responsable et inspire confiance, même si le discours du "méchant" désigné de l'histoire ne manque pas de justesse quant à cause du malheur que l'humanité subit et dont elle est souvent responsable. Tomorrowland, c'est aussi une question de foi, de conviction - ce qui a fait dire que la scientologie inspirerait Brad Bird (propos tenus, dans Charlie Hebdo du 3 Juin 2015, par Christophe Gans, mais sans qu'il argumente).

Ce postulat rappelle aussi ce qui était à l'oeuvre dans le récent Les Nouveaux Héros (Big Hero 6, de Don Hall), aussi produit par Disney, avec son jeune héros féru de nouvelles technologies et confronté aux dérives/promesses de celles-ci (Tiens, il faudra que j'y revienne pour en écrire une critique, j'ai oublié de le faire au moment de sa sortie).
De gauche à droite : 
Frank Walker (George Clooney), Casey Newton (Britt Roberston)
et Athéna (Raffey Cassidy).

A la poursuite de demain tente donc beaucoup, mais ne réussit pas tous ses coups. La faiblesse principale et majeure du film tient dans la progression de sa narration. Déjà, l'exposition est trop longue, malgré une introduction savoureuse (les versions que donnent du futur Walker et Casey, dont on découvrira à la toute fin à qui ils s'adressent), mais les seconds rôles du père et du petit frère sont ennuyeux, clichés (le film aurait même pu facilement passer du petit frère).

Si la rencontre entre l'adolescente et le savant reclus se fait attendre, une fois celle-ci accomplie l'histoire décolle et aligne une série de scènes très dynamiques, avec une pointe d'humour et quelques clins d'oeil savoureux (la boutique des geeks requiert toute la vigilance du spectateur qui y reconnaîtra des reliques fameuses). Le détour par Paris offre aussi un moment d'anthologie, qui atteste du savoir-faire de Brad Bird.

L'arrivée à Tomorrowland, la réapparition du méchant, la révélation des enjeux contribuent aussi au plaisir intelligent fourni par le film : on n'a pas souvent l'occasion d'avoir une problématique inspirée de la fin du monde avec autant de richesse. Les arguments écologistes, la critique des excès de la civilisation occidentale moderne, le spectre des guerres de religion, l'évocation des manipulations politiques, le tout concentré dans une tirade pleine de panache et qui ne sombre pas dans une explication de texte moralisatrice ou trop complexe, voilà un vrai tour de force.

Par contre, la dernière partie du film pique un peu du nez et joue l'ellipse de façon un peu complaisamment, comme si soudain le réalisateur et son monteur s'étaient rendus compte qu'il fallait bien finir au risque de s'embarquer dans un format nettement plus long. D'une certaine manière, l'intrigue reste assez ouverte, même si une suite est improbable (le film a un beau succès, mais sans plus, et des personnages essentiels disparaissent, parfois sacrifiés comme certaines subplots).

A la poursuite de demain a donc à la fois une réelle ambition en termes de divertissement ludique, intelligent, esthétiquement ouvragé avec une mise en scène très élégante, une direction artistique magnifique (la photo, les costumes et les décors en attestent), un foisonnement certain et rare. Mais le début est un peu laborieux et le dénouement trop expéditif. 
David Nix (Hugh Laurie).

Brad Bird signe tout de même un bel hommage, au charme presque désuet (avec les allusions à la Foire Universelle de New York en 64, les flash-backs insistants sur l'enfance de Walker, le parallèle entre la jeunesse de Casey et les désenchantements de Walker et Nix, la condition spéciale d'Athéna - dont le look ne peut que rappeler celui d'une Audrey Hepburn fillette) mais avec les moyens d'une superproduction moderne, aux explorateurs, ceux qui veulent changer le monde (pour l'améliorer ou le dominer).

Le film possède même par moments une ambiguïté bienvenue avec certains de ses protagonistes, qui lui donne un relief atypique, audacieux (par exemple, l'amour d'enfance qui impacte la relation au présent de Walker, désormais quinquagénaire, et Athéna, restée fillette. Ou le caractère de Nix, qui n'est pas tant mauvais que résigné et préfère donc laisser son monde périr que compter sur une chance improbable d'être sauvé.).

L'interprétation procure également d'épatantes surprises. On peut s'amuser ainsi de voir s'affronter George Clooney et Hugh Laurie, dont les carrières présentent bien des similitudes (acteurs dans la force de l'âge - l'âge mûr - , étant tous deux connus la célébrité en incarnant à la télé un docteur - Ross dans Urgences pour Clooney et Dr House pour Laurie). Ils campent leurs rôles avec sobriété, déjouant toutes les appréhensions (Clooney n'évoluant pas dans un registre glamour dont il est devenu un symbole, Laurie ne surjouant jamais le méchant).

Mais il faut bien admettre que les deux stars se font voler la vedette par les deux jeunes filles qui les entourent : Britt Robertson, révélée dans une médiocre sequel de Scream, interprète avec beaucoup d'énergie et de fraîcheur une partition très casse-gueule où elle doit être en permanence dans un mélange d'émerveillement et de rébellion.
Mieux encore, il y a Raffey Cassidy, qui illumine le film avec son minois délicat et mélancolique. Son rôle est une merveille d'écriture, surprenant, et elle le joue avec nuance. Sa dernière scène avec Clooney dégage une émotion vibrante, sur des ressorts à la fois équivoques mais jamais malsains.

Alors, bien sûr, malgré de belles et bonnes idées, une mise en scène de grande classe, A la poursuite de demain n’est pas aussi magistral que ce qu'on pouvait espérer de la part d'un cinéaste du calibre de Brad Bird. En voulant en donner autant aux enfants qu'aux adultes, il peine à démarrer et finit un peu trop vite.
Mais entre ces deux bords du cadre, on restera reconnaissant au réalisateur et sa production de nous avoir livré une histoire fantastique intelligente et soignée portée par un évident et sincère enthousiasme pour le genre.